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IMPRIMERIE DE H. FOURNIER ,
RUE 1>E SEIS£, I.'l.
REVUE
DES
DEUX MONDES.
TOME TROTSTÈME,
rnoTsiKMK si; RIE.
PARIS,
AV
BUREAU DE
LA REVUE
DES DEUX
MONDES,
RUE DES REAOX -
ARTS, (i.
LONDRES ,
cirrz
r.Aii.LiF.RT:, Si rç),
REGENT
STREET.
IH.ll.
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UN
VAISSEAU A LA VOILE
DANS l'orient,
DANS l'antiquité, DANS LE MONDE MODERNE.
Voyez ce vaisseau sur{}issanl loul à coup aux exlréinilés de l'ho-
rizon , où pendant quelques instans il apparaît suspendu entre le
ciel et la terre; voyez-le déployer au vent ses larges voiles, bon-
dir sur la vajjue écunieuse, et tracer dans l'espace un lar^e et blanc
sillage.
Existe-t-il un autre spectacle qui , autant que celui-là , parle à
l'iniagination, qui soit une plus féconde source d'impressions et de
rétlexions diverses, «jui nous en dise davantage sur les destinées
humaines, qui nous emporte et plus vite et plus loin dans le monde
de la rêverie ?
Un assemblage inlormc de quelc^ucs troncs d'arbics a ctc l'ori-
() lli:\lt l»tS i»EtX M().M)LS.
.;;iiic iK'«r viiisscau. Cuiiiiiii' l,i iialmc s;iil lirii' le th(''iic du j;l;iii(l
»;i<lit' ni terre, le {|énie île riiiiiii;iiiile a mi le lircr de cet liiiiiiltle
{;enne, iriiiiieiiM' el nia';iiiii<|iie, loi <|ue mtiis le voyons à celle
heure. Mais aussi (jne d'eriorls, que de découvcrles, «jue d'iiiveu-
liiMis successives se sont enchaînés les uns aux aulrcs pendanl lu
durée des siècles, pour (juc ce résullal fût produil! Tous les arls,
depuis les plus naturels à l'iutinnie, jus(|u'aux. plus exquis, jus-
i|u'aux plus rafiini's, toutes les sciences, depuis les plus élémen-
taires jus(iu'aux plus sublimes, ont mis lour à tour cl tout à la fois
la main à la construction de ce navire. Dans l'innombrable mulli-
lude de |)arties diverses donl il esl l'ormé, toutes jusqu'au moindi'c
clou, jus(iu'à la plus impercepliblc cheville, ont été scrupuleuse-
ment mesurées, ri};oureusemenl calculées par rapporta l'ensemble.
Chacune des phases du développement de cette {grande œuvre a
élé de la sorte comme le résumé complet cl le dernier mot d'un
siècle, d'une époque du monde. A lui seul ce vaisseau nous raconte,
par conséquent, l'histoire entière de rintelli{]ence humaine. 11 esl
comme une vaste épopée, où se trouvent (jloriliés cl les travaux
de l'humanité sur la terre et ses triomphes successifs dans sa {;rande
lutte avec la nature extérieure, sur laquelle elle est appelée à ré-
{jner un jour en souveraine absolue.
Expression complète, éclatante manifestation d(! la toute-puis-
sance terrestre de l'honnue , n'est-il pas déjà comme le symbole
anticipé de cette {jlorieuse et définitive victoire?
Par le commerce, unissant ensemble les nations du jjlobe les
plus éloi.jjnées les unes des autres , il va semant çà et là les {termes
féconds de la civilisation. 11 est l'agent le plus actif de ces fréquentes
et faciles communications au moyen desquelles tous les peuples
semblent de jour en jour tendre à se confondre en un seul peuple.
Il est le théâtre et l'instrument des combats les plus terribles que
l'homme puisse livrer à l'homme. lieurte-t-il de sa proue quelque
rivage inculte et désert jusque-là, de ce choc ne tarderont pas à
naître de nombreuses cités destinées à devenir riches et florissantes.
Loin de tout rivage , vogue-t-il comme perdu au sein de l'immensité ,
on le voit, par les savantes évocations de ses pilotes, arracher,
pour ainsi dire, de la voûte du ciel les astres élincelans, et les con-
traindre à devenir ses guides au milieu des déserts de l'Océan.
L> VAISSEAU A LA VOILE. /
Avant la génération où se renconti'a le premier navi/jateiir, bien
lies (générations humaines durent probablement passer sur la terie.
L'homme (|ui, le premier, se hasarda loin du livage, au sein de
la vaste mer, sur un frêle esquif, devait posséder une de ces amcs
fermes, un de ces cœurs haut placés (jui ne se peuvent rencontrer
fréqucnnncnt dans la foule. L'impression que nous é[)rouvons à la
vue de l'Océan est en effet solennelle, religieuse, mêlée d'une sorte
de vague terreur. A l'aspect de cette immensité sans limites, image
et reflet de l'infini, nous nous sentons comme accablés de la con-
science de notre petitesse et de notre infirmité.
Aux époques primitives du monde, l'homme ne donnait d'ail-
leurs encore aucune prise aux nombreux aiguillons qui plus tard
le précipitèrent et l'excitèrent au sein de cette orageuse carrière.
La terre , dont six mille ans n'ont point encore épuisé la fécon-
dité, naguère vierge encore, fournissait abondamment à tous les
besoins de ses nouveaux habitans ; elle semblait se plaire à épan-
cher presque sans culture tous les trésors de son sein. Le spectacle
qu'elle étalait aux yeux de l'homme, nouveau pour lui, suffisait à
ces instincts de curiosité, à ces désirs de l'inconnu, l'un des plus no-
bles instincts de sa nature. La science, dédaigneuse d'expérience
et de voyages, s'enfermait dans la sainte solitude des temples; on
ne la voyait point aller çà et là , s'efforçant de peser, de mesurer,
de décrire la terre, qu'elle ne foulait aux pieds qu'avec une sorte
de dédain. Le mystère de la nature et de la destinée de l'homme ,
elle le demandait aux échos encore retentissans de la grande parole
de la révélation primitive. Avant de s'attacher à la poussière oii il
venaitd'êtrecondamnéà ramper pour tant de siècles, l'hommedevail
en appeler ainsi pendant long-temps de la terre au ciel, de la na-
ture extérieure à un monde d'amour et d'intelligence, d'où peut-être
il arrivait, dont il lui restait peut-être quel(]ues vagues souvenirs.
Des multitudes d'hommes possédés de l'inspiration des combats
ne tardent pas à se mouvoir en tous sens. On entend comme un
grand bruit de chevaux , de chariots , de machines de guerre. Du
sein des époques, pour ainsi dire, cosmogoniques, les héros pri-
mitifs de rinde nous apparaissent à la tête de leurs innombrables
armées. A l'aurore des temps histori(|ues, d'autres héros, d'auli'es
conquérans , non moins merveilleux , se montrent encore , roulant
8 niivuK DES m:i X mondks.
(,';i cl l;i , ilii 11(11(1 ;iu midi, de l'csl à l'ouesl, déraciinml, cinpoi-
laiii |MU|tI(s, nations cl races, cl les laissant cnsnilc accnniulés
au liasaid l(\s uns sur les autres : masse inroiinc, bloc iuiincnse,
d'où le l(j;islaleursait poui'tant retirer aussilcH ces ina.;;nili(|ucs em-
pires de l'Inde, de la Perso, de rKjfvptc, qui, à la distance des
siècles, nous ctonncnl encore de leurs étranges cl colossales pro-
portions. 11 les fa(;onnc sur un type, sur un modèle en dehors de
nos propres conceptions. 11 les pose, pour l'èternilé, sur la base
de ces institutions de {;ranil, auxcjuelles lient encore de nos jours
le peu de leurs débris (juc le temps n'a pas encore achevé de dé-
vorer.
A ces siècles appartiennent encore les plus {^rands , les plus ini-
posans monumens de l'art. C'est Babylonc avec ses prodigieuses
murailles revêtues de l'anlaslifiues et merveilleuses peintures, avec
ses jardins suspendus , avec ses portes et ses ponts innombrables ;
c'est Ninive avec ses quinze cents tours, qui s'en vonl porter jus-
que dans les nues des murailles assez larges pour donner passage
a trois chariots de guerre dont le roulement imitera celui du ton-
nerre; ou bien Persépolis, qui se balancera sur d'innombrables
colonnes de marbre blanc au sein de la plaine d'où elle est sortie ;
ou bien encore Bactres , qui au sommet de sa montagne apparaîtra
comme un diadème arlistement taillé; ce sera encore la vallée du
IN'il, qui, avec ses pyramides, ses obélisques, ses labyrinthes, ses
lacs creusés de mains d'hommes, le grand nombre de ses villes in-
dustrieuses, peuplées, florissantes, apparaîtra elle-même comme
une seule cité, comme un magnififjuc palais. La surface de la
terre se couvre en tous lieux des œuvres de l'homme ; ce domaine
où il vient d'entrer, on dirait qu'il se hâte de l'orner et de l'embei-
lir, comme pour en mieux assurer sa prise de possession.
Dans cet empressement, il exécute de ses mains d'enfant des
œuvres devant lesquelles pâliront et s'effaceront à jamais les œu-
vres des siècles suivans, en dépit de leurs arts sa vans et de la puis-
sance de leurs machines. Le granit et la pierre semblent dociles et
légers pour ses doigts encore novices , la nature n'a point encore
appris à désobéir à ce souverain qui vient de lui être donné. Les
pyramides s'élèvent dans une plauie do sable , loin do toute carrière ,
loin de tO!:l rivage (|ui puisse fouinir des pierres ou des rochers;
UN VAISSEAU A LA VOII.i:. î)
c'est comme une création , une œuvre sortie d'une parole. lîabylone
se Irouve-t-elle (jti<'l(|ue peu {jènee du lleuve inuncnse qui {fronde
et se joue au milieu de ses iunnenscs travaux , <les ponts et des
(|uais qu'elle se propose de bâtir, elle se baisse, le prend dans ses
bras , et s'en va le porter dans ce lac (|u'elle vient de creuser , et oîi
il jxnirra désornuiis mugir et se débattre à son aise sans plus l'in-
terrompre, tout puissant, tout inipétueux qu'il soit. On dirait une
prévoyante nourrice allant porter à quelques pas i'cnl'ant mutin
dont elle veut réparer ou orner à loisir la couche habituelle.
Tout entier à ces travaux , l'homme ne se hasaide point sur l'O-
céan. Si de temps à autre, et de loin en loin, l'histoire fait mention
de quelques flottes , elles ne sont nullement en rapport avec les
.}>rands monumens, les gigantesques entreprises (pie nous avons
cités. Ces Hottes, en général, à la suite des armées, n'ont guère
d'auti'e destination que celle de remonter les rivières et d'en favo-
riser le passage. La flotte de Darius , celle même d'Alexandre , se
bornent à suivre les côtes, ouvrant des chemins qui doivent se re-
fermer promptement derrière elles ; le sillage qu'elles ont tracé ,
bien vite effacé , ne deviendra point un fertile sillon destiné à se
couvrir plus tard d'une riche moisson de nombreuses Hottes et de
hardis navigateurs. La flotte d'Alexandre, Alexandre lui-même,
(jue sont-ce d'ailleurs, sinon de véi'itables, mais passagèi-es appa-
ritions du génie de l'Europe dans le monde de l'Orient ?
Quant à la pirogue même de l'Indou , c'est là un germe tombé
dans un terrain oii il ne doit pas prospérer. C'est un mol dont la
signification , sublime peut-être , n'est comprise d'aucun de ceux
(|ui l'écoutent. Aucune oreille n'entend cette voix qui , dans le
l)ruissement des flots sur le rivage , appelle le navigateur vers d'au-
tres rives encore inconnues, l'exhorte à prendre hardiment pos-
session du vaste Océan.
La cosmographie des Indous trahit à chaque ligne toute l'igno-
rance, ou, pour mieux dire peut-être, toute lindifference de ces
premiers habitans du monde sur la vraie forme de la terre, sur la
situation respective de ses parties diverses. Faisant d'une montagne
merveilleuse, qu'elle appelle Iv. mont Miirou , la base et le soutien
du moude , elle divise ce mont (>n plusieurs zones ou étages , qu'elle
siq)pose habités par des êtres de diffénmtes natures. L'honnnc oc-
10 ULVUli Dt^S l)Lll\ >l().M)i:s.
iiipc II' sDiiiiiK't ilu inoiil; ;in-ilrssous dt; lui s*' Iroiivonl des ci'éa-
liiiTs iiifiTii'ui'os à lui (l;iris l'('iiH'llo de la ci'i'ation ; aii-(lossiis,(l('S
ci'ontures supéricni'os, dos dioux ol des dcrni-dioiix. Aiiidiir du
iiioiii Mérou soiil d aiurcs nionlajjiii'S haltiU'os aussi par dos héros
ou douii-dioux , ot toutes su relia r(];ées de palais où «'datent à i'envi
l'or, les lurles , les pierres preeiouses. De côté et d'autre , des îles,
«les mors, desconlinens, sont jetés dans l'espaee d'une faoon tout
arbitraire, toute fantastique, par rapport à leurs positions n'ei-
pr(it|uos, niais(|ui, toujours habités par de saints brames, par des
jjuorriers tout puissans, n'eu rénéehissenl pas moins avec la der-
nière exactitude la civilisation indoue , ou du moins l'idéal de cette
civilisation : naïve dc-monstration que l'oxpcTience et les voya{;es
n'entrent pour rien dans ce bizaire échafauda.jjc du monde; qu'il
n'était et ne pouvait être qu'une sorte de symbolisme encore inex-
plical)le pour nous, et qui peut-être le sera toujours.
Le fond de ces idées ne s'est jamais complètement effacé de l'es-
prit oriental. Los Chinois , dont la civilisation a subi un dévelop-
pement de plusieurs siècles, sans jamais s'altérer par l'admission
d'élémens étran{jers, les Chinois, aujourd'hui même, placent en-
core le céleste empire au centre du monde. Les Persans ne se font
pas des idées beaucoup plus justes de la forme de la terre. Tous
ces peuples de l'Orient, au bord de leurs mers incessamment sil-
lonnées par les vaisseaux de l'Europe, n'en ont pas moins une
sorte d'horreur instinctive de l'eau; le génie ne les appelle pas sur
mer. La Providence réservait cette carrière à la bouillante activité
des Européens que n'auraient pu contenir les limites resserrées de
leur teri'itoire , et qui , par ces mille chemins toujours ouverts , s'est
épanchée sur le monde entier.
Le germe demeuré stérile au bord des mers de l'Orient, devait
donc croître et se développer rapidement sur les rivages de la Mé-
diterranée. De ce mot, de cette parole demeurée incomprise du
monde oriental , devait sortir tout un poème merveilleux où bril-
leraient les plus nobles facultés de l'intelligence humaine.
Le plus ancien historien nous a conservé le nom de celui qui le
premier, bégayant cette parole, se risqua sur mer : « Des ouragans,
dit Sanchoniaton, ayant tout à coup fondu sur des arbres de la fo-
rêt de Tyr, ils prirent feu. Oi-, dans ce trouble, Ousoùs, s'otanl
UN VAISSEAU A LA VOIM.. li
saisi d'un tronc d'arbre, le dépouilla de ses branches, el osa le
j>rcniier se hasarder sur nier. » La crainte du Teu aurait ainsi aidé
à la hardiesse du premier navi{;:Ueur. La navigation des Phé-
niciens, c'est-à-dire leur civilisation tout entière, mœurs, arts,
richesse, industrie, institutions, tout cela serait, ainsi , sorti du
moment d'effroi éprouvé [)ar Ousoiis au retentissement de la fou-
dre. Vico, le grand philosophe napolitain, assigne la même cause
à l'origine de la société chez les hommes, (]ui, depuis le déluge,
auraient vécu dispersés. Dans tous les ordres d'idées et de spécu-
lations, celui (]ui veut remonter juscju'à ce commencement ob-
scur des choses, où nul œil d'homme ne saurait pénétrer, ne se
trouve-t-il pas toujours obligé d'avoir recours à quelque fait mys-
térieux et inattendu, tout semblable à ce coup de tonnerre de Vico
et de Sanchoniaton? Ou, pour mieux dire, ne faut-il pas toujours
Hnir par en appeler à la main cachée qui lança ce tonnerre!
De nombreux imitateurs se précipitèrent bientôt sur les traces
d'Ousoïis, pei'fectionnant son œuvre de jour en jour, Au lieu d'un
seul tronc d'arbre, ils en mirent plusieurs ensemble, ils les sur-
montèrent plus tard d'un plancher, et le radeau fut créé; radeau
<iue le navigateur put alh'ger ou appesantir à son gré, selon qu'il
espaçait ou rapprochait davantage les poutres grossièrement érpiar-
ries qui étaient comme le fondement de l'édifice. Nous assistons
dans Homère à la construction d'im de ces radeaux. « Calypso fait
« présent à Ulysse de divers instrumens pour coiistruire le vais-
« seau (pii devait le conduire à ltha(|ue. Elle lui donne une grande
« hache à deux iranchans : un morceau d'olivier travaillé avec
« beaucoup d'art servait à la manier avec facilité. Elle fit aussi don
« à ce héros d'une scie très parfaite, el le conduisit à la foret située
« à l'extrémité de son île où croissaient les plus grands arbres. On
* y voyait des aulnes, des peupliers, des sapins, dont la tèlescm-
« blait se perdre dans le ciel; ils étaient d'une {jrande beauté et
« très propres à la construction des navires légeis. La déesse, les
i ayant fait voir à Ulysse, le quitta et retourna dans son palais.
« Ulysse alors, commençant à travailler avec ardeur, coupa promp-
« tement les arbres. Il en abattit vingt en tout, dressa leurs faces à
« la règle et à l'équerie, et les rendit parfaitemenl lisses.... 11 les
« pcicc tous avec une tarière, les unit pai- des chevilles el pai- des
< liens; puis, par la largeur (ju'il donne à son radeau, en lend le
I'- REVUE DES DEUX MONDES.
« coiiloiir sciiiliLiltIc à irlui (lu'iin savaiK coiistiuclcui' doimc ;iii
« IkihI (liiii v;ii,sscaii »lr t liaijjc... Il pose ciisiiile les planclu's, cl
« les ailachc aii\ Iomjjiu's poutres placées trcsj)acc en espac(.'. >
riyssc se hasarilo sur celle Irèle embaicaiiou pour revoir sa chère
lllia(|iie; mais le courroux de Neptune la brise et la (lisi»eise. C'csl
un u)aj;tiili(|iie navire plicacien, conduit pai- cincjuante rameurs,
<jui i-amcne l'iysse aux foyers paternels; le jfénie de l'iuimanile n'en
(tait pas demeuré lon^'j-lemps à rinlorme radeau sur Iccjuel s'était
d'abord liasardé le HIs de Laërte dans son impatience d'échapper à
Calypso,
L'invention de l'aviron aplati par le bout , (jui donna une facilité
nouvelle à guider ces premières embarcaiions, celle de l'hameçon
et de la ligne, qui donna un but d'utilité à ces courses maritimes,
aitirèrenl de jour en jour, sur mer, un plus grand nombre de navi-
gateurs encore novices. Tyr s'essayait de la sorte à prendre pos-
session de l'élément où elle devait dominer, de cette mer qu'elle
devait couvrir un jour de ses flottes. Ce sont les premiers efforts
du jeune aigle aux environs de son aire.
Les troncs d'arbres équarris du radeau que nous venons de dé-
crire étant sujets à se disjoindre, pour remédier à cela, on les lie plus
fortement enti^e eux au moyen d'un second plancher, plancher in-
férieur et plongeant dans l'eau; on unit ensuite les deux planchers
par des planches et des bordages, dans le but de rendre la marclie
du radeau plus facile, en empêchant l'eau de pénétrer entre les
j)oulres qui le forment. On a dès lors une masse flottante, oii les
vides et les pleins se combinent en propoitions diverses; on l'arron-
dit, on l'effile par les extrémités, pour lui donner la facihté de
fendre les flots avec plus de rapidité. Plus tard, on supprime le
plancher supérieur, dont l'élévation ne défendait qu'imparfaite-
ment le pilote contre la vague, et le navigateur fut porté par le
plancher du fond. Relevez alors quelque peu par la pensée les côtés
de cette informe embarcation; recourbez, à leurs extrémités, celles
des poutres qui se trouvent perpendiculaires à l'axe du bateau, et
vous aurez construit, dans ses parties essentielles, le navire de
l'antiquité; vous aurez sous les yeux ce vaisseau qui lui sembla Irop
merveilleux pour être sorti des mains et du génie de Ihommc, et
doiu elle aiiribua linvention aux Dioscurcs.
UN VAISSEAU A LA VOILK. 15
Les radeaux et les navires ne servirent pas tout d'abord à des
usn{;cs bien distincts, ne se dilïérencièrent pas des uns les autres
par des propriétés essentiellement diflV'rentes. L'historien dc'jà cite
nous apprend (ju'avant (jue cela fût, bien des années durent s'é-
couler. « Dans la treizième génération, dit-il, les descendans des
î Dioscures, ayant construit des navires et des radeaux, navi^^uè-
« rent. » Sans mâture et sans voilure, le navire ne pouvait encore
l)eaucoup différer, en effet, du radeau, dont il venait à peine de
sortir. Avant de s'élancer dans les airs, brillant et radieux, le pa-
pillon rampe ainsi pendant (juelques instans sous les débris de la
orossièie chrysalide qui naguère l'enveloppait tout entier.
Le pi-emier navire de grande dimension qui apparaît dans les
mers de la Grèce est monté par Sésostris; le conquérant se rendait
en Thrace. Des multitudes d'autres vaisseaux , construits sur ce
modèle, ne tardent pas à sortir des mduslrieuses mains des
Hellènes; mais dans leurs mains il devient en même temps plus
rapide, plus léger, plus propre à fendre rapidement les flots, pour
fondre à l'improviste sur les riches vaisseaux marchands de l'E-
gypte et de la Phénicie. Dès son enfance, !a Grèce trahissait ces
i nstincts de guerre et d'aventures maritimes qu'après tant de
siècles nous retrouvons en elle aussi vifs, aussi indomptables
qu'aux premiers jours du monde. Les compagnons d'Ulysse, d'A-
chille et de 31<;'nélas ne diffèrent guère , sous ce rapport, de ceux
de Mianlis et de Canaris; tant cette sorte de guerre, si remplie
d'aventures et de périls, a plu de tout temps aux hommes de cette
contrée! Dans le palais de JLJnélas, l'or, l'argent, l'ivoire, la
pourpre, brillent avec une profusion dont s'étonne 'lelémaque sorti
depuis peu de sa pauvre Ithaque: « O lils de Nestor! dit-il à
« l'oreille de son compagnon, ô toi le plus cher de mes amis! quel
« éclat! quelle magnificence! Ainsi brille sans doute dans l'Olympe
c le palais où Jupiter assemble les dieux. » Mais la naïve excla-
mation du jeune homme a été entendue de Ménélas; il se liàte
de lui apprendre que c'est au prix de mille fatigues, de mille
piirils, de mille courses sur mer, qu'ont été conquis tous ces trésors.
A cette époque, douze cents vaisseaux de construction grecque
vont aborder aux pieds de la cité d'Hector et de Priam. Les plus
petits de ces vaisseaux, ceux de Philocfète, portent cinqurmio
14- i;i VI I. nr.s i»i:i \ )i(».\iii:s.
ImmiiK's, cl les plus jjraiids, ceux ilos Ht'oiicns, (('ul viiijft; le
le icNic lituibc oiilic ces liuiitesexircmcs. (;iu(|iian(o l'.iincuis foni
mouvoir les iinviros «.le cette seconde espè<H', et le noiiiiire <les ra-
meurs exprimera pendant loiijj-lemps les plus {fraudes dimensions
(pi'il soil possible de donner à aucune sorte de navire. Alcinoiis
ordoime-t-il qu'on prépare pour Ulysse le meilleur et le plus jfraiid
de ceux (|ui se trouvent dans ses ports, ce sera cin(|uante rameui-s
(jue nous verrons s'asseoir sur les bancs de ce navire. Le poète n'en
aura pas moins recours à toute la ma{;ni(icencc de ses comparaisons ,
pour nous |)eindre la vitesse et la rapidité de sa marche. « 'Jels,
dans la vaste arène, quatre coursiers généreux excités par l'ai-
guillon partent à la fois, et, dressant leurs tèlesaltières, emportent
rapidement un char au terme de sa course; tel le vaisseau d'Ulysse
court sur la plaine liquide, la proue élevée, tandis que derrière la
poupe roulent et bouillonnent les flots écumeux avec un mugisse-
ment sonore. L'aigh; lui-même est moins rapide dans les i)laines
de l'air. » Plus merveilleux encore devait être sans doute le vaisseau
des Argonautes, monté qu'il fut par tant de héros, célèbre par
tant de glorieuses aventures, chanté d'âge en âge par tant de
poètes aux harmonieuses paroles; mais à la construction de ce
navire, le mythe et le symbole ont tellement mis du leur, qu'on
ne saurait plus faire la part à la vérité historique. On ne sait trop
comment, sous quelles formes se le représenter: on est plus dis-
posé à le chercher dans les plaines azurées du ciel qu'au milieu des
vagues qui bruissent contre nos rivages. Dans la guerre de Troie ,
au contraire, l'histoire, la réalité, bien qu'encore revêtue de la
brillante robe du mythe, se laissent pourtant déjà voir assez dis-
tinctement.
Dans les siècles suivans, les rivages delà Méditerranée tout en-
tière deviennent tributaires des hardis navigateurs de la Phénicie.
Les premiers, franchissant les colonnes d'Hercule et pénétrant
dans le grand Océan , ils s'en vont semer cà et là leurs colonies sur
les rivages éloignés. Dans une de ces excursions, leurs vaisseaux
se trouvent tellement surchargés de métaux et d'étoffes précieuses,
qu'ils imaginent, dit-on, d'attacher à leurs ancres des lingots d'or
et d'argent qu'ils ne savent plus oîi mettre ailleurs. Les premiers
ils font le tour de l'Afrique, partant de la mer Rouge et revenant
UN VAISSEAU A LA VOILK. la
par les colonnes d'Ifercule, après avoir vu le soleil se lever à leur
droite. Après Tyr, Athènes, dont la dénioiraiie lurhulcnte devait
se plaire sur ces flots agités, son emblème èteinel et toujours vrai ;
Corinthe, située entre deux mers dont elle était le lien, ouvrant
tout à la fois un porta l'Asie et un autre à l'Europe; Hhodcs, à
qui, du temps d'Homère, le commerce prodiguait dt^à tellement
ses richesses, que le poète les croit amoncelées par les mains de
Jupiter lui-même; la molle lonie, tout inspirée du génie d'Athènes ;
Samos et Syracuse, sous des hommes de génie qu'elles appellent
leurs tyrans; Marseille, qui a été implanter au sein de la Gaule
encore barbare toutes les élégances de la civilisation grecque;
toutes ces villes, toutes ces colonies , se montrent tour à tour ou
bien à la fois sur les eaux de la Méditerranée. Mais entre toutes, et
toutes les effaçant, domine superbement Carthage, qui a reçu de
Tyr, dont elle est née, le sceptre de la mer, sceptre qu'elhî efit
étendu sur le monde entier, s'il ne lui était arrivé de le heurter
contre l'épée romaine.
A l'époque de la deuxième guerre des Perses , on voit apparaître
sur les mers de la Grèce une espèce de vaisseau nouvelle, ou du
moins peu connue : les trirèmes. Long-temps avant cette époque,
un charpentier de Corinthe, du nom d'Aminoclès, avait imaginé
de substituer trois rangs de rameurs à l'unique rang qui jusqu'alors
mettait la galère en mouvement. Le moyen employé était fort
simple : il consistait à étager les nouveaux rangs les uns au-dessus
des autres. Sur chaque navire la force d'impulsion se trouvait ainsi
tout à coup triplée. Deux siècles s'étaient écoulés avant que l'im-
portance et l'utilité de cette invention, qui apparemment avait
devancé de trop loin les besoins de son épocjne, fussent appréci(,'es.
Mais Thémistocle , qui, après la victoire de Marathon, n'en lisait
pas moins dans l'avenir de terribles dangers pour la patrie; Thé-
mistocle, qui, dans les longues nuits que les trophées de 3Iiltiade
changeaient pour lui en cruelles insomnies , méditait sur les moyens
de soustraire ki Grèce au joug toujours menaçant des barbares;
Thémistocle entassez d'adresse, se servit assez, habilement de son
crédit sur l'esprit de la multitude, pour lui persuader défaire
construire, d'un seul coup, cent trirèmes du modèle inventé par
Aminoclès, trirèmes que nous voyons combattre à Salamine.
!(» lU.M l ht s m l \ >IOM»I"'.S.
L;i tldllr (les Perses, («tinposce île doii/c rciils j;i()s vaisseaux,
surpassait de ( iiu| ou si\ luis eelle des ( Irecs. l.e peu île largeur de
la passe préservait e<s deniiors du danjier d'être cnveloppi's ; mais,
au moment où les deux flottes vont saborder, un veni de mer sou-
lève les vajjues avec impetuosiii* à l'entrée du détroit. Les galères
frpoeques, lon{);ues et faciles à manœuvrer, se jouent de la tem-
pête, {^lissent avec aj^ilitc sur les flots amoncelés, et voltifïcnt à
IcMitour des louitls vaisseaux des Perses qui demeurent immobiles,
ou bien, roulant, tanj^uani au {i^ré des vents et de la mer, ne;
peuvent se dérober par la moindre mameuvrc à la grêle de traits
dont l'ennemi les accable, à l'i'peron d'acier qui sans cesse menace
leurs flancs, lisse heurtent, s'embarrassent, se brisent les uns
contre les autres, laissant aux Grecs cette victoire que Simonide
appelle la plus ('datante qui ait jamais été remportée. Xercès n'aura
gravi une montagne élevée qu'alin d'apercevoir mieux , et de plus
haut, toute l'étendue de son désastre; les quatre secrétaires dont
il s'est entouré n'auront servi qu'à enregistrer plus exactement
toute la honte de sa défaite. Mais dans la balance où ont été pesées
les destinées de l'Orient et celles de l'Europe, qui l'a emporté sur
la puissance du grand roi entraînant à sa suite l'Asie tout entière?
Le génie de Thémistoclc, et plus encore peut-être le génie d'un
obscur charpentier de Coiinthe !
J'outelois, (juil s'en faut que les g^alères d'Aminoclès aient at-
teint les dernières limites du perfectionnement des constructions
navales! Elles ne sont bientôt elles-mêmes qu'un point de départ
pour de nouveaux perfectionnemens; elles ne sont qu'un germe
dont la fécondité se développe presque immédiatement.
Chacune des rames donnant le mouvement à la galère corin-
thienne , n'était maniée que par deux bras , que par un seul rameur.
Thucydide, en rendant compte d'une opération de la guerre du
Péloponèse, en fournit une irrécusable preuve : « On résolut, dit-
il, que chaque matelot, prenant sa rame, irait par terre de Corin-
the jusqu'à la mer (jui regarde Athènes. » Or, en raison de leur
longueur et de leur poids , les rames de l'étage supérieur devaient
être difficilement maniables, dans les gros temps surtout, par la
force qui leur était appliquée; d'autres rames, plus longues et
UN VAISSEAU A LA VOILE. i7
plus lourdes eussent entièrenienl cessé de l'être. Pour remédier à
cet inconvénient, on iniajjina de mettre plusieurs rameurs sur les
bancs de l'étage supérieur; puis on arriva bientôt à ce principe gé-
néral, qu'il fallait proportionner le nombre des bras à la longueur
Cl au poids des rames à manœuvrer, ce qui permettait de se servir
de rames beaucoup plus allongées qu'on ne l'avait fait jusqu'alors,
et aussi d'augmenter le nombre des étages de rames jusque-là
borné à trois. On vit bientôt des galères qui en eurent quatre, cinq,
six, sept, et jusqu'à huit et même dix; nouveaux navires dont la
capacité intérieure, la rapidité de marche , le tirant d'eau , les pro-
portions de toutes sortes , se trouvaient tout-à-fait supérieures à ce
qui avait existé jusque-là. C'était une révolution nautique tout en-
tière. On avait trouvé le moyen de multiplier presque à volonté,
pres(|ue à l'infini , la force motrice du vaisseau jusque-là resserrée
dans d'étroites limites. L'inventeur de cette nouvelle espèce de na-
vires fut , suivant toute apparence, Denis le tyran ; ce fut lui, du
moins, qui le premier fit sortir du port de Syracuse des galères
où se trouvaient combinées pour la première fois sa propre dé-
couverte et celle du républicain de Corinthe. Ainsi se bâtit inces-
samment sous nos yeux ce grand vaisseau de l'état dont nous
sommes à la fois les constructeurs et les passagers. Ouvriers ani-
més de passions, de volontés, de désirs, d'idées diverses, aris-
tocrates, peuples et rois y travaillent incessamment; njais diiigés
par une invisible main, tous ces efforts épars et confus n'en con-
courent pas moins à un but conumm , n'en tendent pas moins de
jour en joui' à la réalisation d'un seul et même plan.
Cartilage montre la première au monde le phénomène d'une
puissance uniquement maritime. Elle n'est, à vrai dire, qu'une
immense Hotte amarrée au rivage de rAfricjue. A quelques pas
d'elle est le désert; autour de ses murailles roulent çà et là, dans
toute leur indépendance native, des tribus qui ne parlent ni n'en-
tendent sa langue ; le désert la presse de ses sables stériles qu'elle
dédaigne de ft'conder. Et pourcjuoi se courb<!rait-elle péniblement
sur le sillon , cette reine orgueilleuse des mers? Pourquoi se dé-
vouerait-elle à recueillir les fruits et les moissons de la terre , à
force de sueurs , de douloureux travaux? Les rivages du inonde
entier ne sont-ils pas ses tributaires? Parmi eux , n'est-ce pas à qui
TOMK III. — SUPPLÉMENT. 2
IS m VI I lil s Kl ( \ M(tM)KS.
sciii Ir |iliis ciiiplTssc (le (lc|»(is» T ,1 M's pirds cr i|iril |irt)(Iiiil de
|iliis lai'i' , et' (|u"il possrilt' «le |»liis lirrcifiix? Les iiiiiins «le ses
<'iif;ins lit' seront jcis <l;ivant:i{f<' clKirjfét's irarmcs pesantes; elle
ne piodij; liera |)as leur saiijf pn-eienv an iiiilieti des ronihais; les
lias;irds de la mer, les pciils des leinpi'tes, sont l*>s seuls danjjers
((n'ils seront appeh's à braver. I.a mer ne lui roiirnit-elle pas assez
il'or |)oiir solder tout le san.j; de tons ces peuples qu'elle pi-f'-eipite
sur leseliamps de bataille sans nîlàc.he eisans pitié! Sa destinée,
a elle, c'est de n'jjner sur les flots, de porter le sceptre des mers ,
(]ui eût été c<'Iui du monde, si lioiiie ne lui eût l'ait l'ace sur le rivage
opposé.
Au moment où pour la première lois ces deux villes, jns(|u'alors
presque inconnues l'une à l'aiilre, se trouvèrent en présence,
toutes prt'tes à se prendre corps à corps, Home n'avait pas un seul
navire en mer, la mer elle-même <'tait pour elle chose nouvelle.
Klle n'hésite pas cependant à se confier à cet autre clément; il lui
apparaît comme un champ de bataille. A peine a-t-elle trouvé sur
le riva(je une j^alère carlha.jfinoisc poussée j)ar la tempête, f|u'elle
transforme ses h'jjionnaircs en charpentiers, en construeteurs, en
charrons. Les vieilles forêts sont abattues : leurs arbres roulent
sur le rivage où, bient«*)t dégrossis, équarris, sciés, courbés de
mille façons, travailh-s en tous sens, ils se transforment en nom-
breuses galères. Dans l'intervalle de leurs travaux les guerriers se
sont faits marins, comme ils venaient de se faire charpentiers et
constructeurs; au commandement d'un chef, placés sur le rivage
dans le même ordre que le sont les rameurs dans une galère, ils
s'étaient exercés à la manœuvre , au maniement de l'aviron. A
peine en mer, on rencontre la flotte des Carthaginois, commandée
par Annibal. La légèreté des vaisseaux de ces derniers, l'habileté
de leurs marins, semblent d'abord leur donner la victoire; mais
elle reste en définitive aux Romains , qui prennent ou coulent
cinquante galères ennemies, parmi lesquelles se trouve celle d' An-
nibal, et mettent le reste en fuite. Trois mois après, c'est-à-dire
quatre mois environ après la publication du dcicret des consuls or-
donnant la coiisiruction des galères, cent (piarante mille Romains
remportent une nouvelle victoire navale sur <ent cin(jnante mille
Cailhaginois. On j)eut douter que la voloiit(' de l'homme se soit
L.N VAISSEAU A LA VOILE. 19
jamais el nulle pari manifoslêe avec plus de puissance et d'énergie
([U(! dans cet épisode de l'iiistoire romaine.
Disons encore qu'à ses premiers pas sur mer le yénie de Rome
avait débuté par se montrer inventeur. A la mise en mer des ga-
lères, les consuls remarquèrent que, lourdes, pesantes, difficiles à
manier, elles ne pourraient tenir contre la rapidité des manœuvres
des vaisseaux ennemis. Pour remédier à cela, ils imaginèrent une
sorle de machine consistant en une poutre placée à la proue, se mou-
vant sur des charnières mobiles, et qui, se terminant par un cro-
chet, saisissait tout à coup l'ennemi comme avec une main de fer,
et le retenait immobile auprès du navire romain. Le combat dégé-
nérait dès-lors en une mêlée sur un terrain solide où le légionnaire
se retrouvait dans son élément. Les peuples , comme les hommes,
mettent leur génie à toutes choses, aux plus petites comme aux
plus grandes.
Alexandre aussi se tourna vers la marine. A l'époque où la mort
le surpi'it, il uréditait , comme on sait, de porter la guerre à Car-
tilage, de longer le rivage nord de l'Afrique pour passer de là en
Espagne, soumettre les Gaules et l'Italie, et revenir en Grèce. La
Phénicie devait lui fournir pour cette expédition mille vaisseaux,
construits sur un modèle de sa propre invention : c'était une galère
à trois étages de rames, dont celles de l'étage inférieur ('taient
manœuvrées par deux rameurs, celles de l'étage du milieu par
quatre, celles de l'étage supérieur par six. On les appelait dodé-
cadères. Le projet d'Alexandre aboutissait à faire vraiment de la
Méditerranée un lac européen, comme de nos jours le voulut Na-
poléon. Napoléon avait-il entrepris de réaliser la pensée d'A-
lexandre demeurée inaccomplie? Alexandre avait-il eu, à travers
les siècles, le pressentiment et comme la révélation anticipée de la
pensée de Napoléon? On ne sait que croire, que penser, quand il
s'agit de tels hommes. Les empèchemens ordinaires du temps et
l'espace peuvent-ils <'tre appliqués à cciw qui remplissent le monde
et l'éternité?
Les galères d'Alexandre étaient montées par trois cent cin-
(juanie à quatre cent cin(|uanle rameurs. Mais il en parut plus tard
de bien autrement considérables : des navii'es de construction égyp-
tienne en employèrent jusqu'à neuf cents; toutefois , trop longues,
Q
"_>() HKVDK l>t ^ hl l \ \M»M»r.S.
(lop lourdes , li'i)|) (lililcilo :i iii:iiii*'i-, olijcl de luxe, (ruslcnialiuii,
(le ciiiiiisiii' . CCS jjalcrcs ne v:iliir<'nl |)as pour la {pici'i'c la dodc-
cndcrc dAlcxaiidrc. (Icllc-ci, no subissant jjIus (|u(; des clianjfc-
nicDs |)cu iinporians, ne recevant (|ue des perfeclionneniens de
détail, niai(|ue, a peu de chose pi'ès, la dcrnicre limite <le l'art
des consiiMiciions navales dans ranli(|uile.
Iniajfine/. un navire Iteancoup jtins lias ponté (|ue nos rrejjales,
mais de lonjjuenr à peu près ejjaie, terminé en poupe et en j)rone
l»ai- deux dunettes élevées qui dominent le pont; les rameurs,
assis sur des bancs ranjjés les uns au-dessus des autres, de
l'arrière à l'avant du navire, comme des {jradins dans un amphi-
théâtre, sont au-tlessous du pont; deux ou trois niàts, {jrèles et
petits, s'élèvent au-dessus de ce pont, dejjarnis de cordages et de
gréemens, car la voilure était une chose accessoire et presque inu-
tile; à Actium, les pilotes d'Antoine remarcjuent, comme un pr<'-
sage de sinistre augure , l'injonclion qu'il leur fait d'emporter les
voiles : tel est le navire des anciens. Grâce à l'impulsion vigou-
reuse donnée par leurs nombreux rameurs, ces anti(iu(!S galères
n'en manœuvraient pas moins avec une facilité, une lapidiie
('Xtrènie, pour changer de direction ou pour virer de bord. 'J'antôt
escaladant la vague écuineuse , tantôt se précipitant de son sommet
au milieu d'un éclatant sillage, elles apparaissaient avec leurs
éperons d'acier étincelant au soleil, semblables au serpent qui se
tord, se roule sur lui-même, on bien dresse fièrement sa tète altière,
prêt à s'élancer.
L'imagination ne les trouve point au-dessous de leur rôle, lors-
(|ue nous nous les représentons combattant a Salamine |)Our la
liberté de la Grèce, ou bien à Actium pour l'empire du monde.
A Actium , les soldats romains s'indignent cependant que le dé-
nouement du grand drame commencé à Pharsale se fasse sur mer.
Au moment où Antoine, sur le point de s'embarquer, |)arcourt
une dernière fois les rangs de son armée de terre , un vieux cen-
turion , tout couvert de blessures, l'apostrophe de son rang : * O
« Antoine ! pourquoi, vous défiant de nos blessures et de nos épées,
« allez-vous mettre votre confiance sur un bois pourri? Que les
* Egyptiens et les Phéniciens combattent sur mer, mais à nous
» donnez-nous la terre, à nous qui savons combattre de pied fernie.
L.'N VAISSEAL A LA VOILE. "21
a vaincre cl niouiir. >- l.e {jénie de Home antique |)ailail une ii(M-
nière fois par la bouche du vétéran.
Ses sinistres pressentimens n'étaient que trop fondés. Les vais-
seaux d'Antoine, construits sur de {gigantesques proportions, bril-
laient de toute la nia{;nilicence de l'Orient; mais, dé{jarnis de ra-
meurs et de marins expiîrimentés, ils ne pouvaient lutter avec suc-
cès contre ceux d'Auguste. Ceux-ci, de moindres dimensions, en
étaient plus rapides et plus faciles à manœuvrer, avantages ijue ne
pouvait contrebalancer le courage des vétérans d'Antoine. Aussi
chacun des vaisseaux de ce dernier, pendant qu'il demeure presque
immobile, est entouré de ceux d'Auguste, qui, autour de lui,
décrivent mille cercles et voltigent rapidement en tous sens, l'inon-
dant, l'accablant d'une grêle de traits, de flèches, de piques, de
|)ieux cnttamnies, de pots de feu ; on dirait un corps d'archers as-
siégeant une citadelle. Les soldats de l'amant de Cléopàtre soutien-
nent bravement le choc ; loin «jue le cœur leur défaille, ils tiennent
la victoire indécise en dépit du désavantage de leur position. Mais
soixante vaisseaux égyptiens, sous les ordres de la leine, prenant
tout à coup la fuite, s'éloignèrent à toutes voiles du lieu du con)bat.
« Et Antoine, faisant manifestement voir, nous dit Plutanjue, (|u'il
« n'avait ni la prudence d'un général, ni le courage d'un homme,
« Antoine n'eut pas plus tôt vu la galère de l'Égyptieime s'éloigner,
4 qu'oubliant tout et s'oubliant lui-même, que trahissant et aban-
« donnant ceux qui combattaient et se faisaient tuer pour lui , il
< monta sui' une galère à cin(| rangs de rames, et suivit celle qui
« l'avait déjà ruiné et qui allait achever de le perdre. » Bi-ave et
joveux compagnon pourtant, en faveur duquel s'élève, au fond
du cœur, une pilié qui n'est pas dénuée de toute sympathie, (juand
nous le voyons, au milieu de ses amoureuses orgies, descendre au
tombeau dans les bras de Gléopàtie , laissant le monde aux mains
du froid , de l'impassibh; Octave.
De ce moment la marine prit un essor de plus en plus étendu.
Les eaux de la Méditerranée furent incessamment sillonnées par
d'innombrables galères. Des liens de commerce et des relations
d'amitié ne tardèrent pas à s'établir entre les peuples les plus étran-
gers les uns aux autres , entre les rivages les plus éloigm's. La faci-
lité des communications s'accrut de jour en jour. Diodore, se
^J r.r.vi I. m s i>i i \ v(tM>i'.s.
|)l;iis;mt ;i iiddT lis (lillciciis cliiii.ils (|ii un iKivirc |>(iil liMNcrst-r
vu iiii priit nombre de jours, en suivnnl une roule niors lT('()ueut('e,
.sixpi iuu- ainsi : * Des Palus Mc'olides , où liahitenl les Scyllies,
« pnrnii les {[laces, il vient souvent à lUiodes, en dix jours, des
« navires (le cliaijie, |)oussés par un l)on vent ; (jualre jours leur
€ suffisent pour se rendre de là à Alexandrie, d'où ils peuvent arri-
< vei- en l^tlnopie au bout de dix autres jours. En moins de vin{>t-
c cinq jours ils ont donc passé des régions les plus froides aux i)lus
* brùlans climats. » Et aussi que de peuples, que de nations, que
de races, que de civilisations diverses, avaient traversé le vaisseau
arrivé au terme d'un tel voyage !
Par ces faciles comnmnicaiions, beaucoup des fausses idées qu'on
s'était faites sur la situation respective de certaines contrées, sur les
mieurs et les usages de leurs habiians, furent suc^cessivement rec-
tifiées. Le nord, et peut-être une partie de l'intérieur de l'Afrique,
furent aussi bien connus, mieux m(''me qu'ils ne le sont aujourd'hui.
Il en fut de même de la plus grande |>oi'tion de l'Europe et de l'A-
sie. Mais au-delà, cependant, d'une certaine limite, partout se re-
trouvait la confusion des idées , partout reparaissait l'empire des
fables. Au midi , à l'est de l'Africjue, les géographes plaçaient toute
une multitude de peuples aux moeurs, aux usages les plus bizarres,
les uns ne vivant que de poisson, d'autres (jue de tortues, d'autres
que d'elephans, d'autres que de sauterelles, ceux-ci étranglant an-
nuellement leurs vieillards, à heure et à jour fixes, ceux-là péris-
sant inévitablement à un âge donné, par la génération d'une foule
d'insectes ailés qui naissaient tout à coup de leur propre sang.
Au nord de l'Asie, c'étaient les Scythes, dont l'histoire était toute
pleine de prodiges et de merveilles; plus au nord encore, les Ama-
zones, femmes guerrières, efféminant les liommes, et dont l'histoire
tout entière n'était peut-être elle-même qu'un mythe; au-delà, dans
la même direction , l'île des Ilyperborécns, tous prêtres du soleil ,
visités tous les dix-neuf ans par Apollon en personne; puis, au
midi , une île découverte par un nommé Yambule, et dont les ha-
bitans, presque immortels, se trouvaient doués, d'après les récits
de ce voyageur, des plus étranges facultés : leur langue, fendue en
deux, de la racine à la pointe, leur donnant , par exemple, la pos-
sibilité de parler deux langages divers à la fois , de soutenir en
LN VAISSEAL \ 1,\ VOILE. "20
nièiiK* U'mj)s deux coiiversaliou^s disliiicics. Ou inisail de même de
HOU iiioius l>i/.;nros recils ou do l'Ethiopie, ou des Amazones dv
i'Afri(lue, ou de cette Allantide iuuuortalisée par leyénie de Platon,
îout eii{;loutie <ju'elle l'ùl, suivant ia tradition, en un seul jour et une
seule nuit, avec ses nombreuses villes et ses llorissans royaumes.
A mesure qu'on s'eloijjnait (h; la Méditerranée, dont les rivaj;es
(apposes se trouvaient au dedans d<;s limites de l'empire romain , les
lictions des premiers âges repr(;naient ainsi leur empire. La science
n'avait pas été au-delà des limites oîi s'était arrêtée l'aigle des lé-
gions ; elle s'était contentée de décrire et de mesurer le champ des
conquêtes fouché par l'épée romaine. ;
De là une gi-andc incertitude, une grande ignorance chez les
géographes et les philosophes des derniers siècles de l'empire , sur
la forme générale de la terre. La terre , surface plane et unie, sui-
vant Homère, était une île dont la Grèce faisait le centre, et qu'en-
tourait de toutes parts le fleuve Océan. Ces idées durent se rcclilier
en partie ])ar les voyages, les guerres, les conquêtes, mais elles
ne furent jamais complètement abandonnées de l'antiquité. A la fin
de la république romaine, on prc'tait à la terre une forme demi-
sphéri<|ue,- puis on concevait le firmament comme une autre demi-
sphère, creuse, tournant sur elle-même par un mouvement de
rotation continue, et emjwrtant, dans ce mouvement, étoiles, pla-
nètes et soleil. On supposait que tous ces astres , s'éteignant (mi tra-
versant l'Océan dont étaient couvertes les paities inférieures de la
terre , se rallumaient le lendemain au côté opposé : Strabon , cité
en cet endroit par Bailly, nonnne des peuples qui entendaient, du
moins prétendaient entendre fort distinctement le pétillement ou
le bouillonnement que faisait l'eau au moment où la masse enfiam-
mée se trouvait en contact avec elle. Beaucoup de philosophes, dans
les derniers siècles de Uomc, n'admettaient qu'avec difficulté la
l'olondité de la terre. Long-temps on l'avait supposée plus longue
(|ue large, assez peu épaisse , et flottant dans l'espace, à la façon
d'une planche qui se balancerait sur les eaux d'un lac, ou d'un
ruban se jouant dans les airs et flottant au hasard. La pussibilité
(lii'elle fût iKibil(i(; dans toutes ses parties n'était nullement admise,
même des philosophes, (jcéron dit positivement que deux zones
seulement de la terre sont Jiabilables; et Pline, énonçant la même
-2'i KKVLI-: i»i:s i>KU\ »U)M»i:s.
opiiiKiii, iilliiiiir, bien des aniurs après , (inOii ne sauraii pciu'-
tivr dans la zone lorn'dc à c^iusc de l'incendio (|iii rcffiio pci pé-
tiicllcincnt dans le ciel de ces contrées. Qunul à l'idt-e des antipo-
des, c'est-à-dire, an pointdevue vnl{jaiic, de {fcns vivant, connnc;
on le disant l)ien des siècles après, la tète en bas el les pieds en
haut, elle ne pouvait alors se présentera l'inia^fination de personne.
Et, encore une fois, la science s'était renfermée dans les mêmes
limites (|ue la conquête.
Dans cette i)ensée devait se trouver pour le Homain une source
inépuisable de vives et poi{;nantes émotions! Voyez-le à la j)r()ue
d'un rapide vaisseau emporte sur les eaux bleuâtres de la 3I('(liter-
ranée : aucun cap, aucun riva{}c, aucun rocher ne pouvait se
montrer du sein des tlots où les ai{jlesde Ilomc n'eussent abordé
victorieuses ; au-delà de cet horizon qui se déroulait à ses yeux ,
partout, en tout sens, à l'est, à l'ouest, au nord, au midi, c'était
toujours Rome. Que lui importait de ne pas connaître le {jisement
ni l'apparence d'une terre, d'un rivage où le jetait peut-être le ca-
price des vents et des flots? Cette terre ne lui en appartenait pas
moins par le droit de la conquête ; ses ancêtres ne l'avaient pas moins
foulée en vainqueurs ; leur gloire consacrée élevait sur son passage
comme des arcs de triomphe sous lesquels il pouvait hardiment
s'avancer. Notre imagination ose à peine se représenter ces souve-
rains du monde, accablés que nous sommes de leur grandeur et de
leur majesté.
Et pourtant de plus magnifiques conquêtes n'en étaient pas moins
réservées à la civilisation moderne. La croix du Christ, symbole
de cette civilisation née à ses pieds , devait aller plus loin encore
que l'aigle de Romulus. Si la civilisation antique avait fleuri tout
autour de la Méditerranée, il appartenait à notre Europe de régner
sur cet Océan immense et terrible qui couvre la plus grande partie
du monde, et auprès duquel la mer intérieure ne semble qu'un
magnifique lac de plaisance.
Au moyen-âge , après que l'invasion des barbares eut mêlé ,
broyé, pétri ensemble races, peuples et nations, il se fit au sein
de cette masse un grand travail intellectuel. Ce travail , consistant
dans l'assimilation à un principe uniforme et dans le classement
respectif des élémens divers mis en contact les uns avec les autres ,
UN VAISSEAU A LA VOILE. ^2t)
absorbait les forces matérielles et morales de; l'Kiirope; il ne lui en
restait |)liis à consacrer à de lointaines et hasardeuses entreprises.
Gènes, Venise, couvrirent la Méditerranée de leurs flottes, atti-
rèrent à elles les richesses d'une partie du monde, rouvrirent avec
les Indes les comnium'caiions des llomains ; mais elles se contentè-
rent de suivre les chemins tracés |)ar ceux-ci. Ce n'est guère (ju'à
la suite des croisades , ces grandes et |)octiques guerres où vingt
peuples vinrent se combattre autour du tombeau de Christ, (|uc
les relations nouées par les chiétiens avec l'intérieur de l'Asie mi-
rent les imaginations sur la voie de découvertes nouvelles. Les ré-
cits d'un Vénitien, Marco Polo, qui s'était aventuré jusqu'en Chine,
lirent naître chez beaucoup d'esprits aventureux le désir de péné-
trer dans les pays du Levant. Ses récits merveilleux enflammaient
toutes les imaginations. Mille bruits circulaient en outre sur ce fa-
buleux empire du prêtre Jean; c'('tait à qui raconterait le plus de
choses étranges de ce mystérieux royaume dont aucun voyageur
ne pouvait déterminer la position géographique, et qui flottait,
pour ainsi dire, au gré du caprice de chacun, de l'extrémité de
l'Afrique aux murs de la Chine. 3Iais ce vague même, ce manque
de notions positives, était un attrait tout-puissant pour entraîner
les esprits de ce côté. Aussi dès la lin du xiii*" siècle, un grand
mouvement commercial et industriel se dirigeait déjà vers l'Orient.
A cette époque , à une date demeurée incertaine , et dans une
petite ville d'Italie, un phénomène singulier était observé. On re-
marqua qu'une aiguille aimantée, placée sur un pivot de manière
à demeurer mobile, se tournait vers le nord ; l'écartait-on de cette
direction, elle y revenait aussitôt qu'elle se trouvait de nouveau
abandonnée à elle-même. 31ille fois répétée, l'expérience amena
mille fois le même résultat. La boussole était découverte. L'œil de
l'observateur avait surpris quelque chose de ces innombrables afll-
nitës, de ces sympathies secrètes qui unissent par des liens invisi-
bles toutes les parties de l'univers matériel; l'une des plus giandes
lois de la nature, l'un de ses mystères les plus cachés , les plus fé-
fonds , venait de nous être révélé. Un fil d'Ariadnc se trouvait toin
a coup placé dans la main de l'homme, au moyen duquel il pouvait
se hasarder, s;ins eiainte de s'égarei-, dans les détours les plus
compli(|ues du labyrinthe du monde. Une voix s'élevait qui , jusqu'à
^Jl» HKVliK l»l.> III l \ MiiNDI.S.
I;i Hii (les sio'li's , ne ccssmil <!(• s'(Tri('r : i\(>nl! noni ! ticvail ciisci-
jjiicr s;i roiilf.iii iiavijjiilciii-, :iii milieu de rubsc.iirile des iiiiils, ili's
\a{jues en fureur et des vents déchaînés.
1.1 |tiiissanee de ce inerveillcux instruinenl n'en devait pas moins
demeiMir loiiff-lemps mi'connne ; l'nsajjc n'en connnença a dfîvenir
(|nel(|iie |>cu {;cnéral, dans les voya^jes de lonjj cours, «|ue cin-
(|iiante à soixante ans apiès la date présunjéc de sa découverU;, à
repo(|iie des {grandes entn'prises maritimes ins|)iri!es par le j^énie
de linCant de l\)rtu.;;al , don Henri. Le désir d(' s'illustrer dans la
postérité, celui do répandre au loin la loi catlioli(|ue, préoccupait
resi)rit tlu jeune prince et l'enllamninit d'une noble ardeur. I^es
inaihematiques , l'astronomie, la navi/jation , ('taient devenues
l'objet de ses (-ludes pendant de longues annc'es. Du milieu de son
observatoire de Saj^^res, il conçut la pens('e liardie (rexécut(!r le pro-
jet inachevé d'ilannon , et de se frayer un chemin par mer aux Indes
orientales. De nombreux navijjateurs, inspirés de son esprit, se li-
vrant avec persévérance à l'exécution de ce vaste plan, s'avancent le
lonjj de la côte occidentale de l'Afrique, de cap en cap, de rivière en
rivière, de station en station : après le cap Bojador, le cap Chevalier;
après le cap Chevalier, le cap I»lanc ; après le cap Blanc, le cap Vert,
d'où furent envoyés à Lisbonne quelques nègres, les premiers (jui
parurent en Europe; ils y furent comblés de caresses et de pré-
sens : amèrc ironie de la destinée, qui datait de ce moment mémo
la ruine et l'esclavage de leur race infortunée. Henri vit encore dé-
couvrir deux ou trois ca[)s, les Açores s'étaient déjà montrées de-
puis long-temps ; mais il ne vit rien de plus de l'exécution de son
projet, car les grands hommes n'assistent (|ue bien rarement à la
réalisation coniplele deleurpens('e; une loi fatale le veut ainsi. Heu-
reusement que cette pensée n'en porte [)as moins tous ses fruits.
Après Henri, le mouvement qu'il avait imprimci à son peuple n'en
continua pas avec moins d'activité que si lui-nieme l'eut encore
dirigé. L'extrémité méridionale de l'Afriijue fut bientôt reconnue.
Le terrible cap des Tempêtes apparut arme; de tous ses ouragans,
défendu par le redoutable génie évoqu(î par Camoëns. Cama s'a-
vance pour tenter l'aventure, une grande attente se manifeste,
une sorte de religieux silence se fait dans le mond(; qui se livre
pourtant à l'espérance.
UN VAISSEAU A I,A VOILK. ti7
Le cap des Tempêtes échange son nom contre le nom de meil-
leur au{jure qu'il a conservé; des ambassadeurs de Jean l" j)arteni
de Lisbonne pour se rendre , par terre , à la cour de ce mystérieux
prêtre Jean dont on veut s'assurer l'amitié; et déjà, sous les voiles
épais qui depuis tant de siècles l'ont cachée aux yeux de l'Europe ,
se laisse entrevoir l'Inde mystérieuse, avec ses productions colos-
sales, ses antiques traditions, elsa sajjcssesi renonunée. Les adora-
teurs du soleil ne tournent pas les yeux avec plus d'anxiété vers le
lieu où il se lève que ne le lait en ce moment l'Europe tout entière.
Les premiers navijjateurs qui abordèrent à l'île de Corvo, la plus
occidentale des Açores, avaient pourtant trouvé, suivant la tradi-
tion , une statue , qui , tournant le dos à l'orient, étendait les bras
vers le soleil couchant. Au milieu de ra{>itation {jénérale des esprits,
personne ne sonjjeait à pénétrer la si.jjni(icaiion de ce geste; le
sens des hiéroglyphes qui couvraient la base de la statue demeurait
de même voilé pour des yeux et des imaginations préoccupés de
toute autre chose, et cependant un homme (jue le lecteur a déjà
nommé, Christophe Colomb, regardait aussi du même côté qiw.
cette statue , que cet homme de pierre des Açores.
Occupé, comme tous les hommes importans de ce ten)ps, de la
grande œuvre d(.'repo(|uc, c'est-à-dire de la découverte d'un che-
min par mer aux Indes orientales, l'esprit et l'imagination inces-
samment tendus vers ce but commun , il n'en tournait pas moins le
dos, dans ses spéculations pour l'atteindie, à la route où se préci-
pitait la foule de ses contemporains.
Les excursions des pirates ou des pêcheurs de la JNorwège,
poussés, dit-on, par la tempête, dans le nord de l'Amérique,
étaient-elles connues de Colon)b? Avait-il confiance dans ces tradi-
tions greccjues et romaines qui plaçaient à l'occident du mond(; une
terre immense et inconnue, dont Platon fil son Atlantide? Avait-il
(!u coimaissance des pièces de bois cui-ieusement travaillées, mais
empreintes d'un art étranger à l'Europe, et j)ortées, dit-on, par
le venlellescourans, des rivages de l'Amérique à celui des Açores?
Les géographes anciens, à force de reculer vers l'est les Indes
orientales, en ctaient venus à les placer à l'ouest, presque au lieu
où se trouve en réalité le continent i\v l'AmiTicpie; cette mons-
trueuse erreur lut-elle la base du projet de Colomb? Le geste et le
::S HKVUI-; i>i> i>i:r\ >ioMti.s.
l;iiij;a}[0 ûc I lioimiic de [linri'dcs A<(ircs, iiiiiitcllijj^ihlcs poiii' loiis,
cMirciit-ils un sens pour lui seul? l/histoirc n'a pour loiit cela <pn'
(les conjectures appiivocs ilc plus on nidiiis de pioliahilihi ; mais ce
(|iii semble en avoir tiavanlajfe encore, c'esi «juc toutes ces circon-
stances no devaient être aux yeux de (Colomb (juanlant d'incidens
d'assez peu d'inipoitance , propres sans doute; à le confii inei- dans
sa r('S(»lntion une fois pi'ise, iinllenient a la lui inspiiec. I,a source
d'où découlait celle résolution appartenait à un tout autre ordre de
laits, d'id«'es ou de sentimens. Colomb se disait (pic la terre elant
bien réellement ronde, ainsi <|ne la science l'enseijfnait, il n'y avait
nul doute à l'aire (pi'en navi.<;nant à l'Occident , on ne Unît par aiii-
ver aux contrées de l'Orient; il se disait encore (pi'avec le secours
de rai{fuille aimantée, le navi^rateur cessait d'être astreint à ne pas
s'écarter des c(")tes, et (|ue cette indication perpc'lnelle du nord ne
|»ouvait mancpier de lui enseigner la route à suivre au milieu des
mers désertes et inexplorées, aussi bien cjue si ces mers eussent été
sillonnées par des milliers de navires. Ces choses , tout le monde les
savait sans doute, mais nul cpie Colomb n'avait eu juscpi'alors l'au-
dacieuse pensée de tenter de les l'aire descendre de la sphère spécu-
lative où elles étaient reléjjuées dans celle de l'expérience et de la
prati(|uc. Cette pensée ne pouvait venir qu'à l'un de ces hommes
dont l'inteiliffence habite un ordre d'idées et de sentimens singuliè-
lement élevé. Il fallait aussi que cet homme put apporter dans les
régions de la science humaine ce don merveilleux de la foi (|ui, dans
un ordre de choses, fait croire non pas seulement ce que l'on voit
et ce que l'on touche, mais bien, au contraire, ce qui confond
notre raison et ne tombe sous aucun de nos sens; sublime et toute
puissante faculté, (jui fut l'un des traiis distinclifs du génie de
Colomb , et qui donne à tout son caractère une majestueuse et ma-
gniH(jue unité. On sait qu'en Colomb la foi religieuse; ne le cédait
point en ardeur et en sincérité à la foi scientifi(|ue.
Ce Colomb , que le xviif siècle se représentait comme une; espèce
d'esprit fort et de philosophe , dans la grande entreprise (|u'il con-
çut, se proposait, avant toutes choses, la gloire et la propagation de
la religion catholique. S'il se montiait impatient de débarcpier en
Orient , c'est qu'il l'était réellement d'ouvrir au zèle des mission-
naires une carrière et des chemins nouveaux. Faisant aux peuples
UN VAISSEAU A LA VOILi:. '2\)
(les deux |)res(|inles indiennes l'application de ce que plusieuis
voyageurs racontaient des nations tartares du centre de l'Asie, il
écrivait à Isabelle : « Quelle misère ! ces pauvres gens n'ont cess(i
de deniandcr au pape des missionnaires, et ils n'en ont point en-
core. » L'or et l'argent , les richesses provenant des pays décou-
verts ou conquis, il les consacrait, au fond de sa pens('e, à solder
une nouvelle croisade; il se voulait mettre en quête d'un monde
dans l'espérance de délivrer un tombeau.
Que d'obstacles avant de laire un seul pas , avant seulement de
descendre dans cette glorieuse carrière ! La pauvreté presse de ses
plus rudes étreintes celui qui devait quadrujjler la quantité d'or et
d'argent qui alors existait en Europe. C'est en copiant, en coloriant
des cartes de géographie, qu'il gagne long-temps son pain au jour
le jour, celui qui a placé tout un monde sur nos cartes actuelles.
Les savans, quand ils daignent lui répondre, combattent par mille
et mille objections, qu'un de ses historiens, Ilerrera, nous a trans-
mises, les plans (ju'il obtient parfois de soumettre à leur jugement.
Occupés du siège de Grenade , ce dernier et superbe épisode de la
domination européenne des IMaures, les ministres, les hommes
d'état n'ont pas un moment à donner à des projets d'avance dé-
clarés chimériques. Les guerriers, les marins suitout, peuvent-ils
prêter l'oreille à un obscur et pauvre pilote (jui , loin de vouloir s'a-
vancer timidement , comme il lui conviendrait , sur les pas de tant
de navigateurs qui marchent au levant en côtoyant l'Afrique , com-
mence par émettre la bizarre prétention de suivre une route pnri-
sément contraire à celle oii tant d'illustres amiraux marchent de-
puis tant d'années de découvertes en découvertes, d'exploits en
ex[)l()iis? Au milieu de ce délaissement général , de cette réprobation
universelle , il arrive cependant qu'une femme , la reine de Caslille,
la grande, la noble Isabelle, conqjrend seule tout le génie de
Colomb ; seule elle a pour cela l'esprit assez ouvert , l'intelligence
assez vaste. Mille témoins en déposent, dont nous ne citeron
(|u'un seul : « Observons, dit le père Charleroy, que la couronne
(l'Aiagon n'entra pour rien dans cette entreprise, (juoique tout
parût se faire également au noni du roi et de la reine. » Ecoutons
encore ce cri sublime, cet alléluia de Colomb : < Et tous s'('taienl
montn's incrédules, et le Seigneur daigna donner à la reine ma mai-
.">(> nKVUI-. DKS bF.UX M«>MU.S.
ircssc r^spril (riDliMlijjcncf. » l.v Iiniil du canon b:UI;uil en hirclie
1rs nims (loCîn'iKhlc naNaif poiiil cinprclK' Isalx-llc de |>r(''l(jr une
in'cillt' favoralilcà la parole dcdoloiuli. A jx'inc les iiortcs de cette
dornicrc citadelle des Maures ont-elles ('lé ouvertes an\ chi-i'tiens,
a peine de solennelles actions de {jraces ont-elles été rendues au
ciil dans la {irincipale inosrpu'e conrpiise à la foi calliolicpie ,
«pi Isabelle, élevant CoIoujI) à la (li{jnité de {;rand amii'al, met à sa
disposition trois caravelles (pii se trouvaient années dans le port de
Palos. On aime à se la représenter du sein des a[>parlemens et des
l)0S(juets de cet Alhamlua si nouvellement conquis, suivant d'une
inipiièie pcnsc'e le navire tic Colomb au milieu des mers inconnues
ou il vient de s'aventurer.
Des Açores , où il avait à peine touché, Colomb s'était liàté de se
précipiter dans la carrière qu'il venait de s'ouvrir. Sous la proue
de son vaisseau se déroulait un océan immense, sans limites, tout
rempli de l'accablante majesté de l'inconnu, de l'infini. Pendant
bien des jours, toujours le ciel et l'eau , toujours des flots qui, se
brisant au flanc du navire , ne lui apportent aucune nouvelle de la
terre. Les eaux, la lumière, le ciel, se revêtent d'apparences nou-
velles pour les plus vieux matelots , et qui leur semblent de mauvais
présages; des tempêtes et des oura^jans pareils à ceux qu'ils avaient
df^'à bravés, leur auraient paru moins terribles. Chose étrange! de
ces marins, ceux qui par hasard ont (juclque teinture des sciences
physiques, quelques notions de la géographie de l'époque, sont
précisément les plus elfrayés de tous. Parmi eux , les uns affiiment
qu'en raison de l'étendue de la terre , trois ans et demi au moins sont
nécessaires à l'exécution du voyage commencé; d'autres, renché-
rissant sur ces idées, prétendent que le monde est infini, sans
limites ; d'autres expriment des terreurs plus bizarres encore : selon
eux, la terre ferme n'occuperait qu'une petite portion du globe du
monde, le reste serait couvert par l'Océan, et ils croient qu'une
fois certaines limites dépassées , il leur deviendra également im-
possible ou de revenir sur leurs pas ou d'achever le tour du globe ;
dans les deux cas, il leur senible qu'il s'agit d'escalader à la voile une
gigantesque montagne d'eau , et ils se voient pa:- avance se consu-
mant, périssant inévitablement dans ces efforts sans résultat. C'est là
le sujet de toutes les conversations, aux heures où la manœuvre des
l.\ VAISSEAU A LA VOILE. 5^'^
vaisseaux (ress(! d'cniiployci' loiis les l)ri\s, où l'on peut causer libre-
ment (le la {{rande, de riinniense entreprise <'ommen( ëe. Les fables
|)opulaires, les effrayans prodi{{es dont rinia.[;inalion des peuples
;i rempli ces mers éloignées , se repi'ésenlent a tous les espi'its. Les
vieilles eartes du monde plaçaient à l'ouest, au-delà de certaines
limites, une main noire, celle de Satan , qui , suivant certaines tra-
ditions, se saisissait des navires, les fracassait, les entraînait au
fond. Les yeux de tous les marms, errant sur l'immensité, elier-
(•hent partout celte main terrible qu'ils s'imaginent à chaque instant
voir sortir de l'abîme.
Pendant ce temps, à la proue de sa caravelle, dans sa cabine
isolée, au milieu du silence de la nuit, à la lueur de sa lampe so-
litaire , Colomb fait, refait mille fois dans son esprit tous les calculs
qui ont occupé sa vie. Leur inl^iillibilité lui apparaît long-temf>s
hors de doule. Il s'est poui'tant trompé sur l'évaluation des dis-
tances , pliLs de possibilité de se le dissimuler ; la terre qu'il cherche ,
si vraiment elle existe , se trouve être bien au-delà du lieu oii il la
supposait. Long-temps aussi il s'en est fié sans réserve à la boussole ;
n'est-ce pas le guide dont la parole lui a donné l'audace de se ha-
sarder sur l'immensité? Mais un moment arrive où ce guide, jus-
(|ue-là si Hdélc, se trouble tout à coup; son langage cesse d'être
intelligible, il cesse de crier : Nord! nord! La pointe de l'aiguille
aimantée d('vie d'un degré, d'un degré et demi, plus tard de cinq
et de six degrés à l'ouest. Au moyen d'un mensonge ingénieux,
Colomb expliquera bien ce phénomène étrange à ses marins; lui-
même n'en est pas moins troublé jusque dans l'intimité de sa pensée.
Dans ses équipages, des murmures on est passé aux complots, et
|)our passer des complots à l'exécution, on n'attend plus que l'oc-
casion; des menaces de mort lui sont incessamment redites par
(|uelques bouches restées fidèles. Les plus fiers courages soni
( branles, iln'estpersonnequiconservequel(|ue espc'î-ance. Au milieu
de tous ces obstacles qu'aucune prudence humaine ne pouvait pré-
voir, Colomb seul demeui-e inébi-anlable. Au plus fort de leur décou-
ragement, il s'efforce de rendre quelque espoir à ses compajjnons ;
il n'veille lein- (-nergie, il leur affirme que trois jours ne s'écoule-
ront pas avant que la lorre soit découveiic Qui ne sait le r(!ste?
Avant l'expiration de ces trois journées, la terre nouvelle émei'-
"!2 K|-.Vfr. DKS l)Kl\ MllM>r,S.
{|o;iil |»'ii ;"i peu du sein des tlols, à la vue de Coldinh debout sur le
|M)iil de sou vaisse:iii. Ses marins najMit're niuliiies, maintenant
aj^enouilies autour de lui, eroyaieiit voir un dieu dans (vlui dont
ils avaient si lon{>;-teni|ts maeliiue la luovl . I.e l)ut de sa vie entière ,
il lavait allcinl, il le toueliait pour ainsi dire déjà, (^elte teii'e (pii
surjfissail de labîme , il en ('tait comme le créateur ; la vaste pensée
(|u"il avait si lon{;-temps medil('e, il la voyait tout à coup prendre
corps et se réaliscT dans le monde'extérieur. Colomb ressentit peut-
être alors (|uel<iue chose de ce (ju'éprouva Dieu lui-même , loisiju'au
son de sa toute puissante parole, l'univers nouvellement créé s'é-
levait à SCS yeux des profondeurs de l'abîme.
Les rivages de San-Salvador, où l'on était abordé, se montrent
bientôt tout couverts de vastes forets, d'arbics chargés de fiuits ,
«l'eaux transparentes, tout embaumt's de parfums, étalant comme
a plaisir toutes les beautés de la luxinieuse végétation de ces climais.
lisse peuplent d'indigènes qui, d'al)ord effrayés, se sont retirés
dans les forêts, d'où ils sortent peu à peu maintenant pour contem-
pler de plus près les merveilleux étrangers qui viennent les visiter.
Colomb descend dans sa chaloupe, et se dirige vers la côte, accom-
pagne des conunandans des deux autres navires de l'expédition. 11
s'est revêtu d'un riche habit de couleur écarlate, et porte en main
l'étendard royal. Arrivé à terre, il se jette à genoux , embrasse le
rivage, rend à Dieu de ferventes sciions de grâces ; en se relevant,
il tire son épée, déploie l'étendard royal, et, remplissant les for-
malités alors en usage, prend solennellement possession du nou-
veau continent. On était au 11 octobre 1492; le 2 janvier de la
même année, ce même étendard royal avait été arboré sur la tour
de l'Alhambra, en présence de Ferdinand et d'Isabelle, et de leur
armée triomphante. Quelle époque! et quelles choses accomplies !
Les hommes de ce temps et ceux d'aujourd'hui appaitiennent-ils
bien réellement à la même race?
De hardis aventuriers, d'intn'pides marins, se lancent incessam-
ment sur les traces de Colomb. Jean de la Cosa, Ojedo, célèbre
dans toutes les relations de ce temps par sa force et son adresse
prodigieuses; Americ Vespuce, qui, par un singulier caprice de la
fortune, devait laisser son nom à la conquête de Colomb; bien
d'autres encore, se précipitent sur le nouveau continent. L'un des
UN VAISSEAU A LA VOILÉ, Où
IVères Pinçon, conipaj;non de Colomb dans son pronnei' voyaf>e ,
est le premier Castillan qni passe la lij^ne é(|uinoxialc, il aborde au
Brésil. C'est néanmoins un Porln^jais , Alvarès de Cabrai , qui
])rend définitivement possession de eelle vaste eonlréc, asile lutur
de la maison de Bra.oance. D'autres explorateurs se dirigent vei'S le
midi, d'autres veulent conliiuier à cheminer sur la terre dans l;i
direction qu'a suivie Colomb ; ils s'avancent vers le concliant ; quel-
ques-uns, maison plus petit nombre, remontent déjà vers le nord :
(l'autres errent (;à et là , et il y a place pour tons ; car cette
terre semble s'étendi-e au gré des insatiables désirs de ceux
qui viennent de l'envahir. Sous leurs pas elle se déroule longuement
et comme à plaisir, avec ses royaumes du Mexique et du Pérou ,
avec ses antiques civilisations dont l'histoire devait nous demeurer
inconnue, avec ses mines d'or et d'argent, avec sa fécondité qui
devait se trouver infatigable; puis elle apparaît tout à coup non
plus seulement comme une île isolée dans la mer desîndes, ou ]>ien
une portion des terres orientales, mais conime tout un continent,
comme tout un monde. C'est Nunez de Balboa, qui , du haut des
montagnes de Panama, découvrcle pi'emicrce mystère. Presque
au sommet de ces montagnes qu'il a gravies à la tête d'une bande
d'aventuriers, comme lui en quête d'or et d'argent, il fait faire
halte à sa troupe , s'élance au dernier sommet qni lui cache encore
ce tjui se trouve de l'autre côté, et de là , seul et palpitant, il con-
temple à loisir les forets, les savannes, les plaines immenses, les
ileuves majestueux qui se déroulent à ses pieds en un immense ta-
bleau, en un gigantes(|ue amphithéâtre, et au-delà l'Océan pacifique
apparaissant aux limites de l'horizon dans sa sombre majesté.
Aux rivages opposés à ceux découverts par Balboa , cet Océan
voyait en ce même moment d'auties prodiges. Devant les vaisseaux
de Gama s'était enfui le génie des tempêtes, laissant un nom de
meilleur augure au cap qu'il défendait. L'Orient s'ouvrait comme
une arène immense devant les Portugais. Les royaumes de Mo-
zambi(iue, de Melinde, les côtes de la mer Rouge, celles du golfe
Persique ; Ceylan , théâtre des primitives et gigantesques épopées
de l'Orient; ces deux presqu'ilesde l'Inde, si renomm('esdans l'an-
liquité, école, berceau, patrie de toute poésie, de toute histoire,
de toute philoso[)hie ; cette presqu'île de 3Ialaca , dont les peuples
TdMî. m. •>
soinbU'iil avoir t'|iuis«' leur {ji'iiio a fonnci- li'iiis |»ui{Jiiartls , oi où
se n'iHoniraiciit alors Ions 1rs navires de l'Orient; celle (-liine,
qniapparaii dans nos temps, gnrrolt(-e des mille liens d'une eivilisa-
lion ([ni lui (iie tout mouvement, et sernhh,' pinlôl une momiiï de
peuple qu'un peuple animé et vivant ; loutesces contrées si distinctes
les unes des autres, tous ces climats si divers, toutes ces naiionsde
mœurs, d'histoires, de destincies si peu scmlilaliles, devenaient
tributaires et sujets d'iuie petite et pauvre province, jetée à l'ex-
irémité de l'Kuropc, et (jui elle-même ne devait briller que d'un
éclair de (rloire avant de rentrer à jamais dans son obscurité primi-
tive. La péninside ibérienne semblait vouloir embrasser le monde
entier en étendant à la fois ses bras à l'est et à l'ouest , et en se
saisissant en même temps, par l'Espagne et le Portugal, et des
Amériques et des Indes-Orientales : Cartilage était ressuscitée.
Des espaces qu'aucune main n'avait encore mesurés s'étendaient
entre ces deuxcontinens. Dans son vol le plusliardi, la pensée osait
à peine planer sui' ces effrayaus abîmes; c'étaient comme deux
univers reposant sur les bords opposés d'un gouffre infranchis-
sable.
Mais un jour vint [)ourtant où les voiles des vaisseaux de Magel-
lan se déployèrent dans ces immenses solitudes. Apiès avoir traversé
le détroit qu'il a immortalisé , Magellan se hasaide le premier sur
cette mer qu'il salua du nom si peu mérité depuis lors d'Océan pa-
cifique. Aucun moyen n'existait, pour ce navigateur, d'apprécier,
même approximativement , l'étendue de la masse d'eau (jui se dé-
roulait devant ses vaisseaux ; les flots sur lesquels ils se balançaient,
battaient à la fois el les côtes de la Chine et celles de l'xVmérique. Cet
abîme inconnu, absolument inconnu, ne pouvait-il pas receler d'ef-
froyables tempêtes? rs"avail-il pas des rochers, des bas-fonds, des
courans, des trombes, des ouragans? Ne recelait-il pas encore grand
nombre d'autres péiils inconnus, mais, par cela même, plus ter-
ribles a rimaginaiiou? Entreprise inférieure en sublimité de génie,
mais nullenienten hardiesse d'esprit, en courage de cœur, à celle
de Colomb , et qui , malgré mille obstacles , obtint un succès com-
plet. Apres avoir surmonte d'innombrables diflicultés, des quatre
vaisseaux de Magellan , un seul , après quatre ans et demi de navi-
gation, un seul revit les côtes d'Espagne ; et celui-là, placé aussi-
•>>
t> VAISSEAU A 1.A VOlLi:. 55
toi (liins un bassin creusé pour le recevoir, chai'{;é d'inscriptions
qui racontaient son glorieux voyage, fut consacré à en perpétuer
le souvenir. Ce vaisseau était In pi-euve physique, irrécusable , pal-
pable , et , pour ainsi dire , vivante de la rotondité de la terre. Ma-
gellan avait lait entrer dans le monde extérieur et visible cette même
vérité que Colomb avait été chercher dans un autre ordre de choses
et d'idées.
Par ce navigateur avaient été unis, liés, rattachés ensemble et le
monde découvert par Colomb, et le monde retrouvé par Vasco de
Gaina ; de sa main puissante il avait sillonné mille cheniiiis l'un à
l'autre; il avait jeté comme un ponl sur l'abîme qui les s('pnrait.
Aussi des Anglais , Drack et Thomas Cavendrich ; des Hollandais,
Olivier de North, Lemaire et Schonton; d'autres encore, ne tar-
dèrent pas à suivie la route qu'il venait de leur ouvrir.
Les communications de l'est à l'ouest devinrent de jour en jour
plus fréquentes. Aucun moyen n'exista bientôt plus d'assigner aux
peuples de l'Europe les limites oii devaient se renfersuer leurs con-
quêtes. La fameuse ligne de séparation tracée par le pape, pour
livrer le couchant aux Espagnols , l'orient aux Portugais, n'avait
pas tardé à être brisée , franchie sur tous les points. Les Espagnols
allèrent visiter aux Indes les Portugais, qui, eux-mêmes, les
étaient d'abord venus chercher en Amérique : Espagnols , Portu-
gais, Anglais, Français, Hollandais, se trouvèrent mêlés, confon-
dus sur tous les points du globe, enveloppant dans leurs intérêts
d'autres nations situées aux extrémités de la terre , et dont elles
ne savaient pas les noms peu de jours avant de décider de leur
sort. Des phénomènes politi(|ues , étranges et nouveaux , apparu-
rent au monde. Le principe, relemeut de la force et de la pros-
périté d'un état, purent exister parfois à des milliers de lieues de
la contrée qu'occupait cet étal. L'or et l'argent du Mexique et du
Pérou rendirent l'Espagne le plus riche état du monde. La puissance,
la prépondérance maritinje de la Hollande, curent leur source
dans ses possessions des Philippines ; quelques milliers de girolli(îrs ,
decaneliers, de poivriers, situés aux extrémités de terre, furent
peut-être les seules causes du salut de la république et de l'hu-
niiliation du grand roi. Aujourd'hui encore, la grande puissance de
l'Angleterre repose sur ses possessions dans l'Inde. De toutes parts
o.
>'» lu \ Il l>l s li| I \ MONDIS.
IiiiiiImmciii ;iiiisi. cj sclïaccrciit :t jamais U's )»arri«"'r('s {ji'offrapfil-
(|ii('s ;m-(lr(l:ms(lrs(|m'll(\s les peuples avaient eU' eoiitraiiifs de reii-
rernier jiis(|iie-là leur aeliviKi iiidiislrielle , eomniei'eiale ei |)()li-
ii(pie. Ils |)rii'ein possession de l'espace; ils eessèreiil de piiisor
nirossaiîHMiieiit . eoinme la planle , lein- iiourriliiiT au li( u mcnio on
ilsotaienl nés; eoninie l'animal, eonnne lliomnu!, ils pureni, pour
ainsi dire, se fransporler, en tant (|ne peuples, sur le {jlolte enlier.
Knfermée dans les liuiilesde la conquèlc romaine, la eivilisalion
anliquo avait en, ixtnr ilieàlro de son développement , les rivages
de la Méditerranée; mais un théâtre" bien autiemeni vaste fut né-
cessaire à celui de la civilisation moderne. Les colonies européennes
couvrirent le continent et les îles de l'Amérique ; sur le rivajje occi-
dental de rAlVi(iue d'autres colonies prirent pied, au milieu même
de cette race noire dont le san^j et les sueurs devaient inonder
toutes ces conquêtes de l'Europe. Le Cap, Calcutta, Benarès,
Bombey, Batavia, devinrent des capitales qui n'eurent plus rien à
envier à Londres, à Paris, à Amsterdam; sous des mains indus-
trieuses, les déserts du Nouveau-Monde se couvrirent de liches
moissons, de villes commerçantes et libres; cent vinj^l millions
dindons passèrent sous la domination de quelques milliers d'An-
glais; la terre de Van-Dicmen semble aspirer à reproduire sous nos
veux ces prodiges des temps antiques, où l'on voyait de grands et
puissans états sortir de l'association lortuite de cpielques malfai-
teurs. Les vaisseaux de l'Europe ne courent pas avec moins d'acti-
vité ni en moindre nombre sur les immenses abîmes de l'Océan ,
que ne le faisaient les galères anciennes sur les vagues moins ter-
ribles de la Méditerranée. La facilité et la fréquence des commu-
nications ont annullé les distances ; les points les plus éloignés du
globe se sont trouvés en contact. Dans les grands centres du com-
merce, toutes les races, toutes les nations, toutes les contrées,
incessamment en présence par l'organe de leurs représentans, par-
ticipent déjà à un même mouvement de civilisation , obéissent À
une même impulsion sociale; et de quelque côté que vous tourniez
les yeux, du milieu de la mer de 3Iagel!an, partout vous retrouvez
la civilisation , fu en germe , ou déjà développée. On a déjà comme
une vue anticipée de l'état futur de l'univers, lorsqu'au terme de
son développement définitif, riiumanité, ayjint achevé de prendre
■à
^
UN VAISSEAU A LA VOlLt;. 57
complète possession de la terre, se reposera au sein d'une (Civilisa-
tion toute remplie d'harmonie et d'une majestueuse unité, ne for-
mant vraiment plus qu'un peuple, (ju'une nation, qu'une cité.
Instrument principal de ce grand développement social, le na-
vire moderne a dû subir de nombreuses transformations pour se
U'ouver en harmonie avec le rôle qu'il avait à rcm[)Iir. La {galère
perfectionnée des derniers siècles du monde antique ne surpassait
pas plus les informes radeaux dont elle était sortie, qu'il ne
surpasse cette {galère elle-m(''me. Ce navire s'est dépouillé de ses
rames trop fraj'ilcs pour lutter contre les va(]iies monta.jpieuses de
rOcéan; ses flancs épaissis sont devenus de puissantes murailles;
des canons, savamment combinés, le défendent par une double et
li'iple ceinture de feux; ses batteries et ses entreponts se sont
élaigis de manière à pouvoir receler dans leurs nombreux compar-
timens de quoi sulïire aux besoins, jusqu'aux recherches d'une
civilisation perfectionnée; jadis bas et rapproché du niveau de l'eau,
le pont s'élève fièrement aujourd'hui au-dessus des plus hautes
lames et des plus menaçâmes ; la cale s'est en même temps plus
profondément enfoncée sous l'eau , ainsi que doivent le faire en
terre les fondemens d'un édifice , à mesure que les parties supé-
rieures en sont plus élevées ; la mâture basse et presque dégarnie
de gréemens de l'ancienne galère s'en va maintenant jiis(|ue dans
le voisinage des nues, toute chargée d'un labyrinthe de cordages
où se meut un peuple entier de matelots; des voiles immenses,
ailes rapides et infatigables, se ployant et se déployant avec un
art infini , font voler le navire à la surface de l'Océan avec plus de
vitesse que ne le foit l'aighî dans les plaines de l'air, pour parler
la langue d'Homère, C'est tout à la fois une citadelle, une gi'antlc
ville, un palais; c'est un magnifi(|ue instrument de science et de
civilisation , c'est un instrument de guerre et de destruction non
moins magnifi({ue, permettant aux hommes de se combattre sur
des chan)ps de bataille de })lusieurs lieues d'étendue , en dépit des
flots soulevés et des vents déchaînés. Dcja l'imagination s'étonnait
et se troublait à vouloir saisir dans son ensemble et ses détails (;ette
œuvre merveilleuse ; mais voilà que tout à coup un nouveau jiai de
la toute-puissance humaine vient de la ti-ansformer, sous nos yeux,
eu un être vraiment doué d'intelligence et de volonté, et lui a donné
«.uiiimc iMK- ;imc', lu r».'iii|)!ià.s;ml do h vapeur moliicc? A ce sjjcc-
tacle, no se liouvc-l-on p.is iirile de se laupeler Jeliovîili :iniiiiant
de son souffle le limon que sa main vienl dt; pt-iiir?
Les notions bizarres que s'i'tail faites l'anlicpiilc sur la forme
de la len c, ne pouvaient persister dans les esprits, après ce fjrand
mouvement d'exploration et de colonisation ; elles furent promplc-
menl rectifiées. Les populations faiitasti(|ues dont les (jcodraphes
couvraient certaines contrées lointaines et alors inconnues, se sonl
enfuies nu {|rand jour de la science, comme font les fantômes de la
nuit à rap|)roclie du soleil. Le {jlobe entier n'a plus maintenant un
seul riva{;e où nous n'ayons abordé, un seul coin de la terre qui
ne porte la trace de nos pas , un seul grain de sabh; que nous
n'ayons en quelque sorte décrit et mesuré. Et bien plus, cette
même terre que nous foulons aux pieds, ne l'avons-nous pas, pour
ainsi dire, créée nous-mêmes et de nos propres mains? La nature
nous l'avait livrée sous la forme d'une surface plane, limitée en tous
sens; nous l'avons courbée à ses extrémités; nous l'avons arrondie
en un globe qui, construit pour ainsi dire pièce à pièce, partie
par partie , dégagé des trompeuses apparences sous lesquelles il
se montrait à nous, est devenu notre propre ouvrage, tout aussi
bien que la statue tirée du bloc de marbre par le ciseau du sculp-
teur, ou le navire savan)ment ci péniblement construit sur nos
chantiers.
Puis voilà qu'a son tour cette terre , ne suffisant déjà j)lus à l'im-
mensité de nos désirs, ne devient bientôt plus dans nos mains
(ju'un instrument de découvertes nouvelles, ainsi que l'avait déjà
été ce navire auquel nous venons de la comparer. A peine sa sur-
face a-t-elle été connue et mesurée, qu'il nous a fallu connaître non
moins exactement la courbe de son évolution autour du soleil ; nous
en avons saisi les moindres détails, les plus légères inflexions. Le
chemin parcouru par les autres planètes a été décrit de même,
avec un égal degré de précision. Les passagères apparitions de
quelques fugitives comètes, qui semblaient errer au hasard dans
l'espace et ne reconnaître aucune loi, n'ont point échappé elles-
mêmes aux sévères investigations de la science. Armés de leurs
savans inslrumcns, nos astronomes voient s'amoindrir, s'effacer
devant eux les espaces du ciel, ainsi que, sous 1rs pas de nos navi-
U.N VAISSKAU A LA VOILli. 39
gaieurs, se sont effacés et amoindris les espaces de noire globe
terrestre. Un télescope de récente invention (1), et de puissance
vraiment prodigieuse , vient de nous montrer la lune à une dis-
tance qui, même sur la terre, ne serait pas fort considérable,
celle d'Athènes à Constantinople. Encore un pas, et nous pour-
rons toucher ses montagnes de nos mains , et nous plongerons à
loisir nos regards au sein de ses profondes vallées, doses volcans
enflammés. Les taches dont se trouve souillée la splendeur du so-
leil ne nous sont pas moins visibles que les légers nuages flottant
dans notre pi-opre aimosphèi-e; son poids, sa densité, ses dimen-
sions de toutes sortes nous sont aussi familières que celles du caillou
tjui roule sous nos pieds. Les étoiles semées dans l'immensité ,
comme le sable sur nos rivages , ont été nommées et comptées. Du
sein des profondeurs de l'espace, où les va chercher notre avide
curiosité , d'où elle les a , pour ainsi dire, arrachées, elles nous
ont d'abord apparu comme autant de faibles points lumineux, a
peine visibles , presque im|)erceplibles. Mais à l'aide de l'instru-
ment déjà cité , ces étoiles qui naguère n'étaient encore que de
simples points lumineux, à leur tour nous les décomposons : cha-
cune d'elles se brise en plusieurs autres étoiles, qui doivent être,
suivant toute probabilité, autant de soleils, autant de centres de
systèmes planétaires semblables à celui auquel appartient notre
terre : à cet appel de la science humaine , soleils et mondes sortent
incessamment de l'abîme, en myriades aussi nombreuses qu'ils en
jailJirent auli-efois au son tout-puissant de la parole créatrice.
Ce n'est pas moins vainement toutefois que s'élargissent ainsi
presque indéfiniment les limites de l'univers matériel. Tout vaste,
tout immense (ju'il soit, il ne saurait emprisonner nos désirs et nos
pensées. De notre globe, navire emporté (;à et là par un souffle in-
connu dans l'océan de la ci'éation , nous ne cessons de chercher
d'un œil inquiet, d'appeler de nos ardens désirs, ces rivages de
linfini et de l'éternité où nous savons qu'il nous sera donné d'abor-
der un jour.
Barcuou de Pemioen.
(i) Le télescope dont il est ici question , construil à Leipzig, surpasse en gran-
deur fi »n puissance les plus pi.uids télescopes connus jusqu'à présent : il grandit
1rs oliirl^ plin tic milli' foi*.
ON NE BADINE PAS
AVEC L'AMOUR
JJroprrbf.
PKKSOI\^AGES.
LE BARON.
PERDICAN, son fils.
Maître BLAZIUS , gouvern'' de Perdican.
Maître BRIDAINE , curé.
CAMILLE , nièce dii baron.
Dame PLUCHE, sa gouvernante.
ROSETTE, sœur de lait de Camille.
Paysaws, Valets, etc.
ACTE premier; !
SCENE PREMIÈRE.
Une place devant le château.
' ' LE CHŒUR.
l)i)iioemenl bercé sur sa mule frin2;anle, niesser Blazîns s'avance dans
les bluels fleuris, vêtu de neuf, récriloireaucôlé. Comme un poupon sur
l'oreiller, il se ballotte sur son ventre rebondi, el les yeux à demi fermés,
il marmotte un Pater noster dans son triple menton. Salut, maître Bla-
ziiis ; vous arrivez au temps de la vendange , pareil à une amphore antique.
MAITRE BLAZIUS.
Que ceu.K (jui veulent apprendre une nouvelle d'importance , m'appor-
tent ici premièrement un verre de vin frais. ■ '• '
LE CHŒUR.
"' Voilà noire plus grande écuelle; buvez, maître Blazius, le vin est bon ;
vous parlerez après.
MAITIU-: BLAZIUS.
Vous saurez , mes enfans , que le jeune Perdican , fils de noire seijinour .
vient d'alleiudre à sa majorité , et ((u'il est reçu docteur à Paris. Il revient
aujoiud'hui même au château, la b(»uche toute pleine de façons de par-
ier si belles et si fleuries, qu'on ne sait que lui répondre les trois quarts
4î2 UtVLt UtS l)tL\ MO.MUCS.
ilii (e!iips. Toute sa lîiacicusc [R-rsomio esl un livre d'or; il ne voit pis un
brin li'linbe à terre, ([u'il ne vous ilise o)iuiuenl cela s'appelle en latin ;
et t|uanii il fait du vent ou cpi'il |)leul , il v(»us dit tout claireiuenl pour-
quoi. Vous ouvririez des yeux ^nands comme la porte cpje voilà, de le
voir dérouler un des parchemins qu'il a coloriés d'encres de toutes cou-
leurs, de ses propres mains el sans en rien dire à personne. Enlin, c'est
\m (lian)ant fin des pieds à la léte, et voilà ce (|ue je viens annoncer à
M. le baron. Vous sentez que cela me f.iit (|uel(iue honneur, à moi, qui
suis son irouvcrneur depuis r;i;i;e de quatre ans; ainsi donc, mes bons
amis, apportez une chaise, que je descende un peu de cette mule-ci sans
nie casser le cou; la l)ôte est tant soit peu rétive, el je ne serais pas fâché
lie boire encore une gorgée avant d'entrer.
LE CUŒUU.
Buvez, maître Blazius, el reprenez vos esprits. Nous avons vu naître
le petit Perdican, et il n'était pas besoin, du moment qu'il arrive, de
nous en dire si long. Puissions-nous retrouver l'enfant dans le cœur de
l'homme !
MAITRE BLAZIUS.
Ma foi, l'éruelle e4 vide; je ne croyais pas avoir tout bu. Adieu; j'ai
préparé en Irollant sur la roule deux ou irois phrases sans préleiUion ([ui
I lairont à monseigneur; je vais tirer la cloche. (lUort.j
LE CHŒUR.
Durement cahotée sur son àne essoufflé, dame Pluche gravit la colline;
son écuyer transi gourdiiie à tour de bras le pauvre animal , qui hoche
la tête, un chardon entre les dents. Ses longues jambes maigres trépi-
gnent de colère, tandis que, de ses mains osseuses, elle égratigne son
chapelet. Bonjour doiic , dame Pluche; vous arrivez comme la fièvre,
avec le vent qui fait jaunir les bois.
DAME PLUCHE.
Un verre d'eau, canaille que vous êtes; un verre d'eau et un peu de
vinaigre.
LE CHŒUil.
D'où venez-vous, Pluche lua mie? vos faux cheveux sont couverts de
poussxTC; voilà mi loupel de gâté, et votre chaste robe est retroussée jus-
(pi'à vos vénérables jarretières.
DAME PLUCHE.
Sachez, manans, que la belle Camille, la nièce de votre maître, ariive
aujourd'hui au château. Elle a quitté le couvent, sur l'ordre exprès de
monseigneur, pour venir en son temps et lieu rerueillir, conmie faire se
ON Nt BADINE PAS AVKC l'aMOLR. 4^
doit, le bon bien qu'elle a de sa nièie. Son éducation, Dieu merci, est
terminée, et ceux qui la verront auront la joie de respirer une glorieuse
fleur de sagesse et de dévotion. Jamais il n'y a rien eu de si pur, de si
ange, de si agneau et de si colombe que cette chère nonnain; que le Sei-
gneur Dieu du ciel la conduise. Ainsi soit-il. Rangez-vous, canaille; il
me semble que j'ai les jaml)es enflées.
LE CHŒUR.
Dcfripez-vous, honnête Pluche, et quand vous prierez Dieu, demandez
de la pluie; nos blés sont secs comme vos tibias.
DAMK PLUCHE,
Vous m'avez apporté de l'eau dans une écuelle qui sent la cuisine;
donnez-moi la main pour descendre; vous êtes des butors et des mal
appris. (Elle soit.)
LE CHŒUr.
Mettons nos habits du dimanche, et attendons que le baron nous fasse
appeler. Ou je me trompe fort, ou quelque joyeuse bombance est dans
l'air d'aujourd'hui. ( lu sortent. ;
SCENE II.
Le salon du haron.
Entrent le BARON, maître BRIDAINE, et maître BLAZIUS.
LE BARON.
Maître Bridaine, vous êtes mon ami; je vous présente maître Blazius,
gouverneur de mon fds. Mon (ils a eu hier matin, à midi huit minutes,
vingt et un ans comptés; il est docteur à quatre boules blanches; maître
Blazius, je vous présente maître Bridaine, curé de la paroisse; c'est mon
ami. ,
MAITRE BLAZIUS, sa liant.
A quatre boules blanches, seigneur; littérature, botanique, droit
romain, droit canon.
LE BARON.
Allez à votre chambre, cher Blazius, mon fils ne va pas tanler à
paraître; faites un peu de toilette, et revenez au coup de la cloclie.
( Maitre Blaziut sort.)
MAITRE BRIDAINE.
V^ous dirai-jc ma pensée, monseigneur? le gouverneur de votre fds
sent le vin à pleine bouche.
'l4- m VIL ItLS DI.IX \l(t.M)LS.
l.li H\IH)>.
(^ola f>l lm|l(•^^iltI^.
MMTKK HIUDAIM:.
.Vvu suis sûr ('(MMiiic de ma vie; il m'a paili' de ImiI pivs loiit-à riiciiio;
il sonlail le vin à faite peur.
I.K bAllO.N.
Hrisdiis là; jovuiis ic|iète([ue cela est imi)ussible.
( Entre ilaiiic IMiicbe. )
Vous voilà, bonne dame Piuclie? Ma nièce est sans doute avec vous?
DAME PLUCIIE.
Elle me suit, monseii;neur, je l'ai devancée de quelques pas.
LE BARON.
Maître Bridaine, vous êtes mon ami. Je vous présente la dame Pluclie ,
gouvernante de ma nière. IMa nièce est dc[)uis hier, à sept heures de nuit,
parvenue à rài,^e de dix-huit ans. l^lie so, t du meilleur couveutde France;
dame Phiclie , je vous présente maître iJritlaine , curé de la paroisse; c'est
mon ami.
DAME PLUCriK, saluant.
Du meilleur couvent de France, seigneur, et je puis ajouter .- la meil-
leure chrétienne du couvent.
LE BAROiN.
Allez, dame Pluche, réparer le désordre où vous voilà; ma nièce va
bientôt venir, j'espère; soyez prêle à l'heure du dîner.
{ Dame riiiche sort. ,
MAITRK nuiDAI.XE.
Cette vieille demoiselle parait toul-à-fait pleine d'onction.
LE BAItO.V.
Pleine d'onction et de componction, niaitre Bridaine; sa vertu est
inattaquable.
MAITRE BUIDAINE.
Mais le gouverneur sent le vin; j'en ai la certitude.
LE BARON.
Maître Bridaine ! il y a des momens où je doute de votre amitié. Prenez-
vous à tâche de me contredire? Pas un mot de plus là-dessus. J'ai furnié
le dessein de marier mon fils avec ma nièce; c'est un couple assorti ; leur
éducation me coûte six mille écus.
MAITRE BRIDAINE.
Il sera nécessaire d'obtenir des ilis[)enses.
ON NE UAIUNE PAS AVEC LAMOUK. io
LE BAUON.
Je les ai, Bridaine; elles sont sur ma table, dans mon cabinet. () mon
.nui, apprenez maintenant qne je suis plein de joie. Vous savez que j'ai
eu de tout temps la plus profonde liorreur de la solitude. Cependant la
place que j'occupe, et la gravité de mon hal)it, me forcent à rester dans
ce cliàteau [lenilant trois inois d'iiiver, et trois mois d'été. Il est impos-
sible de faire le boniieur des lionunes en général , et de ses vassaux en
|tarticulier, sans donner parfois à son valet de cliamb»e l'ordre rigoureux
de ne laisser entrer personne. Qu'il est austère el diflicile, le recueille-
ment de l'bonune d'état! et quel plaisir ne trouverai-je pas à tempérer,
par la présence de mes deux enfans réunis, la sombre tristesse à laquelle je
dois nécessairement être en proie depuis que le roi m'a nommé receveur!
MAITRE BRIDAINE.
Ce mariage se fera-l-il ici, ou à Paris?
LE BAROX.
Yoilà où je vous attendais, Bridaine; j'élais sûr de cette question.
Eii bien ! mon ami, que diriez-vous, si ce^ mains (pie voilà (oui, Bri-
daine, vos propres mains, ne les regardez |)as d'une manière aussi pileuse)
étaient destinées à bénir solennellement l'heureuse confirmation de mes
rêves les plus cUers ? Hé ? ' - ■' ■ ;' '
MAITRE BRIDAINE.
Je me lais; la reconnaissance me ferme la bouche. ; . , j
LE BARON. - ;
Regardez par cette fenêtre; ne voyez-vous pas que mes gens se portent
en foule à la grille? Mes deux enfans arrivent en même temps; voilà la
combinaison la plus heureuse, .l'ai disposé les choses de manière à tout
prévoir. Mu nièce sera introduite par celte porte à gauche, el mon fils par
celte porte à droite. Qu'en diles-vous? Je me fais une fête de voir comment
ils s'aborderont, ce qu'ils se diront; six mille écus ne sont pas xme baga-
telle, il ne faut pas s'y tromper. Ces enfans s'aimaient d'ailleurs fort len-
diemenl dès le berceau. — Bridaine , il me vient une idée.
MAITRE BRIDAINE. ,;..:'>
f ^quelle?
LE BARON.
Pendant le diner, sans avoir l'air d'y toucher, — vous comprenez, mon
ami , — tout en vidant quelques coupes joyeuses, — vous savez le latin ,
Bridaine?
MAITRE BRIDAINE.
7<« erfcy50? ; pardieu, si je le sais!
JU't HI.VLt Ut:> UKLX llU.MtUS.
Lh UVIIO.N.
Jf serais bien aise ilc Nttiis voir ciilreftreutlrc ce {j;ii(,()U, — diserèto-
ineul, s'enteiiil, — devant sa cousine; cela ne peut [notliiire '|n'un bon
efTel; — failes-Ie parler un pou latin, — non pas piecisénient pendant le
diner, — <<la deviendrait fastidieux, et (pianl à moi, je n'y comprend»
rien. — mais au dessert , — entendez-vous?
MAITRK BRIDAirïE.
Si vous n'y comprenez rien , monseigneur, il est probable (pie votre
nièce est dans le m<?me cas.
M-: n VRON.
Raison de j'ius; ne voulez-vous pas qu'une femme admire ce qu'elle
comprend ;• D'où sortez-vous, Bridaini'? Voilà un raisonnement qui fait
pitié.
MAITRK BRIDAINE.
Je connais peu les femmes; mais il me semble qu'il est difficile qu'on
admire ce ([u'on ne comprend pas.
LE BARON.
Je les connais, lîridaine; je connais ces ôlres cliarmans et indéfinis-
sables. Soyez persuadé qu'elles ainu nt à avoir de la poudre dans les yeux,
et que plus on leiu' en jette, phis elles les écarquiilent, afin d'en gober
davantage.
( Perdican entre «l'un coté , Camille de l'autre. )
Bonjour, mesenfans; l)onjour, ma chère Camille, mon cher Perdican !
enibras^ez-moi , et embrassez-vous.
l'ERniCAN.
Bonjour, mon père, ma sœur bien-aimée! quel bonheur! que je suis
heureux !
CAMILLE.
îVlon père et mon cousin , je vous salue.
PERniCAN.
Comme te voilà grande, Camille! et belle comme le jour.
LE BARON.
Quand as-tu quitté Paris, Perdican?
PEllûICAIV.
Mercredi, je crois, ou mardi. Comn;e te voilà métamorphosée en
femme ! Je suis donc un homme, moi ? Il me sendile que c'est hier que je
t'ai vue pas plus haute ([ue cela.
LE BARON.
Vous devez être fatigué; la roule est longue, et il fait chaud.
ON NK BAUINK PAS AVKC LAMOCR. 47
PKRDICAN.
Oh! mon Dieu, non. Kegaidez donc, mon père, comme Camille est
jolie!
LE BARON.
Allons, Camille, embrasse Ion cousin.
CAMILLE,
Excusez-moi.
LK BARON.
Un compliment vaut un baiser; embrasse-la, Perdican.
PERDICAN.
Si ma cousine recule quand je lui tends la main , je vous dirai à mon
tour : Excusez-moi; l'amour peut voler un baiser, mais non pas l'amitié.
CAMILLE.
L'amitié ni l'amour ne doivent recevoir (|ue ce qu'ils peuvent rendre.
LE BARON , à maître BriJaine.
YoilA un commencement de mauvais augure; hé?
MAITRE BRIDAINE, au baron.
Trop de pudeur est sans doute un défaut ; mais le mariage lève bien des
scrupules.
LE BARON , à inaitie Biidnine.
Je suis choqué, — blessé. — Celte réponse m'a déplu. — Exnisez-moi!
Avez-vous vu ([u'elle a t'ait muie de se signer? — Yenez ici, que je vous
parle. — Cela m'est péiiib!e au dernier point. Ce moment qui devait
m'être si doux est complètement gAté. — Je suis vexé, — piqué. —
Diable ! voilà qiu est fort mauvais.
MAITRE BRIDAINE.
Diles-leur ([iielques mots; les voilà (pii se tournent le dos.
LE BARON.
Eh bien! mes enfans, à quoi pensez- vous donc? Que fais-tu là, Ca-
mille , devant celte tapisserie ?
CAMILLE, legardant un tableau.
Voilà un beau portrait, mon oncle. N'est-ce pas luie granil' tante à
nous ?
LE BARON.
Oui, mon enfant, c'est ta bisaïeule, — ou du moins, — la sœur de ton
bisaïeul , — car la chère dame n"a jamais concouru , — pour sa part, je
crois, autrement qu'en prières, — à l'accroissement de la famille. — C'é-
tait, ma foi, une sainte femme.
iS HtVLL l)K^ 1)1. L \ M().M»LS.
CVMII.l.K.
Oh: oui, uiio saiiiU": fC>t ma i;! and' laiile Isabelle; ooinnic ce rosliiinc
reliirieux lui va bien !
I,i: UAllON.
I".l loi , Penlicaii, (|tic fais-tu là, devant ce pot de Heurs i'
IM: Il 1)1 (AN.
> Oilà une tleur charmante, n)on [lère. C'est un hélioliope.
LE BARON.
Te moques-tu? elle est grosse comme une mouche.
PEnniCAN.
Cette petite (leur grosse comme une mouche a bien son prix.
MAITRE BRIDAINE.
Sans doute! le docteur a raison; demandez-lui à (juel sexe, à quelle
classe elle appartient; de (piels olémcns elle se forme, d'où lui vieiment.
sa sèvo et sa couleur; il vous ravira en extase en vous détaillant les phé-
nomènes de ce brin d'herbe , depuis la racine jusqu'à la Heur.
PERDICAN.
Je n'en sais pas si long, mon révérend. Je trouve qu'elle sent bon,
voilà tout.
SCENE m.
Devant le château.
Entre LE CHOEUR.
Plusieurs choses me divertissent et excitent ma curiosité. Venez, mes
amis, et asseyons-nous sous ce noyer. Deux formidables dîneurs sont en
ce moment en prés»nce au eliàleau , maître P.ridaine et maître Blazius.
IS'avez-vous pas fait une remarque? c'est que lorsijue deux hommes à peu
près pareils, également gros, également sots, ayant les mêmes vices et
les mêmes passions, viennent par hasard à se rencontrer, ii faut néces-
sairement ([u'ils s'adorent ou qu'ils s'exècrent. Par la raison que les con-
traires s'attirent , qu'un homme grand et desséché aimera un homme petit
et rond, que les blonds recherchent les bruns, et réciproquement, je
prévois une lutte secrète entre le gouverneur et le curé. Tous deux sont
armés d'une éi:ale impudence; tous deux ont pour ventre un tonneau;
non-seulement ils sont gloutons, mais ils sont gourmets; tous deux se dis-
puteront à dîner, non-seulement la quantité, mais la qualité. Si le poisson
ON NE BADINE PAS AVEC L'aMOLR. 49
est petit, coniineiit faire? et dans tous les cas une laiiij^ue de carpe ne peut
se partager, et une carpe ne peut avoir deux langues. Hem , tous deux
sont !)avards ; mais à la rigueur ils peuvent parler ensemble sans s'écouter
ni l'un ni l'autre. Déjà maître Bridaine a voulu adresser au jeune Perdi-
can plusieurs questions [)édantes, et le gouverneur a froncé le sourcil. Il
lui est désagréable qu'un autre que lui semble mettre son élève à l'épreuve.
Item, ils sont aussi ignorans l'un que l'autre; item, ils sont prêtres tous
deux; l'un se targuera de sa cure , l'autre se rengorgera dans sa charge de
gouverneur. IMaître Blaziiis confesse le (ils, et maître Briilaine le père.
Déjà, je les vois accoudés sur la table, les joues enflammées, les yeux à
fleur de tête , secouer pleins de haine leurs triples mentons. Ils se regar-
dent de la tête aux pieds, ils préludent par de légères escarmouches j
bientôt la guerre se déclare; les cuistreries de toute espèce se croisent et
s'échangent; et, pour comble de malheur, entre les deux ivrognes s'agite
dame Pluclie , (|ui les repousse l'un et l'autre de ses coudes affilés.
iMainlenanl que voilà le dîner fini, on ouvre la grille du cliàleau. C'est
la compagnie qui sort; retirons-nous à l'écart. ( us sortent.)
Entrent le baron et dame Pluche. ' '
LE BARON.
Vénérable Pluche , je suis peiné.
DAME l'LUCHE.
Est-il possible , monseigneur ?
LE BARON.
Oui, Pluche, cela est possible. J'avais compté depuis long-temps, —
j'avais même écrit, noté, — sur mes tablettes de poche, — que ce join-
devait être le plus agréable de mes jours, — oui, bonne dame, le plus
agréable. — Vous n'ignorez pas que mon dessein était de marier mon fils
avec ma nièce; — cela était résolu , — convenu , — j'en avais parlé à Bri-
daine, — et je vois, je crois voir, que ces enfans se parlent froidement;
— ils ne se sont pas dit un mot.
DAME PLUCHE.
Les voilà (jui vieiment, monseigneur. Sont-ils prévenus de vos projets:'
LE BARON.
Je leur en ai touché que!(iues mots en p irlicidier. Je crois qu'il serait
bon, puis(iue les voilà réunis, de nous asseoir sous cet ombrage propice,
el de les laisser ensemble lUi instant. ( a se retire avec dame i-iuchc.)
, . , . Entrent Camille et Perdican.
TOME III. — SUPPLÉMENT. 4
50 HK.Vir, DIS DK.IX MONOKS.
l'EUDICAN.
Sais-iii (|ue cela n'a rien de beau , Caniille , de ni'avoir refusé uti baiser f
CAMILIJ'..
Je suis comme cela; c'est ma manière.
PERDICAN.
Venx-lu mon bras, pour faire un tour dans le village?
CAMlLhli.
Non , je suis lasse.
PEUDICAN.
Cela ne te ferait pas plaisir de revoir la prairie ? Te souviens-tu de nos
parties sur le bateau? Viens, nous descendrons jusqu'aux moulins; je
tiendrai les rames, et toi le gouvernail.
CAMILLE.
Je n'en ai nulle envie.
PERDICAN.
Tu me fends l'ame. Quoi ! pas un souvenir, Camille ? pas un battement
de cœur pour notre enfance , pour tout ce pauvre temps passé , si bon , si
<loux, si plein de niaiseries délicieusas? Tu ne veux pas venir voir le sen-
tier par où nous allions à la ferme?
CAMILLE.
Non, pas ce soir.
PERDICAN .
Pas ce soir ! et quand donc? Toute notre vie est là.
CAMILLE.
Je ne suis ni assez jeune pour m'amuser de mes poupées , ni assez vieille
pour aimer le passé.
PERDICAN.
Comment dis-tu cela ?
CAMILLE.
Je dis que les souvenirs d'enfance ne sont pas de mon goût.
PERDICAN.
Cela t'ennuie?
CAMILLE.
Oui, cela m'ennuie.
PERDICAN.
Pauvre enfant ! je te plains sincèrement. ( Us sortent chacun de lem- côté. ;
LE BARON , rentrant avec dame Placbe.
Vous le voyez , et vous l'entendez, excellente Pluche; je m'attendais à
ON NE BADINE PAS AVEC L AMOUR. li\
Ja plus suave harmonie, et il me semble assister à un concert où le violon
joue mon cœur soupire pendant que la flûte joue vive Henri IV. Songez
à la discordance affreuse qu'une pareille combinaison produirait. Voilà
pourtant ce qui se passe dajis mon cœur.
DAME PLUCHE.
Je l'avoue; il m'est impossible de blâmer Camille, et rien n'est de plus
mauvais Ion, à mon sens, que les parties de bateau.
LE BARON.
Parlez-vous sérieusement ?
DAME PLUCHE.
Seigneur, une jeune fille qui se respecte ne se hasarde pas sur les pièces
d'eau.
LE BARON.
Mais observez donc, dame Pluche, que son cousin doit l'épouser, et
que dès lors...
DAME PLUCHE.
Les convenances défendent de tenir un gouvernail , et il est malséant
de quitter la terre ferme seule avec un jeune homme.
LE BARON.
Mais je répète... Je vous dis...
DAME PLUCHE.
C'est là mon opinion. .•
LE BARON.
Etes-vous folle? En vérité, vous me feriez dire... Il y a certaines ex-
pressions... que je ne veux pas... qui me répugnent... Vous me donnez
envie... en vérité, si je ne me retenais... Vous êtes une pécore, Pluche!
Je ne sais que penser de vous. ( n son. i
SCÈNE IV.
Une place.
LE CHOEUR, PERDIC AN.
i .! , ; ■ 1 . .
PERDICAN. . . ;; •
Bonjour, amis. Me reconnaissez-vous?
LE CHŒUR.
Seigneur, vous ressemblez à un enfant que nous avons beaucoup aimé.
4.
*i^ RKVlil. HKS lH'.dX MONUKS.
l'^;lu>l(;A^•.
N'o,sl-»T pas vous ipii m'avez poiii' sur votre dos pour passer les ntis-
sPimx (le vos prairies, vous <|iii m'avez fait danser sur vos fî<*iioux , rpit
m'avez pris en eroiipe sur vos ehevaiix robustes, (pii vous «Mes serrés quel-
quefois autour de vos tal)lespour me faire une place au souper de la ferme?
i,F. r,ii«i;iiK.
Nous nous eu souvenons, seijîneiir. V<nis cliez bien le pins mauvais |,^ar-
nemcnl ol le meilleur i,^uvon de la terre.
ri:nnicv.\.
l'îl pouiquoi donc alors ne m'embrassez-vous pas , au lieu de me saluer
comme un étrangler?
LE CHŒUR.
Que Dieu te bénisse, enfant de nos entrailles! cbacuu de nous voudrait
le prendre dans ses bras; mais nous sommes vieux, monseigneur, el
vous êtes un bonmie.
PKHDIC.VN.
Oui , il y a dix ans que je ne vous ai vus. et en mi jour tout change
sous le soleil. Je me suis élevé de quebpies pieds vers le ciel, et vous vous
êtes courbés de quebpies pouces vers le tombeau. Vos têtes ont blanchi ,
vos pas sont devenus plus lents; vous ne pouvez plus soulever de terre
votre enfant d'autrefois. C'est donc à moi d'être votre père, à vous (pii
avez été les miens.
LE CHŒUR.
Votre retour est un jour plus heureux que votre naissance. Il est plus
doux de retrouver ce qu'on aime , que d'embrasser un nouveau-né.
,, PERDlCAN.
Voilà donc ma chère vallée ! mes noyers , mes sentiers verts, ma [)etile
fontaine; voilà mes jours passés encore tout pleins de vie, voilà le monde
mystérieux des rêves de mon enfance. O patrie! patrie! mot incompré-
hensible! l'homme n' est-il donc né que pour un coin de terre, pour y
bâtir son nid et pour y vivre un jour?
LE CHŒUR.
On nous a dit que vous êtes un savant , monseigneur.
PERDICAX.
Oui, on me l'a dit aussi. Les sciences sont une belle chose , mesenfans ;
ces arbres et ces prairies enseignent à haute voix la plus belle de toutes,
l'oubli de ce qu'on sait.
LE CHŒUR.
n s'est fait plus d'un changement pendant votre absence. Il y a des
filles mariées et des garçons partis pour l'armée.
ON NE UADLMi PAS AVEC LAMOUK. 53
l'EUUICAN.
Vous me conlerez tout cela. Je m'uUends bien ù du nouveau, mais en
vérité je n'en veux pas encore. Comme ce lavoir est pelit! aulrelois il me
paraissait immense; j'avais emporté dans ma tète un océan et des iorèts ,
et je retrouve une goutte d'eau et des Inins d'herbe. Quelle est donc celte
jeune Hll<' qui chaule à sa croisée derrière ces arbres?
LE CIIŒUU.
C'est Rosette, la sœur de lait de votre cousine Camille.
l'EKDICAN , s'avanç;.nl.
Descends vile, lloselte, et viens ici.
ROSETTE, entrant. ^ .
Oui, monseigneur.
PERDICAN.
Tu me voyais de ta fenêtre, et lu ne venais pas, méchante fille? donne-
moi vite cette main-là, et ces joues-là, que je t'embrasse.
ROSETTE.
Oui , monseigneur.
l'EUUICAN.
Es-tu mariée, petite? on m'a dit que tu l'étais.
ROSETTE.
Oh ! non.
l'EUDICAN,
Pourquoi? Il n'y a pas dans le village de plus jolie fille que toi. Nous te
marierons, mon enfant.
LE CHŒUR.
IMonseigneur, elle veut mourir fille.
l'ERDICAX.
Est-ce vrai, Uosetle?
ROSETTE.
Oh! non.
' PERDICAN. ,-
Ta sœur Camille est arrivée. L'as-tu vue !* . ; . • n
I . ROSETTE. , , , vj
Elle n'est pas encore venue par ici. , , ! •: ^ i .
'■ '■■ ■ PERDICAN. • ■ , . ■...:';, • ■
Va-t'en vite mettre la robe neuve, et viens souper au château.
M^ lUCVlL DES DKLX .M(JM>liS.
SCÈNE V.
Une salle.
Eiitmil le BARON el nuiilrc BL AZIUS.
MAITIU: IlLAZirS.
Seiyiit'iir, j"ai un mol à vous dire; le curé de la paroisse est un ivroj^ue.
LE BARO.N.
Fi done 1 cela ne se peul pas.
MAITRK BLAZFUS.
J'en suis certain. Il a bu à dîner trois bouteilles de vin.
LE BARON.
Cela est exorbitant.
MAITRE ULAZIUS.
Et en suitanl de table, il a marclu' sur les plates-bandes.
LE BARON.
Sur les plaies-bandes? — Je suis confondu. — Voilà qui est étrange,
— boire trois bouteilles de vin à dîner! rnarclier sur les plates-bandes?
c'est incompréhensible. Et pourquoi ne marchait-il pas dans l'ailée?
MAITRE BLAZIUS.
Parce qu'il allait de travers.
LE BARON , à part.
Je commence à croire que Bridaine avait raison ce matin. Ce Blaziii!»
sent le vin d'une manière horrible.
MAITRE BLAZms.
De plus, il a mangé beaucoup; sa parole était embarrassée.
LE BARON.
Vraiment, je l'ai remarqué aussi.
MAITRE BLAZIUS.
Il a lâché quelques mots latins; c'étaient autant de solécismes. Seigneur,
c'est un homme dépravé.
LE BARON , à part.
Pouah! ce Blazius a une odeur qui est intolérable. — Apprenez, gou-
verneur, que j'ai bien autre chose en tète , et que je ne me mêle jamais de
ce qu'on boit ni de ce qu'on mange. Je ne suis point un majordome.
MAITRE BLAZIUS.
A Dieu ne plaise que je ne vous déplaise , monsieur le baron ; votre vin
est bon.
ON Nli BADINK l'AS AVEC i/aMOUK. H^
LE BARON.
Il y a lie buu vin claiii) mes caves.
MAITHK HR1DAINE, enlianl.
Seigneur, votre lils esl sui la place , suivi de lous les polissons du village.
LE BARON.
Cela est impossible.
MAURE BRIDAINE.
Je l'ai vu de mes propres yeux. Il ramassait des caillons pour faire des
ticochels.
LE BARON.
Des ricoeliets? ma tôle s'éj^are; voilà mes idées qui se bouleversent.
Vous me faites un rapport insensé, liridaiae. Il est inoui (|u'un docteur
fasse des ricochets.
BRIDAINE.
Mellez-vous à la fenôtre, monseigneur, vous le verrez de vos propres
yeux.
LE BARON , à paît.
O ciel, Blazius a raison; Bridaine va de travers.
MAITRE BRIDAINE.
Regardez, monseigneur, le voilà au bord du lavoir, il tient sous le bras
une jeune paysanne.
LE BARON.
Due jeune paysanne? Mon Dis vient-il ici pour débaucher mes vassales?
Une paysanne sous son bras! et tous les gamins du village autour de lui !
le me sens hors de moi.
MAITRE BRIDAINE.
Cela crie vengeance.
LE BARON.
Tout est perdu ! — perdu sans ressource ! — Je suis perdu; — Bridaine
va de travers, Blazius seul le vin à faire horreur, et mon fds séduit toutes
les filles du village en faisant des ricochets. ( n son.)
HiN DU PREMIER ACTE.
ACTE SECOND.
SCENE PREMIERE.
Un jardin.
Enlrent maîlre BLAZIUS et PERDICAIN.
MAITRE BLAZIUS.
Seigneur, voire père esl au désespoir.
PERDICAN.
Pounjuoi cela ?
MAITRE BLAZIUS.
Vous n'ignorez pas qu'il avait formé le projet de vous unir à voire cou-
sine Camille.
PERDICAN.
Eh bien? — Je ne demande pas mieux.
MAITRE BLAZIUS.
Cependant le baron croit remarquer que vos caractères ne s'accordent
pas.
PERDICAN.
Cela est malheureux; je ne puis refaire le mien.
MAITRE BLAZIUS.
Rendrez-vous par là ce mariage impossilîle ?
PERDICAN.
Je vous répèle que je ne demande pas mieux que d'épouser Camille.
Allez trouver le baron et dites-lui cela.
ON ^'E UADliNE l'A.S AVI.C L AMOLK. Oi
MAITUE BLAZIUS.
Seigneur, je me relire : voilà voire cousine qui vient de ce côté.
( II sort. )
Entre Camille.
PERDICAN.
^ Déjà levée, cousine;'' J'en suis toujours pour ce (jue je t'ai ilil liier ; tu
es jolie comme uu cœur.
CAMILLK.
Parlons sérieusement, Perdican; votre père veut nous marier. Je ne
sais ce que vous en pensez; mais je crois bien faire en vous prévenant que
mon parti est pris là-dessus.
PEKDlCAiX.
Tant pis pour moi si je vous déplais.
CAMILLE.
Pas plus qu'un autre; je ne veux pas me marier; il n'y a rien là dont
votre orgueil doive souffrir.
• • l'EUDIC.AN.
L'orgueil n'est pas mon fait; je n'en estime ni les joies ni les peines.
CAMILLE.
Je suis venue ici pour recueillir le bien de ma mère; je retourne demain
au couvent.
PERDICAN.
Il y a de la franchise dans ta démarche; louche là, et soyons bons
amis.
CAMILLE.
Te n'aime pas les altouchemens.
PEilDICAN, lui prenant la main.
Donne-moi ta main, Camille, je t'en prie. Que crains-tu de moi? tu
ne veux pas qu'on nous marie? Eh bien ! ne nous marions jtas; est-ce une
raison pour nous haïr? ne sommes-nous pas le frère et la scrur? Lorsque
la mère a ordonné ce mariage dans son testament, elle a voulu (jue notre
amitié fût éternelle, voilà tout ce (|u'elle a voulu; pourquoi nous marier?
voilà ta main et voilà la mienne ; et pour qu'elles restent unies ainsi jus-
qu'au dernier soupir, crois-tu qu'il nous faille un prêtre? Nous n'avons
besoin que de Dieu.
CAMILLE.
Je suis bien aise que mon refus vous soit indiflérent.
PERDICAN.
Il ne m'est point indilTérent , Camille. Ton amour m'eût lîoiiné la vie ,
mais ton amitié m'en consolera. Ne quitte pas le château demain; hier.
■)S IIKVUE DES IJEUX MONDES. "
In as rofiisf ilo fiiiro un (miido janliii, parce (|uc lu vdvais en iiiui un
uiaii ilonl lu ne voulais pas. Ileste ici (piciqucs jouis; laisse -moi csperci
<|iie notie vie pas«iee nesl pas inorle à jamais ilaus Ion co-in.
CAMlLlj;.
Je suis obliuec de paiiii .
PEIIUICA.N.
Pounpioi :*
CAMII,Li;.
C'est mon secret.
l'ERUICA.N.
En aimes-lu un autre que moi? ;
CAMILLE.
Non ; mais je veux partir.
PERDICAN.
Irrévocablement?
CAMILLE.
Oui, irrévocablement. r>
PEKUICAN.
EU bien! adieu. J'aurais voulu m'asseoir avec loi sous les maronniers
«lu petit bois, et causer de boime amitié une heure ou deux. Mais si cela
le déplaît, n'en parlons plus; adieu , mon enl'ant. ( n son. )
CAMILLE , à dame Plucbc qui entre.
Dame Fluclie, iml est-il prêt? Partirons-nous demain? Mon tuteur
a-t-il fini ses comptes?
DAME PLUCHE.
Oui , chère colombe sans tache. Le baron m'a irailée de pécore hier
.>oir, et je suis enclianlee de partir. d^j
CAMILLE.
Tenez; voilà un mot d'écrit que vous porterez avant diner, de ma part,
a mon cousin Perdican.
DAME PLUCHE.
Seigneur n)on DieA! est-ce possible? "Vous écrivez un billet à un
homme !
CAMILLE.
Ne dois-je pas être sa femme? Je puis bien écrire à mon fiancé.
DAME PLUCHE.
Le seigneur Perdican sort d'ici. Que pouvez-vous lui écrire ? Votre
fiancé , miséricorde ! Serait-il vrai que vous oubliez Jésus ?
CAMILLE.
Faites ce que je vous dis, et disposez fout pour notre départ.
(Elles sortent. I
ON NK BADINE PAS AVEC l' AMOUR. o\)
SCÈNE II. .
La salle à manger. — On met le couvert.
Eulre mallre BRIDAINE.
Cela esl cerlaiii; on lui donnera encore aujourd'hui la place d'honneur.
Celle chaise ([ue j'ai occupée si long-temps à la droite du baron sera la
proie du gouverneur. O malheureux que je suis ! Un âne bâté, un ivrogne
sans pudeur, me relègue au bas bout de la lable ! Le majordome lui ver-
sera le premier verre de Malaga , el lorsque les plats arriveront à moi , ils
seront à moitié froids, et les meilleurs morceaux déjà avalés; il ne restera
plus autour des perdreaux ni choux ni carottes. O sainte église catholique !
Qu'on lui ait donné cette place hier, cela se concevait; il venait d'arriver,
c'était la première fois, depuis nombre d'années, ([u'il s'asseyait à celte
table. Dieu ! comme il dévorait ! non , rien ne me restera , (jue des os et
des pattes de poulet. Je ne souffrirai pas cet affront. Adieu, vénérable
fauteuil où je me suis renversé tant de fois, gorgé de mets succulens !
Adieu , bouteilles cachetét s , fumet sans pareil de venaisons cuiles à |)oinl !
Adieu, table splendide, noble salle à manger; je ne dirai plus le henedi-
cile! Je retourne à ma cure; on ne me verra pas confondu [)armi la foule
des convives, et j'aime mieux, comme César, être le premier au village
que le second dans Home. (n soit. )
SCENE III.
Un champ devant une petite maison.
Entrent ROSETTE et PERDICAN.
PEIIDICAN.
Puis(iue la mère n'y esl pas, viens faire un tour de promenade.
ROSETTE.
Croyez- vous que cela me fasse (hi bien, tous ces baisers que vous mt
donnez ?
PERDICAN.
Quel mal y trouves-tu? Je t'embrasserais devant ta mère. N'es-lu pas la
sœur de Catnille? ne suis-je pas ton frère comme je suis le sien ?
ROSETTE.
Des mots sont des mots , el des baisers sont des baisers. Je n'ai guère
(iO HKVii. i)i;s i)i:rx mondks.
ir«'>|»ril , v\ je in'oii a|»i'n;ois bien silùl (juc je veux diic (|ii('I(|iie chose.
Les belles daines savent leur affaire, selon ({u'on leur baise la main droite
ou la main ijauelie; leurs pères les embrassent sur le Iront, leurs frères
sur la joue, leurs amoureux sur les lèvies; moi, loul le inonde m'embrasse
sur les deux joues, et eela me chagrine.
i'r:uuicA\.
Que tu es jolie, mon enfant !
ROSETTi;.
Il ne faut pas non |)lus vous fâcher pour cela. Comme vous paraisse/
triste ce malin! ^'otre mariage est donc man(|ué^
l'EKDICAN.
Les paysans de ton village se souviennent de m'avoir aimé; b s chiens
de la basse-cour et les arbres du bois s'en souviennent aussi; mais (Jamilie
ne s'en souvient pas. Et toi, Rosette, à quand le mariage?
ROSETTE.
Ne parlons pas de cela , voulez-vous? jiarlons du temps cju'il fait, de ces
fleurs (jue voilà , de vos chevaux et de mes bonnets.
PERDICAi\.
De tout ce qui te plaira , de tout ce qui peut passer sur tes lèvres sans
leur ôter ce sourire céleste, que je respecte plus que ma vie.
( Il l'embrasse. )
ROSETTE.
Vous respectez mon sourire , mais vous ne respectez guère mes lèvres ,
à ce qu'il me semble. Regardez donc; voilà une goutte de [>luie qui me
lombe sur la main , et cependant le ciel est pur.
l'ERDICAN.
Pardonne-moi.
ROSETTE.
Que vous ai-je fait pour que vous pleuriez? ' ( lU soncnt. ;
SCENE IV.
Au château.
Entrent maître BLAZIUS et le BARON.
MAITRE BLAZH'S.
Seigneur, j'ai nue chose singulière à vous dire. 'J'out-à-l'heure j'étais
par hasard dans l'oflice, je veux dire <larjs la galerie; qu'aurais-je été faire
ON Nli «ADIM. l'AS .\Vi:(. l' AMOUR. (H
dans l'office? J'étais donc dans la galerie. J'avais trouvé par accident une
liouleille, je veux dire une carafe d'eau; comment anrais-je trouvé une
bouteille dans la galerie? J'étais donc en train de boire un coup de vin
pour passer le temps, et je regardais par la fenêtre, entre deux vases de
lleurs qui me paraissaient d'un goût moderne , bien qu'ils soient imités de
l'étrusque. . , ,:',;.,. . .i, ., • ; , ■• r ■ 1 io .
>„t, ...,.,. = .,-.,..■*,,_,; LE BARON. ^^,, ,_,, , , ,;;;,;,,,,,,
Quelle insupportable manière de parler vous avez adoptée , Blaziiis! vos
discours sont inexjdicables.
MAITRE BLAZIUS.
Ecoulez-moi , seigneur, prêtez-moi un moment d'attention. Je regardais
donc par la fenêtre. Ne vous impatientez pas, au nom du ciel, il y va de
l'honneur de la famille. ,,,,- ^,| ,; ,,
LE BARON.
De la famille ! voilà qui est incompréhensible. De l'honneur de la fa-
mille, Rlazius! Blazius ! savez-vons que nous sommes trente-sept nwles,
et presque autant de femmes, tant à Paris qu'en province?
MAITRE BLAZIUS.
Permettez-moi de continuer. Tandis que je buvais un coup de vin ,
je veux dire un verre d'eau , pour chasser la digestion tardive , imaginez
que j'ai vu passer sous la fenêtre dame Pluche hors d'haleine.
LE BARON. ' ' ' -
Pourquoi hors d'haleine, Blazius? ceci est insolite.
MAITRE BLAZins. , i. 'iiii'
Et à côté d'elle , ronge de colère , votre nièce Camille. . . >
LE BARON. • ç
Qui était rouge de colère, ma nièce, ou dame Pluche? ; ,
MAITRE BLAZIDS.
Votre nièce , seigneur.
j LE BARON.
Ma nièce rouge décolère! Cela est inouij et comment savez-vous que
c'était de colère? Elle pouvait être rouge pour mille raisons; elle avait
sans doute poursuivi (pichpies paillions dans mon parterre.
MAITRE lîLAZUS.
.le ne puis rien affirmer là-dessus, cela se peut; mais elle s'écriait avec
force : Allez-y! trouvez-le ! faites ce qu'on vous dit! vous êtes une sotte !
je le veux! et elle frappait avec son éventail siu h; coude de dame
Pluche, qui faisait un soubresaut dans la luzerne à chaque exclamation.
(fcj m vuK i)i;s Dia \ >him»j..s.
l.li HARON.
Dans ht liizonif! «'I »iii(' i('|ii)ii(Iail la i^oiivcniaiilc aux exhavaRances de
ma iiit't'f ' car (Vile ("oiniiiilc iiurilc d'èlic »|iialilic«' ainsi.
MMTUK HLA/IUS.
I.a e:<invoi liante rcpoiulail : Je ne veux pas y aller! Je ne l'ai pas trouvé!
Il fait la cour aux lillcs du villai^e, à des p;ai(leuses de dindons! Je suis
trop vieille pour commencer à porler des messages d'amour ; içiace à Dieu ,
j'ai vécu les mains pures jusqu'ici. — Et tout en parlant, elle froissait dans
ses mains un petit [tapier plié en quatre.
LE BAUON.
Je n'y comprends rien; mes idées s'embrouillent tout-à-fait. Quelle
raison pouvait avoir dame Pluche pour froisser un papier plié en «jualre
en faisant des soubresauts dans une luzerne ! Je ne puis ajouter foi à de
pareilles monstruosités.
MAITRE BLAZIOS.
Ne comprenez-vous pas clairement, seigneur, ce que cela signifiait ?
LE BARON.
Non, en vérité, non, mon ami, je n'y comprends absolument rien.
Tout cela me paraît une coïKluite désordonnée, il est vrai , mais sans
motif comme sans excuse.
MAITRE BLAZIUS.
Cela veut dire que votre fille a une correspondance secrète.
LE BARON'.
Que dites-vous ? Songez-vous de qui vous parlez? Pesez vos paroles,
monsieur l'abbé.
MAITRE BLAZIUS.
Je les pèserais dans la balance céleste qui doit peser mon ame au juge-
ment dernier, que je n'y trouverais pas un mot qui sente la fausse mon-
naie. Votre nièce a une correspondance secrète.
I.E BARON.
Mais songez donc, mon ami, que cela est impossible.
5IAITRE BLAZns.
Pourquoi aurait-elle chargé sa gouvernante d'une lettre? Pourquoi
aiirait-elle crié: Trouvez-le! tandis que l'autre boudait et rechignait?
LE BARON.
Et à qui était adressée cette lettre?
MAITRE BLAZIUS.
Voilà précisément le hic, monseigneur, hicjacet lepus. A qui était
ON M'. IJADINK l'As AVEC LAMOlIl. (îô
adressée relie letlie? à un liomine qui fait la cour à nue jrartieuse de
dindons. Or, un lioinine qui reclierclie en (lublie une gardeuse de din-
dons, peut être soupçonné violemment d'ède né pour les garder lui-
même. Cependant il est impossible que votre nièce, avec l'éducation
qu'elle a reçue, soit éprise d'un pareil homme; voilà ce que je dis, et
ce qui fait que je n'y comprends rien non plus (|ue vous, révérence
parler. ,
LIi BARON.
O ciel ! ma nièce m'a déclaré ce matin même qu'elle refusait son cousin
Perdican. Aimerail-elle un gardeur de dindons ? Passons dans mon cabinet ;
j'ai éprouvé depuis hier des secousses si violentes, que je ne puis ras-
sembler mes idées. (Us sortent.!
SCENE Y.
Une fontaine dans un bois.
Entre PERDICAN, lisant un billet.
« 'J'roHvez-vous à midi à la petite fontaine... » Que veut dire cela:' tant
de froideur, un refus si positif, si cruel, un orgueil si insensible, et un
rendez-vous par-dessus tout! Si c'est pour me parler d'affaires, poin(|u<ti
choisir un pareil endroit? Est-ce une cociuetterie? Ce matin, en me pro-
menant avec Rosette, j'ai entendu remuer dans les broussailles, et il m'a
semble que c'était un pas de biche. Y a-t-il ici quebjue intrigue?
Entre Camille.
CAMILLE.
Bonjour, cousin; j'ai cru m'apercevoir, à tort ou à raison , (jue vous me
quittiez tristement ce matin. Vous m'avez pris la main malgré moi; je
viens vous demander de me donner la vôtre. Je vous ai refusé un baiser,
le voilà. ( Kiie renibrasse. ) Maintenant, vous m'avez dit que vous seriez bleu
aise de causer de bonne amitié. Asseyez-vous là , et causons.
( Kllc s'asseoit.)
r'EIlDICAiX.
Avais-je fait un rêve, ou en fais-je un autre en ce moment?
CAMILLE.
Vous avez trouvé singulier de recevoir un billet de moi, n'est-ce pas-*
Je suis d'buuieur changeante ; mais vous m'avez dit ce malin un mot très
juste : « Puisque nous nous (juittons, quittons-nous bons amis. » Vous ne
savez pas la raison pour lacjuelle je pars, et je viens vous la dire : je vais
prendre le voile. ; .
(il HF.VUK ni-.S UEIIX MOM)i:S.
Rsl-oe possil»le? KsI-oe loi, Camille, (|iiejt; vois dans celle fonlainc,
assise sur h-s niariîueriles , eoinine aux jours d'aiilrefois?
CAMILLK.
Oui. Penliean, c'est moi. Je viens revivre ini qiiarl (riieiiie de la vie
passée. Je vous ai paru liniscpie et haiilainc; eela esl loiil simple, j'ai re-
noncé an monde. Cependant , avant de le (piiller, je serais bien aise «l'avoir
votre avis. Trouvez-vous <jue j'aie raison de me faire relij,^iense?
ri:uuic.v>.
Ne m'interrogez pas là-dessus, car je ne me ferai jamais moine.
CAMILLE.
Depuis près de dix ans que nous avons vécu éloignés l'un de l'autre,
vous avez commencé l'expérience de la vie. Je sais quel homme vous êtes,
et vous devez avoir appris beaucoup en peu de temps avec un co'ur et un
esprit comme les vôtres. Dites-moi , avez-votis eu des maîtresses?
l'ERDICAN.
Pourquoi cela ?
CAMILLE.
Répondez-moi, je vous en prie , sans modestie et sans fatuité.
PEUniCAN.
J'en ai eu.
Les avez-vous aimées ?
De tout mon cœur.
CAMILLE.
Où sont-elles maintenant? Le savez-vous?
PERDICAJV.
Voilà , en vérité , des questions singulières. Que voulez-vous que je
vous dise? Je ne suis ni leur mari ni leur frère j elles sont allées où bon
leur a semblé.
CAMILLE.
Il doit nécessairement y en avoir une que vous ayez préférée aux
autres. Combien de temps avez-vous aimé celle (jue vous avez aimée le
mieux ?
PEUDICAX.
Tu es une drôle de fille; veux-tu te faire mon confesseur?
CAMILLE.
C'est une grâce que je vous demande, de me répondre sincèrement.
CAMILLE.
PERDICAN.
ON NE BADINE l'AS AVEC i/aMOCP.. t)i>
\'oiis n'êtes point nn libertin, et je crois que voire cœur a île la prGl)ité.
Vous avez dû inspirer l'amour, car vous le méritez, et vous ne vous seriez
pas livré à un caprice. Répondez-moi, je vous en prie.
l'KRDICAN.
Ma foi, je ne m'en souviens pas.
CAMILLK.
Connaissez- vous un homme qui n'ait aimé qu'une femm.-:»
PERDICAN.
Il y en a certainement.
CAMILIJ;.
Est-ce un de vos amis? Dites-moi son nom.
PERDICA-N.
Je n'ai pas de nom à vous dire- mais je crois qu'il y a des hommes ca-
pables de n'aimer qu'une fois.
CAMILLE.
Combien de fois un honnête homme peut-il aimer?
TERDICAN.
Veux-tu me faire réciter une liianie, ou récites-tu toi-même un caté-
chisme?
CAMILLE.
Je voudrais m'inslruire, et savoir si j'ai tort ou raison de me faire re-
ligieuse. Si je vous épousais, ne devriez-vous pas répondre avec franchise
à toutes mes questions, et me monlrer votre cœur à nu? Je vous estime
beaucoup, et je vous crois, par votre éducatioii et par votre nature, supé-
rieur à beaucoup d'aulreshommes. Je suis fâchée que vous ne vous souve-
niez plus de ce que je vous demande; peut-êlre en vous conuaissant
mieux, je m'enhardirais.
PERDICAN.
Où veux-tu en venir? parle ; je répondrai.
CAMILLE.
Répondez donc à ma première question. Ai-je raison de rester au
couvent?
PERDICAN.
Non.
CAMILLE.
Je ferais donc mieux de vous épouser?
PERDICAN.
Oui.
TOME III. ^
G6
RKVLK DES DICUX >I().\UK.S.
'V
CAMILLK.
Si le niictlf voirtî paroisse soiifllail sur un verre d'eau, cl vous disait
que c'est un verre de \iu, le boiriez-voiis eomuie lel ?
PF.IU)ICAi\.
Non .
CAMILLE,
Si le curé de votre paroisse soufllait sur vous, et me disait ([ue vous
m'aimerez toute votre vie, aurais-je raison de le croire?
PERDICAN.
Oui et non.
CAMILLE.
Que me conseilleriez-vous de faire , le jour où je verrais que vous ne
m'aimez plus ?
1>ERDICA.\.
De prendre un amant.
CAMILLE.
Que ferai-je ensuite, le jour où mon amant ne m'aimera plus?
PERnir:AN.
Tu en prendras un autre.
CAMILLE.
Combien de temps cela du'rera-l-il ?
PERDICAN.
Jusqu'à ce que tes cheveux soient gris, et alors les miens seront blancs.
CAMILLE.
Savez-vous ce que c'est que les cloîtres, Perdican? Vous êtes-vous ja-
mais assis un jour entier sur le banc d'un monastère de femmes?
PERDICAN.
Oui , je m'y suis assis.
CAMILLE.
J'ai pour amie une sœur qui n'a que trente ans, et qui a eu cinq cent
mille livres de revenu à l'âge de quinze ans. C'est la plus belle et la plus
noble créature qui ait marché sur terre. Elle était pairesse du parlement,
et avait pour mari un des hommes les plus distingues de France. Aucune
des nobles facultés humaines n'était restée sans culture en elle , et, comme
un arbrisseau d'une sève choisie, tous ses bourgeons avaient donné des
ramures. Jamais l'amour et le bonheur ne poseront leur couronne fleurie
«;uruii front plus beau; son mari l'a trompée 3 elW-a aimé un .■•.titre homme,
et elle se meurt de désespoir.
^ tv ■ ^<ù:^
ON NE BADINE PAS AVEC LAMOLK. G7
" ' "■' ■'■''■ ' PERDICAN.
Cela est possiljle. . '
■ l ■ CAMILLE.
Nous habitons la même cellule , et j'ai passé des niiils entières à parler
de ses malheurs • ils sont presque devenus les miens; cela est singulier,
n'est-ce pas? Je ne sais trop comment cela se fait. Quand elle me parlait
de son mariage, quand elle me peignait d'abord l'ivresse des premiers
jours, puis la trampiillilc des autres, et comme endn tout s'était envolé ,
comme elle était assise le soir au coin du feu , et lui auprès de la fenêtre,
sans se dire un seul mot, comme leur amour avait langui , et comme tous
les efforts pour se rappnicher n'aboutissaient qu'à des querelles; comme
une ligure étrangère est venue peu à peu se placer entre eux, et se gliser
dans leurs souffrances , c'était moi (jue je voyai'^ agir tanùis ([u'elle parlait.
Quand ell3 disait : Là j'ai été heureuse, mon cœur bondissait; et quand
elle ajoutait : Là j'ai pleuré, mes larmes coulaient. Mais figurez- vous
quekpie chose de plus singulier encore ; j'avais fini par me créer une vie
imaginaire ; cela a duré quatre ans; il est inutile de vous dire par comliien
de réflexions, de retours sur moi-même, tout cela est a enu. Ce que je
voulais vous raconter, comme une curiosité, c'est que tous les récils
de Louise, toutes les fictions de mes rêves portaient voire ressemblance.
PERlilCA.X.
.Ma ressemblance , à moi ? .
CAMILLE.
Oui, et cela est naturel : vous étiez le seul homme que j'eusse connu.
En vérité, je vous ai aimé, Perdican.
PEUDICAN.
Quel âge as-tu , Camille ? ,
CAMILLE.
Dix-huit ans.
PERDICAN.
Conlinue. continue; j'écoule.
CAMILLE.
Il y a deux cents femmes dans notre couvent; un petit nombre de ces
fenunes ne connaîtra jamais la vie, et tout le reste attend la mort. Plus
d'une parmi elles sont sorties du monastère comme j'en sors aujourd'hui,
vierges et pleines d'espérances. Elles sont revenues peu de temps après ,
vieilles et désolées. Tous les jours il en meurt dans nos dortoirs, et tous
les jours il en vient de nouvelles prendre la place des mortes sur les ma-
telas de crin. Les étrangers qui nous visitent, admirent le calme ot l'ordre
«iîS
IIF.VI!B I>KS l»i:i \ M(»M>I>.
ih- lu iiiiiixiii; il^. ii-;;;iiili'iit .'itlt'iilivoiiieiit la Itlaiicluiii ilr uns voiles;
mais ils se tieniaïuliMil |)oiii'(|ii(m nous les rabaissons sin- nos ycii\. (Jnr
|>ensoz-vons de ces l'cinnies, l'eniican ' niil-fllcs toi t , on oiil-elles raison ■'
PKUDICW.
.le neti sais rien.
CAMILLE.
Il s'en esl tronvé (|nelqncs-nnes qui me eonseillenl de rester vierge. Je
snis bien aise de vous (M)nsnller. Croyez-vons «jiie ces fennnes-là ainaient
mienx fait de prendre im anianl , et de me conseiller d'en faire anlant^
PERDIC.V.N.
Je n'en sais rien.
CAMILI-E.
"N'ous aviez promis de me répondre.
l'ERDICAN.
J'en suis dispensé tout nalnrellemenl; je ne crois pas qne ce soit toi qui
parles.
CAMILLE.
Cela se peut, il doit y avoir dans toutes mes idées des choses très ridi-
cules. Il se peut bien qu'on m'ait fait la leçon, et tpie je ne sois qu'un
perroquet mal appris. Il y a dans la galerie un petit tableau qui repré-
sente un moine courbé sur un missel; à travers les barreaux obscurs de
sa cellule glisse un faible rayon de soleil, et on aperçoit une locanda ita-
lienne, devant laquelle danse un chévrier. I.equel de ces deuv hommes
estimez-vous davantage?
PERDICAN.
Ni l'un ni l'autre et tous les deux. Ce sont deux hommes de chair et
d'os; il y en a un qui lit, et un autre qui danse; je n'y vois pas autre
chose. Tu as raison de te faire religieuse.
CAMILLE.
Vous me disiez non tout-à-l'heure.
PERDICAN.
Ai-je dit non? Cela est possible.
CAMILLE.
Ainsi vous me le conseillez?
PERDICAN.
Ainsi tu ne crois à rien?
CAMILLE.
Lève la tête , Perdican ; quel est l'homme qui ne croit à rien?
ON NK uadim: pas avkc l'amour. 69
l'EUniCAN , se levant.
En voilà un ; je ne crois pas à la vie inmiorlelle. — Ma sœur chérie, les
religieuses l'ont donné leur expérience ; mais , rrois-nioi , ce n'est pas la
tienne; lu ne mourras pas sans aimer.
CAMILI.F,.
Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir; je veux aimer d'un amour
éternel, el faire des sermens qui ne se violent f)as. Voilà mon amant.
( lille montre son crucifix. )
l'KRDICAN.
Cet ainant-là n'exclut pas les autres.
CAMILLE.
Pour moi du moins, il les exclura. Ne souriez pas, Perdican! Il y a dix
ans (pie je ne vous ai vu, et je pars demain. Dans dix autres années, si
nous nous revoyons, nous en reparlerons. J'ai voulu ue pas rester dans
votre souvenir comme une froide statue; car l'insensibilité mène au point
où j'en suis. Ecoutez-moi : retournez à la vie, et tant que vous serez
heureux, l.Mit (pic vous aimerez connue on peut aimer sur la terre,
oubliez votre sœur Camille; mais , .s'il vous arrive jamais d'être oublié ou
d'oublier vous-même, si l'ange de l'espérance vous abandonne, lorsque
vous serez seul avec le vide dans le cœur, pensez à moi (jui prierai pour
vous.
PERDICAN.
Tu es une orgueilleuse; prends garde à toi.
CAMILLE.
l'ounpioi?
PERDICAN.
Tu as dix-huit ans, el tu ne crois pas à l'amour !
.- CAMILLE.
, Y croyez-vous, vous qui parlez? Vous voilà courlx; pi es île moi a\ec
des genoux qui se sont u.scs sur les lapis de vos maîtresses, et vous
n'en savez plus le nom. Vous avez pleuré des larmes de joie el des
larmes de désespoir; mais, vous saviez que l'eau des sources est plus
constante que vos larmes, et ((u'elle serait toujours là pour laver vos
paupières gonflées. Vous faites votre métier de jeime homme , et vous
souriez quanil on vous parle de femmes désolées ; vous ne croyez pas qu'on
'l»uisse mourir d'amour, vous qui vivez et (pii avez aimi\ Qu'est-ce donc
(pie le inonde? Il me semble cpie vous devez cordialement mépri-ser les
femmes qui vousprennent tels que vous êtes, et (pii chassent leur dernier
amant, pour vous attirer dans leurs bras avec les bai.sers d'un autre sur
"'^ llKVlJi: DES DEUX MOiM>KS.
It's iùvres. Jo \(>ns tlfiiiaïulaL» loiil-i-riiciiie si vous avie/ aime; vous
m'ave/ rqKU«lu coiuuie un voyai^cm à (|iii l'on (Icuiaiulciuil s'il acte en
Italie ou ou Allemaijue, el quidiiail : Oui, j'y ai (-lé; puis qui penserait
à aller eu Suisse, ou dans le preniiei- pays venu. lOsl-ce donc une monnaie
ipie voire amour, |)0ur (|u'il puisse passer ainsi de mains en mains jus-
tpi'à la nîorti' Non, ce n'esl pas même une inonnaic; car la [)lus mince
pièce d'or vaut mieux que vous, el dans quelques mains (ju'elie passe,
elle parde son effigie.
PEHDICAN.
Que lu es belle, Camille, lors(jue tes yeux s'animent!
CAMILLE.
Oui, je suis belle, je le sais. Les complimenteurs ne m'apprendront
rien: la froide nonne qui coupera mes cheveux pâlira i)eut-ùtre de sa
nuitilation; mais ils ne se changeront pas en bagues et en chaînes [ our
coin-ir les boudoirs j il n'en man{iue:a pas un seul sur ma tôle, lors(pie le
fer y passera; je ne veux qu'un coup de ciseau, et quan I le prêtre qui
me bénira me mettra au doigl l'anneau d'or de mon époux céleste, la
niéche de cheveux que je lui donnerai pourra lui servir de manteau.
PEIIDICAN.
Tu es en colère, en vérilé.
CAMILLE.
J'ai eu tort de parler; j'ai ma vie entière sur les lèvres. O Perdican! ne
raillez pas; tout cela est triste à mourir.
PERDICAN.
Pauvre enfant, je te laisse dire, et j'ai bien envie de te répondre un
mo?. Tu me parles d'une religieuse qui me paraît avoir en sur toi une in-
Ihience funeste; lu dis qu'elle a clé trompée, c}u'clle a trompé elle-même,
et qu'elle est désespérée. Es-lu sûre (jue si son mari ou son amant reve-
nait lui tendre la main à travers la grille du parloir, elle ne lui tendrait
pas la sienne ?
CAMILLE.
Qu'est-ce que vous dites? J'ôi mal entendu.
PERDICAN.
Es-tu sûre que si son mari ou son ;;mant levenait lui dire de souffrir
encore , elle répondrait non ?
CAMILLE.
Je le crois, je le crois.
PERDICAN.
Il y a deux cents fennnes dans ton monastère, et la plupart ont au fond
du cœur des blessures profondes; elles le les ont fait loucher, el elles ont
ON Nli BADI.NK PAS AVEC l'asIOLR. 71
coloré la pensée virtiliialc des goniles île leur sanu;. KUes ont vécu, n'est-ce
pas? et elles t'ont montré avec horreur la roule de leur vie; tu t'es signe e
(levant leurs cicatrices, comme devant les plaies de Jésus; elles t'ont fait
une place dans leurs processions lugubres, et tu te serres contre ces corps
décharnés avec une crainte religieuse, lorsque tu vois passer un homme.
Es-tu sûre que si l'homme qui passe était celui qui les a trompées, celui
|)our qui elles pleurent et elles souffrent, celui qu'elles maudisent en
priant Dieu , es-tu sûre (ju'en le voyant , elles ne briseraient pas leurs
chaînes pour courir ù leurs malheiu-s passés, et pour presser leurs poi-
trines sanglantes sur le poignard qui les a meurtries? O mon enfant!
sais-tu les rêves de ces femmes (jui te disent de ne pas rêver? Sais-tu
tjuel nom elles murmurent quand les sanglots qui sortent de leurs lèvres
font trembler l'hoslie ipron leur présente? J'jlles qui s'asseoient près de
loi avec leurs tètes branlantes pour verser dans ton oreille leur vieillesse
Hétrie, elles qui sonnent dans les ruines de ta jeunesse le tocsin de leur
désespoir, et qui font sentir à ton sang vermeil la fraîcheur de leurs tom-
bes, sais-tu qui elles sont?
CAMILLE.
^"ous me faites peur; la colère vous prend aussi.
PERUICAN.
Sais-tu ce que c'est que des nonnes, malheureuse fille? Elles qui te re-
présentent l'amour des hommes comme un mensonge, savent-elles qu'il
y a pis encore, le mensonge de l'amour divin? Savent-elles que c'est un
crime qu'elles font de venir chuchoter à ujîc vierge des paroles de femme ?
Ah ! comme elles t'ont fait la leçon ! Co'.nme j'avais prévu tout cela quand
tu t'es arrêtée devant le portrait de notre vieille tante! Tu voulais partir
sans me serrer la main ; tu ne voulais revoir ni ce bois , ni celte pauvre
petite fontaine, qui nous reganie toui en larmes; lu reniais les jours de
ton enfance, et le masiiue de plâtre (jiie les nonnes t'ont pla(jué sur les
* joues me refusait un baiser de frère; mais ton cœur a battu, il a oublié sa
leçon, lui qui ne sait pas lire, et tu es revenue l'asseoir sur l'herbe où
nous voilà. Eh bien! Camille, ces fenuncs ont bien parlé; elles l'ont mise
dans le vrai chemin; il pourra m'en coiiier le bonheur de ma vie; mais
dis-leur cela de m\ part ; le ciel n'est pas pour elles.
CAMILLE.
INi pour moi, n'est-ce pas?
PERDICA.N .
Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu'on te fera de ces
récils hideu.ii qui t'ont empoisonnée , réponds ce que je vais te dire : Tous
les hommes sont menteurs, inconst^ns, faux, bavards, hypocrites, or-
7'2 HI.VLi; DKS IH.L\ M(t.M)r.S.
iriu'ilU'iix cl làclu's. iiit pris.iblos ri sensuels; toiilcs les rciiiiiics siiril [ici-
lides, arlilicifiises. vauih-uscs . ciiiiotiscs cl dcpravcrs; le iimiitli! iTrsI
«lu'iiri t'ixtnit sans toiitl où les pluxuics h's [dus iiifoiiiies ranipciil cl se Itir-
ilciil sur (les niiiiila;;ues de faii^ire; mais il y a au monde une cliose sainle
cl suliliuie, c'est ruiiittii île deux de ces cires si iniparfails cl si affreux.
On csl souvent trompe en amour, souvent blessé et soumuI in;illi( iireiix ;
mais on aime, et (juand on est sur le bord de sa tombe , on se retourne
pour rcLTarder en arrière, et on se dit : J'ai soulTerl souvent , je me suis
trompé (juehiuet'ois ; mais j'ai aime. C'est moi tpii ai vécu , et non pas lui
être factice crée par nimi ori^ueil cl mon eimui. {iisort.j
FIN DU DEUXIEME ACTE.
âCTE TROISIÈME.
SCENE PIŒMIÈKE.
Devant le château.
EuUent le BARON et niaitie BLAZIUS.
LE BAUON.
IndépeiKlainnieiit de votie ivrognerie, vous êtes un hélilre, inaitrc
lilaziiis. Mes valets vous voient entrer riir»iveinent dans l'office, et (jnand
vous êtes convaincu d'avoir volé mes bouteilles de la manière la plus pi-
toyable, vous croyez vous jusiifier en accusant ma nièce d'une correspon-
dance secrète.
MAITRE BLAZIUS.
,AIais, monseigneur, veuillez vous rappeler....
LE BARON.
Sortez, monsieur l'abbé, et ne reparaissez Jamais devant moi; il esl
déraisomiable d'agir comme vous faites, et ma gravité m'oblige à ne vous
[lardonner de ma vie. ui stjit, maitro Biaziusiesuit.)
Entre Pcrdican.
PERniCAN.
•le voudrais hicu savoir si je suis amoureux. D'un ccUe. celle manièn'
dinlerroger est tant soit peu cavalière, pour une lillc de dix-buit ans;
d'un autre, les idées que ces nonnes lui ont fourrées dans la lèle amont de
7i HKVUK lits bLtX MONDES.
la |K'inc A se oorrifior. Do |)liis, elle doit |i,iiiif aiiiomiriml. ni.ible, je
l'aime, cela eslsilr. AprC's toul, (|ui sait ? peul-élre elle répélail nue Iceon,
cl (railleurs il est clair (|u'elle ne se soucie pas île moi. D'une autre pari, elle
a hcau iMre jolie, cela n'emp(\'lie pas ([u'elie n'ait des manières bcanc(jtip
trop décidées et nn Ion lr(i[i l)rns(nu'. .le n'ai (|u'à n'y pins penser; il esl
clair ()(ie je ne l'aime pas. Cela esl certain qu'elle tsl jolie j mais pour(|uoi
cette conversation d'hier ne veut -elle pas me sortir de la tôle? En vérité
j'.ii [lisse la imil à radoter. Où vais-je donc? — Ah! je vais au viliai^e.
(Il soit.)
SCENE II.
Un chemin.
Entre maître BRIDAINE.
Que font-ils maintenant? Uélas! voilà midi. — Ils sont à table. Que
mangenl-ils? que ne mangent-ils pas? J'ai vu la cuisinière traverser le
village, avec un énorme dindon. L'aide portait les truffes, avec un panier
de raisin.
Entre maître Dlaziits.
5IAITRE BLAZILS.
O disgrâce imprévue, me voilà chassé du château , par conséquent de
la .salie à manger. Je ne boirai plus le vin de l'office.
MAITRE BUIDAINE.
Je ne verrai plus fumer les plats; je ne chaufferai plus au feu de la
noble cheminée mon ventre copieux.
MAITRE BLAZIUS.
Pourquoi une fatale curiosité m'a-l-elle poussé à écouler le dialogue de
dame Fluche et de la nièce? Pourquoi ai-je rapporté au baron ce que j'a-
vais vu ?
MAITUE BRIUAIINE.
Pourquoi un vain orgueil m'a-t-il éloigné de ce diner honorable où
j'étais si bien accueilli? Que m'importait d'être à droite ou à gauche?
MAITRE BLAZIUS.
Hélas! j'étais gris, il faut en convenir, lorsque j'ai fait celte folie.
MAITRE BRIDAINE.
Hélas! le vin m'avait monté la tète quand j'ai commis celte impru-
dence.
ON NE BADINE PAS AVEC l' AMOUR. 73
i .1 .' MAITRE BLAZItS.
Il me semble que voilà le curé.
MAITRE BRIDAINE.
C'est le gouverneur en personne. >
MAITRE BLAZIUS.
Oh ! oh ! monsieur le curé , (jue faites vous-là ?
MAITRE BRTDAmE.
Moi! je vais dîner. N'y venez-vous pas?
MAITRE BLAZIUS.
Pas aujourd'hui. Hélas ! maître Bridaiue , inlercédez pour moi ; le baron
m'a chassé. J'ai accusé faussement M'"' Camille d'avoir une corres[ion-
dance secrète , et cependant Dieu m'est témoin que j'ai vu , ou que j'ai cru
voir dame Pluche dans la luzerne. Je suis perdu, monsieur le curé.
MAITRE BRIDAINE.
Que m'apprenez- vous là?
MAITRE BLAZIUS.
Ilélas ! hélas ! la vérité ! Je suis en disgrâce complète pour avoir volé une
bouteille.
MAITRE BRIDAINE.
Que parlez-vous, messire, de bouteilles volées à propos d'une luzerne
et d'une correspondance?
MAITRE BLAZIUS.
Je vous supplie de plaider ma cause. Je suis honnête , seigneur Bridaine.
O digne seigneur Bridaine, je suis votre serviteur.
MAITRE BRIDAINE, à part.
O fortune ! est-ce un rêve ? Je serai donc assis sur toi , ô chaise bien-
heureuse !
MAITRE BLAZIUS.
Je vous serai reconnaissant d'écouter mon histoire, et de vouioii- bien
m'excuser, brave seigneur, cher curé.
MAITRE BRIDAINE.
Cela m'est impossible, monsieur, il est midi sonné, et je m'en vais
dîner. Si le baron se plaint de vous, c'est votre affaire. Je n'intercède
point poiu- un ivrogne. ( a pan. ) Vite , volons à la grille ; ej, toi , mon ventre,
arrondis-toi. ( n son en courant. )
MAITRE BLAZIUS (seul.)
Misérable Pluche ! c'est toi qui paieras pour tous; oui, c'est toi qui es
la cause de ma ruine , femme éhonlée, vile entremetteuse. C'est à toi que
7(> nKVUK DKS DKUX MONDES.
ji' lUiis celle disiîiîire; ô saiiile miiveisilc de l'.iiis' on me ti;iile d'ivro-
fjne! Je suis perdu ><i je ne saisis iiiic Itllre, cl si je ur |H(iiive an liaion
«juesa nièee a nnc nniespoiidauee. .le lai vue <e malin eerircà sou bu-
reau. PalieUOe ! Vnici du nouveau. (l'asscdaiiu- riudic ponanl une l.Urc.)
MAITUK iii.A/u;s.
Pluche, donnez-moi celle lelire.
D.VMi; l'M cm:.
Que si;rnilie cela? C'est iino lellre de ma maîtresse «ineje vais melire à
)a po.slc au villauje.
MVITUK BLAZIUS.
Donuez-la-nioi, ou vous êtes njorle.
DAME l'LlJCHE.
Mui , morte ! morte ! Marie , Jésus, vierge et marlyr !
MAITRE BLAZILS.
Oui, morte, IMuclie; donnez-moi ce papier.
llls se battent; fiilrc Peidicaii.)
l'RHDrCAN.
Qu'ya-t-il.' Que faites-vous, lilazius? Pourquoi violenter celle l'emme?
nAME PUTCIIE.
Hendez-moi la lellre. Il me l'a prise , seigneur , justice !
MAirUi; liLAZlLS.
C'est tuie entremelteuse , seigneur, cette lettre est un billet doux.
DAME PLI CIIE.
C'est une lettre de Camille , seigneur, de votre fiancée.
MAITRE BLAZIDS.
C'est un billet doux à un gardeur de dindons.
DAME PLUCHE.
Tu eu as menti, abbé. .Apprends cela de moi.
PERDICAN.
Donnez-moi cette lettre; je ne comprends rien à votre dispule; mais
en qualité de fiancé de Camille , je m'arroge le droit de la lire. ( n lii.)
« A la sœur Louise , au couvent de *** »
(A part.)
Quelle maudite curiosité me saisit malgré moi ? 3Ion cœur bal avec force ,
et je ne sais ce que j'éprouve. — Retirez-vous , dame Pluche, vous êtes une
digne femme, et maître Blazius est un sot. Allez dîner ; je me charge de
mettre cette lettre à la poste.
(Sortent iiiaitre Blazius et dame Pluch?,'
ON NF. BADINE PAS AVEC l'aMOLU. 77
l'KRDICAiV (seul. )
Que ce soil un crime d'ouvrir une lettre, je le sais trop bien pour le faire,
(^iie peut dire Camille à celte sœur? Siiis-je donc amoureux:' Quel em-
pire a donc pris sur moi cette singulière fille, pour que les trois mots
écrits sur cette adresse me fassent trembler la main? Cela est singulier;
Blazius, en se débattant avec dame Phiche, a fait sauter le cachet. Est-ce
un crime de rompre le pli? Bon, je n'y changerai rien.
(H ouvre la lettre et lit.)
« Je pars aujourd'hui , ma chère , et tout est arriv('' comme je l'avais
« prévu. C'est une terrible cho.se; mais ce pauvre jeune homme a le poi-
« gnarfl dans le c(Eiir , il ne se consolera pas de m'avoir perdue. Cepen-
« dant j'ai fait tout au monde pour le dégoûter de moi. Dieu me pardon-
« nera de l'avoir réduit au désespoir par mon refus. Ilélas ! ma chère , (jue
« pouvais-je y faire ? Priez pour moi ; nous nous reverrons demain, et pour
« toujours. Toute à vous du meilleur de mon ame.
« Camille. »
Est-il possible ? Camille écrit cela ? C'est de moi qu'elle parle ainsi ? Moi
au désespoir de .son refus? Eh ! bon Dieu ! si cela était vrai , on le verrait
bien; quelle honte peut-il y avoir à aimer? Elle a fait tout au moudeponr
me dégox'iter , dit-elle, et j'ai le poignard dans le cœur? Quel intérêt peut-
elle avoir à inventer un roman pareil? Cette pensée que j'avais cette nuit,
est-elle donc vraie? O femmes! Cette pauvre Camille a peut-être une
grande piété; c'est de bon cœur qu'elle se donne à Dieu , mais elle a résolu
et décrété qu'elle me Iai.s.serail au désespoir. Cela était convenu entre les
bonnes amies, avant de partir du couvent. On a décidé que Camille allait
revoir son cousin, qu'on le lui voudrait faire épouser, qu'elle refu.serait, et
que le cousin serait désolé. Cela est si intéressant , une jeune fille qui fait à
Dieu le sacrifice du bonheur d'un cousin ! Non , non , Camille , je ne t'aime
pas; je ne suis pas au désespoir. Je n'ai pas le poignard dans le cœm-, et
je te le prouverai. Oui, tu .sauras que j'en aime une autre, avant que de
partir d'ici. Tlolà ! brave homme!
( F.iitie un p.iys.Tn. I
Allez au château , dites à la cuisine (ju'on envoie un valet porter à
M"*" Camille le billet que voici.
( Il écrit. )
LE PAY.SA.N.
Oui, monseigneur. (Usort. )
PERUICAN.
Maintenant, à l'autre. Ah! je suis au désespoir? ! " fi.-ippe à une porte.)
Holà! Rosette, Rosette!
"S RtVUB DES DliLX MOM>US.
UOSIiTTK, "uvrniii
CVsl vous, monseiiîneiir? Entrez, ma mère y est.
PF.IIDICAN.
Mets ton plus beau bonnet, Rosette, et viens avec moi.
ROSETTK.
Où donc?
iM;ni)ic.v\.
Je le le dirai j deiuande la peiniission à ta mère , mais dépéche-loi.
ROSETTIÎ.
Oui, niOnseiiJUeur. (EUe rentre <lansla maison.)
TERDICAN.
J'ai demande un nouveau rendez-vous à Camille, et je suis sûr qu'elle
y viendra; mais, par le ciel! elle n'y trouvera pas ce qu'elle y comptera
trouver. Je veux faire la cour à Iloselle, devant Camille elle-même.
SCÈNE IIF.
Le petit bois.
Entrent CAMILLE et le PAYSAN.
LE PAYSAN.
Mademoiselle , je vais au château porter une lettre pour vous; faut-il
que je vous la donne, ou que je la remelle à la cuisine, comme me l'a dit
le .seigneur Perdican?
CAMILLE.
Donne-la-moi.
LE PAYSAN.
Si vous aimez mieux que je la porte au château , ce n'est pas la peine
de m'allarder.
CAMILLE.
Je te dis de me la donner.
LE PAYSAN.
Ce qui vous plaira. lH donne la letue. )
CAMILLE.
Tiens, voilà pour ta peine.
LE PAYSAN.
Grand'mercij je m'en vais, n'est-ce pas?
ON Mi BADIMi PAS AVEC LAMOLK. 79
CAMILLE.
Si lu veux.
LE PAYSAN.
Je m'en vais , je m'en vais. (Usoii.)
CAMILLE, lisant.
Perdiean me demande de lui dire adieu avant de partir, près de la petite
fontaine où je l'ai fait venir hier. Que peut-il avoir à me dire? Voilà jus-
tement la fontaine, et je suis toute portée. Dois-je accorder ce second ren-
dez-vous? Ah! (Elle se cache derrière un aibie.)
Voilà Perdiean qui approche avec Rosette, ma sœur de lait. Je suppose
qu'il va la quitter; je suis bien aise de ne pas avoir l'air d'arriver la pre-
mière.
Entrent PERDICAN et ROSETTE , qui s'asseoient.
CAMILLE, cachée, à p^nt.
Que veut dire cela? Il la fait asseoir près de lui! Me demaiide-t-il un
rendez-vous pour y venir causer avec luie autre? Je suis curieuse de savoir
ce qu'il lui dit.
l'EilDICAN , àhaule voix. Je luaiiièreqiie Camille l'eiiteml.
Je t'aime, Roselle; toi seule au monde tu n'as rien oublié de nos beaux
jours passés, toi seule tu te souviens de la vie qui n'est plus; prends la
part de ma vie nouvelle; donne-moi ton cœur, chère enfant; voilà le gage
de noire amour. (U l"i po^e sa chaîne sur Ic cou.)
ROSETTE.
Vous me donnez votre chaîne d'or?
• " ■ PRRDICA.V.
Regarde à présent celte bague. Lève-toi, et approchons-nous de cette
fontaine. Nous vois-ln tous les deux , dans la source, appuyés l'un .sur
l'autre? Vois-tu tes beaux yeux près des miens, ta main dans la mienne?
Regarde tout cela .s'effacer. ( u jette sa bague dan.s l'eau.)
Regarde comme notre image a disparu; la voilà qui revient peu à peu ;
l'eau qui s'était troublée reprend son équilibre; elle trendjk- tiuore; de
grands cercles noirs courent à sa surface; patience, nous reparaissons;
déjà je distingue de nouveau tes bras enlacés dans les miens; encore une
minute, et il n'y aura plus une ri !e sur ton joli visage; regarde! c'était
une bague (pie m'avait donnée Camille.
CAMILLE, ^ part.
Tl a jeté ma bague dans l'eau. i
su KKVC r. DFS DKl'X M(»M)KS.
l'RUlHCW.
S.nis-tu ce que c'<n| (|iic r.iiiMnii , Knsi'llo;' l^coiilc! \.r veut se lail ; l.i
pliii»' (1(1 iiiiitiii roule en pcrU^s sur les fcdillcs sccIk'cs (pic le soleil ranime.
i\ir 11 liiiiii(;'ie (1(1 ciel , par le; soleil (pie voilà , je l'aime, 'l'ii veux bien de
moi, ii'esl-ce pas:' ()ii n'a pas (k-lri la jeunesse,' on n'a pas inlilire dans
ton sang vermeil les restes d'un sans; affadi? 'J'u ne veux pas le faire reli
îrieiise; le voilà jeune cl hclledans les bras d'un jeune homme; i» Uoselle,
Uosette, sais-tu ee que c'est que l'amour?
IlOSETTB.
Hélas! monsieur le docteur, je vous aimerai comme je pourrai.
PEIIDICAN,
Oui, comme tu pourras; et lu m'aimeras mieux, tout docteur que je
suis, et toute paysanne ([ue tu es, que ces pâles statues fal)ri(pi('es par les
nonnes, qui ont la lèle à la place du eo'tir, el (|ui s(»rteiil des cloîtres
pour venir répandre dans la vie l'almosplière humide de leurs cellules;
tu ne s:iis rien; tu ne lirais pas dans un livre la prière (pie ta mère l'ap-
prend , comme elle l'a apprise de sa mère; tu ne comprends même pas
le sens des paroles que luré[iètes, quand lu t'agenouilles au pied de
ton lit; mais tu comprends bien que tu pries, et c'est tout ce qu'il faut à
Dieu.
ROSKTin.
Comme vous me parlez, monseigneur!
PERDICAN.
Tu ne sais pas lire; mais tu sais ce que disent ces bois et ces prairies,
ces lièdes rivières, ces beaux chanif» couveris de moissons, toute celte
nature splendide de jeunesse. Tu reconnais tous ces milliers de frères,
et moi pour l'un d'entr'eux; lève-toi; tu seras nia femme, et nous pren-
drons racine ensemble dans la sève du monde lout-pui,ssant.
( n 5ort avec Roset(e. )
SCÈNE IV.
Entre le CHOEUR.
Il se passe assurément quelcpie chose d'étrange au château ; Camille
a refusé d'épouser Perdican ; elle doit retourner aujourd'hui au couvent
dont elle est venue. Mais je crois que le seigneur son cousin s'est consolé
avec Rosette. Hélas! la pauvre UUe ne sait pas quel danger ellecouri, en
écoutant les discours d'un jeune et galant seigneur.
O.N !HK BADINE PAS \\\:C L AMOIU. 81
1)\ME PLLCHE, eniiant.
Vite, vite , qu'on selle mon âne.
I.E CIKELR.
Passerez-voiH coninie un songe léger, ô vénérable dame? Allez-vous si
proniptement eiifourclier de rechef celle pauvre hèle qui est si triste de
vous porter?
DAME PLUCIIE.
Dieu merci, chère canaille, je ne mourrai pas ici.
LE CHŒUn.
Mourez au loin, Pliiche ma mie; mourez inconnue dans un caveau
malsain. Nous ferons des vœux pour voire respeclahle résurrection.
DAME PLUCHE.
Voici ma maîtresse qui s'avance. ( a Camiue quientie. ) Chère Camille,
tout est prêt pour notre départ; le baron a rendu ses comptes, et mon
âne est l)âté.
CAMILLE.
Allez au diable, vous et votre âne; je ne partirai pas aujourd'hui.
( Elle son.)
LE CHŒUR.
Que veut dire ceci? DamePluche est paie de terreur; ses faux cheveux
tentent de se hérisser, sa poilrine siffle avec force, et ses doigts s'al-
longent en se crispant.
DAME PLCCIM;.
Seigneur Jésus ! Camille a juré. ( Kiie son. )
SCENE V.
Entrent le BARON et maître BPJDAINE.
MAITRE BRIDAIXE.
Seigneur, il faut que je vous parle en particulier. Votre fils fait la cour
à une fdle du village.
LE BARON.
C'est absurde, mon ami.
MAITRE BUIDAI.NE.
Je l'ai vu distinctement passer dans la bruyère en lui donnant le bras;
il se penchait à son oreille, et lui prometlaii de l'épouser.
LE BARON.
Cela est monstrue;ix.
TOMi: m. — SUPPLÉMENT. G
SJ UKVLi: m s m rx mmndks.
MMIIIK ItllIDMM;.
Sovoz-eii convaincu; il lui .1 l'iiil un prcsi-nl considcrahlt.' ([iif la |»elile a
nioiilrc ;■( sa nn'if.
LK UAUO.N.
Ocicl! considorable , lîritlaine? Ko (inoi considérable?
MAITUK mUKVINE.
Pour le pids cl pour la consétiuence. C'est la cliaine d'or qu'il portail
à son bonnet.
LE IJAKON.
Passons dans mon cabinet; je ne sais à (|iioi m'en tenir.
( ils surteiil.)
SCENE VI.
La chambre de Camille.
Entrent CAMILLE et dame PLUCHE.
CAMILLE.
Il a pris ma lettre, diles-vous?
DAME l'LUr.IIE.
Oui, mon enfant, il s'est chargé de la mettre à la poste.
CAMILLE.
Allez au salon, dame Pluche, et faites-moi le plaisir de dire à Perdican
que je l'attends ici. ( Dame Pluche sort.)
CAMILLE.
Il a lu ma lettre, cela est certain; sa scène du bois est une vengeance,
comme son amour pour Rosette. Il a voulu me prouver (ju'il en aimait
une autre que moi, et jouer riudifféienl malgré son dépit. Est-ce qu'il
m'aimerait, par basard? (EUe lève la tapisserie.) Es-tu là, Piosette?
ROSETTE, entrant.
Oui; puis-je entrer?
CAMILLE.
Ecoute-moi, mon enfant; le seigneur Perdican ne te fait-il pas la
cour?
ROSETTE.
Hélas! oui.
CAMILLE.
Que penses-tu de ce qu'il t'a dit ce matin?
ON M". UADI.Ni: PA^ AVICC. L \M(»IK. S3
aOSKTTi;.
' Ce malin ' On donc? ; '>. " '
camii.m:.
Ne fais pas l'iiypocrite. — Ce matin à la fontaine, dans le petit l)oi.s.
ROSETTE.
\ous m'avez donc vue? ' '
CAMILLE.
Pauvre innocente ! Non , je ne t'ai pas vue. II l'a fait de beaux discoin-s ,
n'est-ce pas? Gageons (ju'il t'a promis de l'épouser.
ROSETTE. ; .
Comment le savez-vous?
CAMILLE.
Qu'importe (■omnient je le sais? Crois-tu à ses promesses, Rosette?
ROSETTE.
Comment n'y croirais-je pas? il me tromperait donc? Pourcpioi faire?
CAMILLE.
Perdican ne l'épousera pas, mon enfant.
ROSETTE.
Hélas! je n'en sais rien.
CAMILLE.
Tu l'aimes , pauvre fille ; il ne t'épousera pas , et la preuve , je vais te
la donner; rentre derrière ce rideau, tu n'auras qu'à prêter l'oreille et à
venir quand je t'appellerai. ' Rosette smi. j
CAMILLE, seule.
Moi qui croyais faire un acte de vencjeance, ferais-je un acte d'huma-
nité? La pauvre lille a le cœur pris. ( Kntre Peniican.) Bonjour, cousin, as-
seyez-vous.
l'ERDICA.X.
Quelle toilette, Camille! A qui en voulez-vous?
CAMILLE.
A vous, peut-être; je suis fâchée de n'avoir pu me reudi'e au rendez-
vous que vous m'avez demandé; vous aviez quelque chose à me dire?
l'ERDICAX, à paît.
Voilà, sur ma vie, un petit mensonge a.ssez gros, pour un agneau sans
tache; je l'ai vue derrière un arbre écouter la «oiiver.sation. ( Uaut.) .le n'ai
rien à vous dire. f|u'uu adieu, Camille; je croyais que vous parliez; ce-
pendant votre clieval est à l'écurie, et vous n'avez pas l'air d'être en robe
de voyage.
6.
si hi M I. ors ina\ ji(»mii;s.
t;v.Mii.Li:.
.l'aime l.i iliM'iissidii; ji" lU' suis pas Imcii sùic; de ut' pas avoir en cinic
il»' nie (iiu'irllcr oiicoio avoc vmis.
l'KliniCAN.
A quoi serl tic so (luerellor, (juaiul le raccomniotlenioiil osl impossible *
Le plaisir îles liispules, c'est de faire la paix.
CAMILLE.
Kles-vous convaincu que je ne veuille pas la faire?
PKIiniCAN.
Ne raillez pas; je ne suis pas fie force à vous répoudre.
CAMILLE.
Je voudrais qu'on me fît la cour; je ne sais si c'est que j'ai une robe
neuve , mais j'ai envie de m'amuser. Vous m'avez proposé d'aller au vil-
lage, allons-y, je veux bien; mellons-nous en bateau; j'ai envie d'aller
dîner sur l'herbe, ou de faire une |iromcnaile dans la forêt. Fera-l-il clair
lie lune, ce soir? Cela est singidierj vous n'avez plus au doigt la bague
que je vous ai donnée.
PKRUICAN.
Je l'ai perdue.
CAMILLE.
C'est donc pour cela que je l'ai trouvée; tenez, Perdiran, la voilà.
PEI'.DICAN.
Est-ce possible? Où l'avez-vous trouvée?
CAMILLE.
Nous regardez si mes mains sont mouillées, n'est-ce pas? En véril<',
l'ai gâté ma robe de couvent pour retirer ce petit bochet d'enfant de la
fontaine. Voilà pourquoi j'en ai mis une autre, et je vous dis, cela m'a
changée j mettez donc cela à votre doigt.
PEKDICAN.
Tu as relire cette bague de l'eau, Camille, au risque de te précipiter?
Est-ce un songe? La voilà; c'est toi qui me la mets au doigt! Ah! Ca-
mille, pourquoi me le rends-tu, ce triste gage d'un bonheur qui n'est
plus? Parle, coquette et imprudente fille, pourquoi pars-tu, pourquoi
restes-tu? Pourquoi, d'une heure à l'autre, changes-tu d'apparence et
de couleur, comme la pierre de cette bague à chaque rayon du soleil !
CAMILLE.
Connaissez-vous le cœur des femmes, Perdican? Etes-voussijrde leur
inconstance, et savez- vous si elles changent réellement de pensée en chan-
()> m: iJAhiNE l'As AVEC l'amour. 85
ccjiil qufkiiiefdis de langage? Il y en a qui disent que non. Sans doule,
il nous faut souvent jouer un rôle, souvent mentir; vous voyez que je suis
franche; mais êtes-vous sûr que tout mente dans une femme, lorsciue sa
langue inent? Avez-vous bien rétléchi à la nature de cet être faible et vio-
lent, à la rigueur avec laquelle on le juge, aux principes qu'on lui im-
pose? Et qui sait si, forcée à tromiier par le monde, la (èle de ce petit
être sans cervelle ne peut pas y prendre plaisir, et mentir quelcpiefois par
passe-temps , par folie , conune elle ment par nécessité ?
PEKDICAN.
Je n'eniends rien à tout cela , et je ne mens jamais. Je l'aime , Camille ,
voilà tout ce que je sais.
CAMILLE.
Vous dites que vous m'aimez , et vous ne mentez jamais.
l'ERDlCAN.
Jamais.
CAMILLE.
En voilà une qui dit pourtant (pie cela vous arrive qiiel([U(.'fois.
(Elle lève la tapisserie. Rosette paraît dans le fond, évauouiesui- unecliaiac.)
Que répondrez-vous à cette enfant , Perdican, lorsqu'elle vous deman-
dera compte de vos paroles? Si vous ne mentez jamais, d'où vient donc
qu'elle s'est évanouie en vous entendant me dire que vous m'aimez? Je
vous laisse avec elle; tâchez de la faire revenir. (Eiie veutsonir.)
PEUDICAN.
Lhi instant , Camille, écoute-moi !
CAMILLE.
Que voulez-vous me dire? c'est à Rosette qu'il faut pailer. Je ne voys
aime pas , moi ; je n'ai pas été chercher par dé[»it cette malheureuse enfant
an fond de sa chaumière, pour en faire un appât, un jouet; je n'ai pas
répété imprudemment devant elle des paroles brûlantes adressées à ime
autre ; je n'ai pas feint de jeter au vent pour elle le souvenir d'une amitié
chérie ; je ne lui ai pas mis ma chaîne au cou ; je ne lui ai pas dit que je
l'épouserais.
I>ER1)ICA\.
Ecoute-moi, écoute-moi. ' -
CAMILLE. •
N'as-lu pas souri tout-à-l'heure, quand je t'ai dit que je n'avais pu al-
ler à la fontaine ? Eh bien ! oui, j'y étais, et j'ai tout entendu ; mais, Dieu
m'en est témoin , je ne voudrais pas y avoir parlé comme toi. Que feras-tu
de celle fille-là . maintenant . cpiaud elle viendra avec les baisers ardetia
S() liLvii; hi.s 1)1 I \ MdMn s.
sur les It'Vies , k- iikuiIh-i en |ilt>urait( la IiIosmiic (|u<' lu lui .in lailc ' Tu
as xuulii U- veiiirt'i'lc iiiui , iiCsi-ct- pas, el me |iuiiii d'uiic Icllrc ('ciilu à
mou couxnil ' Tu as voulu me i.iiicci- à loul |ni\ (|iiel(|uc Irait i|ui iiùi
lu'alteiiulir , cl lu ('oiii|>tais |M»iir rien (|iiu ta llèclic ('ui|Miis')iiiK-e liaversàl
relie ciifaiil . [nniivii (nrdle me ria|>|»àl doiriôrc clic. Je uTclais vaiilée
«le l'avuir inspire ()ucl(|uc amuiir, de te laissci' (piclquc icf^iel. (Ida l'a
lilcssé dans loii noble ori^iicil .' l-.li Itieii ' ajipiciKis-lc de moi , tu nf aimes .
cnlciuls-lu, mais lu épouseras cette liile, ou lu n'es qu'un I.'k'Iic.
l'K«UlCA>.
Oui , je rcpouscrai.
CAMILLK.
Et tu feras bien.
PERDICAN.
Très bien , et beaucoup mieux (lu'en l'épousant loi-nicmc. Qu'y a-l-ii ,
Camille? Qui l'écliauffe si tort :' Celte enfant s'est évanouie; nous la fe-
rons bien revenir; il ne faut pour cela qu'un llacon de vinaigre; tu as
vouhi me prouver que j'avais menli une fois dans ma vie ; cela est possi-
ble , mais je te trouve hardie de décider à (juel instant. Viens , aide-moi
à secourir Rosette. (Us sortent;.
SCKNi: VII.
Kiitreiit le HAIVON el CAMILLE.
L,E BARON.
Si cela se fait, je deviendrai fou.
CA.MILLli.
Employez voire autorité.
LE BARON.
.le deviendrai fou, et je refuserai mon consentement, voilà rpii est
certain.
CAMILLE.
Vous deviez lui parler, et lui faire entendre raison.
LE BARON.
Cela me jettera dans le désespoir pour tout le carnaval , et je ne parai-
irai pas une fois à la cour. C'est un mariage disproportionné. Jamais on
n'a entendu parler d'épouser la sœur de lait de sa cousine; cela passe
loute espèce de bornes.
0> iSli BADlMi l'AS AYK(. l'aMOUR. 87
CAMILLE.
Failes-lc ;i|>pelei-. cl diles-hii netteineiil que ce inaiiaire \ous dcplaîl.
Croyez-moi, c'est une folie, et il ne résistera pas.
LE BAKO.\.
Je serai vêtu de noir cet hiver, lenez-le pour assuré.
CAMILLE.
Mais parlez-lui, au nom du ciel. C'est un coup de tète (pi'il a fait ; peut-
être n'est-il déjà plus temps; s'il en a parlé , il le fera.
LE BAIiON.
•le vais m'enfermer pour m' abandonner à la douleur. Dites-lui , s'il nie
demande, que je suis enfermé, et que je m'abandonne à ma douleur de
le voir épouser une fille sans nom. ( ri son.)
CAMILLE.
Ne trouverai-je pas ici un homme de cœur? En vérité, quand on eu
cherche, on est effrayé de sa solitude.
Entre Pc.nlican.
Khbien! cousin, à quand le mariage?
PERDICAN .
l>e plus tôt possible; j'ai déjà parlé au notaire, au curé, et à Ions les
paysans.
CAMILLE.
Vous comptez donc réellement que vous épouserez Rosette ?
PERDICAN.
Assurément.
CAMILLE.
Qu'eu dira votre père ?
l'EUDICA.N.
Tout ce (ju'il voudra; il me plaît d'épouser celte fille; c'est une idée
(jueje vous dois, eljem'y tiens. Faut-il vous répéter les lieux communs
les plus rebatius sur sa naissance et sur la micime? Elle est jeune c(
jolie, et elle m'aime. C'est plus (|u'il n'eu fau( pour è(re trois fois heu-
reux. Qu'elle ait de l'esprit (»;i ([u'elle n'eu ait jjas, j'aurais pu trouver
pire. On criera et on raillera; je m'en lave les mains.
CAMILLE.
Il n'y a rien là de risible; vous faites très bien de l'tpouser. Mais je
suis fâchée pour vous d'une clKise : c'esl (|u'(ui dira que vous l'ave/ fait
par dépit.
i'EHr)u;AN.
\ i»u> êtes fâchée île cela:' Oh ! que non 1
88 lŒVtL UEb ULLX MiiNULS.
CAMILLK.
Si, j'en MiiN xraiiiu'iil fàchét' pour vims. (]ulu l'ail liii luil .1 1111 jcmic
hointiK'. (le lie pouvoir rcsisler à un nioineiil île tlépil.
PEUDlCAiV.
Soye/t'ii tiiiui; fàcliée; (|uanl à moi, cola lu'esl bien égal.
CAMILLIO.
Mais vous n'y pensez pas; c'est une fille de rien.
l'KHDICAN.
Elle sera donc de (luelijue chose, lor.s(|u'elle sera nia feninic.
CAMlLLi;.
Elle vous ennuiera avant que le nolaire ail mis son liabit neuf el se.>>
souliers pour venir ici; le cœur vous lèvera au repas de noces, el le soir
de la fête, vous lui ferez couper les mains et les pieds, comme dans les
contes arabes, parce qu'elle sentira le ragoût.
PEKDICAN,
Vous verrez que non. Vous ne me connaissez pas; (juand une femme
est douce et sensible, franche, bonne et belle, je suis capable de me con-
tenter de cela , oui, en vérité, jusqu'à ne pas me soucier de savoir si elle
parle l;ilin.
CAMILLE.
Il est à regretter qu'on ait dépensé tant d'argent pour vous l'appiendre;
c'est trois mille écus de perdus.
PERDICA.N.
Oui, on aurait mieux fait de les donner aux pauvres.
CAMILLE.
Ce sera vous qui vous en chargerez, du moins pour les pauvres d'es-
prit.
PERDICAN.
El ils me donneront en échange le royaume des cieux , car il est à eux.
CAMILLE.
Combien de temps durera cette plaisanterie?
PERDICAN.
Quelle plaisanterie?
CAMILLE.
Votre mariage avec Rosette.
PERDICAN.
Bien peu de temps; Dieu n'a pas fait de l'homme ime œuvre de durée;
irente 011 quarante ans. tout au [ilus.
ON ÎNE lJ.VDl>ii: J'AS AVLC LAMOL'R. 8U
CAMILLE.
Je suis curieuse de danser à vos noces.
PEUDICAN.
Écoulez -moi, Camille, voilà un ton de [lersillage (|ui esl hors de
propos.
CAMILLE.
Il nje plaît trop pour que je le quitte.
PEUDICAN.
Je vous quitte donc vous-même , car j'en ai tout-à l'heure assez.
CAMILLE.
Allez-vous chez votre épousée?
PERDICAN.
Oui , j'y vais de ce pas.
CAMILLE.
Donnez-moi donc le bras; j'y vais aussi.
Entre Rusetle.
PERDICAN.
Te voilà , mon enfant? viens, je veux le présenter à mon père.
ROSETTE , se inelt.ml a genoux.
Monseigneur, je viens vous demander une grâce. Tous les gens du
village à qui j'ai parlé ce malin, m'ont dit que vous aimiez votre cousine ,
et que vous ne m'avez fait la cour que pour vous divertir tous deux; on se
moque de moi quand je passe, et je ne pourrai plus trouver de mari dans
le pays, après avoir servi de risée à tout le monde. Permettez-moi devons
lendre le collier que vous m'avez donné, et de vivre en paix chez ma
mère.
CAMILLE.
Tu es une bonne fille, Rosette; garde ce collier, c'est moi qui te le
donne, et mon cousin prendra le mien ù la place. Quant à un mari , n'en
sois pas embarrassée, je me charge de t'en trouver un.
PERDICAN.
Cela n'est pas diflicile en effet. Allons. Rosette, viens, que je le mène
à mon père.
CAMILLE.
Pourquoi? Cela est inutile. '
PERDICAN.
Oui, vous avez raison, mon père nous recevrait mal; il faut laisser pas-
ser le premier momenl de surprise (|u'ila éprouvé. \ lens avec moi , nous
!M1 RKViri'. l>l.s itl.l \ MuMii.s.
nliiiii lit roii> Mil la place .le Ikiiivc plaisaiil iiiToii dise (|iic je ne l'aiinc
[laN <|iiaii(l ji- réponse, l'aiilicii! nous les l'eioiis liicii laiir.
( Il suit n»cc UoM'Itr. )
camimj:.
()iH' se |)asso-l-il donc en moi? 11 rcniinènc d'un air liicn Iranquillc.
(icia csl sini^iilicr; il nie scinltlc ipie la UMc nie loiiine. KsI-ce ipiil l'é-
pouserail loul de bon ? Holà ! daine Pliiclie, daine l'iuelie! N'y a-l-il donc
personne ici ?
filtre un valet.
Courez après le seii^nenr Perdican; diles-lui vile qu'il remonte ici j j'ai
à lui parler.
Le valet sort.
JMais qu'esl-oe donc que tout cela? Je n'en puis plus, mes pieds refu-
sent de me soutenir. (Rentre Perdican.,
l'KKUlCAN.
Vous m'avez demandé , Camille ?
CAMILLE.
Non, — non. —
l'KRDICA.V.
En vérité , vous voilà |)àle; qu'avez-vous à me dire;' Vous m'avez fait
rappeler pour me parler.
CAJIILLE.
Non , non. — Oh î seigneur Dieu ! ( tu. sort.
'D
SCÈNE VIII.
Un oratoire.
Entre CAMILLE; elle se jette an pied de l'autel.
CAMILLE.
M'avez-vous abandonnée, ô mon Dieu? Vous le savez, lors([ue je suis
venue, j'avais juré de vous être fidèle; quand j'ai refusé de devenir l'é-
pouse d'un autre que vous, j'ai cru parler sincèrement, devant vous et
ma conscience ; vous le savez; mon père, ne voulez-vous donc plus de moi ?
Oh! pourquoi faites- vous mentir la vérité elle-même? Pourquoi suis-jesi
faible!' Ah ! malheureuse, je ne puis plus prier. ( Enue Perdican.)
PERDICAN.
Orgueil . le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire entre
ON m: iîadi.m: pas avkc l'amolk. î)I
eelte lille el moi? J^a voilà pâle el effrayée, (jui presse sur les daller in
sensibles sou cœur e( son visajre. Elle aiirail pu ni'ainier, el nous élious
nés l'un pour l'aiilre; qu'es-lu venu faire sur nos lèvres, orgueil, lorsque
nos mains allaient se joindre ? ,
, CA.yiLLE.
Qui m'a suivie? Qui parle sous cette vofile? Est-ce loi, Perdican!'
PKUWICAN.
Insensés (jue nous sonunes! nous nous aimons. Quel son;^e avons-nous
fait, Camille? Quelles vaines paroles, quelles misérables folies onl passe
couune un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tioniper
l'autre? Hélas! cette vie est elle-même un si pénible rêve; pourquoi en-
core y mêler les nôtres? O mon Dieu, le bonheur est une perle si rare
dans cet océan d'ici-bas! Tu nous l'avais donné, pêcheur céleste, lu l'a-
vais tiré pour nous des profondeurs de l'abîme, cet inestimable joyau j et
nous, connue des enfans gâtés ({ue nous sommes, nous en avons fait un
jouet; le vert senlierj qui nous amenait l'un vers l'autre avait une pente
si douce, il était entoure de buissons si fleuris, il se perdait dans un si
tranquille horizon ! Il a bien fallu que la vanité, le bavardage et la colère
vinssent jeter leurs rochers informes sur celte roule céleste, qui nous au-
rait conduits à toi dans un baiser! Il a bien fallu que nous nous fissions du
mal , car'iious sommes des bonnnes. O insensés ! nous nous aimons.
( n la prend dans sis l>ias.)
CAMILLE.
Oui, nous nous aimons, Perdican; laisse-moi ie sentir sur ton cœur;
ce Dieu qui nous regarde ne s'en offensera pas; il veut bien (|ue je t'aime;
il y a (piinze ans (pi'il le sait.
PERDICAN,
Chère créature , lu es à moi !
( Il l'embrasse; on entend un giand eri deriièic l'aulel. )
CAMILLE.
C'est la voix de ma sreur de lait.
PERDICAN.
Comment est-elle ici ! Je l'avais laissée dans l'escalier, lorsque lu m'as
fait rappeler. Il faut donc qu'elle m'ait suivi, satis (pie je m'en sois
aperçu.
CAMILLE.
Entrons dans cette galerie; c'est là qu'on a crié.
PERDICAN-
Je ne sais ce que j'éprouve; il me semble que mes mains sont couvertes
de sanç.
[ti liUMI. 1)1.^ UULX ,M(».M>I>.
CAMIl.I.i;.
l.a pauvre t'iil'aiil imiis a sans doiile i'|iifs; elle s'esl encore évanouie;
viens, {lorlons-lui secours; liclas! tuul cela esl cruel.
l'IillUICAN,
JNon, en vérilé, je n'entrerai pas; je sens un froid mortel (|ui me pa-
ralyse. Vas-y, Camille, et lâche de la ramener. (Camiiieson.)
l'EUniCAX.
Je vous en supplie, mon Dieu ! ne faites j>as de moi un meurtrier! Vous
voyez ce qui se passej nous sommes deux enfans insensés, et nous avons
joué avec la vie et la mort; mais notre cœur est jtur; ne tue/ pas Rosette,
Dieu juste ! Je lui trouverai un mari . je réparerai ma faute; elle est jeune,
elle sera riche, elle sera heureuse; ne faites pas cela, ô Dieu, vous pou-
vez bénir encore quatre de vos enfans. Eh bien! Camille, qu'y a-l-il?
( Camille rentre. )
CAMILLE.
Elle est morte. Adieu . Perdican.
Alikkd de Musset
LEIPZIG
ET
LA LIBRAIRIE ALLEMANDE.
Le temps n'est plus, me disait il y a quelques jours un vieux marchand
de Leipzig , un homme (pii a plus additionné de chiffi-es dans sa vie (pi'im
astronome ne peut énumérer d'étoiles au ciel, et qui, reportant toutes ses
sensations dans l'étroite enceinte de son comptoir, pourrait faire l'histoire
de son ame avec son livre de recettes et de dépenses; le temps n'est plus
où notre foire de Leipzig se nio!itrai( toute resplendissante d'or et d'ar-
gent. Alors on n'avait pas besoin, comme aujourd'hui, de ces belles bou-
tiques établies à grands frais, de ces larges enseignes qui attirent de si
loin les yeux ûu passant. Les plus grandes affaires se traitaient dans de
misérables échoppes dont une marchande de harengs ne voudrait pas au-
jourd'hui, et des monceaux d'or se conq)laicnt sur un tonneau dressé
dans la rue.
Hélas ! le Temps n'a pas des ailes pour les laisser dormir, et une faux
si tranchante poin- la laisser s'émousser ! Hélas! tout pusse, tout s'en va,
les grands empires comme les grandes foires. Au moyen-âge, quand les
li ur.vrr. ni;s di.i x MoM>r.s.
niiiiiiinui(*.°ili()iis claiciil >i dilliciles, (|iiiiiiil les iiiarcliainls ir.naiciil |»iiiii
nindc (Ir iiialk'-|tosl(' pour |ini Ut ranidi'iiiciil Iciirs (lt!|ii"irlics (riiiic \illc
à raiiUr. (M lie roiilaice accéliTé pour amciii'i-à lioiirc livc 1rs lourds Ital-
lols (lovant la iiorlo de leurs iiiaiïasiiis, les foires élaieiil alois de j^raiids
«'vèiiomeiis. l,os foires de i,eipziu: el de rraiieforl o('eiipaieiil loiile 1' \ll(!-
iiiairne; ou s'y reiulail en caravanes; les lahricans (rAiii;sl)oiir;; ol tle Nu-
remberg y accouraient étaler les nouveaux produits de leur industrie; les
bons bomgeois y venaient eoninie à une fêle , avec leurs fenunes el leurs
eufans ; les princes y venaient aussi , puis les chevaliers, puis les joueurs
de mystères qui édiliaienl tout le public avec la passion de Notre Seigneur,
ou le martyre de sainteCatlierine; puis les physiciens , hommes de science
t'i ranime, ipii se faisaient, aux yeux de tout le monde, nettement couper la
tète, el reparaissaient nu instant après [deins de vie connue lievanl. IMais
voilà que les canaux, les bateaux à vapeur, les chemins de fer arrivent.
Bientôt cha((ue marchand pourra traiter ses plus grandes entreprises , les
pieds sur les chenets, s;ms se déranger. Bientôt il n'y aura [il us de foires,
plusdeces réunions lumullueuses de curieux eld'industriels ; masse confitse
d'habillemens de toutes les nations, véritable tour de Babel, pour le mélange
des langues, si tout le monde ne parlait pas naturellement cette langue
universelle, cette langue de linterèl et de l'argent; grand et bizarre spec-
tacle où renfaiil s'amuse avec un pain d'épices el un polichinelle, où le
jeune homme s'amuse à observer, où le vieillard croil encore mieux s'a-
muser en comptant ses pièces tl'or. Hélas! cette belle civilisation n'avail-
elie pas commis assez de méfaits? Ne pouvait-elle par pitié, dites-moi ,
respecter au moins nos foires ?
Grâce au ciel cependant , Leipzig n'est pas encore soumis à cet effrayant
niveau qui a déjà gagné les populations les plus industrieuses. Il n'y
a point en"ore de canal ([ui traverse la Saxe, point de chemin de fer
qui détruise par sa célérité l'esprit d'ordre et de méthode avec Idpiel on
traite ici les affaires. Leipzig a encore ses foires , ses trois foires d'automne,
de Noël et de Pâques, ses trois belles époques dans son calendrier. Voici
que mai revient ; voici que les arbres se couvrent de feinlles : c'est le
printemps des marchands et celui des poètes; tandis que ceux-ci s'en vont
dans la forêt de 1 losenthal éjier une (leur, un bourgeon , sourire à la î\Iuse,
pour que la 3Iuse leur sourie, el glaner cpiehpies hexamètres dans ces
sentiers tant de fois fréquentes par Goethe el Schiller , ceux-là emploient
leur inspiration à mettre en ordre leurs livres de compte ; le ciel, qui se
montre si riant et si bleu, leur annonce une bonne récolte ; le rossignol leur
parle d'argent, et les arbres qui se balancent imitent pour eux le doux
murmure d'une sacoche pleine d'écus. Donc, le grand jour approche; les
l.LII'ZIG ET I.A LlliRAlUn: ALLEMAND!., î)o
pelils bourgeois désertent leur demeure habituelle, et voul se rél'iiji^ijM-
dans un coin de maison , au grenier, pour céder la place aux étrangers
qui arrivent, et paient comptant. Les riches négocians au contraire dé-
corent leurs saldus , remettent à neuf la livrée de leurs doniesti(pies, rem-
plissent le buffet de leur salle à manger. Les petits marchands font re-
peimUe le devant de leur bouticpie et rafraîchir leur enseigne. La carte
du restaurateur s'enfle de tous les mets <|ui peuvent tlatter l'appétit d'un
homme du nord et d'un homme du midi , et les paysans, qui doivent aussi
faire leur foire, triplent le prix de leurs denrées. De toutes parts le bruit .
le mouvement, la vie. Le commerce, que M. Ch. Fourier apiielle le sang
des nations, circule dans toutes les veines de cette grande population,
anime tous ses membres, donne à tous ceux qui la composent une nou-
velle force et une nouvelle activité. Les bouticpies étrangères se dressent
sur deux lignes parallèles dans les rues; la grande place, inondée de
lentes , ressemble à un port où toutes les voiles se pressent l'une contre
l'autre. Là, le Français court avec sa badine en main; l'Allemand pour-
suit avec flegme ce qu'il a entrepris; le juif polonais se promène grave-
ment avec sa longue barbe noire et sa soutane en soie nouée par une large
ceinture; l'Anglais arrive avec les basques étroites de son habit; le Grec,
avec sa longue pipe au tuyau d'ambre et son beau turban; l'Arménien,
avec ses bottes brodées et sa pelisse couverte de riches fourrures. Puis,
la foire s'ouvre ; puis le tumulte et la fête commencent, et, comme en
Allemagne il ne peut y avoir de fête sans musique, voici la nuisique qui
résonne dès le matin, traverse toutes les rues, entre dans les cafés, se
pose au bout des tables d'hôte. Ici la pauvre petite chanteuse, avec sa ro-
mance de guerre ou d'amour, sa harpe mal sonnante et sa robe crottée ;
là les chanteurs tyroliens avec leur veste étroite, leur gilet rouge, leur
chapeau couronné de fleurs, et de toutes parts des groupes de trois ou
quatre musiciens qui se partagent les opéras de l'année dernière; Rossini,
Meyer béer, Boyeldieu, Aubert, Bellini, musique allemande, italienne
ou française, peu leur importe.
Dans un des faubourgs de la ville , sur le Rossmarkt, se passe un autre
spectacle non moins étrange : c'est là que le peuple a son refuge; c'est là
que les boutiiiues à ipiehiues sous, les ménageries, les tavernes, les
chiens savans vont établir leur siège. Ce sont là les Champs-Elysées de
Leipzig. Les soldats et les ouvriers, les paysannes et les nourrices y ap-
portent leurs économies de six mois. Ou y entend du matin au soir une
musique à vous rendre la musi(ine effroyable pour toute votre vie. On y
prépare une cuisine de irauffres, de harengs et de petites saucisses à faire
trembler. Celle fuis surtout, il y avail pour le y»eu|»U' un nouveau s;iec-
!Hi r.r.M 1. m s ma \ >r(»M»i:s.
larle t|iii lui caiibiiil iiiio iriaiuU' niuHioii. (l'olail nilK; Imilfs les choses
inorveillniscs qui vieiiiioiil ordiiiaiirinenl exrilor sa ouriosilê, une gale-
rie lie litrtiies ni cin- , bibtiiiurs cl pluslifiurs. On y voyait loule la Genèse,
lotito l'histoire du monde . (ont le déluge. Mais n'adniirez-vonspasconnnc
le peuple allemand se sert familièremenl île l'expression poélicpie? Jamais
chez nous un faiseur de H;;nres en cire se serait-il avisé de peindre sur
son enseig:ne ces deux iîrands mots : bibliques et phislitiues f
In autre (piarlier de la ville mérite encore d'appeler l'attention, c'est
celui où se réunissent les marchands juils qui vendent en détail. Ils oc-
cupent deux lonçues lijînes de boiiticpies ranj^ées le long de la prome-
nade. Les pauvres juifs sont ici, comme à peu près dans tout le reste de
l'Allemafîue, traités avec une grande sévérité. Tandis que pour les autres
marchands, la foire est ouverte pendant inv grand mois, elle ne l'est pour
eux (pic pendant iuiit jours. Ils doivent arriver un jeudi, et le jeudi sui-
vant , partir tous sans exception. A Leipzig, il ne doit point y avoir de juifs.
On en tolère cependant quel(pies-uns qui y demeurent depuis long-lenops,
mais ils ne sont pas citoyens. Ils ne jouissent d'aucun droit de bourgeoi-
sie; la police peut les renvoyer, (piand bon lui semble, sans autre forme
de procès. Ces jours derniers , on agitait dans la ville une grande (jues-
lion : cinq marchands juifs ont demandé à s'établir à Leipzig, et pour
première garantie, ils apportent avec eux une réfiutalion intacte dans le
commerce, et une fortune de dix millions de tlialers ( environ quarante
millions de francs ). La question a d'abord été soumise au sénat de la ville,
qui, considérant le ban renom de ces juifs, et probablement aussi leurs
quarante millions, n'a pas trouvé d'inconvénient à ce qu'ils fussent admis
provisoirement à Leipzig. Elle a été ensuite portée devant le gouverne-
ment qui a donné les mêmes conclusions, et maintenant on la discute à la
chambre des députés. On pense que le permis de séjom- leur sera accordé,
à condition qu'en cas de faillite ils se rendent solidaires l'un de l'autre.
Singulière chose cependant que ces préjugés plus forts que l'esprit de ci-
vilisation , ces idées d'intolérance dans la Saxe, dans le pays qui le pre-
mier a demandé la tolérance et proclamé la liberté religieuse.
Les foires de Leipzig ont beaucoup perdu de leur importance depuis
que l'entrée des produits des fabriques étrangères a été interdite en Rus-
sie et en Pologne. Autrefois, les Russes et les Polonais y arrivaient comme
acheteurs, avec des sommes énormes; maintenant ils n'y viennent plus,
ou y viennent comme vendeurs, ce qui n'est nullement la même chose.
Ces foires (si l'on en excepte celle de Noël ) sont cependant encore les pre-
mières de l'Allemagne. Leipzig l'emportera toujours sur les autres villes,
par sa position centrale, par sa grande facilité de communications, par l'es-
LKIPZIG liT LA LlBRAlRIi: ALLOIAISDE. î)7
pace resserré, mais commode, où loutes les affaires se con<lenseiU , et par
les privilèges et les mesures d'ordre qui entourent ici les marchands étran-
gers. Sa principale branche de cominerce est celle des soieries et de ses
relations avec le Levant. Il n'est pas rare devoir ici une maison de soie-
ries faire dans une seule foire pour trois millions d'affaires, et l'année
dernière une maison <le banque fit dans l'espace d'un mois pour plus de
(piinze millions d'opérations de change et d'escompte. Le traité de douane
qui réunit maintenant la Prusse, la Saxe, et la plus grande partie des
autres états de l'Allemagne , donnera sans doute à ces foires une nouvelle
vie, puisque toutes les marchandises pourront y aborder librement , et re-
tourner librement dans les états soumis à ce tr;.Ué.
La foire de Pà([ues présente un iulérè! pariiciilier (pie les autres n'of-
frent pas. C'est à cette é[)oque que les comptes de librairie se règlent,
c'est à Leipzig que les libraires se réunissent. On sait que le commerce
de la librairie se fait en Allemagne tout autrement que chez nous; mais
peut-être ne sera-t-il pas inutile de donner là-dessus quelques explica-
tions. ' ;
Ce commerce se fait tout entier par commissions, et par là, il est d'un
grand avantage pour les libraires marchands, mais très chanceux pour
les éuiteius. Les livres nouveaux (jui paraissent sont envoyés dans toutes
les parties de l'Allemagne; et Leipzig est le point central oii ces livres se
réunissent d'abord , le réservoir d'où la littérature allemande s'en va par
petits filets se répandre dans les autres villes et villages. Chaque libraire
allemand a son commissionnaire à Leipzig; ce commissionnaire recueille
les livres, demandes , avis (pii lui sont aih'essés pour son correspondant,
et quand il a de qui)i en faire un ballot assez considérable , il l'expédie.
Ce moyen de correspondance est lent, mais sûr et invariable. Liant à P>er-
lin, je voulus un jour adresser un livre à Copenhague; il fallut d'abord
que le livre allât à Leipzig, chez le commissionnaire du libraire de Co-
penhague, pour revenir ensuite à Berlin , et de là poursuivre sa route.
Les ouvrages nouvellement publiés arrivent ainsi de la petite jirovince,
de la petite ville où ils paraissent, s'arrêtent à Leipzig, cl de là se rendent
à leur destination, et circulent pendant un an et quelquefois plus. En y
réiléchissant un peu, on voit que ce commerce ne pourrait pas être établi
d'une autre manière dans un pays où il n'y a aucun point central, où de
toutes parts on imprime et l'on édite , où le plus obscur libraire du bourg
le [)lus inconnu peut mettre au jour parfois des ouvrages tout aussi recom-
mandables que ceux qui paraissent à Berlin. Comment ferait cet éditeur
pour envoyer son livre dans toute l'Allemagne, et combien lui en coiile-
rait-il pour expédier ainsi parlielleinent six ou cent exemplaires, s'il n"a-
TOMK III. 7
!»S
m:vuK DKs ni:i)x mom)i;s.
^ilil un l)as,siii ou il les dcpost! , cl ou cliacuu va les preiiilre, ù mesure
(lu'il en a besoin?
Les crédits en librairie sou! (rOs îoni^s. Ils s'clendent toujours au moins
d'une année à l'autre , et très souvent ils vont jusqu'à dix-buit mois. Ainsi,
par exemple, le comjjte des livres expédies à partir de janvier 185i, ne
sera ré.i^lé (pi'à la foire de IVupies ^S."?.'). A la foire do Pà(|ues done, tous
1rs éditeurs, libraires, maroliauds, arrivent du nord et du midi , de i'Au-
tiielie el de la IJavière, des jrrandes et petites villes. Cbacun apporte son
earnet, ce (pi'il a reçu, re qu'il a expédié; le nom de ceux qui lui doi-
vent, et de ceux à qui il doit. Les livres cpi'il a vendus, il les paie, ceux
qu'il n'a pas vendus, il les renvoie, et l'éditeur doit les reprendre (4). La
bourse s'ouvre. Les libraires se rassemblent, (l'est un calcul d'addiiion et
de souslraelion. On écbange le j>rix d'un ouvrai;e (pie l'on a vendu con-
tre celui d'un autre (pie l'on a édité; on end)alle d'im c()lé son arçent,
de l'autre ses rcrci-i.ssc.v, et en voilà pour luie année. Cette fois, après
leurs heures de travail, les libraires el écrivains allemands et étrangers,
ayant à leur tète le savant Boettiger, le doyen actuel de tous les littéra-
teurs, se réunissaient dans les salons de M. Brockbaus; et ces soirées, ou-
vertes par la libéralité de l'un des plus riches et des plus actifs libraires
de l'Allemagne, et où la science se mariait gaîment au commerce de la
science, présentaient sans doute l'un des coups-d'œil les plus curieux que
l'on eût vus depuis long-temps à Leipzig.
Après avoir explj(iué quelle grande place le commerce de la librairie
occupe dans cette ville, on concevra sans peine que le nombre des librai-
res y soit plus considérable cpi'ailleurs. Et ce nombre est en effet hors de
proportion avec ce que l'on retrouve dans les autres villes, hors de pro-
poriion surtout avec ce qui existe en Autriche et en Bavière, on la tor-
peur de la librairie semble accuser celle de l'esprit.
L'année dernière, à Leipzig ... 85 libraires publièrent 886 articles.
Berlin . . . 4îi 553
Vienne. . . iH 207
STlTTTGAP.nT 12 292
(i) On a, pour di-signer ces li^Tes qui marchent ainsi à reculons, un nom très
caractéristique : krebse ( écrevisses ). Les écrevisses littéraires, romans, nouvelles,
brochures, etc., sont ordinairement mises en maculature peu après leur rentrée
au logis; les écrevisses de science restent encore quelque temps en magasin , après
quoi, si elles ne marchent pas mieux , on les dépèce aussi pour en faire des enve-
loppes.
:\f'
<f>
llu'/.k; et la Liim.vmiK allemande. î)l)
Munich. . . {» 141
FltANCIOKT. 16 iA4
Dkksue. . . 4 100
Hamboukg . 7 M8
Ainsi Leipzig *qni n'a que (jiiarante mille liabitans, publie qua(re fois
aillant de livres (|ue \'ienne, «pii en a trois cent mille, et sept fois autant:
({lie Municli, (|ui en a soixante mille.
En ^855, la Saxe, oe petit royaume d'un million et
demi d'iiabitans, publia H 10 arlieles.
L'AuTUiCHE proprement dite , ([ui renferme dix mil-
lions d'babitans 290
La Pkusse i7o8
LA BAVif:iiE 778
Le WlKTEMBERG. iio
La VILLE DE Francfort i44
Le duché de Bade i90
Mais, du reste, qui pourrait dire si c'est un mal ou un bien que cette
inondation de livres qui débordent ainsi régulièrement en Allemagne?
Tous les six mois, on publie ici un catalogue des publications nouvelles,
un catalogue à faire reculer d'effroi les bibliopbiles les plus iiUrépidos, et
chaque année il va en s'augnientant. En 1831 , il présentait cinq mille cimi
cent huit articles; en 1853, cin(j mille six cent cinquante-trois, et le ca-
talogue de la moitié de cette année en renferme déjà plus de trois mille.
Qui pourrait dire où ce déluge moderne s'arrêtera, el quels fruits il lais-
sera sur sou passage? L'Allemagne litléraire, si ficre de sa déceutralisa-
tiou , a dans cette décentralisation même luie autre plaie non nmins redou-
table cpie celle dont nous nous plaignons: c'est que de toutes parts on édile,
c'est que dans chaque petit élat le libraire sans discernement (pii cherche
à se faire un nom, publie souvent le premier manuscrit (pii lui tombe sous
la main.
Des éditeurs riches et jouissant de quelque iniluence savent presque
toujours se réserver le [)rivilége des bons ouvrages. Le baron Cotla . de
Stiiltgardt, possède la [)ro[)riété des œuvres complètes de Goethe, Schiller,
Herder; le libraire Picimer, de Berlin, publie les œuvres de Schleierma-
cher; le libraire Brockhaus, celles de M. de Piaiimer, et (juei(pies-unes des
plus jolies nouvelles de Tieck; le libraire Duncker, celles de Hegel; le
libraire derold, de Vienne, la plupart des meilleurs ouvrages qui parais-
7.
HH) iu:viL i»t:s delv miodks.
seul on Aiiliiclie. (^)ii.'inl à la niasse tics libraires, ils doivent, oonitne Ioik
ceux <|Mi n'arrivtMil |>;is Its prcniicrs dans ce monde, se ('(inlcnler des
resles du ftsliii.
Deux elioses doivent encore porter [tarfois de rndes celiecsà la liliraiiie
allemande. C'est le ponvoir absoln (pie les f^jonvernemens exercent envers
elle; la ceiisnre, qui la met à l'étroit, et sonvent la proscription qni la
frapp<î. C'est ainsi qn'en Anlriche pas un sujet de rem[iire ne peut faire
imprimer un livre, dans le pays môme ou ailleurs, sans avoir d'aliord
soumis, non pas seulement son livre, mais son manuscrit, à l'examen des
nouveaux in(juisiteiirs. C'est ainsi fpi'en Prusse, une ordominnce du mi-
nistère vient de frapper de proscription tous les ouvrages publics par le
libraire Campe, de Ihuubonrç, quels que soient ces ouvrages, parce
qu'il est réilitenr de M. Heine. L'autre danger , non moins redou-
table pour les éditeurs, c'est la contrefaçon. Chez nous, nous avons bien
aussi la contrefaçon; mais du moins elle doit, pour s'exercer librement,
passer les frontières et transporter ses presses à Bruxelles, d'où les ou-
vrages contrefaits peuvent s'en aller par milliers en Angleterre, en Alle-
magne et en llussie, mais ne reviennent pas eu France , ou du moins n'y
reviennent que par contrebande, en sorte que si elle paralyse le débit de nos
livres à l'étranger, elle ne l'entrave du moins presfjue pas dans le pays.
Mais ici la contrefaçon se pose où bon lui semble, dans la province,
dans la ville même où les ouvrages à contrefaire ont leur léeitime éditeur.
Pour peu que l'auteur eût de complaisance, il pourrait corriger à la fois
les épreuves de ses deux éditions. Par là il est aisé de comprendre quels
en sont les funestes résultais. Les ouvrages contrefaits marchent en con-
currence directe avec les éditions originales, et ceux-là sont à si bas prix,
et celles-ci sont toujours si chères! Les poésies de Novalis, publiées par
Tieck, coulent sept francs; le même livre, imprimé à Sluttgardt par Macklau,
coûte quinze sons. Ce n'est pas que l'on n'ait déjà voulu plusieurs fois
remédier à ce vol manif- ste; ce n'est pas qu'il n'y ait eu mainte belle or-
donnani^e de la part de la diète contre les contrefacteurs, mais jiisipi'ici le
mal est à peu près resté le même. On a contrefait à Stutigardt, à Vienne,
à Carlsruhe, à Gotha, à Ilildburghausen, les meilleures productions de
la littérature allemande. Dans ce moment-ci , le poète Uhland di.scute avec
son ami Menzell, à la chambre des députés de Wurtemberg, une nou-
velle loi contre les corsaires de la librairie, et l'on contrefait en même
temps ses poésies à Cannstadt, c'est-à-dire à trois quarts de lieue de lui.
Le mal vient de ce que la police allemande est moins sévère pour les livres
contrefaits que pour les livres politiques; si elle voulait prêter à la plaie
dont se plaint journellement la bonne librairie la moitié de l'attention
I.LU'ZIG ET LA LlBUAIRli: ALLEMANDE. 101
i[u'elle lionne à une brochure liljerale, les contrefaçons ne feraient pas
long-lenips fortune.
Ce qui sauve pourtant les libraires allemands de tous ces accidens de
censure, de contrefaçon et de mauvaises éditions, ce sont d'abonl les
longs crédits, le bas prix auquel ils aclièlent un manuscrit (I), et la cherté
de leurs livres; puis leur mode de relations peu coûteux, et par-dessus
tout le besoin inconcevable de lecture qui domine les Allemands. En Al-
lemagne , tout le monde lit. Le commis marchand sait deux ou trois lan-
gues; le bourgeois peut vous réciter les plus belles odes de Schiller* l'en-
fanl apprend de bonne heure les fables de Gellert, et le vieillard vous
parle encore du temps où paraissaient les œuvres de Wieland. Dans ce pays
de repos et de réflexion, il n'y a pas un ouvrier, pas un paysan, pas une
pauvre fille de village (}ui ne se soit fait un petit royaume littéraire, si
petit qu'il soit, et quand ils ne liraient que leurs livres de prièics, ce se-
rait encore beaucoup, car là se trouvent les plus beaux morceaux de poésie
(i) Il n'y a ceilainement point de balance à établir entre le prix que l'on met aux
ouvrages de nos bons écrivains, et celui que l'on accorde aux écrivains allemands.
Un homme qui s'est acquis une haute considération par ses travaux, un professeur
d'université, me disait un jour: «Pour gagner cinq mille francs par an, il me
faudrait travailler jour et nuit. »
L'homme qui est aujourd'hui le plus célèbre de l'Allemagne, et dont les œuvres
sont sans doute le plus chèrement payées, ne reçoit pas dix louis par feuille pour
ses meilleures nouvelles.
Il en est de même pour les journaux littéraires. 20, 3o fr. la feuille est le prix
ordinaire. Je n'en connais pas beaucoup qui paient jusqu'à 40 et 5o fr.
En France, où on lit moins qu'en Allemagne, les recueils littéraires j)aieut
quatre fois plus cher leurs collaborateurs. A la vérité nos recueils ont beaucoup de
peine à se soutenir, et prospéreront difficilement : il n'y a pas de proportion entre
le nombre de leurs abonnés el le prix de leur rédaction. En Angleterre, les lie-
vues mensuelles et trimestrielles, qui comptent plusieiu's milliers de souscripteurs,
et qui contiennent des feuilles beaucoup plus compactes et plus larges , ne paient
cependant pas jihis cher que les Bernes françaises. Depuis quelque temps sur-
tout, il s'est formé chez nous une littérature marchande qui trouve moyen, el
cela au détriment de la saine et grande littérature, d'avoir carrosse et train de mai-
son. Il arrive bien que ces honnêtes industriels ruinent assez souvent leurs édi-
leurs; mais qu'est la ruine d'un pauvre diable de libraire auprès de l'inexprimable
satisfaction de jder à la tète des gens , avec la plus charmante fatuité , qu'on ne sait
pas le nombre de ses valets!' Feut-êlrc ferons-uoiis quelque jour rhisloire de celle
/illératurc marchande el vide que l'on voil éclabousser iii.solcinincnl les plus grands
noms de l'épcKpie.
Ilhj IlKVl'K DES DEUX MONDES.
relijiieiisc. les plus bcll«'> iiiU> (|iif 1 \llciu.ii:iu' luissôlo, à pailir de l.u-
iher ju.Mju';\ IVtivalis. (le licsniii ilc Iccliirc est siirldiil cxtiviiiciiiciil (Icxc-
lopiHi en Prusse, eu Saxe, ol dans les aulies parlies proleslaiiles de l'Al-
lernaiîiu'. I.à, il faiil (lu'im villaf^e soil bien itaiivre |)(tiir n'avoir |)as au
moins un rabint'l de leclnie, et un cabaicl bien dciionrvii de clienlcllc
pour nr pas riTcvoir un ou deux joiuiiaux. Ainsi il arrive que dans celle
niasse de libres niais ou insi^nilians «pii se |)ul)lienl ici cbaiiueaiuiée, une
bonne partie s'éeoule toujours dans les éeiioppes d'artisans el les cbau-
tnières, et qu'au bout du ((inipte l'éditeur ne perd pas aulanl (ju'on
pourrait le croire; el il faut bien (|ue cela soit , car on ne saurait se faire
une idée, si on ne l'a vue soi-ni(iiue,de rélran},^e nionolonie (|ue présen-
tent ces nnllious d'articles d'un cataloirue de foire : livres de contes , livres
pour les enfans, livres de cuisine, d'aiiriculture, d'économie , de cal-
cul, etc., etc. Je ne sache pas une chose au monde sur laquelle les Alle-
mands n'aient trouvé le moyeu de publier (luehiues bons ou mauvais
livres.
Après celte large el invariable nomenclature d'ouvrages indigènes, ar-,
rivent les livres étrangers que les Allemands recherchent avec avidité.
Il n'est pas besoin qu'un livre soit mentionné trois fois de suite ho-
norablement dans nos journaux pour (ju'il se réimprime bientôt en Alle-
magne. Il a paru en même temps , de Bruxelles à Berlin , cinq éditions et
trois traductions de celle méchanle agrégation appelée Livre des Cent-
ei-Un. Qui pourrait dire le parti que l'on tire ici de nos bons journaux
littéraires depuis Bruxelles qui ks répète si promplement, jusqu'aux ga-
zettes allemandes qui les épluclient, les scindent, les commentent, les
dispersent par échantillons et par parcelles? Qui pourrait dire à combien
de graves médilalions Ch. Nodier expose l'esprit consciencieux d'un jour-
naliste aik'inaud, avec ses idées de palingénésie , el quelle rumeur soulève
dans ce camp pacifique, ou l'annonce des Mémoires de M. de Château -
briand, ou le livre de M. de LaMennais? Ce qui arrive pour les journaux
arrive également pour les romans. On les reçoit par la poste, on les lit
avec avidité. Un jour je me trouvais dans une société avec une jeune per-
sonne de dix-sept à dix-huit ans , qui me parlait tie noire lillérature ac-
tuelle. — On foit maintenant de si mauvais livres en France , me disait-
elle. Le compliment n'était pas des plus agréables à entendre.— Des livres
si immoraux?... Immoraux ! Le mol était dur, mais je ne pouvais pour-
tant pas discuter la moralité de quelques-unes de nos nouvelles produc-
tions avec une jeune lille allemande, qui, en me parlant, baissait si modeste-
ment les yeux. Donc j'acceptai l'épithèle d'immoraux avec la plus grande
résignation, et elle continua : Un homme |)eul à peine les lire, une femme
n'ose pas y songer. — Ainsi, mademoiselle, vous n'avez sans doute pas
LEH'ZIG LT LA LI1ÎKA1K1I-: ALLEMANDE . !(),")
lu tel et tel roman. — Oli! je vous deiiiaiule paicloii, lorsque l'on enlenil
parler si souvent de ces ouvrages, il faut cependant bien les connaître.
— Mais sans doute, vous n'aurez pas lu les livres de MM , et toujours
en nrenliardissant, je lui énuniérais les degrés de diablerie que notre lii-
lératurede désespoir, comme l'appelait Goëllie, a parcourus depuis cpiel-
ques années. — Je les ai lus, répondit-elle. Bref, il se trouva qu'elle avait
tout lu, jusqu'au dernier roman de M. Faul de Kockdont elle n'osait pour-
tant pas articuler le titre (I).
A la suite de ces réimpressions d'ouvrages arrivent les traductions !
Les traductions! cette autre industrie que nous ne pratiquons encore qu'à
demi. En Allemagne , ce sont de véritables fabriijues. On a traduit tout
ce qui a un nom depuis l'un des pôles à l'autre. L'Allemagne est le vaste
foyer où les (Euvres littéraires des antres nations se décomposent , et se
transforment comme les métaux dans un laboratoire. Il y a tel homme
ici qui agrandit son patrimoine , aclièle une maison , lionne des fêles ,
vit en rentier, n'a jamais fait de sa vie autre chose que traduire. Et savez-
vous combien on le paie ? Deux Ihalers (2) , trois thalers la feuille , cinq
au plus , s'il a de la réputation. Mais il a un atelier, et dans cet atelier
une vingtaine d'apprentis auxquels il partage la copie , connue on le fait
aux compositeurs dans une imprimerie. Il rassemble ensuite le tout, le
revoit , et comme il a beaucoup d'ouvrage, et qu'il ne paie que très peu
ses ouvriers, il arrive, au bout de l'année, à s'arrondir encore un assez joli
revenu. La célérité avec laipielle ces fabriques livrent le travail (pi'on leur
commande, ne peut être comparée qu'à celle d'un tailleur ilu Palais-Royal
qui a peur de perdre l'occasion de vendre. Un jour un libraire de Leipzig
reçoit les Écorcheurs de M. d'Arlincourt , 2 vol. in-8°. Il les porte à un
de ces cbefs d'atelier : « Monsieur, lui dit-il, c'est aujourd'hui mardi , je
désirerais avoir la traduction conqilète de cet ouvrage pour jeudi soir; »
elle jeudi soir la traduction était livrée au libraire (3).
(i) Je n'ai rapporté cette double accusation intentée à notre littéraUire actuelle
en général, et jusliûée en quelque sorte par les écarts et les tentatives ridicules de
quelques-uns de ses enfans perdus , que connut' un exemple des opinions fausses
et erronées répandues à l'étranger et même encore en France par un journal
dont la critique littéraire ne mérite pas une discussion sérieuse. La jeune personne
dont il s'agit ici lisait quelquefois /e Constilutioiincl, qui lui avait sans doute fourni
son argument d'immoralité contre quelques-uns de nos écrivains, tout en lui recom-
mandant les romans obscènes de M. Paul de Kock.
(2) Le ihaler vaut trois francs soixanJe-quinze centimes.
(3) Je ne cDiMiais cpTun exemple de coulrefaron à donner pour peudaul à ce fai(.
loi HKVl'K l)i;S Jil.l X >l«).M)i:s.
Jamais lurl poinlaiil «le disséiiuer ainsi le calaldj^iic de livres , si je ne
ile\ais en niùme (eiii|ts faire remaniuer les içraiids noms ijiii s'y troiiv<>nl,
l't les ouvraiios iinporlaiis (|ii'il aniumce. Le earaclèrc <le la iialion alic-
niamie osl trop grave et trop eonscieneieux . son aine trop fîênéretiso et
trop p()('li(pie pniH- se perdre tout entière dans de vaines entreprises. La
liante seiencc, la hante lilic'ratnre, oceujjenl loiijonrs une grande |)laee
dans la vie de ee peuple dévoué aux études sérieuses; et après avoir |»ar-
roiirn avec ennui tant d'arlieles insignilians, il siiflit qu'un nom lonil»'
sous nos yeux pour nous raj)peler tout re cpie nous devons déjà à 1" Alle-
ninirnc.
Parmi les ouvrages cpii se trouvent inscrits sur le catalogue de cette
foire , .je citerai entre autres : La Granunaire criticpie du sanscrit de i;(jpi) ;
les OEuvres posthumes de Fichle, 3 vol.; les tomes 54 et 55 des OEuvres
complètes de Goethe; la savante Histoire de l'empire des Ottomans, de
M. de Hanimer, 10 vol.; le l*"" vol. des OEuvres complètes de M. Krng,
le professeur de philosophie; l'Histoire d'Europe depuis la (in du xv" siè-
cle, tomes 5 et î, de i\L de J\aumer; la 2'" édition de l'Histoire du droit
romain au moyen-âge, par M. de Savigny; l'Histoire de l'ame, par le
professeur Schubert, de ^Munich; l'Histoire des Allemands, de M. Men-
zell, qu'on traduit en français à Paris; l'Histoire d'Autriche, de M, le
comte de IMailath; et un ouvrage dont on s'est déjà occupé en France,
mais peut-être pas encore autant qu'il le méritait : ce sont les lettres
de M""" de Varnhagen, recueillies après sa mort, et publiées sous
le titre de IJa/ici; puis, la 7" édition des j)oésies d'Uhland; le Recueil
long-temps désiré de Riickcrt; les Voix du temps, de M. Stieglitz; parmi
les romans, ceux de Beckstein, Munch, Scheffer, Spindler, Tieck, et
quelques pièces de théâtre de Raupach et Zedlilz.
Un volume in-S" de M. V. Hugo arrive à Bruxelles par la poste. Le libraire le
reroit à huit heures du matin , le distribue aux ouvriers; dans la journée même , il
est composé, corrigé et mis sous presse. Le lendemain on le distribue, et cinq jours
après il airive avec le courrier à Leipzig, a\ant qu'aucun exemplaire de l'édition
originale pût y être parvenu.
Quon juge d'après cela du tort énorme que peut faire à la libiairie française
\ industrie des pirates belges. Si le gouvernement français s'inquiétait tant soit peu
de ceUe branche si importante de notre commerce, lui qui a donné un roi et ime
existence politique à la Belgique, ne pourrait-il pas lui imposer le respect de la
propriété la plus sacrée peut-être, celle de l'écrivain pauvre et laborieux? Pour-
quoi un traité de commerce, qui s'étendrait à la Belgique el aux divers états de
l'Allemague, ne mettrait-il un terme à ce vol de grand chemin ?
LEIPZIG ET LA LlimURIE ALLEMAINDI.. J0-")
Maintenant la librairie alleiiianile s'est jetée , avec la librairie fran(;aisc ,
sur un nouveau terrain avec les Pefnij- Magazine , (\m , par l'instruction
primaire répandue dans les basses classes , obtiennent encore plus de succès
(jue cliez nous. Est venu d'abord le Prj)nj-Ma(jazine, de M. Bossange,
qui a gagné en peu de temps GO,(K)0 mille abonnés, et dont on fait une
seconde édition pour la Pologne; puis \e Miisée des familles, IvmIu'iI en
allemand par le libraire Peeters; puis le lleller-Magazine, de Baumgart-
ner, el à Berlin, et à Prague, et partout, des publications périodiques à
bas prix, qui, si elles duraient, pourraient bouleverser en Allemagne tous
les rangs inférieurs de la librairie, et rétrécir de beaucoup les catalogues
des livres semestriels.
Sans doute on ne saurait trop encourager ce genre de publications qui
peuvent exercer une heureuse inlluence sur les masses, lorstiu'elles sont
vraiment faites dans leur intérêt. IMais on commence à apprécier à leur
juste valeur ces spéculations prétendues bon marché, qui coûtent beaucoup
plus cher que les ouvrages faits avec talent et conscience , deux choses qui
mancpient essentiellement à ces sortes d'entreprises, que nos journaux
([uotidiens colportent avec une complaisance qu'ils n'accordent pas tou-
jours au vrai mérite. Dt^jà la plupart chez nous menacent ruine, et, si on
en excepte le Magasin pittoresque et V Encyclopédie à 2 sous, qui sont
dirigés dans une voie estimable par des honmies distingués, le reste ne
survivra guère à la fièvre du moment.
X. Marmier,
IMI'KESSIOINS
DE VOYAGES
XI.
Nous devions partir à cinq heures du malin d'inlerlaken, dans
une petite calèche qui devait nous conduire jusqu'à Kandcrsleg,
lieu auquel la route cesse d'être praticable pour les voilures;
c'était toujours la moitié du chemin épargné à nos jambes, et
comme nous avions quatorze lieues à faire ce jour-là pour aller
coucher aux bains de Louëche , et dans la dernière partie du che-
min , l'une des plus rudes montagnes des Alpes à franchir , ces
sept lieues de rabais sur notre étape n'étaient pas chose à dédaigner.
Aussi fûmes-nous d'une exactitude militaire. A six heures, nous
étions engagés dans la vallée de la Kander dont nous remontâmes
la rive pendant l'espace de trois ou quatre lieues; enfin à dix
(i) Prononcez Ghfrnnu.
IMPRESSIONS DF. VOVAGES. 107
heures et demie, nous pienions autour d'une table assez bien seivie,
à l'auberge de Kanderstej;, des forces pour l'ascension que nous
allions entreprendre; à onze heures, nous réglâmes nos comptes
avec notre voiturier, et dix minutes apiès nous étions en route
avec notre bi'ave Willer qui ne devait me quitter qu'à Louëche.
Pendant une lieue et demie, à peu près, nous côtoyâmes, par
un chemin assez facile, la base de la lîlumlis-Alp , cette sœur co-
lossale de la Yu{}frau, qui a reçu maintenant, en échan^jc de son
nom de Montagne des Fleurs , celui plus expressif, et plus en har-
monie surtout avec son aspect, de Wild-Frau (femme sauvage).
Cependant si près que je fusse du Wild-Frau, j'oubliais la tradi-
tion qui s'y rattache, et dont une malédiction maternelle forme le
dénoùment, pour penser à une autre légende et à une autre malé-
diction, bien autrement terrible, d'apiès la(]uelle Werner a fait
son drame du 24 Février. L'auberge que nous allions atteindre dans
une heure était l'auberge de Scliwarrbach.
Connaissez - vous ce drame moderne dans lequel Werner a
transporté le premier la fatalité des temps anticjues, cette famille
de paysans que la vengeance de Dieu poursuit comme si elle était
une famille royale ; ces pâtres Atrides , f|ui , pendant trois géné-
rations, à jour et heure fixes, vengent les uns sur les autres, fils
sur pères , pères sur fils , les crimes des fils et des pèi'es ; ce drame
(ju'il faut lire à minuit, pendant l'orage, à la lueur d'une lampe
qui finit, si, n'ayant jamais rien craint, vous voulez sentir pour la
première fois courir dans vos veines les atteintes frissonnantes de
la peur ; ce drame enfin que Werner a jeté sur la scène , sans
oser le regarder jouer peut-être , non pour s'en faire un titre de
gloire, mais pour se débarrasser d'une pensée dévorante, (jui ,
tant (ju'elle fut en lui, le rongeait incessamment, comme le vautour
Prométhée.
Ecoutez ce que Werner en dit lui-même dans son prologue aux
fils cl aux filles d'Allemagne :
« Quand je viens de me purifier devant le peuple, réveillé par
« la confession sincère de mes erreurs (1) et de mes fautes envers
« lui, je veux encore me détacher de ce poème d'iiorreui' (]ui ,
(i) VVeiuci, de lulhcjii'u 411 il t;l«il, \enail de se faire calholi(nic.
les ni;vi!K iiLs i)i:rx mondes.
€ avaiii <|iif ma voix Ir cliaiiiàl , Iroiiltlait cummc un mia/;t: ora{;(,'u\
< ma raison obscmrii', et tjiii, lorsque je le chantais, reu^nlissail
« à mes jMoprcs oreilles comme le cri ai.|;ii des Iiibonx de ce
« {)o»'me (|iii a été tissu dajis la nuit, semblalile au ictcntisscmenl
« (lu râle d'un mourant, <|ui, bien que faible, porte la terreur jus-
€ que dans la moelle des os. >
Maintenant voulez-vous savoir ce que c'est que ce poème? j(!
vais vous le dire en deux mots.
Un paysan suisse habite avec son père une des cimes les plus
hautes et les plus sauva{];es des Alpes ; le besoin d'une compajjne se
fait sentir au jeune Kunl/ , et nialjjré le vieillard, il épouse 'iYud<i ,
fille d'un pasteur du canton de Berne , qui n'a rien laisse; en mou-
rant que de vieux livres , de longs sermons , et une belle fille.
Le vieux Kuntz voit avec regret entrer une maîtresse dans la
maison dont il est le maître; de là des querelles intérieures entre le
beau-père et la bru , querelles dans lesquelle le mari , blessé dans la
personne de sa femme , s'aigrit de jour en jour contre son père.
Un soir , c'était le 2i février , il revient joyeux d'une fête donnée
à Louëche. Il rentre, la gaîté au front, la chanson à la bouche. Il
trouve le vieux Kuntz qui gronde et Trude qui pleure. Le malheur
intérieur veillait à la porte, dont il vient de franchir le seuil.
Plus il avait de joie dans le cœur, plus il a maintenant de colère.
Cependant son respect pour le vieillard lui ferme la bouche; l'eau
lui coule du front ; il mord ses poings serrés; son sang s'allume , et
pourtant il se lait. Le vieillard s'emporte de plus en plus.
Alors le fils le reg^irde en riant de ce rire amer et convulsif de
damné, prend une faux pendue à la muraille : — L'herbe va bientôt
croître , dit-il , il faut que j'aiguise cet instrument. Le cher père n'a
qu'à continuer de gronder, je vais l'accompagner en musique. —
Puis tout en aiguisant sa i'aux à l'aide d'un couteau , il chantait une
jolie chansonnette des Alpes fraîche et naïve, comme une de ces.
fleurs qui s'ouvrent aux pieds d'un glacier :
Un chapeau sur la tête ,
De petites fleurs dessus ,
Une chemise de berger,
Avec de jolis rubans.
nil'HESSlONS DE VOYAGES. 109
Pondant œ temps , lo vieillard ecumait de ra^je , irépi/jnaii ,
menaçait. Le HIs chantait toujonrs. Alors le vieillard, hors de lui,
jeta à la femme une de ces lourdes injures qui soufllètcnt la face
d'un mari. Le jeune Kunlz se releva, furieux, paie et tremblant.
Le couteau, le couteau maudit avec lequel il aiguisait sa faux, lui
éciiappa des mains; et, conduit sans doute par le démon (jui
veille à la perte de l'homme, il alla frapper le vieillard. Le vieillard
tombe, se relève pour maudire le parricide, puis retombe et meurt.
Depuis ce moment, le malheur entra dans la chaumière, et s'y
établit comme un hôte qu'on ne peut chasser. Kuntz et Trude con-
tinuèrent de s'aimer cependant , mais de cet amour sauva{],e, triste
et morne sur lequel il a passé du sang. Six mois après la jeune
femme accoucha. Les dernières paroles du mourant avaient été
frapper l'enfant dans le sein de sa mère; comme Gain, il portait
avec lui le signe du maudit: une faux sanglante sur le bras gauche.
Quelque temps après, la ferme de Kuntz brûla, la morta-
lité se mit dans ses troupeaux; la cime du riinderhorn s'écroula,
comme ])Oussée par une main vengeresse; un ébouiement de neige
couvi'it la terre sur une surface de deux lieues, (^t sous celte
neige étaient engloutis les champs les plus fertiles et les alpages
les plus riches du parricide. Kuntz, n'ayant plus ni grange ni
terres, de fermier qu'il était, se iit hôtelier. Enlin cinq ans après
être accouchée d'un garçon, Trude accouche d'une lille. Les époux
crurent ia colère de Dieu désarmée, car cette fille était belle, et
n'avait aucun signe de malédiction sur le corps.
Un soir, c'était le 24 février, la petite fille avait alors deux ans,
et le garçon sept, les deux enfans jouaient sur le seuil de la porte
avec le couteau qui avait tué leur aïeul; la mère venait de couper
le cou à une poule, et le petit garçon, avec celte volupté de sang
si parliculièi-e à la jeunesse chez laquelle l'éducation ne l'a point
encore efmcée, l'avait regardée faire. — Viens, dit-il à sa sœur,
nous allons jouer ensemble ; je serai la cuisinière, et toi la poule. —
L'enfant prit le couteau maudit , entraîna sa petite sœur derrière
la porte de l'auberge; cinq minutes après, la mère entendit un
cri , elle accourut : la petite fille était baignée dans son sang, son
frère venait de lui couper le cou. Alors Kuntz maudit son fils,
connue son père l'avait maudit.
II() HKVUK m.S DKMX MOiNDFS.
l/riifaiit se saiivn. Nul ne siH ce «ju'il «Icvinl.
A coiii|>i<'r (le <•(' joui-, loin alla de mal en pis pour les liaMtniis
la channiitTo. I.ivs poissonsdu lac inoiiiurcnl, les rocollos cess^Tcnl
(lo jfcM-moi'; la n('ij;(>, i|iii oïdiriaircmcnl loiidait aux plus friandos
«liali'ins de IV'k- , couvrit la Ici rc ccjuuiio uu linccid ('Iciiicl; les
voyajfcurs qui alinicniaieut la pauvre li(HcIlei'ie devinrent de plus
eu plus rai'cs, parce (|ue le clieiuin devint de plus en plus dilli-
cile. Kuntz fut forcé de vendre le dei-nier Itien rpii lui icslail , cette
petite cabane , devint le locataire de celui à (jui il l'avait vendue, et
vécut plusieurs années du prix de cette vente; puis un jour il se
trouva si dénué, qu'il no put payer le loyer de ces misérables plan-
ches, (|ue lèvent et la nei{jc avaient lentement disjointes, comme
pour arriver jusqu'à la tète du parricide.
Un soir, c'était le 2i février, Kuntz rentra revenant deLouëche;
il s'était mis en route le matin pour aller supplier le propriétaire
«jui le poursuivait, de lui accorder du temps. Celui-ci l'avait l'en-
voyé au bailli , et le bailli l'avait condamné à payer dans les vingt-
quatre heures. Kuntz avait ('té chez ses amis riches; il les avait
priés , implores, conjurés, au nom de tout ce qu'il y avait de sacré
dans le monde, de sauver un homme du désespoir. Pas un ne lui
avait tendu la main. Il rencontra un mendiant qui parlagea son
pain avec lui. Il rapporta ce pain à sa femme, le jeta sur la table ,
et lui dit : 3Iange le pain tout entier, femme; j'ai dîné là-bas,
moi.
Cependant il faisait un ouragan terrible , le vent rugissait au-
tour de la maison comme un lion autour d'une étable; la neige
tombait toujours plus épaisse , comme si l'atmosphère allait finir
par se condenser ; les corneilles et les hiboux , oiseaux de mort ,
que la destruction réjouit, se jouaient au milieu du désordre des
élémens, comme les démons de la tempête, et venaient, attirés
par la clarté de la lampe, frapper de l'extrémité de leurs lourdes
ailes, les carreaux de la cabane où veillaient les deux époux , qui ,
assis en face l'un de l'autre , osaient à peine se regarder, et qui ,
lorsqu'ils se regardaient, détournaient aussitôt la vue, épouvantés
des pensées qu'ils lisaient sur le front l'un de l'autre.
En ce moment un voyageur frappa. Les deux époux tressailli-
rent.
IMPRESSIONS DE VOYAGES. 111
Le voya{Toiir fVnppa une seconde fois, Trude alla ouvrir.
C'était un beau jeune homme de x'nirrl à vin{}t-quaire ans, vôtu
d'une veste de chasseur, ayant une j^ibecière et un couteau de chasse
au côté, une ceinture à mettre de l'arj^ent autour du corps, et deux
pistolets dans cette ceinture; il portait d'une main une lanterne
près de s'éteindre, et de l'autre un Umrf bâton ferré.
En apercevant cette ceinture, Kuntz et Trude échangèrent un
regard rapide comme l'éclair.
— Soyez le bien-venu, dit Kuntz, et il tendit la main au voya-
geur. — Votre main tremble? ajouta-t-il.
— C'est de froid, répondit celui-ci en le regardant avec uneex-
l)ression étrange.
A ces mots il s'assit, tira de son sac du pain, du kirchenwaser,
du pâté et une poule rôtie, et offrit à ses hôtes de souper avec lui.
— Je ne mange pas de poule, dit Kuntz.
— Ni moi , dit Trude.
— Ni moi , dit le voyageur.
Et tous trois soupèrent avec le pâté seulement. Kuntz but beau-
coup.
Le souper fini, Trude alla dans le cabinet voisin, étendit une
botte de paille sur le plancher, et revint dire à l'étranger : Votre
lit est prêt.
— Bonne nuit, dit le voyageur.
— Dormez en paix , répondit Kuntz.
Le voyageur entra dans sa chambre, en poussa la porte, et se
mit à genoux pour faire sa prière....
Trude alla s'étendre sur son lit.
Kuntz laissa tomber sa tête entre ses deux mains.
Au bout d'un instant, le voyageur se releva , d('lacha sa ceinture,
dont il se fit un traversin, et accrocha ses habits à un clou. Le clou
était mal scellé; il tomba, entraînant les habits qu'il devait sou-
tenir.
Le voyageur essaya de le fixer de nouveau dans la muraille en
frappant dessus avec son poing. L'ébranlement causé par cette
tentative fit tomber un objet suspendu de l'autre côté de la cloison.
Kuntz tressaillit, chercha craintivement des yeux l'objet dont la
chute venait de le tirer de sa rêverie. C'était le couteau deux fois
I l^ KKVLK l>i;s I)i;i X >H»>iI)LS.
ii):iii(iii (|(ii av.iil lut- le pi'i(; par la miiiti du lils, ci la sœur par la
main du frrif. il (lait lombi; près de la pojlc de la cliaml»i(! <jii'oc-
( ii|tait rt'traiijjcr.
Kiiiit/. su leva pour l'aller ramasser. En se Laissant, son re-
(yard |)lon{;ea par le irou de la serrure dans la cliambre de sou
liùle. Celui-ci dormail, la lèle appuyée sur sa ceinture. Kuntz
resta l'œil sur la serrure , la main sur le couteau. La lampe s'étei(,Miit
dansl;uliambre de l'élranjjei-.
Kuntz se retourna vers Trude, pour voir si elle dormait.
Trudc était appuyée sur son coude, les yeux fixes; elle regardait
Kunt/,. — Lève-loi et écIairc-moi, puisque tu ne dors pas, dit
Kmiiz.
Trude prit la lampe; Kuntz ouvrit la porte; les deux époux en-
trèrent.
Kuntz mit la main gauche sur la ceinture. Il tenait le couteau
de la main droite.
L'étranger fit un mouvement. Kuntz frappa. Le coup était si
sûrement donné, que la victime n'eut la force que de dire ces deux
mots : Mon père !
Kuntz venait de luer son fils.
Le jeune homme s'était enrichi à l'étranger et revenait pai tager
sa fortune avec ses parcns.
Voilà le drame de Werner, et la légende du Schwarrbach.
On peut juger jusqu'à quel point un pareil souyenir me préoc-
cupait. Le désir de voir l'auberge qui avait été le théâtre de ces
terribles événemcns m'avait surtout déterminé à prendre le chemin
du mont Gemmi. Il y avait bien, une lieue au-delà de l'auberge,
certaine descente que les gens du pays eux-mêmes regardent
comme un des plus effrayans cols des Alpes; ce qui ne promettait
pas à ma tète, si disposée aux vertiges, une grande liberté d'esprit
pour admirer le travail des hommes qui ont pratiqué cette descente,
et le caprice de Dieu qui a dressé là les rochers contre lesquels elle
rampe. Mais à force de penser à l'auberge et au chemin facile qui
y conduit, j'avais fini par m'élourdir sur le chemin infernal par
lequel on en sort.
Pendant que je repassais dans mon esprit tout ce drame,
nous avions gravi la montagne. En arrivant sur son plateau, un
iMi>ni:ssioNs de voyages. 115
vent froid nous prit tout à coup. Tant que nous avions monté, il
passait au-dessus de noire tète, et nous ne l'avions pas senti. Par-
venus au sommet, rien ne nous {garantissait plus, et il descendait
par boiiflées terribles des pics de T Altcls et du Gemmi , comme pour
(jarder à lui le domaine de la mort et repousser les vivans dans la
vallée où ils peuvent vivre.
Il était d'ailleurs impossible d'inventer une décoration plus en
harmonie avec le drame. Derrière nous, la délicieuse vallée de la
Kandcr (Kander-ihal), jeune, joyeuse et verte; devant nous, la
nei{^e glacée et les rochers nus; puis, au milieu de ce déseit, comme
une tache sur un drap mortuaire, l'auberge maudite qui vit se
passer la scène que nous venons de raconter.
A mesure que j'a[)prochais, l'impression était plus vive. J'en
voulais au ciel qui était d'un bleu d'azur transparent , et au so-
leil joyeux qui éclairait celte chaumière : j'aurais voulu voir l'atmo-
sphère épaissie par les nuages; j'aurais voulu entendre les siffle-
mens de la tempête, faisant rage autour de celte cabane. Rien de
tout cela. Du moins, sans doute, la mine sauvage de nos hôtes allait
s'harmonier avec les souvenirs qui les entouraient. Point : deux
beaux enfans, blancs et roses, un petit garçon et une petite fille ,
jouaient sur le seuil de la porte, creusant des trous dans la neige
avec un couteau. Un couteau! comment leuis parens étaient-ils
assez imprndens pour laisser encore un couteau aux mains de leur
fils! Je le lui arrachai vivement; le pauvre petit me laissa faire,
et se nul à pleurer.
J'entrai dans la cabane ; l'hôte vint à moi : c'était un gros homme,
de trente-cinq à (juarantc ans, bien gras et bien gai. — Tenez , lui
dis-je, voilà un couteau que j'ai repris à votie fils , qui jouait avec
sa sœur. Ne lui laissez plus une pareille arme entre les mains,
vous savez ce qu'il en pourrait résulter? — Merci, monsieur, me
dit-il en me regardant avec étonnement. — Mais il n'y a pas de
danger. — Pas de danger, malheureux! El le 24 février?
L'hôte fit un geste marque d'impatience.
— Ah ! dis-je, vous comprenez?
En même temps je jetai les yeux autour de juoi ; la disposition
intérieure de la cabane était bien la môme que du temps de Kuntz.
Nous étions dans la première chambre; en face de nous , dans un
TOME III. — SUPPLÉMENT. 8
1 1 I \\i\ I I i>i:s i»i;i!x «o.'xnrs.
ciiioni'ciiii'iii . I i.iii iioii |)liis l(> <;ral).il de I i'ikIc, iii:iis un Imiii lir
suisse aussi hii'jjc <|in' Iouj; ; à {j^aiiclic ciait !<• calmiri (mi le vovajfciii
avail rie assassiiK'. .l'allai a la pniic de ce ( aldiirt, je loiivris, une
lalilc ciait scivic, atlciidanl les luttes (|iii passent joiirnciicuicnt ;
je rejfaiilai le plaiieliei'. il me seiiiltlail (|iio j'allais v relrouver les
liaces (lu sail;;.
— Oue chercliez-voiis, luonsioiir. iiiedil rii('ite, ave/-voiis pei'dii
(jiielcjue cliose?
— Conimcnl, dis-je, n'poridani à ma peiisi-eet non à sa demande
ave/.-vons eu Tidée de l'aire de ee cabinet une salle à ninnm'i?
— Pourquoi pas? fallait-il y mettre un lit comme l'avait (ail mou
prédécesseur? lin lit est chose inutile ici, oii peu de voya{jcurs s'ar-
rêtent pour passer la nuit.
— Je le crois bien, après l'événement affreux dont cette cabane
a été témoin....
— Allons! encore un , prommela l'hôte entre ses dents, avec une
expression de mauvaise humeur (|u'il ne cherchait pas même à
cacher.
— Mais vous, continuai-je, comment avcz-vous eu le courage
de venir habiter celte maison?
— Je ne suis pas venu l'habiter, monsieur, elle a toujours été
à moi.
— 3Iais avant d'('tre à vous?
— Elle était à mon père,
— Vous êtes le lils de Kuntz?
— Je ne me nomme pas Kunt/, je me nomme Hantz.
— Oui, vous avez changé de nom, et vous avez bien fait.
— Je n'ai pas changé de nom , et Dieu merci , j'espère n'en chan-
ger jamais.
— Je comprends, me dis-je à moi-même, Werner n aura pas
voulu
— Tenez, monsieur, expliquons-nous, me dit Hantz.
— Je suis bien aise que vous alliez au-devant de mes désirs, je
n'aurais pas osé vous demander de détails sur des évènemens qui
paraissent vous loucher de si près, tandis que maintenant vous
allez me dire n'est-ce pas?
— Oui, je vais vous dire ce que j'ai dit vingt fois, cent fois,
1MPRES.SI(»NS DF. VOYAC.r.S. jla
ïiiille fois ; je vais vous dire ce qui depuis quinze ans me fait dam-
ner, moi et ma femme , ce qui finira un beau jour par me faire faire
(juclque mauvais coup.
— Ah! des remords! me dis-je à demi-voix.
— Car, continiia-t-il avec désespoir, une persécution i)areil!e
lasserait la patience de Calvin lui-même. Il n'y a ni iM février, n'
Kuntz, ni assassinats; cette auber^^e est aussi sûre pour le voya-
jjeur que le sein de la mère pour l'enfant; et il le sait mieux que
personne, le brigand qui est cause de tout cela, puiscju'il est resté
quinze jours ici.
— Kuntz?
— Et mon Dieu non, je vous dis qu'il n'y a jamais eu à vinj^jt
lieues à la ronde un seul homme du nom de Kuntz, mais un misé-
rable qu'on appelait Werner.
— Comment ! le poète ?
— Oui , monsieur, le poète , car c'est comme cela qu'ils l'appel-
lent tous; — eh bien ! monsieur, le poète est venu chez mon père,
il aurait mieux valu, pour sou repos dans l'autre monde et pour le
nôtre dans celui-ci , qu'il se rompît le cou en grimpant le rocher
<jue vous allez descendre. Il est donc venu; c'était en 1ÎSÎ5, je
m'en souviens comme si c'était aujouid'hui: une honnête et digne
ligure, jnonsieur; impossible de rien soupçonner. Aussi (juand il
a demandé à mon pauvre père de rester huit ou dix jours avec
nous, mon père n'a pas fait d'objection , il lui a dit seulement : —
Dame, vous ne serez pas bien; je n'ai que ce cabinet-la à vous don-
ner. L'autre, qui avait son coup à faire, a répondu : C'est bon. —
Alors nous l'avons installé là , là oii vous êtes. — IXous aurions dû
nous douter de quelque chose cependant; car, dès la première
nuit, il s'est mis à parler tout haut comme un fou. .le crus qu'il
était malade, je me levai pour regarder par le trou de la serrure ,
c'était à faire peur ; il était pâle , il avait les cheveux rejetés en
arrière, les yeux tantôt fixes , tantôt égarés; par moniens il restait
immobile comme une statue, tout à coup il gesticulait comme un
j)Ossédé, et puis il écrivait, il écrivait des pattes de mouches ,
voyez-vous, ce qui est toujours mauvais signe, si bien que cela
dura quinze jours ou plutôt quinze nuits , parce que dans le jour il
se promenait tout autour de la maison. C'est moi qui le conduisais.
I l(> HEVl I. DI.S DKIV MONDKS.
Eiilin apri'S (|uin/c jours, il iioii^ dit : — .Mes hi-avos {}<'ii.s, j'ai
tiiii , je vous iTincicir. — Il n'y a pas ilc ([iioi, r('[>()ii(lii mon
jH'ic, Ml iiiic je ne vous ai pas beaucoup aidi', je crois. — IMiis
que vous ne pense/. , r('|ionilil-il. — Alors il paya , jo dois le diic ,
il paya nn>nie hien. et i)uis il pailil.
In an se passa lrai!(piillenient sans que nous entendissions par-
ler de lui. Un malin, c'eUiil en ISI.'J, je crois, deux voyafjeurs
entrèrent , re{;ardèrcnt attentivement i'intJ'riour de notre auber^je.
— Tiens, dit l'un, voilà la faux. — Tiens, dit l'autre, voilà le
couteau. — C'était une belle faux toute neuve que je venais d'a-
cheter au Kanderstef; , et un vieux couteau de cuisine, qui n'était
plus bon qu'à casser du sucre, et qui était accroché a un clou
près de la porte du cabinet... Nous les regardions avec étonne-
ment, mon père et moi , lorsque l'un d'eux s'approcha , cl me dit :
— N'est-ce pas ici , mon petit ami , qu'a eu lieu le !24 février, cet
horrible assassinat? — Nous restâmes, mon père et moi, comm(^
deux hébétés. — Quel assassinat? dis-je... — L'assassinat commis
par Kuntz sur son fils. — Alors je leur répondis ce que je viens de
vous répondre.
— Connaissez-vous M. Werner, continua le voyageur?
— Oui , monsieur , c'est un brave et digne homme qui a passé
quinze jours ici, il y a deux ans, je crois, et qui n'avait qu'un dé-
faut : c'était d'écrire et de parler toute la nuit, au lieu de dormir.
— Eh bien ! tenez, mon ami, voilà ce qu'il a écrit dans votre au-
berge et sur votre auberge.
Alors il nous donna un mauvais petit livre en lèle duquel il y
avait 24 Février. Jusque-là pas de mal , le 24 février est un joui-
comme un autre , et je n'ai rien à en dire; mais je n'eus pas lu
trente pages, que ce livre me tomba des mains. C'étaient des
mensonges , et puis encore des mensonges, et tout cela sur notre
pauvre hôtellerie, et tout cela pour ruiner de malheureux auber-
gistes. Si nous lui avions pris trop cher pour son séjour ici, il
pouvait nous le dire, n'est-ce pas? on n'est pas des Turcs pour
s'égorger; mais non , il ne dit rien , il paie, il donne un pour-boire
même , et puis, le sournois qu'il est, il va écrire que notre maison...
(;a fait frémir, quoi! c'est une indignité, une infamie. Aussi,
IMPRESSIONS DE VOYAGES. 117
qu'il revienne un poêle ici, que j'en retrouve un, (ju'il m'en passe
un entre les mains , ali! il paiera pour son camarade.
— Comment! lien de ce que raconte Werner n'est arrivé !
— Mais rien du tout, c'est-à-dire pas la moiiidie chose. — Mon
hôte trépignait.
— Mais alors, je conçois que les questions que l'on vous lait là-
ilessus doivent être iort ennuyeuses poui' vous. — l'^nnuyeuses,
monsieur! dites 11 prit ses cheveux à deux mains Dites,
il n'y a pas de mots, voyez-vous. C'est au point qu'il ne passe
pas une ame vivante, qu'elle ne nous répète; la même chanson.
Tant que la Taux et le couteau sont restés là : — Tenez , disait-
on, voila la ("aux et le couteau. — Mon père les a enlevés un
jour, parce qu'à la fin ça l'embêtait d'entendre toujours répéter la
même chose. Alors c'a été une autre antienne. — Ah! ah! di-
saient les voyageurs, ils ont retiré la faux et le couteau; mais
voilà encore le cabinet. — Diable ! — Oui. — Oui , ma loi, c'est
vrai. — Ah ! monsieur, c'était à se manger le cœur, ils en ont
abrégé la vie de mon père de plus de dix ans. Entendre dire de
pareilles choses sur la maison où l'on est né , l'entendre dire par
tout ie monde, et cela chaque jour que Dieu l'ait, et plutôt deux
t'ois qu'une encore, c'est à n'y plus tenir; je donnerai la bara-
(|ue pour cent ecus. Oui, je ne m'en dédis pas, voulez-vous me l'a-
cheter cent écus? je vous la donne, et le mobilier avec, et je m'en
irai , et je n'entendrai plus parler ni de Werner, ni de Kuntz , ni
de la laux, ni du couteau, ni du ^4 février, ni de rien.
— Voyons, voyons, mon hôte, calmez-vous, et faites-nous a
diner, cela vaudra mieux que de vous désespérer.
— Qu'est-ce que vous voulez manger? répondit noire homme ,
se calmant tout a coup, et levant le coin de son tablier qu'il passa
dans sa ceinture.
— Une volaille froide.
— Ah! oui, une volaille! cherchez-en une ici. C'était bien
autre chose quand on voyait des poules. Il a mis une poule dans
son affaire; je vous demande un peu, une poule!... faut croire
(|u'il ne les aimait pas, ou bien alors c'était ujie ragi'.
— Toutcequ(; vous voudrez, peu m'importe; vous me prépa-
rerez cela pendant que j'iiai faire un tour dans les environs.
Ils i;i \ i 1 m s m I \ mumu.s.
— I>;iiis mit- (Iciiii-liftirc vous iroiivcic/ \olic (iiiin- pivt.
.le sortis, |):irt;i{f«'ain liicii sinaTcnu'iii le désespoir de ce pMnvre
honiiiie; v.w lille est en elïct la |)iiissanee de la |»ar(»le (In poele ,
«pie, dans ipieNpie lien (jn'il la sème, ce lien se peuple a sa l'aii-
taisie de souvenirs heureux ou malheureux, et (|nil ehanjfc les
«■très qui l'hahilenl en an<;esou en «h-mons.
Je me mis en course aussilùl, mais rex|)liealion «le Hantz avait
iail un singulier tort à son paysage. L'aspect en était toujours {ji-
{fanles«jue et sanvajje, mais I<î principe vivilianl «-tait détruit; mon
inJle avait souillé sur le l'anlùme du poète et l'avait fait évanouir.
C'était une nature terrible, mais déserte et inanimée; c'était la
nei{]e, mais sans tache de sanjj; c'était un linceul, mais ce linceul
ne couvrait pins de (•adavre.
Ce désenchantement abré^jea d'une bonne heure au moins ma
course topoj;raphique sur le plateau où nous étions parvenus. Je me
contentai de jeter un eoup-d'œil à l'orient sur le double sonnnet
aufjuel la montagne doit son nom de Gemwi, dérivé probablement
de Geminns, et à l'ouest, sur le vaste glacier de Lammern, toujours
mort elhlen, comme l'a vu Werner. Quant au lac de la Daube
{Danben sec), et à l'éboulement du Renderhorn, j'avais vu l'un
en venant, et j'allais être obligé de ccjtoyer l'autre en m'en allant.
Je rentrai donc au bout d'une demi-heure à peu près, et trouvai
mon h(Jte exact et debout près d'une table passablement servie.
En partant , je promis à ce brave homme d'aider de tout mon
pouvoii- à détruire la calomnie dont il était victime. Je lui ai tenu
parole, et si quelqu'un de mes lecteurs s'arrête jamais à l'auberge
du Sdnvarrbaeh , je lui serai fort obligé de dire à Ilantz que j'ai ,
dans un livre dont sans cela il ignorerait probablement à tout
jamais l'existence , rétabli les faits dans leur plus exacte vérité.
Nous n'avions pas fait vingt minutes de chemin que nous nous
trouvâmes sur les bords du petit lac de la Daube. C'est, avec celui
du Saint-Bernard et celui du Faulhorn, l'un des plus élevés du
monde connu. Aussi, comme les deux autres, est-il inhabité; au-
cun hôte ne peut supporter la température de ses eaux , même
pendant l'été.
Le lac dépassé, nous nous engageâmes dans un petit défilé, an
bout duquel nous aperçûmes un châlet abandonné. Willei- me
IMPRliSSlUNS DL NOVAGES. 119
tilt (|ue célail au pied de celle cabane <jiie conmiençail la descenle.
Curieux de voir ce passage cxlraordinaire, et reirouvant mes
jambes, faliguées par trois heures de mauvais chemin , je hàiai le
pas à mesure que j'avançais, si bien que j'arrivai en cuuraiil à hi
cabane.
Je jeiai un cri , et fermant les you\ , je me laissai tomber eu ar-
rière.
Je ne sais si queltiues-uiis de ukîs lecteurs ont jamais connu cette
épouvantable sensation du verli^je, si, mesurant des yeux le vide,
ils ont éprouvé ce besoin irrésistible de se précipiter ; je ne sais
s'ils ont senti leur cheveux se dresser, la sueur couler sui- leur
front, et tous les muscles de leur corps se tordre et se raidir alter-
nativement, comme ceux d'un cadavre au loucher de la pile de
Volta; s'ils l'ont éprouvé, ils savent qu'il n'y a [)as d'acier tranchani
dans le corps, de plomb fondu dans les veines, dc^ lièvre courani
dans les vertèbres, dont la sensation soit aussi aijjuc, aussi dévo
lante (|u(! celle de ce frisson, qui, dans une seconde, fait le tour
de tout votre être; s'ils l'ont éprouvé, dis-je, je n'ai besoin, pour
l(;ur lout expliquer, (pie de cette seule phrase : J'étais arrivé en
courant jusqu'au bord (Y un rocher perpendiculaire, (pii s'élève
à la hauteur de seize cents |)ieds au-dessus du village de Louëche;
un pas de plus, j'étais précipité.
Willer accourut à moi; il me trouva assis, ('carta mes mains ^\\\r
je serrais sur mes yeux, et me voyant |)rès de m' évanouir, ilappro
cha de ma bouche un flacon de kirchenwaser dont j'avalai ime lar/je
.|>or{}(!e; puis, me prenant sous le bras, il me conduisit ou plutôt
me porta sur le seuil de; la cabane.
Je le vis si effrayé de nm pâleur, (pie, réagissant à l'inslanl méuK!
pai' la force morale sur cette sensation physique, je me mis à rire
pour le rassurer, mais c'é'tail iVtui lire d.uis leipicl mes dents
se heurtaient les unes (jontre les autres, connue celles des damnes
tpii hal)itent l'étang glacé de Dante.
Cependant, au l)Out de (|Mel(pies instans, j'étais remis. J'avais
(•prouvé ce (pii m'est habituel en pareille circonsianc(;, c'(;sl-à-dire
un bouleversement total de toutes mes facultés, suivi |)res(pie aiis-
sit('»l d'un calme parfait. (Test que la première sensation appartient
au plivsi(|ue <|ui terrasse inslinedveineiH le moral . ei la seconde
l'A) UKVUK DES bEUX MO.XDLS.
au inoi-.il , <|iii npiviul sa puissance laisoiim-c sur \v physique; il
est vrai (|iie piufois ce second uiouvenieiii est olie/ nios plusdou-
louroux (pie le premier, et tpje je soulïre plus eiieoie du ( aluie
(pie (lu Idnileversenient.
.le me levai doue d'un air |)arfaiteineiit lran(|uille , et je m'a-
vaneai de nouveau vers le précipice dont la vue avait produit eu
moi TelTet (pie j'ai essayé de décrire. Un petit sentier, Inijfe de
deux pieds et demi, se présentait , je le pris d'un pas eu a|)parence
aussi l'crme «]ue celui de mon guide; seulement, de peur que mes
dents ne se brisassent les unes contre les autres, je mis dans ma
bouche un coin de mon mouchoir replié ving;t l'ois sur lui-même.
Je descendis deux heures en zifï-zaf^ , ayant toujours, tantôt à ma
droite, tantôt à ma {gauche, un précipice à pic, et j'arrivai sans
avoir prononcé une seule parole au villa^je de Loueche.
— Eh bien ! me dit Willer, vous voyez bien que ce n'est rien du
tout.
Je tirai mon mouchoir de ma bouche et je le lui montiai ; le
tissu était coupé comme avec un rasoir.
Alex. Dumas.
>l.i
.Y..i_'i; ::;; - ' . i\.- 'i--^i( ■■'■
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
3o juin i834.
Il élait facile de prévoir les élections qui viennent d'éclore. Pour un œil
allentif, il était évident que l'opposition paierait, dans une réélection gé-
nérale, les fautes sans nombre qu'elle a commises, les imprudences elles
folles théories de son avant- garde, les préjugés, les vieilles et aveugles
routines de ses Iraîneurs, Ce n'est pas non i)lus la première fois qu'ayant
à opter entre la probité politique et la rouerie la plus scandaleuse et la
plus avérée, les électeurs se soient empressés de voter pour ceux qu'ils
estimaient le moins. Pareille chose arriva aux élections de 1824, où
les collèges soutinrent si vigoureusement le ministère de M. de Villèle.
Alors, comme aujourd'iiui, on élait avide de paix et de repos; mais il
n'est pas dans la nature des roués politiques de procurer la paix et le repos
à ceux qui leur confient la direction des affaires. ■ ' '"
Ce qui a fait surtout la force du pouvoir dans les élections, c'est que
les électeurs savent très bien que l'opposition n'a pas en ses mains les re-
mèdes aux maux que c uise le ministère. Si l'opposition avait nettement
formulé ses projets d'économies, indifiué les moyens qu'elle croit propres
à maintenir la paix tout en faisant res|'ecler la France, si les députés qui
siégeaient sur les bancs de la gauche dans la dernière session avaient saisi
plus souvent l'occasion d'énoncer avec franchise leurs projets d'avenir, on
22 RFvtr--. Dr»; nEix mondes.
[loiirinil s'cîonnor .im'c i.iison de Tiiismi iamc <|iii' viciinoiil de lour ti--
nioiiriHT la plupart des ('(i!U';;cs tk-ol(tiaii\; mais anjniud'liiii l'oppitsilion
ni (Ni an ivre à ce poiiil d'abandon do s(»i-niOnio où l'on a besoin dt; se re-
ireinper par bs failles île ses adversaire^;. (]'(sl an i)oiivoir maintenant à
la remettre en lioiineur et en liiniière . cl l'ui iieiil s'en lier an pouvoir
de ee soin-là. Il est en bonne roiili', et il n'y uiaïupiora pas.
AnSvSi la |>ar(ie sensée (hi niinislèic éproiivc-l elle pliilol de l'eiiilKirras
que de la joie de la vietoire (|iii vient d'ôlre reni[ioitee, et tandis (|ih;
M. Tbiors, le i;raiid faiseur électoral de I8ôî, s'applaudit de toutes ses
forces, j^éantiseetsei;onl!ediisiic< èsde ses circulaires, de ses llaUeries, de
ses menaces, de ses promesses, (pii ne seront jamais tenues, et se fait fort
de triompber des obstacles à venir par tous ces subterfuges de bas aloi (pi'il
a mis en (rnvre auprès de la France électorale, M. Gnizot gémit en secret
de la situation où il se trouve, lui et ses collègues. De leur côté, mus par
la même pensée, M. de Broglie et M. Roycr-Collard. que leur situation
ne force pas à étaler une satisfaction orficielle, vont se plaignant tout liant
à leurs amis de l'empressement iiiliabile avec letiuel on use ce régime, qui
en est déjà venu, après (piaire ans d'existence, aux remèdes béroûiues
qui ont déterminé l'agonie de la restauration, à toutes les ruses, à toutes
les lionteiises manœuvres qui ont été vainement employées à prolonger
l'existence de la dernière royauté. C'cbt que, ponr de tels esprits, les ma-
jorités ne sont pas des signes infaillililcs de durée, pas plus qu'une grosse
fortune remise aux mains d'un dissipateur n'annonce qu'il éciiappera à sa
ruine.
La pensée qui occupe uniiiueinent la partie sérieuse du cabinet, celle
qui ne consent pas à vivre an jour le jour et à esquiver une difficulté par
une pirouette, c'est de ne jias gaspiller cette majorité qu'on vient de trou-
ver si à propos, et dont le vote complaisant est plutôt un acte de ebarité
qu'une marque de confiance. I.a fraction du cabinet (|ue nous désignoas
sent confusément qu'il y a beaucoup d'exigences futures et procbaine.»;
srius tous ces suffrages; elle voit (lue le pays a voulu en finir de la crainte
et de la peur, de ce système d'anxiété et d'effroi à l'aide <'iu(p;el on gou-
verne définis trois années, (pi'il a résolu celte fois tie s'en débarrasser sans
retour par une immense tiémonstration en faveur de ce pouvoir (jui se
montrait toujours tremblant jiour la France et pour lui-même, et que,
privé de ce grand levier, il faudra désormais au ministère un peu de sol-
licitude pour les intérêts généraux, un peu de francbise, un peu de capa-
cité, de génie même, et peul-ètie aussi un peu de probité, si l'on veut
rester en place. En conséquence ceux (pii pensent ainsi ont résolu , dit-on .
«le se débarrasser de quehpies-uns de leurs collègues.
REVUK. — amOMQlE. 12*
D'abord , il va sans ùiie que les eleclioas, loiiles miaislérielles (nielk'.*.
soient, ne conslitnent pas une approbation absolue de la conduite du mi-
nistère, et que les électeurs cpii ont envoyé aux chambres lesdoputés que,
par un éuange abus de mot, on nomme conslitutionncls, n'ont entendu
ratifier ni les marchés scandaleux, ni les pots-de-vin, ni les actes arbi-
traires, ni les abus, ni les désirdres de toute espèce qui ont été signalés
dans CCS derniers temps. Tôt ou tard viendra le jour d'ap'ircr tous ces
comptes scandaleux, el le ministre qui ne potnra les justifier, aura beau
lever les mains au ciel el s'écrier qu'il a sauvé la patrie, nous douions que
la chambre et les électeurs le suivent au Capitole ! Il serait donc plus pru-
dent i!e les apurer en famille, c'est-à-dire, grâce à la non-resi)oiisabi!ité
ministérielle établie par la charte- vérité, de pourvoir quekjucs collègues
d'une pairie ou d'une am'jassade, peiil-èlredecesdeux choses à la fois, et
do les renqdacer p.ir d'autres qui puissent venir, le fro.it kvé, se placer
à la lèle de celle majorité (]ui ne connail pas encore bien le nom do ses
chefs, Ilàtons-nous de dire que ce ne sont encore là que des bruits qui
courent, des projets qui transpirent à peine, et que se nun'murent
à l'oreille les esprits clairvoyans qui ont osé les concevoir. Te! qu'on fé-
licite et que l'on congratule comme l'unique auteur de la grande victoire
électorale, ne se doute pas que les mains qui prcscntla sieime , s'unissent
pour le repousser, et que, tout en louant son habile! é. ou blâme assez
ouverte nient les moyens >;u"clle emploie pour n'ussir.
• Quels moyens, en effet! On a conservé les paniplilets de la ligue et de
la fronde , les sales productions de la régence; mais ce serait une source
bien plus curieuse, et liien instriiclive poiu' l'historien futur du régime
actuel, que la collection des biografilnes scandaleuses el îles écrits diffa-
matoires lancés sur tous les points de la France contre les candidals lilu'-
laux, à l'occasion des d rnicres élections. En regard <!e celte volumineuse
collection, il serait bon de placer la !is!e i\e> coiicessions el des i'aveurs
faites ou promises pour soulenii- les can.iidats ministériels. On y \errail,
ici des ordres donné.s à (les régimens de cavalerie pour aller tenir garni-
.son dans une ville, coînmc il arriva poiu- l'élection de M. Ilumaun. à
.Scbelestadt, qu'on leurra de l'espoir de pussédei' lui régiment de dragons;
à Vendôme, et dans tout le pays où le A" régiincnl de hiis-ianis se munira
de ville en ville ponrallé lier parlonl kselecleuis. I.à,unailniinislrateurdes
pO!il.--e(-rliaussées promenait un pave magnifique à la ville, et Mortain eut
ain.si à se décider entre des pierres neuves el un mandataire usé. Ailleurs,
ce n'était ni de la cavalerie, ni des pavés, mais un pont ou une roule;
point de député ministériel, point de pont, ni de roule, on n'en faisait pas
mystère, el les letlres (hi minisire étaient expresses. En d'autres lieux, à
lui r,i \ I I m s m I \ M(».m>[:s.
I.jival par exein|tlf, la iioiniiialiDii miiiisU'rielU' cnlrainail une favoiir [)Iii.s
riiai<|iMnte. On coiiscnlail ;\ afdndtr deux pièces de eaiioii de ijiialre à
la n>mpa.;uie d'arliilerie île la f;anle iialinuale. Il est des romiiiiiiics ou
l'on pnuneltail niènie. ;\ ce prix, de iloiuier des fusils aux irardes na-
lionnux; niaisee n'elail là sans doute (|u'une [H'oniesse. A Valeiieieimes ,
iiu le nruiislt>re d.iuaiulail pour député ÎM. d'IIaubersaert, M. Tliiers s'é-
l;;it eiiijagc à envoyer en éciiange (rois étalons. A Béziers, pour obtenir
M. Viennel, on se contenlait de doiuier des dessins, des phllres et des
livres à la biltliotlièiiue, peul-élre les œuvies de M. Viennel! A Slrns-
Imhu!;, au moins l'appàl était [)lus t^rand. lue dépèelie léléjcra[»bit(ue,
iransniise la veille des élections, annonça (jue le ministre de rinlcrieiu
avait accordé 40,0(K> francs pour terminer les travaux de enrage de l'Ill,
depuis Strasbourg] isqu'à l'embouciuire du Uliin, afin que les bateaux à
vapeur pussent arriverde Cologne. En d'autres localités moins importantes,
on se borna à envoyer ou à promettre des statues, (luehjues fonds pour
l'instruclion publique, l'aulorisalion d'tlever une fontaine, ou d'abattre
quelques aibrts qui encombraient la voie publicjuc. On sait ce que
M. Tbiers avait promis pour sa [iropre nomiMalion aux électeurs du
cinquième arrondissement. C'est tout au pins si l'on peuttiire de l'élection
de M. Tbiors ce qne disait Vespasien du protluil net d'un certain impôt.
A ces causes, encore l)ien inaperçues d'imcbangement dans le cabinet,
se joint une (juestion particulière qui end)arrasse le mitiistère. On a beau-
coup traité de l'affaire d'Alger, dans le conseil , pendani celte semaine. On
se souvient , et nous avons déjà parlé d'une promesse verbale qui avait été
emportée par !M. de 'Jalleyrand , au sujet d'Alger, lors de son premier dé-
part pour son ambassade. M. de Talleyrand n'avait i);i emporter que la
promesse bien vague n'évacuer Alger, et cela, grâce à M. Mole , alois mi-
nistre des affaires étrangères. M. Mole, bornme calme et posé, qui
apporte a^ant tout dans les affaires le coup-d'œii d'une saine expérience,
ne s'était pas enflammé d'ardeur poiir une colonie si mal adiiiinistiéc jus-
qu'à ce jour, et à cbarg-' à la France, sans doute par le fait niêmii de celte
mauvaise administration. Cependant, M. Mole déclara qu'il donnerait sa
démission plutôt que de consentir à l'évacuation d'Alger, demandée for-
mellement par M. de Talleyrand, au nom de l'Angleterre. M. Mole se
fondait avec raison sur la défaveur qui rejaillirait pour le gouvernement
de l'abandon d'une conquête qu'il n'avait pas faite, et qui lui avait été
léguée par la restauration. « Si le ciel vous envoie quelques occasions
d'acquérir de la gloire militiiire, disait :\I. Mole, alors, alors seideiiieut,
vous pourrez songer à abandoiuier Alger; mais jusque-là il est impossible
d'y penser. Ce qui serait alors peut-être un acte de sagesse , ne serait aujour-
lŒVUi:. — (HRd.MOL'E.
ii>:;
d'Iiiii qu'une làdieh'. » Mais depuis ce leini)S, le gouveniement de juillet
s'est lellernent illustré à Lyon et à Paris, au cloître Saint- lM('ry, au pont
d' Arcole et dans la rue ïransnoiiaiii , qu'il se prétenil arrivé à ré[)oque que
lui montrait en perspective M. Mole. Il est donc fortement question d'a-
bandonner Alger. Toutefois, un gouvernement aussi habile que le nôtre
ne pouvait avouer l'abandon d'Alger, même en le commettant. Il a donc
fallu trouver un biais, une rouerie, et voici ce qui a été proposé au con-
seil, disent des persomies bien informées. Alger deviendrait une colonie
européenne, c'est-à-dire (|ue le pavillon anglais et celui des grandes
puissances llolteraieat sur la Casliauba, près du nôtre. Les frais de l'occu-
paiion seraient supportés par les puissances alliées ou associées , c'est-à-
diie que les troupes d'occupation seraient anglaises, allemandes et fran-
çaises. Le gouverneur de la colonie serait élu , à la majorité , par les
puissances, et l'on pense bien que ce n'est pas la France qui l'emporte-
rait. Enfin, nous ouvririons le port d'Alger à toutes les nations, c'est-à-
dire à l'Angleterre, qui navigue le plus stn* cette roule, et nous nous
aclieniinerions tout doucement à une transaction dans laquelle l'Angle-
terre resterait maîtresse de notre conquête, et agrandirait à nos dépens
ses élablissemens d'Afrique. Tel sera le premier résultat bien positif de la
quadruple alliance.
Il se peut (jue cette combinaison ne l'emporte pas; mais elle a été con
çue, et, si on n'ose pas la risquer, c'est uni(}uement parce qu'il a fallu s'a-
vouer, au milieu même du triomphe des élections, qu'on n'est ni assez
fort , ni assez stable pour supporter le fardeau d'imiiopularilé (jui s'at-
tacherait à celte mesure, et parce que pas un dos ministres n'a eu le cou-
rage lie se mettre au cou cette lourde pierre. Nous nous trompons : un
ministre, un seul, et on peut facilement se nommer, se trouvait assez
grand pour tenter cette entreprise, assez puissant pour la faire réussir,
assez éloquent et assez habile pour endéniontrer aux chambres l'avantage et
l'opportunité. Nous ne doutons pas en effet qu'il eût trouvé facilement des
Ilots de [)aroles à verser du haut tle la triÎDuue , pour prouver cjue nous ga-
gnerions de l'hiHuence, de l'argent et de la gloire , en abandonnant la
conquête de Charles X; mais ses collègues du ministère se sont montrés
peu disposés à le soutenir et à l'aider dans son dévouement excessif aux pro-
jets d'en hauL La (luestion a donc été reportée à quelques jours, et le pro-
jet de colonisation européenne \ a nuuii- ilans les cerveaux ministériels ,
avec le [trojet non moins embarrassant des forts détachés.
Le parti prudent du ministère ne se dispose pas à entrer aussi légèrt-
ment que le nnnistre dont nous parlons dans la session (\ui va s'ouvrir.
Celte session pourrait bien être semce de quelques embarras, et en prc-
'-<» KI.Mi; m s DU \ MONDKS.
parer iraiiliT.s|»l(isi,'i;iuilseiiCfirt'. l.,iC(»mliiit«Ml('iiii-li;ii(li(',(li'iiii-lialtiU;«lii
|KUli U'j;iliiiiis(i' est bien faite |iiMir l'aire iiaKrcqiicliiiics rcllcxioiis parmi
k's soutiens du pouvoir. Ce preiiiior pas fait dans l'esprit de r('|)0(pie el
*lai)s la disei|iliiie prouve déjà un •j:i:nn\ proi;rès dans ses idées. C'est
^raee à son intervention (|ue ()iiel(|uesnn( s des parties les plus i;ani!:re-
nées du cuieir ministériel ont été retranehées de la ('lianibre. M. Malinl ,
M. Madier-Monijau, el iiueiques autres éner;;mnî!nes sans talent omI ele
eciirlés par le eoiieoiirs du parti royaliste, «pii a presi|Me pai hmi vole pom
i\es eapaeilés. tandis que le ministère, (|ui est eonijiosé dlionnues de ta-
lent el d'esprit, on ne peut le nier, portait dans toutes les localités les
lioiiMues les plus nuls el les moins propresà remj)!ir leur mandat. De tous
les reviremens, de tous les ehani!;emens de roks que nous avons vus de-
puis plusieurs années, celui-ci n'esl ni le moins Irisle, ni le moins déplo-
rable. Des liomnies (pii, pendant (piinze ans, poussèrent en avant la res-
tauration avec une vivaeilc iimiiic, (|iii la démolirent en la montranl an
p:iys comme nn gouvernement ennemi des lumières et des pro!,nès, etcpie
toute amélioration sociale Faisait trembler, n'ont rien trouvé de mieux,
une fois parvenus eux-mêmes au pouvoir, que d'arrêter tout proférés, et
de faire aussi la gueire à tout ce (pii jturle la lumière à son fi ont. I,a res-
tauration voulait rétrograder, ceux-ei veulent r. sler slalionnaires; làelie
encore plus difficile que l'autre, ou du moins tout aussi impossible à ac-
complir, surtout aujourd'liui (jue les débris de la restauration eux-mêmes
marchent en avant, el, quels que soient leurs desseins d'aillein's, se jellent
en éclairenrs sur les routes. Ce fait est impoi tant. Il prouve que rien ne
peut |tlus s'accomplir aujourd'hui que par la popularité, el (jue le seul,
l'imique moyen de créer un jtouvoir, ou d'en détruire un autre, c'est de
servir la cause du progrès social. Mais le parti légitimiste ne s'en tiendra
pas, àce qu'il parait, à l'essai qu'il vienlde faire. Il lui a fallu trois années
pour lever la grande difliculté du serment j on assure qu'il se [)iépare déjà
à jouer un grand rôle dans les élections prochaines. On sait que ce parti
se compose surtout de grands piopriélaires. Des délégations seront faites
par eux à tous leurs parens, à tous ceux qui les approehent , afin de les
taire liu-iner dans les collèges. Telle i)ropriélé de la Provence, de la
Kranche-Comlé ou de la Normandie (pii a donné celle année un elecleur,
<n produira vingt dans les élections prochaines. Cette taclique est adroite
el profonde, et le ministère le plus roué, fûl-il présidé par M. 'J'hiers ,
aura beaucoup de peine à la contreminer.
En attendant, le petit noyau légitimiste (pii va fig(n"er dans la chambre,
offrira irois nuances i)ien dislinctes. La première est celle (jne repre-
.-^entent M. de P>alzac. l'ancien secrélaire-irénéial de M. de Marlignac,
IlEVUF.. — CllKONlQUE. I-"
M. Blin de Bourdon, l'annen préfet du Pas-de-Calais cl de l'Oise, qui
travaillas! fort en 182-i les élections dans ce dernier département, et
M. Jacquinot de Panqiehine, dont le nom se rattache aux plus tristes sou-
venirs qu'ait laisses la restauration; cette nuance est li plus active, la plus
envahissante des trois. Quehpies pas encore dans la route (pi'il poursuit,
et le ministère se trouvera au niveau du hanc oii siégeront ces nouveaux
membres; M. de Balzac pourra bien alors, sans trop d'elTorts, devenir
secrétaire-général de M. Thiers , M. Blin de Bourdon passer préfet , et
M. Jacquinot de Pampelune reprendre sa place de procureur-général,
qu'il remplirait aussi convenablement (|ue M. Persil et M. Martin ( du
Nord). Qu'a fait M. Jacifuinot de Pampelune que n'aient fait ou que ne
feront ces messieurs.' Il a vanté les cours prévolales comme M. Persil
vante les conseils de guerre; il a volé pour tous les projets ministériels
contre la liberté de la presse , comme ferait demain IM. IMartin , sMl y avait
lieu ; il a demandé que non-seulement les auteurs, mais les libraires et les
inqirimeurs fussent responsables, comme le demandent tous les gens du
roi de juillet; il a voulu que les prévenus arrêtés fussent i)rivés de toute
communication avec leurs avocats et leurs défenseurs, connue le procu-
reur-général près de la cour des pairs vient de Aiire pour jM. Marrast; il
s'est opposé constamment à ce que le jury fût investi de la connaissance
des délits de la presse; il s'est montré, toute sa vie, l'ennemi cruel de
toute liberté, de toute publicité; en vérité, c'est un homme qui manque
essentiellement à ce ministère.
l.e parti légitimiste, en qui l'on ne peut méconnaître quchpiefois des
iueurs de cet esprit de linesse et d'ironie qui caractérise les salons du
faubourg Saint-Germain, a tellement reconnu cette identité , qu'il s'est
hàlé d'expédier à la chand)re et M. de Balzac, et M. Blin de lîotirdon, et
surtout M. Jacquinot de Pampelune, avec la double mission de se rallier
au y)ouyoir , de le ruiner connue ils ont ruiné celui qu'ils servaient aulre-
tois avec tant de zèle , et aussi d'ouvrir la porte des affaires à leius amis,
qui porteront la sape dans l'intérieur de l'édifice. On peut [»révoir avec
(pieUiue certitude (|ue cette nuance de l'opposition royaliste votera sou-
vent avec le ministère : non pas (|u'elle se |)ropose absolument d'aller à
lui, mais parce qu'infailliblement le ministère se rapprochera d'elle par
la seule force des choses.
M. Berryer et ses amis, peu niMobroux à la cbandire, mais énergiques
et éloquens, hâteront ce moment i>ar la vivacité et la nature de leur op-
position. Ceux-là représentent le parti légitimiste que se refuse à repré-
senter légalement I\I. de Chateaubriand ; celin qui n'a conserve- de l'ancien
régime (fue ses affections personnelles, et ipii ne prétend t:(Kivcrner
1^ UKVLi; in s inxx mo.mh;s.
• (n'eii ciriiiil mic iiniiuiicliio plus |itt|(iil,iir<' , iinii |»ii«, sniloiiioiil (|iic l,i
royaiilc riloyciiiic , mais ciicoïc (|iic la i(|>iil»li(|ii('. Ct-llc ii((i|»if n'esl
piMil-«lre pas iraliNablo, mais elle osl i;i'iuireiise , t'U-ll»- porU'ia (pu;l(|ues
Irtiits. La niiamc tpii la conriio se troiivcia souvent sm le tenaiiid»' l'op-
posilion, fdmmt' elle s"esi Intiivee pies trello dans les tleelions; des elforls
rominuiis tpii seront fails dans un but diffcienl soiliionl (pieUpieluis des
lésnltats niiles. Celte fusion momentanée sera toujours dans rintérèt des
améliorai ions, et le pouvoir, comprimé (|n'il sera par ces deux ()p[H)silions,
dépassé, assailli de réclamations et de nécessites de tout jjjenre, se verra
un jom- forcé de s'unir ouvertement au parti rétrograde ou de passer dans
iesiaiigs du parti national. Dans tous les cas, il lui faudra mellrefinàce
système de rouerie ipii consiste à aminh-r les jjartis les uns contre les
autres, à pèclier en eau tro(d)Ie, elàs'eni^raisser à la laveur des haines et
lies «liscordes qu'il entretient.
La troisième nuance légitimiste de la chambre, (ju'on pourrait nommer
la seconde, et que représentent M. de Lamartine et quehiues autres, a pris
|»our bannière les améliorations matérielles ; mais il se pourrait que ce
ne lût là qu'une bannière : [leul-èlre un jour sera-t-elle appelée à jouer
le rôle du parti .\gier, en faveur d'une des tractions légitimistes (jue nous
venons d'indi(]uer. Par une singularité reniarquable, M. Agier, élu à
Parihenay, figurera peut-être dans ce parti.
L opposition libérale se divise aussi en plusieurs niKincesbien marquées,
ipii répondent assez fidèlement à celles que nous avons montrées. Nous
les esquisserons plus lard, ainsi que l'ensemble de la nouvelle chambre.
On verra ([u'elle n'esl pas aussi complèlemenl dévolue au pouvoir qu'on
pourrait le penser, el que rien n'élail plus sensé que l'anxiété du hauL et
suprême personnage, qui, loin de partager la joie de ses partisans, s'é-
criait le 22 juin , avec douleur : « Je répondrais d'un règne de vingt ans , si
j'avais eu seulement quinze jours de plus pour travailler les élections! »
-Mais ces quinze jours ont manqué , et à cette habileté à laquelle nous ren-
dons hommage, se joindrait celle de M. de Villèle, qu'on ne pourrait se
refuser encore bien long-tcinps à éluder des promesses que la nation
s'apprête à réclamer avec une énergie qui n'admettra ni détours ni ruses.
Nous ne parlerons point de la chaujbre des pairs qui ne ciiange pas,
et qui ne s:; recrute que des fruits pourris tombés de l'arbre ministériel,
vastes et silencieuses gémonies forméesde tous les cadavres des centres, res-
tés sur les champs de bataille parlementaires. Mais si la chambre des pairs
ne donne pas signe de vie, en revanche la cour des pairs fait beaucoup
parler d'elle. C'est un curieux spectacle qu'offre celui de cette chambre
ardente, de ce Iribtmal étoile, au milieu du repos, de la paix et de l'in-
RKVUE. — (HRO.MQUK. 429
différence générale, que celle passion de recherches iniililes, nous le pen-
sons, ([ne ces rigueurs d'un aulre temps, que ces arrestations, ces incar-
cérations légèremenl ordonnées, plus légèrement révoquées, que ce luxe de
police, ce faste d'arbitraire, dont le corps arislocrati(|ue couvre la France
au nom de l'ordre et de la hherlé. Quoi! plusieurs milliers d'individus
languissent dans les [irisons, les uns depuis plusieurs mois, les autres (ie-
puis plusieurs semaines , un grand nombre sans avoir été interrogés ,
d'aulres sous le poids de simples préventions , et cela dans un temps où
l'esprit de calme et de tranquillité est si grand, qu'on n'a pas même assez
de mouvement dans les idées pour se livrer à l'indignation (pie causent
ces mesures. Il a fallu qu'un journal de Saint-iVtersbourg se chargeât de
celte tâche. La Gazette Impériale fait remarquer que la révolution qui a
éclaté dans les rues de la capitale à la mort d'Alexandre n'a pas autant
encombré les prisons russes que le sont les prisons de Paris et de Lyon ,
par suite des affaires d'avril , et elle demande si c'est bien la peine de faire
lant de bruit du régime consliliitionnel et de la liberl'' qui produisent de
tels résultats. Pour notre part, nous renonçons à répondre. Nous parlions
toul-à-riieure du parti de la restauration qui était appelé à rentier aux
affaires; mais c'est ici la restauration en masse qui lient la hache levée
sur le cou de la révolution. Ce sont les divers ministères de Louis XVIIl
et de Charles X qui jugent les fauteurs des troubles de juillet 1850. les
coupables écrivains opfiosés à M. de Polignac, les criminels signataires de
la protestation. Conunent explicpier autrement la rigueur inouie du secret
appliquée à M. Guinard , les horribles Iraitemens exercés contre tant
d'autres? Il y a peu de jours, l'avocat de M. Marrast a vainement inter-
cédé auprès de la commission de la chambre des pairs, pour conférer avec
lui sur ses intérêts privés. Une lettre de change de 2000 fr., tirée par
M. Marrast , pour ses besoins journaliers, cruellement augmentés par sa
détention, a été protestée parce que la conunission refusait l'aulorisalion
de lever les scellés apposés sur une sonusie pareille trouvée chez j\l. Mar-
rast. Je vous le demande, (pi'eùt fait de mieux en son temp< IM. .lacquinot
de Pampekme ?
Au reste, quoique lentement, l'inslrnclion se poursuit. On nousditqu'il
n'a pas été possible de rattacher les arrestations de Lunéville et de JNancy,
aux affaires de Paris et de Lyon , et bien difficile de lier ces deux dernières
l'une à l'autre. Il est beaucoup question d'embauchage. Il paraît certain
(pi'un ;issez grand nombre de sous-officiers de cavalerie, en garnison à
Lunéville, s'étaient donné rendez-vous le soir sur une promenade , pour
aviser aux moyens de faire monter à cheval le régiment sans ordres , et
qu'une Mlle publi(jue qui rôdait à «[uelques pas de là, alla dénoncer ce pro-
I"0 r.i VI i: i>i,s Di i \ M(iM>r.s.
jel aux aulorilt's. V Saiiil-Cyr, '.i pas imiivc linces (rcniliniirliair»'.
(lit-nii; (li\-ii(Mir inallitMireiix jciiiu's i^ons ilr (tMc l'ctilo, (iclciiiis i|iicl)|iic
(oinps à r Alibaye, oui clt- oiivoycs comiiic soldais dans les n ^^imciis de
liiTiic, iiu'siin' (lui ne servira (Hi'à les aiirrir et à repaiidie de iKtiiveaiix
feiinensdaiis l'aiinée, tandis qn'inie eondiiile palernclle liien |)ennise, cl
loule liaeée à l'égard de ces enfaiis, les eût ramenés à coup sûr. Le vérilalilc
embauchage à liiisoumission, celui (|ui s'exerce chaque jour ouvertement,
et dans l'armée el dans le peui)le , c'est le pouvoir qui le pralicpie par ses
actes toujours malheureux elrévollans, soit (pi'il se livre à la rigueiu- i»u
à de lâches faiblesses.
L'iirrivce de don Carlos en Anulelerre, le départ de don i\lii,'uel, el la
publication du traité de la (juadruple alliance, ont beaucoup ému la vieille
diplomatie. On a surloul blâmé le mot chasse, introduit pour la première
fois dans le langage diplomatique, qui parait destiné à subir la même ré-
volution (|ue le langage poéticpie, et à nommer désormais les choses par
leur nom. Ce traité, auquel on se plaît à attribuer peu d'imjtortance^ena
une réelle, et ses résultats sont déjà fort grands pour le Portugal el pour
l'Espagne, qu'il a débarrassés de deux prélendans. Il parait (pie don Pe-
dro, (pii n'a pas perdu un seul instant de vue le tr(}ne du lÎK'sil, et qui
songe plus (jue jamais à y remonter depuis qu'il a reconnu cond)ien sa
situation personnelle est précai.e à Lisbonne, enrôle en ce moment pour
une expédition. Des bureaux d'enr(jlement secret ont été ouverts à Paris
par les soins d'un personnage qui tient de fort près au gouverneur du jeune
Pedro II, et des négociations ont été entamées avec le ministère français
pour libérer les navires portugais qui se trouvent à Brest, et (jui ont été
capturés sur don Miguel. Mais ces bàtimens sont le gage de l'indeumilé
fixée et due par le gouvernement portugais à la famille du malheureux
Sauvinet, incarcéré et ruiné par don Miguel, et le ministre qui livrerait
ce gage sans qu'il ait été libéré s'exposerait aux conséquences d'une grave
responsabilité devant les chambres et devant l'opinion. A cette ép0(|ue de
pols-de-vin et de marchés, le ministère ne saurait être trop circonspect
dans les démarches de ce genre (|u'il sera tenté de faire.
On s'occupe encore de l'embarquement mystérieux qui s'est effectué à
Brest, et sur lequel le ministère sera bien forcé de s'expliquer. On assure
que cet embar(juement forcé de trois personnages inconnus ne se rattache
pas à une affaire politique, mais à une intrigue du château. On dit en
outre que le principal |)ersonnage, celui qui a fait le plus de résistance au
moment de l'embaniuement , n'est pas une femme . comme on l'avait cru ,
mais un homme, un honune très obscur d'ailleurs, qui aurait porté ses
vues trop haut . et qu'on a jugé à propos de punir à la manière de Louis XIY
nEvuK. — r.nuoNiQL'E. 151
envers le M;iS(iiie de l"er. Or, comme ce n'est pas sons ce rapport (pi'il
est permis au gouvernement actuel de se rapproclier de la glorieuse mo-
narchie du grand roi , le ministère fera Itieii d'( claircir cette affaire devant
le |)iil)lic, avant (pie ces conjectures prennent plus de consistance.
Les élections nous ont éloignés pendant (|iK'ltpie temps des théâtres,
mais non |)as le |»ul)lic, (pii se porte avec emprt'ssenicnt à l'extrémité des
boulevards, pour voir le fameux acteur Frederick, dans la Robert
Mdcmir. comédie d'une bouffonnerie et d'ime verve sans exemple.
()m court aussi au théâtre des Variétés, où un mauvais vaudeville,
composé par vingt ou trente auteurs, et intitulé Tour de Babel, attire
la foule. C'est que dans ce mauvais vaudeville se trouve une joyeuse
parodie où le Coustitidionnel est mis en scène avec ses nombreux <lés-
abontiés. Cette plaisante satire contre le ConsHhdionnel a été jugée très
diversement; les uns en rient, les autres la blâment et en rient aussi;
([uant à nous, cette attaque nous semble dans le droit commun.
Le ConsiUitiionnel a de nombreuses plumes et de longues colonnes pour
se défendre. Qu'il oppose le bon sens à l'esprit, le talent à l'ironie, et le
l)id»lic, qui est excellent juge, lui donnera gain de cause; mais il paraît,
que le Conslihiiinnnel est en pénurie de ces moyens-là, car il a [iréféré
les moyens de police et de censme (ju'il avait déjà employés sous Char-
les X, quand il atlressa une pétition à ce monarque si lettré pour le sup-
plier de sévir contre le romantisme. Le vieux roi de France se montra
plus spirituel (]ue le vieux monarque des journaux; de ces deux caducités
ce fut la moins arriérée, la moins absolue, la moins entichée des vieilles
choses. Charles X répondit qu'en fait de littérature dramatique il n'avait
que sa place au parterre, et le ConsiUuiionnel fut réduit à accepter le
filcheux régime de liberté qui depuis (pùn/e ans donnait trente mille li-
vres de rentes à chacun île ses actionnaires. Cette fois, le Constiluliounrl
s'est montré plus avisé, il s'est dit avec raison que la liberté était bien [dus
facile à conqirimer aujourd'hui que sous Charles X , et il est venu trouver
iM. Thiers, qui est de trop haute naissance pour se contenter d'une simple
place au parterre. Le directeur des Variétés a été mandé près du ministre
et rudement admonesté. On lui a dit en pro[»res termes ()u'on n'était pas
virlorievx dans les élections pour se laisser baffouer soi et ses amis
les constitutionnels, et on lui a intimé l'ordre de châtrer la scène en
question, sous peine de voir fermer son théâtre. Charles X n'en eût pas
fait autant. Il est vrai que Charles X, le despote, n'était pas un ancien
rédacteur du (JmslituiUmnel.
— Notre iirochaine chronique renfermera une revue d'un grand uom-
bie de livres nouveaux dont le défaut d'espace a retardé l'examen.
I.VJ ni:vLE i)Ks Di.i X mondes.
L'KSP.VOE, SOUVENIRS I)K »S2."> KT 1)1. 4833 CtC. (I). M. A(lol|»ll(' dr
Hoiirgoiiii; ayaiil fail la puerre parili(|ue el lé^ilime de 1823 »■! l'annoc
dernière une i»ronicnade d'aurrcnienl en U)s|iaiçne , a cslinK: (|ih' , \ii la
.situation on se trouve cette conlrée, il ne pouvait convcnalticincril nous
priver (lo.s souvenirs qu'il a recueillis sur tllc eu sa double qualité de mili-
taire el de \oyaifeur.
Crest chose toute simple (pie M. Adol|»lic de Bour;?oing, qui a cueilli
sa part des lauriers que moissonnèrent les vainciueurs du Troradero ,
s'exalte et se ravisse lui-même à nous conter les moindres de leurs faiLs
d'armes dans la Péninsule. Ainsi, ne croyez pas, je vous prie, qu'il
veuille rire et s'amuser qnaml il compare aux guerriers d'Ossian le prince
généralissime et son étal-major assistant au passai^e de la Bi<!(isf;oa, à demi
voilés par les vapeurs humides de la rivière el de Taiihe naissante.
« La cavalerie était à cheval, s'écrie M.Adolphe deBourgoinj^, — et nul,
par parenthèse, ne s'avisera de lui contester l'exactitude de ce détail; la
cavalerie était donc à cheval ; le soleil commençait à ftaraîlre et réfléciiis-
sait ses premiers rayons rougeàtres dans les plaques de cuivre des bonnets
d'ours des vieux soldats;.... c'était noble, c'était grand. »
"V^ous voyez que l'auteur a su élever son style au niveau des exploits
qu'il raconte. Je vous parle de son style, parce (pi'en vérité. je ne .saurais
aulremeiit que vous dire à propos de son livre. II n'y faut en effet chercher
ni faits nouveaux, ni révélations piquantes, ni observation, ni pensée.
M. Adolphe de Bourgoing n'y a voulu lui-même évidemment rien mettre
de tout cela.
Je présume qu'à la lecture de quelque.s-uns des cheft-d'œuvre des
acrobates les plus distingués de notre prose nouvelle, se sentant sou-
dainement épris d'un violent amour pour l'expression chatoyante et le
mot bondissant , il n'aura pu résister au désir de danser aussi sur la phra.se
tendue. De cette émulation seront résultés ces Souvenirs d'Espagne dans
lesquels un mépris surhumain de la langue a trouvé moyen de .s'allier à
une allure lyrique tout-à-fait divertissante.
Nous ne blâmons pas assurément un militaire d'employer ainsi ses
loisirs; mais de pareils essais, plus utiles encore aux délassemens de leur
auteur (ju'aux joui.ssances du j)ublic, gagneraient peut-être infiniment à
rester en portefeuille.
(i) I vol. in-S", chez Dtifart, libraire, rue du Bac.
F. BULOZ.
jNOUVELJ.ES LETTRES
SUK
L'HISTOIRE DE FRANCE
î5chif6 ^u ôiïihîu' 6ih*lr.
TROISIEME LETTRE.'
HISTOIRi: DE MEROWIC, FILS DU ROI HILPKRIK. — LES ASILES
RELIGIEUX. — GO.\THRAM\-BOSE.
fo7G — 5T8.)
Depuis le dépari du roi Sifjhebert, Brunehilde, restée seule à
Paris, avait vu chaque jour (grandir ses espérances ambitieuses;
elle se croyait reine de JN'eustrie et déjà maîtresse du sort de ses
ennemis, lorsqu'elle apprit la mort de Sigîiebert, événement qui
de la plus haute fortune la faisait tomber tout à coup dans un dan-
ger extrême et imminent. Ililperik , victorieux par un fratricide ,
s'avançait vers Paris pour s'emparer de la famille et des tiésors
de son frère. Non-seulenvnt tous les Neustriens revenaient à lui
(r) Voir la livraison du i5 décembre r833.
TOME lir. — 15 JUILLET ^854'. 9
\7A nr.virK. i>Ks i>ir\ .\i(ini)Ks.
n;iii> (•\< < plidii . m;iis 1rs |iriin i[);m\ des AiiNir;isH'iis (••iimiciUMici;!
;i tfrc {j;i{;iu's , «l , >•' rriidaiil sur son pass;i{[i' , ils lui juraiciil lidé-
liic, soit [toui- obtcuir en l'clour des terres dti fisc, soit pour s'as-
suiri une |iidlr( lion d;u)s le dc'sordrc" (|ui menarail leur pays. I ii
st'ijjiieur. iioininedodin ou (io(le^vill , ri-cul , poui' prix de sa dél'ee-
liiiii . dr jjrandsdttinaiues dans le voisiuajfe de Soissons; cl le {jai-
di( M de l'anneau ro\;d ou du {jrand seeau (l'Auslrasie, le nl'eicn-
daire Sij; ou Sigoald, donna le nièuie exemple, qui fut suivi par
li(;ii]((iii|i d'aulres (I).
AtUTee par son niailieni' et par ces Irisles nouvelles, Tîru-
neliildc ne savait que n'soudre, et ne pouvait se liera personne; le
vieux palais iniperial qu'elle occupait au bord de la Seine était
devenu une prison pour elle et pour ses trois cnfans; quoiqu'elle
ri'v fut pas «{ardeeà vue, elle n'osait en sortir et re|)ren(jre le clie-
III in de l'Austrasie, de peur d'Otie arrêtée ou trahie dans sa fuite,
et d'afjjjraver encore une situation déjà si périlleuse (2). Convain-
cue de l'impossibilité de fuir avec sa famille et ses bagajjes, elle
con(;ut l'idt'C de sauver au moins son fils, (jui, tout enfant qu'il
étiiit, faisait trop d'ombrage à l'ambition de IJilpeiik pour que sa
vie fût épargnée. L'évasion du jeune Ilildebert fut préparée dans
le plus grand secret par le seul ami dévoué qui resuU à sa mère;
c'était le duc Gondoltald , le même qui, deux ans auparavant, avait
si mal défendu le Poitou contre l'invasion des Neustriens. L'enfant,
j)Iacé dans un grand panier qui servait aux provisions de la mai-
son , fut descendu par une fenêtre et transporté de nuit hors de
la ville. Gondobald , ou, selon d'autres récits, un homme moins
capable (pie lui d'inspirer des soupçons , un simple serviteur,
(i) Godinus auteni, qui à sorte Sigiberli se ad Chilpericiim Iranslulerat , cl
miiUis ab eo muneribus locuj)letalus est... Villas veio quas ei rex à fisco in Ici ri
torio suessionico indiilserat... Greg^. Turon. Hisl., lib. V; apiid Script, reriim fraiicic,
tom. II, pag. 233. — Siggo qiiooiif refercndarius , qui anniiliini re<;i.s SigiIxTti
teniierat, et al) Chilperico rege provocatus erat... Multi autem et alii de his qui se
de regno Sigiberti ad Cliilpericum tradidorant... Ihlci, pag. 2'54. — 5/^ est un dimi-
nutif familier.
(2) Igitur, interempto Sigiberto rege, Bninichildis regina cum fdiis Parisius lesi-
debat. Quod factum cùm ad eam perlaluni fuisset, et, contuibata dolore et lurlii,
quid ageret ignoraret... Cieg. Turon. Hist., lib. V, pag. 233.
tv^^ii-^"^
NOUVEI.I.KS I.ETiniiS SL'K l'ilISTOIIlK 1)K IIS VNCi:, 1 5o
vovof^ca seul avec le lils du roi Sijjlicberl, et le conduisit à Metz, au
{jranti elonncnient et à la {jrande joie des Austrasiens. Son arrivée
inattendue clian.jjea la face du pays; la défection cessa, et les Franks
orientaux s'empressèrent de relever leur royauté nationale. Il y
eut à Metz une .jji-ande assemblée des seigneurs et des guerriers
de l'Austrasie; llildcbcrt II, à peine âgé de cinq ans, y fut pro-
c^lamé roi , et un conseil choisi parmi les grands et les évèques prit
le gouvernement en son nom (1).
A cette nouvelle (|ui lui enlevait toute espérance de réunir sans
guerre à son royaume le royaume de son frère, Ililperik, furieux
de voir échouer le projet qui lui était le plus cher, fit diligence
pour arriver à Paris et s'assurer au moins de la personne et des
trcisors de Brunehilde (2), La veuve du roi Sighebert se trouva
bientôt en présence de son mortel ennemi , sans autre protection
(jue sa beauté, ses larmes et sa coquetterie féminine. Elle avait à
peine vingt-huit ans; et quelles que fussent à son égard les inten-
tions haineuses du mari de Fredegonde , peut-être la grâce de ses
manières, cette grâce que les contemporains ont vantée, eùt-elle
fait sur lui une certaine impression, si d'autres charmes, ceux du
l'iehe trésor dont la renommée parlait aussi , ne l'avaient d'avance
préoccupé. 3Iais l'un des fils du roi de Neustrie, qui accompa-
gnaient leur père, Merowig, le plus âgé des deux, fut vivement
touché à la vue de celte fennne si attiayante et si malheureuse ,
et ses regards de pitié et d'admiration n'échappèrent pas à Bru-
nehilde.
Soit que la sympathie du jeune homme fût pour la reine pri-
sonnière une consolation , soit qu'avec le coup-d'œil d'une fennne
habile en intrigues elle y entrevît un moyen de salut , eil(,' cni-
(i) Gondobaldiis diix adprchensum Childcberturn (iliiim cjiis parviiluni furtim
abstulit : ereplimiqiic ab imiiiiiicnti morte, coUcctisque geulibus super quas paler
ejtis regnum temierat, rcgeni instiluit, vix lustro œtalis uiio jàm peracto. Creg.
Tnion. Hist., lib. V, pag. 233. — Sed factione Gondoaldi ducis, Childebcrtiis in
perâ positiis, per fenestram à piiero acceptus est, et ipse puer singuliis cum Mettis
exhibuit. Fredegarii bist. Francor. epitom.; apiid Script, rerum francir., loin. Il ,
pag. 407.
(2; (^hiipericus rcx Parisiiis venit, adpri'hcnsamqiie Rrimicbildeiu... thesauros-
(jne ejus qiios Parisius delulcrat, al)slulil. Gieg. J'uion. Hist., lib. V, pag. 233.
î).
irH» iM.vi i: i>i;s m i \ mondks.
|)l»>\.i i(»iii (('(iiiillriiNaii d'adresse à (lai 1er celle passion iiaissaiile,
(|iii dcvii:! |H\'S(|iraiissilùl de ramoiir le plus aveii;;le e( le plus
»iiip(tr[e. Mil sy abaiidimnj'.m, Merowijy allait devenir l'ennenii de
sa |)r(ipri' laniille, riiisliiinienl d'une haine iniplacahle eonlre son
père cl cDnlie Unis K-s siens. Peui-ètie ne se l'ondait-il pas bien
compte de ce (|u'il y aurait de criininel et de danj-ereux pour lui
dans cott(^ situation violente; peut-être, prévoyant tout, s'ohstina-
l-il, eu dépit du danjfci- el de sa conscience, à suivre sa volonté e»
son penchant. Ouoi <|u'il en soit, et <|uelle <pie l'ùl Tassiduitc' de
Merovvijî auprès de la veuve de son oncle, llil[)erik ne s'aperçut
de rien , tout occupé qu'il était à l'aire compter et inventorier les
sacs d'or et d'arfjent, les coffres de joyaux et les ballots d'étoffes
précieuses (1). Il se trouva que leur nombre allait au-delà de ses
espérances, et cette heui'cuse découverte, inlkiant tout à coup sur
son humeur, le rendit plus doux et plus clément envers sa prison-
nière. Au lieu de tirer une vengeance cruelle du mal qu'elle avait
voulu lui faire , il se contenta de la punir par un simple exil , el
lui abandonna même, avec une sorte de courtoisie, une petite por-
tion du trésor dont il venait de la dépouiller. Jîrunchilde, traitée
plus humainement qu'elle-ujéme n'eût osé l'espéier en consultant
son propre cœur, partit sous escorte pour la ville de Rouen (jiii
lui était assignée comme lieu d'exil; la seule épreuve vraiment
douloureuse ([u'elle eut à subir après tant de crainte, fut de se
voir séparée de ses deux filles, Ingoude et Chlodoswinde , que
le roi llilpcrik, on ne sait jwurquoi, fit conduii'c et garder à
Meaux (2).
Ce départ laissa le jeune Merowig tourmenté d'un chagiin d'au-
tant plus vif qu'il n'osait le confier à personne ; il suivit son père
au palais de Draine, séjour assez triste pour lui , el (jui maintenant
surtout devait lui paraître insuppoitable. Fredegonde nourrissait
contre les enfans de son mari une haine de belle-mère, qui , à dé-
faut de tout autre exemple, aurait pu devenir proverbiale. Tout
ce que leur père avait pour eux de tendresse ou de complaisance
(i) Gregorii Tiiion. Hisl., lib. V, pag. 245.
(a) Brunichildcm ,'ipiul Rolhoniagensem civilalem in exilium trusit... Filias
vero ejus Meldis urbe teneri piœcepil. Ihid. , pag. 2 33.
,. ^ôYa^x
NOUVELLES LETTRES SLF. l'uLSTOIRE DI: FilA.NtE. 157
oxcitait sa jalousie et son dépit. Elle désirait leur mort ; el celle de
Theodebert, tué l'année précédente, lui avait causé une grande
joie (1). Merowi}», comme chef ruliir de la l'amille, était mainle-
nanl le principal ol)jel de son aversion et des persécutions sans
nombre qu'elle avait l'art de susciter contre ceux qu'elle baissait.
Le jeune prince; aurait voulu (|uiltei" Bi'aine et aller retrouver à
Rouen celle dont les rejfards el peut-être les paroles lui avaient
tait croire (pi'elle l'aimait; mais il n'avait ni moyens ni [)rétexl(>
|)Our tenter sûrement ce voyajje. Son père lui-mèu)e , sans se dou-
ter de ce qu'il faisait, lui en fournil bientôt l'occasion.
llilperik, peu fertile en projets nouveaux, mais d'une tenacile
imperturbable pour ceux (|u'il avait une fois résolus, après avoir
regk' de son mieux les affaires de la Neustrie, songea à faire iui.î
<|uatrièmc teniaiive sur les villes (|ui avaient été le sujet d'ui-.c
guerre de cinq années entre son frère et lui. (k's villes, leprises
par les généraux austrasiens un peu avant la mort de Sigliebert,
venaient toutes de reconnaître l'autorilé de son (ils, à l'exception
de Tours, dont les Iiabitans, séduits par les manœuvi'es de leur
ancien comte, Leudasle, (îauîuis d'origine et partisan dévoué du
loi llilperik, avaient prêté sermenl à ce roi. 11 s'agissait donc d'en-
treprendre encore une fois cette campagne si souvent reconnnen-
cée contre Poitiers, Limoges, Calioi-s ellîordeaux. Entre les deux
(ils (|ui lui restaient depuis la mort de Theodebert, llilperik choisit ,
poui- commander la nouvelle exp('dition, celui qui ne s'était pas
encore fait battre : c'était Merowig, Son p'Jre lui confia une petite
armée, et lui ordonna de {)rendrc, à sa tète, le chemin du i*oi-
tou(i2).
Cette direction n'était pas celle que le jeiaie homme aurait sui-
vie de préférence, s'il eût él<' libre de marcher à sa fantaisie ; < ar
il avait dans le c(eur une tout autre passioii <jue celle de la gloire
et des combats. En cheminant à petites journées vers le cours de
la Loire avccsescavalieiietvSes|)iétons, il pensait à Biunehilde, cl
(i) Eôquod (;iiii(I(lirunHui-< l'iedei^iinclis regiiiiv ncniili.s aniicitiis poliicliu' |iici
inlc-rreclioiie Theodoberli. Crrf^\ Tiirofi ■ Mi^t., lil). V, pii;^. 2|6.
(a) Chilpcriciis \cvn rilniiii siimii Mcro\f:clium cum cxerrilu l'iclavii, ilirigil.
/'•iJ., p.'ij;. îi"?.
ir»S lu'.vn iti;s Di.i \ M»»M>i'.s.
lij;itll;iil .le lie |);is se IruiiNcr Mir mic roule (|iii |»iil :iii iikhiis le
r;i|»|)r(»(li('r (rdlc. < '.cite idée roccnpanl sans (•esse lui lit Idcmùl
iM'iilrc tloviii' rdlijcl (Irsoii V(iya{;<' <i hi missicjndoiil il clailcliai-fn'.
Parvfiiii a l'ours, au lieu (iiiiic Niin|>l(' halle, il lil dans celle \ill(;
un s»'j()iii- (le plus d'une seniaiiu', pri'lexlant le desii' de celt'lHUir
iivs tV'tcs de Pâques à la hasili(|ue de Saint-Martin (I). Durant ce
lenips de lepos, il s'occupait, non do piéparer à loisii' son i)lan de
canipajjne, mais d'ananjjer des projets d'évasion, et de se coni-
poseï-, pai" tous les moyens possibles , avec des objets de grand
prix et d'un volume peu considc-rable , un ir('Sor facile à ti-ans[)or-
ter. Pendant que ses soldats couraient les environs de la ville, pil-
lant et ravageant tout, il rançonna jusqu'au dernier écu l'ami de
son père, le comte Leudaste, qui l'avait accueilli dans sa maison
avec toutes sortes de respects (!2), Après avoir dc-pouillé celle mai-
sou de ce qu'elle renfermait de plus précieux , se trouvant maître
d'une somme suffisante pour l'exécution de ses desseins, il sortit
de Tours, feignant d'aller voir sa mère qui était religieuse au
Mans depuis que Hilperik l'avait répudiée pour épouser Frede-
gonde. Mais au lieu d'accomplir ce devoir filial et de rejoindre
ensuite son armée, il passa outre et prit la route de Rouen par
Chartres et par Evreux (5).
Soit que Brunehilde s'attendît à un pareil témoignage d'affec-
tion , soit que l'arrivée du Hls de Hilperik fût pour elle une cause
de surprise, elle en eut tant de joie, et l'amour entre eux alla si
vite, qu'au bout de queUiues jours la veuve de Sighebert avait en-
tièrement oul)lié son mari et consentait à épouser Merowig (4).
Le degré d'affinité rangeait ce mariage dans la classe des unions
(i) At ille, relictà ordiiialione pafris, Tiironis venit, i!)k[ne et dies sancfos
Paschœ teauit. Greg. Turun. Hist., lib. V, pag. 233.
(a) Multùm enim regionem illani exercitiis ejus vastavit. Ib'ul., — Advcnicnte
autem Tiironis Merovecho, omnes res ejus ( Merovechus ) usqueqiiàque diripuit.
Ibid. pag. 261.
(3) Ipse vero simulans ad inatrem suam ire velle , PioUiomagun» peliit. Ibid. ,
pag. 233.
(4) Et ibi Briinichiidi regina? conjungitur, eamque sibi ia inatrimonio sociavit.
Ibid.
NOUVELLES LETTRES bUIÎ LillSTOMïE DE I « A.NCE. 151)
pi'uliilji'L's par les lois de re.j]iise ; el bien cjiie le sciupule relij;ieii\
eùl peu de prise sur la eonscienee des deux amans, ils ris(|Haieiil
de se voir eontiaries dans leur désir, faute de trouver un prêtre
qui voulût exereer son ministère en violation des règles eanoni-
((ues. L't'jjlise métropolitaine de Rouen avait alors pour évèque
Pra'textatus, Gaulois d'ori{]ine , (jui , par une sin{;ulière rencontre,
était le parrain de 3Iero\vij> , et qui, en vertu de cette paternité spi-
lituelle, conservait pour lui, depuis le jour de son baptême, une
véritable tendresse de père (1). Cet lionnne, d'un cœur facile et
d'un espi'it faible, ne put résister aux vives instances et peut-être
aux emportemens fougueux du jeune prince qu'il appelait son
lils, et, malgré les devoirs desonordre, il se laissa entraîner àbénir-
le mariage du neveu avec la veuve de l'oncle. Dans ce déclin de la
Gaule vers la baibarie, l'impatience et l'oubli de toute règle étaient la
maladie du siècle; et pour tous les esprits, même les pluséclaii'és, la
fantaisie individuelle ou l'inspiration du moment tendait à remplacer
l'ordre et la loi. Les indigènes suivaient trop bien en cela l'exernpKî
des con(ju(;rans germains, et la mollesse des uns concourait au
même but que la brutalité des autres. Obéissant en aveugle à un
mouvement de sympathie , Prsetextatus célébra secrètement la
messe du mariage pour Merowig et Brunehilde , et tenant, selon
les rites del'épotiuc, la main de chacun des deux époux, il prononça
les formules sacramentelles de la bénédiction conjugale, acte de
condescendance qui devait un jour lui coàtei' la vie, et dont les
suites ne furent pas moins fatales au jeune imprudent qui le lui
avait arraché (2).
llilperilv se trouvait à Paris, plein d'espérance pour le succès
de l'expf'dition d'Aquitaine, lorsqu'il reçut l'étrange nouvelle de
la fuite et du mai-iage de son fils. Au violent accès de colère qu'il
éprouva se joigMiaienl des soupçons de tiahison et la crainte d'un
complot ourdi contre sa personne et son pouvoir. Alin de le dé-
(i) riopriiuii mihi esse videbatur, quotl filio meo Meiovecho erat, quein de
lavacro regeueralionis excepi. Creg;. Tuioii. Hisl., lib. V, pag. 246.
(2) « Quid libi visuni esl, 6 episcope, iil inimicutn niciiiii Merovechiini, qui filius
<• esse dcl)iicral , cmiii ainilà suà, id est palnii sui iixore, roiijiingeres ? An ignani'i
• eias, qiia' pio liâc causa lanoiiuin stalula sanxissoiil •' . //'/</., pag. ^i-i.
! i() HKVi i; i)i:s i»i:i \ mo.ndi^s.
jouer, sil cil iinit i(iii|is ciicitrc. et ilc soustraire .Merowijj; à l'in-
fluonre n ;iii\ mauvais conseils de Hriineliilde, il j»arlit aussitôt
pour Iî(nirii. liicM i('so!ii (le les sc'parci' l'iiii de l'autre et de faire
ron)|)r(» leur union (I). Ccpeiidanl les nou\eaux ('poiix , fout en-
tiers aux premières joies du ninria.rfc, n'avaient encore son(j(' ([uii
liMir amour, et mn|n;ré son esprit actif et plein de n'ssources,
liruneliilde se vil prise nu dépourvu |)ar l'arrivi'c du roi de INeus-
trie. Pour ne pas tomber entre ses mains dans le piemier feu de
sa colère , et {ja/jner du temps s'il était possible, elle imagina de se
r('l ugier avec son mari dans une petite ('{jlise de saint ^Martin ,
bâtie sur les remparts de la ville. C'était une de ces basiliques de
bois, communes alors dans toute la Gaule, et dont la construction
élancée , les pilastres formés de plusieurs troncs d'arbres liés en-
semble, et les arcades nécessairement aiguës à cause de la difficulté
de cintrer avec de pareils matériaux , ont fourni, selon toute ap-
parence, le type originel du style à ogives, qui, plusieurs siècles
après, fit invasion dans la grande architecture (2).
Quoiqu'un pareil asile fût très incommode à cause de la pau-
vreté des logemens, qui, attenant aux murs de la petite église et
participant à ses privilèges, servaient d'habitation aux réfugiés,
Merowig et Ijrunehilde s'y établirent, décidés à ne point quitter
ce lieu tant qu'ils se croiraient en péril. Ce fut vainement que le
roi de jXeiistrie mit en usage toutes sortes de ruses poui- les attirer
dehors; ils n'en furent point dupes: el comme liilperik n'osait
employer la violence . craignant d'attirer sur sa tête la redoutable
vengeance de saint Martin, force lui fut d'entrer en capitulation
avec son fils et sa I)ell(^-fille; ils exigèrent, avant de se rendre, que
le roi leur promît, sous le serment, de ne point user de son autorité
pour les séparer l'un de l'autre. liilperik fit cette promesse, mais
d'une manière adroitement perfide, qui lui laissait toute liberté
(i) Hœc audiens Cliilpericns, qnod scilicel contra fas legemque canonicam uxorem
pairui accepisset, valdè stnariis, diclo citii'isadsiiprà memoratiim oppidum dirigit.
nreff. Tttro/i. Hisl., lih. V, pag. uZ'i.
(2) At illi ciim luec cognovisseut, cjuod eosdem separarc decernerel, ad basili-
camsancti Martini, qiiie super miiros cjvitalis lignois tabulis fabricata est, condi-
îziinn fariiint. /f,iJ.
ÎSOUVELLES LETTRES SUR l'iIISTOIRE DE FRANCE. Î41
ilii^^ir comme bon lui semblerait. Il jura que, si telle était la vo-
lonté de Dieu, il ne les séparerait point (1). Quelqu'ambigus que
i lissent les termes de ce serment , les réfugiés s'en contentèrent ,
et, moitié par lassitude, moitié par persuasion, ils sortirent do
i'enceinte privili-giée à laquelle l'éjjlisc de Saint-Martin de Rouen
communiquait son droit d'asile, llilporik, un peu rassuré par la
contenance soumise de son lils, retint prudemment sa colère et no
laissa rien deviner de ses soupçons; il embrassa même les deux
'.poux et se mit à table avec eux , affectant à leur éjjard un air de
Ifonliomie paternelle. Après avoir passé de la sorte deux ou trois
jours dans une parfaite dissimulation , il emmena subitement Me-
rowip;, et prit avec lui le chemin de Soissons, laissant Bruneliilde
a Ilouen sous une garde plus sévère (2).
A quelques lieues en avant de Soissons, le roi de Ncustrie et son
jeune compagnon de voyage furent arrêtés par les nouvelles les
lins sinistres. La ville était assiégée par une armée d'Austrasiens ;
iredegonde, qui y séjournait en attendant le retour de son mari,
avait à peine eu le temps de prendre la fuite avec son beau-lils
; ililodowig et son propre fils encore au berceau. Des récits de plus
n plus positifs ne laissèrent aucun doute sur les circonstances de
■otlv attaque inattendue. C'étaient les transfuges d'Austrasie, et à
'ur tête Godowin (;t Sigoald , qui , abandonnant llilperik poui- le
jeune roi Hildebert II , sur le point de rentrer dans leur pays, si-
;;iialaient cet acte de résipiscence par un coup de main audacieux
contre la capitale de la Ncustrie. Leur armée peu nombreuse se
composait surtout d'Iiabitans de la campagne rémoise, gens tur-
!)ui(ns qui, au premier bruit d'une guerre avec les Ncustricns ,
passaient la frontière pour aller faire du butin sur le territoire
(i) I\ex \eio atlM'nieus, cùfti iii rmiltis ingeniis eos txiiidè aulerrc nitcrttiii ,
el illi dolosè eum putantes facere, non crederent, jmavit eis dicens : Si , inquit,
-volunlns Dei fuerit, Insr Itos separare non conaretur. Creg. Tiirun. Hist., lil). V,
i.ig. 23:5.
(V.) Haec; illi .saciiiiiiciila audifules , dt: L'asilicà egressi siiul, exosciilatisqui' cl
';gnanter acceptis, epuiavil ciim cis. Post dips vcrù paucos, adsuiiitu sccnni rt-x
".i( rovcclin, Siu'ss'Oiins ipdiil. Il>((l.
rtiiKMiii ^I). Le n»i llil|u'i'ik n'ciil |>;is (!<■ ptiiic ;i ^;l^s(•mlll(•l ciiirc
Palis li Soissoiis il«'S forces plus auisidcialdcs. Il iiiaK lii sm-lc-
«liaiiip au scH'oiirs de la ville assi('{j('e ; inais toujours cireoiispeel ,
au lieu d'allaiiuer vivernenl les Austrasieiis , il se conleuta de leur
montrer ses iroiipesel de leur euvoyei" un niessajje, espérant (pi'ils
se retiicraient sans coinhat. Godewin el ses eompajjnojis répon-
dii'eiil (]u'ils eiaient là pour s(î !»attre. !\lais lisse ljallir(;nl mal ; el
llil|Hrik, vaim|ueur pour la première l'ois, entra joyeux dans la ea-
|)itale de son royaume (:2).
Cette joie lut pour lui de eoiirtedurcc, et do jyravcs rc-llexions ne
lardèrent pas à le rendic in(piiel el soucieux. Il lui vint à l'espril
que la tentative des Austrasiens contre Soissons était le r('sultat
d'un complot trami'par les intri{;ues de liruneliilde, (|ue 3Tero\vi{>
en avait eu connaissance, qu'il y avait trempé, cl que son air de
soumission el de bonne loi n'élail qu'un mascjue d'hypocrisie (5),
Fredejjonde saisit le moment poui' envenimer par des insinuations
perfides la conduite imprudente du jeune homme. Elle lui prêta de
grands desseins donl il était incapable, l'ambition de détrôner son
père, et de régner sur toute la Gaule avec la femme qui venait de
s'unir à lui par un mariage incestueux. Grâce à ses adroites ma-
nœuvres, les soupçons el la défiance du roi s'accrurent au point de
devenir une sorte de lerreui- panicjiu;. S'ima/;iiiant que sa vie était
en péril par la présence de son fils, il lui fil enlever ses armes , el
(i) CoUecti aliqui de Campanià, Siiessionas uibem aàgrediiinlur, iugatâque ex
eà Fredegonde reginà, atque ChlodoM'clio filio (jliilperici , volebaiU silji subderc
civitatem... Godinus aiilein caput belli islius l'iiil... (^reg. Turon. Ilisl., lil). V,
pag. 233. — Siggo qiioque referendaiiiis... ad flhildebertuui regeni Sigiberti liliiini
relicto Chilperico transivit. Ibid. pag. 234.
(2) Quod ut Chilpericii.s rex coinperil , ciiiii exercitu illuc direxit, initteii.s min-
liosnesibi iujuriainfacerenl... Illi aiileiu liaec négligentes, prajparanluradbelkiin,
commissoque prœlio invaluit pars Cbilperici... Fiigatisque reliquis, Suessionas
ingreditur. Ibld.
(3) Quae postquam acia smil, rex propter conjugalioneia liiimichildis , sus
pectum habere coepit Merovcchum filiiim sinim dicens, hoc praelium ejiis ni'qniliâ
surexisse. Ibid.
NoLVLi.i.Ks i.trruts nlk i.'iiisimikl I»!; iiivnci:. I i")
ordoimn qu'il (Vil gardé ;"i vue jusqu'à co (ju'uuc résolution dcliiii-
livc eût (JU; prise à sou égard (1).
Quel(juos jours après, une ambassade, envoyée par les seigneurs
quigouveniaicnirAustrasie au nom du jeune llildebert, et ehargée
de désavouer la tenlalive de Godewin comme un acte de guerre
privée, se rendit auprès de Ililperik. Le roi affecta un si grand
amour de la paix et tant damitié pour son neveu, (|ue les cnvoycis
ne craignirent pas de joindre à leurs excuses une demande dont
1(! succès était fort douteux , celle de la mise en liberté de Brune-
liilde et de ses deux filles. Dans toute autre circonstance, Ililperik
se lût bien gardé de relâcher, à la première requête, un ennemi
tombé en son pouvoir; mais frappé de l'idée que l'épouse deMe-
rowig bouleverserait son royaume, et saisissant l'occasion de faire
avec bonne grâce un acte de prudence, il accorda sans peine ce qu'on
lui demandait (2), A cette rcnocation inespérée df>s ordres qui la re-
tenaient en exil , Bruneliilde s'empressa de quitter Rouen et la
Ncustrie au plus vite, comme si la tci're eût tremblé sous ses pieds.
Dans lacrainte du moindre retard, elle brusqua ses préparatifs de
voyage, et résolut nième de partir sans son bagage, qui, malgré l'é-
norme diminution (ju'il avait subie, était encore d'une grande valeur.
Plusieurs milliers de pièces d'or et plusieurs ballots renfermant
des bijoux et des tissus de prix furent confiés par son ordre à
l'évèque Prietextatus , qui, en acceptant ce riche dépôt, se compro-
mit une seconde fois et encore plus gravement que la prcmièn?
pour l'amour de son filleul Merowig (5). Partie de Piouen, la mère
(i) Spolialumque ab armis , datis ciistodihus , libéré custodiri piiLcepit, tractans
qiiid de eo in posteniin ordinarct. Greg. Turon. Hist., lib. V, pag. 233. —
jiilriani Valesii Reiiim fi'ancir. lih. X, pa^. 73.
(2) Tune (luoipie Cliilpericu.s legalioiiem suscepil (;liilde!)erti jiiiiioris, nepolis
sui, petentis malrem siiam sibi reddi Brunichildem. (îujiis il'.e non aspernalus
preces, eam cuin niunere pacis poscenli reniisil Obo. yiimoini munaclù Floriac, de
C.estis l'ianc. ; apud Script, reruni francic., tom. III, pag. 7'S.
(3) Duo volucra speciebus et diversis ornamentis referla cpiœ adpreciabanliir
ainpUùs quàiii tria uiiUia sobdorum. Sed el saccuhun euiu iiuuùsinatis auri puiidei c
lenenlein quasi iiiiliia duo... quia res ejus, id est quiiique sareinas, eommeiidalas
li.ihorem. . Creg. Turon. Hisl., bb. V, pag. 2'i.^,
fil lii:Mjfc Ul.ï. UIA A MOMilï».
«le llildt'licrl II all;i iroiivor à Moaii\ ses deux iilk's; puis (•vilaiil
I"a|)|)io(liiMl('S()iss()ns, oilcscdiiij'jca vers rAiistrasicoii clic arriva
sans obslarlo. Sa pic'soncc, vivcinenl<l('sir('o dans ce pays, ne tarda
|)asà y causer de {;rantls troubles, en excitant la jalousie des clicls
puissans cl ambitieux (|ui voulaient rester seuls cliar(}és d(! la tu-
telle du jeune roi.
l.c (K'parl de liruneliiidc ne mil Hn ni aux deliamrs du roi llil-
perik ni à ses mesures de rijjueu!" contre son lils aînc*. Mero\vi{; ,
l)rivc de ses armes el de son baudrier militaire, ce <|ui , selon les
mœurs des Germains, étail une sorte de dtVradaiion civi»|ue, con-
tinua d't'lrc tenu aux arrêts sous une garde sûre. Dès (juc le roi se
l'ut remis de rap;itation que tant d'cvcnemens coup sur coup lui
avaient causée, il revint à son éleiiicl projet de conquête sur les
cinq villes d'Aquitaine, dont une seule, celle de Tours, était en sa
possession. N'ayant plus à choisir entre ses deux lils, il remit à
Clilodowi{}, en dépit de sou ancienne mésaventure, le commande-
ment de celte nouvelle expédition. Le jeune prince eut ordre de
se diri(;er sur Poitiers, et de lassembler autant d'iiornmes qu'il le
l)ourrait dans la Touraine et dans l'Anjou (1). Ayant levé une pe-
tite armée, il s'empara de Poitiers sans résistance , et y fit sa jonc-
lion avec des forces beaucoup plus considérables (pie lui amenait
du 31idi un grand seigneur d'origine gauloise, appelé Desiderius.
C'était un houmie de haute naissance, possesseur de grands
biensaux environs d'Alby, turbulent el ambitieux, sans aucun scru-
pule, comme on l'était alors, mais ayant, de plus quesesconcurrens
d'origine baibare , ([uelque largeur dans les vues et d'assez grands
lalens militaires. Gouverneur d'im district voisin de la frontière
des Golhs, il s*('tnit i-endu redoutable à cette nation enneniie des
Gallo-Franks, et avait acquis par ses actions d'éclat beaucoup do
renom et d'influence parmi les Gaulois méridionaux (!2). Le grand
(i) Chilpericus rex Cblodovechiiin filiiiin siiuiii Turonis transmisit. Qui cou-
gregalo exerciUi, in terminuni Turonicum cf Andcgavimi... Cicg. Tiiroii. Hisl.,
lib. V, pag. 239.
[1) (irrg. Tiiioii. Hisl., lib. VIII pag. 332. — Desiderius Fraiiroiiim (lux ,
(jotliis salis iiiiesliis Ex ilimn'ca .runiinis n'iclnririi\i<. npnd Sfii]'!. ronim fvancii- ,
loni. II, pag. 2 1.
NOLVF.Ll.F.S LETTRES SVU I.'lIISTOlRE DE IT.AXCE. 14'»
iiombi'o (riioinnu's bien équipés (]ui viiircnl, sous ses ordres, se
joindre aux lioupes neuslriennes, ('lait dû à celte inlluence; et du
moment que les deux armées n'eu firent plus qu'ime, ce fut Desi-
deriusqui on prit le commandement, .lupeant en homme de guerre
et en politique l'idée mesquine d'allei- surprendre une à une (juatre
villes séparées par des distances considérables , il substitua aux
projets de Ililperik un plan de conciuètc de tout le pays compris
entre la Loire , l'Océan , les Pyrénées et les Cevennes. Ce projet
d'invasion territoriale n'admettant aucune distinction entre les
villes qui dépendaient de l'Austrasie et celles qui appartenaient au
royaume de Gonthramn, Desiderius n'ciparjjna point ces dernières,
et commença par s'en)parer de Saintes qui lui ouvrait le chemin
de Boi-deaux (1).
A la nouvelle de cette agression qu'il n'avait nullement prévue,
le roi Gonthramn sortit pour la seconde fois de son inaction habi-
tuelle ; il lit partir en grande hâte, avec des forces suflisantes, le cé-
lèbre EoniusMummoIus, palrice de Provence, qui avait alors dans
toute la Gaulela l'C'putation d'être invincible. Munnnolus, s'avançant
à grandes journées pai- la plaine d'Auvergne, entra sur le teri'i-
loire de Limoges, et força Desiderius à abandonner la contn'cde
l'ouest pour se porter à sa rencontre (2). Les deux armées, com-
mandées par deux homn-ies de race gauloise, furent bientôt en pré-
sence ; il se livra entre elles une bataille rangée, une de ces batailles
qu'on ne voyait plus en Gaule depuis ({ue la tactique romaine avait
fait place à la guerre d'escarmouche et de partisans, la seule que
comprissent les barbares. La victoire fut vivement disput(;e; mais
elle resta, conmie toujours, à Munnnolus , (jui contraignit son adver-
saire à la retraite, après un carnage effroyable. Les chroniques
parlent de cincj mille hommes tués d'un côté et de vingt-quatre
mille de l'autre. La chose est difficile à croir-e; mais cette exagéra-
tion montre à quel point fut frappée l'imagination des contempo-
(i) Usque Santonas transiit, eam(|ue pervasil. Greg. Turon. Hisl., lil). V
pag. 239.
(a) Mummoliis vero palriciiis Guntchramni régis, ciim magiio exercitu iisque
Lemnoviciiiuni transiit, et contra Desidcrium , ducem Cliilperici régis, belliim
gessjf. Ibid.
I ii; KKVUi: i>i> in:i \ momu s.
IMiii^. N iiN.lIll 1 ;il IIK r liriisli iiiiiir liiCilcillfiil (Icllllilc , .MllMIllItillls
icloiiiii.i fil ;iiiiri'(', sdil «|ii(' Iflk'S l'iisseill SCS ilistiiKlioiis , soil
iiiril fiùl avoir Jissc/ l'ail ili. Qi;t)i<|ii(' vidorieux, il coiicni iiiic
'M-aii(i(' csliinc pour l'iiabilclo ilc iliuiuiiH! (jui venait de si' mesurer
avec lui: el plus lard celle opiiiii)ii servit à les r(''iiiiir tous iU-ux
dans une ( iilrepiise «|ui ne tendait à rien niuins qu'à lunder un
rovaunie {jauliiis. Desiderius se narouva en peu de temps à la tète
d'une nouvelle armée , et aidé |>ar la sympathie de race et par son
crédit personnel sur l'esprit des Gallo-llomains, il l'cprit ses opé-
rations militaires avec un succès (|ue l'ien ne vint plus interrompre.
(Jin<| ans après, d"A{;en à Poitiers et d'Alby a Limo{jes, toutes les
villes ai)partenaient au roi de Neusti'ie; et le Homain, auteur de
cette conquête, installe dans Toulouse, l'ancienne capitale des Yisi-
gotlis , exervait , avec le titre de duc , une sorte de vice-royauté (2).
Merowig avait déjà passé plusieurs mois dans un état de demi-
captivité, lors(|ue son arrêt lut prononcé par le tribunal domestique
où la voix de sa belle-mère Frede(>onde était la voix prépondé-
lanle. Cet arrêt sans appel le condamnait à perdre sa chevelure,
c'est-à-dire à se voir retranché de la famille des 3Ierowin(;s. En
effet, d'après une coutume antique et probablement rattachée au-
trefois à quelcjne institution reli{fieuse, l'attiibut particulier de cette
famille et le symbole de son droit héréditaire à la dijfniK; royale
étaient une longue chevelure conservée intacte depuis l'instant delà
naissance et que les ciseaux ne devaient jamais toucher. Les des-
cendans du vieux Mero\vi{} se distinjjuaient par là entre tous les
Franks; sous le costume le plus vulgaire, on pouvait toujours les
reconnaître à leurs cheveux, qui tantôt serres en natte, tantôt flot-
tant en liberté, couvraient les épaules et descendaient jusqu'au
milieu des reins (5). Retrancher la moindre partie de cet ornemenl,
(i) la quo prtelio cecidère de exercitu ejus quinque millia; de Desiderii vero
vigenti quatuor millia. Ipse quoqtie Desiderius fugiens vix evasil. Mummolus vero
particius per Arvernum rediit. Greg. Turon. Hist., lib. V, pag. aSg.
(2) Yid. Greg. ruron. Hist., pag. 281, 282, 296, 3o3, etc.
(3) Solemne enim est Francnrum regibus nunquam tonderi : sed à pueris intonsi
inanent : cœsaries tota decenter eis in Immeros projiendet : anterior coma è fronfe
discrimata in utnimqiie latus deflexa... Idque veliit insigne quoddam eximiaqiie
NOLVEl.l.lS I.KTTIIK.S SLll l.'llIS TOllii: 1)1. IKANCi;. 147
c'ctail prolancr leur pcisoiiiR-, lui çnlcver le priviiè{fe de i;i con-
seiraliun, et suspeiKlresesdi'oils à la soiiverainclé ; suspension que
l'usage limitait par loléranee au temps nëeessaire pour que les
eheveux croissant de nouveau eussent atteint une certaine mesure.
In prince Merowin{;ien pouvait subir de deux façons cette dé-
rhéance temporaire; ou ses cheveux étaient coupés à la manière
«les Franks , c'est-à-dire à la hauteur du col, ou bien on le tondait
très court, à la mode romaine, et ce genre de déjjradation , plus
humiliant (pie l'autre, était ordinairement accompa(;né de la tonsure
ccclésiasticiue. Telle l'ut la décision sévère prise parle roi Ibipcrik à
l'égard de son lîls; le jeune lionmie perdit du même couj) le droit de
porter les armes et le droit de régner 11 fut ordonné prêtre malgré
lui, au mépris des canons de l'église, et contraint de se dépouiller
de toutes les pièces de son costume national pour revêtir l'habit
romain de coideur noire qui était le costume du clergé (i). Mero-
>vi{f reçut l'ordre de monter à cheval dans cet accoutrement si peu
d'accord avec ses goûts, et de partir aussitôt pour le monastère de
Saint-Calais près du 3Ians, où il devait se former, dans une com-
plète réclusion, aux règles de la discipline ecclésiastique. Escorté
par des cavaliers armés, il se mit en route sans espoir de fuite ou
de délivrance, mais consolé peut-être par ce dicton populaire fait
pour les membres de sa famille victimes d'un sort pareil au sien :
« Le bois est encoi-e vert, les feuilles repousseront (!2). >
Il v avait alors dans la basilicpie de Saint-Martin de Tours, le
plus respecté des asiles religieux , un réfugié que le roi llilpcrik
cherchait à en faire sortir, alin de mettre la main sur lui. C'i'tait
l'Austrasien Gonthranin-lîose , accusé par le bruit i^iiblic d'avoir
honoris praeiogativa regio gencri apiid eos Iribiiilur. Siibditi enim orbicuialiin
tondentur. Ex Agatliœ historid ; apud Script, lerum fiancic, toiii. Il , pag. 49.
(i) Post haec Merovechus , c.ùm in custodià à pâtre lelinerelur, lon.siiratus est ,
miitatàque veste, cpia oleriois iiti mes est, presbyler ordinatnr. Gr.'g. Titron.
Hist., lib. V, pag. 2 3c).
(a) Etadmonasteriiiin Ceiioraauiiicuin, qnod vocatiir Aninsula , dirigitiir, ut ibi
sacerdotali erudiretur régula. Ibïd. — In viridi ligne hœ frondes succisa; snnt,
nec omninô arcscunt, sed velociler enierg»Mil ut crescere (lucaiil. Ilùd. li!) II,
pag. i8 5. .
\\S> m:\ve dks Dr.ix mondis.
lui- i\r SA |iio|»n' main le joiiiic l'IiioilchiTt , on luni .m nu/ins de
lavuif hiiss»' inassacrci" par ses soldai^, lors(|ircii onncnii {fciicrcnx
il pouvait loi accorik'r la vie \\). Siiipris an contre de rAcjnilainc
par la terrible nouvelle dn incnrtrede Si{]iiel»erl,('l ei'ai{;nain, non
sans niotil, de tond)cr entre les mains dn roi de Meustrie, il était
venn se n)ettreen snreté sons la prot(.'clion de saint Martin. A cette
sanvejfarde mysleriensc se joignait , ponr assnrei- an dne, Con-
ihranin une con)plètes('enrite, l'intervention i)lns visible, mais non
moins eftica<'e, de l*evè(|ue de 'l'onrs, Georjjius l'ioi-entins Gi'e.;;o-
rius, qi:i veillait avec fermeté au maintien des (Jroits de son enlise
eisurlout du droit d'asile. QueKpic péri! qu'il y eût alors, au milieu
de la société bouleversée, à del'endre la cause des faibles et des
proscrits contre la force brutale et la mauvaise foi des hommes
puissans, Grégoire montrait, dans cette lutte sans cesse renouvelée,
une constance que rien ne pouvait hisser et une di(jnité prudente
mais intrépide.
Depuis le jour on Gonthranm-Cose s'était installé avec ses deux
Hlles dans l'une des maisons qui foimaient le parvis de la basilique
de Saint-Martin , l'évèque de Tours et son cler^jé n'avaient plus un
seul moment de repos. Il leur ixillait tenir tète au roi llilperik, qui,
altéré de venffcance contre le réfii[fié et n'osant le tirer par vio-
lence hors de son asile, voulait, pour s'épar{jner le crime et les dari-
fjers d'un sacrilèfije, contiaindre les clercs eux-mêmes a le faire
sortir de l'enceinte privilé{jiée. D'abord ce fut de la part du roi
une invitation amicale, puis des insinuations menaçantes, puis
enfin, comme les messages et les paroles demeuraient sans effet,
des mesures comminatoires, capables d'agir par la terreur non-seu-
lement sur le clergé de Tours, mais sur la population entière. Un
duc neustrien appelé Rokkolen vint camper aux portes de la ville,
avec une troupe d'hommes levés sur le territoire du Mans. I! établit
ses quartiers dans une maison qui appartenait à l'église métropoU-
taine de Tours , et de là fit partir ce message adressé à l'évèque :
< Si vous ne faites sortir le duc Gonthramn de la basilique, je brû-
lerai la ville et ses faubourgs. » L'évèque répondit avec calme que
(i) Ut scilicel Guntchramnum , qui tune de morte Theodeberti impetebatur, à
basilicâ sanctà deberemus extrahere. Greg. Turon. Hist., lib. V, pag. a35.
NOUVELLES LETTRES SL K LIIISTOHIE DE FRANCE. 149
la chose était impossible. Mais il icçut bientôt un second message
encore plus menaçant : « Si vous n'expulsez aujourd'hui même
l'ennemi du roi, je vais détruire tout ce qu'il y a de verdoyant à une
lieue autour de la ville, si bien que la charrue pourra y passer » (1).
L'évêque Grégoire ne lut pas moins impassible que la première fois ;
et Rokkolen qui , selon toute apparence, avait trop peu de monde
avec lui pour tenter quelque chose de sérieux contre la population
d'une grande ville , secontenta, après tant de jactance, de piller et de
démolir la maison qui lui servait de logement. Elle était construite
en pièces de bois réunies et lixées par des chevilles de fer que les
soldats manceaux emportèrent, avec le reste du butin, dans leurs
havresacs de cuir (2), Grégoire de Tours se félicitait de voir finir
ainsi cette rude épreuve, lorsque de nouveaux embarras lui survin-
rent, amenés par une complication d'évènemens impossible à pn--
voir. ;
Gonthramn-Bose présentait dans son caractère une singularité
remarcjuable. Germain d'origine, il surpassait en habileté prati(jue,
en talent de ressources, en instinct de rouerie, si ce mot peut être
employé ici , les hommes les plus déliés parmi la race gallo-romaine.
Ce n'était pas la mauvaise foi tudesque, ce mensonge biutal accom-
pagné d'un gros rire (5) ; c'était (pie!(|ue chose de plus raffiné et de
plus pervers en même temps , un esprit d'intrigue universel , et en
quelque soile nomade, car il allait s'exerçant d'un bout à l'autre
de la Gaule. Personne ne savait mieux que cet Austrasien pousser
les autres dans un pas dangereux et s'en tirer à propos. On disait
(i) Qiiotl si non faceremus, et civitatem , cl oinnia subuibaiia ejiis juberel
incendio coucremari. Quo audilo miltimus ad eum legationem, dicentes : Ii.tc ab
antiquo facta non fuisse, quse hic fierl deposcebal... Sed ( Roccoleniis ) mandata
aspera remittit dicens: nisi hodie projeceritis Guntchramnum diiccm de basilicâ,
ità cuncla virentia qu.-e sunt circà urbem atloram , nt digniis dat aralio locns ille.
Greg. Tuion. hist., lib. V, pag. cS'ï.
(2) Cùm in domo ecclesiœ ultra Ligeriia rcsideret, doiuum ipsainqua; clavis ad-
fixa erat, disfixil. Jpsos qiioquo rlavos Cenomaiinici , qui lune oum eodem adve-
nerant, irapletis t'ollibus portant, annonas evertiinl et cuncta dévastant. Greg.
Turon.y ibid.
(3) Ipsis prodentibus Francis, quibus familiare est lidendo fidcni frangere. Ex
Flavic Vopisco, apud srripf rerum francic, tom. I, pag. 54 i.
TOVF. III. — SIPPI.Î.MKNT. '0
|,t() m \ ( I. 1)1. > lui \ MiiMU.S.
il<- lui (jiir |;itti:iis il n'av.iil \iùl ilc sciintiil:) un ;iiiii . miiisIc (raliir
;ui>v,iiùi après; et l'csl de là |»rol»abl(iii(iil <iiic lui vciiail son siir-
noiii {;»Mniaiii(|iir ^1). Dans l'asiledc Saiiil-Martin de Tours, au lieu
(le mener la \ie lialiiluelle d'un n'iugii- de dislinelion , c*esl-à-dir<»
de passor le jour .'i boire <I à inan{;er sans s'o(;cuper d'aulrc chose,
le duc (ioiilhrainn eiail à raflïil d(î loules les nouvelles, et s'in-
formait du moindre événement pour tàcliei- de le ineltre à profit.
Il apprit d'une manière aussi prompte qu'exacte les mésaventures
de -Alerowig, son ordination forcée et son exil au monastère de
Saint-Calais. L'idée lui vint de bâtir sur ce fondement un projet de
délivrance pour lui-même, d'inviter le fils de llilperik. à venir le
joindre pour partager son asile, et s'entendre avec lui sur les
ir.ovens de passer tous deux en Auslrasie. Gonlliramn-Bosc comp-
tait par là au[jmenter ses propres chances d'évasion, de celles
beaucoup plus nombreuses que pourrait trouver le jeune prince
dans le prestige de son rang et le dévouement de ses amis. Il coniia
son plan et ses espérances à un diacre d'origine franke, nomme
KikiiU, qui se chargea, par amitié pour lui, d'aller à Saint-Calais,
et d'avoir, s'il était possible, une entrevue avec Merowig(l2).
Pendant que le diacre Uikull' s'acheminait vers la ville du Mans,
Gailen , jeune guerrier frank, attaché à Merowig par le lien du
vasselage et par la fraternité d'armes, guettait aux environs do
Saint-Calais l'arrivée de l'escorte qui devait remettre le nouveau re-
clus aux mains de ses supérieurs et de ses geôliers. Dès qu'elle
parut, une troupe de gens postés en embuscade fondit sur elle
avec l'avantage du nombre, et la contraignit à prendre la fuite en
abandonnant le prisonnier confié à sa garde (ô). Merowig, rendu
à la liberté, quitta avec joie l'habit clérical pour reprendre le cos-
(i) Bosc , en allemand moderne Hccse, signifie malin, mécliunl. yoy. la
i" lettre. — Venimtanien nulli amirorum sacrainentum dédit, qiiod non protinùs
omisisset. Creg. Turon. hist., lib. V, pag 241.
(2) Hscc audiens Gunlchramnus Boso, qui timc in basilicà Sancli-Martini , iit
diximus, residebat, niisit Rirulfum subdiaconuro, lit ei consiliiini ocoiilté pra-beret
e\petendi basilicam Sancti-Martini. Greg. Turon. ■, pag. ajy.
(3) Ab alià parte Cailenus puer ejus advenit. (aimqne parvum solafiiiin qui cum
diicehant habereiil, ab ipso Onileiio in ilinere e.vcusiis (sl. Greg. Tiiri>n. hist.,
tbid.
NOUVELLES LLTTKES SU; I.IIISTUIKE DE l'IlANCE. l'il
liiinc tout iniliiaiie de sa nation, la chaussure de cuir préparé
avec !<' poil, la lunicjue à manc^hes courtes et lo justc-au-corps
doublé de fourrures, sur le(iuel passait le baudrier d'où pendait
répéc(l). C'est dans cet équipage que le messager de Gonlliramn-
lîose le rencontra, incertain de la direction qu'il d(;vait suivre pour
se mettre tout-à-fait en sûreté. La proposition de Rikulf fut ac-
cueillie sans beaucoup d'examen; et le [ils de Ililperik, escorté
«;ette fois par ses amis, prit aussitôt la route de Tours. Un manteau
de voyage, dont le capuchon se rabattait sur sa tète , lui servit de
préservatif contre l'étonnement et les risées qu'aurait excités la
vue de cette tète de clerc sur les épaules d'un soldat. Arrivé sous
les murs de Tours, il mit pied à terre ; et, la tète toujours envelop-
pée dans le capuchon de son manteau , il marcha vers la basilique
de Saint-3Iartin , dont, en ce moment, toutes les portes étaient ou-
vertes (i2).
C'était un jour de fête solennelle, et l'évèque de Tours qui ofîi-
ciait pontilicalement venait de donner aux Hdèles la communion
sous les deux espèces. Les pains qui s'étaient trouvés de reste
après la consécration de l'eucharistie couvraient l'autel, rangés sur
des nappes à côté (]i\ grand calice à deux anses qui contenait le vin.
L'usage voulait qu'à la (in de la messe ces pains, non consacrés et
siuïplemenl bénis par le prêtre, fussent coupés en monceaux et dis-
tribués entre les assistans : on appelait cela donner les culogies.
L'assemblée entièi'e, à l'exception des pei'sonnes excommuniées,
(i) Quorum pedes prinii peroue scloso talus aJ usqiie vincitibaiitur ; j,'Piuia ,
crura, suiœque sine tegniine. Prœter hoc vestis alla, stricta , versicolor, vix appro-
pinquaiis poplitibusexertis : manicae sola hrachiorum principia vêlantes... l'endiiîi
ex humero gladii balteis supercurrentibus strinxeiant clausa bullatis latera ilieno-
nibtis.Ex ApoUinari Sidonîo, apud script, reruni fraiicic, tom. I, pag. 79 i.
(t.) Opeitoque capile, indutusque veste ScECulari, beati Martini templum expetit.
(•l'fg. Turon. hist., lib. V, pag. 289 . — Ces mots ; operioqiie cap/le, se trouvent
éclaircis dans le sens que je leur attribue par le passage suivant du même auteur :
et tecto capitc ne agnoscaris s'Uvam pete.... et ille accfplo consilio, dam obtccto
capite fugere. n'Uerelur , exlracto quidam gladio capttt ejiis ctini cucnllo Jecidil.
Ijb. VII, pag. iio. — L'usage des manteaux à capuchon avait passé des Gaules
à Rome. yoy. les satires de Jnvenal pussïm , et le père Sloiilfauron , a/ifiai/ile er-
piiqucp.
l'J.
I.'i'i isivii nr>; ni r\ monuks.
;i\;iil |>;iil ;'i celle (lisliihiilicii l.iili' |»;ir les dincres , cumiiH' (('Ile
• le r»'ii(h;irisli(' »'l;iil l'.iilt' p.ir !<• piTlic (»ii r('\n|iic ofliciiml (I).
Après avoir pnrcniini la liasiliqiic, en doimaiil ;i clincim sn poi'-
lioii (le i^îliii licni, les diarrcs de Saint-.Maiiiii virent |)n'S(I('s poiles
Mil lininmtMpii leur ('lait ine(Minii, el dont le visajjeà deinienveloppi'
Minlilail iiidi(|tiei' de sa paît l'iiitenlion de ne |)as se; faire ((jniiai-
tre. Ils passèrent (l(>vant lui aver nK'Hance cl sans hii rien offrir.
I.'liiiineiii' du jeune Merowijf, nainiellenient violente, sN'tailencon-
echauflee par les soucis et par la fati}}ue de la roule. En se voyant
prive d'une faveur que tous les assisians avaient obtenue, il tonil»a
<laiis un accès de dc'pit furieux, 'l'raveisanl la fouh; qui remplis-
sait la nef de réfjlise , il p('n('tra jus(|ue dans leclueur, où se trou-
vait (iréjfoire avec un autre évèque, liajjlieneniod, Frank d'origine,
(|ai venait de succéder à saint Germain dans la uM-ti-opole de Paris.
Parvenu en face de l'estrade où siégeait Grégoire , dans ses habits
pontificaux, ^lerowig lui dit d'un ton brusque et impérieux:
« Kvèque, pourquoi ne me donne-t-on pas des eulogies, comme
au resKî des fidèles? Dis-moi si je suis excomnnmié(2i?» A ces mots,
il rejeta en arrière le capuclion de son manteau, et découvrit aux
regards des assistans son visage rouge de colère el l'clrange figure
d'un soldai tonsuré.
L'évèque de Tours n'eui pas de peine à reconnaître le fils aîné
du roi ililperik, car il l'avait vu souvent et savait déjà toute son
histoire. Le jeune fugitif paraissait devant lui chargé d'une double
infraction aux lois ecclésiastiques, le mariage à l'un des degrés
prohibés et la renonciation au caractère sacré de la prc'trise, faute
si grave , que les casuistes rigides lui donnaient le nom d'apostasie.
Dans l'é'iat de culp.abiliK' flagrante où le plaçaient le costume sécu-
(i) Nobis aulem missas celebiaiilihus in sanrlam Ijasilicam, aperla reperiens
oslia, ingressus est. Greg. Tiiion. hist,, lil). V. pai;. 7.39. — Prsefatio D. Theod,
Riiinarl ad Greg. Turon. liisf. pag. gS.
(2) Peliit, ut ei eiilogias dare deberemus. Erat aiitem Innc noliiscum Ragnp-
modiis Parisiacae sedis episcopiis , qui sancto Gerniano siiccesseral. Greg. Turon.
liist. liî). V, pag. 23f) — En rendant le discours direct j'ai employé une formule
d'allocution très commune dans l'histoire de Grégoire de Tours : Quid tibi rlsum
est, o episcope, etc. f^oy. plus haut pag. iSg.
NOUVELLES Lim'RKS SLK LllISTOlKK l)L 1'KV.M:i:. I.'iô
lier et les armes qu'il avait sur lui, Merowijj ne pouvait, saus
passer par l'épreuve d'un jujfemcnt cauoni<jue, être admis ni à la
communion du pain et du vin consacrés, ni même à celle du pain
simplement l)(';ni , <]ui était comme une liyui'e de l'autre. C'est ce
<|ue répondit révé(|ue Gré/joire avec son calme et sa dij^uité ordi-
naiies. Mais sa parole à la fois {>ravc et douce ne réussit (ju'à au{»-
mcnler l'emportement du jeune lionnne, (|ui, ])erdanl toute mesure
et tout respect pour la sainteté du lieu ,, s'écria : « Tu n'as pas K-
pouvoir de me suspendre de la commimion cinétienne sans l'aveu
de tes frères les évé({ues, et si, de ton autorité privée, tu me retran-
ches de ta connnunion , je me conduirai en excommunié et je tueiai
(juel(|u'un ici (î). » Ces mots, prononcés d'un ton farouche, épou-
vantèrent l'i^iiditoire et firent sur l'évèque une impression de tris-
tesse profonde. Craignant de pousser à bout la frénésie de ce jeune
barbare et d'an)ener ainsi de {jrands malheurs, il céda par néces-
sité ; et après avoir, pour sauver au moins les formes h.'gales, déli-
bei'(' (piekjue temps avec son collèjfue de Pasis, il lit donnera
31ero\vig les eulogies qu'il réclamait (2).
Dès qu(i le lîls de ililperik, avec Gailenson frère d'armes, ses
jeunes compagnons et de nombreux serviteurs, eut pris un logement
dans le parvis de la basilique de Saint-Mailin, l'évèque de l'ours se
hâta de remplir certaines formalités qu'exigeait la loi romaine , el
dont la principale consistait pour lui à déclar^'r au magisti"at com-
pétent et à la partie civile l'arrivée de chaque nouveau réfugié (5).
Dans la cause présente, il n'y avait d'autre juge et d'autre partie inté-
ressée que le roi liilp'erik. C'était donc à lui (|ue la déclaration de-
vait être faite, quelle que fût d'ailleurs la nécessité d'adoucir par
(i) Qiiod cùm refataremus, ipse clamaïc cœpit et dicere, (jiiod non iwlc eum
à communione sino fratrnm ronniveutià suspendeiennis MinaLalnr enim ali-
(jnos de populo noslro intcificere,si commnnioiifni nostrani non nieruisset. Greg.
Turon. hist., lib. V pag. aSg.
(2) Illo auteiQ hajc dicenti;, ciim consensu fralris qui pra'sens eral, contestatâ
causa cauonicà, eulogias à nobis acccj)it. Verilus auleni sum, ne dùiii unum à
communione suspeudebam , in niultos exislerein bomicida. <î''i'. Tuwu. liist,,
ibid.
(J) Loi de l'empereur Léon pour les asiles (4(>())- — ^oy, bisloirc ccclésiasli([nc
de Fleurv, lome VI , pag, 562
des aclt'!> de d« iVi fiicc laijjrciir df son i(s>ciiliiii('iil. lu di;icic
df réfjlisc mrtropoliioiru' de Tours parlil pour Soissous, ville roy;de
de Neuslrie, avec la mission do faire un récil exact de tout co i|ui
venait d'avoir lien. Il eut pour conipajjnon , dans eetle ambassade,
un parentderévè(]ue, appeli' Nieelins, (jui se rendail à la cour de
Ililperik pour des affaires personnelles (1).
Arrives an i)alais de Soissons et admis ensemble à l'audience
royale, ils commen(;aient à exposer les motifs de leur voyage, lors-
(jue Fiede^fonde survint et dit : « Ce sont des espions, ils viennent
s'iiiformer ici de ce que f.iit le roi , afin d'aller ensuite le rapporter
à Merowig. > Ces paroles suffirent pour njettrv en émoi l'esfjiit
soupçonn«'ux de Ililpei'ik. L'ordre fut donné aussitôt d'arrêter ISi-
cclius et le diacre porteur du messnjje. On les depAuilla de tout
rarxjent qu'ils avaient sur eux, et on les conduisit aux extrémités
du ioyauine, d'oii ils ne revinrent l'un et l'autre qu'après un exil de
sept mois (2). Pendant que le messajjer et le parent de Gréjjoire de
Tours se voyaient traités d'une si rude manière , lui-même reçut
de la paît du roi Ililperik. une dépêche conçue en ces termes :
t Chassez l'apostat hors de votre basilique, sinon j'irai brûler tout
le pays. » L'evèque répondit simplement qu'une pareille chose
n'avait jamais eu lieu, pas même au temps des rois goths qui étaient
hérétiques, et (ju'ainsi elle ne se ferait pas dans un temps de véri-
table foi chrétienne. Obligf' par cette réponse de passer de la me-
nace à l'effet, Ililperik se décida, mais avec mollesse; et grâce à
l'instigation de Fredcgonde qui n'avriil aucune peur du sacrilège, il
fut résolu que des troupes seraient rassemblées, et (jucle loi lui-
même se mettrait à leur tête pour aller châtier la ville de Tours et
forcer l'asile de Saint-Martin ^5i.
(i) NicelJus vir neptis mex, propriam liabens causain, ad Chilpericum Regeui
abiitcum Diacono nostro, qui régi fugam Merovechi narraret. , Cieg^. Turon. hist.,
lib. V, pag. 239.
(2) Quibus \isLs , Fredegundis regina ait : •< Exploratores sunt , et ad sciscitandum
<• quid agal rex advenerunt , ut sciant quid Merovecho reuuntienl. » Et statim
exspoliatos in exilium relrudi prœcepit, de quo mense septimo expleto relaxafi
sunt. Oreg. Turon , ihid.
(3) Igilur Chilpericus nuntios ad nos direxil , dicens : « ejicile apostalam illum
NOUVELLES LETTRES SLR LiUSTOlKE DE 1 RA.XX. io5
En apprenaiu la nouv(?llo do ces préparatifs, Mero\vi{{ l'ul saisi
d'une lerreur dont l'expression se colorail d'un certain sentiment
re!i{fieux. « A Dieu ne plaise, s'éeria-t-il, que la sainte basilique de
mon seigneur Martin subisse aucune violence, ou que son pays soit
désolé à cause de njoi ! » Il voulait partir sur-le-champ avec Gon-
tliiamn-Bose et tâcher de gagner l'Austrasie, où il se flattait de
trouver auprès de Brunehilde un asile siu', du repos , des richesses
et toutes les jouissances du pouvoir; mais rien n'était prêt pour ce
long voyage: ilsn'avaientencoreniassezd'liommes autourd'eux, ni
assez de relations au dehors, l/avis de Gonthramn fut qu'il fallait
attendre et ne pas se jeter par crainte du péril dans un péril beau-
coup plus grand (1). Incapable de rien tenter sans le concours de
son nouvel ami , le jeune prince chei'chait un remède à ses anxiétés
dans des actes de dévotion fervente qui ne lui étaient pas oïdinaires.
Il résolut de passer tout un(; nuit en prières dans le sanctuaire de
!a basilique, et faisant apporter avec lui ses effets les plus précieux,
il les déposa comme ofliande sur le tombeau de saint Martin; puis,
s'agenouillant près du sépulcre, il ])ria le saint de venir à son se-
cours, de lui accorder ses bonnes grâces, de faire que la liberté
lui fût jiromptement rendue et qu'un jour il devînt roi (2).
Ces deux souhaits, pour Alerowig, n'allaient guère l'un sans
l'autre, et le dernier, à ce qu'il sen)bi(% jouait un assez grand rôle
dans ses convei-sations avec Gonthr.imn-Bose et dans les projets
4|u'ils faisaient en conuTiun. Gonlhranm , |)lein de (;onfiance dans
les ressoui'ces de son esprit, invoquait rarement l'appui des saints;
<• de basilici, sin aiileni , lotam legionem illam igni siiccindam. ■> Ciimque nos res-
cripsissemus , inipossibile esse qiiod temporibus hiereUcorum non fuerat, Cluislia-
iiornni nunc temporil)us fieri , ipse exercitiim rommovet. Gieg. Tiiron. hist., lib. V,
pag. 239.
(i) Cùm videret Meroveclius patrem sutim in hâc deliberafione intentum, ad-
sumto secum Guntchramno dnre ad Brunichildeni pergere cogitât, dicens : << Absit
<< ut propter meam personam basilica Domini Martini violentiam perferat, aut
<• regio ejus per me captivitati subdatur. >» Gre^;. Turon. hist., lib. V, pag. 240.
(2) Et ingressus basiiicain, di'nn vigilias ageret , res quas secum habebat , ad
scpulchnnu beali Martini exliibuit , orans ut sibi sanrius succurercl , atque
ei concederet gratiam suam , ut leguum accipeie possel. ('leg. Turon, ii>i(/.,
pag. 241.
mais fil irviinclic il ;ivail recours aux iliseiirs ilc lionne .iNcniufe .
aliii tl t|ti(»ii\( r |t;ir leur science l;i jusiesse de ses coniliinaisons.
Laiss;ini doiic Merowijj prier seul, il depèclia l'un de ses serviteurs
vers une l'eniine 1res habile, a ce <iu'il disail , (|ni lui avait i)i'edii,
enirautres choses , lannée, le jour et l'heurc! où devait mourir le
roi llarilterl ^^1). Inlerro.'fée au nom du duc (jonihianui, sur l'ave-
nir fjui lui était réservé à lui et au fils de llilperik , la sorcière , qui
proliablcinenl les connaissait bien tous deux, donna cette ri'ponsc
adressée à tionthramn lui-même : « Il arrivera (|ue le roi llilperik
trépassera dans Tannée, et rpie ]\Ier()>vi{{, à l'exclusion de ses IVères,
obtiendra la royauté; loi, Gonthranm, tu seras pendant ciiu| ans
duc de tout le royaume; mais, à la sixième année, tu recevras, par
la favcui- du |)euple, la di.j|nilé épiscopale dans une ville située sur
la rive gauche de la Loire , et enlin tu sortiras de ce monde vieux
et plein de jours (2). >
Gonthramn-liose, qui passait sa vie à faire des dupes, était dupe
lui-même de la friponnerie des sorciers et des devineresses. Il res-
sentit une giande joie de cette prophétie extravagante; , mais con-
forme sans aucun doute à ses rêves d'aml)ition et à ses désirs les
plus intimes. Pensant que la ville indiquée si vaguement n'était
autre que celle de Tours, et se voyant déjà en idée le successeur
de Grégoire sur le trône pontifical, il eut soin de lui faire part,
avec une satisfaction maligne, de sa bonne fortune à venir, carie
litre (l'évêque était fort envié des chefs barbares. Grégoire venait
d'arriver à la basilit|ue de Sainl-Marlin pour y célébrer l'office tie la
nuit, lorsque le duc austrasien lui fit son étrange confidence, en
homme convaincu du savoir infaillible de la prophélesse. L'évêque
(x) Tune direxit Guntchramnus piieruin ad mulicrein (juamd.Tm, sil)i jarii
cognitani à tempore Chariberti régis, hal)enlem spiritum Pythonis ut ci quae erant
eventura narraret. Greg. Titron. hist., lih. V, pag. 240.
(2) Quae hœc ei per pueros niaiidata reuiisit : ■< Futunim est enim ut rex Chil-
" pericushoc anno dcllciat, et Meiovechus re\ exclusis t'ratiibus onme capiat leg-
•' nuiii. Tuvero ducatum totiusregniejus annisquinque tcnel)is. Sexto veroanno iiï
« iiiià civitatiim , quœ super Ligeris alveum sila est in dcxlrd ejus parte, favenle
' populo, episcopalùs giatiamadipisceris » Greg. Tiiron. hist., ibld. — Il l;iiii
entendre ici par les mots dexird parle la droite du fleuve en remontani son cours.
Vov. .-tdriani J'alcsii nolil'iam GaUiariim.
NOLVLLLIiS LETTIIES SL'K l/lIlSTOlRi: 1>1. I liANCE. llîïl
l'cpoiiilit : 4 C'est à Dieiiqu'il l'auldciuaiiderdc i)aieillcs choses, i cl
iK^ put s'empêcher de lirc i^l). Mais cette vanité, aussi folle qu'insa-
tiable, ramena douloureusement sa pens('e sur les hommes et les
misères de son temps. De tristes reflexions le préoccupèrent au
milieu du chant des psaumes; et lorsqu'après l'office des vi{jiles,
voulant prendre un peu de repos, il se fut mis au lit dans un appai-
lement voisin de l'église , les crimes dont celte église semblait de-
voir être le théâtre, dans la guerre contre nature allumée entre le
père et le fils, tous les malheurs qu'il prévoyait, sans pouvoir les
conjurer, le poursuivirent en quelque sorte jusqu'au moment où il
s'endormit. Durant le sommeil, les mêmes idées, traduites en
images terribles, se présentèrent encore à son esprit. Il vit un
ange qui traversait les airs , planant au-dessus de la basilique cl
criant d'une voix lugubre : « Hélas! helas! Dieu a frappé llil[)erik
et tous ses fils ! pas un d'eux ne lui survivra et ne possédera son
royaume (!2). » Ce songe parut à Grégoire une révélation de l'ave-
nir bien autrement digiu^ de foi que les réponses et tous les pres-
tiges des devins.
Merowig, léger et inconséquent par caractère, eut bientôt re-
cours à des distractions plus d'accord avec ses habitudes turbu-
lentes, que les veilles et les prières auprès du tombeau des saints.
La loi qui consacrait l'inviolabilité des asiles religieux voulait que
les réfugiés fussent pleinement libres de se procui-er toute espèce de
provisions , afin <|u'il fût impossible à ceux qui les poursuivaient de
les prendre par la fomine. Les prêtres de la basilique de Saint-31ar-
lin se chargeaient eux-mêmes de pourvoir des choses nécessaires
a la vie leurs hôtes pauvres et sans domestiques. Le service des
riches était fait tantôt par leurs gens (jui allaient et venaient en
(i) Statim jlle vanitate elatus , tanquam si jam in cathedra Turonicae ecclesiie
resideret, ad me ha>c dettilit verba. Ciijiis ego inridens stiiltitiani , dixi : " A Deo
luec poscenda sunt » Illo quoque ciim confusione discedente, valdè inridebam
liomiiiem, qui talia credi pulabat. Greg. Turcn. hist. , lib. V, pag. 240.
(2) Vigiliis in basilicà sancti Antislilis celebralis, dùm lectulo dccubans ob-
dormissem , vidi angelum per aéra volanleni : cùmque super saiictam basilicani
priEleriret, voce niagnà ait : <• Heu! heu! percussit Deui Chilpericuui , et onmes
- filios ejus, nec superabil de his qui processeruul ex lumbis ejus qui regat reguuni
•• illni^ i:i .Tl( initin. » Orrg. Tiiron., ilùd.
l'iS lii:Vl!E DES UtUX MO.NDKS.
toute liboi'lc, tniitùt par dcslioniinesci pur di.'s fcrniiH's du deliors,
doiil la prcscnre o(«'asioiiait souvent de rcniharras cl du scan-
dale. A toute heure, les cours du |)arvis et je pi'ristyle de la hasili-
(|uecUiienl remplis d'une l'unie al'l'airc-e ou de promeneurs oisifs
cl curieux. A l'heure des lepas, un biuil d'orjjie, couvrant pai-
fois le chant des offices, allait trouble!' les jirèlres dans leurs siallos
et les reli{)ieu\ au fond de leurs cellules. Quehjuefois aussi les
convives, pris devin, se (pierellaienl jus(pr;t en venir aux coups, et
des rixes san(f|antes av.iient lieu aux portes cl nuiine dans l'intérieur
de réalise (II.
Si de par< ils désordres ne venaient point à la suite des festins
où Merovvijf cherchait à s'étourdir avec ses compa{»nons de refufje,
la joie bruyante n'y rnan(juait pas ; des éclats de rire et de {grossiers
bons mots retentissaient dans la salle el accompajfnaient surtout
les noms de Hilperik et de Fredegonde. IMerowig ne les ménageait
pas plus l'un que l'autre. Il racontait les crimes de son père et les
débauches de sa belle-mère, traitait Fredegonde d'infâme prosti-
tuée, et Hilperik de mari imbécillc, persécuteur de ses propres en-
fans. « Quoiqu'il y eût en cela beaucoup de vrai , dit l'historien
contemporain, je pense qu'il n'était pas agréable à Dieu que de
telles choses fussent divulguées par un lils (2). » Cet historien ,
Grégoire de Tours lui-même, inviKi un jour à la table de; Merovvig,
entendit de ses oreilles les scandaleux propos du jenni; homme.
A la fin du repas, Merowig, resté seul avec son pieux convive,
se sentit en veine de dévotion et pria l'évèque de lui faire «juelque
lecture pour l'instruction de son ame. Grégoire prit le livre de Sa-
lomon , et l'ayant ouvert au hasard , il tomba sur le verset suivant :
< l/œil qu'un fils tourne contre son père lui sera arraché de la tête
(i) Nam saepè caedes infrà ipsum atrium, quod ad pedes beati extat, exegit
( Ebenilfiis) , exercens a<.siduè ebrietafes ac vanitates.... Introeuntes piicllae, cum
reliqiiis pueris ejus, sii.^pieiebant pictiiras parieluiii , rimabanliirque ornaineuUi
beati sepulcbri : qiiod valdc faciuorosuni religiosis erat haec ille cùm post
cœnam vino niadidus adverlisset Fiiribuudiisingrediliir..,. Greg. Titron. bist.,
lib, VII , pag. 3oo.
(2) Merovechus vero dc patre atque iiovercâ mnlta crimina loqiiebalur : quaj
viim ex parte vera essent, credo arceplurn non fuisse Dec, ut ha;c per filimn miI-
garenlnr. Greg. Titroii. hist., lib. V, j)ag. 240.
NOUVELLES LETTRES SUR LllISTOlUE DE IISA.NCE. loi)
par los corbeaux de la vallée. » Celle rencontre faile si à propos lui
prise par l'évèque pour une seconde révélaiion de l'avenir, aussi
menaçante que la première (1).
Cependani Fredo(}onde, plus acharnée dans sa haine el plus
active que son mari, résolul de prendre les devans sur rexj>édi-
tion qui se préparait et de faire assassiner Merowig au moyen d'un
guet-à-()ens. Leudaste, comte de Touis, qui tenait à s'assurer des
bonnes {;races de la reine, et qui d'ailleurs avait à se venger du
pillage commis dans sa maison l'année précédente, s'offrit avec
empressement pour exécuter ce meurtre. Comptant sur l'impi'é-
voyance de celui qu'il voulait tuer pai- surprise, il essaya différens
stratagèmes pour l'attirer hors des limites où s'arrêtait le droit
d'asile; mais il n'y réussit pas. Soit par un dépit sauvage, soit pour
exciter la colèj-e du jeune prince, jusqu'au point tUi lui faire per-
dre tout seniimenl de prudence, il lit attacjuer à main armée ses
serviteurs dans les rues de la ville [H). ]ji plupart furent massacrés;
et Merowig, saisi de fureur à cette nouvelle, serait allé tête baissée
dans le piège, si le prudent Gonihramn ne l'eût retenu. Comme il
s'emportait outre mesure, disant qu'il n'aurait de repos qu'après
avoir châtié d'une manière sanglante le complaisant de Frede-
gonde, Gonihramn lui conseilla de diriger ses représailles d'un
côté où le danger fût nul et le profit consid('rable, el de faire paver
le coup, non à Leudaste, qui était sur ses gardes, mais à un autre,
n'importe lequel, des amis du roi ïlilpcrik ou des familiers de sa
maison (5).
(i) Quâilam enini die ad conviviuin ejiis adscitiis dùm pariler sedercniu.s,sup-
pliciter peliil aliqua ad inslniclioneni aiiiin.'c legi. Ego verô reseialo Saloiuoiiis
libro , versiculum qui primus occiirrit ari'ipiii, qui hœc conliiiebat : « Ocuiuiu (|ui
« adversùs adspexerit paliem, effodiant cum coivi de iou\alld)us. » lllo cpioque
non intelligente, consideravi hune vcrsicnluiu ;i domino prœpaiatum. Grc§'. Turo/i
liist., lih. "V, pag. 240.
(a) Leudastes lune cornes cùm multas ei in aniore Fredegundis insidias lenderel ,
ad exlrcniuni pucros ejus, qui in pago cgressi fueiant , cirrunivenlis dolis gladio
trucidavit, ipstimquc interiniere cupiens si reperire loco oppoituno poluisset.
Creg. Turoii. liist., ib'ul.
(3) Sedille consilioususGunlchramni, etse ulcisci desiderans.... Gipg. Turon.
liist., ibid.
Ii>" UEVfl m s IM I \ MMNfttS.
Maiilcil, |Hiiiii(i- iiK'dc» in du roi, Ikuiiiiic tri's riche el d'un n:itn-
I cl piii li(lli(|ii(ii\ , se iroiniiii iiloi's ;"i 'l'ours, vciKinl de; Soissoiis
r[ se rciuhm à Poilici's, s:i ville iiiitalc II ;iv;iil ;iv<'c lui très peu
dr {{c'iisci li('au(OU|) de bajjujjes; el pour les jeuiu^s {juerriers, <;om-
pajpions de Merowiji;, rien n'élail plus lacilc (piedc renicvcr dans
son hôtellerie. Us y entrèrenl en elïel à l'iiiiprovisle, el baiiiicnt
crucllenieni le jmeilique nu'deciii, «jui, heureusement pour lui,
jtarvint à s'eeha|>per, else rc'iujpa prescpie nu dans la catli«'drale,
laissant au\ mains des assaillans son or, son arjicnlel le reste de
son l>a{}a{}C il). Tout cela lui re/;ard(! connue de bonne prise pai*
le fils dellilpeiik, qui, satisfait du tourcju'il venait de jouer à son
père et se croyant assez ven{jé , voulut montrer de la clémence.
Sur la prière derévè(jue, il Hl annoncer au pauvn' ■Marileïf, qui
n'osait plus sortir de son asile, qu'il èUiil libic de continuer sa
roule (2). Mais au momenl où Merowig sapplaudissail d'avoir pour
conipa.jrnon de fortune el pour ami de cœur un honmie aussi avisé
(|ue Gonlhramn-Bose , celui-ci n'hésitail pasàvendi-e ses services
à la mortelle ennemie du jeune homme inconsidéré (|ui plaçait en
lui toute sa coniiance.
Loin de partager la haine que le roi llilperik vouait au duc Gon-
tliranm, à cause du meurtre de 'rheodebert, Frede.jfonde lui sa-
vait gré de ce meurtre qui l'avait debarrass('e d'un de ses beaux-
fils, comme elle souhaitait de l'èlre des deux autres. Son inléicl
en faveur du duc auslrasien était devenu encore plus vif, depuis
(ju'elle entrevoyait la possibilité de le faire servir d'inslrumenl pour
la perle fie 3Ierowig. Gonilnanm-Bose se chargeait peu volontiers
d'une commission p(;rilleuse; mais le mauvais succès des lentaiives
du comte Leudaste, homme plus violent qu'adroit, détermina la
reine à tourner les yeux vers celui qui pourrait, non pas exécuter
<le sa propre main , mais rendre infaillible par son astuce l'assass!-
(i) Redeunle Marileifo archiatro de prœseatià régis, (eum) comprehendi pra;-
cepit : ca'sumque giavissimè, ablato auro argenloque ejus, et reliqiiis rébus quas
secum e\hibebat , nudum reliquit. Et interfecisset utiqiie , si noa , inter maiiiis
cwdentium elapstis, ecclesiam expetisset. Cn-g. Turon. , bist. lih. V , pag. «40.
(2) Quem nos poslea indutum veslimeutis , oblentà viià, Pitlaviiin reiiiisiniiis.
ihid.
NOUVELLES LLITUKS SLIi l'iIISTOIRE 1)1. 1 ISANCE. Hil
liai qu'elle in('(lil;iil . Elle envoya donc près de Gontlniimn une per-
sonne afli(l<'e (|iii lui remit de sa part ee messa^je : " Si lu parviens
:i faire sortir Merowi}} de la basilique, afin <|u'on le tue, je te ferai
lin nin,oni{i(pic présent (1). » Gonlliramn-Boseaccepta de {jrand cœur
la proposition. Persuadé que l'habile Frcde^jonde avait déjà pris
toutes ses mesures et que des meurtri(;rs apostés faisaient le guet
aux environs de Tours, il alla trouver Mcnnvig, et lui dit du ton le
plus enjoué : « Pourquoi menons-nous ici une vie de lâches et de
paresseux, cl restons-nous tapis comme des hébétés autour de
cette basilique ! Faisons venir nos chevaux , prenons avec nous (Jes
chiens et des faucons, et allons à la chasse nous donner de l'exercice,
r(îspirer le {jrand air et jouir d'une belle vue (2). »
Le besoin d'espace el d'air libre que ressentent si vivement les
emprisonnés parlait au cœur de Merowifï , et sa facilité de carac-
tère lui faisait approuver sans examen tout ce que proposait son
ami. 11 accueillit avec la vivacité de son âge celte invitation at-
irayanle. Les chevaux furent amenés sur-le-champ dans la cour de
la basilique, et les deux réfugiés sortirent en complet équipage de
«liasse, portant leurs oiseaux sur le poing, escortés par leurs ser-
viteurs et suivis de leurs chiens tenus en laisse. Us prirent pour
but de leur promenade un domaine appartenant à l'église de 'l'ours
et situé au village de Jocundiacum , aujourd'hui Jouay, à peu de
distance de la ville. Us passèrent ainsi tout le jour , chassant et
courant ensemble , sans que Gonthramn donnât le moindre signe
de pr(''(>cciipation el parût songer à autre chose (ju'à se divertir de
son mieux. Ce (|u'il attendait n'arriva point. Ni durant les courses
dc' la journée, ni dans le trajet de retour, aucune troupe armée
ne se présenta pour fondre sur Merowig, soit que les émissaires
(:) Misit ad Guntchramnum Bosonem Fredegundis regiiia, qiia;quf vi jani pro
morle Theodoberti patrocinabatur, occulte dicens: Si Merovechiim ejicere potiieris
•< de l)asilicâ ut interticiatiii-, magiiuinde me inunusaccipies. » Crrg. Turoii. hisl.,
lib. A', pag. 240.
(2) At ille pr<est6 putans esse interfectores , ait adMerovechum : « Ut quid liic
" quasi segnes et, timidi residemus, et ut bebetcs circà basilicani hanc oceulimur?
« veniant enim equi nostri , et acceptis accipilribus, cum canibus exerceamur
'■ venatione, spectaculisque pattilis jocunoemur- » Hoc enim agebat cfiUidè, ut
cnin à sanctâ basilicà separaiet. Gre^. Juron, bisl., itid.
Kii iii:m r. ni.s i)i;i;x M<l^Dlis.
i\r l"i»'(l('{;oiulc ne riissciil pas ciicorv arrivcsà Tours, suit (|ui' ses
in.Niriii'lions ciissculctf mal suivies. MiTowij; rciiU'a donc paisildc-
uiciit dans ri-nci'iulc qui lui servait d'asilt.', joyeux dosa liljcrle de»
(|ucl(|U('s heures et ne se doutant nullement (ju'il eût elc; en dan.'jer
de périr pai- la plus insijjue trahison ^I).
L'armée qui devait mareher sur Tours était prête; niaiscjuand
il s'agit de partii-, ililpeiik devint tout à eoup indécis et timor»';
il auiait vimlu savoir jusqu'à quel point allait en ce moment la sus-
eeplihilite de saint Martin contre les inlracteursdc'sesprivil('/;es, cl
si le saint lonl'esseur était en \eiiie d'indul^fcnce ou de colère,
(vonune personne au monde ne pouvait donner là-dessus la nioindn;
information , le roi conçut l'étrange idée de s'adresser par écrit
au saint lui-même, en sollicitant de sa pari une réponse nette et
|)Ositive. Il rédigea donc une lettre qui énonçait en manière de
plaidoirie ses griefs paternels contre le meurtiicr de son fils Theo-
debert et faisait contre ce grand coupable un appel à la justice du
saint. La requête avait pour conclusion celle demande perempto'ire :
« M'esl-il permis ou non de tirer Gonlhramn hors de la basilique (2)? »
Une chose encore plus bizarre , c'est (ju'il y avait la-dessoas un
stratagème, et (jiie le roi Hilperik voulait ruser avec son correspon-
dant céleste , se promettant bien , si la permission lui était donn(;e
pour Gonlhramn , d'en user également pour s'emparer de Merowig
dont il taisait le nom , de peur d'effaroucher le saint. Cette singu-
lière missive fut portée à Tours par un clerc de race franke, nommé
Baudeghisel, qui la déposa sur le tombeau de saint Martin, el nu't
à côté une feuille de papier blanc pour que le saint put écrire sa
réponse. Au bout de trois jours, le messager revint, et trouvant
sur la pierre du sépulcre la feuille blanche telle qu'il l'y avait mise,
(i) Egressi itaque, ut diximus, de basilicâ ad Jociindiacensem domum rivitati
])ro\imam progressi siint : sed à nemine Merovechus nocitus est. Gre^. Tttion.
hist., lib. V, pag. 241.
(2) Et quia iinpetebatur tune Guntchramaus de inteiitu , ut diximus, Theodo-
berti , misit Chilpeiicus rex nunlios et epistolam scriplain ad sepulcbrum Sancti-
Martini, q\iœ habebat iiiserluiii, ut ei beatus Maitinus lescriberet , utrùni liceret
exlrabi Guutcbramnum de basilità ejus , an nou. Greg. Titroii. hi^t., lib. X,
ibid.
NOUVLl.I.ES l.E'nnES SL'li LUlSTOIUi: bE FHANCE, HtT)
sans le moindre signe d'éciilure, il jugea (jue saint Martin refusait
(le s'expliquer et retourna vers le roi Ililperik (i).
Ce que le roi craignait par-dessus tout, c'était que Merowig
n'allât rejoindre Brunehilde en Austrasie, et qu'aidé de ses conseils
et de son argent , il ne réussit à se créer un parti nombreux parmi
les Franks neusiriens. Celte crainte l'emportait même dans l'esprit
de Ililperik sur sa haine contre Gonlliramn-Bose , envers lequel
il se sentait des velléités de pardon, f)oui'vu (ju'il ne favorisât en
rien le dépai'l de son compagnon d'asile. De la naquit un nouveau
plan, où Ililperik se montre encore avec le même caractère de
finesse lourde et méticuleuse. Ce plan consistait à tirer de Gon-
tliramn , sans lequel Merowig, faute de ressources et de décision ,
était incapable d'entreprendre son voyage, la promesse sous le
serment de ne point sortir de la basiliciue sans en donner avis au
roi. Le roi Ililperik comptait de cette manière être averti assez à
temps pour pouvoir intercepter les communications entre Tours et
la fi'onlière d' Austrasie. Il envoya des émissaires pailer secrètement
à Conthranm ; et dans cette lutte de fourbe contre fourbe, celui-ci
ne recula pas. Se liant peu aux paroles de réconciliation que lui
envoyait Ililpeiik, mais trouvant (ju'il y avait là peut-être une der-
nière chance de salut, si toutes les autres venaient à lui man(ju('r,
il prêta le serment qu'on lui demandait, et jura dans le sanctuaire
même de la basilique , une main sur la nappe de soie qui couvi'ail
le maitre-autel (!2). Cela fait, il ne mit pas moins d'activité (ju'au-
paravant à tout pn-parer dans le plus grand mystère pour une
évasion inopinée.
Depuis le coup de fortune qui avait fait tomber entre les mains
des réfugiiîs l'argent du médecin Marileïf , ces préparatifs mar-
chaient rapidement ; des braves de profession , classe d'hommes
(i) Sed Raudegiselus diaconus, qui hanc epistolam exhihiiit, cliarlam pnram
cuin eàdcin quam detulerat, ad sancluin tmniilum misit. Cùtnque per triduiini
expectasset, et niliil lescripti reciperet, redivit ad Ciiilpericum. Greg. Tarori.
hist., lib. V, pag. 241.
(2) nie verô misit alios, qui à Guntrhramno sacrameiita exigèrent, iil siiic
cjus scientiâ basilicam non relinqiieret. Qui ambienter juians pallaiii altaris fide-
jiissorem dédit, niniquani se exindc sine jussione regià egressiirum. Gie^. Tiiroti.
hist., ibid.
Mii l;i M I. I»l .^ 1)1 L\ >liiM)l.>.
<|iif l.'i coikiih'Ic ;i>.iil irt'('<', s'oflraicnl en loiilr puni' servir d'cs-
(•(Hlf jiis(|ir;m II rmc du \()v;i,<m'. I.ciir iidiuIh'c .s'('Icv:i hiciilùl :i
plus (If ciiKi (Tiils. Avec iiiic ])art'ill(' Idicc, l'i-vasion «-lail facile e(
lanivee on Aiislrasie exln'meinetit piobahle. (idnlIiiaiiiii-Jiosf
jujfca (jnil nv avail plus de iimiil" pour dilTiM-cr' davanta(je, <'t se
{pirdaiit bien, inal{;ro son serment, de faire doiuierau roi le nioiii-
di'c avis, il dit a Mei-ovvi{î (|u'il fallait sonjjcr au d(''|)arl. Mer(iwi{;,
faillie et ii'résolu , lors(|ue la passion ne le soulevait pas, sur le
point «le ris<]ner eelte {;rande aventure, fléeliil et retoniba de nou-
veau dans ses anxiétés. « Mais, luiditlionthranni , est-ce que nous
n'avons pas pour nous les prédictions de la devineresse? » Le jeune
prince ne fut pas rassuré, et, pour faire; diversion à ses tristes pres-
sentiniens, il voulut chercher à une meilleure source des informa-
tions sur l'avenir (I).
Il y avait alors un procédé de divination relijjieuse prohibé par
les conciles, mais pratiqué en Gaule, malgré cette défense, par les
hommes les plus sages et les plus éclairés; Merovvig s'avisa d'y
recourir. Il se rendit à la chapelle où était le tombeau de saint 3Iar-
tin , et posa sur le sépulcre trois des livres saints : celui des Rois , le
Psautier et les Evangiles. Durant toute une nuit, il pria Dieu et le
saint confesseur de lui faire connaître ce qui allait arriver, et s'il
devait espérer ou non d'obtenir le royaume de son père (2). Ensuite
il jeûna trois jours entiers; et le quatrième, revenant près du tom-
beau , il ouvrit les trois volumes l'un après l'autre. D'abord ce fut
le livre des Hois qu'il avait surtout hâte d'interroger. Il tomba sui-
une page en tète de laquelle se trouvait le verset suivant : « Parce
que vous avez abandonné le Seigneur votre Dieu jiour suivre des
dieux étrangers, le Seigneur vous a livrés aux mains de vos enne-
mis. » En ouvrant le livre des Psaumes, il rencontra ce passage :
< Tu les as renversés au moment oii ils s'élevaient. Oh! comment sont-
(i) Merovechus vero non credens Pythouiss.'c... Girg. Turon. liist., lil). V,
lag. 241.
(a) Très libres super Sancti sepulchruni posuit, idest, psalleiii , regiiin, evan-
geliorum : et vigilans lotà nocte, peliit ut sibi beatus confesser quid eveniret osten-
deret, et utrùm possit regnum acripere, an non, ut Domino indicante cognosreret.
Greg^. Turon. hist., ih'id.
NOUVELLES LETTRES SLK LHISTOIIIE DE 1 liANCK. lO.J
ils tombés dans la dcsolalion ! » Enlin, dans le livre des Évangiles
il lut ce verset : « Vous savez que la pàque se fera dans deux jours
et que le Fils de l'homme sera livré pour être crucifié (1). » Pour ce-
lui qui dans chacune de ces paroles croyait voir une réponse de
Dieu même , il était impossible de rien imajjiner de plus sinistre ,
et il y avait là de quoi ébranler une anie plus forte que celle du fils
de riilperik. Sous le poids de cette triple menace de trahison, de
ruine et de mort violente, il resta comme accablé et pleura long-
temps à chaudes larmes auprès du tombeau de saint Martin (t2).
Gonlliramn-Bose, qui s'en tenait à son oracle, et qui d'ailleurs
ne trouvait là aucun sujet de crainte pour lui-même, persista dans
sa résolution. A l'aide de cette influence que les esprits décidés
exercent d'une manière qu'on pourrait dire magnétique sur les
caractères faibles et impressionnables, il raffermit si bien le cou-
rage de son jeune compagnon , que le départ eut lieu sans le moin-
dre délai, et que Merowig monta à cheval d'un air tranquille et
assuré. Gonthramn , dans ce moment décisif, avait à se faire une
autre espèce de violence; il allait se séparer de ses deux filles,
réfugiées avec lui dans la basilique de Saint-Martin, et qu'il n'o-
sait emmener à cause des hasards d'un si long trajet. Malgré son
égoisme profond et son imperturbable fourberie, on ne pouvait
pas dire qu'il fût absolument dépourvu de bonnes qualités, et
parmi tant de vices il avait au moins une vertu , celle de l'amour
paternel (3). La compagnie de ses filles lui était chère au plus haut
degré. Pour les rejoindre , quand il se trouvait loin d'elles , il n'hé-
sitait pas à exposer sa personne; et s'il s'agissait de les garantir de
(pielque danger, il devenait batailleur et hardi jusqu'à la témérité.
Contraint de les laisser dans un asile que le roi Ililperik, devenu
(i) Post haec continuato triduo in jejuniis , vigiliisalque oralionibiis, adbeatuni
tumulum iterùm accedens , revolvit librum , qui eral Regum : versus auleni
primus paginae quam reseravit, hic erat... Greg. Turon. Hist., lit). V, pag. 241.
— V. Rois, liv. 3, chap. 9, v. 9. — Ps. 72, v. 18. — Ev. selon saint Matthieu,
chap. 26, V. 2.
(2) In his responsionibus ille confusus flens diutissimc ad sepulchrum beati
antistilis... Oreg. Turon. Hist., iib. V, pag. 24 r.
(3) Guntchramnus verô aliàs sanè bonus. Nam ad perjuria nimiùm praeparatus
erat... Greg. Turon. ihid.
TOME III. H
|(JG iu;vn m s i>i i \ >io.\in;s.
tiiritii\. |)ttuv;iit irss«'i tic lospcclcr, il se proinil de venir les «licr-
clici" liii-iiu'iiic, cl rc lui ;ivcc cctlc pcnsc'O, la sciik; boniK! qui put
{{(•rnuT (l;ms sou aaïc, <|u'il rraiM-liil les limih'S coiisacircs, {^alop-
|XHU à ('Ole de .M<'io\vi{; (I).
Près lie six cenls cavaliers, reeiutes selon toute apparence paiini
les aventuriers et les raj^alionds du |iays , soit Kranks , soit Gaulois
dori{}ine, aeeompnjfnaient les deux rujjitil's. Lonjfcanl, du sud au
nord, la rive {;auelie de la Loire, ils lircnl roule en bon ordre; sur
les terres du roi Gontlnainn. Arrives près d'Orléans, ils lournè-
lent vers l'est pour éviter de passer par le royaume de Ililperik, ei
parvinrent sans obstacle juscpi'aux environs de la ville d'Auxen»';
mais là s'arrêta leur bonne fortune. Erp ou Erpoald , comte de
celte ville , refusa le passage , soit (|u'il eût reçu quelque dèptclie
tlu roi Ililperik , rèclanianl son assistance amicale, soit qu'il agit
de son propre mouvement pour maintenir la paix entre les deux
royaumes. Il parait que ce refus donna lieu à un combat, dans lecpiel
la troupe des deux proscrits eut complètement U; dessous. Merowi};,
<jue la colère avait sans doute poussé à quelque imprudence, tomba
entre les mains du comte Erpoald; mais Gonthranm, toujours
liabile à s'esquiver, battit en retraite avec les débris de sa petite
armée (t2i.
N'osant plus s'aventurer du côte du noid , il [)rit le parti de re-
tourner sur ses pas, et de gagner l'une des villes d'A<|uitaine qui
appartenaient au royaume d'Austrasie. Les approches de Tours
étaient pour lui extrêmement dangereuses. Il devait craindre que
le bruit de sa fuite n'eût décidé Ililperik à faire marcher ses troupes,
et que la ville ne fût remplie de soldats. Mais toute sa prudence ne
prévalut point contre l'affection paternelle; au lieu de passer au
large avec sa bande de fuyards, peu nombreuse et mal armée, il
alla droit à la basilique de Saint-Martin : elle était gardée; il y entra
par force et en sortit aussitôt, emmenant ses (illes qu'il voulait met-
(i) Âdsumto secum Gunlcbramno duce, cum quingenlis aut eo ampliùs viiis
discessit. Egressus autem basilicam sanctam Greg. Tiiroii. Hist. , lib. V,
pag. 241.
(a) Cùm iter ageret per Autisiodorense lerritoriuui , ab Erpone duce Gunt-
cbramui régis coniprchensus est. Greg. Turon. îbifJ.
NOUVELLES LETTRES SUR L HISTOIRE DE FRANCE. 1(^7
Ire en sùrele hors du royaume de llilperik. Après ce coup de main
audacieux, Gonlhramn piit le chemin de Poitieis, ville qui était re-
devenue austrasicnne depuis la victoire de Mummolus. Il y arriva
sans aucun accident, installa ses deux compagnes de voyage dans la
basilique de Sainl-llilaire, et les quitta pour aller voir ce qui se pas-
sait en Austrasie (1). De crainte d'une seconde mésaventure, il lit
cette fois un long détour, et se dirigea vers le nord par le Limousin ,
l'Auvergne et la route de Lyon à Metz.
Avant que le comte Erpoald eût pu avertir le roi Gonihianin et
recevoir ses ordres relativement au prisonnier, Merowig parvint à
s'échapper du lieu où il était retenu. Il se réfugia dans la principale
église de la ville d'Auxerre, dédiée à saint Germain, l'apùtre des
Bretons, et s'y établit en sûreté comme à Tours, sous la protection
du droit d'asile (2). La nouvelle de sa fuite arriva au roi Gonlhramn
pres(|u'aussitôt que celle de son arrestation. G'était plus (ju'il n'en
fallait pour mécontenter au dernier point ce roi timide et pacifique,
dont le soin principal était de se tenir en dehors de toutes les que-
relles qui pouvaient naître autour de lui. Il craignait que le séjour
de3Ierowig dans son royaume ne lui suscitât une foule d'embarras,
et aurait voulu de deux choses l'une, ou qu'on laissât passer tran-
quillement le fils de llilperik ou qu'on le retînt sous bonne garde.
Accusant à la fois Erpoald d'excès de zèle et de maladi-esse , il le
manda sur-le-champ auprès de lui ; et lorsque le comte voulut ré-
pondre et justifier sa conduite, le roi l'interrompit en dis;int : « Tu
as arrête celui que mon frère appelle son ennemi; mais si ton in-
tention était sérieuse, il fallait m'amener le prisonnier sans perdre
de temps, sinon lu ne devais pas toucher un homme (|ue tu ne
voulais pas garder (5). » \\
(i) Guntchiamnus Boso Turonis ciiin paucis armatis venieas, filiassuas, quas
in basilicâ sanctâ reliquerat, vi abstutit, et eas usque Pictavis civitatem, quai
eral Childeberti régis, perduxit. Ore^. Turon. Hist., lib. V, pag. 249.
(2) Cùmque ab eo detineietur, casu nescio quo dilapsus, basilicam sancti
Germani ingressus est. Greg. Turon. Hist., lib. V, pag. 241.
(3) « Retiuuisti, ut ait frater meus, iuimiciim suuin: quod si hoc facere cogitabas,
<« ad me ciim debuisli priùs adduccre : siu autem aliud , nec tangere débiteras ,
« quem tenere dissimulabas. ■> Grcg, Turon. ibid.
11.
K^H UKVtli Ur.S ItlXX MUMtKS.
l/t'xprossidii aml)i{;uc de ces n'inoclios proiivnil de la pnrl du
nti Cc.mlnMinii aiitaiil do r(''|»ii}j;nani(> à prendre parti <;{)iHre le
lils (|iic (le crainte de se brouiller avec le p»'re: il Ht toniljorsnr le
conile I'.r|)(»ald le poids de sa mauvaise lunneur; et, non content de
le destituer de son emploi, il le (ondamna de plus à une aujendcî
de sept cents piè<es d'or (I). Il paiait rpi'en (h'pildes messages et
des instances de llilperik, (ionthramn ne prit aucune mesure pour
inquiéter le réfu{jié dans son nouvel asile, et que bien loin de là ,
sans se eomi)rometlrc et en sauvant les apparences , il agit de façon
que Merovvig trouvât promplement l'occasion de s'évader et de
continuer son voyage. En effet, après deux mois de séjour dans
la basili(jue d'Auxerre, le jeune prince partit accompagné de son
fidèle Gailen ; et cette fois les roules lui furent ouvertes. Il mil enfin
le pied sur la terre d'Auslrasie, oii il espérait trouver le repos, des
amis, les joies du mariage et tous les honneurs attachés au titre
d'époux d'une reine, mais où l'attendaient seulement de nou-
velles traverses et des malheurs qui ne devaient finir qu'avec sa
vie (:2).
Le royaume d'Auslrasie, gouverne au nom d'un enfant par un
conseil de seigneurs et d'évèques, était alors le théâtre de troubles
continuels et de dissensions violentes. L'absence de tout frein légal
et le déchaînement des volontés individuelles s'y faisaient sentir
plus fortement que dans aucune autre portion de la Gaule. Il n'y
avait à cet égard aucune distinction de race ni d'état; Barbares
ou Ilomains, prélats ou chefs militaires, tous les hommes qui se
croyaient forts par le pouvoir ou la richesse, luttaient à qui mieux
mieux de turbulence et d'ambition. Divisés en factions rivales, ils
ne s'accordaient qu'en ur*; seule chose, leur haine acharnée contre
Brunchilde, à qui ils voulaient enlever toute infiuence sur le gou-
vernement de son fils. Cette aristocratie redoutable avait [)Our prin-
cipaux chefs i'évèque de Ileims /Egidius, notoirement vendu au
roi de Neustrie, et le duc Raukhing, le plus riche des Auslrasiens ,
(i) Guntchramnus rex in ira commotus Erponeni septingenlis aurcis damnât,
et ab honore removet. Greg. Turon. Hisl., lib. V, pag. 241.
(2) Merovcchus propè duos menses ad ante dictam basilicam lesidens , fngam
iniit, et ad Brunichildeni nginam iisque pervenit. Greg. Turon. Hisl. ibid.
-N,
NOUVELLES LETTRES SLR l'hISTOIRE DE 1 RANGE. 109
caractère typique, si l'on peut s'exprimer ainsi, (jiii faisait le mal
par goût, comme les autres Barbares le faisaient par passion ou
par intérêt (1). On racontailde lui des traits d'une cruauté vraiment
fabuleuse, comme ceux que la tradition populaire impute à «juehpies
châtelains des temps féodaux , et dont le souvenir reste attaché
aux ruines de leurs donjons. Lorsqu'il soupait, éclairé par un es-
clave qm tenait à la main une torche de cire , un de ses jeux favo-
ris était de forcer le pauvre esclave à éteindre son flambeau contre
ses jambes nues, puisa le rallumer et à l'éteindre encore plusieurs
fois de la même manière. Plus la brûlure était profonde , plus le
duc Raukhing s'amusait et riait des contorsions du malheureux
soumis à cette espèce de torture (2). Il fit enterrer vifs, dans la
même fosse, deux de ses colons, un jeune homme et une j(;une
fille , coupables de s'être mariés sans son aveu , et qu'à la prière
d'un prêtre il avait juré de ne point séparer. « J'ai tenu mon ser-
ment, disait-il avec un ricianemenl féroce; ils sont ensemble pour
l'éternité (5). »
Cet homme terrible, dont l'insolence envers la reine Brunehilde
passait toute mesure et dont la conduite était une rébellion per-
Hianente, avait, pour acolytes ordinaires, Bertefredet Ursio, l'un
Germain d'origine, l'autre fils d'un Gallo-Romain , mais imbu à
fond de la rudesse et de la violence des mœurs germaniques. Dans
leur opposition sauvage, ils s'attaquaient non-seulement à la reine,
mais à quiconque tâchait de s'entendre avec elle pour le maintien
(i) Raucbingus vir omni vanitale repletus, superbià tumidus, clatione proter-
vus : qui se ità cum subjectis agebat, ut non cogaosceret in se aliquid bumanitatis
liabere, sed ultrà moduni humanœ nialitiie atque stullitite in suos desœviens nefanda
niala gerebat. Greg. Turon. Hist., lib. V, pag. 233.
(2) Nam si ante eum, ut adsolet, convivio urentem puer cereum tenuisset,
nudari ejus tibias faciebal, atque tamdiù iii bis cereum coraprimi , donec lumine
privaretur: iterùm cum inluminatus fuisset, simibter faciebat, usque dùm totœ
libiîB famuli tenenlis exurerentur; liebatque ut, boc fiente, iste magnâ laitiliâ e\-
sultaret. iùid., pag. 234.
(3) SepcUvitque eos viventes dicens : " Quia non frustravi juramentum meum,
" ut non separaienlur hi in sempiternum... - In lalibus enim openbus valdè
nequissimus erat, nuliam abam babens potius utiUtalem, nisi in cachinnis ac dobs.
170 ni:vL'K i»p.s ih:l'x mo.ndks.
tio l'oidrc cl (le l;i |>;ii\ |iiil)li(|iii-. Ils l'ii voiilaicnl surloiil :iii lîo-
in:)in Lii|)iis, duc tic CJKimpajjîic ou de la campajpK; nirnoisc,
adiiiinistralcur scvcre cl vi{;ilaiii , iioiiiTi des vieilles Iradilions du
{jouveiiieincnl impc'rial (1). l*rcs(iue chaque jour, les domaines de
Lupus éiaicnt d('vastés, ses maisons pillc'cs vl sa vie mcnat:ée par
la faction du duc llankliinj;. Une fois, lUsio et Berlefred , suivis
d'une iroupe de cavaliers, fondirent sur lui et sur ses jjens, aux
portes même du palais oii le jeune roi logeait avec sa mère. Alliré<^
par le tumulte, JJiuneliilde accourut, et, se jetant avec; courage au
milieu descavaliers armés, elle cria aux chefs des assaillans: « Pour-
quoi attaquer ainsi un honmie innocent? Ne faites point ce mal,
n'engagez pas un combat qui serait la ruine du pays. » — « Femme,
hii répondit Ursio avec un accent de fierté brutale , retire-toi ;
qu'il te suffise d'avoir gouverné du vivant de ton mari; c'est ton fils
qui règne maintenant, et c'est notre tutelle et non la tienne qui fait
la sûreté du royaume. Ketire-toi donc, ou nous allons t' écraser sous
les pieds de nos chevaux (2). »
Cette situation des choses en Austrasic répondait mal aux espé-
rances dont s'était bercé Merovvig. Son illusion ne fut pas de longue
durée. A peine arrivé à Metz, capitale du royaume, il reçut du
conseil de n-gence l'ordre de repartir sur-le-champ, si toutefois
même il lui fut permis d'entrer dans la ville. Les chefs ambitieux
qui traitaient Brunehildc comme une étrangère sans droit et sans
pouvoir, n'éliiient pas gens à supporter la présence d'un mari de
cette reine, qu'ils craignaient en feignant de la mépriser. Plus elle
Ht d'instances et de prières pour que Merowig fût accueilli avec
hospitalité et pût vivre en paix auprès d'elle , plus ceux qui gou-
(i) Illis consulibus romana potentia fulsit;
Te duce, sed nobis hic modo Roma redit.
Juslitià florente, favent, te judice, leges,
Causarumque aequo pondère libra mânes
{Foiiunati Pictav. ep'isc. carmen de Lupo duce; apud
Script, rerum francic, tom. II, pag. 5f4.
(2) Haec illà loquenle, respondit Ursio : « Recède à nobis , ô mulier : sufficint
tibi sub vire tenuisse regnum. Nunc aulem ûlius tuus régnât, regnunique ejus
non tuâ , sed nostrà tuitione salvatur. Tu verô recède à nobis , ne le ungulac
cquornm noslronimnim lerrâ confodiant. . Creg. Turon. Hisl., lib.VI, pag. aO?.
NOUVELLES LETTRES SUR l'hISTOIRE DE FRANCE. 171
vcrnaienl au nom du jeune roi se montrèrent durs et intraitables.
Ils avaient pour j)rétexte le dan/jer d'une rupture avec le roi de
Neustrie; ils ne manquèrent pas de s'en prévaloir; et leur condes-
cendance pour les al'fcctions de la reine se borna à conjjédier sim-
plement le HIsde llilporik, sans lui l'aire de violence ou le livrer à
son père (1). Privé de son dernier espoir de reluge, Merowig re-
prit le chemin qu'il v(;nait de suivre; mais avant de passer la fron-
tière du royaume de Gonlhiainii , il s'écarta de la grande route et
se mit à eii'er de village en village à travers la campagne rémoise.
Il allait à l'aventure, marchant de nuit et se cachant le jour, évitant
surtout de se montrer aux gens de haute condition qui auraient pu
le reconnaître, craignant la trahison, exposé à toutes sortes de
misères, et n'ayant pour l'avenir d'autre pei'spective que celle de
regagner sous un déguisement l'asile de Saint-Martin de Tours.
Dès (ju'on eut perdu sa ti-ace , on pensa qu'il avait pris ce dernier
parti , et le bruit en courut jusqu'en Neustrie (:2).
Sur ce bruit, le roi llilperik fit aussitôt marcher son armée pour
occuper la villede Tourset garderrabbayedeSaint-Marlin. L'armée
parvenue en Touraine se mit à piller, à dévaster et même à incen-
dier la contrée, sans épargner le bien des églises. Toutes sortes de
rapines furent commises dans les bàtimens de l'abbaye, où une
garnison était cantonnée; des postes de soldats bivouaquaient à
toutes les issues de la basilique. De jour comme de nuit, les [)orles
en restaient closes, à l'exception d'une seule par laquelle un petit
nombre de clercs avaient la permission d'entrer pour chanter les
i>l'nces ; le peuple était exclu de l'église et privé du service divin (5).
(i) Sed ab Austrasiis non est collecUis. Grcg. Turon. Hist., lib. V, pag. 241.
— Adiiaui P'alesii, Rerum francic. lib. X, pag. 83.
(2) Merovechus verô dum in Remensi cainpanià latitarel , iiec palàm se Ausliasii.-;
crederet. Grcg. Turon. Hist., lib. V, 246. — Post ha>c sonuif , qiiôd Merovechus
ilerùni basilicam sancti Martini conareliir expetere. Ibidem.
(3) Exeicitus aulpiu Cliilperici régis usque Turonis accedens, regionem illam
in prwdas miltit, succeudit al(iue dévastât : nec rébus sancti Martini pppcrcit.
Creg. Turon. Hist., lib. V, pag. 241.— Chilpericus vero cnstodiri basilicam jubet,
et omnes claudi adiliis. Custodes autem unum ostiuin , pcr quod pauci clerici ad
officiun» ingrcdercnlur, reliisqucnles , vcliquaostia dausa tencljanl, quod non sine
•aedio popuiis luit, ihul., pag. 246.
17'J IIIMI. Kl. s 1»! I \ VIO.MH.s.
Kii nit'iiic temps (jiic ces ilisposilioiis .s'rxtcutaienl [>our couper la
iTtiailt' :ui l'iijfiiil', le roi llilperik , proliahleineiil avec l'aveu (h'S
seijftieurs d'Auslrasie, passa la frontière on armes, el fouilla loul le
territoire où il était possible (jne Merowi{f se tînt <'aclK;. Traqué
comme une b('t(,' fauve que des chasseurs poursuivent, le jeune
lioiiuue ri'ussil pourtant à échapper au\ recherches de son père,
(;ràce à la commisération des gens de bas éia{;c, Franks ou llomains
d'origine, à qui seuls il pouvait se conlier. Après avoir inutilement
battu le pays et fait une promenade militaire le long des forêts des
Ardennes, llilperik rentra dans son royaume, sans que la troupe
qu'il conduisait à cette expédition de maréchaussée eiit commis
contrôles habitans aucun acte d'hostilité (1).
Pendant que Merowig se voyait réduit à mener la vie de pros-
crit et de vagabond, son ancien compagnon do fortune, Gon-
thramn-Bose, revenant de Poitiers, arriva en Austrasie. Il était,
dans ce royaume , le seul homme de quelque importance dont le
lils de Ililj)erik pût réclamer le secours; et sans doute il ne tarda
pas à connaître la retraite et tous les secrets du malheureux fugi-
tif. Une fortune si complètement désespérée n'offrait à Gonthranm
que deux perspectives entre lesquelles il n'avait pas coutume d'hé-
siter : un dévouement onéreux et les profits d'une trahison ; ce fut
pour la trahison qu'il se décida. Telle fut du moins l'opinion géné-
rale; car, selon son habitude , il évita de se compromettre ouverte-
ment, travaillant sous main, et jouant un rôle assez équivoque
pour qu'il lui fût possible de nier avec assurance, si le complot ne
réussissait pas. La reine Fredegonde, qui ne mantjuait jamais
d'agir pour son compte, dès qu'il arrivait, ce qui n'était pas rare,
que l'habileté de son mari fût en défaut, voyant le peu de succès
de la chasse donnée à Merowig, résolut de recourir à d'autres
moyens moins bruyans, mais plus infaillibles. Elle conununiqua
son projet à iîigidius, évé(|ue de Reims, qui était avec elle en
relation d'amitié et d'intrigues politiques; et par l'enticmise de
ce dernier, Gonthramn-Bose reçut encore une fois de brillantes
(i) Pater veio ejus exercilum contra Campanenses commov il , putans eum ibi-
dem occultari : sed nihil nocuit , nec eum potuit reperire. Grcg. Tttron, Hist.,
lib. "V, pag. 241.
NOUVELLiiS LliTTUES SUR LIllSTOmE DE FKANCli. 175
promesses et les instructions de la reine. Du concours de ces deux
lioninies avec l'implacable ennemie du fils de Ililperik , résulta
contre lui une machination artistement combinée pour l'entraîner
à sa perte , en le prenant par son plus grand faible , sa folle ambi-
tion déjeune homme et son impatience de régner (1).
Des hommes du pays de Térouanc, le pays du dévouement à
Fredegonde, se rendirent en Austrasie d'une manière mystérieuse
pour avoir une entrevue avec le fils de Ililperik. Parvenus jusqu'à
lui dans la retraite où il se cachait, ils lui remirent le message
suivant au nom de leurs compatriotes : « Puisque ta chevelure a
grandi , nous voulons nous soumettre à loi , et nous sommes prêts
à abandonner Ion père si lu viens au milieu de nous (2). » Merowig
saisit avidement cette espérance ; sur la foi de gens inconnus ,
mandataires suspects d'un simple canton de la Neustrie , il se ci'ul
assuré de détrôner son père. 11 partit sur-le-champ pour Térouane,
accompagné de quelques hommes dévoués en aveugles à sa fortune,
Gailcn, son ami inséparable dans les bons et dans les mauvais
jours, Gaukil, comte du palais d' Austrasie sous le roi Sighebert
et maintenant tombé en disgrâce, enfin Grind et plusieurs autres
que le chroniqueur ne nomme pas, mais qu'il qualifie du titre de
braves (3), Us s'aventurèrent sur le territoire neustrien, sans songer
que, plus ils avançaient, plus la retraite devenait diflîcile. Aux con-
fins du district sauvage qui s'étendait au nord d'Arras vers les côtes
de l'océan, ils trouvèrent ce qu'on leur avait promis, des troupes
d'hommes qui les accueillirent en saluant de leurs cris le roi Me-
(r) Loquebantur eliain tune liomines, in hâc circutnvenlione Egidium episco-
pum et Guntchramnuin Bosonem fuisse maximum caput , eô quùd Guntchramnus
Fredegundis reginae occultis amicitiis poliretur pro interfectione Tlieodoberli j
E^idius verô, quôd ei jam longo tempore esset carus. Greff. Turon. Hist., lib. V,
pag. a46.
(a) Merovechus vero, à Tarabennensibus circumventus est, dicentibus, quùd,
relicto pâtre ejus Chilpcrico, ei se subjugarent, si ad eos accederet. Greg. Turon.
Hist,, iib. V, pag. a46. — Danibelem quondam cltTicum, ca;saric capilis crescente,
regem I-ranci constituunt. Erchanberti fragmentum ; apud Script, rerum francic,
tom. II , pag. 690.
(3) Qui velociter, adsunitis secum viris forlissimis, ad ecs >emt. Greg, Turon.
Hist,, lib. V, pag. 246.
17 i lîf.vir iti-.s ni i\ MOMti.s.
ro\vi{;. liivilcs à so n'ixtscr dans iiiic (!«• ces Icrnics (|u"lial>il.'iit la
popiilaiinii Ijankc, ils y onlrrronl sans drliaucc; mais aiissiiôi les
porU's rurcnl l(iin«rs sur eux, îles jjaiilcs «kc iipcrcnl loiiics les
issues, et (les postes arnK'Ss'ciahlironl autour <Ie la maison eounuc
autour d'une ville assie{;ée. lài uièuie temps des eoui riers mon-
lèrenl à cheval et lirent dili,'fence vers Soissons, pour anrjoncer au
roi llilpcrik que, ses ennemis ayant donne dans le i)ié[;e, il pouvait
venir et disposer d'eux (1).
Au bruit des portes l)arricndées et à la vue des dispositions mi-
litaires (|ui rendaient la sortie impossible, Mcrowi{;, saisi par le
sentiment du danj^ei-, demeura pensif el abattu. Celle imaj;inatioii
iriiomme du Nord, triste el nhcuse, (jui formait le trait l(^ plus
saillant de son caractère, s'exalta peu à peu jusciu'au déliio; il fui.
obsc'dc par des pensées de mort violente et d'horribles imaj^es de
tortures et de supplices. Une profonde terreur du sort qui lui
éuiit réservé s'empara de lui avec de telles an{}oisses, que, désespé-
rant de tout , il ne vit de recours que dans le suicide (2). Mais le
coura{Te lui manquait pour se frapper lui-même ; il eut besoin d'un
autre bras (jue le sien, el, s'adressanl à son frère d'armes:
« Gailen , dit-il , jusqu'à présent nous n'avons eu qu'une ame et
qu'une pensée; ne me laisse pas, je t'en conjure, à la merci de
mes ennemis; prends une épée et tue-moi. » Gailen, avec l'obéis-
sance d'un vassal, lira le couteau qu'il portait à la ceinture, et
frappa le jeune prince d'un coup mortel. Le roi Hilperik, qui ar-
rivait en grande hâte pour s'emparer de son fils, ne trouva de lui
qu'un cadavre (5).
Gailen fut pris avec les autres compagnons de Merowig; il avait
tenu à la vie par un reste d'espérance ou par une faiblesse inex-
(i) Hi pr.neparatos cletegentes dolos, in villam eiiin qiiamdam concludunt, el
tiicumsteptum cum armatis, mintios patri diiigunl. Quod ille audiens, illùc pro-
pcrare destinât. Greg. Turon. Hist., lib. V, pag. a46.
(2) Sed hic cùm in hospitiolo quodam retineretur , limens ne ad vindiclam
inimicorum multas liieret pœnas Greg. Turon. ibid.
(3) Vocato ad se Gaileno familiari suo , ait : « TJna nobis usqiie nunc et anima et
consilium fuit : rogo ne patiaris me manibiis inimicorum Iradi ; sed acceplo
gladio inriias in me. >• Quod ille neo diibitans , riini rultro ronfodit. Advenientc
aiitem regc. mortuus est lepeiius. Ihid.
NOUVELLES LETTRES SUR l'hISTOIKE DE FRANCE. 175
plicable. Il y eut des personnes qui mirent en doute la vérité de
<|uelques-uns de ces faits, et crurent (luel^Yedegonde, allant droit
au but, avait fait poignarder son beau-fils et supposé un suicide
pour ménager les scrupules paternels du roi. Au reste, les traite-
inens affreux que subirent les compagnons de Merowig semblèrent
justifier ses presscnlimens pour lui-même et ses terreurs antici-
pées. Gaïlen périt mutilé de la manière la plus barbare ; on lui
coupa les pieds, les mains, le nez, les oreilles; Grind eut les
membres brisés sur une roue qui fut élevée en l'air et où il expira.
Gaukil , le plus âgé des trois , fut le moins malheureux; on se con-
tentîi de lui trancher la tête (1).
Ainsi Merowig porta la peine de sa déplorable intimité avec le
meurtrier de son frère , et Gonthramn-Bose devint pour la seconde;
fois l'instrument de cette destinée de mort qui pesait sur les fils
de llilperik. 11 ne sentit pas sa conscience plus chargée qu'aupara-
vant , et comme l'oiseau de proie qui revient au nid après avoir
terminé sa chasse, il s'inquiéta de ses deux filles qu'il avait laissées
à Poitiers. P]n effet, cette ville venait de retomber au pouvoir du
roi de Neustrie ; le projet de conquête suspendu par la victoire de
Mummolus avait été repris après un an d'interruption; et Deside-
rius, à la tête d'une armée nombreuse, menaçait de nouveau toute
l'Acjuitaine. Ceux qui s'étaient le plus signalés par leur fidélité au
roi llildebert, ou contre lesquels le roi Hilperik avait quelques griefs
particuliers, étaient arrêtés dans leurs maisons et dirigés sous
escorte vers le palais de Braine. On avait vu passer ainsi , sur la
route de Tours à Soissons, le Romain Ennodius, comte de Poi-
tiers, coupable! d'avoir voulu défendre la ville, et le Frank Dak, fils
de Dagarik, (|ui avait essayé de tenir la campagne comnie chef de
partisans (2). En de pareilles circonstances, un retour à Poitiers
(i) Exstiterunt tune qui adsererent verba Merovechi, quœ superiîis diximiis,
à reginâ fuisse conficla; Merovechum verô ejus fuisse jussu clàm interemptum.
Gailenum vero adprehensum, ahscissis manibus et pedibus, auribus et narium
summitatibus , et aliis multis cruciatibus adfeclnm, infeliciter nccaverunt. Grin-
dionem quoque, intextumrota;, in sublime sustulerunt. Gucilioncm, qui quondam
romcs palatii Sigiberli rcgis fucrat, abscisso oapite inlcrfererunt. Greg. Tiirori.
Hist., lib. V, pag. 246.
(2) Chilpericus quoque rex Piclavuni pervasit, atque nepolis sni homines ah
I7(» UICVUE DKS DKUX MO.MHIS.
K'Uùl pour (iuiilliratnii-Bosc une eiiln'[)iise siii{|(ili(ri'iii('ni péril-
leuso; mais il ik; calcula pas celle fois, cl rcsolul de niotue à loui
pii\ SCS tilles hors du danger d'cUic enlevées de leur asile. Accom-
pajfue de quelques amis, car il en irouvait loujours mal{;ré ses
trahisons nuiltipliécs , il pril le chemin du midi par la roule la |)lus
sûre , parvint à Poitiers sans accident, cl réussit avec non moins de
liouheur à faire sorlii" ses deux Hlles de la basilique de Saint-Hi-
laire. Ce n'était pas tout, il fallait s'éloi{jner au plus vite et ga{;ncr
piomptemenl un lieu où nulle poursuite ne fùl plus à craindre:
Gonlhranm et ses amis, sans perdre de temps, rcnïontèrenl à
cheval, et sortirent de Poitiers |)ar la porte qui s'ouvrait sur le
chemin de Tours (1).
Ils marchaient près du chariot couvert qui portait les deux jeunes
filles, armés de poignards et de courtes lances, équipage ordinaire
des voyageurs les plus pacifiques. A peine avaient-ils fait quelques
centaines de pas sur la roule, qu'ils aperçurent des cavaliers qui
venaient au-devant d'eux. Les deux troupes firent halte afin de se
reconnaître, et celle de Gonlhramn-Bose se mit en défense, car les
gens qu'elle voyait en face d'elle étaient des ennemis (2). Ces gens
avaient pour chef un certain Drakolen, partisan très actif du roi
de Neustrie, et qui justement revenait da palais de Braine, où il
avait conduit le fils de Dagarik et d'autres captifs les mains liées
derrière le dos, Gonlhramn sentit qu'il fallait se battre; mais, avant
d'en venir aux mains, il essaya de parlementer. Il détacha vers Dra-
kolen un de ses amis, en lui donnant les instructions suivantes :
t Va, et dis-lui ceci en mon nom : Tu sais qu'autrefois il y a eu al-
liance entre nous, je te prie donc de me laisser le passage libre;
ejus sunt hominibus effugali. Ennodium ex coraitatu ad régis prœsentiam per-
du.verunt... Cùm Dacco, Dagarici quondam filius, relicto rege Chilperico, hùc
illùcque vagaretur, à Dracoleno duce, qui dicebalur industrius, fraudulenter
adprebensus est, quem vinctum ad Cliilpericum regeni Brennacum deduxit
Creg. Turon. Hist., lib. V, pag. 249.
(i) His diebus Gunlchramnus Boso filias suas à Pictavo auferre conabatur.
Greg. Turon. ibid,
(a) Dracolenus se super euni objecit : sed illi, sicut erant parati, resistentes,
se defensare nitebanUii . ihid.
NOUVELLES LETTRES St'U LHISTÛIUE DE FRANCE. 177
])rends ce que tu voudras de mes efl"els, je l'abandonne tout jusqu'à
rester nu; mais que je puisse me rendre avec mes filles où j'ai l'in-
tention d'aller (1). » En entendant ces paroles, Drakolen, qui se
croyait le plus fort, fit un éclat de rire, et montrant un paquet de
cordes suspendu à l'arçon de sa selle, il dit au messager : « Voici
la corde avec laquelle j'ai lié les autres coupables que je viens de
mener au roi, elle servira pour lui (2), » Aussitôt, donnant de l'é-
peron à son cheval, ilcourut sur Gonlhramn-Bose et lui porta un
coup de lance; mais ce coup fut mal dirigé, et le fer de la lance se
détachant du bois tomba à terre. Gonthramn saisit le moment avec
résolution, et fra|)pant Drakolen au visage, il le fit chanceler sur
les arçons; un autre le renversa et l'acheva d'un coup de lance à
travers les côtes. Les Neustriens, voyant leur chef mort, tournèren
bride, et Gonthi-amn-Bose se remit en rout(!, non sans avoir soi-
gneusement dépouillé le cadavre de son ennemi (5).
Après cette aventure, le duc Gonthramn chemina tranquillement
vers l'Austrasie. Arrivé à Metz, il reprit la vie de grand seigneur
frank, vie d'indépendance farouche et désordonnée, qui n'avait rien
(le la dignité du patriciat romain , rien des mœurs chevaleresques
des cours féodales. L'histoire dit peu de choses de lui durant un
intervalle de trois années ; puis, tout d'un coup, on le voit à Con-
stantinople, où il paraît avoir été conduit par son humeur inquiète
et vagabonde. Il ne revient de ce long voyage que pour prendre
(i) (iuntchramnus verô misit iinum de amicis suis ad eum, dicens : « Vade et
die ei : scis enim quèd fœdus inler nos initum habemus, rogo ut le de meis re-
moveas insidiis. Qiiantumvis de rébus tollere non prohibée : tanlum mihi eisi
nudo licealcuni filiabus meis accedere qu6 voluero. » (^reg. Turon. Hist.,lib, V,
pag. 249.
(2) <« Ecce, inquit, funiculum, in quo alii ( ulpabiles ad regem, me ducente ,
directi sunt ; in quo et hic hodie ligandus illùc deducelur vinctus. Greg.
Turon. ib'id,, pag. aSo.
(3) Elevatoquc conto , Dracolenum artat in faucibus. Suspensumque de equo
sursùm, unus do amicis suis cum lanceâ latere verberalum finivit. Fugatisque
sociis, ipsoque spohato , Guntcliramnus curu filiabus liber abscessit Greg. Turon.
ibid.
I7S iir.viii. iu;n ui:lx mo.mjks.
pari à la {jraiitlf mtrijîiic dii sirclc, uiio iiilnjjiic qui r(>miia la (iaulc
tiilii'ir, et tlans laijiu'IU^ l'ospril de livalilc ilcs Fraiiks-Aiistiasicus
l'onlre leurs livres de l'oiiesl lit alliance avec la haine nalioiiale des
(iaiilois méridionaux, pour la destruction des deux royaumes dont
Soissons et Cliàlons-sur-8aùiie étaient les capiuiles.
Augustin Thierry.
LETTRES
D'UN
VOYAGEUR.
aiTa'
Je l'ai raconlé bien «les fois un rêve que je fais souvent e( qui m'a tou-
jours laisse, après le réveil, une impression de l)onlieui' et de méianeolie.
Au commencement de ce lève, je me vois assis sur une rive déserte, el
une barque, pleine d'amis qui chantent des airs délicieux , vient à moi sur
le neuve rapide. Ils m'appellent, ils me tendent les bras, et je m'élance
avec eux dans la barque. Ils me disent : « Nous allons à... ( ilsnonmieni
un pays inconnu ), hàtons-nous d'arriver. On laisse les inslrumens, on
interrompt les chants. Chacun prend la rame. Nous abordons... à quelle
rive enclianlée? Il me serait impossible de la décrire; mais je l'ai vue vingt
fois, je la connais; elle doit exister quelque part sur la terre ou dans (juel-
• prune de ces planètes dont tu aimes à contenqdcr la pâle lumière dans
les bois au coucher de la lune. — Nous sautons à terre; nous nous élan
(i) Voyez la première lettre, livraison du i5 mai i834.
ISi» HKViiK nrs i»r.i \ m<»M)i:s.
çons. on comaiil cl ni rliaiil.iiil , à havois los buissons eiulKuitncs. Mais
alors loiil (lis|>at'ait , ol je lu'i'voillo. J'ai rccoimiicnct' soiivciil ci- lu;a«i
rt^ve, et je n'ai jamais |ni le mener plus loin.
Cequ'il y a d'elranijc, c'est que ees aniis(|ui me convient et (|iii ni'en-
trainent , je ne les ai jamais vus dans la vie réelle. (^)uan(l je m'éveille,
mon iniaiiination ne se les représente pins, .l'onblie leurs traits, leurs
noms, leur nombre et leur dge. Je sais confusément qu'ils sont tous beaux
et jetmes; boinmeset femmes sont couronnés de fleurs, el leurs cbeveux
flotlent sur leurs épaules. La barque est prandc el elle est pleine. Ils ne
sont pas divisés |)ar coiq)les, ils vont pCle-mt'^Iesansse clioisir , el semblent
s'aimer tous éf^alemenl, niais d'un amour tout divin. Leurs chants el
leurs voix ne sont pas de ce monde. Chaque fois que je fais ce rêve , je
retrouve aussitôt la mémoire des rêves précédens où je les ai vus. INlais
elle n'est distincte que dans ce moment-lù; le réveil la trouble el l'efface.
Lorscpie la barque parait sur l'eau, je ne songe à rien. Je ne l'attends
pas; je suis triste, et une des occupations où elle me surprend le plus
souvent, c'est de laver mes pieils dans la première onde du rivage. Mais
cette occupation est toujours inutile. Aussitôt (pie je fais un pas sur la
irrève, je m'enfonce dans une fange nouvelle, et j'éprouve un sentiment
de détresse puérile. Alors la barque parall au loin; j'entends vaguement
les chants. Puis ils se rapprochent, el je reconnais ces voix qui me sont si
chères. Quelquefois après le réveil , je conserve le souvenir de quelques
lambeaux des vers (ju'ils chantent; mais ce sont des phrases bizarres et
(jui ne présentent plus aucun sens à l'esprit éveillé. Il y aurait peut-être
moyen, en lescommenlanl, d'écrire le poème le plus fanlasti(iue que le siècle
ait encore produit. Mais je m'en garderai bien, car je serais désespéré de
composer sur mon rêve , et de changer ou d'ajouter quekpie chose au
vague souvenir qu'il me laisse. Je brûle de savoir s'il y a dans les songes
quelfiue sens prophétique, quelque révélation de l'avenir, soit pour cette
vie, soit pour les autres. Je ne voudrais pourtant pas qu'on m'apprît ce
qui en est, et qu'on m'ôtàt le plaisir de chercher.
Quels sont ces amis inconnus qui viennent m'appeler dans mon som-
meil et qui m'emmènent joyeusement vers le pays des chimères? D'où
vient (jue je ne peux jamais m'enfoncer dans ces perspectives enchantées
que j'aperçois du rivage? D'où vient aussi que ma mémoire conserve si
bien l'aspect des lieux d'où je suis parti et de ceux où j'arrive , et qu'elle
est impuissante à se retracer la figure et les noms des amis (|ui m'y con-
duisent? Pourquoi ne puis-je soulever, à la lumière du jour, le voile ma-
gique qui me les cache? Sont-ce les âmes des morts qui m'apparaissent ?
Sont-ce les spectres de ceux que je n'aime plus? Sonl-ce les formes con-
LETTRES n'ux VOYAGEUR. 181
fuses où mon anir doil puiser de nouvelles adorations? Sonl-ce seulement
des couleurs mêlées sur une palette par mon imagination qui travaille en-
core dans le repos des nuits?
Je te l'ai dit souvent, le matin , tout fraîchement débarque de mon île
inconnue, tout pâle encore d'émotion et de regret : rien dans la vie
réelle ne peut se comparer à l'affection <}ue m'inspirent ces êtres mysté-
rieux , et à la joie (jue j'éprouve à les retrouver. Elle est telle que
j'en ressens l'impression physique après le réveil , et que pour tout
un jour je n'y puis songer sans palpitations. Ils sont si bons, si beaux,
si purs, à ce qu'il me semble! Je me retrace, non pas leurs traits, mais
leur physionomie , leur sourire et le son de leur voix. Ils sont si heureux ,
et ils m'invitent à leur bonheur avec tant de tendresse ! Mais (luel est-il ,
leur bonheur?
Je me souviens de leurs paroles : — « Viens donc, nie disent-ils; que
fais-tu sur cette triste rive? Viens chanter avec nous; viens boire dans
nos coupes. Voici des fleurs; voici des instriimens. — « Et ils me pré-
sentent une harpe d'une forme étrange, et que je n'ai vue que là. Mes
doigts semblent y être habitués depuis long-lemps; j'en tire des sons di-
vins, et ils m'écoutent avec attendrissemenl. — O mes amis! ômesbien-
aimés! leur dis-je, d'où venez- vous donc , et pourquoi m'avez-vous aban-
donné si long-temps ? — C'est loi , me disent-ils , qui nous abandonnes
sans cesse. Qu'as-lu fait, où as-tu été depuis que nous ne t'avons vu?
Connue te voilà vieux et fati2:ué ! connue les pieds sont couverts de boue !
Viens te reposer et rajeuniravec nous. Viens à où la mousse est comme
un tapis de velours où l'on marche sans chaussure Non! ce n'est pas
comme cela qu'ils disent. Ils disent des choses bien belles, et que je ne
peux pas me rappeler assez pour les rendre. Moi, je m'étonne d'avoir pu
vivre h)in d'eux, et c'est ma vie réelle (jui alors me semble un rêve à demi
effacé. Je vais leur demainlanl aussi où ils étaient pendant ce temps-là.
— Comment se fait-il, leur dis-je, que j'aie vécu avecd'aulresêlres, que
j'aie connu d'auties amis? Dans (|uel monde inaccessible vous étiez-vous
retirés ? et comment la mémoire de noire amour s'était-elle perdue? Pour-
quoi ne m'avez-vous pas suivi dans ce monde où j'ai souffert ; d'où vient
que je n'ai pas songé à vous y chercher? — C'est que nous n'y sommes
pasj c't si que nous n'y allons jamais, nie répondent-ils en souriant. Viens
par ici, par ici avec nous. — Oui, oui! et pour toujours, leur «iis-je. ne
m'abandonnez pas, ô mes frères chéiis! ne me laissez pas emporter
par ce flot qui m'entraîne toujours loin de vous ; ne me laissez plus remet! re
le pied sur ce sol mouvant où je m'enfonce jus(|u'à ce que vous ayez dis-
paru à mes yeux, jusqu'à ce que je me trouve dans une aulre vie, avec
TOME m. — SUPPLÉMENT. 1-
|S:i RKVUK lU'.s \)\X\ MUNUKS.
«l'aiilres iiiiiis ijni ii<- miiis v.iNmiI |»:is. — l'on ri ingrat (|iic lu cs ! inc
ili.s(*iit-ils, en mu lailLiiil iciuliTiiiciit . lu vcu\ loujours y icloiii'iicr, cl ,
i|uauil lu en rt'>i('iis. lu iii* nous iccouiiiiis |»lus. — Oli ! si, je vous ic-
rouu.iis' A [iirst'iU il iu«' sfnible <|ii«'je ne nous ai jamais (|uill(>s. Vous
voilà loujours jouucs , loujouis lieuicux. — Alors, je les nomme tous, el
ils m'embrassent en me ilonnanl nn nom t\iie je ne me rappelle pas , et
i|iii n'est pas celui que je porte dans le monde des vivans.
Celle apparition d'une lrou|>e d'amis dont la banpie me porte vers une
rive heureuse, est dans mon cerveau depuis les premières années de ma
vie. Je me souviens fort bien (juc dans mon berceau , dès l'àtcc de cin(| ou
six ans, je voyais en mciulormant une troupe de beaux enfans couronnes
de Heurs , (pu m'appelaient cl me faisaient venir avec eux <lans une t;randc
(•0(piille de nacre, flottante sur les eaux, et qui m'emmenaient dans un
jardin magnilique. Ce jardin était différent du rivafçe imaginaire de mon
île. Il y a entre eux la même disproportion qu'entre les amis enfans et
les amis de mes rêves d'aujourd'hui. Au lieu des hauts arbres, des vastes
prairies , des libres torrens et (k's jdanles sauvajjes que je vois maintenant,
je voyais alors un jarilin régulier, des gazons taillés, des buissons de Heurs
à la portée de mon bras, des jets d'eau parfumée dans des bassins d'ar-
gent , et surtout des roses bleues dans des vases de la Chine. Je ne sais
pounpioi les roses bleues me semblaient les fleurs les plus surprenantes et
les plus désirables. Du reste , mon rêve ressemblait aux contes de fées
«lont j'avais déjà la tête nourrie, mais aux souvenirs desquels je mêlais
toujours un peu du mien. ÎMaintenant il ressemble à la terre libre et
vierge (pie je vais cberchant , et (jue je peuple d'affections saintes et de
bonheur impossible.
Eh bien ! il m'est arrivé , l'autre soir, de me trouver en réalité <lans
une situation qui ressemblait un peu à mon rêve, mais qui n'a pas fhii de
même.
J'étais au jardin public vers le coucher du soleil. Il y avait, comme
à l'ordinaire, très peu de promeneurs. Les Vénitiennes élégantes craignent
le chaud et n'oseraient sortir en plein jour , mais en revanche elles crai-
gnent le froid et ne se hasardent guère dehors la nuit. Il y a trois ou
cpiatre jours faits exprès pour elles dans chaque saison où elles font lever
la couverture de la gondole, mais elles mettent rarement les pieds à terre ;
c'est une espèce à part, si molle et si délicate, qu'un rayon de soleil ter-
ni: leur beauté, et qu'un souffle de la brise expose leur vie. Les hommes
civilisés cherchent de préférence les lieux où ils peuvent rencontrer le
iteau sexe. Le théâtre, les ninversazioni, les cafés el l'enceinte abritée
<le la Piazzelta à sept heures du soir. Il ne reste donc aux jardins que
LKTÏP.KS d'un VOYAGEL'Ri 185
((uelqiies vieilianls grognons, (iiielqiies fumein-s stupides, et (inelques bi-
lieux mélancoliques. Tu me classeras dans Inqnelle des (rois espèces il te
plaira.
Peu à peu je me trouvai seul, et l'élégant café qui s'avance sur les
lagunes, éteignait ses bougies plantées dans des iris et dans des algues de
ciislal de Murano. Tu as vu ce jardin l)ien humide et bien triste la der-
nière fois ! Moi, je n'y allais pas chercher de douces pensées , et je n'es-
pérais pas m'y débarrasser de mon spleen. l\Iais le printemps ! comme tu
dis, qui pourrait résister à la vertu du mois d'avril? A Venise, mon ami ,
c'est bien plusviai. Les pierres même reverdissent, les grands marécages
infects que fuyaient nos gondoles il y a deux mois , sont des prairies
aciuaticpies couvertes de cressons, d'algues, de joncs, de glayeuls et de
mille sortes de mousses marines d'où s'exhale un parfum tout particulier,
cher à ceux qui aiment la mer, et où nichent des milliers de goélands,
de plongeons et de cannes petières. De grandes hirondelles toutes noires
rasent incessamnirnt ces prés floltans ou ciu-Kpie jour le llux et leretlux
font passer les flots de l'Adriatique, et apportent des milliers d'insectes,
de madré[)ores et de cof|uillages.
Je trouvai, au lieu de ces allées glaciales que nous avions fuies ensemlile,
la veille de ton départ, et où je n'avais pas encore eu le courage de re-
tourner, un sable tiède et des tapis de pâquerettes, des bosquets de su-
macs et de sycomores fraîchement éclos au vent de la Grèce. Le petit pro-
montoire planté à l'anglaise est si beau, si touffu, si riche de fleurs, de
parhmis et d'aspects , que je me demandai si ce n'était pas là le rivage ma-
gique (pie mes rêves m'avaient fait pressentir. Mais non, la terre promise
est vierge de douleurs, et celle-ci est déjà trempée de mes larmes.
Le soleil était descendu derrière les monts Vicenlins. De grandes nuées
violettes traversaient le ciel au-dessus de Venise. La lour de Saint- JMarc,
les coupoles de Sainte-Marie, et celle pépinière de flèches et de minarets
qui s'élève de tous les points de la ville, se dessinaient en aicruiiles noires
.sur le ton étincelant de l'horizon. Le ciel arrivait, par une admirable dé-
gradation de nuances, du rouge cerise au bleu de smalt; et l'eau, calme
et limpide comme une glace, recevait exactement le reflet de celle immense
irisation. Au-dessous de Venise, elle avait l'air d'un grand miroir de
cuivre rouge. Jamais je n'avais vu Venise si belle et si féerique. Celle
noire silhouclle jetée entre le ciel el l'eau ardente , comme dans une mer
de feu, était alors une de ces sublimes aberrations d'archilecture que le
poêle de l'Apocalypse a dû voir flotter siu- les grèves de Patmos, quand il
rêvait sa Jérusalem nouvelle, el (pi'il la comparait à une belle épousée de
la veille.
12.
ISi Ili:VL"K 1)I".S Iil I \ MllMd s.
I'«'ii il |MMi les ('i)iil('tirs s'obsciiiTiiciil , li-s (•(iiilt)nis (Icviiiniil plii'.
iii.issifs, l«'s iiroroiiiloiii's plus inyslrriensos. Venise prit rasperl (Tniie Molle
immense, |)iiis d'un iiois de liaiils evpn^s (»n les canaux s'enfonçaieiil
«•omme de iriands olieniins de sable arpenté. Ce sont là les inslans où
l'aime ;^ iei:ard<'r an loin. Quand les formes s'elTaeenI , (|uand les objets
semblent trendtler dans la brmue; «|uand mon ima-jinalion peut s'élanrer
dans lin eliam|) immense de eonjeclures e| de caprices; quand je peux , en
clignant un pen la pau[iière, renverser el bouleverser nneeité, en faire
une forél , un camp ou un cimetière; ipiand je peux niélainor[thoser en
neuves paisibles les grands ebemins blancs de poussière , el en lorrens
rapides, les petits sentiers de snble (pii descendent en serpentant sur la
sombre verdure des collines, alors je jouis vraiment de la nature, j'en
dispose à mon gré. je rèirne sur elle, je la traverse d'un regard, je la
{teiiple de mes fantaisies.
Quand j'étais adolescent , el ipie je gardais encore les troupeaux dans
le plus paisible et le plus nisliipie pays du monde, je m'étais fait une
grande idée de Versailles, de Saint-Cloml, de Trianon, de tous ces anti-
ques palais dont ma grand'mère nie parlait sans cesse comme de ce (pi'il
y avait de plus beau à voir dans l'univers, ,1'allais par les ebemins au com-
mencement de la nuit, ou à la première blancheur d\i jour, et je me
créais à grands ti aits Trianon , Versailles et Sainl-Cloud dans la vapeur
i]ui flottait sur nos champs. Une baie de vieux arbres mutilés par la coi-
gnée. au bord d'un fossé, devenait un peuple de tritons et de nayades de
marbre enlaçant leurs bras armés de conques marines. Les taillis et les
vitrnes de nos coteaux étaient les parterres d'ifs el de buis, les noyers de
nos aiiérets , les majestueux ombrages des grands parcs loyaux ; el le filet
de fumée qui s'élevait du toit d'une chaumière cachée dans les arbres, et
dessinait sur la verdure une ligne bleuâtre et trend)lante , devenait
à mes yeux le grand jet d'eau que le plus simple bourgeois de Paris avait
le privilège de voir jouer aux grandes fêtes, et qui était pour moi alors
une des merveilles du monde fantastique.
C'est ainsi ipi'à irrands frais d'ima^îination je me dessinais dans un
vaste cadre le modèle exagéré des petites choses que j'ai vues depuis.
C'est grâce à cette manie de faire de mon cerveau un microscope, «pie
j'.ii trouvé d'abord le vrai si petit el si peu majestueux. Il m'a fallu du
temps pour l'accepler .sans dédain, et pour découvrir enfin en lui des
beautés particulières et des sujels d'admiration autres «pie ceux que j'y
avais cherchés. Mais dans le vrai , quelque beau «pi'i! soit, j'aime à bâtir
encore. Cette méthode n'est ni d'un artiste, ni d'un poète, je le sais.
C'est le fait d'un fou. Tu m'en as souvent railh-, toi «[iii aimes les grandes
LKTTKKS b'c.N VOYACiail. l8o
lij^iies pures, les eonloius li.iicliiuenl dessines, la liiinièie riche cl spleii-
(liilc. Tu veux abonier ftancliemeiil dans le beau, voir et seulir ce qui
est, savoir [>our(]uoi elconinieut la nature est dij^ne de ton admiration et
de (on amour. J'expli(|uais cela à notre ami , un de ces soirs , conmie nous
passions ensemble en i;ond(»le sous la sombre arcade (in pont des Soupirs.
Tu te souviens île celte pelite lumière qu'on voit au i'ond du canal et qui se
rellète et se nndtiplie sur les vieux marbres luisans de la maison de Bianca
Capello. Il n'y a pas dans Venise un canalello plus mystérieux et plus
inélancoli(|ue. Celte lumière unique qui brille sur Ions les objets et qui
n'en éilaire aucim , {|ui danse sm- l'eau et semble Jouer avec le remous des
baripies qui passent, connne un follet atlaclic à les poursuivre , me lit
souvenir de celle grande ligne de réverbères (pii Irenible dans la Seine et
qui dessine dans l'eau dos zig-zags de feu. Je racontai à Pielro comme
(juoi j'avais voulu un soir te faire goûter cette illumination aquati(pie, et
connne quoi, après in'avoir ri au nez, tu m'embarrassas beaucoui)avec cette
question : — En quoi cela est-il beau? — Et (pi'y Irouviez-vous de beau
en effet, me dit notre ami? — Je m'imaginais, réiiondis-Je, voir dans le
jellelde ces lumières des colonnes de feu et des cascades d'élincellesipii
s'enfonç^aient à perle de vue tians une grotte de crislal. La rive me [larais-
sait soutenue et portée par ces piliers Imninenx , et j'avais envie de sauter
ilans la rivière, pour voir (pielles éiianges sarabandes les esprits de l'eau
dansaient avec les esprits du feu dans ce palais enchanté. — Le docteur
haussa les épaules, et je vis qu'il avait un profond mépris |)Our ce galima-
tias. Je n'aime pas les idées fantastiques, dit-il, cela nous vienl des
Allemands, et cela est tout-à-fait contraire an vrai beau (jne cherchaient
les arts dans notre vieille Italie. Nous avions des couleurs ; nous avions
des formes dans ce temps-là. Le fantastique a passé sur nous une éponge
trempée dans les brouillards du Nord. Pour moi , je suis comme notre ami,
conlinua-t-il, j'aime à contempler. Anuisez-vous à rêver si cela vous
plaît.
Je te demande, une fois pour toutes, une licence en bonne forme
pour le chapitre des digressions, et je reviens à la soirée du jardin public.
J'étais absorbé dans mes fantaisies accoutumées, lorsipie je vis sur
le canal de Saint-Georges, au milieu des points noirs dont il était parsemé,
un point noir qui filait rapidement, et qui laissa bientôt tous les autres en
arrière. C'était la nouvelle et pimpante gondole du jeune Catidlo. Quand
elle fut à la portée de la vue, je reconnus la Heur des gondoliers en veste
de nankin. Cette veste de nankin avait été le sujet d'une longue discus-
sion a casa dans la malinée. Le docteur, voulant la mettre à la reforme,
sous prétexte d'une augmentalion d'embonpoint dans sa persomie, l'avait
IS<» RKVl'i: I>1> OKLX MoMil.s.
ilodm (■ ,1 siiii jciiiif liôrc Ciiilin. M.iis Caltillu. cl.iiit siirvciiii . sollicil.i Ir
|KMir|K)iiit ;iv«*r mu' iriace irrcsisliltlf. iMa ;:oii\fiiiaiile (ialtiiia, (|iii ne
voit lusd'iiii mauvais cvil le scapiilaiiT siispciulii au cuu blanc et rainasse
(hi îjondiilit'r, observa (|ue le seiiineur .Iules avail l)CMU('on|i f^iantli eelte
aniK-e, el (pie la veste hii serait trop eourle. En eonsétpience(;aliiil<», ipii
esl cpialre fois irrand ol jîros comme les deux frères enseniMe, se (il fort
d'endos-er im vêlement trop roml |)(uii- i'im, trop elroil i>om l'autre. .le
ne .sius |)ar (piel procédé miraculeux le iMiiiotaiire en vint à bout sans le
faire cracpier; mais il esl certain ipie je le vis apparaître sur la lai,Mnie dans
le propre vOlement d'été du docteur. A la vérité, ce riche équipaijfc nui-
sait un peu à la souplesse de ses mouvemens , et il ne se balançait pas sur
la poupe avec toute l'éléj^ance accoutumée. Mais avant d'enfoncer la rame
dans le tranijuille miroir de l'onde . il jetait de temps en temps un regard
de satisfaction sur son iniaijje resplendissante, el charmé de sJi bonne
tenue, péncué de reconnaissance poiu" l'anie iréiK'reiise de son patron, il
enlevait la i^oiidole d'un bras vijjoureux et la faisait bondir sur l'eau connue
une siu-celle.
Giulio était à l'antre bout de la gondole, et le secondait avec toute l'ai-
sance d'un enfant de l'Adriatique. Notre ami Pietro était couché indo-
lemment sur le tapis , et sa belle FJeppa , a.ssise sur les coussins de maro-
quin noir, livrait au vent ses lony;s cheveux d'ébène, (jui se séparent sur
son noble front et tombent en rouleaux souples el nonclialans jusque sur
.son sein. Nos mères appelaient , je crois, ces deux longues boucles repen-
tirs. Je m'en suis rappelé le nom précieux en les voyant autour du visage
triste et passionné de Beppa. La barque se ralentit tandis que l'un des
rameurs prenait haleine, et quand elle fut près de la rive ombragée,
elle se laissa coider mollement avec l'eau qui caressait les blancs escaliers
de marbre du jardin. Alors Pierre pria Beppa de chanter, (iiulio prit sa
guitare, el la voix de Beppa s'éleva dans la nuit connue l'appel d'une sy-
I ène amoureuse. Elle chanta une strophe de romance que Pierre a com-
po.sée pour je ne sais quelle femme , pour Beppa peut-être :
Ton lei sull' cnda placida
Errai délia laguna ,
Ella gli sguardi iminobili
lu te fissava, o kina!
E a che pensa va allor.'
Era un moi rente palpito .'
Era un nascpute amor.'
—Te voilà, Zorzi? me cria-t-elle en m'apercevant au-dessus de la rampe.
LKTTHES I)'u^ VOVAGLUll. 187
Que tais-lii là loiil seul , vil.iiu boudeur i' Viens avec nous prendre le calé
au Lido. — Et lunier une belle [ùpe de caroubier, dit le docteur. — Et
prendre un peu la rame à ma place, dit Giulio. — Ah! pour cela, je le
remercie, répondis-je; cpiant au docleur, toutes ses pipes ne valent pas
imc de mes cigarettes; mais pour loi, aimable Beppa, (pielle excuse pour-
rai-je trouver? — Viens donc, dit-elle. — Non, repris-je, j'aime mieux
confesser (|ue je suis un butor et rester où je suis. — J' i ! le vilain carac-
tère, dit-elle, en me jetant son bou(piet à demi eflcuillé à la ligure. Est-
ce que tu ne deviendras jamais plus aimable (jue cela , mio Zorzi bene-
delto? Et pourquoi ne veux-tu pas venir avec nous:-' — Que sais-je?
rcpondis-je. Je n'en ai nulle envie , et pourtant j'ai le plus grand plaisir du
inonde à vous rencontrer. — Calullo, qui est sujet, comme tous les ani-
maux domestiques de son espèce , à se mêler de la conversation , et à don-
ner sou avis, haussa les épaules et dit à Giidio, d'un air fm et entendu :
Forestol — Oui, précisément, répondit Giulio, entends-tu, Zorzi, voilà
Cfilullo qui le traite de malade extravagant. — Peu m'importe, repris-je,
je ne suis pas des vôtres. Tu es trop belle ce soir, o Bepjja; le docteur est
trop ennuyeux, le justaucorps de (^atulio m'est insupportable à voir, et
(jiulio est trop fatigué. Au botit d'un quart-l'heure de hien-èlre, les yeux
de Beppa me feraient extravaguer, et il m'arriverail peut-être de faire
pour elle des vers aussi mauvais que ceux du docleur; le docteur en serait
jaloux. Calullo doit nécessairement crever d'apoplexie avant d'arriver au
J.ido, el Jules me forcerait de ramer. Bonsoir donc, ô mes amis; vous
êtes beaux comme la lune el rapides comme le vent, votre harque est venue
à moi comme une douce vision. Allez-vous-en hien vite avant que je m'a-
perçoive (|ue vous n'êtes pas des spectres.
— Qu'a-t-il mangé aujourd'hui? dit Beppa à ses compagnons. — llibu ,
répondit gravement le docteur. — Tu as deviné juste, ô mon grand Es-
culape, lui dis-je. Pois, salade et fenouil. J'ai fait ce que lu appelles un
dîner |iylhagorique. — Régime très sain, répondit-il, mais trop jieu sub-
stantiel. Viens avec moi manger un riz aux huîtres el boire une bouteille
de vin de Samos à la Quinlavalle. — Va au diable! enipoisonueur, lui
dis-je. Tu voudrais m'abrulir par des digestions laborieuses et m'affadir
le caractère par de liquoreuses boissons, pour me voir élenilii ensuite sur
ce lapis connue un vieux épagneul an retour de la chasse , et pour n'avoir
|iliis à rougir de ton intempérance et de ton inertie, Vénitien que tu es.
— El que prélends-lu faire à Venise, si ce n'est le far nienle? dit Btpjta.
— Tu as raison, benedelta, lui répondis-je; mais lu ne sais pas que mou
far uiente est délicieux là oii je suis à le regarder? Tu ne sais pas quel
plaisir j'ai à voir courir celle gondole sans me donner la moindre peine
ISS
itKvn: i)i;s dki \ momjks.
IHiui la faire allrr. il me sniiblc alors (|iio je dors, et qno je fais nu rôve
i|iii m'i'sl bien «lier, ô ma Htppa, et dans letjucl tie mystérieuses créaltires
m'a|'|)ar.iiss('iit dans une bannie et passent comiiie loi en cliantanl. —
(^)iielles sont ees mystérieuses crealnros? demanda-t-elle. — Je rifrnoie,
répondis-je; «"e ne sont pas des honunes, ils sont trop bons cl tro|) beaux
poiw ce!.! , el pourtant ee ne sont pas des animes, Beppa, car lu n'es pas
avec eux. — Viens me raconter cela, dil-elle, j'aime les rêves à la folie.
— Demain, lui dis-je, aujourd'Iun rends-moi un peu l'illusion du mien.
Clianle, lUppa, ebanle avec ce beau timbre ii;utlural (pii s'éclaircil el
s'épure jusipi'aii son de la eloclie de cristal, clianle avec celle voix indo-
lente qui sait si bien se passionner, el qui ressemble à une odaliscpie pa-
re.'î.sense (]ui lève peu à peu .son voile el finit par le jeter pour s'élancer
blanclie el nue dans son bain parfiimé, on plutôt à un sylplie qui dorl
dans la brume embaumée du crépuscule, el qui déploie peu à peu ses
ailes pour munter avec le soleil dans un ciel embrasé. Chante, Beppa,
chante, et éloisne-loi. Dis A les amis d'aiiiter les rames comme les ailes
d'un oiseau des mers, el de t'emporler dans ta gondole comme une blan-
che Lé. la sur le dos brun d'un cygne sauvage. Va, romanesque lille,
passe el chante, mais sache que la brise .soulève les plis de ta mantille de
dentelle noire, et que celle rose mystérieusemenl cachée dans les cheveux
par la main de ton amant va s'effeuiller, si lu n'y prends garde. Ainsi
s'envole l'amour, Beppa , quand on le croit bien gaidé dans le cœur de
celui (ju'on aime. — Adieu, maussade, me cria-l-elle, je te fais le plaisir
de te ([uiller. mais [lour le |ninir, je chanterai en dialecte, et tu n'y com-
prendras rien. Je souris de celte prétention de Beppa d'ériger son palois
en langue inintelligible à des oreilles françaises. J'écoulai la barcarole,
qui vraiment était écrite dans les plus doux mots de ce gentil [larler vé-
nitien, fait, à ce qu'il semble , pour la bouche des enfans.
Coi pensieri maiiinrouici
No le slar a tornientar.
Vien cou mi, montemo iii goiulola
Ândareuio iu uiezo al mar.
Co , spandeiido el liime palido
Sora l'aqiia inarzcnlada
La se specia e la se cocola
Coine dona iiianiorada.
Pasarenio i |)orti e l'isole
(',he contorna la cilà ;
El sol more senza nuvolc
K la luiia nasraià.
Sla bavela die le zogola
Sui coveli siiibovolai ,
No xc lorbiii délia polveie
Dele rode e dei cavai.
Slo remelo clie ne dondola
lusordirne no se sente
LETTRES D U.N VOYAGELK.
189
Corne i sciocJii de le scurie
Corne i urli de la zeate.
In ua stalo al too consiniile
Mo tiovà ciiu}iiani indrio,
Co sto seniplice riniediu
Dal to mal me sou ^iiario.
Ti xe bella , ti xe zovene ,
Ti xe fresca corne un fior,
Vieil per tuti le so lagreiiu;
Ridi adeso e fa 1' amor.
In conchiglia i greci , Venere,
Se sognava un altro dî;
Forse , visto i aveva in gondola
IJna bêla corne ti.
La nuit était si calme et l'eau si sonore , (jue j'entendis la dernière
strophe distinctement, ([uoique les sons n'arrivassent plus à mon oreille
que comme l'adieu mystérieux d'une ame perdue dans l'espace. Quand
je n'entendis [)lus rien, je regrettai de ne pas être avec eux. Mais je m'en
consolai en me disant que si j'y étais allé, je serais déjà en train de m'en
repentir.
Il y a des jours où il est impossible de vivre avec son semblable : tout
porte au spleen , tout tourne au suicide ; et il n'y a rien de plus triste an
monde , et siu'tont de plus ridicule qu'un pauvre diable qui tourne autour
de sa dernière heure et qui parlemente avec elle pendant des semaines et
des années, conmie l'homme deShakspeare avec la vengeance. Les gens
s'en moquent. Ils sont autour de lui à le regarder et à crier connue les
spectateurs d'un saltimbanque maladroit qui hésite à crever le tremplin.
— Il sautera ! Il ne sautera pas ! — Les hommes ont raison de rire au nez
de celui qui ne sait ni les quitter ni les supporter , (jui ne veut pas renon-
<"erà la vie et qui ne veut pas l'accepter comme elle est. Ils le punissent
ainsi de l'ennui impertinent qu'il éprouve et (pi'il avoue. I\Iais leur justice
est dure. Ils ne savent pas ce qu'il a fallu cie souffrances et de déboires
pour amener à ce pf)int de préoccupation inconvenante un caractère tant
.soit peu orgueilleux et ferme.
Je conseille donc à tous ceux (pii se trouveront, soit par habitude, soit
par accident , dans une semblable disposition , de faire des repas légers
pour éviter l'irritation cérébrale de la digeslion , et de se promener seuls
au bord de l'eau , les mains dans les poches, un cigarre à la bouche, pen-
<lanl un certain nombre d'heures, proportionné à la force et à la ténacité
de leur mauvaise humeur.
Je rentrai à miiuiil, et je trouvai Pierre cl Bep|)a cpii chaulaient dans
la (jalerie; c'est Giulio qui l'a décorée de ce titre ponq)eux en attachant aux
murailles quatre paysages peints à l'huile où le ciel est vert, l'eau rousse,
les arbres bleus , et la terre couleur de rose. Le docteur prétend faire sa
l'JO KEVUK DES DELX JUJMiES.
rurliiiio ou les vcikI^iiU à *|iicl(|ii(' An^'lais iinbirillo, cl (liiilii) iricltnd
r:iiiT inscrire le nom de noire italaisdnns l.i nouvelle édition <lu C.iiid*; du
voyaeeiu à \ cuise. Poiu' s'inspirer, sausdoule, de la vue des bois cl des
uiouLc'iics , le docleiu' a fait placer le jtetil piano (|iù lui sert à improvi-
ser, sous le plus enfume de ces paysai^es. Les heures où le doclcur impro-
vise sont les plus béates de noire journée à tous. Ik'ppa s'assied au piano
et exécute lentemenl avec une main un |)elil lliènic nmsical (|ui sert à
l'improvisateur pour suivre son rhylbnie lyri(|ue, et ainsi éclusenl dans
une matinée des myriades de strophes [lendant lescjuelles je m'endors {iro-
fonilémeiit dans le hamac; C/iuiio roule à cheval sur la rampe {l\\ balcon,
au grand ristpie de lomher dans ((uelrpie ban|ue , et de se réveiller à
(^hioggiaou à Palestrine. Beppa elle-même laisse ses grands cilsn(»irs s'a-
baisser sur ses joues pâles, el sa main continue l'action mécanirpie du
doigter, tandis que son imagination fait (juelque rêve d'amour à travers
les nuages du sommeil , et que le ohat roulé en pelotte sur les cahiers de
musique exhale de temps en temps un miaulement plein d'emmi et de
uiélancolie.
Ce soir-là , Heppa élail seide avec Pierre et Vespasiano ( c'est le nom du
chat). — Miracle, docteur ! dis-je eu entrant ; conmienl as-tu fait pour veiller
si tard? Nous étions inipiiets, me dit-il d'un ton grondeur, tandis que sa
dernière rime expirait encore amoroso sur ses lèvres, et vous savez que
nous ne dormons pas quand vous n'êtes pas rentré. — Ah çà ! mes amis ,
répondis-je , votre tendresse est une persécution. IMe voilà obligé d'avoir
desremorils de votre insomnie, cpiand j'ai cru faire la promenade la plus
innocente du monde. — I\lon cher enfant, me dit Jiep[)a en me prenant
les mains, nous avons une prière à te faire. — Qui est-ce qui pourrait te
refuser (juelque chose , Beppa ? Parle. — Donne-moi la parole d'honneur
de ne plus sortir seul après la nuit tombée. — Voilà encore tes folles sol-
licitudes, ma Beppa , lu me traites comme un enfant de quatre ans, quand
je suis plus vieux (|ue ton grand-père. — Tu es environné de iJaiigers,
me dit Beppa avec ce petit Ion de déclamation .senlimenlale (jui lui sied si
bien; celle qui te [wursuit est ca|)able de tout. Si lu aimes un peu la vie
à cause de nous, Zorzi, enftrme-toi à la maison, ou quitte le pays pour
(pielque temps.
— Docteur, ré[)ondis-je , je te prie de tàter le pouls de notre Beppa.
Certainement elle a la lièvre et un peu de délire.
— Beppa s'exagère le danger, dit-il ; d'ailleurs ce danger, quelcju'il fût,
ne saurait commander à un homme une chose aussi ridicule (pie de fuir
devant la colère d'une femme. Pourtant il ne faut pas Irop rire dans ce
pays-ci de certaines menaces de vengeance , et il serait prudent de ne
LETTRES D L.N VOYAGEUR. lîJI
pas lani œurir st'iil à des lieiues intliies, el par les quartiers les plus dé-
serls el les plus dangereux de Venise.
— Dangereux '. lui dis-je en haussant les épaules, allons! voilà de la
piétcniion. Mes pauvres amis! vous vous battez les flancs, pour soutenir
raniitjîie réputation de votre patrie; mais vous avez beau faire, vous
n'êtes plus rien , pas même assassins ! Vous n'avez pas une femme capable
lie loucher à lui poignard s;ins tomber évanouie ni plus ni moins (lu'une
petite maîtresse parisieime, el vous ciierclieriez lonu^-temps avant de trou-
ver un bravo pour seconder un projet semblable , eussiez-vous à lui offrir
tout le trésor de Saint-Marc en récom[>ense.
Le docteur fit un petit mouvement du doigt par lequel les Vénitiens ex-
priment beaucoup de choses, et qui piqua ma curiosité. — Voyons, lui
dis-je, ((u'avez-vous à répondre? — Je réponds, dit-il, de vous trouver
avant douze heures, pour la modique sonune de cinquante francs tout au
plus, un bon spadassin, capable de donner à qui bon vous semblera une
roltellata d'aussi solide (jualité que si nous étions en plein moyen âge.
— Grand merci , mon maître ! répondis-je. Cei)endanl une cuIteUata
me parait une chose si romantique et tellement adaptée à la mode nou-
velle, que je voudrais en recevoir une, dût-elle me retenir trois jours au
lit.
— Les Français se moquent de tout, reprit-il, et ils ne sont pas i)lus ter-
ribles que les autres en présence du danger. Pour nous , nous sonunes
heureusement très dégénérés dans l'art du couteau ; cependant il y a en-
core des amateurs qui le cultivent , et il n'y a pas de danger qu'il se perde
comme les autres arts.
— Vous ne me ferez pas croire que cela entre dans l'éducation de vos
dandies ?
— Cela n'entre dans celle de personne , répondit-il d'un air un peu
suffisant . Cependant il y a dans la main d' un Vénitien une certaine ailrcsse
naturelle , (jui le rend capable de devenir habile en peu de temps. Tenez ,
essayons cela ensemble. — Il alla prendre sur son bureau un vieux petit
couteau de mauvaise mine, et ouvrant la porte de ma chambie, il se mé-
nagea une distance de dix pas , et plaça les bougies de manière à éclairer
im pain à cacheter collé au but pour point de mire. Il tenait le couteau
d'un air négligé el sans paraître songer à mal. — \ oyez-vous, dit-il ,
on fait connue cela . on a une main dans sa poche , on regarde le tenqis
(ju'il fait , (tu sillle un air d'opéra , on passe à distance de son honune, et
sans (jue personne s'en aperçoive , sans presipie mouvoir le bras , on lance
le harpon. Ilegardez ! avez-vous vu !'
— .le vois, docteur, lui dis-je, (|ue la perruque est tomjiée sur les ge-
llhi RKVUK Ui:S Itl.l'X MOXUtS.
iioii\ tleHt*p|i.i, cl i|ih: le (liai s'eiiruil cpoiivaiitc; (|iiaii(l lu voiidias juiier
a:i coulcaii Uml ilf \nn\, il faiulra làrlior «U' ne |ias lu liahir pai dos inci-
ilt'iis aiis.si luirU'stiutN. — .Mais lo coiiloaii ! dit -il , suis se docKiicurlcr cl
sans soiiircr à relever sa pentKjiie, ou esl le e<tuleau, je vous prie:' — Je
rei;ardai le luit. Le rouleau elail eerlaiiieiiieut piaulé dans le pain à
eachcler.
— Tudieu ' lui dis-je, esl-ee ainsi (pie lu saijjfiies tes malades, ("lier
docteur?
Il est vrai ipiej'ai [)enlu niu perruipie , dil-il d'un air trioniplianl ,
mais rem;ui|ue/ ipie j'avais aflaire à une fiorte de plein rlu^ne, incoiilesla-
blemeiil plus diflieile à peiiélrer ipie le siernnm, rt'|)if;aslre ou le cœur
d'un lioinnie. — Quant aux femmes, ajoula-l-il, inéllez-vous de celles
«|ui sont blanches , courtes ei bloiulej». Il y a un certain type (jui n'a pas
dégénéré. Quand le bleu dt- l'a'il est foncé , ei le coloris du visaçe clian-
i^eanl, tâchez qu'elles n'aient pas de ressentiment contre vous, ou bien
n'allez pas luire le gentil sous leurs balcons
. . . Tu ne te dotiies pas , mon ami , de ce que c'est que Venise. Elle n'a-
vait pas quitté le deuil qu'elle endosse avec l'hiver, (|uand tu as vu ses vieux
piliers de marbre grec, dont tu coni[>arais la couleur et la forme à celle des
ossemens desséchés. A présent, le printemps a soufflé sur tout cela comme
une [)oussière d'émeraude.Le pied de ces palais, où les huîtres se collaient
dans la mousse croupie , se couvre d'une mousse vert tendre , et les gon-
doles coulent entre deux tapis de celte belle verdure veloutée où le bruit
de l'eau vient s'amortir lauïuissammeiil avec l'écume du sillage. Tous
les l}a!cons se couvrent de vases de Heurs, et les fleurs de Venise, nées
dans une glaise tiède, tcloses dans un air humide, ont une fraîcheur, ime
richesse de tissu et une langueur d'attitudes qui les font ressembler aux
femmes de ce climat, dont la beauté est éclatante et é|:»hémère comme la
leur. Les ronces doubles grimpent autour de tous les iiilicrs, et suspen-
dent leurs gdiîiaiules de [letites rosaces blanches aux noires arabesques
des balcons. L'iris à odeur de vanille, la tulipe de Perse si purement
rayée lie rouge et de blanc, qu'elle semble faite de l'étoffe qui servait au
costume des anciens Vénitiens , les roses de Grèce et des pyramides de
campanules gigantesques s'entassent dans les vases dont la rampe est cou-
verte; queUpiefois un berceau de chèvrefeuille à fleurs de grenat cou-
ronne tout le balcon d'un bout à l'autre . et deux ou trois cages vertes ca-
chées dans le feuillage renferment les rossignols qui chantent jour et nuit
comme en pleii.e campagne. Cette (luanlité de rossignols apprivoisés est
un luxe particulier à Venise. Les femmes ont un (aient remarquable pour
mener à bien la diflicile éducation de ces pauvres chauleurs prisonnieis,
LETTl'.KS I)t'.\ VOYAGKUU. 1!),"
et savent, par loiiles sortes de délicatesses et de recherches, adoucir l'en-
iiui de leur captivité. La nuit , ils s'appellent et se répondent de cha(i(i«
côté des canaux. Si une sérénade passe , ils se taisent tous pour écouter,
et , (juand elle est partie , ils recommencent leurs chants, et semblent ja-
loux de surpasser la mélodie qu'ils viennent d'entendre.
A tous les coins de rue , la madone abrite sa petite lampe mystérieuse
sous un dais de jasmins, et les inujuctii, ombragés de grandes treilles,
répanilent le long du grand canal le parfum de la vigne en fleur, le plus
suave peut-être parmi les plantes.
Ces tragnetti sont les places de station pour les gondoles publiques.
Ceux qui sont établis sur les rives du canalazo sont le rendez-vous des
farhini qui viennent causer et fumer avec les gondoliers. Ces messieurs
sont groupés là d'une manière souvent théâtrale, l'antlis que l'un, cou-
clie sur sa gondole, bâille et sourit aux étoiles, un autre debout sur la
rive , dél)raillé , l'air railleur, le cliapeau retroussé sur une foi et de longs
cheveux crépus , de.-sine sa griinde silhouette sur la muraille. Celui-là est
le matamore du tragnetto. Il fait souvent des courses de nuit du côté de
Canaregio dans une barque où les passagers ne se hasardent guère, et il
rentre quel(|uefois le matin avec la tète fendue d'un coup de rame, qu'il
prétend avoir reçu au cabaret. Il est l'espoir die sa famille, et sa poitrine
est chargée d'images, de reliques, et de chapelets que sa femme, sa
mère et ses sœurs ont fait bénir pour le préserver des dangers de sa
piofession nocturne. Malgré ses exploits, il n'est ni vantard, ni insolent.
La prudence n'abandonne jamais un Vénitien. Jamais le plus hardi con-
trebandier ne laisse échapper un mot de trop , même devant son meilleur
ami ; et quand il rencontre le garde-finance dont il a supporté le feu la
veille , il parle avec lui des événemens de la nuit avec autant de sang-froid
et de [)résence d'esprit que s'il les avait appris par la voix publique. —
Auprès de lui, on peut voir souvent un vieux sournois qui en sait plus
long que les autres, mais dont la voix s'est enrouée à crier sur les canaux
ces paroles d'une langue inconnue , dérivée peut-être du turc ou de l'ar-
ménien, qui servent de signaux aux rameurs de Venise, pour s'avertii-
et s'éviter dans l'obscurité ou au détour d'un angle du canal. Celui-ci,
couché sur le [»avé, dans l'attitude d'un chien rancuneux. a vu les fastes
de la république; il a conduit la gondole du d;rnier doge, il a ramé sur
le Bucentanre. Il raconte longuement, quand il trouve des auditeurs, des
histoires de fêles qui ressemblent à des contes de fées ; mais quand il craint
de n'être pas entendu avec recueillement, il s'enferme dans son mépris
du temps présent et contemple avec philosophie les trous notnbreux de sa
casatpie, en se rappelant (ju'il a porté la veste de soie bariolée, l'écliarpe
lîM IIKVUE DKS 1>KUX MONDKS.
Ilotlaiito il Ui lt;ir«'IU' Miipliiiiu'e. Tiois on (|ii.ilir aiilrcs se prcsscnl f.ire
à f.ictMifvaiil la niatlone. Ils seinbloiil avoir iiii secret triiii|ioilaiirc h se
eoulier. On ilirail |inN(|ii(' d'un irmiipe de bandils incdilaril un assassinai
sur la n)ule de lenacine. Alais ils vont se livrer à la plus iiuioeenle dv
leurs passions, etile de clianler en elio-ur. J.e iettore, (pii esl en f^cuc'ral
un fjros réjoui à la voix îjrasse el f^rùle, commence en fausse! du haut de
sa tôle el du fond de son nez. Celui-là, selon letn- expression (•nerfîi(|ue ,
(jaiitc la noie, el chante seul le premier vers. Peu à [k'ii les aulres le
suivent, el la basse-taille, plus raucpie (pi'nn bœuf enrhumé, s'empare
•les trois ou (piatre notes dont se compose sa partie, mais (|u'elle place
toujours bien, el ipii certainement sont d'un t;rand effet. I.a liaissc-laiile
est d'oriiinaire un yrand jeune honnne sec, bronzé, ;\ physionomie i;rave
el dédaii^nense, un des quatre ou cimi types physicpies dont h Venise
comme partout la population se compose. Celui-là est penl-être le pins
rare, le plus beau el le moins national. Le pnr sanjç insidairedes lagunes
produit le type (pie décrit ainsi Gozzi : Biaurn , hiomlo e (jrnssolto. —
Robert va sans doute rassembler, dans le cadre qu'il rem[i]it à présent à
Venise, les plus beaux modèles de ces diverses variétés, et nous donner de
celte race caractérisée une idée à la fois poétique el vraie. Sa couleur,
broyée aux ardens rayons dn soleil de l'Italie méridionale, pâlira sans
doute à Venise et se teindra d'une clialeur moins âpre et moins éblouis-
sante. Heureux l'homme qui peut faire de ses impressions el de ses sou-
venirs, des monumens éternels!
Les chants qui retentissent le soir dans tous les carrefours de cette ville
sont lires de tous les opéras anciens el modernes de l'Italie, mais lelle-
nient corrompus, arrangés, adaptés aux facultés vocales de ceux qui s'en
emparent . qu'ils sont devenus tous iniligènes, et que plus d'un composi-
teur .serait embariassé de les réclamer. Tout est bon, rien n'embarrasse ces
improvisateurs de pots-pourris. Une cavatine de Bellini devient sur-le-
champ nii chœur à quatre parties. Un chœur de liossini s'ada[»le à deux
voix au milieu d'un duo de Mercadante, el le refrain d'une vieille barca-
role d'un maestro inconnu, ralentie jusqu'à la mesure grave du chant
d'église, termine tranquillement le thème tronqué d'un caniique de
Mozart. Mais l'instinct musical de ce peuple sait tirer parti de tant de
monstruosités le plus heureusement possible, et lier les fragmensde celte
mutilation avec une adresse qui rend souvent la transilion difficile à aper-
cevoir. Toute musique est simplifiée et dépouillée d'ornemens par leur
procédé, ce qui ne la rend pas plus mauvaise. Ignorans de la niusi(pie
écrite, ces flileltanti passionnés vont recueillant dans leur mémoire les
bribes d'harmonie qu'ils peuvent sai.sir à la porte des théâtres on sous le
LETTRES 1) UiN VOYAGEUlt. I9o
balcon des palais. Ils les cousent à d'autres portions cparses qu'ils possè-
dent d'ailleurs, et les pins exercés, ceux (|ui conservent les traditions du
chant à plusieurs parties, règlent la mesure de l'ensemble. Celte mesiue
est un impitoyable adagio auquel doivent se soumettre les plus brillantes
fantaisies de Rossini , et vraiment cela me range à l'avis de ceux qui pen-
sent que la musi(|ue n'a pas de caractère par elle-même, et se ploie à ex-
primer toutes les situations et tous les senlimens possibles, selon le mou-
venieuL (ju'il plaît aux exécutans de lui donner. C'est le champ le plus
vaste et le plus libre qui soit ouvert à l'imagination, et bien plus (|ue le
peintre, le musicien crée pour les autres des effets opposés à ceux qu'il a
créés pour lui. La première fois que j'ai entendu la symphonie pastorale
de Beethoven, je n'étais pas averti du sujet, et j'ai composé dans ma tête
un poème dans le goût de Milton sur celle admirable harmonie. J'avais
placé la chute de l'ange rebelle et son dernier cri vers le ciel précisément
à l'endroit où le compositeur fait chanter la caille et le rossignol. Quand
j'ai su (]ue je m'étais trompé, j'ai recommencé mon poème à la seconde
audition, et il s'est trouvé dans le goût de Gessner, sans que mon esprit
fit la moindre résistance à l'impression que Beethoven avait eu dessein de
lui donner.
L'absence de chevaux et de voitures et la sonorité des canaux font de
Venise la ville la plus propre à retentir sans cesse de chansons et d'au-
bades. Il faudraii être bien enthousiaste pour se persuader que les chœurs
de gondoliers et de fiichini sont meillems que ceux de l'Opéra de Paiis ,
comme je l'ai entendu dire à queUpies personnes d'un heureux caractère.
Mais il est bien certain (|u'un de ces chœiu's, entendu de loin sous les ar-
ceaux des palais moresques (jue blanchit la lune, ftiit plus de plaisir ([u'iuie
meilleure musique exécutée sous les châssis d'une colonnade en toile
peinte. Les grossiers dilellanti beuglent dans le ton et dans la mesure. Les
froids échos de marbre prolongent sur les eaux ces haiinonies graves et
rudes comme les vents de la mer. Celte magie des effets acoustiques, el le
besoin d'entendre une harmonie quelcon([ue dans le silence de ces nuits
enchantées, font écouter avtc indulgence, je dirais presque avec recon-
naissance , la plus modeste chansonnelie qui arrive , passe et se perd dans
l'éloignement.
Quand on arrive à Venise , et qu'un gondolier bien tenu vient vous at-
tendre à la porte de l'aiibeige, avec sa veste de drap el son chapeau rond,
il est impossible de retrouver en lui la plus légère trace de celte élégance
(ju'ils avaient aux temps féeriques de Venise. On la chercherait en vain
sous les guenilles de ceux qui abamlonuent leurs vêtemens à un désordre
plus pittoresque. Mais l'esprit incisif, pénétrant et sidUil de celte classe
J'K» nivvur. mes m.ix momïks.
«'l'Ièbre nVsl p;is encore loiit-à fait penlii. I.oiirs pliysioiioinies oui péiié-
raleinont ce oaraclfre tie finesse iniellciise (\\ùn\ |M>inTail prendre an pre-
mier cotip-iriril [tour de la piîle bieiiveillaule. mais (|iii earlie une nuu-
danle canslicil»- ol nue asiuce prolonde. Le caracicre de celle race et celui
de la nation vénitienne est encore ce (pi'il a été de tout lenjf)s, la prn-
tlence. Knilc part il n'y a plus de paroles el moins de fail.s , pins de que-
relles et moins île rixes. Les barcarolcs ont un merveilleux talent pour se
dire des injures, mais il est bien rare qu'ils en viennent aux mains. Deux
barques se rencontrent el se beurlent à l'an^rle d'un mur, par la mala-
dresse de l'im et l'inallcntion de l'antre. Les deux barcarolcs alicndcnt
en silence le clioc (|u'il ncNt plus tem[ts d'éviter; lein premier re;:^ard est
pour la barcpie; (juaiid ils se sont assurés l'un et l'antre de ne s'être point
endommaijés , ils commencent à se toiser pendant que les barques se dc-
tacbent et se séftarent. Alors commence la discussion. — Pourquoi n'as-
tu pas crié , sidstali ? — J'ai crié. — Non. — Si fait. — Je gas;e que non ,
rorpo (ti Bacco. — Je jure que si, saïujue di Diana. — Mais avec quelle
diable de voix? — Mais quelle espèce d'oreilles as-tu pour entendre? —
Dis-moi dans quel cabaret tu t'édaircis le gosier de la sorte. — Dis-moi
de quel àne la mère a rêvé cpiand elle était grosse de toi. — La vacbe qui
l'a conçu aurait dû l'apprendre à beugler. — L'ânesse qui l'a enfanté
aurait dû te donner les oreilles de la famille. — Qu'est-ce que lu dis, race
de cbien? — Qu'est-ce tu dis , fils de gnenon? — Alors la discussion s'a-
nime . et va toujours s'écbauffant à mesure que les cbampions s'éloignent.
Quand ils ont mis nn ou deux ponts entre eux, les menaces commen-
cent. — Viens donc un peu ici, que je le fasse savoir de quel bois sont
faites mes rames. — Attends, attends, figure de marsouin, que je fasse
sombrer ta coque de noix en cracbant dessus. — Si j'élernnais auprès de
ta co(iuille d'œuf, je la ferais voler en l'air. — Ta gondole aurait bon
l)esoin d'enfoncer nn peu pour laver les vers dont elle est rongée. — La
tienne doit avoir des araignées, car lu as volé le jupon de la maîtresse
pour lui faire nne doublure. — i\Iaudite soit la madone de ton tragnet
pour n'avoir [tas envoyé la peste à de pareils gondoliers ! — Si la madone
de ton tragnet n'était pas la concubine du diable, il y a long-temps que
tu serais noyé. — Et ainsi de mélapbore en métapbore , on en vient aux
plus horribles imprécations ; mais heurensement au moment où il est
question de s'égorger, les voix se perdent dans l'cloigncmenl, et les injures
continuent encore long-temps après que les deux adversaires ne s'enten-
dent plus.
Les gondoliers des particuliers portent dans ce temps-ci des vestes
LETTRKS b'o VUYAtiEUn. iU7
lomles (i«^ loile anglaise imprimée à grands ramages Ue diverses couleurs.
Une veste fond blanc à dessins perses, un pantalon blanc, un ceinturon
roiige ou bleu , et un bonnet de velouis noir dont le gland <le soie tombe
sur l'oreille à la manière des Cbioggiottes , composent un costume de gon-
dolier très élégant et très frais. Il y a encore quelques jeunes gens de bon
ton (pii l'endossent et (|iii se doiment le divertissement de conduire une
petite barque sur les canaux. Autrefois c'était poin- les dandies de Venise
ce que l'exercice du cheval est pour ceux de Paris. Ils s'exerçaient parti-
culièrement dans les petits canaux où le rapprochement des croisées per-
mettait aux belles d'admirer leur grâce et leur bonne mine. Cela se voit
encore quelquefois. Tous les soirs deux de ces elégans viennent sillonner
notre canaletio avec inie rapidité et une force remarquables. Je crois bien
qu'ils sont un peu attirés sous notre balcon par les beaux yeux de Beppa ,
ot que l'un des deux a quelque prétention de lui plaire. Il est perché sur
la poupe, le poste le plus périlleux et le plus honorable, et la barque ne
s'éloigne guère de l'espace (pie peut embrasser le regard de la belle. Il y
a viaiment peu de gondoliers de profession capables d'en remontrer à
ces deux dilettanti. Ils lancent leur esquif comme une flèche, et jedouie
qu'un cavalier bien monté pût les suivre sur un rivage parallèle. Le grand
tour de force , et celui que l'amateur et ceux-ci exécutent très bravement ,
est de lancer la barque à pleines rames, de l'amener jusqu'à l'angle d'un
pout , et de s'arrêter là tout à coup au moment où la proue va toucher le
l)ut. C'est un jeu adroit et courageux , et je m'afflige plus de le voir tom-
ber en désuétude que de la perte du luxe et des richesses de Venise. Si
l'énergie du corps el de l'esprit ne s'était pas perdue , il ne faudrait dés-
espérer de rien. El en outre ce n'est pas un trop mauvais moyen pour
attirer l'attention des femmes. Je ne m'étonnerais pas que Bejipa vit avec
un certain inlérét ce grand blond aux vives couleurs, qui, en équilibre
sur la pointe desa mince barchella , semble à chacpie i..slantprèsde se bri-
ser avec elle, et vingt fois en un quart d'heure triomphe d'un danger au-
(piel il s'expose pour avoir un regard de Beppa. Beppa prétend qu'elle ne
sait pas seulement de quelle couleur sont les yeux de ce jetme homme.
Ilum ! Beppa !
Tous les amateurs ne sont pas aussi heureux que ceux-ci. Malheur à
ceux qui échouent en présence des dames placées aux fenèlres et des gon-
doliers groupés sur ks pouls pour juger ! L'autre joiu-, deux braves
bourgeois, âgés chacun d'un demi-siècle el retranchés depuis dix ans au
moins dans la douce occupation de cultiver leur obésité, se sont, on ne
sait comment, défies à la i égala. Chacun apparenuneut s'était avise de
vanter les prouesses de son jeune temps , el l'amour-propre s'était mêl«
TOME m. 13
l'.iS iiiNLi: i>r.s lu r\ moM)I:s.
lie la piilic. (^>iu»i i|u'il en s*»il . oos drux luiiui»-U's C( Til»al;iiio.s ax.iioiiloii
M'il un pari A lonrs ami><. A riiemc dite, U's ^^oiulitlcs se ^'r(iii|ienl mii
le lieu (lu coiubal. l.t's parieurs el une luule île dilellanli el iToisirs s'al
irDupcnl sur les rives el sur les |X)nLs voisins. Les deux banpies rivales
s'axaneenl, et les deux champions s'élèvenl chacun sur sa poupe avec l.i
lerile majesle que réclame le volume de leur abdomen. Ser Orlensio s'e-
lance avec irloire el saisit la rame d'un bias vigoureux. Mais avant (pie
ser Demetrio eût le temps d'en faire autant, soit |)ar hasard, soit par
malice, une des banpies s|)eclalriccs heurta Ici^èrcmcnt la sienne: le
digne honnnc perdit l'cipiilibrc et tomba lourdement dans les Ilots connue
un .saule déracine par la tempèlc. Heureusement le fossé n'était [>as pro-
fond. Ser Demetrio se trouva jnsiprau cou dans l'eau tiède et jus(pi'au\
genoux dans la vase. Juge des rires et des huées des assistans parmi les-
«piels étaienl bon nombre de caustiques gondoliers. Les amis du malheu-
reux Demetrio s'empressèrent de le retirer : on le nettoya , on le mit dauN
nn lit bien chaud, el sa gouvernante pas^a la Joiu-nce à lui faire avaler
des cordiaux, tandis <pie son adversaire, déclare vainqueur à l'unanimité,
allait, an restaurant de Sainte-Marguerite, faire nn diner splendide avec
l'argent de la colle( te et les convives des deux partis.
Quant au gondolier indépendant, il ne possède que son pantalon, «;a
chemise el sa pipe, (pielquefuis un [)elil caniclie noir qui nage à côté de la
gondole avec l'agilité infatigable d'un poisson. Le gondolier porte la ma-
done de son tragnct tatouée sur la poitrine avec une aiguilk rouge et de
la poudre à canon. Il a son patron sur un bras et sa palrone sur l'aiilre. Il
n'est point jour el nuit , comme nos cochers de liacre , aux ordres du pre-
mier venu. Il n'obéit qu'au chef de son Iragnel qui est un simple gondoliei
comme lui , élu par un libre vote, approuvé de la police, et qui désigne à
chacun de ses administres le jour où il est de service au tragnet. Le reste
du temps, le gondolier gagne librement sa journée , et quand une ou deux
courses dans la matinée ont assuré l'entretien de son estomac el de sa
pipe jusqu'au lemlemain, il s'endort le ventre au soleil, sans se soucier
(pierempereir passe, et sans se laisser tenter par aucune offre qui mettrai!
de nouveau ses bras en sueur. Il est vrai que son office est plus pénible
que celui de conduire deux paisibles coursiers du haut d'un siège de vdi-
ture. Mais son caractère est aussi plus insouciant el plus indéjiendant.
i>ouple , flatteur el mendiant à jeun , il se moque de celui qui lui marchande
son salaire comme de celui qui l'outrepasse. Il est ivrogne, facétieux, ba-
vard, familier et fripon à certains égards, c'est-à-dire qu'il lespeclera
scrupuleusement votre foulard, votre parapluie, tout paquet scellé, toute
bouteille cachetée; mais si vous le laissez en compagnie de quel(|iie bon-
LETTRES d'un VOYAGEUR. 1!)9
Jeille enlaniée ou de qiielqiie pipe , vous le retrouverez occupé à boire
votre marasquin et à fumer votre labac, avec la tranquillité d'un homme
qui se livre aux plus légitimes opérations. •■ ,; ,,.■■■
On ne nous avait rertaincment pas assez vanté la beauté du ciel et les
délices des nuits de Venise. T.a lagune est si calme dans les beaux soirs,
que les étoiles n'y tremblent pas. Quand on est au milieu , elle est si bleue,
si unie , que l'œil ne saisit plus la ligne de l'horizon , et (jue l'eau et le ciel
ne font plus qu'un voile d'azur, oii la rêverie se perd et s'endort. L'air est
si transparent et si pur, que l'on découvre au ciel cinq cent mille fois plus
d'étoiles qu'on n'en peut apercevoir dans notre France septentrionale. J'ai
vu ici des nuits rtoih'es au point que le blanc argenté des astres occupait
plus de place que le bleu de l'air dans la voûte du firmament. C'était un
semis de diamans qui éclairait presfjue aussi bien que la lune à Paris. Ce
n'est pas que je veuille dire du mal de notre lune. C'est une beauté pâle
dont la mélancolie parle peut-être plus à l'intelligence que celle-ci. Les
nuits brumeuses de nos tièdes provinces ont des charmes que personne
n'a goûtés mieux que moi et que personne n'a moins envie de renier. Ici,
la nature, plus vigoureuse dans son influence , impose peut-être un peu
trop de silence ù l'esprit. Elle endort la pensée , agile le cœur et domine
les sens. Il ne faut guère songer , à moins d'èti e un homme de génie , à
écrire des poèmes durant ces nuits voluptueuses : il faut aimer ou dormir.
Pour dormir , il y a un endroit délicieux , c'est le perron de marbre
blanc qui descend des jardins du vice-roi au canal. Quand la grille dorée
est fermée du côté du jardin, on peut se faire conriuire par la gondole sur
ces dalles chaudes encore des rayons du couchant et n'être dérange par
aucun importun piéton , à moins qu'il n'ait pour venir à vous la foi <|Hi
manqua à saint Pierre. J'ai passé là bien des heurts tout seul sans penser
à rien , tandis que Catullo et sa gondole dormaient au milieu de l'eau , à
la portée du sifilet. Quand le vent de minuit passe sur les tilleuls et en
secoue les fleurs sur les eaux; quand le parfum des géraniuuiS et des gi-
rofliers monte par bouflées, comme si la terre exhalait, sous le regard de la
lune, des soupirs passionnés; quand les coupoles de Sainle-Alarie élèvent
dans les cioux leurs demi-globes d'alhàtre et leurs minarets couronn<'s
d'un turban , (piand lout est blanc , l'eau , le ciel et le marbre, les trois
élémens de Venise, et que du haut de la tour de Saint-Marc une grande
voix d'airain plane sur ma tête , je commence à ne plus vivre que par les
pores, et malheur à qui vioidrait faire un appel à moname ! Je végète, je
me repose, j'oublie. Qui n'en ferait autant à ma place •* Comment vou-
drais lu que je pusse nie tournieuler pour savoir si njunsieur un tel a fait
iJ.
2lK) nr.viK uk.s ui:tx momu.s.
un aiiiclo sur nios livirs , si iiionsiour un aulir a déclare mes |)riii('i|«->
daiiirorcux , ol num (•i;?are inunoral !... l'uni ce (luc je puis dire, c'est
que tes inesMCurs sont bien bons de s'occuper de moi, el que si je n'avais
pas de délies, je ne (juillerais pas le perron du vice-roi, pour leur prépa-
rer du scandale à mon bureau. Ma la fama f ilil l'orçueilleux Allieri. Ma
la faute f répond Gozzi joyeusement.
Je délie qui que ce soit de m'enipiVlier de dormir aii!:réableinenl(piand
je vois Venise si appauvrie, si ()pi)riniéc et si misérable, défier le temps et
les boniuies de rem|)cclu'r d'èUe belle et sereine. Elle est là autour de
moi qui se mire dans ses lagunes d'un aii,de sultane; et ce peuple de pé-
cheurs qui dort sur le pavé à l'antre bout de la rive , hiver comme été ,
sans autre oreiller qu'ime marche de granit, sans autre matelas que sa
casaque tailladée , lui aussi n'est-il pas un granrl exemple de philosophie ?
Quand il n'a pas de quoi acheter une livre de riz, il se met à chanter un
cliivur pour se distraire de la faim ; c'est ainsi qu'il dofie ses maîtres et sa
misère, accoutumé quil esta braver le froid, le chaud et la bourrasque.
Il faudra bien des années d'esclavage pour abrutir entièrement ce carac-
tère insouciant et frivole, qui, pendant tant d'années, s'est nourri de fêtes et
de divertissemens. La vie est encore si facile à Venise ! la nature si riche
et si exploitable ! La mer el les lagunes regorgent de poisson et de gibier ;
on pèche en pleine rue assez de coquillages pour nourrir la population.
Les jardins sont d'un immense produit : il n'est pas un coin de cette grasse
argile qui ne produise généreusement en fruits el en légumes plus qu'un
champ en terre ferme. De ces milliers d'isolettes dont la lagune est semée,
arrivent tous les jours des bateaux remplis de fruits, de fleurs et d'her-
bages si odorans, qu'on en sent la trace parfumée dans la vapeur du ma-
tin. La franchise du port apporte à bas prix les denrées étrangères; les vins
les plus exquis de l'Archipel coûtent moins cher à Venise que le plus
simple ordinaire à Paris. Les oranges arrivent de Palerme avec une telle
profusion , que le jour de l'entrée du bateau sicilien dans le port, on peut
acheter dix des plus belles pour quatre ou cinq sous de notre monnaie.
La vie animale est donc le moindre sujet de dépense à Venise , et le trauvs-
porl des denrées te fait avec une aisance qui entretient l'indolence des habi-
tans. Les provisions arrivent par eau jusqu'à la porte des maisons; .sur
les ponts eldans les rues pavées, passent les marchands en détail. L'échange
de l'argent avec les objets de consommation journalière se fait à l'aidi'
d'iui panier et d'une corde. Ainsi, toute une famille peut vivre laigemenl,
sans que personne, pas même le serviteur, sorte de la maison. Quelle diffé-
rence entre cette commode existence et le laborieux travail qu'une famille,
seulement à demi pauvre, est forcée d'accomplir chaque jour à Paris pour
■*/
LETTRES d'u.N VOYAGEUR. 201
|>arvenir à dîner plus mal que le dernier ouvrier de V^enise ! Quelle diffé-
rence aussi entre la physiononiie préoccupée et sérieuse de ce peuple qui
se heurte et se presse, qui se crotte cl se fait jour avec les coudes dans la
cohue de Paris, et la démarche nonchalante de ce peuple vénitien qui se
traîne en chantant et en se coucliant à chaque pas sur les dalles lisses et
chaudes des quais ! Tous ces industriels , qui chacpie jour apportent à Ve-
nise leur fonds de commerce dans un panier, sont les esprits les phisplai-
sans du monde , et débitent leurs bons mots avec leur marchandise. Le
marchand de poissons, à la fin de sa journée, fatigué et enroué d'avoir
crié tout le matin , vient s'asseoir dans un carrefour ou sur un parapet; et
là , pour se débarrasser de son reste , il décoche aux passans et aux fumeurs
des balcons les invitations les plus ingénieuses. — Voyez, dit-il, c'est
le plus beau de ma provision ! Je l'ai gardé jusqu'à cette heure, parce que
je sais qu'à présent les gens de bien dînent les derniers. Voyez quelles
jolies sardines , quatre pour deux centimes I Un regard de la belle camé-
rière sur ce beau poisson, et un autre par-dessus le marché pour le
pauvre pescaor. — Le porteur d'eau fait des calembours en criant sa
denrée : Aqtia frcsca c ienera. — Le gondolier stationné au tragnet in-
vite le passager par des offres merveilleuses : Allons-nous ce soir à Trieste,
monseigneur? voici une belle gondole qui ne craint pas la bourrasque en
pleine mer, et un gondolier capable de ramer sans s'arrêter jusqu'à Cons-
lantinople.
]Nolre ami le docteur, malgré la gravité (pi'il se incjue de posséder, est
bien le meilleur type de N'énitien qu'on puisse examiner sous ce point de
vue. Il passe sa vie à échanger des gascoimades avec son peuple (conmieil
dit ) , pour le seid plaisir de s'exercer. Les croisées de son pandémoninm,
qu'il décore du nom de salon, parce que c'est là qu'il nous offre le café
quatre ou cinq fois par jour, sont positivement au niveau d'un de ces petits
ponts où la canaille tient cour plénière. De son balcon, comme du haut
d'une chaire d'éloquence , il appelle et attaque tous les passans, et trouve
mille prétextes dignes d un écolier pour les letenir et les engager dans
de longues discussions. Il marchande toutes les oranges d'un pauvre
diable, sans en acheter une seule; il dénigre le poisson de l'un et goûte
à poignées les fraises d'un autre. Le marchand de Heurs lui-môme grimpe
sur le parapet pour lui faire flairer ses bouquets, tant il semble de bonne
foi dans ses demandes. S'il faisait de pareilles gentillesses à Paris, on dé-
racinerait les [tavés pour le lapider; mais ces braves Vénitiens sont char-
més de trouver l'occasion de se battre avec la langue. Le docteur soutient
avec gloire un feu roulant de railleries aigre-douces qui vont crescendo
insensiblement , et auquel il riposte avec autant de courage et de sang-
ihhj HKVtK DtS UKL'X MO>iDF.S.
Il nid (lu't'ii (iciivfiit tli ployoi ;i l'aris viiii,M-i'iii(] ^aniiN iialioiiadx charges
tl'airtMt'r un vnt;alKjntl t-ii lKt|iiillos eiuloniii à la porte (l'on cabaret 1 Ici.
les amateurs en lîuenilles se îrotiponl sur le lieu liu coiiilial (•(tniine les
fWltres de Virgfile autour des lutteurs lyriciues, et cet auditoire imposanl
lient loniî-ternps en respect la fiirein- du provoqué qui no veut |)as laisser
an provocateur les avantages de la présence d'es[»iit, et ipii met le sien à
la torture potu- lui fenuer la bouche par un trait au-dessus de tonl(! ré-
prupie. (^)uand le docteur voit (]ue son antagoniste connucnce à rempor-
ter, il se relire bruscpiement et lui ferme sa fenêtre au nez , en lui disant ;
Mon bon ami, pendant que tu perds le temps à babiller sur l'excellence de
la marcliandise, ma cuisinière l'a trouvée meilleure et à plus bas prix.
IMon dîner est prêt; tàibe d'être plus raisonnable ilemain, si tu veux que
nous restions amis, et (jue je te conserve ma protection
Les plaisirs inattendus sont les seuls plaisirs de ce monde. Hier je vou-
lais aller voir lever la lune sur i'Adriaticiue; jamais je ne pus décider
Catullo le père à me conduire au rivage du Lido. Il prétendait, ce qu'ils
prétendent tous quand ils n'ont pas envie d'obéir, qu'il avait l'eau et le
vent contraires. Je donnais de tout mon cœur le docteur an diable , pour
m'avoir envoyé cet asthmalitjue qui rend l'ame à chaque coup de rame , et
qui est plus babillard (pi'une grive quand il est ivre. J'étais de la plus
mauvaise humeur du monde, quand nous rencontrâmes, en face de la
Sainte, une barque qui descemlait doucement vers le grand canal, en ré-
pandant derrière elle, comme un paifum, les sons d'une sérénade déli-
cieuse. — Tourne la proue, dis-je au vieux Catullo, tu auras au moins,
j'espère, la force de suivre cette barque.
Une autie barque, qui flânait par là , imita mon exemple, puis nne se-
conde, puis une autre encore, puis enfin toutes celles qui humaient le
frais sur le canalazo, et même plusieurs qui étaient vacantes , et dont les
gondoliers se mirent à cingler vers nous en criant : Musicœ ! musicœ ! d'un
air aussi affamé que les Israélites appelant la manne daas le désert. En
dix minutes une flotille s'était formée autour desdilettanti. Toutes les rames
faisaient silence, et les barques se laissaient couler an gré de l'eau. L'har-
monie glissait mollement avec la brise, et le haut-bois soupirait si douce-
ment , que chacun retenait sa respiration de peur d'interrompre les plain-
tes de son amour. Le violon se mit à pleurer d'une voix si triste, et avec-
un frémissement tellement sympathique, que je laissai tomber ma pipe et
que j'enfonçai ma casquette jusqu'à mes yeux. La harpe (it alors entendre
deux ou trois gammes de sons harmoniques , qui semblaient descendre du
ciel et promettre aux âmes souffrantes sur la terre les consolations et les
caresses des anges. Puis le cor arriva comme du fond des bois, et chacim
T.ETTRLS U'UN VOYAGEIK. 205
de lions crut voir son premier amour venir du haut des forêts du Frioul
e( s'approcher avec les sons joyeux de la t'aufare. Le haul-hois lui adressa
des paroles plus passionnées que celles de la colombe qui poursuit son
amant dans les airs. Le violon exhala les sanglots d'une joie convulsive ,
la hai-pe lit vibrer généreusement ses grosses cordes comme les palpita-
lions d'un cœur embrasé ; et les sons des (jualre instrumens s'étreignirent
comme des âmes bienheureuses (jui s'embrassent avant de partir ensem-
ble pour les cieux. Je recueillis leurs accens, et mon imagination les en-
tendit encore après qu'ils eurent cessé. Leur passage avait laissé dans
l'atmosphère une chaleur magique, comme si l'amour l'avait agitée de ses
ailes.
Il y eut quelques instans de silence que personne n'osa rompre. La
barque mélodieuse se mit à fiiir comme si elle eût voulu nous échapper.
Mais nous nous élançâmes sur son sillage. On eût dit d'une troupe de pé-
trels se disputant à qui saisira le premier une dorade. Nous la pressions
de nos grandes scies d'acier, (jui brillaient au clair de la lune comme les
dents embrasées des dragons de l'Arioste. La fugitive se délivra à la ma-
nière d'Orphée : (jneUpies accords de la harpe firent tout rentrer dans
l'ordre et le silence. Au son des légers harpèges, trois gondoles se rangè-
rent à chaque flanc de celle qui portait la symphonie, et suivirent l'ada-
gio avec une religieuse lenteur. Les autres restèrent derrière comme un
cortège, et ce n'était pas la plus mauvaise place pour entendre. Ce fut un
coup d'œil fait pour réaliser les plus beaux rêves, que cette file de gon-
doles silencieuses que le vent poussait doucement sur le large et magni-
fique canal de Venise. Au son des plus suaves motifs ù'Oberon et de
Guillaume Tell, chaque ondulation de l'eau, chaque léger bondissement
des rames, semblaient répondre affectueusement au sentiment de chaque
phrase musicale. Les gondoliers , debout sur la poupe , dans leur attitude
hardie , se dessinaient dans l'air bleu , comme de légers spectres noirs ,
derrière les groupes d'amis et d'amantes qu'ils conduisaient. La lune s'é-
levait peu à peu et commençait à montrer sa face curieuse au-dessus des
toits; elle aussi avait l'air d'écouter et d'aimer cette musique. Une des
rives de palais du canal, plongée encore dans l'obscurité, découpait dans
le ciel ses grandes dentelles mauresf|ues, plus sombres que les portes de
l'enfer. L'autre rive recevait le rellet de la pleine lune , large et blanche
alors comme un bouclier d'argent, sur ses façades muettes et sereines.
Cette fête immense de constructions féeri(pies, (pie n'éclairait pas d'autre
lumière que celle des astres , avait un aspect de solitude , de repos et d'im-
mobilile vraiment sublime. Les minces statues qui se dressent par cen-
taines dans le ciel . semblaient des volées d'esprits mystérieux chargés de
'2(ll RKVti; l>l s KKIX MdNUES.
[iiolOLMT It rejMis tic ( clli' miicllo <ilc, |»liiii};c'e ilaiis If .sommeil ilo 1«
ÏH-Wc ;ui Iniis (lorriiHiil. cl condiimiioc ((.immc elk- à dormir cenl ans el
plus.
Nous vd^MiAriK's ainsi piès d une luurc. i.c'.>> yontIuliiTs ctaicnl devenus
un |M.Mi fous. Le vieux (^alnllo Ini-na^me l»unilis.sail à ralleu;ro cl suivait
la course rapide de la pelile Molle. l'nis sa rame retombait amoroso i
l'andante, el il accompagnait ce mouvemenl gracieux d'une espèce d«
grognement de béatitude. L'orchestre s'arrêta sous le porli(|ue du Lion-
l^lauc. .le me peuchai pour vnir milor.l sortir de sa gondole. C'était un
(•iif.mt s[ileeuali(iue, de dix-huit à vingt ans, chargé d'une longue pipe
lurcpie, qu'il était certainement iiu'a|)able île fumer tout entière sans de-
venir pblhysique au dernier degré. Il avait l'air de s'ennuyer beaucoup ;
mais il avait payé une sérénade dont j'avais beaucoup mieux profilé que
lui, et dont je lui sus le meilleur gré du monde.
Je remontai le canal, et, au momenl où nous nous arrêtions devant la
Piazzetla où j'avais donné rendez-vous à mes amis pour aller prendre le
sorbet ensemble, je rencontrai une gondole chargée de plusieurs gondo-
liers en goguette tpai me crient : Munsiuu , faites donc chanter le Ta.sse à
voire gondolier. — C'était une épigramme adressée au vieux Catullo qui
a une maladie chronique de la trachée-artère et une extinction de voix
perpétuelle. — Il paraît qu'on te coimait ici, vechio, lui dis-je. — Ah!
lusirissimo ! répondit-il, E cjuenie, semo yicoloii. — Tu es Nicoloto ,
loi, avec cette tournure-là? lui demandai-je. — Nicoloto, reprit-il, et
des bons. -- Noble, peut-être? — Comme dit votre .seigneurie. — As-tu
par hasard un doge dans ta famille? — Lusirissimo , j'ai trois premiers
prix de régate, trois portraits à la maison avec la bannière d'honneur, et
le dernier était mon père, un grand homme , savez-vous, mon maître?
deux fois plus grand et plus gros que mon fils. Moi, je suis une pauvre
araignée, toute tordue par accident ; mais mio fio prouve bien que nous
sommes de bonne lignée. Si l'empereur avait la bonté de nous ordonner
une régate, on verrait si le .sang des Catulle est dégénéré. — Diable! lui
dis-je. Auriez-vous la complaisance , lusirissimo Catullo , de me mettre à
la rive et de ne pas me voler mon tabac , pendant une heure que vous
aurez à m'atiendre ? — Il n'y a pas de danger, mon maître , répondit-il .
le tabac me fait mal à la gorge.
Est-ce qu'il y a encore des Nicololi et des Caslellani, dernandai-je à
mes amis qui m'attendaient au pied de la colonne du Lien. — Qne trop,
repondit Pierre; il y a en ce moment-ci une rumeur .sourde dans la ville,
et une certaine agitation à la police, parce qu'il est question parmi \e%
gondoliers de renouveler les vieilles querelles. — Je pense bien, dit
l.tTTRES DUM VOYAGEUR. 20â
Beppa, qu'on peut les laisser faire, de riuimeur pacifique doul ils sont,
leurs divisions ne feront de mal à personne, et lout se passera en paroles
burlesques. — Il ne faut pas encore trop s'y fier, reprit le docteur j nous
ne sommes pas déjà si loin de la dernière tentative qu'ils ont faite de ré-
veiller l'esprit de parti, et leurs coups d'essai s'annonçaient bien. — Celait,
je crois, en 1817, dit Beppa , et tu sauras, Zorzi, toi qui méprises tant les
petits couteaux de Venise, qu'il y eut en (|uatre ou cinq jours de si bon-
nes coUellata échangées entre les deux factions, qu'il y eut plus de cent
personnes blessées grièvement, dont beaucoup ne se relevèrent pas. — A
la bonne heure ^ répondis-je. Pourrais-lu me dire, docteur érndit, l'ori-
gine de ces dissensions, toi , qui sais dans quel iroût était taillée la barbe
du doge Orseolo ? — Cette origine se perd dans la nuit des temps , ré-
pnndit-il; elle est aussi ancienne (jue Venise. Ce que je puis te dire, c'est
que cette division partageait en deux les nobles aussi bien que la plèbe.
>Les Caslellani habitaient l'ile de Caslello, c'est-à-dire l'extrémité orien-
tale de Venise jusqu'au pont de Rialto. Les Nicoloti occupaient l'île de
san Nicole, l'extrémité orientale , où sont situés la place Saint-Marc , la
rive des Esclavons, etc. Le grand canal servait de confins aux deux camps.
Les Castellani, plus riches et plus élégans (pie les autres, représentaient
la faction aristocratitpie. Les nobles a^ aient les premiers emplois de la
république, et le peuple était employé aux travaux de l'arsenal. Il fournis-
sait les pilotes pour les vaisseaux de guerre, et les rameurs du doge dans
le Bucentaure. Les Nicoloti formaient le parti démocrati(iue. Leurs
gentilshommes étaient envoyés dans les petites villes de la terre ferme,
comme gouverneurs , ou occupaient dans les armées les em|jlois secon-
daires. Le peuple était pauvre, mais brave et indépendant. Il était spé-
cialement occupé de la pêche, et avait son doge particulier, plébéien et
soumis à l'autre doge, mai,s investi de droits magnifiques, entre autres
relui de s'asseoir à la droite du grand doge dans les assemblées et fêles
solennelles. Ce doge était d'ordinaire un vieux marinier expérimenté, et
poitait le litre de (jasUddo dei Nicoloti : son office était de présider à l'or-
dre des pêches et de veiller à la trampiillité de ses administrés, dont il
fiait à la fois le supérieur et l'égal. C'est ce qui faisait dire aux Nicoloti,
s'adressant à leurs rivaux : — Tu rames poiu- le doge, et nous ramons avec
le doge. Ti, ti voghi cl dose, e mi rof/o col dose. — La république
maintenait celte rivalité et protégeait scrupuleusement les privilèges des
Nicoloti , sous le prétexte de tenir vivante l'énergie physique et morale
de la population, mais plus certainement pour contrebalancer, par un
sage équilibre, la puissance patricienne. > - :
Le gouvernement ne perdait aucune occasion de flatter Tamour-propre
iî(H) UKVl'I. IU> liLlX MONDKS.
lie trs Itr.iM's |ilelH'it'iis , et leiii-s ilonnail îles ItHcs ou ils (.•l;ii«'iil .i|i|trlt>.
.1 moiiUer la vi^:iioiir de leurs muscles el leur lialùlelc à eoiuiuire la bar
que. Les (ours de force des Mcoioli soûl encore d'iuleruiitiables sujets de
\aulerie el d'orgueil chez les eufans de cette lace liercnicciuie . et tu as
|)ii voir, daus les boujjes où nous allons (lueltiticlois |iauser des blesses eu-
senible, ces !;rossiei-s tableaux à l'buile (jui reiircseulenl le i^iaud jeu de
la pyrantide binuaincet les portraits des vaituiueurs de la régale ave<'
leur baïuiière brodée et fraui^éed'or fin, au milieu de laquelle était lirodée
l'iniaçe d'un porc; le don d'un porc véritable aeeompai^nait ce |nix (|ui
n'était que le troisiètne, mais ([in' n'était pas le ?noins envié. J.es !\icoloti
s'exerçaient aussi à la lutte, et leurs femmes avaient leurs rcf^ates , où
elles ramaient à l'envi avec une force et une dexlcrité incontestables.
Juijez de ce qu'eût été cette population en colère, si par ces adroites Mat-
leriesà sa vanité, et par «ne administration scruptdeusement étpntable,
le gouvernement ne l'eût tenue en joie el belle bumeur ! — Le gouverne-
ment étranger, dis-je, se sert d'autres moyens, il jette en prison el pu-
nit sévèrement le moindre témoignage ostensible de courage et de force.
— Il faut avouer, repril-il , (pi'il n'eut pas absolument tort de réprimer
les excès de 1817; mais il aurait dû trouver en outre un moyen de pré-
venir le retour de ces fureurs. — Les croyez-vous bien éteintes ? A la ma-
nière dont Catullo parlait de sa noblesse plébéienne tout-à-riieure, je croi-
rais assez que les Castellani ne sont pas encore très liés avec les Nicoloti.
— Si peu, me répondit le docteur, qu'une conspiration des Nicoloti vient
d'êlredécouverte,el qu'il est question de s'assurer de la personne de qua
rante ou cinquante d'entre eux.
Quand nous eûmes pris le sorbet, nous retrouvâmes Catullo tellement
endormi , que le docteur ne vit rien de mieux que de remplir d'eau la
pomme de sa main el de l'épanclier doucement sur la barbe grise (le
oneste piume, comme aurait dit Dante) du gondolier centenaire. Il ne
se fàcba nullement de cette plaisanterie et se mit courageusement à l'ou-
vrage. — ?s'étais-tu pas , lui dit, cliemin faisant , le docteur, de ce fameux
repas à Saint-Samuel , la semaine dernière? — Qui, moi. parou ? répon-
dit le vieillard bypocrile. Pourquoi cela? — Je te demande , reprit le doc-
teur, si tu en étais, ou si lu n'en étais pas. — Mi son Nicoloto, Paron.
— Je ne parle pas de cela , dit le docteur en colère. Voyez s'il répondra
droit à une (luestion ? me prends-tu pour un mouchard, vieux sournois ? —
Non certainement , illustrissime, maisqu'est-ceque vous voulez demandera
un pauvre homme, moitié sourd, moitié imbécile? — Dis donc moitié
ivrogne, moitié vénitien, luidis-je. — Il n'y a pas de danger que ces drôlcs-là
répondent , sans savoii' pourquoi on les interroge. Eh bien 1 puisque tu ne
LETTRES d'un VOYAGEUR. 207
veux pas parler, je parlerai, mui ; je l'averlis, mon vieux renard, (jue lu
vas aller en prison. — /n preson! mi! parché, lustrissimo f —Parce que
tu as dîne à Saint-Samuel , dit le docteur. — Et (piel mal y a-t-il à diner
à Saint-Sainuei , paron ? — Parce que tu as conspiré contre la sûreté de
l'état, lui dis-je. — i»ii/ Ciisto! quel mal peut l'aire un pauvre homme
comme moi à l'clat? — N'es-tu pas INiooloto? dit le docteur. — Mi si!
je suis né Nicoloto. — Eh hien ! tous les Nicololi sont accusés de conspira-
lion , repris-je , et loi comme les autres. - Santo Dio ! je n'ai jamais l'ail
de conspiration. — IVe connais-lu pas un certain Gambierazi ? dit le doc-
teur.— Gamhierazi! dit le prudent vieillard d'un air émerveillé; quel
Gambierazi? — Parbleu ! Gambierazi, ion compère. On dirait que tu ne
l'as jamais vu. — Lusinssimu,ie n'ai pas entendu le nom que vous disiez.
Gamba.. C.ambicrazi? Il y a beaucoup de Gambierazi! — Eh bien! tu
répondras demain plus catégori{|uement à la police , dit le docteur. Voyez-
vous cet animal que j'ai sauvé vingt fois de la corde , et qui devrait croire
en moi comme en Dieu : le voilà qui joue au plus fin avec moi et qui se
méfie de moi comme d'un suppôt de police ! qu'il aille au diable ! Si je
m'intéresse à lui dans cette affaire , je consens à être pendu moi-même.
Ce malin, comme nous prenions le café sur le balcon, nous vîmes
passer dans inie gondole Catulus paler et Calulus filius, accompagnés de
quatre sbires. — Fort bien! dit le docteur, je ne croyais pas deviner si
juste; mais qu'est-ce que veut ce vieux bavard avec sa voix de grenouille
enrhumée et ses signes d'intelligence? — Calulus pater faisait en effet
des efforts incroyables pour se faire entendre de nous , mais son enroue-
ment chronique ne le lui permettant pas , il eut un colloque conciliatoire
avec un sbire, (]ui consentit à faire arrêter la gondole et à accompagner
son prisonnier jusqu'à nous. — Ah ! ah ! dit le docteur , que viens-tu faire
ici ? ne sais tu pas que c'est moi qui t'ai dénoncé ?
— Oh! je sais bien que non, lustrissime ! Je viens me recommander à
su protezion. — Mais qu'as-tu fait , malheureux scélérat? dit le docteur
d'un air terrible. Quand je te disais que tu avais trempé dans quelque
infâme conspiration. — L'infortuné |)risonnier baissa la tête d'un air si
pileux, et le sbire posé sur le seuil de la porte, dans une attitude tragique,
prit une expression de visage si terrible, que Bep[)a et moi partîmes d'un
éclat de rire sympathique. — Mais enfin quel crime as-tu conuuis , danuié
vieillard? dit Giulio. — Gnente, paron ! — Toujours la même chose! dit
Pierre, de quoi diable veux-tu que je te justifie , si je ne sais pas de cpioi
lu es accusé? — Gnente, lustrissimo, allro rhe gavemo fato un Mcolotn.
— Qu'est-ce que cela veut dire? demandai-je. — Ma foi! je n'en sais rien,
répondit Giulio. Qu'est-ce que tu entends par là, vechio birbn ? — Nous
"J^'S I;IM t I»KS OKLX HIOM)i:.S.
avons fail nn'Mcololo, rcpota CaUillo. — El cuiiirnetit s'y prend-on, de-
uiaiida le doi'ti'iir en fronraiit le souieil , |t(iiir faire un Micoloto? — Avec
le (.;iuisl. avee (|ualre Utrelies et avee le bouillon de seppia. — Ma foi,
e'esl trop mystérieux pour moi, ilil le doeleur. Kx|>li(|ue les soiedleries,
reprouvé! car je suis clirelien, el n'entends rien au culte du diable! —
F. nu ancà! semo crisliani! s'écria le vieillard désolé. Mais il n'y a pas
de mal à cela , paron! c'est une coutume de tous les temps ; nos pères \'o\y
•sen aient el nous l'avons praticpiée sans y rien ajouter de mal. Nous avons
élu notre chef el nous l'avons ba|)tisc. — Ah! je co!ii[»rends. Vous avez
voulu faire un doi^^e. — Siur. si! — El vous l'avez baptisé avec l'encre de
sejipia, |iarce (jue le noir est la couleur des INicoloti ? — Sioi\ si! — Bravo,
canai;tia ! Et vous lui avez fail jurer sur le Christ de défendre les droits
el [iriviléfj^es des Nicololi? — Siur, si! — Et d'éj^orger une vingtaine de
Castellani tous les malins? — Sior, nà! — El ce doge, c'est l'illuslrissinie
gondolier Ganibierazi? — Sior, si, me compare, Gambierazi. — Que tu
ne connaissais pas hier soir? — Sior, si. — El Ion fds a pris part aussi à
cette farce sacrilège? — Ancà uiio fiu. — El que veux-lu que je fasse
pour loi, quand tu Uo mets sur le dos de semblables accusations? Songes-
tu que tu me compromets moi-même , et que je serai peut-être soupçonné
de l'avoir soudoyé pour exciter les pareils à la révolte? — Ce mot de soit-
doyer, dans la bouche de Pietro, fil tellement rire Beppa, que le docteur
perdit sa gravite, et que le sbire, qui avait bien la meilleure figure de sbire
qu'on puisse imaginer, se laissa gagner par le rire sans savoir pourquoi.
Mais, craignant d'avoir dérogé à la dignité de son rôle, il lit aussitôt une
grimace épouvantable; el, montrant la i)orte à Calullo : Allons ! dit-il,
en voilà assez. Calullo partit après avoir baisé les mains du docteur, en le
conjurant d'aller chez le commissaire. — Va-l-en bien vite, chien maudit!
lui dit le docteur, qui, commençant à se sentir attendri , redoublait de ma-
nières bourrues selon sa coutume. Je veux être damné si je m'occupe de
toi! — Et aussitôt que le criminel fut hors de la chambre, il pril son cha-
peau el courut chez le commissaiie. Là, il apprit que l'affaire était plutôt
comique que sérieuse; qu'on avait arrêté une quarantaine de Nicoloti, et
parmi eux tous les gondoliers du tragnet de la Madonetta , dont faisaient
partie Catulus paler et fiiius; mais qu'après les avoir tenus quatre à cinq
jours sous les verroux pour les effrayer, on les laisserait aller en paix à
leurs affaires.
George Sand.
POETES
ET ROMANCIERS MODERNES
DE LA FRANCE.
XUI.
VOLUPTE.
Le roman que je viens de lire est bien ce que j'attendais; le
poète et le critique sont résumés dans ce livre et transformés sans
altération notable. La connaissance des choses humaines y est
plus complète et plus à nu , mais poursuivie et systématisée d'après
les mêmes principes. Les sentimens et les opinions sur l'ordre so-
cial oîi nous vivons s'y révèlent plus nettement, mais sans troubler
la continuité harmonieuse de la vie littéraire de l'auteur.
.1.-1. ... - ...
(i) chez Eugène Renduel. rue des Grands-Augustins, i.-?..
:2I0 RKVUK 1)1 N i>i;rx momu.s.
( >iii. mius sommes ln'iirt'ii\ de le iccomiailic, <i ce Loiilieur est
assez rare |HUir (inun pieune In |H'iiic do le sifjnalcr, le roman de
SaiiHc-lJcini- ne d« luciil pas une seule des espérances <|u'il donnait
il \ a (li\ ans, à Irpotiue de ses debuls. C'est une conclusion lo{;i-
<|ue et yloiieuse dans la série des tentatives intellectuelles (|ii'il a
courafrensement abordées depuis 18tii.
Aussi, pour bien comprendre et pour expliquer le sens intime
de ce roman, il faut rappeler sommairement les travaux et les
volontés de l'auteur. Envisagé de cette sorte, Vuliipié n'a plus rien
dobseui- ni de mystérieux : c'est dans l'ordre humain et dans l'ordre
littéraire une œuvre inévitable et prévue; c'est, sous la forme du
récit, l'expression plus familière et plus vive, plus abondante et
plus accessible, des idées révélées d('jà sous la forme dialectique et
sous la forme; lyrique. I)('taché de l'unité à la(|uelle il se rapporte,
ce livre court le danger d'être mal compris. Happroché des pré-
misses dont il est le complément , il s'éclaire d'un jour lumineux et
j)aisible.
Je répugne volontiers à publier ce que je sais des contemporains.
Quand je posséderais toute la vie privée des hommes dont le nom
est aujourd'hui célèbre, je me garderais bien de la révéler. Mais je
crois qu'en de certaines circonstances Ihomme importe à l'expli-
cation de l'artiste : et, par exemple, à moins de supposer à Sainte-
Beuve un caractère spécial, choisi, exceptionnel, il est impossible
de comprendre ses pèlerinages et ses dévolions. Il y a en lui un
mélange heureux d'enthousiasme et de curiosité qui se renouvel-
lent à mesure qu'ils s'apaisent, et qui enrôlent son esprit et ses
études au service de toutes les gloires naissantes ou méconnues. Ce
n'est pas tout : celte singularité d'intelh'gence ne dénouerait qu'à
demi le problème de ses travaux. Il est doué d'une abnégation bien
rare en ce temps-ci. Quoi(|u'il ait pratiqué bien des amitiés pas-
sagères et qu'il croyait durables, quoiqu'il ait foulé aux pieds
bien des cendres qu'il ne prévoyait pas, il ne recule. Dieu merci,
devant aucune ingratitude. Il ne perd pas son temps à supputer les
oublis dont il a peuplé sa mémoire. Il dit la vérité pour le plaisir
de la dire. Il popularise les noms dédaignés par l'ignorance ou la
frivolité, sans trop se soucier du destin réservé à son dc'vouement.
Le tiMP.oignage qu'il se rend à lui-même d'avoir bien fait, et cou-
l'ÛKTliS KT li()>l.\M.ir.llS FKA^ÇAIS. 21 I
rageusement, siil'lii à le coiiteiiler et à le .soiilenir dans les luîtes
nouvelles. Chaque lois (ju'il agrandit pour la foule eui'ieuse, moins
prodigue de louanges que de railleries, le cercle de la famiîle lil-
leraiie, il s'applaudit et se repose, sans réclamer un prix plus glo-
rieux et plus pur, sans demander aux disciples qu'il initie;, aux
<lieux nouveaux qui n'avaient pas d'autels avant ses prédications,
une longue reconnaissance, une solide amitié.
Il marche par le chemin qu'il a choisi, et se fait une gloire invo-
lontaire de toutes les gloires qu'il a révélées. Quand il rencontre
sur sa route un poète dont la voix est à peine entendue, il s'appli-
que sans relâche à grossir son auditoire, il construit de ses mains
un théâtre, il place lui-même les vases d'airain qui doivent enfler
le son et le porter aux oreilles les plus rétives. Puis, quand le
peuple s'est assis pour écouler, il épie d'im œil vigilant sur les
figures étonnées l'intelligence ou l'inattention, et, comme le chœur
de la tragédie antique, il moralise la foule et déroule devant elle le
sens mystérieux des symboles poétiques dont elle se laisse éblouir
^ans les comprendre.
Comptez parmi nous ceux qui se résignent au rôle du chaMu-
antique; comptez ceux qui suivent l'histoire et ne s'y mêlent pas;
comptez ceux qui expliquent la chute et l'élévation des trônes, et
ne prétendent pas à la royauté! et pourtant le rôl<; du chœur est
un rôle grave et sérieux , plein d'ampleur et de majesté, mais (jui
va mal aux égoismes hâtés de notre temps. Chacun pour soi et
Dieu pour tous, c'est là ce qui se lit au fond des amitiés les plus
bruyantes. Triste vérité! mais qu'il ne faut pas nier. D'ordinaire,
le blâme ou l'éloge d<'i)artis aux contemporains ne sont guère que
des contrats passés avec la vanité. En élevant sur un piédestid
ceux qui gisaient dans le sable, le plus grand nombre songe à soi
et se promet bien de monter au mém(î rang; ceux qui chantent
Ilosannah sans espérer pour eux-mêmes la divinité sont rares et
peuvent se nombrer.
Or, parmi les désintéressemens littéraires je n'en sais pas de
plus éclatant que celui de Sainte-Beuve; depuis dix ans, il n'a pas
écrit une page qui ne rende témoignage pour lui, (;t malheureuse-
mont aussi contre bien d'autres. Il a tendu à bien des grandeurs
chancelantes une main Iralernelle dont l'étreinte s'est relâclu'e
21:2 nr.vtK df.s dklx mondes.
siins qu'il v l'ùl de s;> l'niitc II ,i secouru Iticn des n.'uifr;ifj:<'s (|ui oiM
oiililic If nom de leni" sauveur m touoliaiil le riva{;e. Il :i couveii
(.le l;i pourpre iuipc'riale bien des solchts obscurs avant son accla-
mation, el <|ui se sont eloi{;nes de lui en <lisaiil <oinnie un des
(^('sarsà son lit de mon : Je sens (lae je dcvïcivi dieu.
3Iais à cluKiue nouvel!»' d('faite son coura{je {jrandissail pour
tenter un nouveau pélcrinajje, el marcher à de nouvelles décou-
vertes. Avant lui , la crirKiue française, lorsqu'elle n'('tait pas
savante ou acrimonieuse, n'était fjuère qu'un blutage assez vul{]aire
de préceptes et de formules dont le sens ('tait perdu. C'est à Sainte-
Beuve qu'il faut rapporter l'Iionncui- d'avoir mis la poésie dans la
critique. C'est lui qui le premiei- a fait de l'analyse des œuvres lit-
téraires quelque chose de vivant et d'animé, capable d'intéresser
par soi-même, en dehors de l'œuvre qui avait servi de point de
départ. Son Tableau du xvi*" siècle et ses Vortraïis prouvent assez,
quoique diversement, ce que j'avance. Bien que la partie plastique
de la poésie occupe, dans le premier de ces ouvrages, une place
importante et presque souveraine, pourtant il est facile de deviner
à chaque page que si l'auteur estime si haut la naïveui de l'expres-
sion , ce n'est pas de sa part un caprice puéril, et qu'il poursuit
sous la simplicité du mot la simplicité du sentiment. D'ailleurs,
lorsque parut ce premier livre, en 1828, toutes les questions de
plastique poétique étaient encore flagrantes. On se battait pour
des droits encore mal définis. La querelle était bariolée de blasons
inexpliqués ; à ces obscures généalogies qui s'échauffaient à
l'orgueil sans produire leurs titres, il fallait un d'IIosier pour les
mettre d'accord. Cette tâche était réservée à Sainte-Beuve. Il a
retrouvé les origines de notre poésie; il a dressé l'arbre généalo-
gique de nos franchises, que le temps et les commentaires avaient
enfouies; il a nommé les aïeux inconnus d'André Chénicr et de Mo-
lière; il a franchi 3Ialherbe pour atteindre Bégnier.
Il s'est chargé de légitimer historiquement l'école poétique de la
restauration , que la foule prenait pour une invasion d'usurpateurs;
il a tiré de la poudre de nos bibliothèques les chartes oubliées, les
constitutions méconnues de la vieille IVance; i! a réconcilié les no-
vateurs avec les amis du passé, en distribuant à chacune de ces
POÈTES ET ROMANCIERS FRANÇAIS. Z\'^
tètes plébéiennes les perles et les fleurons qui maiiipiaieiit à leurs
couronnes de fer.
Ce premier travail achevé, il s'abaissait de jufTcr le passé d'après
les principesaujourd'luii reconnus. Après avoir rcUtaché lexix*" siècle
au xvi% il fallait estimer les deux siècles intermédiaires d'après leur
parenté plus ou moins prochaine avec les premiers ou les derniers
noms de la famille française, et surtout, ce qui était plus important
cl pins difficile, d'après le rang qu'ils occupaient dans la grande
famille humaine. Cette seconde moitié de la tâche n'a pas étc; moins
glorieusement accomplie que la première. Une fois résolu à clier-
cher constamment l'homme sous l'artiste en même temps qu'à pré-
ciser la généalogie de tous les noms, Sainte-Beuve a courageuse-
ment pratiqué le double devoir qu'il s'était imposé. Chacune d;'s
individualités qu'il a choisies lui devient pour quehpies semaines
un monde de prédilection , une atmosphère préféi'ée où il respire
à pleins poumons, un paysage chéri dont il étudie curieusement les
moindres ondulations, un lleuve bienheureux dont il suit le cours
dans ses sinuosités les plus capricieuses. Chacune de ces études
est un véritable voyage. Il nous revient de ses lectures aventureuses
comme d'une course lointaine; il secoue de ses pieds le sable des
rivages ignorés; il rapporte à sa main la tige des plantes inconnues
qu'il a cueillies sur sa route. Aussi ne faut-il pas s'étonner si,
comme tous les voyageurs lointains, il s'imprègne des mœurs et
des passions des peuples qu'il a visités, s'il lui arrive de vanter tour
à tour les temples de Bombay, de Memphis et d'Athènes, et de
confesser tant de religions, qu'on le prendrait pour un impie.
Non , cette perpétuelle mobilité n'est qu'une bonne foi constant,".
Sainte-Beuve ne perd jamais de vue, dans chacune de ses initia-
tions, les paroles de François Bacon : Ojwrlct disccntcm crcdcrc.
Il croit à Saint-Martin et à Lamartine; il croit à Chateaubriand et
à LaMennais; il croit à Diderot et à l'abbé Prévost ; mais croire,
pour lui ce n'est qu'une manière de comprendre. Il croit pour sa-
voir; il étudie avec le cœur comme les femmes; il se livre comme
elles pour obtenir. La foi nouvelle qu'il accepte n'a rien de factice
ni d'irrésolu ; à force de contempler son nouvel ami, il se transforme;
en lui; il se met à vivre de sa vie; il évoque les ombres d'une so-
délc qui n'est plus; il réveille les passions éteintes; il reconstruit
TOME Ilî. — SLPPI.KMEXT. • l
^lli KF.VIÎF. I>KS lil.l \ M(>M>i:s,
les (Miarti-rcs cl li'S NoIoiiM's iiiipossiblt'S aiijoiird'liiii , cl (oui ccl.i
(le NI Itomic /|r;KT , ;u(h; nu iialiircl si piuiail, (|iic nous ccdoiis ;i
l'illtision comme lui. (lliaciiu des modelés qu'il fiiil poser dovaiil
nous {}a{jne noire affection en n'vdant à nos yeux des mériles in-
aitcndus.
II se peut que des intelligences plus sdvcres et moins expansives
répudient (jueicpics-imes des aduiiiaiions de Sainte-Beuve. Il y a
des âmes sérieuses, pleines de candeur et d'austérité tout à la fois,
qui ne se rési.jrnenl pas à la sympathie aussi focilement que lui;
mais il dc'sarme le blâme par la sincérité de ses opinions. Il est
heureux d'admirer, comme d'autres sont heureux de comprendre.
C'est poinviuoi je m'expplique sans peine qu'il ait omis jusqu'ici
dans ses études les natures trop distantes de la sienne, celles sur-
tout qui se sont produites au milieu du bruit et des pompeux spec-
tacles; s'il lui arrive presque toujours d'aimer pour comprcndi'c,
on peut dire avec une éfjale vérité qu'il ne comprend guère que
ceux qu'il ainie.
Dans la poésie lyrique, Sainte-Beuve a eu pareillement deux
momcns bien distincts , mais non pas contradictoires. Dans les mor-
ceaux publiés sous le pseudonyme de Joseph Delorme, comme
dans le Tableau du xvi^ siècle, il semble plutôt préoccupé du méca-
nisme de la versification que du fond même des pensées. Il s'ap-
plique, avecune curiosité amoureuse, à reproduire tous les rhythmes
essayés au temps de la renaissance par Baïf , Ronsard et Dnbcllay.
L'esprit tiède encore de cette laborieuse exploration qu'il vient
d'achever, il s'empresse de consigner les résultats de ses études
dans une lutte assidue avec les modèles qu'il a quittés ton t-à-l' heure.
C'est ainsi que faisait Warton , en étudiant l'histoire de la poésie
anglaise.
Que si l'on veut pénétrer sérieusement le caractère intérieur des
poésies de Joseph Delorme, on s'aperçoit bien vite que l'auteur a
surtout cherché à traduire sous une forme naïve et harmonieuse le
journal de ses impressions personnelles. Si l'on excepte en effet
l'ode à la rime, qui, par la prestesse des évolutions et la variété des
similitudes, ressemble volontiers à une gageure, on retrouve pres-
que à chaque page le retentissement d'une pensée qui étonne d'a-
bord par sa nudité, mais qui bientôt , lorsque les yeux sont façon-
POÈTES ET HOMA.NCIEKS KKA.NCAIS. î21o
nés à ce nouveau speclacle , nous ulUclie et nous intéresse par sa
nudité même.
C'est une révélation frandie et hardie, dédai.;;nciise des réti-
cences , pleine de mépris pour la ptiriphrase , préix'rant le mot vrai
aux images les plus clé^janles; c'est une causerie domestique.
Dans les Consolatiom , l'élément humain s'est complètement d(î-
gagé des questions de rhythme, de césure et d<; rime, l^artiste est
sûr de l'instrument qu'il manie; il choisit volontiers les plus simples
mélodies. 11 ne paraît guère songer qu'à lui-même. Ce qu'il dit, ce
n'est pas pour plaire, car s'il voulait plaire, il le dirait autrement.
II connaît tous les manèges de la coquetterie pot'tique. 11 s'est
rompu de bonne heure aux ruses les plus difficiles de l'expression.
S'il procède avec une austérité continue, c'est qu'il a subi depuis
un an une métamorphose irrésistible; c'est que, livré à lui-même,
loin du monde qu'il a toujours mal connu , en société de ses livres
chéris qu'il devait bientôt épuiser , las de mordre au fruit de la,
science, il est monté jusqu'à Dieu pour lui demander compte de sa
misère et de son impuissance; c'est qu'il s'est réfugié dans les mvs-
tiques entretiens pour échapper au doute qui le rongeait.
Si j'insiste délibérément sur le caractère religieux des Consola-
tions, c'est que ce livre contient le germe entier de Volupté; c'est
qu'on y voit déjà le cœursediibattre sous les sens, et se révolter
contre l'avilissement du plaisir.
Envisagées poétiquement, les Consolations , malgré l'empreinte
personnelle qui les distingue en ce temps d'imitation et de prosé-
lytisme, sont unies à l'école des lacs et en particulier à Wordsworth
par une étroite parenté. Sainte-Beuve , comme le poète anglais,
ennoblit par la pensée qu'il y mêle, plutôt que par l'expression
dont il les décore , les sujets les plus vulgaires, les accidens les plus
indifférens de la vie quotidienne.
Je sais qu'on a reproché aux Consolations de ressembler trop
directement à la prose. Je sais qu'à de certains esprits habitués
dès long-temps à la pompe de l'alexandrin ces confidences fami-
lières ont paru presque triviales. Mais ceci, je crois, est plutôt
l'effet de la surprise que le symptôme d'un réel mécontentement.
Le même dédain pourrait se manifester en présence d'un liobbema,
chez un homme qui n'aurait vu jusque-là que des Claude Lorrain.
li.
2iCt j.iNLt: DES i>Ki;\ mondei.
Kl puis, tlaiH son aiiiour l'.oiir les simples |)ays.i{;cs do l'rcole
llninandc, Saiiitt-Bciive ne s'inlcidil |)as Tcssor d'une pons<r plus
élevée. Il V a dans les Consnlalions deux iiièees qui se dislin/juent
entre toutes par la naïveté du dt'but, le progrès lent et mesuré des
premières pensées, et aussi, je dois le dire, par la ma^juilicence
<t la suhlimile de la eonelusion ; je veux parler des premières
amours d'AIi.jfliieii et de Béatrice, et de la monudie désespérée
df Miehfl-Ange. A coup sûr il est impossible de commencer plus
familièrement (jue ne le fait Sainte-Beuve dans ces deux morceaux.
Il traduit presque littc-ralement un sonnet de Buonarroii , une page
de ia Vie nomcUe. 11 épèlc le thème qu'il a placé sur son pupitre,
il le commente et le décompose nonchalamment, on dirait qu'il
promène au hasard ses doigts sur le clavier. Mais peu à peu il
s'exalte, il s'enivre de sa [)ensée, le son grandit et monte jusqu'au
faîte, le murmure (jui tout-à-lheure chuchotait à nos oreilles
s'enfle jusqu'à la menace; nous étions dans une prairie, au bord
d'un limpide ruisseau, et voici que nous sommes transportés sur
la crête d'un rocher, au bord d'un fleuve écumant. Ceci, qu'on y
prenne garde, est une grande habileté, et très rare, je vous as-
sure. C'est le procédé familier aux grands symphonistes de l'Alle-
mngnc.
Il y a dans ces deux morceaux assez de poésie pour défrayer
bien des poèmes. Quant au caractère mystique du recueil entier,
qui a paru à quel([ues personnes plutôt découragé que fervent, il
n'v a qu'une réponse à faire, c'est que les plus fermes espérances,
qu'elles s'adressent à Dieu ou bien à un cœur préféré, ont leurs
défaillances et leurs abaltemens, c'est qu'il n'y a pas de prière pos-
sible dans une perpétuelle glorification.
Des Consolations au roman la transition est toute naturelle. Le
sujet , qui d'abord ne se révèle pas en plein , mais qui se dessine et
se précise au bout de (pielques prges, n'est autre que la lutte des
sens et de la volonté; c'est le duel du plaisir et de l'intelligence, de
la mollesse cl de la réflexion, du corps et de l'ame, et enfin le
combat acharné de la volupté contre l'amour. — Ceci pourra sem-
bler singulier aux esprits inaitentifs; mais, avec un peu de com-
plaisance, et surtout de bonne foi, on se convaincra bien vite de la
POÈTtS ET ROMANCIER:» I KANÇAIS. 217
réalité de la guerre que Saiiile-Beuve a choisie comme sujel d'eiudo
poétique.
Qu'est-ce à dire en effet? Croyez-vous que l'amour pouc le
poète, pour l'artiste, pour le philosophe, pour le prêtre, pour
l'homme qui pense et qui veut, pour l'homme enfin (jui est vrai-
ment un homme, se réduise au plaisir et à l'effémination des sens?
Croyez-vous que l'ivresse et l'oubli, l'exaltation et l'épuisement,
l'entraînement et la prostration suffisent à réaliser l'amour tel que
l'ont conçu , tel que l'ont éprouvé Pétrarque et saint Augustin , ces
<leux grands maîtres dans la science d'aimer? Oh que non pas ! la
tâche n'est pas si facile.
Loin de là, et pour peu qu'on ait vécu pour son compte ou qu'on
ait seulement regardé vivre autour de soi, on ne tarde pas à le re-
connaître, les plaisirs trop hâlés, le gaspillage des sens, les ivresses
trop rapides et mal choisies, avilissent l'ame, l'épuisent et l'endor-
ment; cl quand vient l'heure d'aimer sérieusement, (ju:ind il s'agil
d'engnger sur un nom le reste de ses années, ce n'est (|u'à grand'
peine que l'ame se réveille pour essayer celte vie nouvelle et glo-
rieuse, cette vie d'épreuve et de dévouement. Le plus souvent le;
courage lui manque à moitié chemin. En vue du port qu'elle apei-
çoit, elle ralentit la manœuvre et se laisse démâter, elle retourne
paresseusement aux vagues tumultueuses de ses plaisirs.
Sans doute il y a des voluptueux qui se purifient dans un amour
sérieux; sans doute il y a des âmes qui, après s'être long-temps
flétries dans le plaisir, se rajeunissent et se renouvellent dans le dé-
voùment et l'abnégation. Mais combien , au lieu de se transformor
el de dépouiller le vieil homme , flétrissent à leur image l'am^
qu'ils ont choisie, qui devait les régénérer, et qui devient leur
proie !
C'est qu'en effet la métamorphose est laborieuse , c'est qu'au-
delà de certaines limites elle est lout-à-fait impossible. C'est que
la volupté, analysée dans ses intimes élémens, n'est qu'un mon-
strueux égoisme , une perpétuelle immolation aux sens inapaisables ;
c'est que le plaisir irrité à toute heure, impuissant à contenlcr s;i
colère , éteint une à une toutes les facultés généreuses de notre ame ;
c'est qu'il suppiime d'un coup les deux tiers de notre vie , l'avenir
ÎÎIS m,\ii. m > nr.i \ ikindi.s.
;m(|iii| il ii;i |(;i> le tcm|ts de soii^jer , If pus.sf tloiil h; souvenir
li(>iililci;iit sa juif au lieu de l'aviver.
Il est donc natufcl (|ue le V()lu|ilueu\ recule (levant la tâche im-
posée à l'anianl, (ju'il pâlisse el Ireltuclie devant l'abinie de rési-
j'jnalion et de lutte ouvert à ses pieds. S'il trenihlc à la seule ()ensée
de frayer la route à celle qu'il a choisie, c'est que ses [tieds amollis
dans le repos ne sont pas de force à sai{;ner inqiunement, c'est
qu'il craint pour ses pas chancelans les caillouv el les ronces, c'est
que ses yeux baifjnés dans l'onjbre d'une alcôve enivrée ne sup-
porteraient pas la lumière éblouissante de la plaine, c'est que ses
bras brisés dans les étreintes furieuses soutiendraient mal la femme
préférée.
J'ai connu des caractères singuliers, d'une paix austère el per-
manente, à peine au seuil de leurs années, d('dai{;neux de la
jeunesse qui s'agitait autour d'eux , empressés à vieillir avant l'âge,
ambitieux de sentir sous les tresses dorées de leur chevelure les
pensées qui d'ordinaire ne mûrissent que sous les fronts chauves
et ridés; ceux-là prenaient la volupté par son côté impitoyable
el terrible. Ils tuaient leurs sens pour dégager leur ame. Ils
déchiraient le corps pour ouvrir à l'intelligence des horizons
plus larges , de plus lointaines perspectives. Au-delà du plaisir
qu'ils se prescrivaient et (ju'ils menaient à bout, ils apercevaient
l'atmosphère sereine de la réflexion. Quand ils ont voulu se mettre
à aimer, quand ils ont compris que l'intelligence livrée à elle-
même, abreuvée de vérité, ne suffisait pas à remplir la vie, ils
ont trouvé dans l'amour une vie nouvelle et qu'ils avaient prévue.
Ils avaient mesuré la tâche , ils avaient l'œil paisible, el leur pau-
pière ne s'est pas abaissée convulsivement. Ils avaient compris que
la volupté a deux sens, l'un grossier, vulgaire, qui se révèle au
plus grand nombre, c'est le plaisir des sens; l'autre idéal, poéti-
tique, supérieur à la vie commune , c'est la volupté dans l'amour.
Ils avaient pressenti que le plaisir acheté par le dévoûment et le
sacrifice , préparé par la persévérance et les mutuels épanchemens ,
acquiert une saveur nouvelle, et que les voluptueux ne soupçonnent
pas. Aussi quand ils ont essayé l'amoui-, ils l'avaient deviné, et
sans peine ils ont triomphé de leurs sens avilis. Ils avaient conservé
soigneusement l'eiincelle précieuse qui devait rallumer les cendres^
POÈTES El' ROMA.NCIERS FKANr.AlS. :2I!)
«le leur jeunesse. Au jour du réveil ils ont retrouvé ce qu'ils avaient
dédaigné dans leur folie oi-j^ueilleuse , la faeulté d'aimer.
3Iais ee n'est pas à cette volupté réfléchie que s'en est pris Sainte-
Beuve ; il "sait l)i('n que le plaisir ainsi accepté plutôt que poursuivi
n'est qu'une ciuelle initiation , ((ui mérite plus de compassion que
de colère.
Amaury, le héros du luman de Saiule-Beuve, placé entre trois
femmes , toutes trois digues d'être aimées , les perd toutes ti-ois
par son irrésolution et ses caprices. Livré de bonne heure aux
faciles plaisirs, il s'y amollit et s'y énerve, et lorsqu'il cherche en
lui-même la force de vouloir et d'aimer, il ne la retrouve plus, il
entame la destinée de trois femmes sans compléter la sienne. Tout
le roman est là. De la volupté à l'impuissance d'ainiei-, del'iri-éso-
lution à la nullité, la transition est logique, ii-résistible. — Les trois
caractères qui se dévouent à l'amour d'Amaury, et (ju'il n'ac-
cepte pas, parce qu'une fois avili par l'effémination il ti-emble
de s'engager et de vouloir, sont tracés habilement, simples, vrais
et bien distincts. La première, Amélie de Linier, est une jeune
iille candide et pure , attachée à ses devoirs , résignée à l'obéis-
sance, soumise à la destinée que Dieu lui a I^iiie, (jui suivrait
Amaui'v dans ses plus hardies entreprises, mais «jui souhaite un
TÙ\c à l'homme ({u'elle aime, parce qu'elle ne conçoit pas la dignité
viril(; sans la volonté; son ambition ne va pas jusipi'à surprendre
à son profit toutes les facultés d'Amaury. Elle veut la première
place dans son cœur; mais dans le monde elle ne veut pour elle-
même que le second rang. Elle est libre, elle pourrait devenir la
femme d'Amaury. Mais le voluptueux demande deux années de
répit. Deux ans dans la vie d'un homme sans volonté, sans
prévoyance, c'est un monde pour l'oubli et les mauvais desseins.
Bientôt Amélie est détrônée par M'"" de Couaën. Celte nouvelle
figure pour l'achèvement de laquelle le poète a dépensé le meilleur
de ses forces est plus grande, plus idéale (]ue la première. Sa
mélancolie est pleine de superstitions et de pressentimens. Elle se
laisse aller à aimer Aniaury sans craindre un seul instant f|ue cette
nouvelle affection puisse troubler la paix de ce qui l'entoure. VÀU;
aime saintement, pour le bonheur d'aimer; ce qu'elle offre et ce
qu'elle demande, c'est un dévoùmenl sans i-éserve, mais chaste,
"ihîO m.Mi: UEn i)i:ix MOM»iis.
mais iviijjitiix . m;iis conlt'Uii (l;iiis les liiiiiics aii.slôrcs (ludevoii'.
VA\c ne roiiiKiil pas rculraiiK'nieiil des sens el ne son{;t' pas à kr
raloiilcr. I,a iroisièmo lijjiiro, moins po('li<|U(' pcMil-èire (jue les
dc'ii\ aiilres, M""" di* H., iiiKiresse poiirlanl par la IVaricliise
nK'ino de sa Uvjèroli'. Elle est d'iiiu^ co<]U('(t('ii(' naïve , iiicapahlc
i\'m\ amour scrieiix, mais eapable eependanl di; plcuicr l'aban-
don. Son amour, on le comprend sans peine, est plutôt dans sa
teie (jue dans son cœur; c'est un type c.n se rencontre assez
souvent , et (jue Sainte-Beuve a lidelemenl reproduit d'après na-
ture. Sans doute M""' de R. n'est pas digne de lutter dans le cœur
d'Amaury avec Amélie ou M™"" de Couaën. Mais pour l'irrésolu vo-
luptueux c'est une occasion naturelle d'oublier son second amour
comme il avait oublié le premier; et c'est pourquoi il faut remer-
cier l'auteur de l'avoir placée près des deux autres.
Amélie, pour un homme familier aux secrets de l'amour, repré-
sente le bonheur paisible, sans lutte, sans péripétie, l'amitié dans
l'amour, la sérénité des jours pareils et prévus. M™' de Couaën
résume idéalement l'amour romanesque, mêlé de larmes sanglantes
et de célestes sourires; la possession de M""" de II... ne serait tout
au plus qu'une aventure de quel<]ues semaines.
Entre ces trois amours, Amaury, on le voit bien, préfère le
s:cond, le plus grand , le plus difficile. Mais il recule devant le
danger et n'offre pas le combat. Le cœur d'Amélie se laisse trop
facilement pénétrer et n'offi-e pas à son avide curiosité assez d'é-
lémens d'excitation. Et puis pour l'obtenir il faudr-ait s'engager
sans retour, et le voluptueux ne veut pas même engager le lende-
main. M""" de R... ne refuse pas de se livrer. Mais elle veut être
dignement gagnée et s'accommoderait mal d'un cœur partagé. Elle
surprend dans le cœur d'Aniaury deux hnages rivales de la sienne,
et qui rendraient son règne impossible. Elle ne peut pas se mé-
prendre sur les vrais sentimens de l'homme qu'elle a distingué. Elle
devine son hésitation et ses lâchetés. Elle serait folle vraiment de
céder à des attaques si mal conçues et si mal poursuivies.
Ces trois amours sont décrits dans le roman de Sainte-Beuve
avec une exquise délicatesse.
Un jour ces trois femmes se rencontrent, cl sans plaintes, sans
récriminulions, sans aveu, elles conipi\*uncnt la secrète rivalité qui
POÈTES El' ROMANCIERS FRANÇAIS. ±2}
les sépare; ce jour-là est un jour décisif pour Aniaury. Témoin
(le ces trois douleurs qu'il a faites, il s'aflïijjo et s'apitoie sur lui-
même, il maudit sa misère et son inlirmiié. Il s'éloijjne avec un
effroi religieux de ces trois plantes flétries au souffle de son amour
impuissant. Il se retire de la vie oii il n'a plus de rôle à jouer, il
se réfugie en Dieu; et pour que rien ne manque au châtiment de
sa lâcheté, à peine a-t-il été ordonné prêtre, qu'il assiste aux der-
niers momcns de M'"" de Couaén ; il récite sur sa dépouille la
prière des morts et renvoie au ciel cette ame dont il n'a pas voulu.
Il y a dans tout ceci une haute moralité. Celte histoire très
simple aboutit à une conclusion lumineuse, à un enseignement
sévère, à une leçon évidente : /Vmaury manque sa destinée faute
d'avoir voulu.
Aimer, savoir, qu'est-ce après tout sans ia volonté? Une occa-
sion de vivre, mais non pas la vie elle-même. Vérité simple, et que
beaucoup pourtant révoquent en doute ou ne soupçonnent pas.
Si j'ai négligé dans cette rapide analyse toute la partie locale et
historique du roman; si j'ai omis le portrait de M. de Couaén,
celui de M""" de Cursy, celui de George Cadoudal, c'est que ces
trois figures ne sont pas sur le premier plan du tableau, c'est
(ju'elles servent plutôt à l'encadrement de l'action qu'à l'action elle-
même, c'est que dans la destinée d'Amaury ces trois noms sont
plutôt des accidens que des ressorts.
L'épilogue tout entier est magnifique d'élévation, d'abondance
et de verve. Dès qu'Amaury, en expiation de sa jeunesse livrée aux
vents capricieux de la volupté, pour racheter ses années perdues,
a choisi la prière comme un dernier et inviolable asile, comme un
rocher inexpugnable, et (|ue les flots du monde baignent incessam-
ment sans jamais l'ébranler, il se i-égénère et se relève, il se re-
nouvelle et se transfigure; le voluptueux redevient homme.
Le style de ce roman participe des (pialités habituelles à l'au-
teur. La grâce, la pureté qui lui sont familières se retrouvent dans
ce livre. Mais il y a lieu, je crois, à faire quehjues remarques techni-
ques sur la trame intérieure du langage appliqué au récit et en
[Kirticulier au roman.
La forme choisie par l'auteur admet, je le sais, toutes les varié-
lés, toutes les nuances du style, dépuis le fan»}licr jusqu'au lyi'iquc.
2^ Kl \ I I m > itr.i \ MdMii s.
drpuis le î>iiii|»If < t le iiti jiis<|irà l'cpiciiic .1 :iii |>ilturc.s(jiic. Mais
ne coiivionl-il pas de iiieiia{;er sui^fiieuMîiucnl la iraiisilioii d'une
nuance à l'aiiire? D.ins la succession même des nuances n'y a-l-il
pas une loi? Et celle loi, quelle esl-elle? iN'esl-ce pas la subrieté?
La nuance 1\ ri(]ue en patlicnlier ne doit-elle pas se prodiiireavec une
avarice refhrliic? I!t s'il aiiive (|u'elle se i-e|)ande avec une abon-
dance luvui'iante, n'enlaclie-l-elle |)as de mes(|uinerie et de nudité
les nuances voisines et plus simples? Pour hî récit, par exemple, ne
serait-il pas utile de s'inleidire les imajjes fi<'(|uenlcs et viv(;ment
accusées? Ne faul-il pas léserver les similitudes pour la i)einluie
du paysage, les symboles pour la révélation du monde intérieur,
qui, sans le secours de la poésie, ne pourrait jamais s'éclairer que
d'un jour incomplet?
Chacune de ces questions est grave et ne se résout pas à la
course. Aussi , en les laisanl, nous éprouvons le besoin de les justi-
fier. Parfois il nous a semblé que les pages les plus belles de ce
livre gagneraient singulièrement à se sim|)lilier. Il y a dans une
œuvre de longue haleine une perspective poétique dont il faut tenir
compte. La condensation, utile dans une ode, et qui s'accommode
volontiers du mouvement des strophes, ne convient pas toujours à
la prose du roman; souvent le style trop chargé d'images plie sous
le faix, et ralentit la pensée. La diffusion, en atténuant la crudité
des couleurs, ajoute à l'harmonie de la composition , et rend la lec-
ture à la fois plus rapide et plus facile.
Mais s'il est nécessaire au romancier d'apporter dans l'emploi
des images d'infinis ménagemens, il doit éviter avec un soin pareil
de les briser en les variant, de les obscurcir en les superposant.
Or je dois déclarer franchement que Sainte-Beuve a plusieurs fois
mérité ce reproche. Il lui arrive de choisir des images dans des
ordres de pensées souvent très distans l'un de l'autre, et de mettre
une comparaison abstraite à côté d'une comparaison visible; de
cette sorte la première perd son autorité , et la seconde sa grâce.
Et puis il répugne généralement à continuer, à soutenir la si-
militude qu'il a choisie; on dirait qu'il craint de la puériliser en la
déroulant. Les nombreux exemples qu'il a sous les yeux expliquent
sa frayeur, mais ne la justifient pas; sans doute il est arrivé de nos
jours à des artistes emincns d abuser du style visible, et de parfiler
POKTLS Kl K()MA\(.IKllS FKAi>ÇAlS, ±JÔ
leur pensée au point de la rendre insaisissable. C'était de leur part
une grande faute d'entamer le tissu à force de l'amincir pour l'é-
tendre ; mais le danger peut être évité , et Sainte-Beuve mieux que
personne connaît le moyeu de n'y pas succomber.
Cette brièveté volontaire dans les similitudes, en multipliant les
facettes et les tons du style, lui ôte une partie de son unité. La
prose prend alors un aspect chatoyant qui fatigue l'œil et déroute
l'altenlion. Au lieu d'un métal poli (|ui réfléchirait la lumière en la
brisant sous des angles simples et prévus , nous avons un métal
capricieusement taillé, où les rayons se croisent en mille routes.
Ces reproches que nous croyons sérieux s'expli(iuent par une
disposition particulière à l'esprit de Sainte-Beuve. En présence de
sa pensée comme devant les caractères qu'il étudie, sa curiosité tient
du tressaillement; il aperçoit du même coup plusieurs faces di-
verses , également éblouissantes, et qui le séduisent avec une égale
puissance; tantôt c'est le côté sensuel, tantôt c'est le côté idéal.
Dans son ardeur mobile, il ne choisit pas assez délibérément le
côté qu'il veut peindre, et comme un eni^mt placé entre deux fruits
également dorés, il va de l'un à l'autre , sans se décider pour l'idée
à l'exclusion de l'image, ou pour l'image à l'exclusion de l'idée.
Cette disposition est, dans l'ordre intellectuel , quelque chose qui
correspond assez bien au chatoyement du style , dans l'ordre litté-
raire.
Malgré ces chicanes , qui sans doute sembleront niaises au plus
grand nombre, à force d'être subtiles et procédurièrciment déduites,
Volupté est un beau livre , et comme il s'en lah peu dans ce temps-
ci, un livre plein de substance, nourri de pensées et surtout do scn-
timens vrais, surpris sur la nature, étudiés avec une précision médi-
cale ; c'est un livre liumain où ruisselle le sang des blessures, oii l'ar-
lisle a laissé les lambeaux do son cœur, comme la brebis les lam-
beaux de sa toison dans la haie qu'elle franchit.
Gustave Planche.
DERNIÈRE
RÉVOLUTION DU PÉROU
Vous m'avez souvent prié, mon ami, de tenir la Revue au cou-
rant (les affaires politiques de ce i)ays, et depuis bientôt huit ans que
je l'habite, c'est la premièi-e fois que je réponds à vos désirs.
Depuis ces huit ans, en effet, sauf (juelques démêlés avec nos
voisins de la Colombie et deBolivia , démêlés qui n'altéraient en rien
notre repos à l'intérieur, nous avons joui d'une tranquillité pas-
sable. L'apathique Lima , engourdie sous son ciel toujours serein ,
tout entière à ses jouissances sensuelles qui en ont fait la Gomorrhe
de l'Amérique, pouvait, à la distance où vous en êtes, paraître
sage et heureuse en comparaison de ses sœurs les autres républi-
(|ues. 3Iais aujourd'hui son tour est venu : le démon de l'anarchie,
(jui a élu son domicile à Buenos-Ayres et au Mexique , est en ce
moment au milieu de nous, et Dieu sait quand il nous quittera. En
vous racontant nos exploits, je ne crains qu'une chose, c'est que
vous n'y preniez nul plaisir : nos héros sont de très chétifs person-
nages ; ils n'ont rien à s'envier les uns aux autres en fait de talens
et de patriolisnje, et vous ignorez probablement jusqu'à leurs
noms. Nos armées et leur valeur sont aussi à la taille de nos héros.
DERMÈnE nÉVOLUTIO?» DU PEROU. 2!i^
<*l la masse de la nation à celle de nos armées. Mais dussicz-vous
siflkr au lieu d'applaudir, j'entre en matière, et je serai aussi bref
que possible.
En I8:il) , nous étions en ffucrre avec la Colombie au sujet de nos
frontières dans le nord, et la présidence, occupée par le {jénéral
Lamar, allait être vacante aux termes de la constitution; le(>énéral
Gamarra, qui commandait l'armée, entrevit la possibilité d'atteindre
à ce poste élevé en sacrifiant sa patrie à l'ennemi. Par un traité
secret, il s'engagea à livrer l'armée péruvienne à Bolivar, sous
la condition que celui-ci , maître une seconde fois de la destinée
du Pérou, relèverait au pouvoir suprême. Ce marché infâme fut
exécuté fidèlement des deux côtés. Un traité de paix honteux
ayant mis le congrès du Pérou sous l'influence colombienne , Ga-
marra fut élu président le 20 décembre de la même année, et en
même temps le poste de vice-président fut confié au général La
Fuente.
Le premier n'était pas, comme vous devez bien penser, d'hu-
meur à se dessaisir paisiblement , après trois années de jouissance,
d'un pouvoir qu'il avait acheté au prix de l'honneur. Dès son
installation, il forma le projet de rendre son autorité viagère en
d('pit ûc l'opinion publique pour laquelle il affectait le plus profond
mépris. Son premier soin fut de s'assurer du dévoûment absolu de
l'armée en peuplant ses rangs d'officiers disposés à obéir à ses
moindres caprices. Tout ce qu'il y avait d'hommes recommandables
par leur moralit(' et leurs anciens services fut renvoyé dans
ses foyers et remplacé par des Espagnols dont la présence était
à peine tolérée dans le pays, et par des individus choisis dans une
classe d'hommes très nombreuse à Lima, classe sans honneur,
perdue de dettes et de débauches, et prête à tous les crimes. Ga-
marra trouvait au besoin des sicaires parmi ses officiers. Un impri-
meur lui ayant déplu, cinq cnUmeh, déguisés en gens du peuple,
l'arrachent de son domicile, l'entraînent hors des murs de la ville
et le poignardent de sang-froid, l^ir cette manière d'exercer la
censure, jugez du reste. Pour s'assurer encore davantage de ses
créatures , Gamarra avait organisé une espèce de loge ma(;onni(|ue
N')ù chacun des affili("S s'engageait par serment à le maintenir au
pouvoir, moyennant quoi le président devait, son autorit»- affermie,
!^i^» REVL'K bKS liLl \ NniM)K>>.
leur ili^lribiii'i les emplois K-s plus cli'vi's di; 1 ailiiiiiiisli'.Uiou cU
(lo Tanm-o. Non roiiUMil ck' cela, el ciai{;iiaiit i'opixjsiliuii des lia-
hitaiis (le la nIIIi', il dirijje sur Cu/.tu tout le nialéiiel de la repu-
hliijuo v{ vu l'ait une esp('C(Mrarsriial,d('slinL' à lui servir de reiilre
d'opérations dans le cas où il laudt ail drlVndrc son usurpation lu-
ture à main armée.
Gamarra était adniiraltlement secondé par sa femme, (pii à elle
seule en faisait autant que tous ses partisans ensemble pour le
mainlonir a son poste. Dona Francisea Subiafja , ou sim|)l('menl
Dona Panchita, comme on l'apix-lle ici, est une jeune et jolie
femme qui, dans des temps moins prosaïques, eût fourni matière à
plus d'un roman. Irritable et nerveuse à l'excès ,au point, dit-on,
d'être sujette à des attaques du mal caduc , cette inlirmile donne à
sa physionomie une expression de lanjjucur qui séduit tous les
jeunes officiers, dont les hommages ne l'entourent pas toujours en
pure perte. Malgré son rang, il n'est pas rare de la rencontrer
à pied dans les rues, vêtue de la saya qui presse sa taille flexible,
et la figure coquettement voilée du rebozo, à l'exception d'un œil
dont elle joue avec un charme tout particulier. Dans ce costume
agaçant , elle aime à attacher à ses pas l'étranger novice qui ne sait
encore reconnaître les femmes de Lima à leur seule démarche ;
elle l'entraîne sur ses traces jusqu'au palais qu'elle habite, dé-
couvre tout à coup sa figure, et rentre dans ses appartemens
en riant aux éclats du malheureux mystifié. Dona Panchita est
en outre une écuyère intrépide; elle n'a point de rival à Lima
pour le tir du pistolet, la danse du huachambe et la guitare;
enfin , en fait de révolutions , voici un échantillon de son savoir-
faii-c : elle avait à se plaindre du vice-président La Fuentc qui ne se-
condait pas ses projets comme elle l'eût désiié. Au mois d'avril 1851 ,
elle profile de l'absence de son mari qui était alors dans l'intérieur,
se met en personne à la tête d'un régiment dont le colonel lui était
entièrement dévoué , et marche sur le palais du gouvernement où
La Fuente ne s'attendait à rien. Le pauvre vice-président est
pris, conduit à bord d'un brick de guerre en rade du Callao, et
dona Panchita s'installe en son lieu et place. Pendant quelques
jours, la république eut la satisfaction d'avoir une présidente au
lieu d'un président.
DF.RMKRK HF.VOLUTION DU l'KKOU. ±i7
Je reviens à Gamarra. Tous les actes ostensibles et secrets de
son administration mettaient de plus en plus en évidence ses pro-
jets ambitieux. L'époque de l\'\piration de son pouvoir appro-
chait; mais avant d'employer la violence, il crutdcvoir recourir aux
formes légales pour se maintenir en place. Une première tentative
de séduction sur les collèges électoraux ayant échoué , quoique
tous les moyens imaginables eussent été mis en jeu, il feignit tout
à coup d'être las de la présidence, et fit mettre en avant par ses
journaux le général Bermudez comme le seul homme capable de
lui succéder. Cette manœuvre trompa d'abord quelques esprits
peu clairvoyans; mais on apprit bientôt que ce général, satisfait
du vain titre de président, s'engageait à abandonner à son patron
le commandement de toute l'armée, c'est-à-dire en réalité le pou-
voir tel que l'avait exercé Bolivar pendant son st-jour au Pérou.
Bermudez, qui jusque-là avait été assez bien vu du public, devint
sur-le-champ aussi impopulaire que Gamarra. Tous deux néan-
moins, trompés par leurs flatteurs, parurent ne pas douter du
succès deleui's projets, et attendirent, sans commettre de violen-
ces, la réunion de la convention, qui eut lieu au mois de décembre
de l'année dernière.
Plusieurs des membres de cette assemblée ayant à leur tète
M. Luna-Pizarro, qui la présidait et était en même temps le
chef de l'opposition, ayant montré des scntimcns d'indépendance,
Gamarra alarmé crut d'abord prudent de restreindre ses attribu-
tions au pouvoir de réviser la constitution , ce qui lui permettait
de rejeter toute nomination contraire à ses intérêts; mais aupara-
vant il sonda le terrain. Les députés, de leur côté, dissimulèrent
et promirent tout ce qu'il voulut, en ayant soin d'informer M. Luna-
Pizarro des manœuvres dont ils étaient l'objet. Gamari-a, trompé
par ces promesses mensongères, crut la majorité assurée à Ber-
mudez. Par une dépêche ofHcicUe , il reconnut à la convention le
droit de lui désigner un successeur, et l'invita à procéder à cette
nomination. Tout se passa avec ordre et dignité; l'assemblée s'en-
toura de toutes les formes légales, afin d'enlever jusqu'au moindre
prétexte à la malveillance, et le 20 dc'cemlire, le général Obregoso
fut élu à une majorité considérable.
Se vovant ainsi joués , Gamarra et ses amis devinreni furieux :
±i8 UKvrE DES ntix mondes.
les plus di'lci'inincs (le (ciix-ii Noiil.iicni s'opposor à l'insialhiiion
(lu nouveau prosidout; mnis riiidcrisiou do leur clicf s'y opposa.
Il crut possiMf de faire acce[)l(r a Olucffoso les mêmes conditions
qu'il avait imposas à Hcrmude/ , <l (|u'eflVayé des danf^ers de sa
position, il consentirait à se contenter de l'oniltre du pouvoir.
Obre{joso s' ('tant montre; récalcitrant, sa mon futri-solue, et l'exé-
cution du complot fixée au ô janvier de cette année. La situation
du nouveau pnisident ('lait des plus criti(jues; il avait pour lui la
partie la plus saine de la population et la convention; mais la ma-
jeure partie de l'armc-e était à ses adversaires, qui occupaient en
outre le Callao qu'on peut re.jjarder comme la clef de Lima. Ohrc-
{^foso usa de ruse : le jour même où les conjurés devaient l'assas-
siner, il invite à dîner le colonel commandant la (garnison du Cal-
lao, et sous prétexte de lui parler d'affaires en particulier, l'engajje,
au sortir de table, à faire une promenade en voiture. Arrivés à
moitié chemin du Callao, dont le cocher avait pris la route suivant
les habitudes de son maître, Obregoso tire un pistolet de sa poche
et menace le colonel de lui brûler la cervelle, s'il ne lui livre à l'in-
stant la forteresse et ne le fait reconnaître par les troupes de la
(][arnison. Le colonel, tremblant de frayeur, fit tout ce qu'il voulut.
Obregoso, maître de la place, changea sur-le-champ tous les
officiers dévoués aux conjurés, et attendit les évènemens de la
nuit.
Lorsque la nuit fut venue, les conjurés se rendirent au palais
pour accomplir leurs projets, et apprirent là ce qui venait de se
passer. Comptant encore sur les troupes du Callao , ils espérèrent
qu'elles leur livreraient le pnisideni; mais ils furent détrompés
le lendemain, et ils résolurent d'entreprendre le siège de la forte-
resse.
Bermudez prit le titre de chef suprême de l'état; la convention
fut chassée; plusieurs de ses membres furent poursuivis, toutes
les presses mises sous séquestre , et la calomnie, s'ouvrant un
diamp libre, accusa le général Obregoso d'avoir voulu livrer le
Pérou à l'étranger.
Le peuple de Lima protesta par son silence contre une aussi
flagrante violation des lois du pays, et partout l'opinion publique
se montra unanime en faveur du général Obregoso.
1>ERMÈKE RFVOI.UTIOM UL l'ÉUOU. ti:^!)
Celui-ci, maître delà mer, arma (|uel(iu(!S bàtimens mnrcliantls
(îl déclara en état de blocus tous les points de la côte où l'autorité
de Bermudez et de Gamarra était reconnue : les hommes actifs
ot entreprenans s'('clia])pèrent de la capitale pour se joindre au
nouveau pi'ésident, cl bientôt il se vit en état d'cnvoyci' sur la côte
un détachement, alin d'y lever un corps de troupes et [;èner de ce
côté les communications de Lima avec l'intérieur.
Gamarra partit aussitôt à la tète de quatre cents hommes de ses
meilleurs soldats, pour dissiper cet orage et faire sa jonction avec
une compa{jnie d'infanterie exposée à être surprise par l'ennemi.
L'opinion publique se prononça partout contrôla révolte, des
f;uerillas s'orjjanisèrent sur toutes les routes dans le voisinage de
la capitale, et les communications de Gamarra avec Bermude/. se
trouvèrent ainsi interceptées. Le 27 janvier, le bruit se répandit en
ville que le premier, trahi par un de ses officiers , avait été livré au
général commandant les forces constitutionnelles à Iluacho. Bcr-
mudez était depuis plusieurs joui's sans nouvelles de son complice.
Le 28 au matin, une désertion considérable a lieu du camp des in-
surgés à la citadelle du Callao ; vers deux luxures , le fort se pavoise
et fait un salut; ne sachant comment cxpli(|uer ces signes de ré-
jouissance, Beimudcz ne doute plus du malheui" de Gamarra, et
craignant sans doute de partager son sort, ou de se voir entière-
ment abandonné par ses troupes, il se résout brus(|uemcnt à lever
le siège , à évacuer la capitale et à se retirer dans l'intérieur.
Il se rend au camp pour donner ses oidres et faii-e les prépara-
tifs d(î son départ : le chef d'('tat-major reste au palais avec nv.c.
trentaine d'hommes à la garde des équipages. Vers cinq heures
du soir, la foule, attirée par la (^uriosité, se pressait devant la porte :
plusieiH's mécontens manifestaient par des huées et des sifflets l'im-
po[)ularité des troupes et de leurs chefs. Fatigué de ces cris impoi--
luns, roflicier de garde croit les étouffer par un coup de fusil ; il
ordonne de faire feu sur le peuple, et un enfant tombe grièvement
blessé. L'exaspération arrive à son comble, et chacun s'anime pour
repousser une aussi bruialeagression. Je me trouvais alors avec cinq
compatriotes près de la fontaine de la place; les soldats, montés
sur le toit du palais, dirigeaient leur feu de tous côtés. Nous crûmes
le moment venu de nous armer pour notre propre sûreté; je fus
To«r. tu. !5
ilO IlKVL'L I»i:s Dl.l X .M(».\UI-->,
i)l»li;;r de ilcsccrulic le ptiiii cl tic le remonter avec mon fusil,
sans aulic munition (ju'uno seule ear-touche, sous le feudu lialcoii
(lu palais; lieuivusemenl j'en fus <|iiillc |>onr le hniil des l);illes
<|iii inc sirilèrcnl au\ oreilles. Deux Français arrivèrent les pre-
miers sui- la |)laee avec un Aujérieain du Nord, cl rc|)ondir'enl
au feu (jue les soldats eonlinuaient du haut du palais. I.es Linié-
niens, excités |>ar l'exemple d'elranf|ers, qui exposaient leurs
jours pour les défendre, volèrent aux armes, et la fusillade de-
vint i)Ins vive. La résistance, à laquelle il manqua un chef pour
l'or.ijaniM'r, s't-tablit sur les toits, sur les balcons, et la division
de lîernuidez., forte de six cents hommes, eut à soutenii- un feu
roulant pour traverser la ville, prendre ses é((uipa,|res et repartir.
L'obscurité de la nuit et le défaut d'ordre lendiienl celle petite
{juerie plus bruyante que meurtrière ; néanmoins il y eut une vin{j-
taine de morts et plus de cent blessés. Les Liméniens, tout fiers
du bruit (juc nous avons fait, se croient autant de héros; il
n'est point d'éloges qu'ils ne donnent à notre courage et à notre
dévouement; les chaires, les journaux, les places publiques,
tout retentit d'actions de grâces en faveur des étrangers. Mais
je crains bien qu'une fois le danger et la peur évanouis, le naturel
ne revienne au galop, et que nous ne soyons, comme auparavant ,
que des étrangers entachés du vice originel pour lequel le Péru-
vien ne connaît pas d'eau lustrale. Quoi qu'il en soit, une aussi
forte secousse développa, chez cette population sans énergie,
un enthousiasme dont le gouvernement aurait pu tirer les plus
grandes ressources. Au lieu d'en profiter, le général Obregoso,
entouré de peureux, ne se crut en sùrelé à Lima qu'après que
Bermudez et Gamarra , tous deux échappés , furent arrivés
de l'autre côté de la Cordillère, le premier à Tarma et le second au
Cerro de Pasco, qu'il frappa d'une contribution extraordinaire
de 400,000 fi'. et d'une réquisition considérable de draps.
Au lieu de poursuivre l'ennemi avec vigueur, tout retomba ici
dans la tranquillité la plus profonde; sans la paralysation du com-
merce, sans l'interruption de nos relations avec l'intérieur, nous
aurions cru , à l'altitude du gouvernement, que la paix régnait dans
le pays. Il n'en était malheureusement pas ainsi : chaque jour ap-
portait la nouvelle de la défection des troupes sur tous les points
oi-.nMKur. UKVoi.i TioN nu i'Ép.ou. :27A
de la république; ce plan de révolte on |)liJtôt de domination, com-
biné depuis plusieurs années, était tellement bien arrêté, qu'à
l'exception de trois cents hommes de cavalerie, toute l'armée s'est
prononcée en faveur de la rébellion, et le général Nieto est le seul
de l'immense étal-major du Pérou qui aitenti'cprisde défendre les
lois de son pays sans arrière-pensée et sans ména^jenient.
Le Cuzco, où existe le matéi-iel de la république , Puno, Avacu-
cho, Truxillo, tout le pays se déclarait contre l'autorité léjjale, et
le gouvernement paraissait attendre que le ciel fit un nouveau mi-
racle en sa faveur, lorsque heureusement le général Bliller arriva.
Il ne voulut point s'arrêter à Lima, et se mit aussitôt en route,
à la recherche de l'ennemi , avec une compagnie d'infanterie forte
de cent sept hommes et de ,ingt-cinq chevaux; il fallut bien alors
songer à soutenir le général Miller, et les opérations du gouverne-
ment devinrent plus actives. Par un bonheur inespéré, une partie
des troupes qui marchaient pour s'incorporer avec Gamarra se ran-
gèrent sous les ordres d'un oflicier fidèle , qui les conduit au général
Miller, au moment oii je vous écris. Eniin , c'est entre les mains de
cet officier-général, dont le corps d'armée s'élèvera bientôt à sept
cents hommes , que se trouvent aujourd'hui les destinées du pays.
L'opinion publique se prononce partout en faveur du général
Obregoso; mais les ressources de Gamarra sont trop considérables
pour que cette lutte, à moins d'un événement extraordinaire, se
termine avant six mois. ïl est à craindre au contraire que la
guerre civile n'étende ses ravages sur ce malheureux pays, ap-
pelé par le caractère de ses habitans à ne jamais devoir connaître
un aussi terrible fléau. L'Indien n'abandonne jamais son toit pa-
ternel, la force seule peut l'en arracher; traînant après lui sa femme
et ses enfans, il ne s'attache jamais à son drapeau , il ne renonce
point à ses habitudes domestiques, et lorsque le jour du licencie-
ment arrive, il rentre chez lui sans y porter le moindre souvenir
de la vie des camps. Soldat intrépide, il sert à son poste sans que
rien puisse le lui faire abandonner; si son officier, en mourant ou
en prenant la fuite, ne change pas sa consigne ou ne l'enti-aîne
point avec lui, il meurt où il a reçu l'ordre de rester : d'une so-
briété enfin sans exemple, il supporte sans murmures des priva-
tions et des fatigues auxquelles nul soldat européen ne pourrait ré-
1*.">'J KiMi; i)i;,s m i A mumii.n.
sisin . N niibjiijit'rtv , »r;n)iTsc(^)>orli";iit lidric, sidc |);ii(il.s Iiuiiiiiicn,
riiiiT les iii;iiiis(r<»lli(i('rs (Ic'VoïK's, ne soni |Kis les iiicillciirs inslru-
mciis (riiii (l('S|)<»f(', cominc ils scr;ii('iil ;m.ssi les «iloyciis les
plus |):iisil)l(s et les plus faciles à {jouvei'uer, sous un clicl' fidèle
exeeuleur des lois de son pnys. Co n'est donc pas sur la population
(jue doit peser la responsabilité de toutes ces révolutions (jui nous
af{itent ; des {jeneiaux sans gloire comme sans morale sont les
tini(|ues auteurs des désordres du pays, et, par un hasard élran{je,
les partisans les plus chauds, les plus ardens avocats, les plus
fougueux prédieans du despotisme militaire, sont des Espagnols
libéraux, d'anciens membres des Corlès, des employés du régime
constitutionnel, qui, renonçant en Amérique à leur foi politique,
donnent à penser que le libérahsmc, en Espagne, est encore une
opinion de circonstance plutôt qu'une conviction profonde, tel (ju'it
commence à se pro[)ager paimi nous.
Nous autres étrangers, noussonmies an milieu de tout ceci dans
la position la plus fausse et la plus fâcheuse : les deux, partis en
ce moment aux prises ne nous pardonneront pas, l'un de l'avoir
attaqué, l'autre de l'avoir défendu. Si le premier triomphe, nous
avons mille vexations à craindre de sa part , sans compter les ven-
geances privées. Si c'est le second, ces services qu'on exalte au-
jourd'hui seront oubliés demain, et la jalousicinvincible qui anime
les habitans contre nous, reprendra sa violence accoutumée. Ceux
d'entre nous, et le nombre en est bien petit, qui, ayant acquis
quelque aisance à force de travail et d'industrie, entrevoyaient le
moment de revoir leur patrie, ne savent plus aujourd'hui quand
ils pourront partir.
Lima, 8 mars i834.
L. A.
ClllîOiMQliE l)l-: l,A QUINZAINE,
i5 juillet iS3,',.
Depuis quelques jours , loule la Iwauce a les yeux lournés sur l'Ançle-
ierre. i\nn- les esprits observateurs, la dciiiissiou et la retraite de lord Giey
étaient prévues depuis long-temps. On avait uièiiie pressenti (jue la dis-
cussion au sujet de l'Irlande motiverait le parti qu'il vient de prendre, et
serait pour lui une occasion de sortir des embarras tpril lui est impossible
de s;irmouler. On se souvient sans doute du fameux meeting qui eut lieu
après la promMI^■aliou du bill de réiorme et (|iie présida sir Fr. Burdell.
Là, eu présence d'une inunenst; niuUilude (rdccteurs, il fut jur*' que le
bill ne serait pas, connue tant d'autres, une simple feuille de parcbemiu,
et les contractans se promirent solennellement de ne prendre ni paix ni
relàclie, et de n'en pas laisser au parlement et au ministère jusqu'à l'abo-
iition radicale et complète des dîmes, des lois sur les céréales, de tous les
impôts qui pèsent le plus directement sur le peuple , jusqu'à la diminu-
tion de la liste civile, des jieusious, etc. Ce paili, (|ui n'est pas le parti
radical, poursuit vivement sa làclie. Les populaliitus anglaises, activeuieul
travaillées depuis ipielques années, deviennent cbaquejour plus iuipa
lienles et plus exigeantes, et sans un élan de prospérité et de bien-être
lout-à-fait inattendu, qui a eu lieu en Angleterre vers l'épociue de la pro-
nudgaliondu l)ill, la révolution (|ui marche d'ime manière si rationnelle et
"^i graduée, ne se fût pas opérée aussi pacifiqiicmenl. On peut s'élonncr
!i">l HEVLE :ii:S DEUX MUMULS.
louldois {\\ni loiil (iirv se reliif du iiiiiiiïlùrc au inoiiioiil mi la cuiiclii-
siou de la t|uadiiiiilo alliance semble préparer pt)ur rAiii,'Ielene une
posilioM plus iullueiile à i'txlérieur (|ue celle ipi'elle a occuiiée dans ces
<!eiiiières années. On a fait beaucoup (riioiniein- en France à lord Grcy
lie l'enipressenient (pi'il a mis à se dénu lire de ses fonctions, dès (ju'il a
entrevu la possibilité d'être contredit par la chambre des commîmes au
sujet dubill de coercition de l'Irlande; mais, connue l'a dit lui-même lord
(jrey, sa détermination part d'un molif plus ii;rave encore. Il est vieux el
épuisé, accablé des dégoûts qu'on lui suscite, las de luller cba(pie jour
avec les affections personnelles el les habitudes polilicpies du roi; il seul
d'ailleurs que le niomenl inévitable de Irailer les !,^randes questions popu-
laires a[)j)roche ave" une rapidité effrayante, el peut-être la main lui
Uemble-l-elle en voyant (piels sacrifices il lui faudrait faire ; car il faut bien
se rappeler que parmi les whigs, lord Grey n'esl pas un honnne avancé,
qu'il esl dépassé dans son propre ministère , el que ses opinions politiques
n'ont pas changé depuis le jour où , répondant en plein parlement au ro-
turier Canning, il s'écriait: «Je n'oublierai jamais que je suis un noble
d'Angleterre , je ne cesserai jamais de me glorifier de l'ordre auquel j'ap-
partiens, el de défendre ses intérêts contre tous les autres. » L'esprit de
justice qui anime lord Grey, son noble caractère, l'ont fait sortir avec
lionneur d'une position vraiment iiiouie; si rarislocr;;lie d'Angleterre,
si le parti tory pouvaient être sauvés , ils l'eussent été par lord Grey, qui
s'est interposé avec tant de sincérité et de loyauté entre ce parti et le
peuple ; mais en face de ce parti tory si violent , si hautain , si aveugle , il
fallait échouer ou s'armer à son tour d'une violence el d'une brutalité
dont lord Grey esl incapable. Il a préféré abandonner la place, avec dou-
leur sans doute, avec une douleur profonde, qui s'est manifestée par des
signes non équivoques dans la chandjre des lords , douleur noble et élevée
<iui s'appliquait non à lui-même , mais au pays dont l'avenir lui paraît si
menaçjant. La séance de la chambre des lords où le premier ministre
n'eut pas la force d'annoncer sa détermination, et laissa retomber sa tête
ilans ses mains , fournira un jour une des pages les plus mémorables de
riiistoire d'Angleterre, el le parti tory ne saura peut-être que trop tôt
sur qui tombaient les larmes qui s'échappaient involontairement des yeux
de lord Grey.
Il parait certain maintenant que le cabinet anglais ne se disloquera pas
enlièrejnenl après la retraite de lord Grey, et que le chancelier de l'échi-
(juier lui-même consentira à demeurer. On avait pensé d'abord que lord
Melbourne avait été appelé près du roi pour former un cabinet nouveau,
el M. de Talleyrand avait même annoncé cette nouvelle par voi': lélcgra-
REVL'K. — CimOMQUE. 2Ti
plii(ine ; mais personne inieiix ([lie M. de Talleyranil ne pouvait savoir
(jiie loid .Ak'iljounie , en sa qualité île sécrélaire irotal de riiilériour , «'lait
l'ayent direct et naturel du souverain pour toutes les affaires, et (|ue d'ail-
leurs l'affection personnelle que lui [lorle le roi l'a toujours admis ù une
intimité dont les conséquences politiques ne sont pas grandes. On sait vu
Angleterre que lord Melbourne, ainsi ([ue sir Cli. J.amb, envoyé à Vienne,
est neveu du roi actuel , par George IV et lady Lanib , sa mère. Sir Penis-
lon L:uiib, père du secrétaire d'étal de l'intérieur, ue fut créé lord et
genlilliomme de la chambre du prince de Galles (^l'en 1781 , et n'entra
qu'en 1815 à la cluunbre des pairs. Lord Melbourne restera sans doute
dans le ministère où il est plus spécialement l'homme du roi ; mais ne
possédant pas un de ces grands talens qui aplanissent tout, sa situation
n'est pas assez élevée pour qu'il soit appelé à composer un cabinet.
On a dû remarquer que le nom de lord Brougliam n'a pas même été
prononcé dans toutes les combinaisons qu'on a faites. Loril Brougham a
cependant modifié d'une manière sensible les opinions poIiti([Mes qu'il
avait professées, lorscpi'il n'était que simple membre du barreau. Le con-
tact des hautes affaires a diminué , non pas sa rudesse , mais l'exigence
de son whigisme et de ses vues de réforme; toutefois lord Brougham a
conservé, sur le ballot de laine , l'esprit étroit de la robe; sa violence y a
en quchpie sorte augmenté, et sa haine contre la noblesse, dont il a
voulu pourtant faire partie, y a éclaté avec plus de force. On n'admettra donc
jamais lord Brougham comme mendire dirigeant du cabinet; ce serait
déclarer une guerre à mort à la chambie des lords sans satisfaire le parti
[lopulaire, qui, en Angleterre, a assez de bon sens pour sentir qu'il ne fera
jamais ses affaires en les confiant aux avocats. Aussi les hommes d'état
anglais ne pouvaient-ils assez témoigner leur étonnement, en apprenant
(lu'il avait été sérieusement question de confier la présidence du conseil
à M. Dupin, qui ressemble tant à lord Brougham. C'est une idée qui
nous fait peu d'honneur chez nos voisins.
Sir Robert Peel, homme fort estimé en Angleterre, en dépit de ses
variations, ne recueillera pas non plus la succession de lord Grey, grâce
à la franchise de lord Melbourne, qui a déclaré au roi que le cabinet se re-
tirerait en masse, s'il persistait à faire un tel choix. Une autre raison a
été donnée sans do:ite au roi d'Angleterre : c'est que ce serait perdre la
partie devant le j)ays (pie d'ouvi ir trop largement la porte aux tories.
11 est bien convenu dans les hautes sphères qu'on leur doit toutes sortes
de ménagemens, que les intérêts de la couronne sont inséparables des
leurs, qu'il faut les consulter souvent , que les membres du cabinet eux-
mêmes doivent être choisis exclusivement parmi ceux ([ui ont des liens et
:2')(» iiKvti; l'i.s iiKux mumh;s.
des iiiU'rCli» coniiiiiiiis ;i\cc i-iix, tuais (pic le fîdiivniu'iiieiil (l(\i(iulrait
bioulôl iiiipossilile, s'ils iiiaiiiaicnl les affaires. I.did MllKiip, (|iii niiiiil
toiiles ees (|iiali(ês, leniitlaceia sans doute lord Giey, avec (jui il a cru
devoir prendre sa retraite; mais il y a lieu do p user (|u'on parviendra
à vaincre sa répujîuance, el à le ramener ù la direction des alïaires.
Le speclacle <iue vicnl de donner l'An^let'rre n'a pas été perdu pour
la France, el notre niiuislèrc en a subi nu triste rellel. jNprès avoir lu la
déclaration si droite el si honnête de lord Grey, les exjtlications franches
el ouvertes de ses collègues, après avoir \ u tous ces honunes d'étal si fi-
dèles à leurs principes, si peu acharnés à se maintenir en place, si loi prêts
à rendre compte de leurs actes, de leur conduite, appelant avec tanl de
proliilé l'attention du parlement sur les résultats de leur jj:estion , on s'est
trouvé hien humilié, hien iirofoniiémeul blessé dans son patriotisme, en
reportanl les yeux sur nos panlins polilicjues, sans vergogne et sans foi,
cramponnés à leur titre et à leurs appoinlemens, épaississant l'ombre au-
tour de leurs affaires, restant à leur place à tout |)rix, essuyant toutes les
hontes, Ions les échecs dans les cliandiies , abandonnant toutes leurs pré-
tentions el leurs demandes pour peu (ju'on leur résiste, re|>renaul à la
dérobée ce qu'on leur refuse, dépassant sans conscience les crédits (pi'ils
avaient eux-mêmes fixés , imjjlorant ensuite grâce à genoux quand on les
menace de leur demander compte de leurs scandaleux marchés , bafoués,
souffletés , humiliés , et en même temps fiers et insolens , contens surtout ,
pourvu qu'ils restent , et résolus à rester jusriu'à ce qu'on les chasse. Celle
comparaison a été faite par toute la France, et la France entière en a
rougi de pudeur. La France, qui paie, qid se bourbe les oreilles, qui
ferme les yeux, qui se résigne à tout ce qu'on lui fait faire depuis (piatre
ans, qui donne les mains à tout pourvu qu'on la laisse reposer et dormir,
la France en a eu tout à coup un tressaillement , comme un mouvement
de réveil , et elle a fait signe qu'elle n'est pas morte , dussent en pâlir ses
habiles gouvernans.
Il faut cependant qu'elle s'arme encore de patience et de courage , si
elle veut connaître ses affaires et la manière dont elles sont dirigées. Celle
d'Alger n'est pas la moins curieuse et la moins déplorable. Depuis quinze
jours, Alger est sur le tapis du conseil. Ou le donne, on le reprend , on
le redonne encore à ses créatures el à ses amis, on se l'arrache , on se le
dispute; c'est un gros morceau sur lequel se portent toutes les mains,
mais (pii écha[)pera à toutes, pour rester enlre les doigts si tenaces du
maréchal Soult, qui ne se laisse pas prendre facilement ce qu'il tient.
On sait qu'il a été beaucoup (piestion de M. Decazes. Il avait pour con-
currens, le maréchal Molilor, dont le roi ne veut pas, le maréchal Clau-
REVUi:. — CllUOMQLE. 257
sel, dont ne voiilaioiU ni le roi ni les ministres, cl le duc de Bassauo,
qui, au dire même de son seul soulien, le maréchal Soull,esl d'un âge trop
avancé pour soutenir un pareil poids. La seule raison que donnait le ma-
réchal pour motiver sa préférence pour le duc de Bassano , c'est , disail-il
eu propres termes, qu'il voulait déposer une couronne sur une tomhe .
raison un peu poétique, on en conviendra, pour un honnne aussi positif
que l'esl M. le maréclial Soult. Au reste, le maréchal voulait, avant tout,
un gouvernement militaire à Alger. Dans un pays où la présidence du
conseil est soumise à un maréchal , il est tout naturel, disail-il, de conlier
les grands enqjlois à des ofliciers. Qui eût osé contredire le 'maréchal?
Tout le système actuel ne leud-il pas au despotisme militaire ?
31. Decazes était surtout un épouvanlail pour le maréchal Soult. Pour-
quoi ? Nous ne saurions le dire ; mais le président du conseil alléguait, entre
autresraisons, que IM. Decazes ayant fait arrêter quelques généraux en ISI'i,
pas un général ne voudrait servir sous ses ordres A quoi M. 'Jliiers répondit
fort à propos , que de toutes les arrestations de cette épocpie , la plus scan-
daleuse avait été certainement celle du général Excelmans, et cpie si
c'était là un motif pour les généraux de ne pas ohéir aux auteurs de pa-
reils actes, le maréchal Soult, qui lavait onlonnée, trouverait de grands
ohstacles au ministère de la guerre. Le maréchal ne se tint pas pourhattu.
Il s'écria avec humeur (pie lAL Decazes n'avait pas seulement fait arrêter
des généraux, mais qu'il en avait exilé. A (pioi un autre ministre répon-
dit que les listes d'exil avaient été signées, non par M. Decazes, mais par
MM. Pasquier, Jaucourtet J.ouis; que M. Decazes ne s'était mêlé de ces
affaires d'exil qu'une seule fois, et que ce fut pour rappeler le maréchal
Soult, contre l'avis du due de Richelieu, alors à 7\ix-la-Chapelle, qui se
plaignit vivement de celte anuiislie. La discussion se prolongea long-tenq)s
sur ce ton, et devint si vive et si personnelle, tpj'il sembla ([u'on allait en
venir aux voies de fait. Le maréchal , repoussé sur tous les points, à son
grand désavantage, et se sentant tout meurtri de celte discussion, finit
par déclarer qu'il ne confierait jamais un poste aussi important que celui
d'Alger à un homme de la restauration; mais les plus jeunes collègues
du vieux maréchal ne le laissèrent pas même res[)irer dans ce dernier re-
tranchement. Ils le prièrentde se rappeler (jue la révolution de juilletavait
divisé la restauration en deux catégories , l'une conq»renant le règne de
Louis XVIII, et l'autre celui de CiiarlesX; et que, pour mieux les éta-
blir, la Charte de 1830 avait reconnu les pairs créés sous le premier de ces
règnes, tandis qu'elle avait expulsé ceux (jui avaient été nommés sous le se-
cond, à l'exception d'un seul (pii avait su rentrer dans la chambre, à l'excep-
lion du maréchal Soult, à qui l'affaire de la souscription de Quiberon, des
::2r>S ia\iK DES br.ux momdks.
pioniciKulfs i»ri)('i'>>iiiiuu'lU's le oioii^o à l.i iiiaiii, tl iiuiiibrc il'aclcs passii-
1)UmiioiiI myalisU's, avaient fail conforor cette dif^niU'; parCliarles X.Oii le
conjura donc de se montrer moins dur an\ liommes de celle reslainalion ,
parmi lestpiels il avait trouvé des amis zélés à des épo(|nes si dirn-rcntes.
Ainsi Itatlii, le maréchal ent recours à son argument ordinaire, il offril
sa (Icmission f/i(i/"i(( acrcplcc. Nous ne savons par (picl détour il se la lit
rendre; mais ce (|ui est certain, c'est (|iic pour la première lois, depuis
«lu'il existe un conseil et des ministres, un seul a ainsi tenu en éeliec tous
les antres et l'a emporté sur eux, sans daii^^ner leur donner une raison
valable, et en fondant son opinion et ses exiii:ences sur son bon plaisir.
N'avions-nous pas raison de dire que nous devions nous voiler le visage en
comparant ce qui se passe en France et ce qui a lieu en Angleterre ?
Ce n'est pas (pie, poliliipiement, la question persoiiiielle nous lou-
che. Nous rendons loule justice au caractère privé de ^\. Decazes, nous
pensons môme que ses lalens administrai ils et son esprit conciliateur eus-
sent produit lie bons rcsidtats à Alger, mais une question plus imporlanle
s'élève dans cette affaire : celle de la domination du maréchal Soult, et de la
tendance de cette domination. Cet homme (ju'une vie reprochable en tous
points, il faut avoir le courage de le dire, à force de sénilités de tous genres,
de reviremens inouis, de dévouemens déposés aux pieds de tant de gou-
verneniens , qu'une administration sur laquelle planent tant de bruits dé-
plorables, qu'une ignorance si complète de l'étal de l'Europe et de la
France, qu'une absence totale de notions politiques, semblent devoir éloi-
gner du ministère, y domine de tout son poids par on ne sait quelle puis-
sante volonté, et par la lâcheté de ceux qui siègent avec lui au conseil ,
tout en faisant des efforts inouis pour l'éloigner. La présidence du maré-
réchal Soult et sa suprématie ne peuvent s'explicpier (pie par un plan que
nous avons signalé depuis long-temps, par l'espoir et le projet bien arrêté
d'user en France le gouvernement reiirésfnlatif , et d'y substituer un
pouvoir militaire ; système imaginé d'abord par les historiens du minis-
tère, qui voudraient nous faire passer successivement par le 13 ven-
(iémiaire, le AS fructidor et le 18 brumaire, comme unique moyen
d'échapper à un 10 août et à ses suites. Mais les auteurs de ce projet eux-
mêmes paraissent déjà avoir reconnu q^i'ils y périraient , ou qu'ils y joue-
raient un triste rôle; c'est ce (pii expliciuerait l'opposition faite au maré-
chal Soult, dans celte circonstance, par MM. Thiers et Guizot. Celte
opposition ira plus loin sans doute, car le motif qui l'a fait nailre se repro-
duit dans presque toutes les questions, vu que le plat de l'épée du vieux ma-
réchal commence à se faire senlir très rudement sur le dos de ses collègues.
Si, comme nous le pensons, la poignée de celle épée est end'aulres mains
KKVUE. — CUUO-MyUi:;. -59
que celles du luaréelial Soull, el (|ue celui-ci ne soil ([u'un insliuiiieiit
qui se laisse docilement manier d'en haut, tout en tombant si rudement
sur ce qui se trouve au-dessous de lui , ro|)|josition ministérielle aura peu
d'effet, et c'est aux chambres que sera réservé l'honneur de débarrasser
le pays de ce dispendieux despote.
L'é{)0(jue de la réunion des chambres ap[>roche. Cette session singulière,
qui a fait naître de part et d'autre tant de discnssions , ne sera pas aussi
nulle el aussi factice (ju'on l'avait cru d'abord. Le ministère, craignant que
l'opposition ne se rende tout entière à son posle. et qu'elle n'annidle un
grand nombre d'élections véritablement scandaleuses , a envoyé de tous
côtés des agens dans les départemens , pour engager ses amis de la cham-
bre à ne pas laisser le terrain libre à ses adversaires. Il parait donc que la
chambre sera en nombre au 5\ juillet, e( (lu'elle ne se séparera pas immé-
diatement. Les événemens extérieurs peuvent d'ailleurs y amener des
discussions importantes.
En al tendant, on s'occupe de destituer ceux des préfets et des sous- préfets
qui n'ont pas bien rempli leur devoir dans les élections, comme on dit au
minisière, c'est-à-dire qui n'ont pas su lutter avec avantage contre les can-
didats de l'opposition. On dit que la nomination de M. de Cormenin surtout
fera une sous-préfecture vacante. Ce travail doit paraître prochainemenl.
Pour compléter le système, la censure dramatique vient d'être rétablie,
mais poltronne, honteuse, et n'avançant (pie timidement sa main déjà teinte
de l'infâme encre rouge et armée des ignobles ciseaux. La circulaire minis-
térielle qtd a annoncé cette bonne nouvelle aux directeurs de théâtres, est
trop caractéristique pour ne pas la reproduire; la voici :
Paris, le— juillet 1834.
« MO.XSIEUR,
« L'article \\ du décret du S juin iSOG, encore en vigueur aujour-
d'hui, donne à l'administration le droit d'interdire les représentations
théâtrales. Depuis quatre ans, elle s'est trouvée dans l'obligation d'appli-
quer cet article et de défendre la représentation de plusieurs pièces. Les
maimscrits ne lui étant pas conununiqués, elle n'a pu, le plus souvent,
prendre ce parti que lorsque les directeurs avaient fait les frais de la mise
en scène. Il en est résulté des dommages pour eux et des demandes en
indemuiles qui n'ont pu être admises. Les plaintes des directeurs ont fait
sentir le besoin de régulariser cet état de choses. C'est pour arriver à ce
but que je vous ai averti verbalement, et que, sur votre demande, je vous
avertis par écrit de ce qui a été arrêté par IM. le ministre de l'intérieur,
pour l'exécution l'u l'écrei du S Juin 1806.
- iO l;i,\ Il 1)1 ^ DMA MuMUS.
" \ mis .iMv l.i l'.K'iilir (ri'silci Iniii i|iiiiiiiiai;(' ni MtiiiiM'il.iiil li.iN.iiKi'
li's inaiiiisci ils des (nnia^tN iiiiinciiiix à la tli\isi(iii des licaiiv ails cl des
llioàlrt's. I.cs itirccs *|iii iraiiroiil |tas de sniiiiiiscs scioiil iiilcidilcs purc-
iniMit (*l siiii|ilt'iiK'iil , l(irsi|ii(> par leur cniili'iiii cllrs inciiicroiil l'a|iplica
lion tiii (Iccri'l , cl \i.ms iic piMincv. iiii|uil('i (pia vdiis seul les (|(iiiiiua;;t's
<|iii rcsullcmiit d'ime niiso on scôiie (Icvoiiiic iiiiililc.
«t Agrcc/, Ole, le cliof de la liivisioa des bciJiix ails et des Uiéàlres.
« Caviï. »
La (liai le de IS51), la eliaiie-verilé, a eu beau déclarer (|ii<' la eeiisiiso
ne pounail èlre rétalilie sous aucune fomie, voici un simple elierde divi-
sion (pii ne eraiiil pas d'apposer son noni à une lelle iiiesiire. Iji censure
n'esl pas rélablie, mais les maniiscrils seront ooniniimi(|ués par eoiii|»lai
sance aux agens du minisière, (pii en bideroiil loiil ce <|ui liiii dc|ilaiia
On peut s'en rapporter à eeux (pii rempliront ce bontenx oftice du soin de
eanser des embarras sans nombre aux direeloiirs (|ui ne se soumettront
pas à envoyer leurs pièces de tliéàtie au ministère. Ne fût-ce (pie le be-
soin de se rendre nécessaires, leur aciivili' el leur zèle seraient stimules
suflisammenl. En vérité, la censure de la restauration était plus loléiable
«lue celle-ci, el on vent la faire regretter sans doute. Celle-là était francbe
du moins, ceux (pii l'exerçaient ne se niasipiaient pas le visage , el livraient
leur face an mépris public. Ils avaient le courage de leur vil métier, el ils
ont supporté avec une sorte d'inlrépidilé la f.ilale publicité qui s'est atla-
cbée à leur peisonne. On peut dire que de tontes les tentatives de
censure (pii ont été f.iiles, celle-ci est la plus lionteuse, el nous plai-
gnons sincèrement M. Cave d'y avoir ac(^olé son nom. IM. Cave n'était pas
sorti assez glorieusement des récentes affaires de l'Opéra pour se permettre
nue telle fredaine. Nous doutons qu'elle lui soit pardonnée, même par
ceux qui lui portent le plus d'intérêt; mais nous doutons encore plus que
celte tentative puisse roussir. Quelles que soienl les turpitudes de ce ré-
gime, celle-ci esl trop forte pour avoir son cours. Au reste, on doit reiiiar-
(jner comme une singularité (pie le clief de division ipii a signé celle cir-
( nlaire, par kupieile on remet en vigueur un des plus tristes décrets de
l'empire, el qui porte un si rude coup à l'art dramatique, esl l'un des
auteurs des Soirées de IS'cuiUy, où le despolisme de l'empire a été si bien
tourné en ridicule, el qu'il esl en même temps un auteur diamaliqiie peu
connu, il esl vrai, peu digne de l'être, mais ayant après tout produit quel
tpies ouvrages, entre aulres les paroles du ballet de la Frulotiou.
On a eu enfin quehpies détails sur rembarquement mysléricux de
Prcsl. nous pouvons les compléter. L homme qu'on a embaniné avec sa
REVUE. — CllRONiyUE. 'Ml
roinme est un ancien sous-oflicier, nonnné Sporon. Il paraît (piMine de nos
trois polices l'avait cniployé dernicrenicnt coninie agent provocateur et
meneur principal dans une affaire de conspiration ([u'on arrangeait alors.
Il s'agissait d'entraîner (juchpies pauvres diables à tenter une entreprise
d'assassinat à Neuilly, qu'on eût exploitée connue on exploite toutes choses.
Sporon, sinveillé lui-même, se serait laissé dominer, dit-on, [)ar ceux
(|ii'il avait été charge d'entraîner; on l'arrêta à tem])s, et comme la mis-
sion qu'il avait acceptée le mettait dans une situation exceptionnelle, on
l'obligea de signer l'engagement de se rendre au Sénégal. Il consentit à
tout, et demanda seulement comme une faveur d'emmener avec lui sa
fenune. C'est elle quia fait à Brest, au moment de s'embanpier, celle
belle résistance dont il a été (juestion dans les journaux. Cette affaire de
basse police est, on le voit, à la bautenr de toutes les autres.
On parle aussi , parmi les gens bien informés , de l'affaire du réfugié
italien Narzini, qui appartenait à l'association de la Jeune Italie, et (jue
l'A r.t riche réclame avec une grande [lersévérance. Le cabinet anglais s'est
coniplèlenient refusé aux recherches ([u'on a exigéesde lui, mais il n'en a
pas été ainsi de notre ministère. On dit qu'après s'être assuié que
Narzini n'était pas en France , il a fait mander à M. de Rumigny d'aider
1\I. de Bonibelles dans tous ses efforts pour le trouver en Suisse. C'estsans
doute un petit dédommagement ([ue notre minislère accorde à l'Autriche
pour la calmer sur la quadruple alliance.
Dans notre prochaine livraison, nous donnerons de nouveaux détails sur
les hommes de la chambre (pii va s'assembler.
FaDièze , PAR M. Alphonse Karr(1).— Le baron Conrad Krumpholtz
avait trente ans et paraissait bien en avoir cinquante , non (pie sa vie eût
été en proie à de violentes secousses , mais il s'était enmiyé beaiicoiq) , et
c'était bien sa faute. Né piiuvre , il avait voulu être riche et diplomate. Or
les richesses et les ambassades ne sont [las choses que l'on accpiiert impu-
nément. Le baron avait obtenu les unes et les autres , mais en revanche
il avait perdu la faculté de sentir. Son cœur s'était desséché à la poursuite
de ses aniliitions. Il n'avait plus d'âme !
Le baron végétait ainsi avec un semblant d'existence. Ln jour que,
plongé en l'un de ses plus sombres découragemens , il feuilletait le jour-
nal de sa jeunesse de dix-huit ans, il y tomba sur les pages où il s'était
naïvement raconté lui-même l'histoire de sa première passion. Il revit au
loin dans le passé Blanche , une douce et pure jeune lilkMpi'il avait aimée
(i) Vu vol. iu-S'\ (liez I.edoux , y;, nii' de RirlKlieii.
-I- uiviM-. nr.s i)i ix mo.noks.
<•! qu'il nt'ùl Itiiii (iii'a liiitl'r|(i):is('r dr pioft'rcnc»' ;i l;i finlimc t'I ;iii\ lioii-
nciirs. Ce fui connue un irllcl de l)t)uli(>ur jnnir lui que la IccIuit de ci'
joiirnnl. lvs|u'raut respirer mieux eucore le p.nTuni de ccl amour aux lieux
où il s'élail jadis allume , il voiiliil revoir Obrr H Vvr/ et la maison qu'avait
liaiiitee Hlnnelie.
Il s'en fut doue à Ober W'esel. Mais là le reprirent les desaiipoiMleniens.
l.a maison de lîlanolie n'exislail plus. Il en (il bien rebâtir luie dans le |)are
d'un eliàteau (pi'il aebela , mais on lui fabriipia une maison toute neuve
avec un chaume tout neuf.
Il avait ordonné qu'on plantât autour de ces aubépines, où il se piquait
autrefoisàcueillir des bouquets pour sa maîtresse, et qu'on semât parles
jardins de ces pâquerettes et de ces barbeaux bleus qu'il lui avait tant de
fois tressés en couronnes.
Mais, grâce à l'iiabilelé de son jardinier , l'aubépine se trouva sans
épines. Au lieu de pâquerettes blanches, il lleurit des pâquereites roses
doubles ; les barbeaux étaient de toutes les couleurs , mais il n'y en eut pas
un bleu.
Conrad fut plus malheureux que jamais. II allait se cas.ser la lèle quand
il se rappela soudain un commencement d'air qu'il avait entendu chanter
par Blanche. Pour le coup il se crut près de revivre? Mais ce lui fut là
encore une sensation incomplète comme toules celles qu'il avait évoquées!
Cetair, il ne pouvait l'achever ! Il en restait toujoursauniilie;i de lacinquième
mesure, au FaDie:.e. Oh! s'il allaitplus loin ! s'il finissait cette mélodie, sa
jeunesse, ses dix-huit ans, sa Blanche, son ame , tout lui serait rendu ! Il
n'épargna rien pour ressaisir ces notes qui s'étaient enfuies de sa mémoire.
Il les demanda à prix d'or à celle de tous les habitans du pays.
Il abandonna sa maison d'OberWcsel afin de s'en aller courir le monde
à la recherfhe de son air et compulser toutes les collections de musique de
rAllemagne. Ce fut en vain. En ces impuissans efforts il usa seulement le
peu de vie qui lui restait. Enfin , sentant la mort venir, il fit un testament
par lequel il instituait Blanche sa légataire universelle si elle existait encore ;
puis, couché dans son lit , à moitié pris déjà par le râle , il s'avisa de prier
Athanase, son domestique, de lui chauler une chanson en guise de re-
quiem ou de (le profundis.
Athanase psaimodia en pleurant un air (jui était justement celui que
le baron n'avait pu jamais finir.
— Sais-tu donc cet air? dit Conrad.
— Oui, monsieur le baron , reprit Athanase.
— Alors chante-le au nom du ciel et presse la mesure pour cause , cria
le baron !
Alliannse conlimia . mais le baron avait cessé ti'exi':ler avant que son do-
niesliqiic fiU allé au-delà du Fa Diezo.
Qui avait appris cependant cet air à Atlianase? c'était la Blanche môme
de son maître , dont il avait long-temps aussi dédaigné l'amour et qu'il
consent à épouser, maintenant qu'elle est enrichie parle testament du
baron.
De tout cela l'auleur lire cette conclusion, (ju'an fond de nos peines et
de nos joies même les plus intimes, il n'y a rien.
Je regrette vraiment que 31. Alphonse Karr ait placé là cette moralité
tjue je ne comprends point peut-être , mais qui n'a, ce me semble, rien de
commun avec son livre. Je sais bien (jue ce livre n'est qu'ime de ces dé-
bauches d'imagination oii la critique est mal venue à demander compte à
l'auteur de son caprice. Mais on a beau mettre dans ces fantaisies tout
l'esprit (jue M. Alplionse Karr a mis dans la sienne, il ne messied pas d'y
laisser quelque raison. Une idée grave planait d'ailleurs d'elle-même sur
tout ce roman si léger, et c'était bien par elle qu'il eût convenu de le
résumer.
C'est une maladie fréquente de nos jours, que cet ennui qui tue le ba-
ron Conrad, mais elle n'atttint guère que ceux qui, jeunes, ont comme
lui vendu leur ame aux mauvaises passions; pour ceux-là, en effet, l'âge
une fois venu , il n'y a plus rien dans la vie ! Mais qu'ils n'accusent qu'eux
seuls du néant où ils sont tombés! Nul ne les a poussés dans cet abime; ils
s'y sont bien précipités d'eux-mêmes. Puisque M. Alphonse Karr pensait
que son ouvrage, si frivole qu'il fût, pouvait offrir quelque enseignement,
n'était-ce donc point cette pensée morale qu'il en devait tout naturellement
dégager ?
Et puis, il faut bien le dire aussi, trop de précipitation se trahit dans
l'exécution de ce roman. On voit que l'auteur en a laissé tomber insou-
cieusement de sa [)hnne les divers chapitres comme d'indifférens articles
de journaux qu'il eût écrits sans les relire. C'est cependant en ces œuvres
légères que la forme et les détails demandent, selon nous , le plus de pré-
cision et de fini.
INIais M. Alphonse Karr a fait un épilogue pour nous dc-clarer qu'au
mois d'avril , bien que l'esprit soit peu porté au travail , il a voulu nous
raconter le Fa diczc avant de nous donner un autre récit auquel il attache
plus d'importance.
Assurément, nous lui savons gré d'avoir pris ainsi sur son printemps,
à l'intention de nos plaisirs; mais, non moins paliensque désintéressés,
pour peu que le Fa dieze y eût dû gagner ce qui lui manque, nous l'eus-
sions attendu volontiers, connue l'autre récit , quelques mois de plus.
-ii HEVLE DUS DiaX .M(»Mi| ^.
<:onHi:sri)M)\\(i: i)()iiii;\T, r\ii mm. mhiimii ii i-or.ioiîi.Ai .
A iiiiiiiis i|iril lie ^iiil un d*' ces cnidiK (|iii , coiiiMiissioiiiK.N un non
]i;ir li's «îtHjvt'iiu'nuMis, s'en voiU comir le monde (•(tninic i^t'Of^raplios,
<inli(|iiaii'es on n.itnralistos, ri an icloin' nu iinns doiveni pas indinstin'iinc
liisloirc ijrave el inélln)di(|iit' de leurs reelierclies, nu voyai^enr, s'il veiiL
se borner à nous conler ses impressions, ne .saiirail, je crois, les iradnire
pins lidèlemenl ([ne par les lellrcs écrites à ses amis, des lienx même
(pi'ii a vns.
C'est le parli ([u'oii! pris MM. IMichand el Ponjonlal pour nous condniir
avec enx en Orient, et ils nons en ont ainsi rendu le pèlerinage facile el
plein d'attrait.
Dans les trois inomiers volmnes de lenr (Correspondance, sur leurs pas,
nons avions visité déjà la Grèce el les rnincs de Troie, puis des rives de
rHellcspont nons les avions suivis à Ctinstanlinop'.e, où ils nous avaient
fait séjoiuner avec eux, sans que nous nous fussions plaints de la loni,^neur
de cette halle; voici maintenant que leur quatrième volume nous remet
en chemin et nous enmiène à Jérusalem.
Ayant encore une fois traversé l'Archipel, nous descendons d'abord à
Rhodes. Arrêtons-nous un instant avec nos voyai^eurs chez le bey de l'Ile
qu'ils vont visiter; nous y assisterons à une petite scène fort plaisante.
Son Excellence s'était fait .servir à déjeuner et man;^eail un pilair el des
œufs sur le plat , portant tour à tour ses grosses mains sur l'un et l'antre
mets, et se tournant de temps à autre vers M. Michaud [)o!ir lui dire en ita-
lien : A la iurca! à la tuna! Puis, comme tous les agens de la Porte
avaient reçu l'ordre d'accueillir les Francs de leur mieux, après son dé-
jexmei- le bey crut devoir mettre la conversation sur la situation de l'Eu-
rope. Il parla de la révolution française, el s'imaginant nous être fort
agréable, observe M. IMichaud, il nons répéta plusieurs fois en italien .
— Consiituzione houa, boua anisiituzknic! — Cet honnête bey avait
trouvé là vraiment un sinïiilicr moyen d'être agréable à l'auteur de
Vhi.:toire des Croisades et au fondateur de la Qnoiidiemie.
Nous voudrions continuer la route jusqu'à Jérusalem en la compagnie
de MM. Michaud el Poujoulat, et les accompagner en tontes leurs étapes,
tant leur conmierce est aimable el distigué, tant leur causerie a de charme
et d'intérêt; mais il nous faudrait alors les laisser parler eux-mêmes plus
souvent (jue ne le permettent les bornes étroites dans lesquelles ce court
aperçu de leur livie est tenu de se circonscrire.
Ce cpii manque peut-être aux récils d'ailleurs toujours amusans et spi-
rituels de nos voyageurs, c'est, selon nous, un peu de foi vive. Certes, je
REVUE. — CHRONIQUE. 245
les vois partout vrais croyans et bons chrétiens; mais en Palestine et sur-
lout dans la ville sainte , je les voudrais plus naïvement catholiques; je les
voudrais un peu superstitieux même.
C'est cette candide dévotion qui donne des charmes infinis à la relation
d'un pareil voyage qu'un pèlerin de Salamanque a publiée en espagnol il
y a quelques années. Cet écrit ne semble pas en vérité de ce siècle, et je ne
puis résister au désir d'en traduire ici (luelqucs lignes.
« Nous étions encore à une demi-lieue de Jérusalem, dit le pèlerin,
lorstpie nous commençâmes à la distinguer dans le lointain. Sa vue me
jeta dans un contentement inexprimable. J'allais descendre de mon che-
val afin de baiser la terre et de gagner l'indulgence plénière accordée en
ce cas ; mais les religieux avec lesquels je venais m'en empêchèrent , m'a-
verlissant (pie les Turcs qui nous escortaient me couperaient infaillible-
ment la tôle, si je donnais en leur présence de telles marques de piété. >>
Assurément, I\IM. Michaud et Poujoulat rous montrent bien mieux,
bien plus complètement la ville sainte et ses environs que ne l'a fait
le pauvre pèlerin ; mais leur religion éclairée et intelligente ne touche pas
comme son ignorante simplicité.
Il lermine son itinéraire par une sorte d'instruction destinée à ceux
qui entreprendront après lui le pèlerinage de la terre sainte.
« Ceux-là, dit-il, devront se pénétrer d'abord profondément de la lec-
ture du Nouveau-Testament, et l'apprendre même par cœur.
« Avant de se mettre en roule, ils feront une confession générale
de tous les péchés de leur vie. S'ils ont quel([ues biens et quelque fortune,
ils feront aussi leur testament, et légueront aux églises et aux couveus le
plus qu'ils pourront d'argeivt à employer en messes.
« Ils ne s'arrêteront nulle part à voir des objets de curiosité, comme mo-
numeus ou choses d'art qui les pourraient détourner de leur but pieiix.
« Fussent-ils fort riches, ils ne devront ennnener avec eux aucun domes-
tique, ni se pourvoir de plus de six mille réaux et de quatre chemises.
« Duranttoute la navigation, comme on ne voit rien que le ciel et l'eau,
ils passeront leur lem|)s en prières et eu oraisons mentales. »
Nous laissons là le surplus des eonseils de notre bon pèlerin. Nous en
avons (lit assez pour ceux (pii seront tentés de s'en aller en pèlerinage
comme lui à Jérusalem, et le nombre n'en sera pas grand parmi nous,
j'en ai p ur.
Quant aux simples voyageurs, à ceux qui voudront visiter la terre sainte
seulement en curieux, soit de leur propre personne, soit sans se déran-
ger du coin de leiu" feu, à ceux-là nous recommanderons les lettres de
MM. Michaud et Poujoulat; ils ne sauraient trouver poiu' leurs explorations
TOMK m. — I."> H ii.i.r T 18.")^. 10
-W» m M i: l»KS DKL'X MO.>HKS.
un iiiaïuiol plus (Miu|ilrt et plus iiislriiclir, un ;;iii(ic |ilii>; sur et iiiirru
iiirorinc.
I VIII I Al PI l 'iiisToiui-: cKNÉiiALK HK F.'nriioi'i; . dki'Uis 181 ;
.uisod'f.n t8.W (I).
C'est mit' ciilifiiie exit,^eaii(e au-delà de ses dioilS(|ue eelle(|iii piélciid,
au lien de juiîer un livif, le refaire et le reconslruire de fond en comble
sur un nouveau plan. M. Ivlouard Ailetz nous pif-senle le sien comme
un simple nsumé de faits el ime analyse de doriiinons publies, (.'e soûl
uiiiquemeni les actes îles eabinels, les opcralions de jj;iierre el lesslipula-
lions des Iraités qu'il .s'esl proposé de classer à leur date el par époipies.
Il faut reeomiallre (pril s'est consciencieusement aeipiitté de celle tâche
aride el ingrate, cl si nous trouvons quelque chose à blâmer de son ou-
vrage, ce n'en sera guère que le titre. Ce titre promet en effet beaucoup
trop, car l'avant-propos (pii le suit se charge d'abord de le dénieiiiir; ce
n'est point le tableau de l'iiisloire de la restauration, c'en est simplement
la laltle des matières raisoimt'e que M. Edouard Allelz a voulu faire, et
il n'a pas effeetivemeiil fait autre chose.
Cette table est au moins excellente. Les faits y sont rappelés avec ordre ,
précision el exaclilude, et en même temps avec l'étendue convenable.
Leur division est lucidement tracée.
Qui écrira mainlenanl l'histoire de ces seize années dont M. Allelz nous
a donné une si juste analyse? Ce sera , certes, un digne monument à éle-
ver! Mais _^I. Allelz qui eu a rassemblé laborieusement les matériaux, se
bornera-t-il à cet hundjle travail? JN'aura-t-il donc pas l'ambilion d'être
lui-même rarchilecte?
Des DEVOIRS des hommes, parSilvio Pellico (2). — C'est un livre
(pii vient bien après celui des prisons, — le mie Prigioni, — que ce traite
des devoirs de Silvio Pellico, car il y avait mis une digne préface dans le
récit de ses souffiances si chréliennement patientes di;rant les dix années
de sa captivité. Vous qui voulez que le prédicateur vous prêche aussi
d'exemple, vous ne récuserez pas au moins celui-ci. Oui, sa parole est
dure el sévère ! C'est bien toute l'inflexibilité du devoir que vous prescrit
ce moraliste inexorable. Ce n'esl pas lui qui veut des accommodemens avec
le ciel. Son évangile esL plus rigo;ireux peul-êlre que celui de Jésus-Chi ist.
Écoutez-le pourtant avec respect, et si vous n'acceptez point toute la ri-
{ruenr de ses principes , si vous jngez qne la leçon ne vaut rien pour le
(i) Chez Vitnont, yS, rue de Richelieu.
(a) Un vol. ia-8", rhez Fournier, 14, nie de Seine.
llKVUr:. — CHHONIQUE. 2i7
siècle ou pour vous , n'accusez pas ce missionnaiie de la foi d'Iiypocrisie ,
ni niêiue d'inconséquence ! Il n'est pas en effet de ces apôtres de noire
temps (pii ont tenté de réliabililcr le du istianisnie si conimodénicnt ,
c'esl-à-dire sans se déranger le moins du monde eux-mêmes de leur
indifférence irréliuieiise. Non ! sa vie entière est là, derrière ses paroles,
qui témoigne pour elles et les fortifie.
Mais ce n'est pas seulement cette incontestable loyauté de conviclion
<|ui reconnnande hautement le nouveau livre de Sihio Pellico : il y faut
reconnaître aussi et admirer ce calme |)rofon;l qui y règne ainsi que dans
les Prisons. — Ne semble-t-il pas que celte voix grave et paisible sort du
fond d'un cloître? Oui, la voix de Silvio Pellico, c'est bien une voix du
cloître comme celle de Manzoni. L'austère et tranquille solennité du chant
d'église est bien le caractère de cette école italienne moderne si à part , si
glorieusement créée et représentée par ces deux poètes.
Aussi, quelle surpri'^e ne devait pas causer leur poésie du Midi appa-
raissant toute blanche, toute religieuse, toute soumise au milieu de nos
poésies aclueik's du Nord, sombres, désordonnées, ivres de pundi et de
vin de Champagne, et, dans leur ivresse , s'en prenant ù tous les dieux !
N'eût-on pas dit im beau cygne s'abattant i)armi des troupes d'aigles et
de vautours?
1
LIVRES ANGLAIS.
Vous me demandez (jnelles nouveautés assez pi(juantos ont triomphé
de nos discussions politiques, de nos combats pour et contre la ré-
forme, et de l'intérêt excité par la grande procession des unionistes.
Le nombre de ces heureux ouvrages n'est pas très grand. Ici, comme
chez vous, l'édition à bon marché domine. Le penny envaiiit la librai-
rie. Le public est persuadé qu'en déboursant un millier de penny, l'un
après l'autre et de semaine en semaine, ces ptuiny ne font pins tard ni
des schellings, ni des guinées.
Les éditions à bon marché tombent dru comme grêle : c'est W'aller
Scott, c'est Crabbe, c'est Robert Burns que l'on piblie ainsi tour à tour.
L'édition de Cral)be est ornée d'une assez bonne vie de Crabbe , par son
Mis. Celle de Burns, par Allan Cuningham, mérite d'être distinguée des
nombreuses éditions de ce poète qui ont été [tubliées jusqu'ici. Allan Cu-
iiindKun a plus d'un point de ressendilancc avec Binns ; il sympathise avec
lui; il a long-tem|is habile le comté illustré p;ir ce douanicr-poèle; il a de
l'élégance dans le style; son anecdote est toujours vive, bien narrée, bien
colorée, sans exagération et sans em[»ha.se.
'3iS
i;i.\ 1 1. ui.,^ hi.LX M(i.\i)i;s.
il \ .1 iiutiiis (l'IiabiKiik- tl de mcliiT chez le nverciul M. Crahlje, fdi-
iciir tii's u'UMcs coiiiplèles de son père. Les faits s'eiilassenl sans ordre
sons sii plume prolixe : avec ini peu plus d'arl , (lucl délicieux ouvra,:,^e il
aurait fail ! Quelle vie iuléressanle et Irislo que celle de ce niiuislre pro-
le>t;uil. veu.uit à Londres »ans autre ressource (|ue son talent; longtemps
apprenti chez un apolliicaire; n'ayant (pi'un pauvre lialiil dt'clnrc; force
de rester ilans son i^renier, et de descendre eni[)riniler une ai^inllec de
soie noire usa propriétaire jiour raccommoder cet liahil; frappant à tontes
les portes des grands seignetns et repoiissé par eux; ayant confiance en
l)ieu et disant sa prière après avoir éiTit ses beaux vers et mangé le seul
morceau de pain de la journée! Lorsque Burke, l'iionune de génie déjà
illustre, prend en |»itié riioninie de génie inconnu, le présente à ses amis,
le lirede la misère et lui procure une petite prébende, comme on l'aime, ce
Buikel Puis vient le récit de l'existence du ministre évangélique, cette
existence toute rurale, toute provinciale, tout obscure, mais qui n'a rien
de misantluopique, de chagrin, ni d'envieux. Crabbe est fort occupé dans
son presbytère. Il analyse et décrit dans ses poèmes les matelots et les
bourgeois qu'il prêche le dimanche et qu'il assiste au lit de mort : c'est
une vie bien complète , bien une , bien d'ensemble ; et tous les matériaux,
un peu confus, (jue nous offre M. Crabbe fils, sont admirablement carac-
téristiques.
Rogers (Samuel) , ce poète si riclie , ce bancpiier qui écrit de si agréa-
bles vers, s'occupe aujourd'hui d'une édition complète de ses œuvres;
les premiers peintres et les premiers graveurs de l'Angleterre doivent
contribuera l'embellir. Vous n'avez pas oublié cet admirable volume de
V Italie (Italy), l'un des chefs-d'œuvre de l'art moderne, avec les vignettes
de Turner et ses monumens d'après Prout. Rogers veut que toutes ses
œuvres soient imprimées avec le même luxe. Les dessins et les planches
qui lui ont été apportés ne l'ayant pas satisfait, il a exigé que l'on recom-
mençât tout le travail. Chaque volume lui coûtera cent soixante-quinze
mille francs de votre monnaie.
Jamais nous ne manquerons de romans, et l'urgence des circonstances
politiques n'a pas empêché que la presse anglaise ne nous donnât récem-
ment cinq ou six œuvres de ce genr;^ , qui s(jnt fort dignes de remarque.
Théodore Hook , l'éditeur responsable de John IhiU ( juunial spirituelle-
ment et vigoureusement écrit ) , vient de reparaître avec son roman inti-
uilé : .'IJuoKr et Orgueil. Nos ridicules n'ont pas de meilleur peintre que
Théodore Hook; exclusifs, coriuihiens , dandies, demi-dandies, quart de
dandies, bourgeois singeant l'aristocratie, aristocrates se faisant populaires,
iffectations vaniteuses du West End et de la Cité, voilà ce que Théodore
REVUE. — CllRONIQLE. 2iî)
llook saisit avec un uierveilleux lalent; mais sa verve hmnoristique est si
anglaise, les travers auxquels il fait allusion nous appartiennent si exclu-
sivement, que je ne sais si ses œuvres ne seraient pas dos énit!;nies pour
vous : vous n'êtes pas initiés aux mystères de l'école noiinnée Ecole de la
fourchette d'argent {SUver-forh-school ). Horace Smilli, lionuiie d'esi)rit,
qui a concouru à la rédaction des piquantes parodies intitulées liejected
Adresses, vient de publier un assez bon roman, Gaie MiddleUm, cl
M. Andrew Picken, l'un des nombreux imitateurs de Walter Scott, tlie
Blach Watch, ouvrage assez distingué.
3Iais le grand succès , en fait de romans nouveaux, appartient sans con-
tredit à Trevehjan. Le but en est moral; il s'agit de prouver la nécessité
de principes fixes et d'une bonne étlucation pour les femmes. 'J'oul le
monde convient de cela; mais dans une société comme la nôtre, le diffi-
cile est d'inculquer ces principes et de donner cette éducation.
Quoiqu'il en soit, Tievelyan, homme à la fleur de l'âge et très hono-
rable, reçoit d'un de ses amis, qui meurt dans ses bras, le soin de veiller
sur une fille naturelle de cet ami. Tuteur de la jeune fille, il devient
amoureux de sa pupille; lien de plus naturel; sa pupille l'aime, ce cpu
est encore fort ordinaire. Un plus jeune amant se présente, un amant
moins grave, moins penseur, moins grondeur, qui se fait aimer à son
tour, et que l'héroïne épouse. Tout cela est dans l'ordre des choses com-
munes.
Délaissée par son mari, assez mauvais sujet, elle pense bientôt à la ven-
geance , arme favorite des femmes ; et , pour que cette vengeance soit écla-
tante, elle se laisse enlever. Mais à peine la chaise de poste a-t-elle roulé
pendant l'espace decpiaranle milles, le repentir la saisit : elle se sauve, se
léfugie dans une auberge isolée ; et bientôt , abandonnée du monde en-
tier, elle a recours à la générosité de son tuteur. Trevelyan s'est marié.
Il occupe dans le monde une place honorable. Il reçoit le message de
l'héroïne, vole à son secours , parvient à lui ramener son mari qui lui par-
donne et prend son parti, comme cela arrive quehiuefois. 3Iais ce qui
n'arrive pas toujours, c'est que la jeune personne meurt de chagrin dans
une auberge. Vous voyez que cette fabulation ne se distingue ni par ime
grande nouveauté, ni par une énergie bien dramaticpie. L'auteur s'est
sauvé pai les ilétails .- on s'intéresse à la lutte de Trevelyaiv contre lui-
môme; il n'a pas cessé un instant d'aimer sa pupille, et sa passion , ses
combats, le danger de la première entrevue qu'il a avec elle après son
mariage, tout cela est peint de main de maître. L'aulenr est une fenniie
qu'il ne m'est p(jint permis de nommer. Le temps soulèvera bientôt sans
doute le voile souslcipiel se cache sa modestie.
V'N'alter- Savage Landor, iiomme de talent que vous connaissez [leu
fil Kl Miu'C , cl iluiil |0 ne oiuis pas ((iradctiii niivrai.a* uil clc liadiiil .
a piihlif peiulanl «es (ItM-iiièiTs aiiiiofs , trois voluiiics, iiitidilos : Coiivci-
Sdtutiis imiKjniaiies. 11 iiit-l eu soèiie , à I'('\(mii|)Ic de l'otilenellt; ,
mais avec plus de pravilé, el soiiveiil avec élitcpicuce, des per.soiuiaf^es
(•elel)res qui cxpriineiil leurs upiiiioiis sur les iirands évéïieuieus de l'iiis-
toire, siii' les proiijrC's de la sceielê, etc., t ir. Ou vieiil de publier un ou-
vraiie du iiiêine t^enre, sous le lilre de : Ihunpdoi (tu \i\'' siècle. C'esl
une revue complète de la phiparl des écrivains et des hommes polili(pies
du siècle : OMivre d'un linmmc <pii a lieaiiroup vu el heaiicniii» p<Misé.
La littérature de l'art a f.dl la coïKjuèle d'un hon ouvra^^e, et vous sa-
vez (pi'en ce i^eiwe les bons ouvrages sont rares. Les lierons de M. Pliil-
ii|)s . dernier professeur de peinture de l'académie royale, sur l'histoire
et les principes de celart, méritent les plus grands éloges. L'ame du poète
el le talent de l'artiste ont présidé à cette œuvre coi'sciencieuse. Les pre-
mières le<;ons emhrasseni l'histoire de l'art; les autres donnent les règles
lie la composition, de liiivenlion, du coloris el du dessin. ÎVl. Phillips a
beaucoup voyagé, el voyagé avec fruii. Ses souvenirs d'Italie et de Flan-
ilies, ses descri[)iions brillantes des cliefs-d'(Puvie que ers contrées ont
offerts à son admiration , ajoutent beaucoup à l'originalité et à l'intérêt de
son œuvre.
Notre art dramatique se trouve toujours dans la même situation de dé-
cadence et de décrépitude ([ue vous savez. Nous vivons sur les pièces fran-
çaises. Votre Bertrand et I\aton . assez habilement adapté à notre scène,
n'a eu qu'un demi-succès. La comédie, quand elle n'est pas nationale, ne
frappe pas les intelligences populaires, et ces vives et piquantes allusions
pulili(iues dont le spectateur parisien est charmé, n'arrivent pas jusqu'aux
intelligences obtuses de nos classes moyennes. Quant à la liévoUe au Sé-
rail, elle a été un désappointement pour nous, et nous n'avons pas com-
pris tout le fracas avec lecpiel cette pièce a été annoncée et accueillie chez
vous. Nos femmes vont lr(>uvé trop de nudités, et nos gentilshommes p;is
assez. D'ailleurs :M"'' Taulioni n'était pas là po;ir autoriser l'eiilliousiasme.
\L Jerrold , auteur dramatique assez connu , vient d'obtenir un sucés. Su
liobede noces a fait couiir toute la ville de Londres. C'est une comédie
intime assez intéressante on les jeunes personnes vont cliereier l'espé-
rance et l'instruction, les femmes des souvenirs, et les maris des regrets.
Le théâtre de Vittoria s'est enrichi d'un ouvrage de Sheridan Knowles,
notre meilleur auteur dramatique; je vous en rendrai compte plus tard.
Quant à la poésie, elle n'a rien produit de remanpiable, si ce n'est le
Jugement du déluge, poème millouicpie d'une grande originalité, d'un
style harmonieux el énergique, et rinlipvun Artevelde , poème drama-
tique de M. Henri Taylor, qui a paru tout récemment avec rissez d'éclat.
Kt^LK. — CIll'.OMQLK. , ti,')!
DEUX MOTS A LA REVUE BRITANNIQUE
Nous nous plaignions, dans nos deniièies livraisons, denipninls, dauties diraient
larcins, fjitsà la liei'iie des deux Mondes par di\eis journaux, cnli-'aulres par la
Revue /iiitanriiijue . (pii , récemment, avait donné connue traduction de l'anylais
un conte français original, publié par nous sous ce litre : les Deux Capidji. A ce
propos nous exhortions ces divers journaux à se tenir un peu mieux au courant
.le la littérature indigène, afin de ne plus s'exposer à donner pour anglais ce qui
c.U Irançais.
Poiu' n'avoir pas tenu compte de nos exhortations amicales, M. le directeur de la
Revue C'vVa««/(/«c vient de tomber dans la même faute; son dernier n". (juin 183/,)
contient un article de philosophie historique évidemment emprunté à notre Revue
par le Foreign Quarterly Review , d'où l'a liaduit la Revue Riitannique. Il a paru
pour la première fois dans notre livraison du i5 févTier dernier, sous ce titre :
Hante dtaU-il hérétique? L'auteur est M. E. J. Delécluze. Mais il faut rendre à lu
Revue Riitannique celte justice qu'elle a dissimulé l'idenlilé en changeant le titre
original , et eu tronquant et morcellant sans pitié le trav. il de notre collaborateur.
Le nouveau tilre substitué à l'ancien est celui-ci; de l' Esprit d'opposition on
moyen cge, et spécialement en Italie; mais le nom seul est changé, la chose est
parfaitement la même.
Aussi bien ne sommes-nous pas les seuls qui servions à défrayer l'anglomane
Revue. Nous savons que la Revue Encyclopédique a servi comme nous d'arsenal
à M. le directeur de la Revue Erit-mnique. Ou lit dans son n**. de novembre
i833 un morceau de voyage intitulé : Excursion dans les Jhruzzes et dans L
comte de Molise. Or, ce morceau avait paru l'année d'avant (juillet i8j2)dans
la Revue Encyclopédique sous le titre des Samnites anciens et modernes. L'auteur
est M. Charles Didier. Son travail fut traduit à Londres par le Montlily Magazine,
doù la Revue Britannique l'avait retraduit en français avec de grossières erreurs
et une confusion complète de lieux et de noms.
Ce n'était du reste pas la première fois que M. Didier était soumis à cette rude
épreuve. Il publia en i83i , dans la Revue Encyclopédique (janvier et février),
an Coup d" œil sur la statistique morale et politique de l'Italie, d'où il arrivait
alors; ce travail cul le même destin que ceux qui suivirent, il fut traduit par le
journal anglais le Metropolitan, et reproduit l'année suivante par la Revue Britan-
nique (mars i832), sous ce titre : l'Italie en i832 ; retraduit gauchement de
l'anglais en fiançais, le travail original n'est pas sorti, comme il est aisé de le
deviner, de celle double torture sans de cruelles mutilations.
Mais ce ne îont pas seulement les Revues françaises que la Revue Bii/annique
exploite et traduit de l'anglais, ce sont les premiers écrivains de la langue; elle a
pousse l'étourderie ou l'ignorance jusque la qu'elle a donné, il y a environ deux
ans, un roman de Diderot pour une nouvelle anglaise; c'est prendre le Pirée
pour un homme.
Le roman original se trouve dans les opuscules que Diderot appelait les petits
papiers ; c'est V Histoire du médecin Gardeil et de M"' I.a Chaux. Les noms av aient
été changés, et qudcjurs laits secondaires altérés; mai-, la fable est identique.
Certes voilà plus de faits qu'il n'en faut, et en cherrluiut nous en trouveriimn
sans doute beaucoup d'autres; en voilà bien assez, disons-nous, pour faire cou
c
tir")2 KF.VUE DES DtUX MO.NDKS.
uailrt" do t|iiillc fa(^uo procède la Uevtie liritanniijur, il romincnt elle en use iwci:
Sun crédule public. Elle lit , il \ a (|Ut'U|ues iinuées, iiti grand procès an journal
(]ui s'appelle If l'olrnr [c;\r dans ce Iciiips de pillage lilléraire il existe un jiiiinial
tpii n'a i>as craint de prendre ce titre), piiur coatrelai^on d'articles; or, nous nous
rapiieions qu'à ce propos elle se divertit fort oux dépens de tous ces houliipiiers
littéraires qui font des journaux avec des ciseaux. Mais i Ile , ne fait-elle pas pis '
Piiurlaillerdnns la lillérature, il faut la connaître, et c'est un nu'i-ile qncn'a pr
M. le (.lirei'tenr de la Jieiitc Hiilaiiniqiic, ]iuisqu il s'en va hraveineni j)oni
au-delà du détroit les lettres françaises. Encore est-ce la la supposition la ; uis
bénigne, car de deux choses, l'une: ou bien il retraduit de l'anglais nos articles
et les aulres sans les connaître, et dans ce cas il est coupable du seul fait d'igno-
rance; ou bien il les reproduit sciemuient, et alors il v a dol et larcin. Or, M. le
directeur, qui a été préfet de police, qui est préfet, et qui d'ailleurs a fait naguère
un procès de ce genre au Voleur, ne doit pas ignorer <pie dans ce dernier cas il
est coupable de conircfaecn , et qu'il y a des tiibunaux qui connaissent de ces
affaires-là.
Nous voulons bien convenir qu'un ex-préfet de police n'est pas rigoureusement
tenu délire; mais enfin (piand on s'institue jurande littéraire, il faudrait, ce nous
semble, savoir quelque peu de litléralurc, afin de ne pas [-.rendre Diderot pour un
romancier anglais , et les Revues françaises pour des Revues d'oulre-mer. En
conscience, est-ce en demander trop ?
Et puis si la Revue Britannique voulait absolument traduire de l'anglais nos
articles français , que ne nous en prévenait-elle ? Nous lui aurions charitablement
communiqué l'original, et nous aurions ainsi épargné à elle des frais de traduction ,
à ses abonnés d'énormes contre-sens. Que ne s'adressait-elle aussi à nous lorsqu'elle
pressa si fort ses correspondans de Londres, de lui trouver cette curieuse Jf'est-
End-Rew'iew, où elle espérait butiner quelques-unes de nos Lettres sur les hommes
d'état de la France? Nous lui aurions communiqué cette Revue inédite qui ne se
trouve que dans nos cartons, comme les plus ignorans le savent maintenant. Elle
voit bien que c'était tout profit.
A vraj dire , tout ce négoce-là nous semble bien peu littéraire et bien peu loyal.
Tîous avons dû le dénoncer et nous en expliquer nettement afin de mettre un frein
à ce pillage et de u.ontrer à la partie crédule et mal informée du public ce que les
paperassiers ont fait des lettres et des idées, (i'est un trafic étrange j en vérité, si la
presse indépendante n'y met ordre au plus tôt , la république des lettres, comme
on dit , menace de devenir une caverne , un coupe-gorge.
Nous savons bien que la république des lettres, puisque république il y a , ne
passa jamais pour être un Eldorado , mais quand l'anarchie y fut-elle plus flagrante ?
la cupidité plus insatiable? les haines plus vénéneuses.'' les égo'ismes plus exorbi-
lans .' les amours-propres plus gigantesques? Tombées de l'autel dans la boutique ,
les idées ont perdu leur sainteté; elles sont soumises à l'agio comme les fonds, et
déchus de leur sacerdoce antique , les grands-prêtres de la société , les enseigneurs
du peuple ont échangé le plectrum d'or de Pvthagore et le stylus austère , intègre,
de Tacite contre la plume d'oie des agens de change et des banquiers.
V. Bl'I.OZ.
DE L'ENSEIGNEMENT
DES LÉGISLATIONS
COMPAREES.
L'iioinme ne peut garder long-temps les ivresses et les heureuses
ignorances de la première jeunesse; il ne saurait rester longues
années la proie de cette crédulité du cœur qu'on appelle un pre-
mier amour; pas davantage il ne peut croire long-temps à la l'acilité
du bonheur qu'il désire et du chemin ([u'il veut se frayer à travers
les hommes et le monde. Un jour il reconnaît que la vie est dure,
la destinée sévère; et il découvre avec douleur qu'au milieu de cette
société qui l'entraîne impérieusement à sa suite et à son service, il
est laborieux d'espérer. Le moment est criticjue, et il va dépendre
de la résolution que l'homme prendra, (piil soit jusiju'à ce qu'il
meure grand ou vulgaire. Des voix ne manqueront pas pour lui
crier : « Erreur et mensonge, on nous avait trompés : la vérité
n'est pas; et rien n'est faux parce que tout est vrai; il n'y a pas
d'idées puissantes , il n'y a pas de causes saintes ; toutes les pensées
humaines se confondent dans une indifférente égalité. Vivons pour
TOME m. 17
i'»l KKVli; 1)1. ^ KI.IX V(IMti;s.
les laillrr cl nous soiislriiirc ;i leur juii;;; iiniiiolons (hms une iio-
iii(|tiL' oi',<j:i' tous les st'iitiincns cl loiites les conceptions de riioininc,
cl poussons nulour de ce bûcher des espei;nices Iniuiaiiies d'el-
fiovahles licaneniens. » Cela |)(iil se laice, UKiis ne suppose pas
une grande énergie. Lâcheté laularoune, découragenieni (|ni a
Thypocrisie de la force, et qui iuiprinie à tous ceux (ju'il alleiiit
une uiiiforjniK; vul{faire! Mais si, après avoir reconnu l'àpreié des
(oiijoiiclures et de la vie, l'honime s'y entête noblement, s'il ac-
cepte la lutte , s'il consent à uieltre son effort du côté du bien
contre le mal, de la lumière contre l'ignorance, de la liberté contre
l'oppression; s'il se dévoue à quehjue chose, après y avoir songé;
si, connaissant l'humanité dans ses mérites et dans ses faiblesses,
il se décide à la servir, voilà de la force : ce n'est plus l'emporte-
ment passager d'un jeune courage qui peut venir se briser contre
une première déception; l'homme agit parce qu'il a voulu; il a
voulu parce qu'il a pensé; il est inspiié parce qu'il a réfléchi.
L'humanité ï)iéparc aujourd'hui ses actions en mûrissant ses
idées; elle s'étudie de plus en plus, et elle goûte la satisfaction et
la gloire de s'estimer toujours en se connaissant davantage.
La science est donc le fondement des choses humaines, elle l'a
toujours été, mais long-temps à l'insu de la majorilci du genre hu-
main; les hommes étaient conduits par la pensée sans la soupçon-
ner : leur progrès est de la reconnaître aujourd'hui pour maîtresse
et pour guide. En vain quelques clameui-s se font encore entendre;
laissons à certains adorateurs du passé la consolation impuissante
de maudire la science au moment où elle leur enlève le monde en le
changeant. Ces plaintes dénotent d'ailleurs une incurable faiblesse,
des cerveaux vieillis et épuisés, des imaginations débiles et ma-
lades. Qui proteste donc contre le mouvement de l'esprit humain?
Quelques vieillards désespérés , quekjues enfans étourdis , cris
d'esclaves derrière le char du triomphe.
Contemplez les destinées de l'humanité, ses succès, ses chutes,
ses fautes et ses grandeurs, et vous trouverez dans les oscillations
de la science les causes de sa bonne et de sa mauvaise fortune. On
peut dire que la science, quelles que soient ses applications, est tou-
jours sociale, car ses particularités les j)lus détournées en appa-
rence du bonheur des peuples y concourent : quand elle s'applique
<VM^
f;."^
l)i:S LÉGISLATIONS COMI'AKIÎLS. 2^)5
(lircclenicnt aux affaires et aux inléicts des sociétés, elle s'appelle
la polili(|iie. , v .
Appeler la science qui diii^je les sociétés science politique, c'est
parler avec exactitude et propriété; et l'expression antique (tcoXi;,
TToXiTeta, Ta -ïroXiTi/cà)^ reste juste : elle enibi-asse le fond et la former
des choses. Depuis (juelque temps on semble préférei' le mot .so-
cial; c'est une variante qui n'a pas d'iaconvéniens.
La science politique ou sociale, ou la science de la législation,
c'est la même chose; c'est la recherche des lois philosophi(jucs do
l'humanité, c'est l'intelligence de ses destinées historiciues : la
science de la législation repose donc sur un système et sur une
histoire.
On ne vit véritablement dans son siècle (ju'à la condition d'en
trouver la raison et la loi : cette étude a ses degrés et ses phases
et ne peut aboutir à un système qu'après un temps marqué. Les
pi'incipes dirigeans du système nouveau ne sont pas lents à paraître
(}uand la méthode est bonne et la tète Terme : mais le temps leur
est nécessaire pour se (Constituer et mûrir, pour trouvei" des ap-
puis el des témoignages tant dans la vie de l'homme et du siècle
même que dans les destinées précédentes de l'humanité, c'est-à-
dire dans l'histoire.
11 est impossible d'écrire l'histoire des idées et des lois sans l'in-
tervention de principes dirigeans, par la raison qui veut (|ue l'his-
toire des mathématiffues soit écrite par un mathématicien. Mais
dans l'ordre moral les principes ayant moins de certitude logicjue
que les vérités mathématiques , gagnent davantage à l'épreuve de
l'histoire; en même temps qu'ils la rendent possible et foconde, ils
en reçoivent leur confiimation et quel(|uefois leur redicssement;
échange utile entre l'expérience des faits et les lois de la raison.
Sitôt qu'il fut de mon devoir et de ma destinée d'enseigner
l'histoire des législations comparées, je trouvai sur-le-champ l'idée
à produire la première sur la scène; toute unité se conçoit d'un
seul coup; certains principes dirigeans ne tardèrent pas non plus
à poindre dans ma tète et à s'y préciser progressivement; peu à
peu ils rallièrent à eux mes recherches historiques, ils me servirent
de soutiens dans l'étude des faits, et puis eux-mêmes grandirent
par ceit" (■tiide. J'enseignai l'histoire du pouvoir législatif; runi(('
17.
olail oxcollcnio ci loric, cllo me proti'jfca; six naiioris, trois (i.Mis
ranti«|tiiif, trois riiez les inodeiiies, lurent inteirofjc'os; et l'Iiis-
loire ne toiiiiia pas en eoiifjisioii de nos itiées et de nos espc ranees.
Cependant, apiès celte évolution impi'tuense eldire(t(! (|ni diii'a
deux ans, les principes eonslilulils du système naissant avaient
ae(|uis plus d'étendue et de fermet(''. Saclianl mieux les laits, j'é-
tais plus obstiné dans la pliilosopliie, cl les enelianlcmcns drama-
tiques de riiistoiie avaient redoublé pour moi la ri;;ucur de la lo-
{(ique. Alors je pus aborder do plus près la comparaison des
l(';;islations, et j'exposai celle année les principes historupies du
droit public européen, en les comparant aux principes des sociétés
anticpies. L'ordre clironolojjique avait disparu, et l'ordre systéma-
ti((ue lui succédait; les idées, les institutions et les hommes étaient
pris du sein de leur siècle et de leur pays pour être confrontes; la
comparaison ne s'opérait plus par la succession ; elle s'efrectuait
par la juxta-position.
Aujourd'hui nous voyons s'approcher de plus en plus pour nous
l'opportunité d'écrire l'histoire: l'uniti^ primitivement décrétée n'a
pas défailli dans l'examen, et c'est toujours Vtiistoirc dnponvoir lécjis-
Uu\f(\nc nous nous proposons de tracer. Les |)rincipes et les destinées
de l'humanité peuvent se développer à l'ondjre de celle idée assez
puissante dans sa majesté pour les contenir en les dominant. Mais,
je l'avoue, je ne me précipite pas sur la plume de l'histoire; j'at-
tends encore, j'attends que la maturité de l'œuvre me soit intérieu-
rement révélée. Ecrire l'histoire est un ministère humain et pu-
blic pour lequel on ne saurait rassembler trop de forces et de
ressources; pour raconter le passé du monde, il faut sentir ce
monde dans tous ses sentimens et le comprendre dans toutes ses
idées; la tâche est rude : de plus il faut savoir la vie, connaître les
hommes, les pénétrer, passer de la solitude au milieu de son siècle,
le voir, l'accepter, le servir, puisqu'on ne peut en changer, se
donner tous les spectacles, s'ouvrir à toutes les impressions, mar-
cher dans la vie tantôt calme et seul , tantôt ardent et poudreux
dans les flots du peuple, soldat de l'humanité, et l'aimant beaucoup,
pour mieux l'écrire et la peindre.
En attendant, j'estime qu'il n'est pas inutile de consigner ici
{{uelques-uns des principes dirigeans (|ui nous aiiimenl et nous
DES LÉGISLATIONS COMPARÉES. 257
(»uidenl dans nos cours et dans nos écrits; la discussion pourra
les lepandre en les amclioraul. Le haut enseignement doit toujours
avoir un caractère initiateur, et même, s'il le faut, aventureux; il
n'est pas établi pour répéter ce que tout le monde sait. 11 ne peut
éclairer les esprits qu'en les devançant un peu, devoir laborieux,
mais dont la difficulté même doit servir d'aijjiiilloii. Je vais donc
<lonner une esquisse légère de quelques principes et de quelques
résultats de l'enseignement de 1H54. Je commence.
I.
Au premier regard que nous jetons sur le uionde moral, nous
lie pouvons méconnaître les agitations iiiternes (jui travaillent les
<:sprits. Les problèmes religieux sont remués , et dans cette vaste
controverse le chiistianisme est à la lois chéri et critiqué : ses mé-
rites sont appréciés avec tendresse, ses ellipses commencent à être
notées, et il est juste de dire que derrière le christianisme , il se
prépare quelque chose.
J.a philosophie vient de laiie une dernière revue de ses travaux
et de ses résultats dans le cercle du réalisme dialecticpie de la pen-
sée allemande; cela l'ail, elle aspire à tirer du présent et de la vie
même de l'homme, de son organisme moral et physique directe-
ment observé, quelques piincipes énergi<jues et simples qui servent
de fondement à des nouveautés l'econdes, et il est juste dédire
(ju'api'ès l'éclectisme geinianique, il se prépare (pielque chose.
En législation , les élémcns de la sociabilité commencent à être
étudiés; on cheiche les moyens de remettre un jour la gestion des
alïaii-es de l'humanité' à sa raison même, et de triompher progres-
sivement de la fatalité du passé, de ses irriegularités et de ses in-
conséquences ; aussi il est jusl(î de diie (jue sous les formes de la
constitution anglaise qui couvrent la moitié de l'Europe, il se pré-
pare quelque chose.
Dans l'histoire comparée des législations nous ne saurions sépa-
rer la mélaphysi(|ue de la politi(|ue, puis()ue nous devons con-
frontei' perpétuellement les idées et les faits. Les idées en elles-
mêmes sont universelles, étendues et carrées; les faits, dans leur
^'>î< RKVLK liKs l»i:i \ M<IM>I-,S.
«li'vclopix'iiicnl liisl()ri(|ii(', sont p.irlicls, iii('{r;m\, irrr/Miliciciiirnf
pnifircssirs; ràhrllc^ des idt'os ot rirlicllc (l<s faits (Ii.ivcrii .m-
ronstamiiKMit sous nos yeux dans le iKii-allcIisiuc de l(;iirs(li(T('rencos:
// )ni a (le piMÙf que ce (fui est uU-al ,
Il ti'ii (t iju'iiii (Iniit ,
l)eu\ proposilions (|iie lliisloire justifiera; colonnes <lu niondc
moral.
il.
Les traditions do i'hunianile sont ioncièremcnt vi-aies. Écrites
et rédigées, quand les sociétés sont assises, elles associent la naï-
veté et la réflexion , l'alh-^orie et la réalité, les illusions poétiques
des premiers âges, et cette autre poésie, sœur de la philosophie,
poésie (|!ii comprend et anime tout, trouvant la puissance d'unir
étroitement le symbole et la pensée. Il faut donc se servir avec
discernement des traditions pour reconstruire l'histoire de l'hu-
manité.
Les traditions hébraïques plus nouvelles , moins compliquées et
plus simples que les traditions indostanes et égyptiennes, concor-
dent avec les sentimens des autres peuples, en nous montrant
l'homme et le monde débutant par l'innocence. Quand cet âge d'or
se fut laissé ternir, le règne de la force brutale commença , époque
des géans (1). Le châtiment ne tarda pas à suivre, époque du dé-
luge.Voilà les préludes del'hisloire du genre humain, voilà comment
il s'est représenté ses premiers jours, voilà ce qu'il prend pour des
souvenirs.
' Mais l'histoire commence sur la terre encore trempée des eaux
(i) Quelques auteurs, entre autres Boulanger {Antiquité ilcvoilée), ont con-
sidéré la giganlomachie comme un emblème des révolutions subies par la naline.
Sans répudier entièrement ceUe explication , nous préférons de notre côté voir
dans la fable des géans le règne de la force brutale avant l'inlervenlioii du
droit.
1>KS LÉGISLATIONS (XtMPARKLS, 2-)0
(iu (ltlii.j;e, et la vie d*; riiiimauiic .s'ouvre reellemeni. J.a (liasse
liit , selon la Iradilion , la première aelion de riioinnie ; elNciiirod
au pays de Cliinar èlait fort chasseur devant le Seifjneur. Dans
l'exercice rude et [grossier de la vie chasseresse, l'homme (îtait
violent, vorace, imprévoyant. Cependant celte existence était un
commencement d'action, un commencement d'emploi des focul-
tés humaines, un commencement des notions du droit. Cette
chasse, qui ne servait pas alors de délassement, mais devait pour-
voir à la subsistance même, demandait du coura[;e, de la patience,
de l'intelli^fcnce dans le commandement, de la docilité dans la con-
duite. Déplus, le prix de lâchasse une l'ois conquis, la proie
ne pouvait être partagée sans que les idées constitutives du droit
parussent : les parts devaient être égales, tous avaient couru les
mêmes dangers ; notion et principe de l'égalité. Mais un des chas-
seurs avait guidé les autres et avait montré à leur tête le talent de
mener les hommes, on lui décernait volontairement une part plus
opulente : notion et principe de la sujx'riorité morale.
Le progrès de la vie chasseresse fut de se transformer dans la
vie nomade. Les hommes ne se contentèrent plus de poursuivre
les animaux et de les tuer ; ils les distinguèrent, et reconnaissant
les uns moins redoutables, doux et disposés à devenir familiers,
ils se les assujétirent, réservant leurs flèches à ceux dont la fé-
rocité leur parut incorrigible. Un chariot grossier portant toute
une famille fut traîné par des animaux étonnés de leur joug; les
hommes poussaient des troupeaux devant eux, et cette société
nomade, changeant de lieux, de destinées et d'aventures, faisait
proprement de la vie un voyage (1). Dans cette vie, les hommes
étaient moins intempérans que lorsqu'ils se livraient uniquement
à la chasse; moins fatigués, ils prenaient avec moins d'excès la
nourriture cl la boisson ; entr'eux leurs relations étaient plus
fréquentes, les liens de la paternité et du mariage plus formés;
comme dans leurs campemcns ils observaient la germination et la
venue des fruits de la terre , ils soupçonnaient les premières notions
de l'agriculture; les peuples n'égorgeaient plusieurs prisonniers,
mais les tenaient en esclavage ; ils n'écrivaient pas encore, mais ilî^
s
(i) Voyez sur la vie nomade, Héioilolc, li\. IV. — Jiisliii., li\. XU.
se raconUlifin les uns aux auiros cerminos iradilioiis ; ils ijjnorait'iil
l;i iii(iiiii;iic, mais ils connaissaii'nl réciianjfc ; cnlin <;lio/. eux la \\o.
morale avait i'ail îles pro{|rès qui en atlcnciaienf d'autres. La vie
pastorale est un passa(]fe naturel à l'état a{;rieole cl à l'c-tahlisscincnl
positif des sociétés. La tradition hébraïque nous présente convc-
iinlilenienl la suite de ces d(;velo|)peniens successifs, l'àfjed'or, les
{jeans, le délu{je, Nemrod, la tour de liabel, cette unité précoce ,
l'état |)astoral, l'émi^iration en É{îypte, 3Ioïsc. Mais chez certains
peuples la vie nomade n'a pas été suivie d'autres projjrès et le
mouvement s'est arrêté. La Syrie a ses peuples pasteurs et ses tri-
bus errantes (jue rien n'a pu fixer : sur ces Aiabes amans du dé-
sert, et (|ui le paicourent sur le dos de leur chameau , cette mai-
son mobile , la parole de Mahomet est tombée en vain ; ils ne veulent
pas enfermei- Dieu dans la mosquée de la Mecque , et ils s'opinià-
irent à la liberté sauvage. Mais en repoussant xMahomet, l'Ai-abe
du désert a repoussé l'avenir, l'intelligence et la gloire; il s'est con-
danmé à n'être rien dans la vie de Thumanité ; il devait suivre le
prophète, car il faut toujours suivre les idées.
La terre se préparait à prendre dans les destinées de l'homme
le rôle important que lui assignait la nature des choses, et cette
mère du genre humain provoquait ses enfans à la déchirer pour
devenir mieux féconde. L'homme se détermina à la culture du
théâtre immobile qu'il foulait aux pieds, il se fit en même temps
sédentaire et laborieux, et il doubla sa puissance en lui donnant
une application dure et persévérante.
Avec l'agiicuiture se développèrent abondamment toutes les
notions de l'ordre moral et juridique ; la famille put s'asseoir sur
le sol , et se préciser dans ses rapports ; le mariage devint plus
affectueux et plus sacré, les enfans plus obéissans et plus tendres;
les représentations que l'homme se faisait de la Divinité, tant dans
la vie chasseresse que dans la vie pastorale, devinrent plus positives
et plus pures; enfin l'activité de l'homme s'appesantissant sur la
terre et la pénétrant comme un soc tranchant, éprouva avec une
force jusqu'alors sans exemple le sentiment de la propriété et en
conçut le droit.
C'est ici qu'il faut considérer le langage des traditions humaines :
elles s'accordent toutes à attribuer à l'agriculture la création de la
DES LÉGISLATIONS COMPARÉES. 201
société même. Isis, qui enseigna aux Krrypiiens l'usage du froment
et de l'orge, leur donnna aussi leurs pi-emières lois, leur montra
la justice et les détourna de la violence par la crainte du cliàli-
ment (1). Cércs est en possession de la même gloire. Nul écrivain
n'a plus exactement que 3Iacrobc (!2) exprimé l'opinion de l'anti-
quité en la commentant : LeqesCeres dicilnr invenisse; nam et sacra
ipsius lliemisferia vocantur. Sed hoc ideo fmcjïlur, quia antc inventum
frumenlinn à Cerere, passim liomines sine Icge vacjabaniur. Qnœ
feritas intemipta est invento usa friimentorum. Itaque ex agrorinn
divisione inventa suni jura. Macrobe se trompe en pensant qu'a-
vant l'usage du blé les hommes ne connaissaient aucune loi; la no-
tion du droit a paru avec la première action humaine : mais cette
erreur est précieuse puisqu'elle était l'opinion de l'humanité. Et
cette phrase : Iiaque ex agrorum divisione inventa sunt jura, nous
montre la confusion qui se faisait du droit même de propriété avec
la propriété foncière considérée comme la source et l'occasion de
toutes les transactions civiles.
Le genre humain tomba donc dans cette illusion d'attribuer à
l'agriculture l'origine même des lois et des droits dont seulement
elle provocpia le plus grand développement : il commit encore la
méprise, fort naturelle alors, de faire de la terre l'incarnation par
excellence du droit de propriété. Et cette dernière opinion de
l'humanité fut si forte qu'elle constitua le droit féodal, après avoir
constitué le droit romain.
Quand les premières notions du droit civil et de l'agriculture
eurent été trouvées et suivies , l'homme sembla ne vouloir plus
rien reconnaître qui vînt troubler le cours ordinaire de ses connais-
sances et de ses habitudes , et la terre resta soumise à la double
immobilité de l'art et du droit.
Le dix-neuvième siècle doit opérer deux révolutions, l'une dans
l'agriculture , l'autre dans le droit civil. L'agriculture doit devenir
un art systématique, une industrie scientilique (|ui dispose des
ressources et des procédés de la grande cultui-e : la lé{;islation ci-
vile doit abandonner les principes du droit romain el du droit féo-
(t) Diodori Siculi , Bibli. hist., Iib. I, caii. i',, p. 44. Tom, 1, édil, Bipontina.
(2) Saturnalioi . , lib. III, cap, i?.
-i»:i UKVUK DKS 1>I I \ M(iMii;S.
(l,il iKHir .sTippuycr sui- les roiidi'mcii.s (l(; l;i pitildsdpiiic iik»-
(U'iiit".
I.c tlidii (le |)i'o|)ri('lé est le résuU;it naturel de riiiicliijjciicc cl
(le la luicc de riiomiiic, cl ioiij(nirsil Taiit i-amcncr coiniiic cause
souvi'iaiiie l'aclivilc liumaiuc. Ilicii de plus juste sur le droit de
propriété que celte pensée de Thucydide : Souvenez-vous <juc ce
uesoni pas les choses qui possèdent les liommcs, mais les lionnnes (pu
pusscileni les choses (I).
La propriété foncière n'est qu'une dos innoml)rabIcs proprié-
tés qu'enfante la force liumaine. Ces autres |)ropriétés deman-
dent aujourd'hui à leur sœur aînée non pas le combat, mais Ut
parla{}e. Gaidez vos mottes de terre, laboureurs et propriétaires,
vos frères n'en sont point jaloux; ils ne convoitent point vos biens,
ils désirent l'habilctci de la vie sociale. Poui' Dieu ! ni le poète, ni
le savant, ni le philosophe, ni le mécanicien, ni le statuaire ne
veulent déserter leur cabinet, leur atelier, leur laboratoire où se
développent leurs œuvres et leurs idées chéries pour courir enfoncer
une charrue dans un chétif morceau de terre : mais ils réclament
le droit de cité pour prix de leurs études et de leur {jénic. Alors
l'égalité pleinement satisfaite n'aura plus souci de morceler à l'inlini
le sol de la patrie ; l'art développera ses procédés toujours plus
puissans sur l'étendue dévastes territoires (2), et la France pourra
ressembler à un riant et fertile jardin où tous ses enfans auront
les fruits de régalit(î, ceux de la terre, et se trouveront heureux
tant par les lois que par la nature.
III.
Tous les principes de l'humanité ont conimencé à se développer
dans le même point du temps, et depuis ce moment celte simulta-
néité n'a jamais été brisée.
Dans la vie chasseresse tous les élérnens et toutes les notions de
(i) Périclès aux Athéniens.
(a) Le Cotlc civil rerommande d'éviter de morceler l»>.s héritages el de diviser
les exploitations; art. S>2.
bKS LÉGISLATIONS COMPAUKES. ^^(m
la sociabilité étaient, mais infîmes et débiles: la vie pastorale et
nomade ne fut possible que par leur développement, et de nou-
veaux progrès amenèrent la vie aj^ricole.
Comme à cette troisième époque les pensées et les actes de
l'homme sont plus sensibles, cette époque commence proprement
riiistoirc chez tous les peuples, mais l'honmie chasseur et l'homme
pasteur avaient tous les sentimens et toutes les idées.
Le droit et la religion furent conçus, compris et sentis par
l'homme dès ses premiers pas sur la terre, mais grossièrement.
Quand l'agriculture eut rendu plus certaine et plus abondante la
nourriture du genre humain, cette sécurité de la vie matérielle fa-
vorisa l'essor des facultés idéales.
La religion a suivi tous les progrès et toutes les fortunes de l'es-
prit humain : tantôt, comme chez les Perses, elle n'a pas voulu de
temples, d'autels et de simulacres; elle portail ses sacrifices sur le
haut des montagnes, et n'enfermait Dieu que dans la nature :
les astres étaient adorés, les grands fleuves étaient révérés (1);
tantôt, comme en Egypte, la religion s'identifiait avec l'art, avec
l'industrie, l'agriculture, la science, la politique, envahissant poul-
ies constituer tout l'homme et toute la société. De cette Egypte qui
a nourri le monde par ses croyances et ses idées, comme elle
nouirissail les Romains par ses moissons, sortirent Cécrops et
Moïse, l'un portant dans l'Altique la notion de Jupiter u-aroç,
l'autre entraînant la race d'Hcber à la suite de Jéhovah.
Il est une différence fondamentale qui sépare la religion chré-
tienne des religions antiques : ces dernières sont nées avec la so-
ciété même et les premiers développemens historiques du genre
humain; au contraire, le christianisme est une idée pure qui s'est
développée au milieu des sociétés vieillies et du genre humain
constitué. Le christianisme est une conséquence; la ruine complète
de l'antiquité lui donna l'air d'un commencement.
Avec l'unité religieuse, l'homme conçoit l'unité polili(pie de l'état.
La conception est absolue, le développement est inégal, ilistori-
(juement l'état est sorti de la famille.
Ouest-ce que la famille? C'est l'homme (|ui se fait deux pour
(i) A'k'h» aiCivreti TruTo-yMui jj.-jL'r.iiTj . Hérodolc, Clio, §. l'iS.
"^>^i HEVUE DES DEUX MONDES.
(Irvcnir (rois, l.c jificci h mcic soin deux iciiiics *|iii, par leur
pciU'trntion, en posonl un tioisirinc dcsiitK' ;i les siirpassci-. Kc Ixii
ilo reihicalion est de iciidic rcnlanl su|)c'ii(Mir à ses pai-ens; elle
SI' fait ainsi l'ouvrière des progrès du inonde,
La famille ne peut exister sans s'appuyer sur des j)rin<ipes <|ui
lui sont proprement etranjjers. Le niaria{;e ne peut se passer (Je la
sanetion de la reli{}ion, et voilà l'intervention de l'unité religieuse :
il réclame la protection de l'etai, et voilà l'inlervenlion de l'unité
politique : le père et la mère n'ont point assez de leurs connais-
sances pour instruire leur enfant; l'éducation a besoin de la science
dont dispose la société, et voilà l'intervention de l'unité i)liiloso-
jihiiiue.
Donc la famille ne saurait être son l)ut à elle-même; sa loi est de
se mettre en lapport avec les sphères supérieures de la religion,
de l'état et la science. 11 y a vice et douleur dans la société où les
familles affectent un égoisme anarcliique.
L'histoire nous montre des familles primitives qui, s'arrètant
dans leurs développemens , n'ont pu se transformer en sociétés
puissantes; tribus cirantes, clans sauvages et misérables.
La vie nous enseigne que souvent l'homme a besoin de lutter
contre l'inepte égoïsme de la famille pour servir la religion, l'état
et la science.
Donc la législation doit définir les rapports de la famille avec ce
qui n'est pas elle, faire la part de son indépendance domestique et
de sa subordination sociale.
Dans la nature des choses les femmes sont le lien entre la famille
et l'état. Elles ressentent profondement les influences sociales :
elles reçoivent la vérité avec amour, elles la répandent avec enthou-
siasme. Prêtresses de Bacchus, elles déchirent Orphée; elles le
couronneraient si elles croyaient en lui. L'unité de Lycurgue les
trouve dociles et fanatiques. Dans Athènes, quand Anaxagoras eut
commencé à remuer les esprits, elles semblèrent vouloir sortir de
leurs gynécées : Aristophane nous montre les femmes parodiant
l'assemblée populaire et réclamant une part aux affaires publiques.
Le christianisme fut embrassé par elles avec empressement; elles
n'eurent garde de ne pas courir à ce baptême d'amour, de mystère
et d'inspiration ; vierges ardentes et pures, néophytes opiniâtres et
DKS LÉGISLATIONS COMPAllKES. i2(>>
hardies, elles firent du martyre une volupté nouvelle. La eheva-
lerie moderne les mit sur le trône en les prenant pour juges et re-
compenses de ses combats. Dans rà{ïe de Louis XIV, elles étaient
influentes, aimées et respectées; pleines de zèle pour la religion et
la gloire, elles assiégeaient la chaire de ÏJossuet et de Bourdaloue,
et poussaient leurs amans dans l'église et dans l'armée. Molière se
moqua de quelques femmes qui s'occupèrent trop tôt de science et
de philosophie; l'hôtel de Rambouillet fut puni de cette précipita-
tion et de quelques ridicules personnels à celles et à ceux qui le
liantaient, il fut joué; mais cinquante ans plus tard. M'""' du Chà-
telet, du Deffant, M"" de l'Espinasse, philosophaient, écolières
amoureuses de la philosophie, et parfois des philosophes. La ré-
volution française eut le malheur de décontenancer les femmes et
de les glacer d'effroi. Elles revinrent au\ habitudes et aux idées de
l'ancien culte; elles furent partagées sous l'empire entre la douleur
de perdre leurs enfans et la joie de voir tomber sur eux un re-
gard de l'empereur. La restauration les émut en sens contraire.
Aujourd'hui la politique les divertit fort peu; c'est la foute de la
politique. Que les idées sociales soient neuves et belles, les femmes
retrouveront pour elles leurs passions et leur enthousiasme.
L'état est la plus haute expression de la sociabilité; il est l'asso-
ciation harmonique de tous les élémens de la nature humaine : il a
été lent à se former dans sa généralité; se modelant sur la famille
dont il sortait, il a été patriarcal, il a été monarchi(|ue. Il est re-
marquable que l'idée d'unité politique a suitout été provoquée par
le besoin qu'avaient les hommes de se défendre et d'être justes. Si
les Hébreux veulent un roi, c'est pour qu'il les mène à la guerre et
leur rende la justice. Le 3Iède Dejocès est choisi par ses égaux
pour être leur juge; il se fait leur roi, s'entoure de soldats, bâtit
Ecbatane, s'enferme dans son palais qu'environnent des forte-
resses (I).
Le travail de la raison moderne est de dégager l'état des tradi-
tions historiques pour l'élever graduellement à la vérité philoso-
phique. L'étal doit être la forme progressive et pure de la civilisa-
tion; c'est le îiioi social.
(i) Hérodote, Clio,98.
!^a; KKVIK DKS DKIIX MOMUCS.
IV.
Di'sorniais pour nous lo droit social osi possihio, et nous sommes
anivos à cette notion niélhoditiueuicnt. Désormais nous pouvons
in(li(iuer eonnnent nous concevons l'évolution complète du droit,
et man|uer ses divisions londamentales.
Le droit social et public est le cenlie fjénéraieur, l'expression la
plus haute des rapports de la sociabilité, cpiaiid celte sociabiliu-
s'est développée cl limitée dans la forme harmoni<|ue d'un état
constitué.
Du centre il est méthodicpie d'aller à la circonférence qui est
tracée par les rappoits extérieurs des sociétés entre elles, rapports
qui constituent le di'oit des gens ou international.
Le centre et la circonférence connus, il est nécessaire de définir
les rapports entre l'ordre politique proprement dit et l'ordre reli-
gieux, de prendre parti sur leurs différences ou leur identité;
c'est le droit religieux, ou canonique, suivant l'expression du
moyen-âge.
C'est alors qu'il est légitime de considérer les rapports de la vie
civile, ses transactions, la famille, la propriété; c'est le droit civil
qui dépendra naturellement du droit social. Les transactions qu'a-
mènent l'industrie et le commerce trouveront leur place auprès du
droit civil, qui ainsi aura pour terme paiallèle le droil commercial.
Les idées morales d'une société se refléchissent tout entières
dans son droit pénal; elle ne peut punir sans juger, elle ne peut
juger sans un système complet qui règle sa conscience : aussi le
droit pénal venant dans l'ordre que nous lui avons assigné repro-
duit et résume tous les principes de la sociabilité.
La législation ainsi constituée doit soutenir des rapports déter-
minés avec une science qui étudie et cherche à satisfaire les besoins
physiques de l'homme, et qu'on appelle ordinairement économie
poliiiquc. La science économique est la base positive de la science
sociale, puisqu'elle a pour objets les conditions matérielles de la vie
même. Il importe de définir nettement les rapports de la législation
et de l'économie politique, de la vie morale et de la vie phvsique :
DES LÉGISLATIONS COMPARÉES. 2(>7
«•"(\st seulement alors que pounoul eue enlièremenl résolus les
problèmes de la population et de la propriété.
A l'autre extrémité de la chaîne des id(;cs humaines est la science
delà vie spirituelle des peuples, ([u'on appelle ordinaii'ement la
science de Dieu, la thêulogic. L'homme conçoit Dieu d'un seul
coup et le comprend pro.orcssiveinent. Ces projjrès tlu''olo{}ifjues
doivent être appréciés et réjjulièrement exprimés par la lé/jislalion ;
et les rapports vrais et philosophiques de la législation et de la
théologie seront le corollaire de la double histoire des religions et
des législations.
Alors, avec la connaissance de l'homme même, physique et mo-
ral, avec l'évolution complète du droit dans l'histoire, avec la défi-
nition des rapports soutenus par la législation, avec l'économie
politique et la théologie, il sei-a possible de jeter les bases d'un
système social. Ainsi nous disons ;
Connaissance de l'honmie dans sa constitution physique et
morale.
Droit social ou public.
Droit des gens ou international.
Droit religieux ou canoni((ue.
Droit civil. — Droit commercial.
Droit pénal.
Rapports de la législation avec l'économie polili(iue.
Rapports de la législation avec la théologie.
Système social (1).
(i) Il serait à désirer que l'enseignement du droit en France fût renouvelé dans
les principes mêmes de sa méthode. Ici une réforme fondamentale serait nécessaire.
Le système d'enseignement conçu par la législation impériale est Irop vicieux pour
qu'on puisse attendre de quelques amendcmeiLS partiels des résultats satisfaisans.
Cet état de choses nous a rendu plus impérieux que jamais le devoir d'élever notre
enseignement à sa plus haute généralité, afin que les grandes lignes de la science
fussent au moins tracées, et pussent servir d'indication aux jeunes talens qu'une
vocation sérieuse convierait à l'élude de la législation. La haute instruction doit
provoquer tous les progrès, et ne faire obstacle à aucune ambition de l'inlelli-
gence.
'^'^ RKVl'K DES nr.UX MONDES,
V.
Le droii [)ul)lic propiomont dii fui inauf^iiré dans la science par
Grotius. Son iraiu* hc lu paix cl de la guerre est un vaste assenibla(fc
de toutes les notions du droit sur toutes les niatières, droit public,
droit des {{ens, droit civil, droit pénal, droit canoni(|ue : rien n'est
distin{]ué, tout est confusément réuni. Hugues de Groot écrivit le
premier sur ces matières; il mit la main sur tout; son œuvre fut
grande, utile, et rendit possibles tous les développemens ultérieurs.
Le devoir des successeurs immédiats de Grotius était de distinguer
ce qu'il avait nécessairement mêlé; Puffendorf au contraire em-
brouilla plus (juc jamais les choses; esprit indigeste, faux, étroit,
brut. Wolf noya le droit dans les généralités vagues et les maximes
arbitraires. Kant fut profond, clair et nouveau; il partit de la sub-
jectivité abstraite, et n'arriva au droit public qu'après avoir tra-
versé le droit réel et le dioit personnel. Il est remarquable que
Hegel a le même point de départ et le même aboutissement : sa
philosophie du droit, plus favorable à l'histoire par son réalisme,
diffère peu du droit naturel de Kant dans la méthode et les résul-
tats purement spéculatifs.
Pascal a dit : « La justice et la vérité sont deux pointes si subtiles,
que nos instrumens sont trop émoussés pour y toucher exactement.
S'ils y arrivent, ils en écachent la pointe, et appuient tout autour,
plus sur le faux que sur le vrai. » Cela est vrai, lorsqu'on s'attache
exclusivement à l'étude de la notion abstraite. L'abstraction est
une opération utile de l'esprit, à la condition de n'être qu'une mé-
thode passagère; mais si l'abstraction dure toujours, et ne se perd
pas dans les objets concrets et vivans, l'esprit, par ses efforts,
n'aboutit plus qu'à des résultats faux ou stériles.
Les dangers de l'engouement pour l'abstraction seront évités
par l'étude de l'homme, mais de l'homme complet, corps et ame,
le tempérament comme le caractère, les nerfs et le sang comme les
idées et le génie. Cette étude de l'homme naturel et concret com-
mence à prévaloir de nos jours sur les tourmentes inutiles de l'ab-
.straction tournovani sur elle-même.
DKS LÉGISLATIONS COMi'AllÉES. ^60
L'histoire nous nionlro l'homme en action , et sa compréhension
vivace nous [)réservc aussi des subtilités et du scepticisme de la
spéculation uni((uement abstraite. Dans l'histoire nous ne trouvons
jamais l'homme abstrait, mais l'homme société, et dans la vie de
l'humanité homme et société sont même chose.
il suit que l'association est l'Iunnanité même dans sa l'orme es-
sentielle : il suit encore que les droits et les intérêts de l'associa-
tion humaine sont supérieurs à tout , à toutes les formes relatives,
éphémères , dont la valeur est empruntée à la forme essentielle et
constante de l'association même. Donc avant l'examen de toute insti-
tution politique, il faut chercher les conditions véritables de l'as-
sociation.
L'association humaine veut une règle, une action , des rapports
justes entre ses membres, le développement progressif de ses gé-
nérations : en d'autres termes l'association repose sur ces quatre
points cardinaux , le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif , la jus-
lice, l'éducation.
L'association établie, on peut entrer dans l'examen des formes
historiques : les quatre formes |)rincipales que nous livre l'histoire
sont la théocratie, la monarchie, l'aristocratie, la démocratie.
C'est que l'humanité a été successivement préoccupée de quatre
idées principales (pii chacune ont, à une époque déterminée, do-
miné les autres et les ont contraintes à touiiier autour d'elle en
satellites obéissantes : l'humanité a cherché tour à toui' à repré-
senter dans ses institutions Dieu, l'unité politiciue, la supériorité
morale, le peuple.
Théocratie. . . Dieu.
Monarchie. . . Unité polili(|ue.
Aristocratie . . Supcrrorité morah;.
Démocratie. . . Peuple.
L'histoire connue, on [«ut chercher a déterminer les piincij)es
constitutifs de la sociabilité humaine , non pas seulement d'après
les leçons du passé, mais encore avec la connaissance de l'homme,
la conscience du siècle , et le pressentiment de l'avenir : on peut
chercher comment la société sera pénétrée par la pensée même ,
tome III. — SUI'PLÉMENT. 18
'J7(l RKVIUC DKS m I \ MdM.ls.
cl (|il('llf.s Miiil les coïKlilioiis du <;()ii\ci'U<'lil('iil des :iH;iiit's Im-
inaiiics par l"iiit(lli{;<'rico , {jouvoriicniciil (|iic nous (|ii:ilili(iuiis
{KU un mot nouveau, iioorralic [\).
VI.
La société est un fait piiniiiif , au-dessus de toutes les expliea-
lions ailjilraiies; elle est. I/homnie est social non parce qu'il est
convenu avec lui-mènic et les antres de l'être; mais naiurellcmcnl
social , il a fait certaines conventions avec ses semblables. Les an-
ciens avaient un sentiment profond de !a sociabilité; nous n'avons
trouvé nulle part mieux exprimé que paiCicéron le caractère so-
ciable et la destinée sociale de l'Iiomnie. Et J'ullius n'est pas ici un
écrivain isolé, mais le traducteur inimorld de toutes les traditions
anii(jues. « Les abeilles , dit-il , ne s'assemblent pas dans le dessein
de faire du miel; mais portées par la natuie à s'assembler, elles
forment leurs rayons : de même les hommes , unis plus encore par
la nature, mettent en commun leurs actions et leurs pensées. » Al-
que ut apum examina non fnigcndurum favoriim causa confjrcijanlnr,
sed qnum congregabilia nalura sinl , fingunt favos; sic liomines, ac
mullo eliam macjis, nalura cumjregaii , adlûbenl agcndi cogilandi-
que solertiam. Et encore : lYec verum est , qnod dicilur à quihus-
dani , propier nccessilatem vilœ , qnod ea , quœ nalura desiderarel ,
coiisequi sine alùs , alque efficere non possemus , idcirco islam esse
cum liovunibus communiiaiem et sociclalem.... Il n'est pas vrai,
comme quel(jues-uns le prétendent, que la société liumaine ne doive
son existence qu'à la nécessité , et à l'impossibilité où nous aurions
été de nous procurer, sans le secours d'autrui , ce que demande la
nature : Non , continue Cicéron , quand même tout ce dont l'homme
a besoin lui serait fourni comme par la puissance magique d'une
baguette divine , il n'abandonnerait pas les affaires et les hommes
pour se livrer à la spéculation abstraite ; non , mais il fuirait la soli-
tude, chercherait un compagnon d'étude, il voudrait tantôt ensei-
gner, tantôt apprendre, tantôt écouter, tantôt parler : Non est
« (i) Ce mot n'est produit ici que comme une forme d'abréviation.
DES LÉGISLATIONS COMl'AKKIvS. 'àli
lia, namel soliludiuein fiicjcrcl , cl socium slndii (itiœrercl; lum do-
cere, tum discere vellel, tinn aud'irc, lum dicere. Tant il ost viai
que tout devoir social est préférable à la science solitaire ! Evfjo
omne ofjichnn , qnod ad conjnnclïoncm liomininn el ad socielatcm
tucndam valet , antcponendiini est illi officio , qnod cognilionc et,
scicntia continelur (1).
La société est la vie même de l'homme; c'est seulement quand
riiomme est société, qu'il peut satisfaire ses plus nobles instincts
el ses plus hautes idées , la relijjion , la science , l'art , et les aven-
tures d'une navigation qui civilise le monde.
Le droit public élargi par l'idée du dioit social repose sur les
points fondamentaux qui constituent l'associaiion même, le pou-
voir législatif, le pouvoir exécutif, la justice et l'éducation,
La religion identifiée avec la science est le coinmencement histo-
rique de ces quatre faces de la sociabilité; la science d'accoid
avec la religion en est le dénouement nécessaire.
L'associaiion ainsi reconnue, qu'est-ce que le gouvernement?
pas autre chose que la forme extérieure du corps social , qui sort
du fond , comme la forme d'une plante sort de son germe. Celte
forme dépend principalement des lois constitutives de la nature
humaine , de l'intelligence et de la volonté de l'homme; elle dépend
aussi des influences extérieures de la nature physicpie ; elle dépend
encore du tc^mps où elle se développe. La nature de l'homme , les
qualités de l'espace {cliinal), et les degrés du temps {clironologie),
sont donc les causes efficientes des changemens des formes sociales ;
mais la nature humaine est la cause supéi-ieure.
Les sociétés ont commencé par l'initiative de l'intelligence et de
la volonté ; ces deux puissances de l'homme ont rencontré dans leur
action des conditions extérieures de climat qui les ont favorisées,
contrariées , ralenties ou précipitées ; la réaction de la nature a ré-
pondu à l'action de l'homme qui a répli({ué à son tour par toutes
les ressources de l'art et de l'industrie : de telle façon que l'homme
met toujours la nature entre l'initiative et le triomphe ultérieur de
son génie.
Les sociétés ne restent pas slalionnaires , le temps coule el leurs
{i) De Offcils, lih. I, §.44.
■18.
-T'J IIKVIIE lll.s ItKlX M()M»r.S.
idées se dcvelopiM m ; il se- fait iiiic tinnsl'oi'iiiatiun IciiK- <|iii ain. ne
aijjoiMiiii |M-0{;rrs loiifj-lemps cai lie, coinmc un {;i'aiii dépose- dans
la terre pointe et linit par s'clancer sous la rorinc d'une ti{je sv<'lle
et délicate.
Les sociétés humaines ont donc le droit de se dévelopjKM" n de
(•lian{;er leurs formes extérieures, c'csl-à-dirc leurs {}ouvernemens.
Il serait aussi impie irinierdire les développemens projjressifs aux
sori('l('S , que l'éducation à l'individu.
Puisque les soci('tés sont douées de la force d'af;ir cl de s(> dc've-
lopper dans toutes les (jrnndes directions de la nature humaine,
elles en ont le droit. Ici la puissance contient le droit.
Mais le chan(jemenl de forme doit être non pas arbitiaire , njais
nécessaire, c'esl-à-dirc être la manifestation indispensable d'un re-
nouvellemeni complet du fond. Une société ne saurait avoir un
(gouvernement nouveau , que lorsqu'elle est renouvelée elle-même.
Nous pouvons maintenant apprécier celte philosophie politique
qui donne aux gouvcrnemens des droits contre la société; cette
doctrine stipule des droits pour tous les pouvoirs de fait qu'elle
rencontre, et des concessions pour les gouvernés; suivant elle,
on doit s'accepter , se tolérer, se supporter : c'est traduire en apho-
rismes politiques les accidens de la féodalité où le pouvoir était
morcelé entre les grands et les petits seigneurs, où les communes
avaient leurs privilèges, où les Chartres et les droits variaient de
province à province, de ville à ville. Sortez donc de ces notions
('troites, et de ces mauvaises habitudes de concevoir les rapports
de la société et des gouvernemens : élevez-vous un peu à ce droit
humain que Dieu tient immobile et éternel au haut des cicux, et que
le peuple rend mobile et progressif par son travail sur la terre.
VII.
La théocratie s'est assise sur l'Egypte comme un sphinx mysté-
rieux, et Dieu s'est emparé de cette terre avec une insatiable do-
mination. Tout y est divin : les émanations célestes l'abreuvent de
toutes parts, et la nature n'a pas un phénomène qui puisse se re-
fuser à la divinité. Tout cela n'est qu'un voile de l'éternelle unité;
DES LÉr.lSL.VTIO.>iS COMPARÉES. 275
«nais cette unité ne peut encore se montrer aux lioninies : elle les
Coudroicrait par son apparition , et sa manifestation la plus élevée
sera le dualisme.
Trois époques distin{juent l'égyptianismc : l'époque divine , l'é-
poque sacerdotale , l'époque politique.
Les dieux ont réjjné d'abord : ïsis et Osiris, couple divin , éta-
blissent l'empire d'une nature bienfaisante et cultivée. Mais des
obstacles ne tardèrent pas à se produire, et Typhon , piincipe du
mal , lutta contre Osiris. Ces obstacles de la nature un peu apla-
nis, les déchircmens de la société commencèrent. Busiris immola
Hercule, Busiris, nom qu'il était défendu de nommer ( lUaiida-
tus ) (I), époque obscure et cruelle des commencemens d'une th(;o~
(Tatie (pii veut s'enfermer chez elle, sacriiie les étrangers, garde
les côtes de la mer, et verse du sang pour féconder ses racines.
Cependant des jours plus doux commencèrent à luire, et voici
venir Hermès , le trois fois grand lleruiès , dieu des idées et de la
civilisation, dieu de l'écriture et de la pensée, de l'intelligence et
de la société gouvernée par elle, de l'humanité mise sous l'œil de
la raison divine.
Api-ès les hommes-dieux, vinrent les prètres-rois. Menés fonda
Thèbes, inaugurant, par ces magnificences de pierre et d'aiiain ,
l'époque sacerdotale. On dit (ju'après lui régnèrent trois cent
vingt-neuf rois dont on ne sait pas les noms, serviteurs inconnus
de la théocratie, prêtres obscurs et couronnés , esclaves déifiés pré-
sentés à l'adoration des peuples. Les prêtres régnent , car ils font
les rois : ils les choisissent parmi eux ou parmi les guerriers; mais
le gueriier choisi devient prêtre sur-le-champ, car, s'il n'était pas
prêtre, comment pourrait-il être roi? La vie de ces rois n'était pas
commode, et ils ne disposaient pas de leur temps à leur conve-
nance et à leur guise; l'heure de leurs audiences était maïquee;
ils écoutaient tous les jours la lecture des livres sacrés; certains
momens étaient destinés au bain, à leurs relations avec la leine;
ils ne pouvai(nit se nouriii' que de la chaii- du veau et du canard , cl
le vin leur ("lait sévèrement mesun'. Le roi n'était jamais seul; il
(i) Vo\c/. Virgile et Maciobc.
ti7t i;i.\ii; itiiN iii.i \ .Mo.M)r,s.
n'avait (l'anlri' icliijfc (|ii(' les |»i"i)i(|ii('s du j,;iii( tiiairc ti rcx.ili;!-
tioii «lu t'analismc sac» rdoial.
On se lasso < le loiil, iiu'iiic de r('(;iKT sciviicmciil, cl les luis
s't'Uîaiieipèrenl. Alors coimncnra Tépoquc polili(iuo avec la l'oiida-
lioii do Meiupliis. LN-Ieelion sacerdotale dispaïut, < i les {;uei'rieis
devinrent héréditaires sur le trôno, Sésoslris fui l'hoinnie de celle
é'po(jue, coii(|uéranl dont llérodolo s'est complu à peindre; l'or-
gueil; qui passa en Europe, répandit le nom de rE{jypie par le
monde , outrageait les vaincus par l'insolence de son glaive et de
SCS inscriptions : c'est »Joi,ccrivait-il, (lui, avec ces puiascmtcséfjaulcs,
ut conquis ces pays; qui entreprit après ses conquêtes des travaux
immenses, sillonnant l'Egypte par des canaux, et faisant du sol un
nouveau partage à ses habitans. La théocratie entrait dans ses
jours de disgrâce; Chcops passe pour avoir fermé les temples , du
moins les prêtres l'ont dit à Hérodote. Enfin , après une invasion
éthiopienne et un gouvernement fédératif de douze chefs, la
royauté tomba entre les mains d'Amasis, homme du peuple, sol-
dat aventurier et habile, ayant peu de souci des traditions sacer-
dotales, nouant des relations avec la Grèce, aimant les étrangers,
prenant une femme chez les Cyrénéens, se partageant entre les
affaires et les festins ; disant qu'il faut détendre l'arc, et que la pré-
occupation continuelle d'une même pensée devient tôt ou lard
une cause de folie et de stupidité; aimable convive , diseur de bons
mots, et ne permettant pas à la royauté de lui infliger l'ennui sur le
trône. La voilà , cette théocratie antique , si péniblement fondée
par les sévices de Busiris, par Hermès, par Menés, qui montra
pendant tant de siècles ses prêtres couronnés à l'Egypte ; la voilà qui,
après avoir été oppiimée par le génie politique de Sésoslris et i)er-
séculée par Cheops, subit pour dernier outrage les railleries d'un
soldat aviné, et vient expirer au milieu dcsgaîtés de la table d'A-
masis, inter pocnla et scijphos !
Dans la terre d'Egypte , la loi était la religion même : elle régnait
sur les peuples comme un dogme sacré qu'écrivait la sagesse sacer-
dotale; le [)Ouvoii" exécutif était soumis à la loi comme le bras à la
tête; et, seulement au jour où les rois se révoltèrent contre la iheo-
cratie, le pouvoir exécutif a pu primer le législatif. La justice était
revêtue de toute la mijeslé de la religion : trente luctres choisis
DES LÉCISLATlOiNS COMPAHKLS. 27">
il'llt'Iiopolis, (Je Tlièbes et do Menipliis siô{;('aienl; ils clioisissnioiil
leur présideiU qui portait au cou une chaîne d'or à laiinclle (itait
suspendue une image de la Vérité. Les livres de la loi étaient ou-
verts. Le deuiandtHir ou l'accusateur présentait une plainte écrite;
le défendeur répondait par écrit qu'il n'avait pas fait ce dont on
l'accusait, ou qu'il avait bien fait, ou bien encore qu'il ne méritait
pas la sévéritc; de la peine demandée contre lui : l'accusateur répli-
(juait ; l'accusé se défendait encore : les juges délibéraient; enfin , le
chef de la justice touchait avec la figure de la Vérité le demandeur ou
le défendeur qui avait gagné sa cause. Point de discours et d'ora-
teurs : l'écriture vulgaire suffit aux plaideui-s; l'écriture sacrée est
réservée aux lois, et la sentence est i-endue syniboli(juement, sans
phrases et sans motifs. Comment la discuter? comment ne pas la
révérer à l'égal de la Vérité dont l'image était présente? La Jus-
tice suivait l'homme après sa mort. Quaiante juges s'assemblent
et vont s'asseoir en demi-cercle à l'extrémité d'un lac. Sur ce
lac est une barque conduite par un nocher qui s'appelle Caron cl
qui est destinée à porter le corps de l'Egyptien que la vie ter-
restre a quitté. Mais avant que la barque reçoive le cercueil, il
est loisible à tons d'accuser le mort. L'accusation est discutée; si
victorieuse, les juges refusent la sépulture; si confondue, la joie
est grande parmi les parens qui df'pouillenl leurs vétemens de deuil,
et entament avec transport l'oraison funèbre du glorieux défunt.
Les rois n'échappent pas à cette justice : ils sont soumis après leur
mort à l'accusation commune, et il est arrivé parfois que sur le
cri de l'indignation populaire, de royales dépouilles n'ont pas ('lé
descendues dans les tombeaux (juiles attendaient. C'est l'esprit de
la théocratie d'étendre sur toutes les tètes l'égalité de la loi. Ainsi
les Egyptiens ne connaissaient pas les différences aristocratiques du
sang, ou plutôt ils se disaient tous nobles; ils ne se trompaient pas;
tout homme est noble et doit (ix'we valoir ses titres de noblesse.
L'éducation se distribuait aux prêtres, aux guerriers, aux labou-
reurs, aux pasteurs et aux artisans; les prêtres étaient imbus de
la grande instruction , ils apprenaient la théologie, la médecine, la
morale, la géométrie, l'histoire, l'astronomie. Iléliopolis était, au
dire d'Hérodote, la métro[)ole de la science égyptienne. Les guer-
riers recevaient sur les mêmes choses des notions moins profondes;
(Ir plus, ils s'cxervaicnt nssidiuMncnl ;iii iiiiiiiiciuciit dos aiiiics,
lies (licvMux vl dos chars, ol leur dexiorild «'tail colôbrc parmi 1rs
(irocs. l/oducaiioii dos labourours, des paslours cl des artisans
otail spooialo; on les formait à leurs professions (|u'il leur oiail in-
terdit de jamais aliandonner. Les enfans désolasses |)(»|tulairos se
nounissaioul d'Iieibajjos et de loffumes {grossiers; ils maioliaioiil
nus jus(]irà qtiin/o ans, et jusqu'à oct à{;o leur entretien ne coulait
«juèro plus do vinj^jt diachmes.
Les caractères de la ihoocraiio <Y;ypiienno sont l'cMonduo, la
profondeur, le mystère et rimmobiiilo. L'omanation divine s'otond
sur cette terre et l'y pénètre on tous sens; l'Efiypte est peuplée
des représentations de Dieu, Bossuel se trompe (juand il dit (pren
Egypte tout était Dieu , excepté Dieu lui-même; non, mais il y
avait une foule de dieux, et au-dessus de tous ces dieux, un Dieu.
Dans les profondeurs mélancoliques de son imagination , l'Egypte
se représentait les âmes comme destinées à des migrations succes-
sives, et à un circuit de trois mille ans ; elle appelait les habitations
des vivans des hôtelleries, mais les sépulcres des morts étaient des
demeures éternelles; des traditions aussi vieilles que le nionde,
des symboles innombrables voilaient une philosophie dont les
lueurs ardentes éclairaient seulement quelques initiés. Le mystère
cachait majestueusement la vérité, exerçant sur les esprits la puis-
sance de ses terreurs et de ses charmes , et puis tout était im-
mobile; le temps semblait sur les bords du IVil renoncer à la
puissance de changer vite les hommes et les choses , et consentir
quelque peu à leur immobilité pour les mieux donner en exemple
au reste de la terre. Pyramide étendue et carrée dans sa base, in-
finie dans ses profondeurs, mystérieuse dans ses tombeaux, s'é-
lançant dans les cieux par une aiguille immobile , telle est l'Egypte
dans l'histoire, terre initiatrice et nourricière de l'humanité , terre
féconde en moissons et en idées, où le symbole enferme la pensée,
où le voile est jeté sur la nature, où le sphinx se tient à la porte
du temple.
L'unité de Dieu ne devait pas rester confinée dans Thèbes et
dans Memphis , et Moïse la tira d'Egypte avec la race d'Héber,
sublime voleur qui emportait aux Égyptiens non-seulement leurs
vases sacrés , mais leurs id(!es. La théocratie hébraïque repose sur
DES LÉGISLATIONS COMPARÉES. 277
un liomiiio et n';i jamais pu durer eliez le peuple que cet liomme
a l'ait. La loi s'incarne dans 3Ioïse , et le peuple est consiituti par
Moïse. Je développerai cet homme plus tard dans un espace plus
difjne de lui , et personne sans doute ne me reprochera de différer
un sujet qui donna long-temps à réfléchir à 3Iichel-An{je. Pour son
peuple, Moïse fut et Ht tout; il le tire d'Egypte, il lui apprend Dieu,
hii donne une loi , un culte, une justice, un gouvernement : il est
général, prophète, médecin, poète, puissant meneur d'hommes ;
il est patient, il est impétueux, il est doux, il est cruel, il est ré-
fléchi , il est inspiré; il est sans pareil au milieu de son peuple, il
le bénit avant d'expirer, enchantant Jehovah , et il meurt, l'homme
le plus vivant de l'humanité. La nation qu'il avait si péniblement
ralliée à l'unité divine fut toujours agitée par des changemens , ne
connut jamais le repos, et l'on peut dire que le peuple juif a tou-
jours été le Juif errant. Il n'a pas vécu pour lui dans l'histoire,
mais pour nous, pour nous transmettre, au prix de mille souf-
frances, l'unitc! de Dieu et la fraternité des hommes. Mon Dieu!
ce peuple a la tète dure, et il lui coûte de se déshabituer de Moloch ;
mais il sera durement ramené à Jehovah : il sera châtié; il aura
des rois; il se déchirera; il outragera par son schisme Jérusalem ,
à peine posée la dernière pierre du temple ; il sera envahi, exilé,
errant, avili; cependant Isaïe, Jérémie, Ezechiel et Daniel chante-
ront SOS malheurs, en célébrant le Seigneur; ils ne trahiront pas
l'idée persévérante et fixe de Jehovah ; ils en auront la monomanie
divine; ils assourdiront leur peuple de leurs sublimes prophéties,
et ce peuple, amené à Dieu par Moïse, fortifié par Samuel, que
David abreuva d'amour et de poésie, que Salomon enseigna par
l'architecture, à (jui ses prophètes crient Dieu nuit et jour, mettra
sur la croix un des siens, né dans Nazareth , pour avoir annoncé le
inèmeDieuqueMoïsc, mais plus saint encore, plus pur et plus tendre.
Le christianisme est l'idée pure, s'élevant à la passion; il hériiail
de l'Egypte et de la Judée les trois principes de l'unité de Dieu ,
de l'égalité fraternelle des hommes entr'eux, de l'immortalité de
l'ame; il leur donnait un dcneloppcment nouveau, et de i)his il
inspiiait aux hommes le désir de mouiir pour les défendre. Il est
curieux d'observer comment de cet idéalisme passionne'' soiiit une
théocratie nouvelle.
-~N r.i:vnc ni.s ini \ mumu-s.
Les inanii's des l>nib;nrs riaient iiHlt|Hiul;ml(S, iiprcs, diverses
«•nlr'elles, peu (l(»eiles à rmiiCormik' des lèjjles relijjieuses, el me-
n;ie;iiil tonjouis de deHjfurer le eliiisliaiiisin(> |).ir d"irn'{;nlières
l)rali(|iies. Les «)|»inii>iis n'etaieiil pas iiuiins diverjM-iiies ([iie les
iiKiMirs; el les elioses de la lui deveiiaienl i'oltjel des eoininemaires
les pliisdilïerens. Ce eonllilde iiueiirsel d'idt-es rendail neeessaiies
la eoneeplion cl rélnljlisscmenl d'une iiniU' morale; aussi, rien de
plus iialurel et de plus {|rand que lélevaiion successive de la pa-
pauté. Mms le problème était grave à résoudre : londer et mainte-
nir en Knrope une magistrature spirituelle qui se fit obéir dans les
choses divines des barbares et des docteurs, des clercs et des rois,
(]ui put ramener à la règle les licences de la féodalité et les écarts
de la théologie et procurer à l'unité une domination mystique,
voilà le thème h'gitime des prêtres qui se succédèrent au Vatican.
Mais tout s'altéra dans l'exécution ; de l'empire spirituel, on con-
clut à l'empire politique; cette théocratie, qui devait être si idéale
et si pure, fabriqua de fausses pièces pour devenir ))ropriétaire;
les |)assions débordèrent; le génie, l'audace, la licence, la luse,
l'ambition, la perfidie, se mêlèrent par d'étranges combinaisons ,
et de grandes comédies furent données au monde. La papauté ro-
maine fut une magnifique tentative vaincue à la fois par les obstacles
qu'elle rencontra, par l'indépendance des nationalités et des mœurs,
par la liberté des opinions et de resi)rit humain , par ses propres
erreurs , ses prétentions fausses , ses ambitions indignes et tem])o-
relles, par les rebellions intestines de ses propres enfans, par des
révoltes d'idées qui furent la gloire du génie moderne. Cette théo-
cratie eut d'ailleurs à compter avec une représentation démocra-
tique (jui la gênait , je veux parler des conciles. Là on débattit au
(piatrième siècle tout ce qui peut intéresser l'humanité. La foi el
la raison combattirent, parce qu'alors on vivait dans celte illusion
de les croire ennemies ; la foi l'emporta à une faible majorité. L'es-
prit grec aima les conciles; le génie romain les redouta; il les con-
voquait irrégulièrement, contestait leurs préi-ogatives , disputait
contre eux !a souveraineté; les papes semblaient prévoir que ces par-
lemens ou plutôt ces conventions du christianisme les déposeraient
un jour et les décapiteraient de la tiare. Quels sont donc les résul-
tats laissés par la iheocratie romaine'/ Sa législation canonique fut
DEîi LÉGISLATIONS COMl'AKÉKS. 27?)
peu piiissanlo; elle rqjla soulcmenl les lapporls civils et les inU'ièls
temporels du clerjjé, et encore avec le secours et le patronnjje
i\u di'uit romain dont elle imita servilement les formes; mais (;11(!
ne chanjjca ni les idées ni les mœurs de l'Europe , inférieure à l'ef-
ficacité de la philosophie moderne. L'éducation du clerf^é fut diri-
jrée par elle ; mais l'c'ducaiion des laïcs lui échappa , et la niilicc
des jésuites vint offrir trop tard son dévouement et sa médiocrité.
Qu'a donc fait la théocratie romaine? Elle a fait le prêtre, elle a
séparé le ministre de l'église des affections et des liens de la fa-
mille, et ne lui a plus permis (jnc la charité du {^eni'e humain; elle
l'a contraint de rester vierge pour qu'il soit plus ardent, célibataire
pour qu'il soit plus libre ; elle l'a fait l'homme du pape, de l'Eglise
et de Dieu , elle l'a marqué d'un signe indélébile et fatal qui le
rend au milieu de ses semblal)les solitaire et sacré.
Le génie de la théocratie est de mettre Dieu dans les choses hu-
maines : il est grand , il affecte les hauteurs de la spéculation et de
la pensée, et il exige de l'homme un pénible effort pour s'élever au
ciel. 11 a commencé f histoire du monde , il en a été l'enveloppe et
le sanctuaire et il a failli y étouffer la liberté ; mais la liberté plus
forte a contraint la th('0cratie de se rasseoir immobile sur son autel ;
elle est sortie du temple et s'est montrée aux hommes.
VIII.
La monarchie lepose sui" une idée moins générale que la théocra-
tie : imitation des foimes de la famille, elle eut quelque chose de
domestique même dans les plus grands empires ; son esprit l'ut
d'imprimer aux sociétés l'unité politique, de rendre le pouvoir
exécutif stable, perpétuel, et de lui tout attribuer. L'intérieur des
monarchies asiat!(|ues de l'antiquité nous est peu connu : nous y
distinguons nc-anmoins la confusion du pouvoir législatif, du pou-
voir exécutif, de la justice et de l'f^ducation (1) dans la mémo main.
Le despotisme y est absolu en principe et n'est éludé ([ue pai- l'iîu'-
(i) Voyez les conseils que Cicsus duiiiic à Cambyse pour aniollii les Lydiens;
il lui indique les moyens de changer leur cduca(ion.
■JSt) lilMI. DLS I»i;i A MiiNKKS.
\il;ilil(' lil)Orlt' (les iikimh's. QiiiukI les (ii«'cs se liirciil mis en i (tiii-
liiorcf avec l'Asie |);ir leurs triomphes , ils <riivii'enl siii- leurs eiilie-
inis; mais souvent ils leurs prt'-ièrent leui's opiniotis et leurs idi-es.
Ainsi llt'rodotc Fait discuter (Mane, Mé{ial)vse et Darius sur les
mt'ritt's de la démocratie, de rolijfareliie, et de la monarchie, alK'-
ranl cette l'ois la naïveté de son r('cit, pai- je ne suis (|iielles pré-
tentions de rhéteur et de sophiste cpii ne lui vont pas. Im (jièce
v;iin(|uil les invasions de l'Asie par ses r('pul)li(|ues ardentes,
promptes à la {|uorro connue à la liberté, lestes, ci venant s'olïrir
au con)l)ai et à la mort avec la jjaîlé d'un jeune homme : elle re-
porta sur l'Asie l'insolence de la conquête en se recueillant elle-
même dans les l'ormes de la phalange el de la monarchie macédo-
nienne à lacpu^lle Dieu avait pn'posé Alexandre. Home n'a pas uti
jour de fête sans un roi vaincu , et les monarques d'Asie s'estiment
heureux de faire leur cour à ses patriciens et à ses démocrates ,
juscju'au jour où Home elle-même, prenant, non pas un roi, mais
un empereur, devienne une monarchie «'Iranjje, sans proportions ,
sans formes, où la servitude et le mépris de la nature humaine dé-
passent les dimensions connues; monstre dans l'hisioirc.
Quand ks races modernes eurent commencé les sociétés nou-
velles, la forme monarchique sortit du liel". La royauté féodale d»'
la France ne larda pas de s'élever à quelque chose d'intelligent et
de systématique qui la fit grande entre les étals européens : elle
fut l'unité sociale dans l'action el dans la pensée ; elle fut îa source
et l'exercice de toute souveraineté : le roi elail la loi. Jamais le prin-
cipe du di^oii n'eut un représentant mieux obéi et plus révéré. La
vieille royaulé de France fut marquée d'un caractère mysti(|ue et
sacré; depuis Philippe-Auguste à Bovines juscju'à Louis XIV
avant llochstaedl, elle reposa sur la foi des peuples; maisun joui-
la société se trouvant plus intelligente que la monarchie, le droit
passa du roi au peiq)Ie.
Pendant que Louis XY préparait avec M"^ de Pompadour les
funérailles de sa dynastie, se réservant uniquement de n'y pas as-
sister , une monarchie s'élevait dans le nord , nouvelle , despotique ,
militaire, démocratique, accueillant Vohain^ après avoir suivi
Luther, recevant la vie, la gloire, et pour ainsi dire lanliquiié de
Frédéric, un de ces hommes siiiguhers el forts, que Dieu tient en
DES LÉGISLA110i\S COMl'AUÉLS, 281
réserve pour londer (Jcs em|)ires. La monarchie prussienne s'éleva
pour représenter en Europe le (jénie du proteslanlisme et du ra-
tionalisme germanique.
Napoléon à bout de sa destinée , une partie de l'Europe dans les
occupations de la paix se mit à l'école de la constitution anglaise.
Les monarchies constitutionnelles qui se sont élevées en France, en
Bavière , à Slultgnid , à Lisbonne , à Madrid , à Cassel , à Dresde , à
Carisruhe, à J)armstadf, àlLinovr*!, expriment un état intermédiaire
entre les établissemens irréguliers du moyen âge et les théories
générales (]ue médite et mûrit l'esprit moderne. Les intérêts posi-
tifs ont servi de premier fondement à cette transaction, et l'argent
a provoque l'association des peuples au pouvoir législatif et à la
gestion des affaires. Dans cette transaction, les aristocraties ont
gardé leurs prééminences ; les royautés, l'initiative de la puissance
dont elles ont octi'oyé et mesuré le partage. Les monai(,'hies et les
principautés constitutionnelles du xix" siècle sortent naturellement
du jeu des affaires européennes , et il est insensé de les maudire
comme une violation illégitime de l'antiquité : il ne serait pas plus
juste de les considéi'er comme un exemplaire parfait et deHnitif de
la sociabilité moderne : leur origine est dans les nKCurs barbares ,
dans les pratiques et les instincts du moyen âge, leur caractère est
un mélange du passé et du présent avec une intention de priorité
pour le passé ; leur loi est une gravitation à quelqu*; chose de plus
général et de plus philosophique.
TX.
Les hommes ont toujours estime juste et naturel de donner la
direction de leurs affaires à la supériorité morale : mais ils ont varié
dans l'appréciation des signes de cette supériorité.
La naissance, le sang et la race se sont d'abord concilié leur res-
pect et leur foi. Une race est un système vivant, une succession héré-
ditaire de qualités naturelles qui, par sa cohésion et sa continuité,
devait, dans les premiers âges des sociétés, s'attirer la puissance.
Les Germains demandèrent leurs rois à la noblesse du sang , reyea
ex Hohiitlaii'. I.a (im:c piiinitiv»' ikiiis montre le fjoiivcl'nciiiciil
liMcaiix rairsanticiuos; cndrèle les liaiils ciiiplois ira|»|»arliiin'iil
loiijj-tiiiips (|ii'aii\ plus vieilles lamilles; K's iJasilides rinciil piiis-
sanles à I",iyllii('e ; les IJaeeliiades à ('.oriiuhe: les Mvlelides à
SM-aeiise; les Aleiiades el les Seopadcs en Tliessalic.
.Mais les raees s'»'j»iiisent \i i, et plus elles sont anlitpies, plus elles
devieniienl incapables du siècle (pii assiste à leur déciH-piiiide. De
leuitole, les sociétés chan{;ent le sijjnc de la supérioriU; morale el
passent de la naissance aux intérêts positifs, aux prospérit(is du
présent, a larjjenl. C'est , suivant l'expression anticjue, la linio-
eraiie. Vous la trouvez puissante à Carthage : l'époque dcSolon,
celle de Servius Tullius à Uonic lui sont favorables. Enfin , il se
fait un jnelanjje de la naissance, de la fortune et d'une certaine va-
leui' personnelle qui constitue proprement l'aristocratie poliliijuc.
Le principe aristocraticjue a été le début léjfiiime des sociétés;
sa gloire est de les commencer, mais son tort est de vouloir les ar-
rêter. Le pairiciat jette les fondemens de Rome , puis il fait obstacle
à ses progrès; il lutte, il est vaincu : sa défaite est nécessaire à la
marche de l'Iiumanitc'.
La noblesse moderne, sortiedes mœurs germaniques, glorieuse
par la guerre, puissante par la terre, instaure les origines de la
moderne Europe ; mais dès que les généralités de resi)rit huinain
commencent à se produire, elle y devient hostile, incapable elle-
même de généralité : son ignorance porte aux idées une haine
incurable; elle pressent dans la science son héritière.
Partout où le principe aristocratique a régné seul , l'état qu'il a
gouverné a promptement péri , semblable à un homme qui mancpie
d'air et dont la vie ne peut trouver une issue. A l'embouchure de la
Brcnta, quelques nobles d'Aquilée s'étaient réfugiés dans un petit
groupe d'îles pour échapper aux barbares; c'était au v*" siècle, ils
commencèrent Venise : elle fut long-temps une modeste municipalité
sous le protectorat de Constautinople dont elle s'empara plus tard
dans la compagnie des Fran(,ais. Des le vii'^ siècle un doge gouverna
Venise; il était général et juge ; il pouvait associer son fils à son au-
(i) Quemadmodum urbium imperiorumque , ità gtntium uunc florere fortu-
nam, nunc senescere, nuiic inîerire. — Vei.leius Patercclus, lib. II, cap. ii.
DES LÉGISLATIONS COMPAllKKS. 285
îorilé el nionagor ainsi dans sa maison un pouvoir lien-dilairc. Mais
vers 1052 on ol)Ii.j;c'a le do{]e, désormais éleclif, à prendre l'avis d'un
conseil l'orme des plus illustres citoyens qu'il convoquait lui-même.
C'était le principe aristocratique qui commençait à prévaloir contre
l'unité ducale : le siècle suivant vit des innovations nouvelles , l'érec-
tion du grand conseil, composé de quatre cent quatrc-vinjjts citovens,
l)ris en nombre égal dans tous les quartiers de la ville el renommés
tous les ans : le peuple ne les élisait pas , mais douze électeurs ap-
peh's tribuns. Au commencement du xiii" siècle, le grand conseil
nonnna lui-même les électeurs qui devaient le renouveler; il approu-
vait aussi ou rejetait ses successeurs désignés. Alors le doge gou-
vernait avec six conseillers à robe rouge qui formaient la seigneurie
et le conseil des preyndi. I)('sormais l'aristocratie travaillait ouver-
tement à tout concentrer dans S(!S mains. Cependant le peuple s'a-
visa qu'il n'était pas libre; il se révolta : sa défoile riva sa servitude.
L'aristocratie victorieuse rendit le grand conseil héréditaire entre
les familles qui y avaient séance dès l'origine ; elle ouvrit le livre
d'or, condamnant à l'inhabileté politique tous les nobles qui n'y
seraient pas inscrits; enfin elle créa le conseil des Dix (î). L'autorité
du nouveau conseil était dictatoriale , il cassait les décisions du
sénat, traitait avec les puissances étrangères, enlevait à la (jnarnniie
criminelle les jugemens des affaires d'état, et de quelques grands
crimes. L'aristocratie estima que sa puissance n'était pas encore
assez formidable, elle imagina les incjuisiteurs d'état. Ces hommes
étaient trois: ils avaient partout des espions, on les appelait des
observateurs, dans la noblesse, les citadins, les populaires et les
ordres religieux : ils s'assemblaient le lendemain des élections des
magistrats par le grand conseil; ils examinaient la réputation
de cha<iue magistrat, sa fortune : ils faisaient tendre des pièges
ù ceux qu'ils estimaient suspects. Jamais d'exécution publi-
que. Le condamné était noyé de nuit dans le canal Orfano. Si
(juclquc noble parlant dans le grand conseil ou le sénat , abordait
(i) Le conseil des Dix était composé de dix-sept membres :
Les Dix proprement dits ;
Le doge;
Les six conseillers du doge.
-H'i iti vLii i)i;.s i)i;i:x momu.s.
iiii siijci rii';iii{;(r ;i la discussion , im lui <"»laii la parole ; s'il discuiail
raiitorili'ilii conseil dos Dix, on lo laissait parler; apirs la s(''ance, il
elailari'ele, jii{;e, misa nioil. Le iiohle nii'conlenl élail avetli deux
loisdèlreiduscirconspecl; s'il exlialaileui'ore son nuromeuleinenl,
on le noyail comme incoiiijiilile. Lu banni pour crime d'eial pcjuvail
obtenir sa {;racc, s'il d('noncail on s'il livrait un autre <riminel.
La délation est la viilti de Venise. Lra Paolo, consulté par le{;ou-
vernemenl de Saint-Marc, cuiiscillail de concentrer de |)lus en plus
laulorite dans le sénat cl suitoul dans le conseil des Dix; le {jrand
conseil sent le peuple , disait-il : il voulait encore (pi'on aflaiblil la
juridiction des quaranlies : les nobles ne devaient jamais être eon-
danmésà mort, suitout pulili<jnemenl. La prison peipéluelle valait
mieux , ou du moins la mort secrète. Qu'est-ce que la justice , si-
non ce qui est utile à l'état (1 )? Par une adrniralde justice de l'his-
toire, cette hideuse macliine fut broyée par un mouvement de la
révolution française, et le lion valéliidinaire de Saint-Marc (2) vint
expirer aux pieds du {général lionaparte. Que Venise soit chantée
par les romanciers et les poètes , qu'elle offre encore à l'étranger
les mystérieuses folies de son carnaval ; mais qu'elle n'espère pas
désarmer la sévérité du {jenre humain qui n'a rencontré nulle part
plus de corruption et de cruauté.
La vieille aristocratie recule en grondant devant l'esprit lunnain :
(i) La constitution de Venise était ainsi organisée :
Le grand conseil ,
Le sénat,
Le collège des sages. — Tingt -six personnes , doge et six conseillers:
les trois présidens des quaranties : les seize
sages.
La seigneurie.
Le doge.
Les trois quaranties, composée chacune de quarante juges :
Civile nouvelle,
Civile vieille,
Criminelle.
Conseil des Dix.
Inquisiteurs d'état,
(a) Expression du général Bonaparte.
r>r.s LKr.isi.vTioNs (;(mi>Aîii:F.s. 2S,')
npivs avoir oie on Aiijjictorrc plus liaMIo qu'ailleurs, cWo \ mo-
<lite peul-ètre aujourd'hui des résislaiices insensées. En h'rance,
Robespierre et Napoléon se sont mal conduits envers elle; l'un a
voulu l'exterminer, l'autre s'est efforcé de la flatter : double erreur.
N'ayons pour le passé ni proscriptions ni bassesses. Le siècle n'esl-il
pas assez fort pour attirer tout à lui par une attraction naturelle?
Qu'il n'attribue plus la supérioriK' politique et morale à l'antiquité
de la race, mais au mérite du présent, au talent, à la vertu, au
«énie; et il éprouvera qu'un jour tous les enfans de la France
l'estimeront d'assez bonne maison pour le servir avec dévoùmenl.
. ■•..:. I,. • X.
Où conmience réellement l'intérêt de l'histoire? Avec le com-
mencement de l'homme même et de la société. T>a so!idaril(; de la
sociabilité humaine ne comporte pas les morcellemens arbitraires
des destinées du penrc humain ; et cet h(;rita{je est vraiment indi-
visible. Kien de plus pauvre et de plus stérile que de scinder l'his-
toire en déclarant que seulement à telle époque, à une ère donnée,
ont commencé pour le genre humain la orandeur et la vérité. Les
idées sont contemporaines du monde même, et constituent tant
par le synchronisme de leur existence que par la succession de
leur développement la trame indestructible de riuiinanité.
11 est remanjuable que les {grands mouveniens de l'histoire se
produisent sur des points différens presque à la même époque :
pendant que Moïse cherche la Palestine , Cécrops tend vers l'Atti-
que , Deucalion s'établit sur le Parnasse, Cadmus arrive de Phénicie
à ïhèbes, Danaùs aborde à Argos et Dardanus est sur l'IIelles-
pont (1); migrations aventureuses eth(=roï(|ues préparant des na-
tions illustres ( t sédentaires.
.'■■■' .' :'. ■ ' '■' -; 'I •'• -
(i) Voyez Cuvier, Discours sur les révolutions de la surface du globe. Il y a
dans cet admirable morceau, en ce qui touche l'histoire, uq singulier mélange
de jusiossc et de timidité d'esprit. // ny a nulle raison , dit Cuvier, pour ne pas
attribuer la rédaction de la Genèse à Moise lui-même. Nous en demandons par-
don à ce grand lionniie, mais il y a pour cela d'excellentes raisons que noiii
lJoullt'^oll^ un jour.
roMK m. 19
Ainsi sCli'\;iil iciilrinciM ;i la mc dans une lalt(Hi('iisc nlisciiiad^
I cite liivcc <jiii (levait iirillci' si vifc cl (|iii ticvail lircr les idc-cs dr
leur enveloppe , eoinine des lleiirs de leur calice pour en nionlrer à
[ liiiinanile [('panouissenienl ladicux et conij^let. Klle aura tout
cette Grcce; elle vous défraiera de tous les senlimens, de loiites
les idées cl «le toutes les fantaisies. Ainicz-voiis mieux la raison
pratique (pie la sp(rnlative? l^Ile vous offre des lioinines jjraves
s'ociupaiii (le la sociei»', <pi'ell«> appelle sajfcs parce (pi'ils sont
sensés et utiles, Bias, P('riandre, Solon et ('N'oliule. Si lesahstrac-
lions et les idées de riniellij;encc vous émeuvent , suivez l'\ tliafjore,
Parmenide , Ana\a{;oras , Platon et Aristote ; j)rosierne/-vous
devant Sociale, ce martyre de la raison (pii pouvait dire au monde,
comme le Prométlu'e d'Kscliyle, ce Christ révolte du poly-
diiisme :
È(7opà; [X (o; âV.oix-a 7:aG/(o. (1)
Tu vois quellr injuste passion on me fait souffrir.
La religion recèle toutes les profondeurs de la tradition et de la
pensée sons l'apparence de ses pompes si riantes et si ouvertes.
L'éloquence n'est pas indifjne d'('ri{jcr sa tribune pivs des flots do
la mer. La poésie ravit aux modernes par Simonide la prioritt; de
la tristesse et de la nKîlancoIie; elle fait les premiers chants de
l'épopée de l'humanité; elle élève l'ode à une hauteur (jui depuis
est demeurée inaccessible ; elle ouvre le théâtre comme une école
de la vie dont les maîtres ont à peine trouvé quel(|ues rivaux de-
puis deux mille ans. L'histoire ordonne à Thucydide d'égaler par
sa gravité la gravité des choses humaines. CallinuKiue, Myron , les
Polyclète et Phidias élèvent des temples qui abritent convenable-
ment les dieux, et des statues qui divinisent les hommes. Quels
sont donc ces Grecs? Quel est ce peuple de Dieu? Quelle est celte
terre privih'giée? Cette terre promise? Pourquoi là plus qu'ailleurs
tant de génie , de bonheur et de beauté?
C'est là, c'est là que je voudinis iiioiinr. (2)
(i) Dernier vers du Prométliée.
(2) Béranger.
DES LÉGISLATIONS CUM1>ARÉES. 287
L'Allique, baignée do cliMix eùlés par la mer et liée au Péloponèse
par l'isllime de Corinlhe, offrait à l'activité liiiiiiaine un théâtre à
la fois ouvert et resserré qui , pas tropdislant de l'Asie , éeliappait
à l'esprit fanatique des sociétés {jrecques du nord. Trois épo-
ques marquent son anti(|ue histoire» l'époque pélasjiique, l'épo-
que eécropienne , et répo(|ue ionienne. L'('poquc pélas^rique fut
occupée par des délujjes et des mi{frations que nous ne j)Ouvons
que soupçonner. La tradition raconte (jue Gécrops vint de Sais
apportant aux Athéniens les principes de la sociabilité, le respect
des dieux, le respect des morts, la monojjamie et la justice. Il en-
sei{|na Jupiter, c'était l'unité; Neptune, c'était la mer; jMinerve,
c'était la pensée. Erechthée, qui vint après Gécroi^s, fut, suivant une
tradition , l'inventeur de l'apricullure. Ainsi les honmies avaient à
la même époque du pain et des lois : époque où l'Atliquc se dé-
brouillait elle-même avec le secours de (juclques inspirations égyp-
tiennes, où sa vie indijjène recevait une impulsion exotique; voilà
pounjuoi Cécrops passait pour avoir une double nature ^t<p'jv;:;
c'étaient l'Egypte et la Grèce, l'Orient et l'Europe commençant
cette union (|ue nous poursuivons aujourd'hui. Thésée est le titu-
laire de l'époque ionienne, temps d'émancipation et de liberté,
où l'Attique commence à se distinguer hostilement du Péloponèse.
A l'époque de Gécrops les habitans de l'Attique étaient partagés
en prêtres, nobles, artisans et laboureurs; à l'époque de Thésée,
les prêtres ont disparu : c'est le temps pour les Athéniens d<!
l'unité politique et nationale (1). ;. , ■ ; ;
Dès lors, les institutions cherchent à s'aj)proprier au développe-
mont de la société même; après Dracon , (pii ne trouva pas de
génie dans la cruauté, vint un homme aimable et intelligent, fai-
sant fort bien les lois et les vers, esprit heureux et étendu, d'une
modération naturelle et d'une grandeui' facile. Solon détruisit
l'empire de l'aristocratie de race, et sans fonder une démocratie
pure, il établit une sorte de régime tempéré que Glisthène fit pen-
cher du côté du peuple.
Après Solon et Glisthène, la démocratie athénienne constituée
a trois représentans : Thémistocle, Périclès et Alcibiade. Thémis-
(i) Voyez lliucydide, livre F''. ^ '
19.
'Jî^S
ur.vuK Di s un \ miim»i>.
loclc coiiciil tic proniici' rciii|Mr<' «le l.i mer :i Allii-ncs, il lui
«IcviiKi SOI) <;ciii(> iiKil'iliiiic , il h ('i)iilr:iij;iiil (raiiaiKlMiincr ses niu-
l'iiillcs pour- se pi-ouuMicr sur les (lois, il l:i l'cpiii du sein (1<'S mers
cl hi icrxiil ;i (le nouvcauv i'cm|);irls. (|ui s'clcvcreiil en «h-pit ilc
l,;icc«U'im)ii(' , (loiiuanl deux lois l:i vloirc ci l:i \ic à sa clicrc cl
in/;i'atc pairie. Pcriclrs conrui dr ne rien coinpicrii' cl de luul con-
server, de ii'duire Sparle an second ranj; pai' riiourcuso sa{jesse
d'uni' jjiiiire perscvt'rante , ei de nicllre la .'floire ac(|uise sons la
tiii<He (l'une niodiTalion cpii ne se dt'nienlii'ail pas. Aleihiade ne
conflit lien ; il eonrait à la gloire cominc à un divcrlissoinent, sans
plan et sans icHexion , le pins aimable et le plus ("tourdi des ado-
lescens, jouissant avec insolence des faveurs de la nature et du
peuple, idolâtré des Atliéniens , condamné par eux, voulant s'en
venger, les aimant toujours, réduit pai- leur folie à ne pouvoir les
sauver après les avoii" poussés dans une entreprise folle, succom-
bant avec courage sous la Hèclie perfide du Perse; il traversa la
celebrilé sans trouver la vraie gloire, trop léger pour être assez
grand.
A Athènes l'influence arislocraiiquc étaii exercée par l'aréopage,
(jui étendait une censure morale sur l'éducation, la religion elles
mœurs; l'influence tiniocrali(jue par le sénat, composé de cinq cents
membres élus tous les ans, qui administiait et gouvernait; l'influence
démocratique, par l'assemblée du peuple, qui se réunissait quatre
fois en trenie-six jours, examinait la conduite des généraux et des
magistrats, adoptait les lois proposées par ses hommes d'étal et
ses orateurs.
Faut-il s'élonner si la démocratie athénienne fit des fautes et
dura peu? Pour la première fois, la liberté se montrait; elle put
talonner et s'égarer; c'était un essai : et l'esprit humain se déborda
lui-même dans l'ardeur de son activité. La philosophie produisit
les sophistes, l'éloquence accoucha des rhéteurs, la démocratie
eut ses démagogues : tristes cnfanlemens : mais il n'a été donné
ni aux rhéteurs, ni aux sophistes, ni aux démagogues de déconsi-
dérer et de perdre l'éloquence, la philosophie et la liberté.
L'Italie n'eut pas assez dans l'histoire d'être le théâtre de I\Ia-
rius et de Sylla , elle se mêla puissamment aux premiers mouve-
inens de la d( mocratie moderne. Dans le moyen âge, proprement
. /
ï)i;S LÉGISLATIONS COMI'AUÉES. 281)
dit, la \i(.' irpublicainc dos villes de Loinbardie et de Toscane lient
à la fois de l'état uiodeine et de quelques réniiniseenees de l'anli-
<|uité. L'idée représentative est absente de leurs constitutions;
Milan , Pise, Gènes ont des consuls et des sénats. Rome, vers le mi-
lieu du Mv*" siècle, vit apparaître, au milieu de son forum, encom-
bré de ruines sacrées, l'image de la vieille répidjli<pie. Le fils d'un
cabaratier et d'une blanchisseuse qu'écliauffa la lecture de Tite-
Live, fit passci- dans l'ame du peuple la flamme qui le dévorait;
il fonda ce qu'il appelait le bon élal, gouverna Home sous le nom
de trib>:n, et fut clianl(; par Pétrarque. Mais Colas Hienzi était
une ame vulgaire qu'avaient embrasée par hasard de nobles ardeurs:
tourmenté par une vanité ridicule, il se fil créer par les nobles
chevalier; sans courage et sans cœur, il se laissa chasser de Kome
j)ar les Colonne et les Ursin; il erra en Italie, en Allemagne, en
Bohème; prisonnier du pape à Avignon, il ne reçut pas la mort
de l'adroit Innocent VI , mais le titre de sénateur; que manquait-il
à ce démocrate? Il était déjà chevalier : il mourut sous le mépris et
le poignard du peuple.
La constitution de Florence était fondée sur le conmierce et l'in-
dustrie (1); elle fut au 15'' siècle le triomphe de la démocratie : les
(i) Les rommerçans étaient divisés en compagnies, ou arls. Il y eut d'abord
douze arts : sept grands arts et cinq inférieurs. Mais ceux-ci vinrent successive-
ment au nombre de quatorze. Les sept grands arts étaient ;
Les gens de loi et notaires ,
Les négocians en tissus étrangers ,
Les banquiers ou changeurs ,
Les drapiers,
Les médecins et pharmaciens,
Les marchands de sjierie,
Les fourreurs.
Les cinq inférieurs étaient :
Les marchands de Iule,
Les bouchers,
Les serruriers,
Les cordonniers ,
Les maçons.
(Europe au moyen àgc , Hall.ini, lomc III.)
"J^.M i;i \i I m s m ( \ »iuM)t;s.
iKthli's ('l;ii('iil (>lili'|cs de s'iiicoi'poiTr «Iniis les arls j)i)iii- .n (|iici'if
rii;il>il('t(' i)(tlili(|ii('. l.r s'ùhU) suivant \\l s'élever à l'Iorence mie
nouvelle nrislocraiie liinucr.itiiiui' dont rinsolence précipita le peu-
ple dans le (l('sir d inio dictaluic, ei les Medieis liiicnl poiissi's au
pouvoir- al)soUi par le flot i\o la inuliiinde. I/ospiit liuniain [)i(»liia
dune puissance noltlenienl oxercc'c et poursuivit sos pro{|i-ès sur
les ruines du moyen àjje. Quel est ce Irihun «pii s'emporte , et qui,
contemporain de Macliiavel, se croit encoi-e au teu)|)s <le Dante?
C'est un moine, car les moines sont d'exceilens tribuns, c'est un
relij|i(>ux de l'ordre de saint l)omini(pie (jui prèclie dans les ('{jlises
de rioicnce la crainte de Dieu , l'amour de la liberté et l't'jjalité
des droits : Alexandre Vf, dijjne pontife, s'irrite de ces cris de
reforme ; les Florentins défendent leur Savonarola. Mais un moine
franciscain fut piqué de l'éclat jeté par le prédicateur sur l'ordre
de saint Dominique, et pour convaincre le dominicain de la fausseté
de ses doctrines , il lui proposa d'entrer tous les deux dans un
bùchei' ardent. Cette proposition plut sinjfulièrement au peuple
de Florence curieux de voir comment Savonai-ola se tirerait de cette
affaire. Un disciple fervent releva le défi pour son maître et promit
d'entrer dans un bûcher, à un jour convenu; il s'y présenta en
effet, l'eucharistie à la main, opposant Dieu à la mort. Lesfi-ancis-
cains crièrent au sacrilè/je; on disputa tout le jour; vers le soir,
par une faveur singulière du ciel, il tomba une (épouvantable
averse quidispei'sa tout le monde, et renvoya chez eux les Floren-
tins méconlens et trempés. Cependant Savonarola abandonne du
peuple fut brûlé quehjue temps après.
Le temps a fait un pas, le moyen â^^c n'existe plus que dans la
mémoire des honmies, tout s'agrandit, les idées et les empires;
et la hberté, venant à la suite de la philosophie, passe les mers pour
s'étendre sur de vastes territoires. Le gouvernement représentatif
n'est plus unicjuement anglais, il se fait américain, il ne se con-
tente plus de modifier une monarchie; il veut constituer une répu-
blique. Il n'a trouvé à détruire ni royauté, ni noblesse féodale, ni
vieille église; il ne rencontre d'autre difficulté que l'immensité du
théâtre sur lequel il doit se déployer; et il fonde laborieusement
une unité idéale au milieu de vingt-tiuaii-c étals qu'il déclare mo-
i-alemcnl unis. On a beaucoup admiré l'unité de la théocratie ita-
DLS l.É<iISLAT10NS COMPARÉES. 291
lieiinc au sein do rKiirope; si l'uniu; anK-ricainc persiste, celle
durée luérileia plus de{;loire. IVoiis ne saurions pailei- perlineni-
nienl de rAnieri(iiie; elle esl irop loin; seulemenl il paraîl que
l'arisiocralie de i'arjjent l'oppresse, et qu'il y a lulle entre les am-
bitions corruptrices d'une richesse immodérée, et la Herié labo-
rieuse de la démocratie; il paraît encore que la démociaiic a poui-
elle la supériorité du talent et des services rendus au pays : Jackson
est venu troubler runilormiié du caractère américain |)ar des pas-
sions obslinees, biillanles et i'oites; l'Amérique li'ouvera <lans
ses a(>iiaiions les oiiyinalités et les grandeurs <iui lui n)an(|uenl
encore.
La démocratie moderne, anglaise, américaine ou irançaise se
fonde sur rintclli{]en<;e et le travail : elle n'est pas connue la démo-
cratie anti(jue une minorité pesant par l'esclavage et la force sui-
tes hommes qui n'étaient pas citoyens; elle a pour loi l'éjialilé;
elle est universelle connue la |)ensée, infinie comme la mer, invin-
<ible connue l'avenir; elle est l'iunnanité mènnî, dans ce que
Ihumanilé a de plus vivant, de jilus pur e< de plus sacré.
XI.
Pujscpie nous avons pris soin de ne non» en{;aj;ci' dans 1 histoire
f|ue nmnis de cei'tains principes diri{;eans (jui pouvaient nous y
.;;uidcr, l'esprit de la même méthode nous conseille de nous re-
cueillir après la course de nos explorations historiques, pour
rechercher (juelles peuvent être au siècle où nous sommes les no-
tions les plus exactes touchant la sociabilité humaine qui demande
a rinlelli{;ence la règle de sa conduite cl d(^ sa destinée. Nous avons
pour abréger appelé noocratie ce gouvernement de riiitelligence.
Qu'on se rassure, nous ne ferons ici ni constitution ni catéchisme;
nous cherchons seulement (juclques-unes des conditions les plus
nécessaires de la vie sociale.
Le droit a sa manifestation la plus vivante dans la soci('lé nièine;
il a sa source dans rinlelli{;(;nce de rhoinme; nous m; saurions ad-
meilie nncdisiinciion réelle '-nlre Ic'lroji social, et Icdroil nalnicl;
ifiU' tliNlimlioii |>ful ctit' clrvff par une îihslraclioii |)assa{|('rc;
niais-si tm iii t;iil iiix' l'iililc , rlk* csl fausse cl limcsleà la reclMTclir
(iii Mai.
La loi (lu droit social est le luuuvcnieiit. lV)!ir<|uoi cclia|>|>crai(-il
à la loi universelle de ce <|ui vit et do ce «|ui est? (^ette iiolioii bien
comprise est le conuiieiiccmenl d'une n(»uvel!(! tli('oric du di'oii.
I,e droit Initnaiii, social ou naturel, alunite' et la uiol>ilit<î t\r
l'hunianiK'. L'inlelli^jence humaine élève des njethodes(ju'elle aban-
donne plus lard; elle embrasse des Cormes d'idées qu'elle rejette
ensuite; les méthodes et les l\)rmes d'idées meurent; rinlelligencc
humaine ne meurt pas. De même les droits, ces formes historiques
(lu (Iroil humain, meurent, mais le droit ne meurt pas. Quand
meurent-ils ces droits? quand l'intellijfence les abandonne; (juand
l'idée vivante ne les halùte plus. Les dieux sont sortis , et les hommes
n'ont plus de raison pour obéir.
Les révolutions ne sont pas autie chose que des proclamations
bruyantes de la mort de certains droits : les révolutions ne dis|)a-
raiti ont (juc devant des institutions exprimant la mobilité naturelle
du droit humain.
Les lois sortent des mœurs et des idées. La société doit comme
l'honmie se connaître elle-même: elle a besoin d'institutions qui
l'instruisent de ses mœurs ; dans les empires modernes nous nous
ignorons les uns les autres; nous vivons dans la méconnaissance
réciproque de nous-mêmes : pourquoi donc ne pas organiser la con-
science du pays?
Les idées ne sauraient être trop élaborées avant d'arriver à la
direction des sociétés : pourquoi n'auraicnt-elles pas une représen-
tation , une tribune où elles seraient débattues avant de devenir
des lois : je ne parle pas de ces académies stériles qui échappent à
la critique par le silence, et pour qui le mouvement, la lumière et
la vie sont des nouveautés coupables. 11 faut que la nation assiste
par la publicité aux débats de l'intelligence , à ces conciles de la
pensée; elle sera à la fois leur disciple et leur juge ; de cette façon
serait organis('(! la philosophie du pays.
Alors les mœurs connues et les idées elaboiées, la loi est pos-
sible: plus sa préparation aura été lente, plus sa facture pourra
être simple et une : il faut la frapper d'un seul coup, comme une
DES Lli(;iSLATK».>S COMI'AKLhS. "2,1)7)
tiH'daille inimorlelle. La lui n'ccliappe pas aux condilioiis des autres
produeiioiis du {jcnie humain ; elle a besoin d'unité. Le législateur
doit être un, non pas double; intellifjent, et représenter surtout
la valeur morale. La féodalité et le moyen âge nous ont laissé
nombre de préjugés parmi lesquels il faut compter l'habitude de
piendre la propriété foncière pour le signe unique de l'habileté
législative. m ■ . . . i. ,.
Le législateur doit n'avoir que des égaux , et n'apercevoir au-
dessus de lui que la loi qu'il a faite.
Les lois doivent être puissantes, mais mobiles: elles ne doivent
pas trouver les raisons du respect qu'elles inspirent dans un en-
têtement d'éternité, mais dans leur mobilité perfectible. Un peu-
ple ne peut pas plus renoncer à perfectionner sa constitution,
(ju'un homme à améliorer sa conduite.
Pour considérer le pouvoir exécutif, on peut se placer dans l'his-
toire et dans la philosophie. lIistori([iiement, le pouvoir exécutif
dans les états européens est le résultat d'habitudes invétérées que
le temps seul peut affaiblir et corriger, et (|u'une attaque dii'ecte
irriterait plutôt en les fortifiant. D'ailleurs dans l'évolution naturelle
des progrès, d'autres réformes ont sur celte difficulté une priorité
légitime. Philosophiquement, le pouvoir exécutif n'est autre chose
(jue la volonté humaine soumise à l'intelligence, le bras à la tète;
il suit qu'il doit être élu , dépendant en principe , indépendant dans
la sphère de l'action, fort, obéi, intelligent, glorieux, respon-
sable, temporaire. La société doit honorer son chef; elle doit
aussi le placer dans des conditions faciles de moralité; elle ne doit
ni le corrompre , ni le fatiguer outre mesure. Napoléon lui-même
a passé la dernière moitié de sa vie à s'égarer et à tomber. Laissez
lentrer dans l'obscurité l'honnne qui a servi son pays, n'a-t-il pas
droit de se recueillir avant la mort dans la dignité du repos?
Oii donc est la souveraineté? dans la raison de la société même,
dans l'esprit du peu|)le. Une nation, comme un artiste, dispose de
ses idées et n'en icpond qu'à Dieu; elle confie sa destinée à son
intelligence, et elle sent qu'il n'y a qu'un droit parce qu'il n'y a
(ju'une vérité. > ,
La justice a connuencé par la leligion et doit se perfectionner
• mjourd'hui par la science. L'es[)ritde l'homme a Inujours cherché
'-Î!M HEVll. 111.S Itr.l \ MONIlLS.
;i (loiiiici' mil' ruriiic roncisc cl chiirc ;iii\ |ir('sri'i|i(inii.s de l;i jmn-
lict'. I,(' l)t'("ilo{;il(', le lV>llinl('ll(|ii(', siiiloiil (hilis li' DciiIcKimniir,
les doii/.(> tailles, l:i ('iiiii|)il:ili()ii de .Idstiiiicti , les ((uics iiuidcnics,
les tl'avniix df l'icdriic , de (];itliciiiir , de Na|i(tl((iii, de Hacoii,
de Itciilliain, iiiaiiilcstiiU cri clïorl coiiliiui de riiiiiiiaiiiu-.
I.a sociclr (|iii a dos codes ])eiil clirri-lici' plus racilcincni la
liiMine adiniiiislialiiiii de la jusliee. Pour a|)|ili(|iier la l(ii,eouiuie
pour la (aire, loules les pinraiilions piralaliles doiveiilèlre piises ;
ainsi rindeslriiclilile distiiicliou du lait el du droit doit j^réceder la
(li'eision ini-me du di'oit; le bon sens discei'uo le l'ail; la seieiKu;
applicpie le droit. Le jujje doit èlie un, responsable, souverain.
Un senai de juriseonsullcs, dont nous avons en I" lance une imajfo
<pii s'alïaiblit, examinera d'olKcc loules les décisions rendues; il
appréciera aussi les consé(|uences sociales des lois appli(|uées el
transuietlra des avis au leffislaieur.
La société consciencieuse de sa supériorité morale sera toujours
calme et charitable; elle ne menacera jamais un de ses citoyens de
sa vcnjjeancc; ellene sus|)endra la liberté d'un homme que durant le
temps strictement nécessaire pour constater son innocence ou sa
laule, préservant la justice de la coniajjion des ii-ritaiions impures.
Le châtiment ne sera dans ses mains (|u'une forme de correction;
il sera temporaire, La relijjion cliiétienne a suitoul consolé le cou-
j)able par la pensée de l'inmiorialité : iJùjUsc abhorre ic sany, mais
elle laisse le chaujp libre à la justice tempor(;lle; la philosophie
moderne s'est occupée de la destinée terrestre de l'honnue (h'cliu et
condamné; elle a contesté la légitimité des peines irréj)arables;
elle a inventé des systèmes pénitentiaires pour coiriger les délin-
(juans et les coupables; elle a conçu (|uc la justice sociale tievait
être un mode de l'éducation.
La langue allemande a, pour désigner l'éducation, un mot d'une
force particulière, dïe erzieliûruj : c'est la mise en dehors d(! la
force humaine. La force humaine est centrale el spirituelle; elle
veut être provoquée à se produire; l'éducation consiste dans celte
provocation intelligente el volontaire; elle esl le triomphe et le dé-
veloppement de l'idée même, de la nature vivante; elle aijolit les
influences et les supériorités d'antiquité et de race; par elle l'homme
ne relève que de lui-même, il sClève: rcfliicaiion est uneéh'vaiioii.
DES LÉGISLATIONS COMl'AUÉES. i2{)o
La famillo donne les pi'emiers soins à l'enfant qui à cùul de son
berecau Uouve sa mère, an{je {jardien mis par Dieu aux portes de
la vie. Ne erai{;nez rien pour cet lioniine (jui naît; il n'y a ni dif-
formité, ni malheur qui pourront décourajjcr sa mère; pour triom-
pher de toutes les dis{;races de la nature et de tous les coups de la
destin('e, Dieu, dans ses conseils, a trouvé la maternité. •''-"^^^''
' La société doit l'éducation aux enfans qui lui viennent : seule elle
peut transmettre aux jjénéraiions un système de vérités sociales et
morales qui puissent les sustenter et les nourrir; les individus et
les familles ont une instruction trop inéjjale et peuvent fausser ces
vérités : l'état doit posséder une science publique qu'il distribue
par un mouvement continu de diffusion , et qu'il renouvelle par un
mouvement de conception. Les méthodes d'enseignement et d'in-
vention doivent être soumises à une révision périodique.
L'art ne restera pas en dehors de l'éducation sociale; il s'unira
à la science poui- agrandir les idées, pour élever les passions en
les puiiliant. Il aura des statues à montrer aux ambitions <|ui ne
dorment pas; il abreuvera d'harmonie la religion, le courage et
l'amour; il continuera l'épopée de l'humanité; il arrachera au
dianie des profondeurs inconnues, et il ira briser le char du poète
lyrique conti'e les marches du trône de Dieu. ' : : ^ •
L'instruction, cette initiation de l'homme et des sociétés, doit
être vigoureuse et inspiratrice (|uand elle s'adresse aux jeunes gens,
ces conscrits de l'hunianité. Pour le peuple, cette substance du
genre humain, elle doit être claire et nourrissante. - , .
Elle ne doit pas s'abaisser, en s'adressant aux femmes, surtout
aujourd'hui, où se déclai-ent parmi elles de vives agitations. Dans
l'enfance du christianisme les femmes étaient aussi fort remuées :
saint Paul, quand il écrit aux Corinthiens, aux Epliésiens, aux Co-
lossiens, à son disciple Tite, n'oublie jamais de recommandei' aux
femmes de garder le silence dans les églises; donc elles parlaient;
d'être soumises à leurs maris, donc elles n'étaient pas obéissantes.
Evidemment il y avait chez les femmes un mouvement insurrection-
nel. Aujourd'hui l'insurrection est plus sensible encore : mais nous
donnerons aux insurgées un conseil contraire à celui de saint Paul ;
nous ne leur dirons pas de se taire, mais de pailer, de parler
beaucoup, éloqucmmeni. <>ii ne peut mieux s'émanciper que par
!iMi |;|,\ i I, Uls m l \ MdMil s.
!<• j;<iiir, jiiii- le (Icvoiioinciil .iii\ i(l(;«;s, |i;ir ces tl;m.s \ii loiiciiv
«|ui m- viMis laisscnl |kis en anirrc thiiis l;i inairlic du {{ciiic liu-
iiKiiii.
Dirii nous rcjjardc ;iu sein de rinlini, (|iii est ;i la fois son vrlc;-
luint tl son anir, iniini, dont nous avons le senlininii , raniontcl
le di'sir. 1/linnianili' a conrii i)icu d'un seul roii|) coninu; uniui;
«Ile l'a snciossivcnicnt adore- dans les diflvri'nlcs rcpi'csciilalions de
la \ic. Par l'cniaurilion elle a peuplé les cieux el la terre des iniajfes
de la Divinité; |)ar rapotlieose elle a fait l'Iioninie dieu; par l'incar-
iiaiion elle a l'ail Dieu homme.
Nous conecvons Dieu dans le temps. Dieu, immobile dans l'Éler-
niie, nous voit arriver à lui par le mouvement : il assiste à toutes
les trailuelions <jue nous taisons de lui, à toutes les relifjions que
Ion meta ses pieils. Il est toujours le même; c'est son essence;
nous changeons toujours, c'est notre vertu. lîossuct a crié : Sortez
du temps, aspirez- à l'Éternité. Il fallait dire : Marclic^ dans le temps,
vous comprendrez- mieux l'Elernilé.
Nous avons toujours, depuis l'orifjinc des sociétés, chan{jé, en
les agrandissant, nos représentations de Dieu. Le christianisme
en est la preuve; il a été préparé par ran(i(|uilé si savante dans la
théologie : mouvement moral, pur et enthousiaste élan de dévoue-
ment, de tristesse et de mélancolie, il s'est assimilé les choses hu-
maines, et il a dit qu'il les constituait; successeur de l'antiquité,
il s'est souvent irrité contre elle; continué par la philosophie mo-
dcine, pourquoi donc s'est-il quelquefois fâché contre la i)hiloso-
l)hie?Mais malgré ces préoccupations un peu iniques, malgré la
décadence pontificale et catholique, malgré l'immobilité de sa lettre,
le christianisme est debout au milieu des justes respects du monde.
Cependant l'élaboration humaine se poursuit, et trois principes
qui grandissent incessamment demanderont un jour à passer dans
la religion de l'humanité : la science, le droit, le bonheur. L'hu-
milité d'esprit sera remplacée dans les devoirs religieux par le dé-
sir de connaître, la soumission aveugle aux puissances par l'idée
réfléchie du droit, le désir du bonheur terrestre se joindra à l'at-
tente de l'inmioilalité dans les cieux. L'humanité veut étie entrete-
nue dans le seiilimenl de sa force; elle a le tiroit et le devoir de
s'elevei' loujoiirs, pnisqu'(.'lle doit airivei' a Dieu.
])i:s i,î;(.isi,.vii().Ns coMi'Aïu-'.ns. '^M
Qnv Dieu soii (loiic pi'csciil dans les iiislitiiiions sociales. ()ii pciil
(lire que Dieu , dans les sociétés , est tout ensemble ancien et nou-
veau , puisqu'une p'artie des hommes ne peut le distin^juer et le
sentir qu'à travers des symboles qui ont duré long-temps, tandis
que d'autres, plus ardens et plus clairvoyans, le cherchent dans des
voies nouvelles. Pourquoi des institutions vraiment religieuses ne
satisferaient-elles pas un jour cette soif de l'avenir et de l'inlini,
ce mysticisme invincible et secret qui nous pousse vers l'inconnu?
De cette façon, disparaîtraient les luttes entre la religion et la phi-
losophie, et les peuples pourraient comprendre que la l'évélation
et l'idéalisme ne font qu'un. Au moins ne nous refusons pas de
nous élever par la pensée à une époque future du monde, où l'hu-
manité, devant à ses travaux une vision j)lus claire de la véi'ité,
honoi'cra dans un même panthéon les giandes époques de sa vie et
de sa destinée , les hommes (pii successivement lui auront révélé à
elle-même ses id('es et sa loi, oii elle saluera \v. christianisme comme
un point lumineux de sa religion , oîi resplendira la croix de Jésus-
Christ, sainte et pure, au milieu des symboles qui lui auront suc-
(;édé. Qui est plus religieux de celui qui limite Dieu ou de celui qui
croit à son inépuisable immensité?
Qu'on nous laisse remplir nos âmes du sentiment de l'infini pour
y puiseï' la force de porter le poids de notre siècle; et afin d'<'tro
positifs avec efficacité, ne nous abstenons pas trop de l'idéal. Siè-
cle de l'infini, siècle de grandeur et de faiblesse, d'audace et d'in-
décision, curieux du passé, aspirant à l'avenii-, pusillanime dans
le présent, égoïste et dévoué, ambitieux de toutes les jouissances
et de tous les droits, comment te supporter et te servir sans le culte
de la science et des idées , sans la force de te marquer ta place
dans la vie de l'humanité? Seulement ainsi , nous garderons notre
foi, car des illusions, nous n'en avons plus; il faudrait des crc'du-
lités bien vigoureuses pour en conserver encore, des illusions, à la
face de certaines choses et de certains hommes. Mais la foi ne
meurt pas; elle a d'inextinguibles ardeurs, et poursuit sans relâche
la réforme sociale par la puissance et la médiation des idées.
LKRMINir.lv.
ni: i;\nsoi.UTiSME
FI
DE LA LIBERTÉ
IDIÎAILDIilIîiairifJ»
l)eiix doctrines, tleux systèmes se disputent iiujourd'hui l'cmpir-c
du monde, la doctrine de la liberté et la doctrine de l'absolutisme;
le système qui donne à la société le droit pour fondement, et celui
qui la livre à la force brutale. Les destinées futures de l'humanité
dépendront du triomphe de l'un ou de l'autre. Si la victoire reste
à la force brutale , courbés vers la terre comme les animaux , mor-
nes, muets, haletans, les hommes, hûtéspar le fouet du maître,
s'en iront mouillant de leur sueur et de leurs larmes les rudes sil-
lons qu'il leur faudra creuser, sans autre espérance que d'enfouir
sous la dernière glèbe le sanrjlant fardeau de leur misère. Si, au
contraire. !e dntit l'emporte, le }>eni'e humain marchera dans ses
DK I.' ABSOLUTISME ET DE I. A I.IIJEUTÉ. iiî)!)
voies, la uHe liaule, lo fronl serein, l\tûl fixé sur l'avenir, sanc-
tuaire radieux oii la Providence a déposé les biens promis à ses el-
l'ortspersévérans. La lutte en{}a(jéc entre ces deux systèmes devient
chaque jour plus vive. D'un coté, sont les peuples épuisés de souf-
france et de patience, ardcns de désir et d'espoir, émus jus(ju'au
fond des entrailles par l'instinct lon(f-tenips endormi de tout ce qui
fait la dijjnité et la grandeur de l'homme, puissans de leur foi en
la justice, de leur amour pour la liberté, qui, bien comprise, est
l'ordre véiitable, de leur volonté ferme de la conquérir; de l'autre,
sont les pouvoirs absolus avec leurs soldats et leurs agens de toute
sorte, les ressources publiques, l'or, le crédit, et les innombrables
avantages d'une organisation dont les élémens se tiennent, s'en-
chaînent, s'appuient les uns les autres, tandis qu'en dehors d'elle
et par elle tout est isolé, comprimé, n'a de mouvement qu'entre
les sabres de deux gendarmes, de parole qu'entre les oreilles de
deux espions.
Rien, au premier coup d'œil, ne semble plus in('gal que les
forces respectives de ces camps opposés. Mais il faut obseï--
vcr, d'une part, que plus les armées sont nombreuses, plus elles
sortent immédiatement du peuple et ont de pensées, de vœux, d(;
sympathies communes avec lui; peuple enfin elles-mêmes, en très
grande partie, et, quoi qu'on essaie de leur persuader, n'ayant en
définitive d'autres intérêts que les siens, il est impossible qu'elles
soient long-temps encore un instiumcnt passif entre les mains de
ses oppresseurs; tandis que, dune autre part, les excessives dé-
penses qu'exige l'entretien de ces armées, amenant tôt ou tard la
l)an(jueroute universelle qui menace chaque jour de plus près tous
les états européens, le moment viendra où ces énormes masses
d'hommes, rassembh'es dans le but d'étayer la tyrannie, devront
nécessairement être dissoutes, faute de pouvoir les n)aintenir sur
I)ied. L'expérience d'ailleurs prouve que, dans la lutte entre deux
forces, l'une matérielle, l'autre morale, celle-ci à la longue triomphe
toujours; or, la force morale est tout entière i\u côté des peuples.
Il suffit, pour s'en convaincre, de considérer en eux-mêmes le sys-
tème de liberté que les peuples défendent, et le système d'absolu-
tisme que les souverains ont entrepris de faire prévaloir à leur
profit. • ; ' ' ' ' '• • ■ '•
TaKJ ju.Nii. i)i;,s i>i I \ \i(]Mii;s.
Lo premier, <|iii ;i sa racine dans les plus saintes cl les pins iin-
preseriptlMes lois de la nalnre iuiinaincs repn'seiilerait l'ordre par-
lait, si! (lait possiMc de \v ri'aliser pleinement sur la icrrc .Mais
si eetlo perl'eetion est maintenant interditeà l'honune, à cause de la
maladie interne qui le travaille, elle n'en demeure pas moins le terme
nn(|uel il doit tendre, le but vers le(|nel il est de son devoirdc; se
diri.;|erineessnnmient. Caril en estdes peuples eoinnuMles individus:
ni les uns ni les autres ne seiont jamais eonjplèiemenl (U-livrés
durant la vie pn'sente des inlirmilcLs (pti en sont insépai-ables à un
certain point; mais les uns et les autres peuvent et doivent avancer
perpc'tneliement dans la .jjuc'rison, qui commence ici cl s'achève
ailleurs. IVoii il suit que la société, progressive par sa nature, im-
plique de continuels chanffcmens, des révolutions successives. On
s'effraie de ce mot de révolution, et l'on a raison de s'en effrayer,
si l'on entend par là les désordres que produisent, au sein d'une
nation où fermentent des idées et des espérances nouvelles, les in-
térêts et les passions vivement exaltés. Mais les révolutions qui
marquent un pas fait dans la vraie civilisation , et ouvrent ainsi une
ère plus heureuse, les révolutions nées du développement de la
notion du droit dans les intelligences, ont certes, en résultat, un
tout autre caractère, et doivent être, fpichjues souffrances qui les
accompajjnenl, non pas redoutées, mais l)énies connue des bien-
faits de la Providence et des preuves éclatantes de l'action qu'elle
exerce sur les destinées générales de l'humanité. Elles sont, pour
ainsi parler. Dieu présent à nos yeux dans le monde: car évidem-
ment ces transformations qui changent, en l'élevant, l'état du
genre humain , ces soudaines brises qui le poussent, quoique à tra-
vers bien des écueils, vers de plus fortunés rivages, renferment
quelque chose de divin. La plus profonde révolution que, sous tous
les rapports, il ait en effet subie, fut, sans aucune comparaison,
l'établissement du christianisme, et celle qui , depuis cinquante ans,
s'opère en Europe, n'en est que la continuation. Qui ne voit pas
cela est totalement incapable de rien voir, et plus inca[)able de rien
comprendre aux événemens contemporains. Dix-huit siècles de
labeur social ont à peine suffi pour les préparer. Car de quoi s'a-
git-il? de modifier- les formes du pouvoir, de réformer quelques
abus, d'introduire flans les lois quelques améliorations gén('rale-
i»i; i.ADsoLL risjiK Kl Dr: i a i.ihkrtk. 301
mciU ju{}L'C'i> nécessaires? J\on certes, ce n'esi pas là ce qui n(jiio
les peuples et les émeut si puissaninient. Il s'agit pour eux de sub-
stituer, dans les bases même de la société, un principe à un
outre principe, l'e^jalile de nature à l'inégalité de race, la
liberté de tous à la domination native et absolue de quelques-uns.
Et cela , qu'est-ce autre chose que le cliiistianisrne s'é))andant au
dehors de la société purement religieuse, et animant de sa vie
puissante le mondé politique, apr'és avoir perfectionné, au-delà de
toute mesure jadis espérable, le monde intellectuel et moral?
Il posa pour pr-incipe l'ondamental de sa doctrine, sous le point
de vue oii nous la considéi'ons en ce moment, l'égalité des hommes
devant Dieu , ou l'égalité de droit de tous les membres de la famille
humaine. Et à ce sujet nous remarquerons que cette importante
doctrine n'a de valeur histor'i(|ue et philosophique qu'en admettant
l'unité de race, sans quoi évidemment une race pour-raitètre natu-
r-ellemenl supérieure aux auti'cs, ainsi qu'Ar-istote l'a soutenu
parmi les anciens. La doctr-ine chr-élienne, selon laquelle, confoi--
mément aux antiques tr\idilions, le genre humain provient d'une
seule lige, est donc sans contestation la plus favor-able à l'humanité,
et doit être gardée soigneusement comme la base même de toute
justice récipr-oquement égale et de toute société équitable. A cet
égard la science, qui s'est quelquefois tr-op livt^ée à la hardiesse de
ses conjectures physiologiques, a de gr^ands devoirs à r-emplir.
Le principe de l'égalité des hommes devant Dieu devait néces-
sairement en enfanter un autre qui n'en est que le développement
ou plutôt l'application, savoir: l'égalité des hommes entr-e eux,
ou l'égalité sociale; car s'il existait, sous ce r-appor-t, une inégalité
essentielle et i-adicale l'elative au droit, cette inégalité les rendr-ait
primitivement inc'gaux devant Dieu. L'égalité r-eligieuse tend doi:c
a produire, comme sa conséquence et son complément, l'égalité
politique et civile. Or, l'égalitci politique et civile a pour- forme la
liberté; car elle exclut or-iginaircmeni tout pouvoir de l'homme sur
l'homme, et oblige dès-lor-s à concevoir la société tempoix-lle, la
cité, sous l'idée d'association libi-e, dont le but est de garantir les
droits de chacun de ses membr-es, c'est-à-dire encore sa liberté,
son indépendance native.
Ces di-oits gai^anlis par l'association sont de (]eu\ or'drrs : 1" les
roMi: irr. — sLPPLr..MH:Nr. '■>{)
.■(l'J ni:M;L dis i>ii\ momu s.
(Iruils s|>irilii('ls de i;i coiisciriK'O el de l:i pensée, lcs(|iicls iic rel(V
vont (]uo (le Oicii , considère' soit coninir nntonr do la l(»i morale
(|iii nni( ciidc en\ Ions les elie> intellijjens, el à la(|nelle Ions sont
obliges iTolieir lilnciiienl, soit comme sonrce primitive de loiile
vertu, de toute raison; ;2" les droits secondaires de l'ordre, pour
ainsi parler, niateriel, relatifs an corps ou à l'orjfanisnie, «'l qui se
rt'dniseni, dans leur essence, an di"oil d(î conservation de la vie,
c'esl-à-dire de l'orf^anisme même el des choses extérieures ni-ces-
saires à la conservation de l'organisme. Ces choses cxicrieures
consiiinenl ce qu'on appelle pi'opriele.
Il siiii de là que l'objel diiecl de la société véritable, étant la jja-
rantie du droit, est par la même de (j.irantir à tous et à chacun de
ses membres, dans l'oidre extérieur, la liberté de conscience et de
pensée, et, secondairement, la liberté de vivre et d'agir, ou la li-
berté de la personne et des propriétés.
La liberté de conscience et de pensée, simultanément unie à la
reconnaissance d'une loi spirituelle morale, qui seule rend l'homme
sociable, piécède l'association libre ou l'institution de la cité, et
en est l'indispensable condition. Celte loi dès-lors, non plus que la
libert(' qui y correspond, la libert*' civile de conscience et de pen-
sée, ne peut en aucune manière dépendre du pacte social, ni de-
venir l'objet des délibérations préalables, explicites ou implicites,
qu'il suppose; et par conséquent la loi politique et civile, ne pou-
vant statuer sur ce droit primitif, qu'elle ne saurait ni créer ni dé-
truire, et qu'elle défend seulement contre les attaques qui ten-
draient de fait à l'altérer, le respecte comme au-dessus d'elle,
interdit el punit comme anti-sociaux certains actes qui y sont con-
traires, mais ne l'établit point par ses |)rescriptions.
La liberté personnelle , ou le droit de vivre et d'agir libiement,
implique l'absence de toute volonté, de tout pouvoir (jui imposerait
des bornes arbitraires à cette liberté même, c'est-à-dire implique
la coopération de chaque membre de la société à la loi qui régit la
société.
L'élément naturel de la société relative à l'oiganisme humain ou
de la cité n'est pas l'individu , mais la famille, parce que l'élément
de la société doit se perpétuer comme la société ; parce que l'indi-
vidu meurt et que in famille est immortelle.
l.a liiinillc se compose du père qui en est le principe génêraieui-,
de la femme (|ui est le moyen de la (lénéraiion, et de l' enfant qui
en est le terme. Ces trois ensembles constituent l'Iiommc or{;ani(|ue
complet, l'homme i'epio(luit,perpélU(', l'Iiommc (|ui ne meurt poim.
D'où il suit que le mai'ia(;e, sans lecjuel nulle famille, est en ce
sens la base premièii-e de la société.
La propriété en est la seconde base, car sans elle nulle vie pos-
sible. Or, la vie ne s'arrètant point dans sa transmission, la pro-
priété non plus ne s'arrête point dans sa transmission : elle est hé-
réditaire comme elle, parce qu'elle est inséparable d'elle. Et
puisque l'homme ne peut vivi'e sans une propriété quelcon(|ue,
permanente ou transitoire, il ne peut non plus être libre, indé-
pendant de sa personne, si sa propriété est dépendante, s'il n'e.^i
pas souverainement maître de son champ, de sa maison, de son
industrie, de son travail.
La liberté de la propiiété et la propriété même peuvent êli'e
attaquées de trois façons : la première, en attribuant soit à l'vVM ,
soit au chef de l'c'tat, un droit pi'imitif de haut domaine, qui ne
serait au fond qu'un pouvoir indirect et arbitraire de vie etde niort
sur tous ses membres; la seconde, en attribuant soit à l'état, soit
à son chef, le droit de prélever à titre d'impôt une partie quel-
conque des revenus de la pi-opriélé, sans le consentement des pro-
priétaires; car cedroit, auquel il serait in)possible d'assi{jner aucune
limite déterminée, impliquerait celui de s'emparer de la totalité
des revenus, ou la confiscation pure et simple; la troisième est
d'attribuer, à quelque degré que ce soit, à l'état ou à son chef, le
droit d'administrer les propriétés de ses membres, car le droit
pour chacun d'administrer sa piopriété est inhérent au droit de
propriété, qui sans cela devient purement fictif.
On doit maintenant comprendre comment le mouvement que
partout on remarque chez les nations chrétiennes, n'est que l'ac-
tion sociale du christianisme même , qui tend incessamment à réali-
ser, dans l'ordre politique et civil, les libertés c|ue contient en
germe la maxime fondamentale de r('galité des honunes devant
Dieu , et par conséquent à affranchir pleinement l'homme spiri-
tuel de tout contrôle du pouvoir humain, et la propriété de toute
dépendance arbitraire du même pouvoir. Or, ce but ne peut êii-e
^20.
Ti()\ i;i Vil. i>Ks nir\ MiiMti.N.
iiUcint (jiic |>;ir mir oi-faiiisiitiuii s(Mi;i!(' doiil le doiildc r:ir.Kl(''cc
soit ri'xcliisioii (Ir loiMc comiMinlc (hiis l'onlrc sjtiiiliicl , cl dr
loiiti* inlcrvciitioii du {[oiiYcrnciiiciit dans l'adiniiiistralioii dos pro-
prirlés ou des inti'i'cMs parliiulicrs , soil iudiNiducIs, soit collcctiis.
A (Cl tjjnrd, le {fouvoi'iu'menl , siinplo oxéruieur de la loi lailc par
tons on pin les (U'h'jyués de lnus, veille seideinonl à rc <|iie nul,
dépassant les hornos do son droit . ne Messe lo droit ou la lihorlo
(l';MiInii.
La liberlt- spiriincllo a |)oni- oxprossion la libortc' do roli{|ion ou
do culte, la liberté (ronsei{;nenienl , la liborti'; do la prossc ot la li-
borl(' d'association. Lorsque l'nuo d'elles n'est pas complète, et sur-
tout la dernière, les autres ne sont qu'un vain nom. Ne demande/
pas alors sous quelle forme de société vit le peuple ainsi prive- do
SCS droits naturels; demande/ sous quelle tyrannie.
La liberté dos personnes et des pro])riét('S a pour fondement
rc'loclion , coordonnée à un système d'administrations libres dans
les limites qu'on vient de fixer. Point d<! liberté possible en effet
sans la responsabilité du pouvoir, et point d'hérédité s'il existe une
responsabilité véritable. L'une no peut être réelle que l'autre ne
soit (ictive , et réci|)roquement.
Dans l'iiypullièse de l'hérédité , on ne saurait proposer pour re-
mède à ses abus que la maxime supposée admise de l'amissibiliié
du pouvoir. Mais le pouvoir peut être amissil)lc de deux façons,
l'une régulière, l'autre violente, par élection ou par insurrection.
Comment hésiter entre ces deux modes? Et orjjaniser une société,
n'est-ce pas précisément établir un ordre de moyens qui, autant
([uc le peuvent les prévisions humaines, la dispensent de recourir,
pour sauver ses droits atla(|ués, au hasard dan^jereux de l'insiir-
rection ?
Tels sont les principes qu'instinctivement les peuples cherchent
à réaliser et qu'ils réaliseront, sans aucun doute, dans un temps
plus ou moins prochain ; car un droit connu est un droit conquis.
L'homme ne renonce jamais à ce qui lui est une fois apparu
comme juste; il le voudrait qu'il ne le pourrait pas : sa nature s'y
oppose, et c'est là cette force morale à qui la victoire reste toujours
dans ses luttes contre la force matérielle.
Aux doctrines de la liberté comparons maintenant les doctrines
r>K 1, ABsoLcrisMi; i.i m; la i.ir.F.nri:. M)'.')
de rubsolulisiue. ÎNous puiserons celles-ci dans des donifucns d'une
incontestable autlienlicilé. Les deux premiers sont des caiéchismes
publiés par l'ordre exprès de l'empereur de Russie et de l'empo
reur d'Autriche. Le troisième est un écrit semi-olTiciel qui produi-
sit, il y a trois ans, une assez vive sensation en Il:ilie, où les
{jouvcrnemens prirent soin de le répandre à nu {>rand nonibre
d'exemplaires. Pai-lons d'abord des catéchismes.
Sa Majesté Apostolique enseigne dans le sien, aux petits enfans ,
que les personnes ainsi <)uc les biens de ses sujets lui appartiennent,
(ju'elle en est le maître absolu et peut en disposer comme il lui
semble bon. Cette doctrine, si elle trouve croyance, a au moins
l'avantage de simplifier sin{;ulièrement l'administration. L'empe-
reur a-t-il besoin d'argent ou de soldats? il dit à l'un : Donne-moi la
bourse; à l'autre : Donne-moi tes fils. Tout est à lui, tout, sans
exception : c'est là son Evangile, la bonne nouvelle (\u\[ veut qu'on
annonce à ses peuples au nom de Jésus-Christ. Et de peur appa-
remment que, par mégardeou mauvais vouloir, (juelque imprudent
n'altère la pureté de ces maximes dans la chaiie cliréiicnno, en
certains lieux, à Milan par exemple , des prêtres seront contraints
de soumettre leurs sermons, avant de les prononcer, aux lumières
supérieures de la police. Il faut que les esprits soient bien corrom-
pus et les cœurs aussi, pour que les Italiens particulièrement ne
bénissent pas un pareil régime! Lorsque les peuples sont si ingrats
envers les souverains, qu'attendre, sinon les vengeances du ciel et
la fin de ce monde coupable?
On vient de voir que l'empereui' d'Autriche a une assez hauU;
idée de lui-même et de ses droits. Ce n'est rien cependant près du
czar Nicolas. Chef d'une religion (irangère au catholicisme, il a
cru néanmoins, tant le zèle de la vérité le dévore! devoir s'occuper
de l'instruction religieuse de ses sujets catholiques; et dans un
catéchisme imprimé à Wilna et enseigné officiellement dans toutes
les églises et toutes les écoles , il leur apprend comment ils doivent
adorer l'autocrate; il leur explique avec onction le eulte (ju'ils sont
en conscience obligés de lui rendre. N'est-il pas en effet pour eux,
non-seulement l'image, mais encore une incarnation réelle de la
Divinité? A genoux donc! sa volonté est le souverain oi'dre, son
'•onniiandemenl la loi! Biens, vie, l'on doit tout prodiguer, tout
saiTiliii .111 [(iriiiicr si.;;inilu 1 atljrc-Dicii : un tloil Ir iliciir tlii
ioiui «.lu cd'iir, lui ()li(>ii-, (|U()i (|ii'il ordonne, et jamais ne se
pornioUrc une plainte ni<'ine seerele , à re\eni|ile de .lesus-Ciiiiisi
qui se stiiiinit sans iitniniunr (lit jiiiifvicitl de iiiorl prononcé contre
lui par l'iiiiiiiriio Iccjiûotc'. I,a pinnie tombe d(\s mains. Il ('tait n'-
servé à cet homme de reculer les bornes du blasphème !
{'.V (|ui rend surlonl icmarcpiable l'éciit dont il nous reste à jiar-
ler ^1), c'est que, sous des (ormes lantcU {jrossièremenl burlesques,
tantôt naïvement atroces, il résume avec une (idelite et une fran-
chise que l'on durcherait vainement ailleurs, le système entier de
l'absolutisme. Ici, point de rc'liccnces, point d'hypocrisies, tout
l'St à nu. On dirait un candide |)rocès-v(;rbal des eonsc>ils du pan-
diemonium. I/auteur, en plus d'un endroit, paraît même s'indijfner
qu'une politique timide ju{)c quelquefois à propos dévoiler, modi-
fier, affaiblir, par des considérations de prudence, les doctrines
qui au fond forment sa rè{]le invariable. Pour nous, (|ui aimons
par-dessus tout un langajje net, exempt de fausseté, d'ambages et
d'équivoques , loin de blâmer le fougueux défenseur du despotisme
de son mépris pour ces cauteleux et pusillanimes ménagemens,
nous lui savons gré, au contraire, de la sincérité brutale de ses
convictions et de ses paroles. Ix^ mot que d'autres retiennent sur
leurs lèvres, il le profère à haute et intelligible voix. Cela vaut
mieux.
Nous passerons assez rapidement sur les premiers dialogues,
pour arriver plus tôt à la conclusion où l'auteur expose l'ensemble
des moyens qu'à son avis les princes doivent employer indispen-
sablement, s'ils veulent raffeiniir leurs trônesébranlés. C'est la par-
tie la plus curieuse et la plus inq)ortante du livre. Toutefois, poui-
<pi'on ait une idée exacte des jjrojets, des vœux , des sentimcns et
des maximes de ceux dont il est comme le manifeste, il est bon de
citer quelqu<;s passages d'un dialogue entre l'Europe, la Justice,
la France et la Restauraiioii. L'auteuiy établit sa théorie du pou-
voir; elle est courte. Dieu a donné les peuples aux rois; ils leur ap-
pirliennent comme votre troupeau vous appartient; ils sont leur
[il nialoghetli ntl/r iiinleric ciunnù ucll (tinio 18H1.
DE LABSULUTlSMIi KT DE LA LIBERTÉ. 5U7
propriété, leur patrimoine; voilà tout. De conditions, de pactes,
de chartes, il n'y faut pas songer, cela est par trop clair.
L'EunoPE. — Qui vous a réduite à un si misérable état? ,
La Uestauuati((n. — La Charte.
L'EunoPE. — Qu'csl-ce que cette Charte qui lait tant de bruit?
La Hestaup.atiox. — Ou prétend que c'est un contrat entre le
peuple et le roi.
L'Europe. — Un contrat cnii'e le peuple et le roi ! Par k; char
du bouvier! peut-on rien inia{}iner depis? La France est peut-être
une bouticjue a louer, ou le roi de France, un cocher qu'on prend
a son service à tant par mois?
La Fra>ce. — Bonne maman , conunenl les rois pourraient-ils
régner sans pactes?
L'Europe. — Comme ils ont toujours fait avant qu'on songeât à
ces sottises de chartes. Ma fille, l'autorité des rois ne vient point des
peuples, elle vient directement de Dieu, qui, ayant fait les hommes
pour vivre en société, a rendu nécessaire un chef qui les gouverne,
et en conséquence a ordonné que les peuples obéissent aux rois.
Le roi doit procurer le bien du peuple; le peuple doit obéir à tous
les commandemens du roi. Et c'est là la giande charte écrite de la
main de Dieu et imprimée par la nature.
La France. — ^laman trois fois chère, et si le roi voulait le mal
du jjcuple, comment ferait-on sans une charte?
L'Europe. — 3Li fille, les rois ne veulent jamais et ne peuvent
vouloir le mal du peuple, parce que le peuple est la famille et le
palrimoine du roi, et personne ne veut le donmiagc de sa propre
famille et la ruine de son patrimoine. —
Cependant, bonne ou mauvaise, la Fi-ance avait une charte, une
charte jurée. Oui, mais qui, malgré ses sermens, n'obligeait nulle-
ment le prince, et (jue l'Europe armée aurait dû détruire en dé-
membrant la France pour plus de sûreté. Ecoutez bien.
L'Europe. — Le roi Louis XVIII l'avait peut-être accordée
spontanément.
La Restauration. — Vous pouvez vous figurer si le pauvre
brave homme était satisfait de revenir chez lui pieds et mains liés,
culottes bas, de soile (pie ( haciin se pût divertir à lui donner des
•iOi> IllMl. lus lti:i \ MMXDI.S.
clnqiM's. Ils In lui ont loiirrccdmis \r {fosici-, et il lui ;i f.illii j'avalor
(le loirt'. La Charte ou rien.
I.Ki RoiT. — Oiicl inotii a donc iiidiiil mes lions (ils à roinnicttnî
(flic t'noi'mc fnntc? >"()iii-ils donc point considt'rt' ((iic la cause
d lin roi est la cause de loiis les rois, et <|ue si on laisse croîliu; les
uiijjles d'un peuple, les oncles de tous les auli'es croissent aussi?
La Hkstmuation. — C'est tout juste ce que disaient l'Kxpe-
rienee et 1;» Sagesse, ui;iis la Politique n'a pas permis <ju'on les
écoulât.
L'EuROiT. — Kt (luelles raisons allejfuail celte crachc-scntenccsy
Lv lîr.sTAURATio.N. — <,>>ii'il laiil adoucir les liêtes féroces, ne les
pdiiii il riicr, et (|u'on ne peut, soumettre la France par la force.
L'Europe. — A merveille, vraiment ! Ils ont comI)atlu vingt-cinq
ans, et à présent (pi'ils lui tiennent sur le corps un million de
l)aionneltes allemandes et russes, et que la route est ouverte pour
en amener trois fois autant, ils hésitent à la dompter de force.
La France. —Diable! maman, la force envers la France!
L'Europe. — Oui, madame, la force. Rend-on le iuw'mentaux
•I CI
fous et aux mauvais sujets autrement qu'à coups de bâton?
La France. — Dans les quali-e parties du monde il n'y aurait
pas assez de force pour tenir asservie la grande nation.
L'Europe. — Eh bien ! qu'on en eût fait une petite nation, et
tout était fini.
La France. — Quoi! un d('membrement?
L'Europe. — Certainement, un démembrement...., un bon
coup de ciseau à ses frontières {itna buona tosaia ai confwi); un
jnorceau à l'Angleterre, un autre à l'Espagne, un à l'Autriche,
à la Prusse, à la Hollande, à la Bavière, au Piémont, avec quel-
ques échanges pour maintenir l'équilibre et pour satisfaire la Suisse
et la Russie, tout était accommodé; et vous, ma belle dame, vous
seriez demeurée avec l'ours du montagnard en laisse, et la grande
nation, devenue une petite nation, aurait cessé de troubler, pendant
deux ou trois siècles, la tranquillité du monde.
La France. — Ah ! maman, vous êtes bien cruelle.
La Restauration. — Pardonnez-moi, madame l'Europe, mais
briser le trône de saint Louis, disperser l'héritage des Bourbons...
L'Europe. — Ma chère dame, rpiand les lils de saint Louis vi-
l>i: LABSOLLl'lSMK El Dt I A LIULRIK. 309
vcnl comme les fils des sccit'rals, il laiil les châtier, comme Dieu
L'hàlia les anges prdvaricaieurs; et quant à vos bons et di^jnes
Bourbons, ils auraient été satisfaits de ré.ofner tranciuilles sur une
petite France, plutôt que d'être poignardés et décapités dans une
Fiance plus grande (i). —
Ces aveux sont précieux en ce qu'ils montrent à ceux qui se fe-
raient encore illusion suv ce point (|nel serait le sort de la France
vaincue par une nouvelle coalition. Il n'y a pas à s'y tromi)cr, on
fei-ait d'elle une seconde Pologne, Que chacun donc se dernand(î
si c'est là ce qu'il souhaite à sa patrie. Honte au traître ou au lâche;
qui, la voyant menacée, aurait dans ses veines une goutte de sang
qui ne fût pas pour elle !
Vient ensuite, à pi'opos de l'insurrection de la (irèce, une solen-
nelle apologie de la légitimité du Grand-Turc. En vain la Libcrié
soutient-elle que « les Grecs avaient raison de se soulever, au njoins
à cause de la religion , puis(|u'on ne saurait supporter qu'un peuple
chrétien soit esclave des Musulmans; » le Jiujement lui répond :
« Il vous sied bien de faire la bigotte et de parler de religion ! Quoi
qu'il en soit, le christianisme commande la fidélité et l'obéissance,
condamne toujours la révolte, et l'Evangile des chrétiens veut
qu'on rende à César ce qui appartient à César. Le César des Grecs
est le Grand-ïuic, et en se révoltant contre leur prince, ils ont
violé la loi chrétienne (2). »
Le dernier dialogue, composé de neuf scènes, est intitulé : Le
Voijnge de PL»/ù7«iHe//e. Polichinelle, persuadé par le Docteur, part
de Naples avec lui, après la révolution do juillet, pour venir jouir
en France des douceurs de la liberté. On se doute bien de ce (ju'ils
y tiouvent, et nous savons encore mieux ce qu'ils y auraient trouvé
trois ans plus tard. L'auteur est à l'aise dans ce sujet, et si l'ironie
est amère, elle est juste ici; elle est juste, car lorsqu'un peuple se
résigne à souffrir cei'taincs indignités, lorsque, après avoir tout
risqué, brave tout pour s'affranchir, il passe le lendemain la tète
dans le joug, se décore de ses fers comme d'un emblème de l'oidre,
s'agenouille devant un gouvernement de police, se laisse bâter,
(i) Pages ii-i4.
» l'âge 9-
'>I0 UtM b 1)J:n l»Ll.\ M(i.M>tS.
brider, IkUohiut; ce |>ou|)l(; ineriU; diHre la lisée di's autres na-
lions, cl il n'ot [«tiiil de mcK(ii('rio si inépi-isantc, de saraïsnies
si ;ii{;iis, (|ii(' II- (Iciiiici- des cscl.ivcs <•! le [)!iis hiclic n'ail le droit
tie lui ailresser.
Enfin. (N'jyoùlesde ce (|n'ils voient, e) Ton sei'ail (l('{joùte à moins,
le Docteur et Polidniielle concluent (|uils n'ont lien de mieux à
l'aire que de retourner au plus vite chez eux. Ils rencontrent en
route une vieille fennne; le Docteur lui demande qui elle est. * Je
suis, n'pond-elle, V Expérience , et j'ai toujours voulu du bien aux
rois absolus et h-giiimes, parce que j'ai vu qu'on vit mal sans
eux, et que ces ordures de chartes constitutionnelles ne servent
qu'à mettre le feu à la maison cl à la salir. Et précisément parce
que je leur veux du bien, je leur écris quatre mots; car, entre
nous, ils sont un i)eu hors de leur chemin, et s'ils n'écoutent
point les conseils de l'Expérience, ils s'en iront faire compa(jnic à
Charles X. Poitez-leur donc cette lettre.
Le Docteur. — Devons-nous la porter à tous les rois de l'Eu-
rope ?
L'Expérience. — Il se peut que deux ou trois n'en aient pas
besoin, mais remettez-la cependant à tous, elle ne fera de mal à
aucun.
Le Docteur. — Ecoutez, bonne vieille, nous vous rendrons vo-
lontiers ce service, mais il ne faut pas en user trop librement
avec les rois. Vous êtes une femme résolue : qui sait ce que vous
avez écrit? Vous ne voudriez pas que vos messa(jers eussent à pâtir
de leur niessajje.
L'ExpÉRiE.NCL. — N'appréhendez aucune indiscrétion; majs,
pour mieux vous rassurer, lisez ma lettre, j'y consens.
Le Docteur. — Lisons donc, et puis nous ferons ce que vous
désirez de nous.
L'Expérience aux rois de la terre.
« Princes, que faites-vous? Le monde se précipite, le feu brûle
sous vos trônes, la gangrène corrompt toute la masse sociale, et
vous vous battez les flancs, et vous vous contentez d'appliquer
quelques insignifians topiques sur les profondes plaies de la so-
I)F. l,*ABSOLfTIS>It KT UK 1,A l.IBKRTÉ. ÔH
fiélé , Cl vuiis n'avez recours à au(;iiiis moyens sévères et effi-
caces! Secouez cette mortelle ielliarjfie, songez <|ue les libéraux
ne raillent point , ((u'ils entendent hion vous rayer cnlièi-ement
(le ralmanacli, et souvenez-vous qu'à votre cause est liée celle des
|)eu[)I(s, (|ui , selon les décrets de la Providence, doivent être
{{uides, del'endus et sauvés par les rois. Consultez la vérité, suivez
les impulsions de votie cœur, et ne vous laissez point séduire par
les grimaces perfides de celle prostituée de Politique. Enlin lisez
les levons de l'histoire, et pour ramener dans la droite voie une
génération ('gai-ée, employez les remèdes que vous enseigne l'Ex-
périence, ï
Polichinelle. — Jus(|u'ici il n'y a rien à dire, et les rois ne sau-
raient se fâcher.
L'Expérience, — Comment a-l-il pu jamais vous passer par
l'esprit (jue je voulusse offenser les rois? Je leur parle avec con-
fiance, parce que je suis leur maîtresse, et parce qu'ils agréent, eux
aussi , lorsqu'on le leur adresse en secret , un langage cordial et sin-
cère. Du reste, l'Expérience enseigne à respecter ceux que Dieu a
placés à la téle des nations, parce qiw. là oii finit le respect pour le
roi commence la ruine du peuple. Continuez de lire la lettre.
Le Docteur. — « Quand on voit de; mauvaises actions, la pre-
mière chose est d'élever la voix c4 de crier contre les malfaiteurs.
Elevez donc la voix du haut de vos trônes, avertissez, reprenez,
menacez, et no vous contentez point de quelque misérable petit
édit donné de temps en temps et tout emmiellé de paroles douce-
reuses ; mais parlez en roi qui a le dioil de commander et de se faire
obéir. En outre encouragez les bons, et faites qu'eux aussi par-
lent et élèvent la voix contre les médians. Le monde est rempli
de petits livres, de journaux, de feuilles qui répandent la con-
tagion : laites qu'on le remplisse d'écrits salutaires qui soient un
antidote contie la corruption des esprits. Employez les armes de
vos ennemis; si les rebelles font rire aux dépens de la fidélité,
que les bons fassent rire aux dtipens de la révolution. Si le poison
se vend à bas prix par la propagande, que la souveraineté four-
nisse gratuitement le contre-poison. Aujourd'hui, le genre hu-
main veut lire, et une feuille de papier écrite judicieusement a
plus (le force qu'un bai^nllon de grenadiers. Les hommes d'e3prit
» l (If cd'ur, (^HLililcs (le \t)ii.s aider daiis ci lie {jiicrie, iw iiiaii-
«jiii'iil poiiil; mais il l'aiil ii-s rlicrclicr, les ciicouiajjcr, les ii-coin-
pensn' <|iit'l(|ti( lois, (^hii est triui dr vous <|iii ail dcpenso , v.n
faveur des écrivains del'enseurs des Irùnes, le (|iiai'l de co (|n*il
paieaiix prolisseurs des uiiiversilés avoc la eerliliide (lu'ils pous-
sent la jeunesse au renversement des trônes? Croyez-moi, prin-
ces, parle/ et laites pailer, et soye/, eerlains (jue elia(|ue voix
trouvera la route dun cti'ui . f
PoLiciiiisELLi.. — Savez-vous que vous dites fort bien? Ces mes-
sieurs les libéraux arranjjent nos têtes à leur fa(;on, parée «ju'ils
parlent (juasi seuls; mais si l'on montrait aux pauvres {jens la elie-
inise du lilx ralisn)e dans toute sa saleté, les cervelles humaines ne
seraient plus le jouet des fabriealeuî's de {glorieuses journées. Si
nous avions lu plus tôt le journal de Modène intitulé la Voix de la
M'ritc, nous ne nous serions pas ennuyés de notre roi, et nous
n'aurions point couru après cette folie de la souveraineté du peuple.
L'ExpÉRiKNCE. — 3Ies enfans, le duc de 3Iodène, quoique ses
états tiennent peu de place sur la carte, a fait une œuvre grande
en établissant ce journal. Il a prouvé qu'il possède un cœur vrai-
ment royal, il a bien mérité de la société entière, et soyez cer-
tains qu'à l'heure qu'il est la feuille modenoise a opéré nombre de
conversions; mais revenez à ma lettre.
Le Docteur. — « Lorsque, pour contenir les médians, il ne suffit
pas d'élever la voix, il faut lever la main et punir, mais les châti-
mens doivent être et certains et sévères. Ceux qui méditaient le
bouleversement du monde ont pris leurs mesures de loin; ils ont
préparé l'impunité, pour eux et pour les leurs, en prêchant l'hu-
manité et la modération des peines. Depuis un certain temps, vous
vous êtes laissé séduire par ces chansons, et afin d'être doux et
démens, vous avez cessé d'être justes. Ainsi la voie a été ouverte à
toutes les iniifuilés ; la certitude du pardon a rompu le frein de la
<rainle, et pour chaque félon absous, cent sujets fidèles sont
devenus félons. Retournez sur les traces antiques, et si vous voulez
(jue votre justice ait peu à condamner, faites qu'elle condamne
inexorablement. L'épreuve de la tolérance a été faite , elle n'a pro-
<luit (jue du mal; rcnez-en à l'épreuve du sang , et vous verrez que
se déclarer rebelle ne sera plus la mode du jour. Commence/ par
r\T. l'adsolutismi: et m: la Lmr.nrK. .■>!.■>
les ptlilsdclils, lesquels conduisent au\ [«rands, cl que tes pumiiuiis
lie votre justice soient sérères et terribles. Les anies féroces des scé-
hrats ne s'effraient point des peines enfantines conseillées par une
niaise philosophie. Dieu, qui est le père des miséricordes, a créé
un enfer pour punir le péché, et la création de l'enfer sert merveil-
leusement à peupler le ciel. Eparf^nez le sanfj innocent en vous per-
suadant bien que le meilleur prince est celui qui a le bourreau
POUR premier ministre. Maintenez ce code en vi{>ueur, et vous
verrez que les chemins de votre royaume seront aussi sûrs que
les casernes des soldats , que votre trésor ne devra plus entretenir
dans les prisons un peuple de criminels, et que les scélérats ne
sonjjeront plus à renverser votre trône. »
Le Docteur. — Il me semble, ma bonne petite vieille, que vous
êtes en ceci un peu sévère.
Polichinelle. — Au contraire, il me semble à moi quelle parle
très bien, et que sur cela les lazzaroni en savent plus que les doc-
teurs. Quand on usait de la corde et de la potence, on tremblait
au nom de Injustice, et on retenait ses mains, de peur de la pri-
son : mais à présent les procès font rire, parce qu'on sait que tout
finit par des bagatelles. Pour les grands crimes la grâce est pres-
que sûre, et pour les délits moindres un peu de prison , un peu do
travaux forcés , voilà tout. Personne ne craint ces peines, parce
que, nous autres pauvres gens , nous sommes mieux en prison que
chez- nous , et qu'un condamné aux travaux gagne le double d'un
ouvrier et fatigue moitié moins.
L'Expérience. — Mes enfans, croyez aux paroles de l'Expé-
rience, et assurez-vous que le monde est devenu plus mauvais,
depuis qu'on ne punit plus S('vèrement les méchans. Si les rois re-
fusent de le croire , qu'ils compulsent les registres de leurs greffes
criminels : en comparant ceux des temps appelés barbares avec ceux
des temps présens, ils pourront apprendre lequel vaut le mieux, pour
la morale publvpic, de (humanité philosophique , on delà potence cl
de la corde. Continuez de lire cependant.
Le Docteur, — «Un bon père doit éloigner de ses enfans les com-
pagnons pervers, afin que ceux-ci ne les gâtent point par leurs
mauvais discours; et aussi le prince sage doit empêcher qu'on ne
corrompe ses sujets fidèles, et que ceux fiui déjà sont corrompu^
.'I4 HKVUi; 1)1 s 1>KLX MOXUhS.
(leviriiiU'iil pires pai'hi Icclure des écrits iiuisil)l»s (i sc-diticux. Je
sais qin' vous rctoiiiiaissez inaiiitciiaiii les dcsaslrcs produits par
la presse, mais ou ne voit eependaul pas que vous y opposiez une
di{juo solide el sullisaute. Ou veut jjueiir les eu)poisouru'S el on
laisse au poisou uu lil»re cours. .Meiie/ la polili(]ue d'accord avec
la relijjiou , et ipie l'une et l'autre veillent jour et nuit el soient
inexorables envers la peste imprimée! (jui stî propa^je sous toutes
les formes. Sur toutes choses, {;arde/,-vous de cette peste h-gère
qui passe de main eu main, et, pour un certain temps au moins,
binniissci de vos clnts jncsqiie (oiis lesjonntanx cl yaif/Zw ctrau(jcrcs.
La plupai't de ces ieuilles sont vendues au parti de la révolte, ou
le llaiieui tout au moins, aliu d'ohtenii- plus de débit, et il n'est pas
une seule de ces gazettes qui n'introduise (juelque once de poisou ;
en fait de rcvolul'wn , même les simples récits offrent du danger, lors-
qu'ils ne sont pcus modifiés par la prudence. Les esprits sont, comme
les corps, sujets à la contagion, et l'histoire des scandales est tou-
jours vénéneuse. Détournez les regards de vos sujets de certaines
scènes , cipersuadez-vous bien que personne n'éprouve l'envie d'imiter
ce qu'il ignore. »
PoLicHiNELLK. — Que feraient les oisifs, s'ils n'avaient plus de
gazettes?
L'Expérience. — Que faisaient-ils il y a cent cin(|uanteans, lors-
qu'il n'existait pas de gazettes?
Le Docteur. — Il me semble, ma chère dame, que vous êtes en-
core trop sévère en cela.
L'Expérience. — Mes amis, quand les enfans sont malades, il
faut les tenir à la diète, il vaut mieux les laisser pleurer que de
les faire mourir d'indigestion, l'ant que durera le choléra de la
révolte, la diète de la presse doit être très rigoureuse, et l'on ne
doit absolument permettre d'autres feuilles que celles qui servent
ouvertement le parti de la justice. Je voudrais dans chaque état une
bonne gazette nationale, un bon journal littéraire, dans lesquels,
avec la prudence requise, on publierait les nouvelles des pays étran-
gers et on rendrait compte de leur littérature.
Le Docteur. — Ainsi vous voudriez faire des journaux même
un monopole royal?
L'?APÉRiF>T.E. — Si, pour l'avantage des finances, on a établi
1)K l'absolu riSUK ET DE LA LIBERTÉ. Z\îi
le niouopole du seleilemonopoU; du labac, couibien plus devrait-
on (ilablir le monopole de la presse, pour l'avantage de la religion,
de la politique ei de la bonne morale. Continuez de lire ma lettre.
Le Doctelu. — « En outre, qui veut que ses enfans restent tran-
quilles, doit leur laisser leurs amusemens, qui les retiendront
dans leurs elianibres et les en)pèelieront de mettre tout sens dessus
dessous dans la maison. Ainsi on doit laisser aux peuples l'occupa-
tion et le déscnnui de leurs affaires domestiques et municipales,
de peur qu'oisifs chez eux ils n'en sortent pour troubler les affaires
delà nation. En cela, princes, vous avez commis une erreur très
grande, et pas un de vos hommes d'état ne s'aperçoit encore que
le bouleversement du monde provient de celte faute en majeure
partie; par un zele mal entendu de la souverainet(', vous avez en-
levé à vos sujets tous leurs privih'ges, tous leurs droits, toutes
leurs franchises, toutes leurs libertés, et concentré dans le gou-
vernement tous les fils du pouvoir, tout mouvement, tout souffle
de vie. Par là vous avez rendu les hommes étrangers dans leur
propre pays; simples habitans de leurs villes, ils n'en sont plus
citoyens; et de l'abolition de l'esprit communal est né l'esprit na-
tional, lequel a agrandi dans des proportions gigantesques l'orgueil
et les vœux des peuples. Par la destruction des intérêts privés de
tous les municipes, vous avez formé de toutes les volontés une seule
masse, laquelle doit se mouvoii' suivant une seule tendance , et
maintenant vous vous trouvez impuissans à arrêter le mouvement
de cette masse (*norme et terrible. Divide et impera. \ousavez mis
en oubli cette maxime gravée sur la base des trônes; vous avez
prétendu diriger le monde avec ime seule rêne, et celte rêne s'est
rompue dans vos mains. Divide et impera. Divisez les uns des autres,
les peuples, les provinces, les villes (1), laissant à chacun ses inté-
rêts, ses statuts, ses privilèges, ses droits et ses franchises. Faites
que les citadins se persuadent être quelque chose chez eux; permettez
que le peuple se divertisse aux jeux innoccns des manèges , des ambi-
tions et des brigues municipales; ressuscitez l'esprit local par l'éman-
cipation des communes , et le fantôme de l'esprit national cessera
d'être le démon qui enivre toutes les têtes. Chers princes , écoutez-
(x) Dividete popolo da popolo , provincia da provincia, ritfà da ciUà.
moi. Si vous rtni'n': Ions /rs clu-rdiii nfiiscr soudti'iii tir pinln lu
sovniic ti (le Iniintr lu ( litnrilr: si laiis les haiifs ne nnilii'ioil iilus
sonffiii- le jinifi rt Idh'jiiicr la terre , vous olisi'nurivi-voits à miirr
qiif la iialare (U- ces bêles est ehaïujée , et ne (•lici'clicric/.-voiis pas
plutôt la caiisr de IiMir irulocilitc dans le dcsoidir des harnais ot
J'iinpiTilic di's coiidiRlt'iiisï Kl adjoiird'lmi (|iio tous les peuples
se révoltent contre le frein des rois, j)oui'(pioi vous obslineriez-
vous à supposer que la nature des liounues aelian(>(', au lieu de
rceonnailre (|uel(|ii(' défaut dans la manière de les (jouverner?
Pesez iiien ces paroles ; tournez vos refjards sur le passé, et si vous
voulez (]ue les générations pressentes soient dociles comme les
anciennes, gouvernez-les comme vos pères gouvernaient les an-
ciennes. »
PoLiCHiNELLi.. — Toul Cela peut être fort beau, niais je n'y com-
prends rien,
L'Expérience. — Je sais bien que certains discours ne sont pas
entendus du vulgaire, et toutes les classes ont leur vulgaire. Ma
lettre n'est pas adressée à la populace, mais aux rois. Poui-suivez
et ne perdez pas le temps.
Le Docteur. — t Une cause principale du bouleversement du
monde est la trop grande diffusion des lettres et celte démangeai-
son de littérature qui a pénétré jusque dans les os des poissonniers
et des palefreniers. Il faut sans doute dans le monde des lettres et
dessavans; mais il fout aussi des cordonniers, des tailleurs, des
forgerons, des laboureurs et des artisans de toute sorle; il y faut
une grande masse de gens bons et tranquilles (jui se contentent de
vivre sur la foi d'autrui , et trouvent bon que le monde soit guidé
par les lumières des autres , sans prétendre le guidci* par les leurs
propres. Pour tous ces yens-ci, la lecture est dangereuse, parce qu'elle
stimule des intelligences que la nature a destinées à se remuer dans
une sphère étroite , fait naître des doutes que la médiocrité de leurs
connaissances ne leur permet pas de résoudre , accoutume aux plaisirs
de l'esprit , lesquels rendent insupportable le travail monotone et en-
nuyeux du corps, éveille des dés'irs d'isproportionnés à la bassesse de
la cond'il'wn, et en rendant le peuple mécontent de son sort, le d'ispose
àtenterdes'en procurer un autre. C'est pourquoi, au lieu défavoriser
démesurément linstruction et la civilisation {c'ivilià), vous devez.
bE l'absolutismi. Il i)i; i.a ubeutk. 517
avec prudence y imposer des bornes : considérant que, s'il se trou-
vait un viaîlrc qui put , en une seule leçon , rendre tous les hommes
aussi savans qu'Aristoie et aussi polis que le grand chambellan du roi
de France, il faudrait sur-le-champ assommer ce maître, afin que la
société ne fût pas détruite. Uéscrve^i les livres et les études aux classes
distinguées et à quelque génie extraordinaire qui se sera fait jour à
travers l'obscurité de sa condition , et faites en sorte que le cordonnier
se contente de son alêne , le paqsan de son hoijau , sans aller se gâter
le cœur et la tête à l'école de l'alphabet. Par suite d'une diffusion mal
entendue et disproportionnée de la culture , une race innombrable de
manans et de gagne-deniers ont porté le trouble dans la société , en.
voulant, au mépr'is de la nature, s associer aux classes élevées , et
vous êtes contraint d'enlever la peau à la moitié de votre peuple
pour en faire des culottes à l'autre moitié, qui, née pour {ja/jncr son
pain avec la bêche et la cognée , demande des emplois et des pen-
sions et prétend tirer de sa plume de quoi vivre et bien vivre. Tous
ces petits sages sans aucune base solide d'étude et de jugement,
tous ces petits seigneurs sans patrimoine suffisant pour foire bouillir
la marmite, portent naturellement dans le cœur le mécontentement
et l'envie , et sont des matières toujours prêtes à s'enflammer au
soufle de la révolution. L'imprévoyante propagation des lettres
a rassemblé cette masse dangereuse de combustibles, et par une
adroite et discrète diminution de la culture , vous devez abaisser
les flammes de la soi-disante philosophie et écarter la mine de vos
trônes. »
Polichinelle. — Je ne suis qu'un pauvre lazzarone; mais je
comprends (jue vous dites bien. Si M™" Polichinelle, ma mère,
n'avait pas fait la polichinellerie de m'envoyer à l'école , je serais,
un peu plus, un pou moins, un âne comme je le suis maintenant;
mais j'aurais appris un métier, je me trouverais heureux d'être
Polichinelle, et je pourrais me tirer d'affaire honorablement. Jus-
tement parce qu'ils m'ont appris à écrire , je me suis rempli la tète
d'un monde de sottises, je ne sais plus me contenter d'une paillasse
et de la ])olcnta, et je suis venu chercher fortune dans le pays de
la constipation (constitution).
I/ExpÉRiENCE. — Mes amis, tout n'est pas fait pour tous. Si
tous les animaux étaient des éléphans, on ne trouverait plus ni
TOMi: III. 121
.")iS HICVUK 1)1 s l>l.i;\ MOMil s.
;iiits III poiiU's. Les anncs dans les niaiiis des soldais scivciii a la
di'fcnso et à la sùrelé do Total ; inolte/.-Ios dans los mains du peuple ,
(ju'on advioiii-il? dosinsultos, d(!s rixos, des nicurlres. Torniino/.
la locliiic.
Ledoctel'r. — c Suiiout si vous voulez assurer le repos do vos
jieuples, rariVrniir vos trônes, cl remédier aux (hîsoi-dies du
iiionde , ramené/, le respect pour la reli{jion, ([ui , méprisée et re-
poussée de tous, ne trouve aujourd'hui aucun asile sûr, pas morne
dans les temples. Les ministres des autels sont devenus la balayure
du peuple, et leur nom même sert vulgairement à dési{;ner toutes
les folies et toutes les turpitudes (1) Cette haine et ce mépris
de la religion sont l'œuvre de la révolution alliée à l'impiété, et
vous savez que les coups portés à la religion ont ébranlé vos
trônes et les menacent de ruine. Qu'avez-vous fait cependant pour
rétablir dans le cœur des peuples celte protectrice des trônes? Kt
où est le roi dont le zèle se soit enflammé pour la cause de Dieu.
Vousètes, princes, religieux et bons; mais est-ce la religion etla bonié
des rois qui gouvernent toujours les états? N'arrivc-t-il jamais que la
religion commande dans le cœur des rois, et serve les intérêts et
la politique dans les cabinets? Posez la main sur la poitrine , jetez
les yeux sur les annales de vos empires, et i-épondcz-moi sincère-
ment. Quel est celui de vos royaumes où l'on ne puisse recueillir
un volume d'édits et d'ordonnances royales opposés aux canons de
l'église? Quel est celui de vos palais où il ne se trouve point quelque
salle ornée des dépouilles du sanctuaire? Quel est celui de vos gou-
vernemens qui n'ait point fait verser quelque larme au pasteur du
Vatican ? Tandis que la religion , frappée par les rois , tremblera
devant leur trône , comment pourra-t-elle recouvrer son autorité
sur le cœur des peuples? et tandis que les peuples ne respecteront
point le frein de la religion , comment pourronl-ils se soumettre à
l'empire des rois? Princes, comprenez, pesez, espérez, alliez-vous
de bonne foi avec le sacerdoce, et sans vous placer sous ses pieds,
cédez-lui la main , parce que si vous êtes les premiers nés dans
l'église , vous êtes aussi les enfans de l'église. D'accord avec cette
mère sage, discrète et pieuse, employez la voix, l'exemple, l'a-
(i) £ le azzioni pazzc e degne di schéma si chiamano volgarmente fratate. ,
Dli l'aUSOLUïISMK KT 1)1. LA LIlsLUTt:. 5lî)
tlrcsiC, la cléinoncect la rigueur, pour remédier aux plaies de la
religion. Relevez les pierres de l'autel , et la solidité de l'autel sera
raffermissement de vos trônes.»
Polichinelle. — La lettre est un peu longuette, mais il n'y a
pas de mal à cela.
Le Docteur. — Elle est écrite avec beaucoup de liberté.
L'ExpÉKiENCE. — Mes amis , toute la vérité , ou rien ; si l'on veut
<iue les peuples écoutent la réprimande, il faut leur persuader que
la vérité ne fait acception de personne , et qu'elle parle franche-
ment même aux rois. Autrement ils croiront que la plume (pu
écrit est vendue , et les paroles de la vérité ne feront aucune im-
pression.
Le Docteur. — Comment ferons-nous pour présenter cette
lettre à tous les rois de l'Europe?
L'Expérience. — Si vous voulez épargner le voyage, faites-la
imprimer.
Le Docteur. — Diable ! qui donnera la pei mission delà publier?
PoLicmNELLE. — Et pourquoi non? il se trouve de viles et
sales presses pour publier toute sorte d'inicjuités, et il ne se trou-
verait pas une presse noble et généreuse pour publier les paroles
de l'Expérience et de la Vérité, écrites dans le seul but de soute-
nir la cause des rois et d'aider à rétablir l'ordre dans le monde !
L'Expérience. — Si vous ne parvenez pas à l'imprimer ouver-
tement, faites-la imprimer en secret.
Le Docteur. — Serait-ce bien de publier un écrit sans la per-
mission des supérieurs?
L'Expérience. — Vous avez raison, ce ne serait pas agir eu
honnête homme. Mais vwnlrez-la en particulier (a<iuailr' occhi) à
un supérieur éclairé et sage; vous verrez (pie par des considérations de
prudence on n'y mettra pas C imprimatur , mais on sera bien aise que
vous la fassiez, imprimer secrètement.
Le docteur. — Eh bien ! nous irons et ferons comme vous dites.
Ce qu'on vient de lire n'est donc que l'exposition exacte et fran-
che de la pensée secrète de ceux qui gouvernent aujourd'iiui le
monde : et que font-ils en effet partout qui n'y soit entièrement
conforme? Ainsi, l'on sait quel est leur but et comment ils espè-
iciii r.illriiuli»'. (it <|m lions li-ippc siii loiil <l;ins rollr lliOoi'ic; du
(li's|Htlisim', ('('sr ce (jurllo a do proroiidi'incnl M;ii. Ivssaycz dcï
la luodilior en (HU'I(|ii{' point , cl loutic sysloinc s'ccroulo. Les con-
seils cil appaicncc les plus cxajjcrés, les plus atroces maximes sont
des consci|ucnces rij^ounniscs du piiiicipc dont on vent assurer
le Iriomplic. Nul moyen de les allenuer. J.a lo,;;i(jne inncxiljje des
rlioses, l'invincible nécessiti'*, mènent jiis(|ue la ; et lors(|uc je vois
les princes ou leurs a.o;ens uïcttre partout en j)rali(iu(î ces exécra-
bles ini(|nil<'S, j'accuse moins encordes hommes que les doctrines
i|ui dominent les hommes. Esclaves de leur propre tyrannie, elle
les contraint à abjurer tout sentiment de justice, de pitié, d'amoui-
IVaternel, à se dépouiller de la l'orme humaine pour revêtir celle
de je ne sais quel fantôme infernal. Marqués au front d'un sifpic
effroyable, Dieu a voulu que leur seul aspect épouvantât la terre,
aiin ({ue l'horreur qu'ils inspirent fût dès ici-bas le commencement
de leur supplice.
Et considère/ un peu le système qu'on vous présente comme le
plus parfait modèle d'organisation sociale. Au sommet le prince
dont la volonté absolue peut tout; à côté de lui le bourreau. Tout
ce qui vient après, hommes et biens, est son patrimoine. Mais y
aura-l-il au moins é^jalité de servitude, é^jalité de misère? Non. Au-
dessous du prince , deux races distinctes , éternellement séparées.
A l'une, les propriétés, l'instruction, les lumières ; à l'autre, le
travail et l'ignorance, la paillasse et la polenta, la privation entière
et perpétuelle des plaisirs lUuujereux de l'esprit , une misère sans
Hn, un irrévocable abrutissement. Celle-ci, on la compare, et jus-
tement, aux bctes de somme : la nature l'a faite cela, qu'elle reste
cela. Mais les bétes de somme ont la nourriture en abondance, delà
paille fraîche pour reposer dessus. La plèbe n'en mérite pas tant.
Dans la société que l'on confie à la garde du bourreau, le forçai est
plus heui'eux que l'ouvrier, la prison est plus douce que le foijer do-
mestique. C'est, il est vrai, une anomalie : mais que doit-on faire
pour qu'elle disparaisse? Améliorer le sort de l'ouvrier? laisser
pénétrer quel({ues jouissances sous le toit de chaume du pauvre?
Que dites-vous donc? Ce sont là des niaiseries philosophiques. Ce
<|u'on doit faire? Consultez X Expérience ; elle vous dira que pour
Temeltrc toutes choses en ordre, pour ramener la féliciK' monar-
m: i.Aiisoi.i n^Mi; i;r ni; i..\ Lii!i:uri';. 521
i:hi<iuc des anciens temps, il laiil aii};iiienler riioneur tics [irisons
et les torluresdii loirai; il lauleréer unenl'er sur la leire.
Nous ne pensons pas (ju'un pareil système soit destiné désormais
à |)révaloir dans le monde , cl (ju'il étouffe au fond des cœurs les
doctrines de la liberté. Vous aurez beau abuser de la force, empri-
sonner, tourmenter, tuer; ni les {jourdins de vos assommeurs, ni
les ixMVS de vos (veôles, ni le plomb de vos mousquets, n'alteindronl
les lois éternelles de Dieu (!l do l'humanité. Vous direz et ferez dir(!
qu'en luttant contre votre despotisme, en réclamant l'affrancliissc-
ment politique et civil du peuple, en s' occupant d'adoucir ses maux,
de soîilajjer ses inexprimables souffrances, d'élever sa condition
sociale, on ébranle la base de toute société, on provoque au désor-
dre, on viole les préceptes chrétiens; il est trop tard , ces moyens
sont usés maintenant. On vous demandera ce que c'est donc pour
vous que la société, l'ordre, le christianisme. On vous demandera
de montrer l'acte de cession que Dieu et le Christ vous ont fait du
genre humain. On vous demandera <;nfin d'explitjuer vos propres
paroles, car votre langage, nous nous en souvenons, n'a pas été
toujours le même, il a varié avec vos intérêts.
Au commencement de la guerre de Russie, en I81i2, il y eut
des deux côtés des proclanjaiions. Alexandre terminait la sienne
par ces mots : « Guerriers! vous défendez la religion , la patiie et
« la liberté! » Dans une proclamation postérieure, appelant aux
armes la nation entière, il disait : « Partout où dans cet empiie il
« portera ses pas, il sera assuré de trouver nos sujets natifs riant
« de sa fourberie , dédaignant sa flatterie et ses mensonges , foulant
« aux pieds son or avecrindignation do la vertu ofliinsée, et pa-
t ralysant, pai- le sentiment du véritable honneur, hcs Icijïons
« d'esclaves, i Un peu plus tard les princes d'Allemagne adressaient
à leurs sujets des paroles semblables. Faisant de la liberté leur cri
de guerre, promettant des institutions (|ui seraient une garantie
contre le despotisme, ils exaltèrent au plus haut degré le sentiment
pairioti(jue et l'énergie nationale. Dans ce temps-là, les souverains
ayant besoin des peuples, parlaient le langage des peuples. Maîtres
aujourd'hui et [ilus absolus que jamais, après avoir ti'ahi leurs pro-
messes, ils maudissent, ils exècrent cette liberté au nom de la-
quelle ils soulevèrent d'immenses [»opulalions , conlianlcs en leur
r.i \t r Di.s DKHX >i(>M»i;s.
-siriccritt', tl nul riiiiic plus {fiaïul , plus iiiriiiissild»! ;i leurs \ru\ ,
(|iic (le ifpiifi' ce (|ii'ils (lisaient aloi's. (".cpciulaiil le vrai elle faux,
le Itieu et le mal iio elianjyenl pas ainsi de nature, selon l'int/'rèi et,
la position de ceux )|ui {fouvernent les lionini(\s. Ou donc, àlN-pcxpu;
dont nous parlons, les souverains liicnl près de Jours peuples l'ol-
Kee de tentateurs, do révolulionnaires inipios, ou ils font aujour-
d'hui le nu'tior de tyrans.
V. DK LA MeNNAIS (1).
(i) Les pages qu'on vient de lire devaient paraître dans notre livraison du i.'t
juillet ; la piil)licatioQ en a été retardée jusqu'à ce jour , faute d'espace.
(iV. duD.)
NAPOLÉON.
Sur sa frégate de haut-boid ,
Un capitaine d'Angleterre ,
Dans la tempête , loin du port ,
Depuis dix ans cherche la terre ;
Depuis dix ans l'cclalr le suit,
Quand il est près, la terre fuit ,
Et le tlot lui crie en colère :
— Beau capitaine, où courez-vous?
(i) Oa lira avec intérêt cette tentative poétique hardie du jeune écrivain qui
occupe déjà un rang si élevé dans la prose. Le morceau que nous publions n'est
qu'un fragment d'un grand poème que l'auteur achève en ce moment. On remar-
quera dans It'S vers de huit syllabes une espèce d'essai pour ramener la poésie à
un récitatif naïf, libre et assez négligé; c'est comme une réminiscence des rimes
de nos vieux poèmes épiques chevaleresques. Mais le poète reprend et garde toute
la sévérité rhythmiquc dans le grand vers alexandrin.
( A', du D. )
7r2i iiKvii: des deux ho.ndks.
Où rourez-voiis. dilcs-lc nous?
l'.ir le iiii>liiil , |»ar la Iioiiasse,
\ olre fir^'alo csl déjà lasse,
J.asse sa rame de ramer,
Lasse sa Iraee d't-enmer.
(^)mmc ime femme (iiii ital[iile ,
Quand son amanl la fait pleurer.
Son sein sous sa voile s'aj,'ite
Et dii • <i Je veux me décliirer. »
Sur ce chemin (jui vous emporte,
Il n'est point de banc pour s'asseoir;
Point d'iiôlelier près de sa porte,
(Jui vous attende vers le soir.
Par notre rampe il faut descendre ,
Vous coucher loin du gor.vernail ,
Sur le côté , sans plus attendre ,
Dans nos lits d'algue et de corail.
La frcf^ate, (pie porte-t-clle
Pour cargaison sous ses haubans?
Que porte-t-elle dans ses flancs ?
Sous son poids la vague chancelle.
Tout-à-l'heure , par un sabord ,
J'ai vu briller comme une étoile
Qui s'endormait dans la graud'voile ,
Pour naviguer jus(prà son port.
Sonl-ce des pans de fine toile ?
Est-ce un collier de diH-s rubis?
Sont-ce des vieux mâts de frégates ?
Des ananas ou des patates?
Des peaux de tigre ou de brebis ?
Est-ce une belle esclave noire ^
Qui regarde , en pensant mourir,
Tout lejour sans manger, ni boire,
Si l'on voit son dattier fleurir,
Ou son champ de maïs mûrir,
Dans notre champ semé d'orages?
— Da)is mon vaisseau sans équipages,
11 n'es.t point de riches rubis,
De peaux de tigre ou de brebis,
Point de colliers et point de femmes,
iSAi'OLî;().\, 5!i'>
Point (le vieux mâts el point de mines.
Et point (le palmier (|ui verdit.
Celui (jui le remplit sans peine ,
C'est l'empereur de Sainle-IIélèiie.
— Un empereur ! avez-vous dit?
Je veux le voir, et ce soir mt'me.
Son empire et son diadème,
Son sceptre et son manteau de roi.
Pour m'amuser pendant l'orage,
Dans ma maison de c()(|uillage.
Sur son trône montrez-le moi.
— Mon empereur n'a point d'empire ,
Point d'or, point d'encens, point de myrrhe^
Point de sceptre ni do manteau.
Il n'a rien (}u'un petit chapeau
Avec une capote grise ,
Puis une courte épée encor
De fer, qui jamais ne se brise.
Sur son tranchant , en encre d'or, '
Une N est écrite et gravée.
— S'il porte une N à son épée,
Je vais me cacher dans mon puits.
Ne lui dites pas où je suis,
Quelle est la source d'où j'arrive,
I\i mon nom, ni fjiielle est ma rive.
S'il me rencontrait par hasard,
Il me tarirait d'un regard.
Je me blottis dans mon abîme;
Pendant mille ans j'y resterai ,
Et de frayeur je me tairai.
Sous ses pas je courbe ma cime
Comme l'herbe sous le faucheur.
Courez, courez au bout du monde;
Pour enfermer votre empereur,
La mer n'est pas assez profonde.
Sur sa frégate de haut-bord,
Un capitaine d'Angleterre,
Dans la tempête, loin du port.
Depuis dix ans cherche la lerrc.
UKVui-: iu;s dkux mom>i.s.
A I'iIimIc (|iii brille il dil :
— Moiu-/ mon vaisseau, belle cloilr;
Jusqu'au eiel ma verj^ue içrandii ;
D'un souflle (le i^éant , ma voile
Se jîonlle el se remjilil d'oiffueil ;
Taites-moi (raverser l'i'cueil
De ma fortime el de ma gloire .
Mes balloli; ranimés sm- le poiii .
Sont Lodi, Maiengo, l'Alimiii
Et cent noms encor île victoire.
Il n'est point de port assez beau
Pour y faire entrer mon vaisseau .
De îîrand bazar , de ville siire ,
Pour y déposer ma capture.
— Vogue/ 1 forban , vers cet îlot ,
Là-bas , là-bas , où va le flot ;
Vous trouverez dans l'herbe verte ,
Sous le tronc d'un saule pleureur.
Une petite tombe ouverte ,
Vous y mettrez votre empereur.
Votre empereur avec sa gloire ,
Et cent noms encor de victoire.—
Une île sort du fond de l'eau
Qui porte à sa cîme une tombe :
A ses pieds s'arrête un vaisseau ,
Et sa grande voile retombe.
II.
Ne pleurez pas, mes généraux;
De mon lit ouvrez les rideaux.
Venez , pendant (pie je respire,
Je veux faire mon testament.
Qu'il soit rempli sans changement ,
Selon ce que je vais vous dire :
Je lègue à l'ombre mon empire ,
A mes soldats leurs cheveux blancs
>AI'OLi:0>i.
Puis à mon cheval la poussière
De mou Uôue potn- sa litière,
El i)our lui peigner sa crinière
De mon naufrage les autans.
Je lègue à mes champs de batailles
Des sillons gras pour les semailles ,
De blonds épis dans la saison ;
De plus sa fumée à la gloire ,
Son lendemain à la vicloire ,
A l'espérance son poison ,
A la lance son aiguillon.
Au casque je lègue sa rouille ,
Au sabre d'acier son fourreau ,
Puis à la foudre son carreau ,
Puis au triomphe sa dépouille.
A l'écho je donne mon nom.
Et ma fortune à l'aciuilon ,
Mon étoile au plus haut nuage ,
A l'Océan l'altier rivage
De mon esprit (jui touche au ciel ,
A l'éclair mon sabre immoi tel .
A la tempête ma colèie.
Au (lot (jui gronde mon écueil ,
Au nionl sourcilleux mon orgueil ,
Et mon royaume au ver de terre j
De mon manteau s'habilleront
Tous les pompeux rêves de fêtes
Des conquérans et des poètes ;
Sur mon chevet ils dormiront.
Mais à mon fils né dans l'orage ,
Je lui laisse avec son berceau
Le meilleur lit dans mon tombeau
A choisir pour son héritage.
Là , quand les bras je croiserai ,
Que sur le flanc je m'appunai
Pour voir s'il est bien dans sou gite ,
S'il veille, ou dort, ou se dépite,
Je veux (pie tout le char des cieux ,
Penche et tremble sur ses essieux ,
Et que chaque roi de sa ciaic
m
i^JS UKVUI, Kl s DI.IA MdMil s.
Disc : a II lève de iiolir aliiiiic ;
« Allons-iioiis-en diez nos uieux. »
Avee iiuiii xiciix dnipcau d'Arcole,
Jure/.-inoi, sur voUe parole,
De coudre roausiimu liuceiil.
\ ous me ujeltie/ dans mou (;cirueil .
Auprès de moi, pour c'|)ita|)lie,
IMa bonne cpée el son aijrarfe ,
Mes éperons me chausserez ,
De mon chapeau me coifferez ;
l'our (jue plus lot je ressuscite,
Et (juo de ma noire i^uérile,
Si le vieux monde passe là,
Tout le premier je crie : Holà !
C'est tout. Fermez-moi la paupière.
Et, sans lever les yeux de terre ,
Trois généraux ont tant pleuré ,
El tant aussi leurs dures armes,
Qu'ils ont fait une mer de lannes;^
Et l'ilol en est entouré.
III.
Et la nuit a dit aux étoiles,
L'étoile au mât, le mal aux voiles,
La voile au flot, le flot au bord :
Est-il vrai, dites, qu'il est mort?
Et le bord aussi sur la cîme
L'a dit à l'oiseau de l'abîme.
L'oiseau répond : Mon aile d'or
M'a porté sur un roc sauvage;
En me baissant sous le nuage ,
J'ai vu passer (juatre chevaux,
Qui, pleurant, par monts et par vaux
Vont chercher une tombe vide,
Pour y jeter loin à l'écart
Leur mailre endormi dans le char.
TNAPOLKON.
Le venl les mène par la bride.
L'orage avec eux emporlé
De ses talons les éperonne,
De son foiiel les aiguillonne.
Jamais, couché sur le côte,
Leur maître n'ouvre la paupière
Pour regarder si dans l'ornière
L'essieu n'est pas trop cahote.
La feuille du chêne en aulomne
Suit son cortège impérial ,
El de loin le lion royal
Ole lie son front sa couronne.
Sous leurs voiles, près du cercueil ,
Plus de cent batailles gagnées
Sortent de terre prosternées,
Comme des veuves tout en deuil.
Et mille fameuses journées,
Debout sur le bord du chemin,
Comme des sœurs abandonnées ,
Chantent pour lui leur chant d'airain.
En roulant sa vague profonde
Pour voir défiler son convoi ,
La mer de l'autre bout du monde
S'avance et crie : Attendez-moi
Et trois généraux ont de larmes
Au lieu de sang trempé leurs armes;
Et le tombeau répète encor :
Est-il vrai, dites, qu'il est mort?
IV.
Mais une musique guerrière
Qui derrière eux comptait leurs pas.
Disait ce qu'eux ne disaient pas.
Le casque agite sa crinière,
Le sabre aiguise son tranchant,
Et l'épée écoule ce chant :
Ty'-Ai
.">ll
iii\ir. itKs i)i:i:\ mumu'.s.
I.KS CVMllM.I.KS.
Qui m'a frappée?
Esl-ce une èpce?
Est-ce une fée ?
Est-io un géant ?
Est-ce le vent ?
Est-ro la brise ?
Moi , ji! nir luise
Avec éclat ,
(Idininr un empin-
Qui se dérliire
Dans nu coiiili,')!.
LF.S TROMPETTES.
Je n'irai plus en Italie
Demain sous l'orange ûeurie
D' Aréole éveiller le soleil
Dans son manteau fait de vermeil ,
Pour mûrir l'épi des batailles
Et le raisin des funérailles.
Je n'irai plus jamais hennir
A Damiette, Alep, Aboukir,
Ni chercher demain pour y boire
Dans le désert un puits de gloire ,
Comme une cavale d'aga
Une source près de Jaffa.
Je n'irai plus en Moscovic,
A l'endroit où Finit l'Asie,
Au pied des coupoles d'étain,
Chanter mon chant jusqu'au matin
Dans l'incendie et le carnage,
Comme une veilleuse à l'ouvrage.
Sous un saule je resterai
Près d'une tombe en pierre dure;
Et si le vent passe et murmure,
En tressaillant j'appellerai
Toute la nuit dans sa poussière
Celui qui me mène à la guerre.
LES CLAIRONS.
Et moi, plus vite que l'éclair
Mon chant ailé déchire l'air.
Il a déjà passé la terre ,
Laissé sa fumée en arrière,
Passé la mer, les cieux heurté ,
Et cent abîmes visité.
Mais en retenant son baleine ,
Le monde a dit : « Ce beau clairon ,
« De son combat si fanfaron ,
« C'est le clairon de Sainte-Hélène.
« C'est Lui ! c'est Lui ! c'est l'Empereur !
« C'est son cheval qui m'a fait peur !
« Il reprend le chemin de France ;
« Par là , le voilà qui s'avance.
« Le plus pâle , ici , voyez-vous ?
« Le plus mal habillé de tous.
« Muet, il ferme sa paupière
« Pour rêver à son plan de guerre.
^.VI•OLEON.
331
LES EPEES.
Assez ! je ne peux plus me taire ,
Un crêpe noir sur moi descead ;
Je veux pleurer mon pleur de sang.
Que cette larme de colère ,
Qu'aucun soleil ne doit tarir,
Poison qui brûle et fait mourir,
Souille ton front, vile Angleterre!
"Vile Angleterre , en ton îlot ,
Garde-loi bien avec ton Ool.
De tes trois mers prends toute l'onde
Pour te laver devant le monde.
Prends dans ta main tout l'Océan ,
Avec tout les Ilots du Bosphore ,
Tous ceux qui dorment à Ceylan ,
Tous ceux qu'ombrage un sycomore.
Tous ceux de l'Indien ou du Maure ;
Ma tache à ton front restera ,
Jamais rien ne l'effacera.
LES CASQUES.
Comme mon aigrette à ma cime.
Ainsi sur toi reluit ton crime;
Comme sur moi par grands flocons
A tous les vents pend ma crinière ,
Ainsi sur toi pend la colère
De mille et mille nations.
Comme je baisse ma visière ,
Ainsi , toi , dans ton jour de deuil ,
Va ! tu baisseras ton orgueil.
LES GYMBALLES.
Sous sa noire tente ,
Il dort dans l'attente
D'un grand lendemain.
Il a mis sa main
Sur sa bonne épée
Dans le sang trempée.
Son rêve de roi ,
France , il est pour toi.
Fais auprès de moi
Bruire ta colère ;
Comme uu cavalier,
Son long sabre à terre ;
Comme uu cymballier,
Sa cymballe , en guerre.
LES TROMPETTES.
A ma voix , si mes vieux soldats
Pouvaient renaître sous mes pas ,
Je lui referais cent royaumes
D'hommes pâles ol de fantômes ;
Et s'il les menait aux combats ,
Rien qu'en regardant leur poussière.
Devant eux s'enfuirait la terre.
,V>ii lU.M l. KES DKUX MONDES.
i.KS i;i'i;i:s.
Fi moi, S»i(;nour, si mon Irnuclianl J'ffi'acorais niaintos joiirnôi-s,
Klait d'or lin , de diamant, Afin que son nom, au soleil,
Sur le bronze de SCS années Après toi , luise sans pareil.
CHOEUR.
Marchons plus lentement le pas des fuiicrailles,
Comme f;iit la pleiirense appuyée aux iniuailles;
Nous voilant jusqu'aux pieds du lin d'un plus long vers,
Comme d'un crêpe noir entourons l'univers.
Nous sommes, nous, Tccbo de toute voix puissante,
Du bruit de la ruine au fond du bois croulante,
De l'ombre et de l'empire après qu'ils sont passés.
L'écho des longs regrets dans le cœur amassés.
De tout ce (pii vous laisse une grande fumée,
De la tombe surtout après qu'elle est fermée.
Ni trompette ou clairon, ni cymballe d'acier.
Dont l'accord, en plein air, en vapeur se disperse.
Ne sont notre vrai nom; ni casque, ni cimier .
Une invisible )nain à sa guise nous berce.
Un enfant, en soufflant sur notre faîte altier.
De tout notre édifice efface la mémoire.
Nous sommes ce que l'homme avait nommé la gloire.
Nous sommes, nous, la mer d'harmonie et de bruit.
Qui, comme un vaisseau d'or à trois ponts, dans la nuit,
Sous les cieux résonnans, emporte au loin le monde.
Et toujours dans son flot se baigne, écume et gronde,
Jusqu'à la ville sainte où, pour baiser le bord,
Tout, au pied de son roc, devient silence et mort.
NA POLI -ON. -->->•>
Non , la nouvelle avait menli ,
Le clairon trop tôt relenti.
Non, la tombe s'était (lonipée
Avec le casiiiie, avec ré|)ée.
Il n'est |)as mort! il n'est pasmoit!
Il deinenre en un chàtean fort ,
Tont (le fer bàli jusqu'an faîte.
Toiile entière la salle est faite
Avec le bronze lUi canon ;
Et sa colonne , qui se lève
Debout sur le seuil comme un rêve,
l']sl aussi baille (|tie son nom.
Cùomme Tliôte sur le balcon.
L'orage avec sa froide baleine,
Va, vient, se pencbe et se promène.
Tous les cent ans, quand dort réobo,
La nuit, son sabre de bataille ,
Qui pend (out nu sur la muraille,
trappe l'beure de Marengo;
Et de vautours une nuée.
En voletant autour du bord ,
Pensent entre eux : Voilà l'épée;
Voyez ! Mais où donc est le moit ?
Le mort? il vit dans son armée
Sous le toît de sa renonnnée.
Autour de lui ses marécbaux
Font caracoler leurs cbevaux.
Ses vieux soldats des Pyramides
Sortent de leurs tombes bumides,
El par des cbemins incoimus
.jusqu'à son camp ils sont venus.
Cbaque soir sous la pâle nue ,
Des morts il passe la revue.
Les vieux étendards il salue,
TOMl. III. — SUPPLÉMENT.
9^
.>M ItliVUI:: DES UKl \ MoNDKS.
l'^l Ifs iIi'KiiiU' «II- s.i iiiniii.
l,e ro^ï.inl (|iii s'cl.iil «•Iciiil ,
ne son roiianl il le ralliimt';
Au sabre rouillé dans la brunir
Il donne, rien (|u'en le tuucbani ,
De sa colère le (rancli.mt ;
•\iix rbevanx qui tnordeni leurs brides
De ses pensers les |)ie(ls rapides :
Kt son aigle aux ailts d'airain.
Il le récluuilTe sur son sein.
En le voyant ses soldais disent :
— Je vais où ses pieds me eon(biisenl.
l\Ta blessure de Waterloo
IMe s;ène trop dans le tombeau.
Plus que le sable d'Arabie,
Plus que le soleil de Syrie ,
Le cœur me brûle en y pensant ,
Et le obaiîrin (arit mon sauj».
— Ecoutez ! la (ronipette sonne.
Je suis ses pas sans savoir où.
Ah! dans ma tombe de i\Ioscon,
Il fait trop froid quand vient l'automne,
Mon fusil à mon bras glacé
M'a trop dans ma fosse lassé ;
Et comme une neige nouvelle
Mon r«^ve sur moi s'amoncelle.
— Je pars, j'ai repris mon fusil.
Cette fois , où me mène-l-il ?
Ah! dans ma tombe d'Allemagne
Il fait trop sombre et trop de vent;
Trop noir dans ma tombe d'Espagne .
Et le muletier lro[» souvent,
En sifflant une barcarole,
Y vient charger son espingole. —
Pendant qu'il passe dans les rangs,
Il parle aux morts comme aux vivans :
.>AFOLKON.
— Pouiquui loiis ètes-vous si pâles.''
Avez-voiis peur, mes vieux soldats.
Des biscayens ou bien des balles ?
Avez-vous soif? êles-vous las?
— Oui, soif de ce vin de l'épée
Honl la terre est encor trempée ;
Si nos pieds étaient trop usés ,
J<a mort nous a bien reposés.
— Avez-vous assez fait la guerre ,
Mes lieutenans, étes-vous las?
Sur vos pieds blanchit la poussière !
Pourquoi ne l'essuyez-vous pas?
— Sire, soufllez sur nos fantômes.
Ou fantassins, ou cavaliers,
Cette poussière à nos souliers ,
C'est la poussière des royaumes.
— Etes-vous las, mes généraux,
Mes officiers, mes marécliaux?
Jurez-moi là, si je succombe ,
fidélité jusqu'à la tombe.
— Le bras levé nous le jurons ,
Et le serment nous le tiendrons ,
Devant le ciel , devant Dieu , sire ,
De bien défendre votre empire. —
Depuis le soir jusqu'à minuit.
Des morts a duré la revue ;
Et l'étoile à l'étoile a dit:
De votre ciel l'avez-vous vue?
M.
Un jour il dit : — Grand-niaréclial ,
Allez seller votre cheval.
355
22.
.».><i ui;\ii. Ki.s iii;rx «(iindks.
( idiiiiiie SOI un soiiiiikM tl'ivoii-t!
IMiiiitcz nu soinnit'l de ma uiloire.
hiles-nioi du iiauUlc mon nom
(]e (juc l'on voit dans nutn vallon ;
Ont" je (lirlemon plan di' uuciie
A Mi'iliiicr. an liiiiil du (oniicrro.
— Au loin , là-l)as, sire, je vois
Près de son seuil , au coin du bois,
Comme une femme êclievelée ,
La rrante de houle habillée.
Son puits est un puits de douleurs,
Et son seau se icm|ililde pleurs.
Son toit n'est fait que de chaumine .
Dans ses songes croît une épine.
Elle mêle et mêle en chemin
Son peuple brouillé dans sa main ,
Connue son lin la lilandière ,
A tous les coins de la bruyère ;
Et rien que son nom lui fait peui
Quand il retentit dans son cœur.
Comme un trophée à ses murailles
Sous le vent du soir des batailles.
Elle n'a plus à s(in côté,
Sire, son fusil enchanté.
Elle n'a plus sa grande épée
D'honneur et de gloire trempée.
Elle n'a plus son grand renom ,
Ni son courage de lion.
Quand on lui brise sa quenouille,
Jusqu'à ferre elle s'agenouille.
— Arrêtez 1 a dit l'empereur,
Mon aigle m'a mordu le cœur.
— Sur la montagne, je vois, sire.
Les rois debout dans leur empire.
Des.sous la pierre de leur seuil
\.U'OLKO.\.
Ils oui ramassé leur orj^iieil.
Las ilans leur cliùle de descendre ,
Ils ont retrouvé sous leur cendre
De leurs vennjeances les charbons ,
Et (le leurs sceptres les tronçons.
Que faisaient-ils dans la poussière
A votre porte assis par lerie ,
ïretnblans hier, sous leur manteau?
Us mendiaient le pain et l'eau.
A présent ils boivent sans peine ;
De faux sermens leur coupe pleine ,
Et disent en léchant le bord :
Mon échanson , l'en veux encor.
— C'est bien ! c'est bien ! mais de colère
Mon cheval creuse sa litière.
— Comme un malade sans veilleur
Je vois , dans la nuit de son cœur ,
Le monde troublé dans son rêve.
M cherche en sa main votre glaive,
Il ne trouve rien (pie ses pleurs ;
Il cherche à son front vos lueurs ,
Au fond de son cœur (pii murmure
Il ne trouve (pie sa blessure.
Il songe tout haut (piand il dort :
Amusons-nous piiisiiu'U est mort;
Kégnons sur nous comme Liii-mème ,
Et coiffons-nous du diadème.
Gardons-le bien dans son tombeau ,
A la pierre mettons un sceau.
Si ses cendres étaient semées ,
Il en renaîtrait mille armées.
— Assez, assez; il faut partir.
Et tout l'univers compicrir.
Ney, vous marcherez sur l'Alritpie,
S37
.VW lii;\Ll. bus lil.L\ MIJNUtS.
i;i Mills. !Miii;il, sur rAiin'iiiiue.
(^uv ma balaille tie géant
Hurle du levant au coucliant.
Qiiniiil tous les peuples de la terre
Knsenibie vous feront la j^uerre,
N'avez pas peur, nies liciilenans;
Ce n'est que le bruit îles vivans.
Écoulez bien mon ordonnance,
Mes douze maréchaux de France.
Dans les lieux hauts , dans les lieux bas .
Contre le monde et ses eonilials,
Yous-mênies ranimez en batailles
Mes soldais morts sans l'unérailles,
Et dans le fond de mon tombeau
Pressez mon linceul pour drapeau.
Si je m'endors, las de l'attente,
Ou dans ma tombe, ou dans ma tente.
Montrez au monde mon manteau ,
Ou rien que mon petit chapeau ,
Ou ma cocarde tricolore,
Ou ma capote grise encore ;
Et l'univers reculera,
Et votre gloire doublera. —
Comme un tison quand il pé(ille,
En l'entendant le sabre brille.
Ses maréchaux ont obéi ;
Devant eux les villes ont fui.
Rien qu'en regardant la crinière
De son pâle cheval de guerre ,
Les tours tremblent sous leurs créneaux
Les rois morts vont cacher leurs os.
Ah ! que ses soldats courent vite !
Ah ! (pi'ils vont loin sans s'arrêter !
Ils n'ont que leur ombre à porter.
Et l'éclair se met h leur suite.
Ils n'ont jamais faim, ni sommeil,
NAPOKKOiN. 530
Ni cliauj, ni soif, sous le soleil.
Plus de mille et mille royaumes
Ouvrent leur porte à leurs fantômes...
Il a fait trois pas devant lui ;
Toute la terre a rebondi.
Il fait trois pas pour disparaître;
La terre pense : C'est mon mailie.
Et connue un bœuf sous l'aiguillon ,
IMuel , retourne à son sillon ,
\insi le montle, sans rien dire ,
M entre au sillon de son enipire.
VII.
bu baut faite de sa ruine ,
Les bras croisés sur sa poitrine ,
Il regarde au loin tout le jour
Le monde et le ciel à l'entour.
Et mainte larme de colère
Sous ses pieds a creusé la terre.
— Qu'avez-vous pour pleurer du sang,
GratKl empereur, a dit Bertrand ?
— Je pleure, quand je vois, sur le mont qu'elle dore,
Celte étoile où mon nom n'est pas écrit encore.
Je pleure, quand le vent appuie dans les bois
Tout oe bruit (|ui n'est pas le bruit que fait ma voix ;
Je pleure, quand je compte, au-dessus de ma tète,
Ces mondes où jamais n'a monté ma conquête.
Que la terre m'ennuie en son cbélif enclos!
Et que vaut son empire avec tous ses lond)eaux?
Trop vile mon esprit arrive à sa barrière ;
En trois bonds mon cheval va laver sa crinière
Dans chacun de ses Ilots et les tarit soudain.
L'Elbe est trop près du Nil, le Tagc du Jourdain,
I.' \lli.iiiilii.i (1(1 kiciiiliii . le \\ (ilu.i lie Li St'iiie,
l.(> levant du coiicliaiit , Toulon de Sdinlc-lk'lrite.
I,e di'sori .1 Imp [ii-ude sable el de ciiiieii'N
l\mr me bàlir ma L-^Ioiie <mi Ions ses roiidemeiis,
Kl lr(t|tpoii rOeéaii d'cciime elde Iuiikt
INmm- porter liant son faite avec ma lenounnec
Au iivv de mon esprit , ali! si ces vastes cienv
Se courbaient sons mes pas , cl lisaient dans mes yeux !
Comme des bataillons (|iii versent répouvaiite.
Si les orages noirs me prenaient sous leur lente !
Comme d'un étendard, ali! si rclernité
M'entourait de sa nue el de l'immensité !
Si j'avais l'iullni pour lancer mon ?îénie ,
Ainsi (prun cavalier eu une plaine imic!
Si, pour me sacrer roi, chaque étoile à mou nom ,
En me parlant tout bas, attachait son rayon,
Alors, je serais roi... l'oi, comme il le faut être,
Plus que l'homme et que rang:e... et satisfait peut-être.
Mais le néant m'obsède et ne me cpiitle pas :
Est-ce la sentinelle attachée à mes pas?
Si je veux avancer où mou esprit uf envoie ,
Toujours il est debout pour me fermer la voie.
Aréole, Marengo, Lodi, AN'agram, léiia,
Ces pesans noms de bronze , il les use déjà .
J'ai suivi juscju'au bout le chemin de la guerre ;
J'ai monté le sommet le plus haut de la terre ;
J'ai passé l'espérance et quitté le désir.
Que tronve-t-on plus loin? Si je pouvais gravir
Le penchant de mon rêve et m'asseoir à sa cime ,
Sur son autre penchant que voil-on dans i'abuue?
Pour passer cette nuit qui ne linit jamais ,
Dans quelle capitale établir mon palais?
II faut trop me baisser sous la porte devienne,
Et de l'Escarial la lour est trop ancienne;
NAPOLÉON. -^'i
A Rome l'herbe croil; dans mon creuset d'airain
J'ai fondu de Moscon la coupole d'étain.
Je n'aime plus au Caire à voir sous la tempêle
Les minarets nouer leurs turbans sur leur Icle.
De Naple et de Madrid la feuille d'oranger
M'empêche de dormir mon sonuneil trop léger.
L'obélisque du Nil , pour compter mes journées,
Raccourcit trop son ombre et trop mes destinées.
Je vomirais (pie ma ville, avec son bastion ,
Entourât l'imivers et lui donnât son nom ,
Et qu'elle eût sur sa place une arche triomphale
Faite d'un pan du ciel , tout d'azur et d'opale ,
A tin (pie mon armée eût le temps d'y passer,
Avant que l'Éternel commence à s'affaisser.
iMais (pie cette heure est lon,!,'ue! Est-ce une heure immorlellc?
Que cette nuit est noire ! et quand {inira-t-elle ?
Par ici, suivez-moi, vous, marccha! Bertrand,
La terre est trop petite et mon orgueil trop grand.
MIL
Le soir la colomie V^endôme
Se tint debout comme un fantôme
Sur le tombeau d'un peuple mort ,
Comme la tour d'un château fort
De pur granit bâtie en France
Sur le tertre de sa vaillance;
Comme l'escalier éternel
Qui monte à la voûte du ciel.
Les soldats de fer (pi'elle abrite
Sont tous sortis de leur guérite.
Ils ont pris leurs habits d'airain,
Et dans leurs sacs mis leur butin.
\.\-2 l;l \ l I M ^ l'I t \ MllMll.-..
1.0^ ilif>aii\ (II- luKii/»' lu-niiibiriil
Kl IcMis oliicrs n'UMitisseiil.
}>iir U' ftM ik' lance (|iii liiil ,
1,'aiiîle sans pciii a l'ail mui nid.
Le taiiihoiii bal ; lo clairon sonne;
Sons les pas Ircniltlc la ooloinic.
Oii vont CCS fantassins lie fer
(^)ni dans leurs yenx ont un éclair?
On vont ces cavaliers sans brides
(^)ni les anlans onl pris pour guides?
Leur niailre a dil : « C'est le malin
De Marenjo sans lendemain. »
Oii vonl ces lances, ces Iropliées .'
On vonl ces cas(iues, cesépées?
Où vont ces canons ciselés
Qui roulent sans ôtre attelés,
Et ces capitaines que souille
De cent mille siècles la rouille :>
Ilsnionlent, montent jusqu'aux cicux;
La tour aussi monte avec eux.
Elle grandit avecrespace,
Et sur elle-même s'entasse.
Plus que Babel haute cent fois,
Elle a sur les rêves des rois
Mis son pied et bâti sa cime;
Sa porte est ouverte à l'abîme;
Ses balcons dans l'air sont dressés
Sur tous les projets renversés.
Son créneau que l'éclair sillonne,
Chancelle comme une couronne
Sur une tête de i;éant.
Sur son perron il pleut du sang.
Ainsi qu'un sabre de bataille,
La foudre pend à sa muraille;
Les peuples ont bâti son seuil
De la pierre de leur orgueil.
NAPOLÉON. ."J-i."
Les cavaliers couverls d'écume
Sont njoiUés déjà dans la brume.
En s'asseyatU, les fantassins
Ont tous pleuré leurs pleurs d'airains :
« Ah 1 qu'elle est longue cette roule !
« Ah ! qu'elle est haute cette voûte?
« Ah! que j'ai soif! ah! que j'ai faim'
« Grenadier, donnez-moi la main.
« Je suis allé pendant ma vie
« En Allemagne, en Moscovie,
« Jusqu'à Saragosse et Berlin ,
« Et sur le perron du Kremlin;
« J'ai marché long-temps dans la pluie
« Et dans le sable d'Arabie;
« Et jamais, ou sain ou blessé,
« Le chemin ne m'a tant lassé. »
Mais leur empereur, à leur têle ,
Le front levé comme à la fêle,
Porte à sa main un vieux iandîeau;
C'est du pont d'Arcole un drapeau ;
Devant les cieux il le déplie ,
Comme aux anciens jours d'Italie ,
Pour courir d'un pas plus hâté
Sur le pont de l'éternité.
Toute la terre s'est émue;
Une voix déchire la nue :
« Viens dans mes cieux . sous les autans;
Je les ai faits partout si grands.
Pour (jue tu suives leur ornièie
Sans jamais trouver de barrière. »
IX.
Et l'on dit (|H'une fois, après celle nuil-là ,
In ani;»' lout-puissani que sa gloire voila,
lit Kl V I I m s Ul.l \ MtiMil s.
Oui l(iiM|iu' If l i«'s-llaiit viml.iil IVii|)|MM- la icric,
iVtrlail à son cCtlv sou glaive de colôi c ,
S'appiiu-lia «le l'eiulroil où ruiiivei-s linil.
Il ir^Mitla lo bord el k' loiul, el souiil.
Ses veux t-laii'iit (l'tiii aiirle, ot son fiàU- visai^e
l.iii-nuMno s'ciilomail d'im (.tcriii'i lUiac^c.
Aiiloiii (le sa jKtitiiiu', mu- cuirasse d'or
Contre ses souvenirs le det'endail eiu'or.
Il elail courouné de sa propre pensée.
Son aile était d'airain jns(jn'à terre biiissée.
11 l'ouvrit; puis il dit à i'abiuie béant :
Le ciel est trop petit, el mon esprit trop i,'rand !
Kr>(;Ai5 Q)Lir«iEi
POÈTES
ET ROMANCIERS MODERNES
DE I.A FRANCE.
XIV.
ADOLPHE.
Si Benjninin Constant n'avait pas marqué sa placo au premier
rang parmi les orateurs et les publicistcs de la France, si ses tra-
vaux ingénieux sur le développement des religions ne le classaient
pas glorieusement parmi les écrivains les plus diserts et les plus
purs de notre langue, s'il n'avait pas su donner à l'érudition alle-
mande une forme élégante et populaire, s'il n'avait pas mis au ser-
vice de la philosophie son élocution limpide et colorée, son nom
serait encore sur de ne pas périr : car il a écrit Adolphe.
Or il y a dans ce livre une vertu singulière et presque magné-
tique qui nous attire et nous rappelle chaque fois «|ue nous sommes
témoins ou acteurs dans une crise morale de quelque importance.
11 n'y a pas une page de ce roman, si toutefois c'est un roman, et
."»»(» UK\U. ni.-, lil.l \ Mil.Mil.S.
potir riKi part j'.ii {jraiul'pcitu' à le croiic, (|ui ne doiiiif lien a une
M»i If (l\'\aimn «le coiisciciici'. Qu'W s'ajfissc de nous ou de nos amis
l<'s plus clii-is, {•(.' n'csl jamais en vain (|nc nous consulloris (•elle
liisioiri' si simple cl d'une moialitesi douloureuse. Les applications
et les souvenirs al»ondenl. (lliacune des pensées inscrites dans ce
h I rilile procès-verbal est si nue, si franc lie, si linenieni analysc'c,
et dérobée avec tant d'adresse au\ soulïrances du cceur, (pie clia-
( un de nous est tenté d'y reconnaître son portrait ou celui de ses
intimes.
(^'est là, il faut le dire, un privilèjjc ina[)pi(riable et (|ui n'est
dévolu ipi'aux œuvres du premier ordre. Connue il n'y a pas dans
ce tableau mystérieux un seul trait dessiné au hasard, comme tous
les mouvemens, toutes les attitudes des deux figures (jui se par-
tagent la toile, sont étudiés avec une sévérité scrupuleuse et in-
flexible, d'année en année nous découvrons dans cette composition
un sens nouveau et plus profond, un sens multiple et variable mal-
{}ré son évidente unité, qui ne se révèle pas au premier rej^ard,
mais qui s't'panouit et s'éclaire à mesure <iue notre fiont se dé-
pouille et que notre sang s'attiédit.
Adolphe est comme une savante symphonie qu'il faut entendre
plusieurs fois, et religieusement, avant de saisir et d'embrasser
l'inspiration et la volonté de l'artiste. La première fois l'oreille est
frappée du gracieux andante, ou du solennel adagio. Mais elle ne
saisit pas bien la transition des parties. La secondi; fois elle dislin-
gue dans le rondo le chant d'un hautbois ou le dialogue alterné des
violons et de la flûte. Plus tard elle s'éprend d'une mélodie élé-
gante et simple qu'elle n'avait pas d'abord aperçue , et cha(|uc jour
elle fait de nouvelles découvertes. Elle s'étonne de sa première
ignorance , et sa curiosité se rajeunit à mesure que sa pénétration
se développe.
Il n'y a dans le roman de Benjamin Constant que deux person-
nages; mais tous deux, bien que vraisemblablement copiés, sont
représentés par leur côté gênerai et typique; tous deux, bien que
très peu idéalisés, selon toute apparence, ont été si habilement
dégagés des circonstances locales et individuelles, qu'ils résument
en eux plusieurs milliers de personnages pareils.
Adolphe et Ellenore ne sont pas seulement rceb, ils sont vrais
l'OÈTKS KT l!(»V\.NCILI5S MIANÇAIS. .vi7
dans la plus large acception du mol. Sans doute il ciit été facile à
une imajjinaiion plus active et plus exercée d'encadrer le sujet de
ce roman dans un(! fable plus savante et plus vive, de multiplier les
incidens, de nouer plus étroitement la tragédie. Mais à quoi bon?
Qui sait si le livre n'eût pas perdu à ce jeu dangereux l'autoritc;
linnineuse de ses enseigneincns?
Adolphe est ennuyé, comme tous les hommes de son âge qui ont
entremêlé leurs études vagabondes de loisirs nombreux et indéfinis.
Il sail , il a réfléchi, il a rêvé pour l'avenir bien des voyages dont il
ne voudrait plus maintenant, bien des gloires qu'il dédaigne au-
jourd'hui comme s'il les avait usées; il a vu passer dans ses songes
des femmes adorées qui se dévouaient à son amour, dont il buvait
les larmes, et qui de leurs cheveux dénoués essuyaient la sueur de
son front. Il a dévoré dans ses ambitions solitaires plusieurs desti-
nées dont une seule suffirait à remplir sa vie; il a vécu des siècles
dans sa mémoire, et il n'est encore qu'au seuil de ses années.
Habitué dès long-temps à converser avec lui-même, familiei'aux
grandes choses qu'il n'a pas faites, il est tout sim[>le qu'il dédaigne
la société réelle, qu'il n'a pas étudiée, et qui ne peut le deviner.
F/ennui, chez les âmes élevées, chez celles surtout qui ont vingt
ans, est presque toujours accompagné d'une exorbitante vanité.
Comme elles aperçoivent en dedans un monde supérieur, plus
grand, plus beau, plus varié, comme elles ont peuplé leur con-
science des souvenirs d'une vie imaginaire, comme elles comparent
incessamment le spectacle de leurs journées au spectacle de leurs
rêveries, le dédain et l'impertinence ne sont chez elle qu'une plainte
franche et douloureuse,
Adolphe est las de lui-même et de sa puissance inoccupée ; il
aspire à vouloir, à dominer, à parler pour être compris, à conduire
pour être suivi , à aimer pour mettre à l'ombre de sa puissance
une volonté moins forte que la sienne, et qui se confie en obéissant.
S'il avait choisi de bonne heure une route simple et droite, si,
au lieu de promener sa rêverie sur le monde entier qu'il ne peut em-
brasser, il avait mesuré son regard à son bras; s'il s'était dit cha-
que jour en s'éveillant : Voilà ce que je peux, voilà ce qu(! je vou-
drai ; s'il avait marqué sa place au-dessous de JN'ewlon , de Condé
ou de Saint-Preux ; s'il avait préféré délibérément la science, l'ac-
.%-iH l;i\ll Itl.N KKLX MO.M>KS.
lion on I .iiniMii ; s'il avait cpic d'iiii d'il vijplaiil le inciiiiiT icvcil
(le ses FaciiUi's, s'il avait (Iciiiflc luilciiicnt sa (Icsiiiu'c, si! avaii
icndii (l'iin pas sur et porspvrraiil vers la paix scicinn do riiiiclli-
fjoiii T. rtii(ij;i(|ii(' ardciii' di' la vdjoiilc on le huuliciii' avcuffic «i
«icdiilc, il ne sciait pas vain, il ne d('dai{;n('i'ail jias.
Inc lois ci)(;a{jc dans la voie préfcrcc, ronityloi hjjilimo de s<'s
forces suffirait à l'occuper. L'œil alUiché sur l'horizon lointain,
mais sûr d'ariiver , il ne dclournerail pas la icto poui* iC{jDJ'der en
ai'ricrc ; il se rcsi{jnci'ail de bonne j^race à la conlinuit('' liarnio-
nieuse de ses cfloiis. Si haut (juc fût placé le fruit «loié de ses es-
pi'rances, le courage ne lui d<'laudrait pas avant de le cueillir.
-Mais connue il n'a pas mesuré sa volonté à sa puissance, connue
il a tout désiré sans ri(>n vouloir , il s'ennuie , il di'-daijfne , il ne
prévoit pas.
Ellcnorc a dtjà aimé. Elle a déjà connu toutes les angoisses et
tous les égaremens de la passion. Elle s'est isolée du monde entier
pour assurer le bonheur de celui qu'elle a préféré. Elle a renoncé
volontairement à tous les avantages de la fortune el de la nais-
sance; elle a déserté sa famille et son pays; dans l'ardeur de son
dévouement elle aurait voulu pouvoir renouveler autour d'elle ce
(ju'elle venait de détruire, afin d'agrandir à toute heure le domaine
de son abnégation.
Elle croyait, la pauvre femme, que son enthousiasme ne s'étein-
drait jamais. Elle espérait que le cœur en qui elle s'était confiée ne
méconnaîtrait jamais la grandeur de ses sacrifices. Elle avait joué
hardiment sa vie entière sur un coup de dé, elle avait gagné, elle
avait conquis l'amour d'un homme, elle avait posé sa tète sur son
épaule, et dans ses rêves elle avait surpris le murmure de son nom ;
elle était fière et glorieuse, et ne soupçonnait pas que la chance
put tourner contre elle.
L'hostilité assidue, la vigilance envieuse de la société qui la dé-
signait du doigt aux railleries et au dédain , n'avaient pas ébranlé
son courage. Elle s'était dit : « J'ai fait un serment, je le tiendrai.
La religion do la foi jurée n'est pas moins grande et moins sainte
f[ue la religion de la prière. Si ma promesse a été imprévoyante ,
si j'ai follement engagé mon avenir, c'est à Dieu seul qu'il appar-
tient de me relever démon serment en m'infligeant l'abandon. Si
POÈTES ET ROMANCIERS FRANÇAIS, 54;)
la malédiction paiernclle m'a déjjradée , me réhaljililciai-je i)ai'
rinfidélilo? Si l'image menaçante des larmes qui sillonnaient la joue
dn vieillard vient chaque nuit iroulîler mon sommeil, la désertion
de mon amour serait-elle un digne moyen de fléchir l'ombre indi-
gnée, et le pardon si obstinément dénie; à la douleur échcvelcr
scra-t-il plus facile à l'inconstance insoucieuse?
Non. J'irai jusqu'au bout. Je boirai jusqu'au fond celte coupe
d'amertume. Je subirai sans détourner la tète les affronts et le mé-
pris de ce monde qui me conviait à ses fêtes et que j'ai quitté. Ma
paupière ne s'abaissera pas devant ces mères orgueilleuses qui
parlent bas à l'oreille de leurs filles en me voyant passer. Je mar-
cherai près d'elles d'un pas ferme, je sentirai la rougeur monter à
mon fiont ; mais je retiendrai mes larmes et je les accumulerai pour
les verser à flots dans le cœur de mon bien-aimé.
Tous ces biens dont le mouvant spectacle s'agite autour de moi,
je les dédaignerai pour ne plus voir qu'un seul bien, qu'un trésor
unique, le trésor que j'ai choisi. Les joies paisibles de la famille,
les caresses naïves des enfans, les flatteries enivrées, recueillies par
les filles florissantes et rapportées fidèlement au cœur de l'orgueil-
leuse mère, rien de tout cela ne m'appartiendra plus. La foule
ignorante comptera mes regrets par ses désirs, et je triompherai
de sa méprise.
Je m'enfermerai dans mon amour comme dans une tour fortifiée,
et je regarderai s'enfuir sur la route lointaine les rêves dorés de
ma jeunesse, si splendides aux premiers jours , et maintenant pâ-
lissans et confus. Je suivrai d'un œil assuré les feuilles dispersées
de mes espérances, si vertes et si humides au matin, et si rapide-
ment séchées avant l'heure du soir.
Charjue fois que je verrai se fermer devant moi les portes d'une
maison joyeuse, loin de pleurer sur mon isolement, je m'applau-
dirai dans le silence de ma pensée du choix glorieux de mon cœur,
et comparant le mensonge de cette fête à la fête perpétuelle de
mon amour, je les plaindrai sincèrement de n'avoir pas comme
moi le vrai bonheur.
Tous les soirs, en me souvenant de la journée accomplie, en pré-
voyant la journée prochaine , je bénirai la sérénité harmonieuse
<le ma destinée, et sur les plaisirs tumultueux des autres femmes
TOMR III. 25
XH)
nr.vtt i)i;s hi'xx MO>uiis.
jahaissoiMi un rc{|;nd do pilic'. (!:ir in:i vie se paitn/jo ciiiiv l;i
|)ri«TO et If (IrvoMincnt. El l;i vie leur rsl si f.i(il(> et si liicii (Vny('«
(jtrcllcs vous tiiihlicnl , A mon Dion!
IVnncItoz siMilcnicnl (|ti(' je lui sois pn-smlc ;i cIlkiiio heure du
jour; pcrmetle/ »|u"il ne souli;ii!e rien nii-delà do mon amour, et
qu'il ne rej^arde pas on arrièro. Faites qu'il vive tout on moi oommo
je vis toute eu lui. »
Mais un jour la mosuro du sacrifice «'tait comblée. Kilo a dout('
(]v la reconnaissance qu'elle avait mi'ritéo. L'inquiétude a ronflé lo
fruit de son amour.
Elle a plomi-, et ses larmes n'ont pas été essuyées. Elle s'est nf-
flif;('C de rin(;ratitudc, et l'accusé ne s'est pas défendu.
Alors il s'est fait un j^rand (l«.*seit autour do son cœur, et cliacim
de ses soupirs s'est perdu dans le silence. Elle était forte et défiait
le dan(}cr; elle était confiant(ï et rési{jnée, et ne demandait au ciel
que des jours pareils aux jours évanouis, et voilà que tout à coup
la vaillance de cette femme s'est affaissée; voici que son espérance
a fleclii conwne lo peuplier sous le vent qui passe.
Elle était jeune et ne savait pas le nombre do ses années, et voici
qu'elle a vieilli en un jour. Elle avait l'œil splendidc et superbe, et
sur son front rayonnaient en caractères éclatans ses pensées heu-
reuses et sereines, et voici que son rofjard s'est voilé, et que les
rides anguleuses ont inscrit sur son front sa plainte et sa douleur.
Serait-il vrai que la destinée humaine répudie comme un rêve de
jeune fille les dévouemens illimités? Serait-il vrai que l'amour se
nourrit d'inquiétudes et d'angoisses, que les tortures de la jalousie
lui sont une sève généreuse et féconde , et que sa tige se flétrit dans
l'atmosphère paisible et sereine de la fidélité? Je ne veux pas le
croire, car à ce compte l'amour serait le plus cruel des supplices,
in plus odieuse déception, et l'égoisme habile et desintéressé serait
la première des vertus, le plus raisonnable des devoirs.
Arrivée à cette crise douloureuse , il faut qu'ElIenore meure ou se
rajeunisse. Courbée sous le poids de l'ingratitude, elle n'a plus qu'à
.s'endormir du sommeil éternel, si elle ne se réveille pour un nouvel
amour. Elle n'a plus assez de clairvoyance pour s'interroger sé-
rieusement. Elle n'est plus capable de justice ou d'amnistie. Celui
qu'elle a condamné dans son cœur, fùl-il moins coupable, ne sau-
POÈTES tï ROMANCIERS FRANÇ.US. 354
rait imposer silence à racliariicmeni de ses soupçons. S'il n'a pas
vraiment méconnu son amour, s'il n'a pas oublié ses sacrifices, s'il
a seulement né(;Iip(î de la bénir et de la remercier chaque jour
comme il devait le faire, peu importe à celle qui souffre; il y a des
larmes que nulle prière ne peut sécher. Quand ces douleurs et ces
larmes sont venues, l'amour s'éteint et se réduit en cendres.
Quand Ellenore et AdoIi)lic se rencontrent, chacun des deux est
préparé à l'enthousiasme et au dévouement. Le découragement et
la vanité, qpi sembleraient devoir s'exclure, se rapprochent et s'ap-
privoisent rapidement. Adolphe choisit Ellenore entre toutes les
femmes, non pas pour la relever et la soutenir, car il ne la connaît
pas assez pour sympathiser avec son chagrin, mais parce qu'elle a
tenu tête à l'orage, parce qu'elle a lutté contre l'envie et la médi-
sance, parce que les yeux sont fixés sur elle, parce que sa fidélité
permanente a déjoué bien des ambitions injurieuses, parce que sof|
dédain a humilié bien des jactances.
Ce qu'il faut au cœur d'Adolphe, ce n'est pas un amour mysté-
rieux et timide; si toute la terre devait ignorer qu'il est aimé, si
son bonheur devait rester dans l'ombre, il n'en voudrait pas. Ce
qu'il souhaite, ce qu'il appelle de ses vœux et de ses larmes, c'est
une lutte publique, un triomphe éclatant, un amour qui puisse lui
tenir lieu de gloire.
Or, pour réaliser le vœu d'Adolphe, pour étancher la soif de
cette vanité qui le dévore, une femme belle et jeune, vivant dans
le secret de la famille, élevée dans les doctrines de l'obéissance et
du devoir, épargnée de la calomnie, nourrie dans un bonheur pai-
sible, et défiant les tempêtes qu'elle ne prévoit pas, ne peut digne-
ment lutter avec Ellenore.
Si Adolphe c('dait naïvement au besoin d'aimer, il ne marquerait
pas si haut le but de ses espérances. Il choisirait près do lui un
cœur du même âge que le sien, un cœur nouveau, ('pargne des
passions, où son image pût se réflt.'chii' à toute heure sans avoir
à craindre une image rivale. Il comprendrait de lui-même, il de-
vinerait cette vérité douloureuse et qui n'est jamais impunément
méconnue, c'est que l'avenir ne suffit pas à l'amour, et que le cœur
le plus indulgent ne peut se défendre d'une jalousie acharnée
contre le passé. Il ne s'exposerait pas à essuyer sur les lèvres de sa
35.
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KKVUK Itl S T>KrX MONDI'.S.
mnilrcssr l« s l);iis(M\s (l'uno inwrr Inmchr. Il iirniltlcr.iii do lii«.
(I;ms SOS \vu\ une ponsi-o qui rcloiirncniij en .irririT et i|iii s'a-
tir» "sscrn il à un iihsonl.
>I:iis coinmo sa trie a vcmiIii avant »|iic son cœur dôsiro, c'ost
l'.lirnorc <|iril ana(|n(', cl (|tril ijim'IVtc à tontes les antres.
Il y a (l.ins la |>ossession de ci-ite femme im aliment n)a{;ni(i(|nc
|M»ii!' sa vanité. Il sera onvi«' par eenx-Ià même (|ni médisent
d'elle, et (|ni se venffcnt de ses dc'daiiis en redonlilant son isole-
ment. Il sera montre an (loi(|t par la ville comme nn liittonr adroit,
comme un rusé joutenr; ciKuprc fois qu'il entrera dans nn salon,
i\ « ntendra autour de lui le clnicliollemenl{;loiieux de ses rivaux.
Il no tremblei-a pas à la vue de ces convoitises empressées, qui ,
pour un cœur vraiment épris, sont un sup[)liccde tous les inslans.
Il ne frémira pas devant cette profanation insultante (jui ternit les
plus chastes voluptés. II ne rougira pas de honte et de colère en
écoutant ces propos tenus à demi-voix , qui font du bonheur une
nouvelle, où les secrets du foyer se discutent comme la marche
d'une armée.
Non ; il s'applaudira de son choix et lèvera fièrement la tête.
Ellenore verra dans Adolphe un amour jeune et confiant. Déjà flé-
chissante et ridée, elle sera fière d'avoir été distin/juéc par un homme
destiné à tous les succès du monde. Plus folle et plus imprévoyante
qu'une jeune fille, éjjarée par l'isolement, elle ira jusqu'à espérer
de cette aventure une réhabilitation jusqu'ici vainement essayée.
Dans la crédulité de son cœur, elle attendra de ce nouvel engage-
ment la paix et la sécurité qui ont manqué au premier. Elle croira
que les autres femmes, humiliées de son triomphe, se rallieront
autour d'elle.
T/intervalle des années s'effacera. L'entraînement de ces deux
cœurs , si différons et si mal connus l'un de l'autre, deviendra peu
à peu irrésistible. A force de penser à Ellenore et de publier par-
tout son admiration, Adolphe se convaincra , ou croira se convain-
cre de la réalité de son amour ; et Ellenore tombera dans le môme
piège.
Mais après le dernier abandon le réveil sera terrible. A peine
maître de la place , qu'il a si vivement assiégée , il ne saura que
faire de sa victoire. A))rès avoir sanctionné par la possession un
^^
POETES ET UOMANCIEIIS EUAiNÇAlS. ., ÔOù
amour si ardemment désiré, il irenibleia devant la durée de son
en^jagemenl. En vue des années qui vont suivre, il sentira défaillir
son coura.jje et icj^rellera l'extase qu'il avait à peine es|)(;rée.
Ellenore, après la eonl'usion de la défaite, ouvrira les yeu\ et
cherchera vainement autour d'elle les félicitations respectueuses
sur lesquelles elle avait compté. Au fond de son cœur, elle rouyira
de son inconstance, et doutera d'un bonheur si facile à changei-. ,
Peu à peu , entre ces deux âmes trompées, mais toutes deux trop
fières pour l'avouer, il s'établira une intimité douloureuse et rési-
gnée, intimité de mensonge et d'hypocrisie, habile en subterfujjes
et en flatteries, prodijjue de caresses et de baisers, cherchant à se
distraire en affirmant sans cesse ce qu'elle ne croit pas.
Aucun des deux ne voudra être vaincu en générosité, et pour ne
pas laisser entrevoir son désabusement, il redoublera d(i prévenance
(ît d'entraînement. Il pailera de l'avenir avec de célestes espéran-
ces. Il traitera le reste du monde avec un dédain fastueux , il ca-
chera ses larmes sous l'ironie et la jactance; il fera de la ruse le
premier de ses devoirs.
Par compassion pour sa victime, Adolphe déguisera son ennui
et forcera son regard à sourire. Il étudiera ses moindres paroles
pour épargner à sa maîtresse la honte d'un regret. 11 s'imposera
l'enjouement cl la sérénité par délicatesse. i
A son tour Ellenore, si elle surprend sur le visage de son amant
la trace de l'ennui, craindra de se plaindre et se résignera silen-
cieusement. De jour en jour, elle s'affermira dans cette réseive
douloureuse et grimacera l'enthousiasme;
Jusqu'au jour où tous les deux, las enfin de cette pitoyable co-
médie, jetteront le mastjuc et se verront face à face.
3Iais comme ils s'étaient choisis par fierté, ils ne prononceront pas
encore le mot d'abandon. Us renonceront à leur rôle, mais ils trem-
bleront de se dégrader par une franchise trop hâtée, ils n'exalteroni
plus leur bonheur, mais ils accepteront la satiété comme une ex-
piation, et ils commenceront une nouvelle épreuve, celle de l'inti-
mité sans amour et sans mensonge.
Et quand les choses en sont venues à ce point, (juand l'amoui-,
d'épreuve en épreuve , est arrivé à la satiété , l'enfer alors a
commencé sur la terre. Les amitiés qui se dénouent, les promessœ
•>o\ HL\LL lu. S Ul.LX )IU.>bL^.
i|iii iiioiilirit, les itruniiaissanccs onbliciises, les df.'voiirincns ad-
iiiiri's (|iii se flclrissorit, toiM cela n'est l'wii pivs de la sati('t<' dans
ranioni'.
L'enlhousiasine on lame sCsi i.iiss(' (Mnj)orlcr dans les prcniicr.s
jonrs de r<Mi{ja{|eiiK'nl , a nniann)i|tlioSe à lenr insu louies les fa-
ridtes. I .a vie entière est ehanjjée et ne peut levenir à ses premières
émotions sans d'Iiorrihles tortures. Tout ce qui se passe autour de
nous avait pris un aspeel nouveau, un sens imprévu, llabiiués que
nous sommes à écouter dans un autre cœur le letentissement de
nos souflraneeselde nos joies, «juand celte intime fraternité, épui-
sée de lassitude, tlecliit et s'affaisse, l'ennui fond sur nous conmio
un oiseau de proie.
Chaque jour, les deux forçais rives à cette chaîne (ju'ils pourraient
briser, mais qu'ils jjardent par ostentation et par entêtement, s'é-
veillent en mautlissani. Chacun entrevoit la vérité et roujjirait de
la dire. Chose etranjje! ils s'étaient promis une mutuelle confiance,
une franchise assidue, et voilà (ju'ils persévèiTnt dans le mensonge
et qu'ils se {jlorilient dans l'hypocrisie. Ils avaient juré de ne jamais
voiler aucune de leurs pensées, et voilà qu'au-devant de leurs cœurs
ils placent une ti-iple haie de sourires, de rejjaids et de sermens;
voilà (ju'ils commandent aux yeux et aux lèvres de jouer le
bonheur absent.
S'il arrive à l'un des deux d'oublier un instant la servitude où il
s'est cloué, au premier mouvement de hberté, le bruit de sa chaîne
le réveille en sursaut. Il se remettait en marche et commençait un
nouveau pèlerinage : il sent tout à coup se poser sur son épaule
Une main autrefois amie , qu'à peine il eût sentie, tant elle était lé-
gère, et qui aujourd'hui lui pèse et l'accable.
3Iieux vaudrait cent fois la solitude avec ses décourageniens
et ses défaillances. Car dans l'intimité rassasiée toute la vie se ter-
nit et se désenchante , toutes les heures de la journée contiennent
des supplices prévus et inévitables. Il n'y a plus de jalousie; car
i.hacun des deux captifs aspire à l'affranchissement. Mais il s'éta-
blit entre ces deux colères honteuses d'elles-mêmes une sorte
d'émulation; c'est à qui inventera pour l'autre une question inju-
lieuse, un soupçon insultant. Comme si elle se repentait d'avoir
obéi, la femme donne a toutes ses prières la forme d'un connnan-
POÈTES ET KOMA>ClEKS FRAXjAIi. 355
dément. Si elle surprend dans le rejjard qu'elle épie un projet où
elle ne soit pas de moitié, elle s'empresse aux larmes comnie
à une venfjeance, elle lui inllige eomme un châtiment ses caresses
menteuses. Pour justifier son ennui et son abattement, elle inter-
roge comme un juge toutes les actions qu'autrefois elle appi-ouvait
sans contrôle. Dès qu'il fait un pas, il trouve devant lui un œil cu-
rieux qui attend sa réponse; s'il s' échappe un instant, il trouve au
retour une bouche impéiieuse dont chaque baiser est un ordre
sans réplique. Elle voudrait lui trouver des torts pour éviter ses
reproches , et dans l'espérance de surprendre une faute , elle veut
siwoir toutes les minutes de sa journée.
Au moins dans la solitude, après les défaillances désespérées,
après les renoncemcns éplorés , il arrive à l'ame de refleurir et do
relever sa tige. Elle aspire librement l'air qui l'environne, elle
s'épanouit sous la chaude haleine qui ride l'eau en passant, et lui
porte une vapeur féconde.
Mais dans l'intimité sans amour, rien de pareil n'est possible. 11
n'y a pas une heure d'abandon et de rêverie. Le silence est une
plainte et la parole une querelle. Chaque mot renferme un regret
ou une invective. S'il pleure, elle l'accusera de faiblesse et de lâ-
cheté. Si, face à face avec l'horrible vérité, il retient sur ses lèvres
l'aveu prêta lui échapper, si sa voix, suffoquée par les sanglots,
balbutie une bénédiction impuissante j elle s'emporte, elle implore
sa colère. Elle s'irrite de celte douleur si peu virile et lui souhaite-
rait de l'orgueil afin de le combattre.
Que faire contre les larmes? Quelle défense opposer à celte af-
fliction qui se confesse? Quand les larmes ne se mêlent pas à des
larmes amies, quand une bouche adorée ne vient pas les boire dans
nos yeux et rafraîchir de ses baisers la paupière enflammée, l'homme
s'avilit aux yeux de sa maîtresse. Il se dégi-ade, il abdique sa gran-
deur; le nuage grossit et devient un orage. Si elle eût pleuré, il
était sauvé. Mais elle a vu sa douleur sans la partager, elle l'a jugé,
elle a mesuré sa force : il est perdu.
Après le premier apaisement, le mensonge recommence. Car
il faudrait une haute sagesse, un courage bien rare pour céder
sans autre combat un sol si long-temps défendu. Mais le mensonge
d'abord si ingénieux à se parer, si riche en métamorphoses, si ha-
bile à se déguiser, si fécond en ressources, devient de jour en jour
•vS(» iiKvn; iu> ni r\ mumu'.s.
plus iii:il:i(li(iii < t pins liii ilc ;i siiritrcndit': il n'rsl plus i|iriinc h:i-
hiliidi' cl st' |»;iss»' «le volonlc.
Lr i|iii-viv(' pcrpcjiii'l «le crUc iiiiiniitc vijjilaiilc epuibr enfin les
(lornirrcs lorirs des (Icnx ;i(lvoi"sair('s. Ils n'onl pins hcsoiii de
Niiiieiroffor ponr dcvinci' leur ninniclk' pcnsck'. Ils se discni adieu
dans cliaeiin de leurs einljiass(!niens.
lloniTux, irois fois lieuiciix ceux <|ni n'imi pas alleiidii trop
laril pour se deviner, el qui se sont (jniiies à temps! car ils ont ait
moins, pour se consoler pendant le reste de la route, le souvenir
du bonheur passe ! Ils peuvent Se rappeler dans une amitié duiahle
un amour évanoui. Ils assistent muets aux funérailles de leur en-
thousiasme et en parlent, sans amertume, comme d'un (ils<'mporié
par la guerre.
Mais combien romp<nt au heu de dénouer! combien, s'achar-
nant à leur amour, l)àtissent des haines implacables sur des in-
timités obstinées!
Si elle se séparait de lui le jour où elle est sûre de son abandon ,
elle pourrait encore espérer sur la terre des jours sereins el pai-
sibles. Si elle acce[)iait franchement la destinée qu'elle s'est faite,
si elle ouvrait les yeux et mesurait froidement la route parcourue,
il y aurait encore pour elle des chances de salut. Mais elle sait
«ju'elle n'est plus aimée, et elle pardonne. Au lieu de réhabihier
celui qui la trompait, elle devient pour lui un objet de pitié.
S'il aimait une autre femme, s'il s'était laissé prendre à une
affection passagère, je concevrais le pardon. Ce serait générosité
pure, et la reconnaissance pourrait assurer !*a fidélité à venir.
Mais pardonner l'abandon, pardonner le délaissement qui n'a pas
un autre amour pour excuse, pardonner l'hypocrisie, c'est une
folie sans remède, c'est s'avilir pour quelques jours de répit,
c'est appeler sur soi le mépris, c'est mériter l'oubli.
Or il n'y a pas une de ces austères vérités qui ne soit écrite dans
Adolphe en caractères ineffaçables. C'est un livre plein d'enseigne-
mens et de conseils pour ceux qui aiment et qui souffrent. Quand
on est jeune, on croit à peine à la moitié de ces conseils. A mesure
qu'on vieillit, on s'aperçoit qu'il y en a beaucoup d'oubliés.
Et pourtant je ne suis pas sûr qu'il y ait dans notre langue trois
poèmes aussi vrais que celui-là.
Gustave Planche.
STATISTIQUE
PARLEMENTAIRE.
LA NOUVELLE CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
Le gouvernement représenlalif soumet tous les pouvoirs au haut examen
de l'opinion, noble censure qui, même dans ses sévérités, maintient les
faibles dans la bonne voie, flétrit les mauvais hommes et les mauvaises
choses. Quand une chambre finit, elle appartient à l'histoire; quand une
chambre commence, elle appartient aux espérances, aux illusions de
chaque parti. Nous avons cette chambre nouvelle avec ses nuances, ses af-
fections , ses antipathies. Le parlement qui vient de finir était marqué d'un
je ne sais quoi de terne et de monotone; point de passions neuves; peu
d'hommes nouveaux. Par une circonstance assez bizarre, la plupart des
jeunes députés de la chambre s'étaient affublés d'un costume de résistance et
de minisiérialisme; il n'y avait dans aucune de ces âmes, cette générosité
imprudente de la jeunesse cl de la force (|ui va toujours en avant dans l;v
3.'>S REVtb DLs ULLX HOMULS.
pciTtrlibilité litiiiiaiiio, sans prendre parcle ù druite cl à i^auclio aux er-
reurs, aux danjîcrs, aux faraudes ruines. 'l'Clcs cliuuves en |)ulili(|ue, nos
(Icpulis lit" Ircnlc ans s'étaient donne la mission de dcTendie le pouvoir,
niolela>li(iiie(|iii sij,'nilie, pour les uns, la satislaclion de leur petite vanité,
pour les autres une position de monde et de fortime, un sourire de grande
dame ou les fomis seerets. Ce sera ime partie saillante et curieuse du par-
lement qui vient de (ii,ir (juc celte petite coterie de Vordrc social . ce club
de lamentations et de prophéties sur la décadence de l'autorité; (|uand on
I élira ces belles liarani^ues de 31M. .lauberl et Mabul,on ne pourra croire
i|ue les jnnif.s- de l'assemblée se soient ainsi posés comme d'inéhianlables
colosses soutenant la société de leurs larjres épaules. C'est encore de l'or-
jj:ueil doctrinaire ; on avait sauvé la liberté sous la restauration; on a pré-
tendu sauver le pouvoir sous la révolution. M. Dupin n'a pas épuisé le
rôle de sauveur!
Par contre, les effervescences de la liberté, les cris de marcbc en
avant , en dehors de l'ordre constitutionnel et régulier, quel cœur faisaienl-
ils vibrer dans la chambre? Etait-ce une puissante représentation de jeu-
nesse, de tètes chaudes encore des théories de republicpie;' Le pro;:rès
bridant, indéfini, si l'on excepte IM. Garnier- Pages , avùit pour organes
dans la chambre des hommes vieillis , fatigués , des figures monumentales,
glacés par le temps, affaiblis par les secousses , par les désenchanlemens,
ne prêtant qu'une énergie factice à cette vie de perfectibilité, voulant im-
poser à lin avenir, tout d'espérance, un passé de fautes , de faiblesses , et
surtout de niaiseries politiques.
Ce déplacement de conditions, celte situation d'une vieillesse (pii veut
courir à desdestinées qui ne sonlplus pour elle, de cette jeunesse qui veut
arrêter la société dans un cercle d'inunobilité «pi'elle lui a tracé, a jeté sur
la chambre qui vient de finir un caractère de nullité et de contradiction,
souvent un ridicule ineflaçable ; et puis , ce tiers parti , coterie mesquine,
inexplicable sous le régime régulier du parlement. En Angleterre on est
pour ou contre un ministère, parce qu'un ministère a un système, qu'il
l'annonce et que dès lors chacun peut juger s'il doit s'y associer ou leconi-
battre; mais que peut être un tiers paiti en prés'nce d'un scrutin? Ne
se convertit-il pas toujours en boules blanches ou noires, en majorité ou
minorité?
Il n'y aurait qu'une manière d'expliquer ce tiers parti, et la voici : s'il
y avait une coterie qui voulût avoir le profit des places, sans subir l'impo-
pularité du ministérialisme, qui, sachant bien que le pouvoir n'aura pas
la force de rompre avec elle , gardât pai' exemple, dans sa personnification
la plus sincère j la double position d'une présidence de chambre à dix mille
STATISTIQUE PAULEJltMAlKE. ÔoO
francs par mois et des fonctions si largement rétribuées de [»rocureur-géné-
rai à la cour de cassation; si, non moins avide de bruits de bureaux, d'une
popularité d'études de procureurs, on se livrait à des boutades sans goût,
d'un esprit aussi commun, pour me servir de l'expression de l'un de mes
collèu;ues, (ju'un dîner d'avocal au Veau qui /e/(e, cette position n'aurait-
elle pas son agrément , son utilité pratique ? On déclamerait contre les
grands seigneurs ; on prolesterait de son dévouement à l'auguste dynastie ;
puis on se vanterait d'aller à la cour en gros souliers et de parler au roi
le langage austère du ministre Roland.
En résultat, quelle résolution peut empécber lé tiers parti? Quel rôle
politique a-l-il joué? Où sont les ministres de son choix, les actes de son
inspiration ? « Nous ne sommes pas ministériels , ont-ils dit aux électeurs ! »
Et dans quelle circonstance avez-vous osé l'avouer hautement? Oui, sur
de petites questions de détail, vous avez servi les petites passions d'une frac-
tion du ministère contre l'autre; vous avez servi M. Thiers contre !\I. Gui-
zot ou contre le maiéchal Soull; vous avez fait renvoyer M. de Broglie:
mais un rôle, mais une posilion, vous n'avez pas pu le jouer parce que
vous n'avez aucune couleur, et c'est ce qui jette sur le parlement dominé
I)ar le tiers parti , cette pauvreté d'opinion, celte absence de toute puis-
sance politiciue , de toute destinée historique.
La chambre nouvelle n'est pas bonne dans le sens des intérêts et des
opinions de la France qu'elle représente très imparfaitement ; nos lois
électorales l'ont ainsi voulu. Nous avons nos bourgs pourris, el peut-être
faiit-il bien dire, nos classes pourries. Notre législation électorale, au lieu
d'appeler les intelligences, au lieu de mulliplier les catégories, de cher-
cher dans une multitude de combinaisons différentes les élémens d'une
représentation léelle, appropriée à nos destinées et à nos besoins , s'est
adressée aux terreurs d'ordre public d'une seule classe. 11 ne peut arriver
rien de généreux et de décisif d'une telle Ugislalure ; c'est toujours la peur
qui la fait agir; en 1828, elle n'envoya une chambre d'opposilion que par
la terreur des jésuites , crainte aussi e:èagérée que la terreur des émeutes,
<jue la soif d'ordre public à tout prix. Avec des élémens plus variés, le
sentiment dominant des électeurs propriétaires et industriels serait neu-
tralisé par la capacité, l'intelligence, l'instinct populaire, le courage des
masses, utile secours pour agrandir etencouragerlesclasses intermédiaires!
Telle qu'elle est, la chambre jiourtant sera plus unie, plus dramatique,
plus foi tenient nuancée que le parlement qui vient de linir. Lorscjne les
élections ont été bien connues, tous les partis ont naturellement cherché
au fond des urnes électorales leurs craintes et leurs espérances. Ils ont là
leur intérêt légitime; il y a eu des joies folles, des applaudissemens de
."Uk) iiLvi i: nLs Di.i \ M(iM)i:.s.
Ii'ioinplu*. Ir iiiiiiislrrcir.iltoni a|)ailc de sa iiiajorilc. ('.'cl.iil dans l'oKirc;
il l'avait immiisi', il fallait lOiiir ses c'iii;aj;ciiioiis. I)c là trs classilioalioiis
siiliitcineiil iiivontces, ces divisions de cuiisliUitioiiiiels et de l'omuisition .
di'tiiiiliim arbitraire, inaladroili' ot iiisolonle , (lui place: vn dehors do la
ouiisiiltilion tout ce ({ui ne vote pas pour le ininislère. En posant les cal-
cids sur celte base, rien n'était plus constant (pie le ministère avait la ma-
jorité. Peu après, la lierlé s'est abattue. Avec celte immense majorité, on
n'a rien osé, ce ipii fait voir (pi'on n'en était rien moins (|ue sûr. On
voulait do faraudes mesures d'ordre, ce (pi'on a|»polail une larjio reoriçani-
salion sociale, des lois contre le jury, conire la caricature ei la presse;
le Journal des Drimis l'avait annoncé dans ses larmoieniens [iropliéUipics;
on ne voulait pas même un simulacre de session pour juillet : eh bien! il
n'est plus question de toutes ces lois; le ministère ne pense plus à alla-
«pier, il ne veut que se défendre. Il ne menace plus la constitution, poiuvu
(pi'on le laisse en paix; il sue pour se réorj^aniser ; il vient de se débar-
rasser du maréchal Soull; la liille s'engage entre M. Guizol et I\I. 'Iliiers,
entre l'austérité puritaine et absolue, et la duplicité de l'intrigue, des
pots-de-vin et de la Iwurse; puis, entre M. Thiers et M. Persil, person-
nages incompatibles , parce que l'un apporte cet esprit d'insolence pratique
cpii n'hésite jamais , même dans les affaires où la délicatesse est intéressée,
tandis que le second n'a jamais eu qu'une conviction mal éclairée, furieuse
souvent, mais toujours [trobe, et qui en est aujourd'hui au repentir.
Vous avez vu successivement tous les noms un peu haut placés, IMolé,
de Broglie, etc., se retirer des affaires; il faut que le ministère se person-
jiifie en M. Thiers; c'est sa destinée!
Le cabinet n'a plus devant lui la même chambre. Dans un parlement
nouveau, les mêmes bommes prennent une autre couleur; les partis
s'offrent eux-mêmes dans d'autres combinaisons; on dépouille la vieille
peau; et que sera-ce si ce parlement a vu renouveler prescjue la moitié
de son personnel? Nous y aurons des partis plus francs, des opinions plus
tranchées; on saura où l'on va , ce que l'on veut; le tiers parti verra sur-
lout s'effacer celte influence de médiocrité couarde, de boules cachées;
les ministériels seront francs comme l'opposition sera franche; chacun
aura sa responsabilité. Puis, enfin une somme plus forte de talens, de
capacité , et c'est une bonne fortune i)Our le pays que des gens qui savent
ce dont ils parlent, et qui peuvent parler à la tribune de ce qu'ils savent.
C'était pitié dans la dernière cliambre (}ue cette outrecuidance ministérielle
de M. Thiers , babillant de tout, soutenu par un centre extasié devant des
non-sens, noyé sous un flux de paroles vides. Maintenant M. Thiers trouvera
d'autres hommes ipie des hurleurs de majorité ou d'ignares ennemis; on
STATISTIQUE PAULEMENTAIRE. SBî
saura saisir corps à corps cette érudition sans conscience, ces citations
improvisées, ces riens insolensqui, cliquetant dans un discours de plusieurs
heures, saisissaient de tendresse et d'entliousiasme une coterie de lustre
et d'admirateurs à gages.
Arrière ces triomphes! la pudeur publique n'en veut plus; une autre
scène demande une autre langue; il faudra arriver aux questions vitales ,
an fond des choses sur lesquelles l'opposition s'est prononcée. J'entends
parler des économies, nécessité impérieuse admise par les deux tiers de
la clKunbre, et de la réforme parlementaire, champ de bataille choisi
pardeux nuances d'opinions bien différentes, mais qui s'entendraient dans
une lutte où elles ont un commun intérêt.
Les économies surtout, voilà le mandat impératif des électeurs. Il est
une crainte que je dois hautement exprimer, c'est que l'on pousse trop
loin ce besoin d'économie. Le budget de l'état est un lourd fardeau ; si
vous voulez marcher aux véritables économies , c'est l'ensemble du sys-
tème administratif qu'il faut remanier, et c'est chose difficile. Mais que
voulez-vous ? quand un scandale a été poussé trop loin, il s'opère une véritable
réaction ; chaque contribuable a les yeux fixés sur le budget, on veut des re-
tranchemens à tout prix. Ce sera l'esprit de la nouvelle majorilé. Rien ne
pourra lechanger. On multipliera les manœuvres parlementaires, les petites
séductions intimes et privées , il y a des temps où tout cela est impuissant.
Lorsqu'un certain esprit domine une majorité, il faut que cet esprit s'im-
prime au pouvoir, se grave sur ses actes. Or, ce besoin profondément
senti d'économie est précisément ce qui va tuer le régime du 7 août.
Sur (juoi repose ce régime? sur la force militaire puissamment organisée;
la première condition de l'économie, c'est d'atteindre l'immense jjiff/ de
2J«i.T de l'armée. Vous voyez (|u"on a déjà sacrifié le maréchal Soult à
cette pensée. Après le maréchal, il faudra bien qu'on arrive aux crédils
supplémentaires; la lutte sera vive, mais l'esprit d'économie l'emportera.
La police est aussi une force pour le régime du 7 août; la nouvelle majorité
sera-t-elle bien disposée à voter les fonds secrets après les singuliers
usages qu'on en a faits? M. Thitrs viendra-t-il encore nous vanter sa
loyauté et surtout l'habileté de la police ? La chose sera plus diflicile (ju'on
ne pense.
J'ai peint l'esprit général de la nouvelle majorité qui se résume par ce
seul mot : Economie : nécessité incom[)atible avec l'existence du nouveau
pouvoir. J'ai besoin maintenant de classer chacune des nuances de la
chambre et de les grouper autour de leiu's opinions pour dessiner le vote.
Je suivrai ensuite ces fractions parlementaires une à une dans leur per-
•miiiiil aliii ir.ipprccifr ;ui jtisit' lec;ir;ii'l«''ir «H le (.IcvcluppciiHMil de la ses-
sion (|ui va s'oiiviir.
l^a nouvelle cbaniiire comptera cninnie la dernière lui minisicrialisme
nnann' par phisiems espèces.
< " L'espèce des fonctionnaires publics , assez nombreux , liés nu pouvoir
par position, inébraidables an vote, et sur lescjnels le ntinisière peut inva-
riablement coni|»ter; 2" l'espèce des Irembleurs, inuocenles viclimcs des
terreiMs . exploités au moyen de rémoute, du pillaj^e, de la f^uilloline et
de tant d'autres nouveautés polili(iues, gens singidiers qui se sont mêlés à
des révolutions pour rester inunobiles, et qui , au milieu d'une explosion
soudaine et forte des senlimens populaires, ne voudraient songer qu'au
bien-être de leurs f.imilles, à la sécurité de leurs intérêts, ù croiser les
bras-ponr exploiter une position faite. La vie politique est un travail, elle
a sessueiu's connue la vie intellectueilc et morale. 5" L'espèce doctrinaire
liée à M. Guizol , cl (jui cette année s'est un peu manifestée par l'organe
de M. Royer-Collard. Il y a ici de l'esprit, de la jjorlee; une certaine
manière de classer les faits, de systématiser les évènemens, de sorte qu'elle
a maintenant jugé qu'il fallait s'arrêter; elle craint le mouvement d'une
réaction trop ^orle. Il y a un an qu'elle poussait le ministère dans des voies
de violence. Au nouveau parlement elle s'arrêtera; elle deviendra douce,
modérée; elle se fera une situation à part, tout en soutenant le pouvoir
de ses votes.
Taï dit que le tiers parti verrait heureusement diminuer son importance
politique; il le sait lui-même, car s'il était puissant dans une chambre
sans opinions bien dessinées, sans esprit de conduite , il doit s'effacer dans
des opinions plus franches, au milieu d'un parlement mieux coloré, plus
nettement dessiné en partis, où s'élèveront naturellement des chefs ha-
biles, des conducteurs menant au vote des soldais bien disciplinés. Aussi
il faut voir comliien les hommes de paroles de cette nuance se sont essouf-
flés pour se donner de l'importance ! Je ne parle pas seulement de M. Du-
pin, intriguant partout, sollicitant les votes ministériels pour sa présidence,
s'atiirant par quelques mots durs ou ingrats contre les ministres, la répu-
tation d'une indépendance salariée; mais M. Etienne! M. Viennet! que
vont-ils faire? quel rôle vont-ils jouer? Ils en ont un tout trouvé. Ils
sentent que leur popularité est finie. Pour réparer cette grande brèche
dans leur puissance, on attaquera les carlistes, disent-ils, et comme il
faut à M. Viennet des phrases toutes dramatiques, il s'écrie devant qui veut
l'entendre: Sur un hécatombe de républicains, nous immolerons le parti
légitimiste ! La phrase est sonore sans doute dans la bouche du grand-
jTêtre; mais la tâche est plus difficile : on n'efface pas aussi facilement des
STATISTIQUE PARLEMEiNTAIRK. 365
faits, des partis exislatis et vivaces; M. Viennel, pas plus que ses amis,
n'a tué les républicains; son bras n'est pas assez fort pour arracher une
opinion tlu cœur et de la tête de jeunes hommes qui sont peut-être une
espérance et un pouvoir d'avenir ; M. Viennet ne frajipera pas davantage
le parti carliste, en [leine possession de la terre, de la grande propriclc,
de l'influence d'argent , de salon et d'aristocratie. Un gouveiiiemcnt sago
chercherait à vivre avec chacun de ces partis; un pouvoir de la capacilé
de M. Viennet se heurte la tète contre des convictions et des intérêts
puissans î
Si l'opposition IMauguin, Odilon Barrot, a perdu en nombre, elle a gagné
en lactique et en situation parlenienlaire. Il faut bien le dire, dans le der-
nier parlement celte opposition, déroulée, battue, ne savait plus sa ligne;
elle balbutiait ses doctrines, demandait grâce pour les objections; elle
ignorait les faits, se jetait souvent en étourdie dans les discussions : une
réponse ministérielle la mettait en désordre ; les événemens du mois de
juin et du H avril avaient dépassé ses prévisions; elle en était aux dés-
aveux, aux protestations, elle se disait conlinuellement monarchique et
dynastique; elle suppliait (ju'on la séparât de ses amis trop aidens dans
la chambre même ; elle était à côté des puritains de son parti , des hommes
à tête dure, des Voyer-d'Argenson, Audry de Puyraveau; elle n'osait
leur dire en face qu'ils la compromettaient. On ménageait tout , on craignait
tout. Aujourd'hui on se groupera mieux autour des chefs connus dé-
voués; MM.Laffitte, Odilon Barrot, Mauguin, doivents'unirdans une com-
munauté de sentimens etd'inlérêls, s'ils veulent arriver ù un résultat par-
lementaire. I\I. Odilon Barrot doit sacrifier quelques-unes de ses ambitions
de cour comme M. Mauguin a sacrifié dans la dernière session (juelques-
unes de ses longues déclamations parlementaires pour mieux se nourrir
des faitset des choses. M. Laffitte mérite une première posilion sansdoute;
mais il sait que dans la chambre il n'a pas de parti à lui; unité honorable
et saluée, il ne peut prétendre qu'à un partage d'influence. Il fera sage-
ment de ne vouloir rien au-delà. Du reste , l'opposition de gauche doit bien
se tenir, si elle ne veut être éclipsée par cette vive opposition de droite et
légitimiste, nouveaulc (]ui arrive dans la chambre et tendra naturelle-
ment à acquérir de l'impurlance. Je la place eu première ligne dans
celte statistique; comme elle apporte des projets, des idées, des lalens
presque tout nouveaux, je m'y ariêlerai d'abord. Les autres nuances de
la chambre viendront ensuite.
5G-i IIKVUE DKS l)i:il\ MOMtKS.
§. 1". — l.i; l'AUTI I.liOITlMISTK.
|)oi»iiis la U'volulion tle juillol, c'est pour la promiùrc fois que nous
voyons un parti l(.'f;iliinisle s'avouaiil dans un pouvoir de l'étal. Cela de-
vait ainsi arriver après le inouveiuenl dvs passions poiilitines. Los parfis
s'essaient d'alutrd dans les rues, dans les eonspiralions; juiis, (piand les
tentatives éehoiienl , ils se circonscrivent dans la consliliilinn , agissent
dans la liberté qu'elle leur laisse; ils en usent à leur profit et pour leurs
desseins.
Celle première apparition d'une opposition royaliste dans la chandjre
a été saluée par des excès de joie du parti légiliinisle; c'était chose natu-
relle. Lors(|u'un |>arli long-temps en dehors des affaires y trouve sa place,
quand il peut envoyer ses hommes d'élite, les suivre à la tribune, procla-
mer leurs doctrines, propager leurs opinions , c'est pour lui salisfaelion et
triomphe. Telle a été la condition du parli légitimiste; il a bruyamment
parlé de sa ^ictoi^e, il a exagéré son succès, groupé dans ses rangs quel-
ques convictions incertaines; il a pu dire : Je suis une force!
Alors ont commencé les calculs ; bien des illusions ont élé amoncelées;
de beaux rêves d'or sont venus égayer la triste condition d'un parti vaincu ,
il y a (jucUiues années , par une force si bruyante , si populaire. Les calculs
ont varié : quelques journaux se sont donné trente, trente-cinq voix;
d'autres, plus exacts, vingt-cinq. Je crois pouvoir affirmer que le parti lé-
gitimiste n'ira pas au-delà de ce chiffre en réunissant toutes les nuances.
Ces nuances existent déjà, elles se développeront avec plus de souplesse
et d'intensité, à mesure que chacune d'elles recevra par les élections nou-
velles les renforts qu'elles ne peuvent manquer d'obtenir. J'en vois quatre
déjà, et je me trouverai d'accord sur ce point avec la conscience des
honmies habiles du parti.
i° Les jacobites purs sous la direction de MM. Berryer, Ilennequin,
ne trouvant aucinie alliance possible avec la dynastie ; luttant coi-ps à corps
avec elle jusqu'à ce que celle-ci succombe, ou (pie le parli qu'ils repré-
sentent soit politiquement anéanti;
2" Les tories, opinion (jue M. de Lamartine voudrait créer, et qui
n'existe jamais que faiblement dans les premiers temps de révolutions et
de passions publiques, où tout marche vers les choses et les hommes abso-
lus. Ce parti grandira sans doute avec le tenjps, et si la dynaslie et l'ordre
actuel se maintiennent, il se changera en parti conservateur, en cette
aristocratie de pairie et de parlement qui domine la Grande-Bretagne.
Mais pour cela il faut du temps, du calme. Juscfu'à celte époque, si M. de
STATISTIQUi: l'Ani.EMENTAIRK. 7i(hi
Lamailine veut cxerrer une iiinuence , inouper aiilitur de lui des Vdies
de ([uelque iu)jjorlance, la foroe des choses lui impose de se dire ja
cobite;
3" Les foncliouuaires royalistes destitués, tel (jue M. Jacrpiiuid Paui-
pelune, et j'irai même jus(iu'à M. Blin de Bourdon; je ne crois pas à
ceux-ci une telle énert^ie de vie politi<|ue. qu'ils se jettent corps et biens
dans une opposition de renversement. Proscpie l<iuj(»urs liés au pouvoir
dans ses phases diverses, ils n'ont pas la lèle brûlante des jacobiles; un
minislère habile leur fendrait la main, et qui sait s'ils la refuseraient
toujours? Peut-être la cliose ne se fera pas la première année, mais la
seconde, mais la troisième ; on ne résiste i)as aussi long-temps à un pou-
voir qui vient à vous, quand on a long-temps participé au pouvoir. Il y a
là aptitude au minisiérialisme;
4" l.es incertains : et je ne sais si les royalistes peuvent bien complei
sur MM. Sauzet et Janvier. Sans doute le rôle d'une opposition fondée sur
les bases établies par le parti royaliste , la reforme parlementaire et les
économies, doit plaire à tous les talens et à tous les j)atriolismes; mais
comme toute question politicpie se réduit en définitive à des (juestions de
personnes, quand viendra l'heure d'agir poiu- la dynastie de la révolu! ion
ou de la restauration , je ne pense pas que les incertains se prononcent
aussi nettement dans les intérêts jacohites.
L n fait constant, c'est que toutes ces nuances ne suivront pas une com
mune direction; les deux ou trois tories de M. de Lamartine ne voudront
pas s'associer aux idées démocraii(iucs, à l'extrême fraction des jacobiles.
Ils se poseront conservateurs ; aussi le minisière ne les voit-il pas entrer
avec déplaisir dans la chambre; il n'a pas repoussé leur élection , et pour
quoi ? c'est (|ue ce parti conservateur, (pioique avec des affections et des
souvenirs d'un doux et harmonieux dévouement , prêtera secotns au pou
voir, en (juclcpie main (|u'il se trouve, et c'est ce (pii le rend suspect à la
fraction royaliste qui vise au renversement. Les légitimistes font des pro-
grès, et l'on en:end les plus habiles s'écrier que la polili(pie d'un parti,
même hostile au principe du gouvernement, est de se nuancer de telle sorte
qu'une de ses fractions seconde le pouvoir afin de l'envahir un jour, tandis
que l'autre le bat en brèche par sa violence. Comment agit le parti libiMal
sous la restaïualion? ajoulenl-ils. Eut-il répugnance d'entrer an pouvoir
toutes les fois ([u'ou le lui onVil. Tanilis (jue Manuel, Benjamin Constant
conservaient lem- répugnance dynastique, Casimir Périer se rapprochait;
il eût acceplé un minisière avec empressement, et ses amis politi(pies ne
l'en eussent pas blâmé; on fait mieux les affaires de son parti dans un
ministère <|ue dehors. Pour ouvrir la porle. il vaut mieux avoir la <'Ié <|ue
T<nM. m. — sri'i'i,î;Mi,M'. !24
TiVÀt r.iMi: i»r.s i)ti:\ mk.mh-s.
tlVnroMtvr It's vcrroiiv. M;ii>. pn'ii ;ini\n là, il ,i fiillii dix ;iiis ir«'\|ii'
rit'iiiT au |i.iili lilwr.il; mkhs iir snimiirs ciicdn' (|ir;i l.i (Hi.iliicmc .iiiiicc
»!»• la nM.)liili()n il»' jnillcl. l.cs royalistes soiil à rrcttli-; ils iiiaicliciil , mais
(oiumc ic>s pai lis inarcliciil Iniijoiirs . à pas dr foiirinis. \ oyez <-iitiiUi(>ii il a
l'allii lie Iriiips piuir ('onipicmln' une verile si simple : à savoii- qd'iiii
paili lie (loil |»as s'aiumler pour anivcr à ses luis, el (pi'il lallail aller aii\
eleelioiis pour doiuier siirne de vie. Ou avail repoussé le seriiieiil avoe
iiuliiîiialioii iralioni , maiulcuanl on le pièle. Ou s'assoiiplil à loules les
lu'cossiti's; il le laiil bien si l'on veul avoir nue aelion (ineleonque dans les
;;ITairos. Plus lani, on se fera lory pour le triomphe des iiit( rèls jacoliiles;
el sruipre heur.
J'ai rappelé (pielles .seraient les imanees diverses du parti royaliste; je
dois e.sipii.sser ipielipies-uiis des pcr.«oiiuaj;cs princi|)au\ (|ui parallroul à
la tribune et au vote. Le parti Iciritimiste a envoyé l'élite de ses orateurs.
Il n'en est pas encore à la seconde période, où il enverra ses lioinmes
d'action. Il faut faire passer les doctrines avant d'arriver aux actes.
Dans les élections prochaines, nous aurons les j,Tnérau\, les dehris de la
irarde; nous n'avons encore cpie les orateurs. Vous connaissez la .suavit(;
de celle parole de 'SI. Berryer, vide de grandes pensées, de fortes concep-
tions, mais qui pénètre par le charme de la voi.\, la facilité et It; choix de
l'expression, le geste anime et cicéronien, el celte télé belle de son large
front, de sa douceur spirituelle et expressive. M. Berryer est jeune en-
core. Sa carrière politique est toute récente; elle a commencé dans le
parlement qui se réunit sous I\I. de Polignac; il n'était connu jusque-là
(}iie par des improvisations brillantes de [)alais; sans étude, sansdossier, il
allait au barreau par inspiration, disait avec sentiment des plaidoyers
chaleureux, et l'on se souvient de cette parole ardente cpii sauva la pro-
ju-iélé de IM. 3Iichauil dans In QuoUdieuue. M. Berryer est depuis (piinze
ans lié à la fraction royaliste qui conduisait M. de Polignac, ennemie de
M. de Villèle, trouvant sa politicpie tiède, étroite, égoïste; voulant aller
droit et fort dans les idées d'une rénovation aristocratique et religieuse.
Homme du monde, agréable dans un salon, M. Berryer était cher à la
congrégation et aux jésuites; il avait obtenu ce que M. Dupin cherchait à
mériter en tenant certain cordon à Saint-Acheul, cette confiance d'un
parti éclairé , qui sait deviner les talens el préparer les services. La pre-
mière fois que ÏM. Berryer prit la parole dans la chambre, ce fut à l'occa-
.sion de l'adresse des 221 ; il la combattit d'une manière brillante, mais sans
succès. L'éclat de sa p.irole le fit rcmanpier du cabinet d'alors, <jiii lui /il
offrir par M. de Chabrol le poste de sous-seci claire d'état , ou une direc-
tion générale. M. Berryer répondit avec esprit : Je vaux moins ou plus
STATISTIQUK i'AULEMKM'.UHi:. "(17
que cela; ossayez-mm. \']n tffel, il l'allail un niiiiistère au seul oialeur tic
celle Uisle el l'alale adminislialion. Depuis la rcvoluliou, vous avez vu ci
apprécié M. Iknycr. Ce n'esl poinl un espiil d'alTaiies, mais ua lalenl
laciie (jui disscile el parle sur loul avec une élcgaiicc el une incn)\abîe ap-
liliule, sans blesser personne à ilroile ou à «rauelie. M. Herryer ne sera
jamais cliettle parti, mais il a un don merveilleux de ni;:nier les esprils,
de les assouplir à sa pensée.
Il faut s'allendre à moins d'effel de la parole de M. Henuei|uin; c'est
un homme d'affaires, plus avocat, un phrasier de première instance eUie
<;our d'appel, un beau diseur de nuu- mitoyen el de questions de divorce;
riionmie politique, l'oraleur de lril)U!ie, se distini;ue esscutiellcmeul de
l'avocat dans le pariemenl; souvent une grande réputation ilc barreau est
venue échouer à la tribune, elconmienl eu serail-il autrement I Celle ha-
bitude d'envisager loules les queslionssous un poinlde vue étroit et d'intérèi
privé, se concilie dillicilemenl avec cette instruclion grave, générale,
large , qui embrasse les inlérèls sociaux. Ce n'esl [las ici un parodoxe; je
pose en fait que sur vingt avocats d'iniérêls privés, défenseurs de pelites
(|ueslions, il ne se trouvera pas un orale(n- de tribune, et que dans vingt
orateurs de tribune il ne se trouvera pas un avocat de pelites afiaires. Ce
([ue je cite n'esl passons exception; maisje crois M. Maiiguin un très pauvre
défenseur de droits successoriaux, de difficultés privées; et M. Dupin, (|iii
était un bon chicanetu', même en écrivant le Truite des apaiia(jes d'Or-
li'ans, a-l-il tout-à-fait dépouillé à la trilume cet esprit paradoxal ((ui va à
ilroite, à gauche, et voii toutes les questions terre à terre, sans élévation
de pensées et sans conviction polititpuV.' Je crains donc que ÎM. lleuiicipiin
n'échoue à la tribune. C'est un Ihéàlie trop vaste pour sa parole à bislo-
rielles et à calembourgs. Potu-tant res[)rit se modifie; peut-être le contact
des grandes affaires, des questions générales, lui évilera-t-il une cliule
toujours pénible à ceux qui sont placés haut dans une opinion.
Dans ce poste avancé des jacobites, le parti compte encore un <!vocat , ■
ieune député de Marseille : M. de Laboulie. l.a révolution l'avait trouvé •
avocat-général à Uiom; il se condiiisit avec fermeté el donna sa démis-
sion. M. de Laboulie se relira à Aix. où son i)ère était procureiu-général,
démissionnaire aussi à la révolution. L'un el l'autre avaient quille les
fonctions publi(pies pour revenir à ce que les anciens appelaient la dignité
d'avocat. M. de Lciboulie se nuMa à toutes les (piestiuns royalistes dans le
midi. C'esl un cour chaud, un esprit méridional, vif. plein de
saillie, auquel l'accent <le la Provence donne ji- ne sais cpioi de piquatil.
Son parti aura à craindre à la tribune cet eulrauiement de paroles, celle
franchise descnlimcns, tic projets d'avenir. (pTunc jeune cl iniprc voyanic
r><kS HI.Vir. UKS l»l.l \ MO.MUs.
atinuliuji lai.vif l<iii)iiiir> |tticn. M. dr I.;iImiiiIic s Csl |inM' .1 Maisfillc
cunuiio II* n'picseiil.ml <l<' la it'Ioiiiif ^•ll'cl(>|•al^^ (^rllc [uofossidii ilc loi csl
laiite, fai'ile; cllf ne ikmiI cniiipntim'llit' |KT.somit'.
M. ili' l.aiiiaiiiur n'ira pas si loin. l/IOiiKipc loiinail ce luaii lalciil
|H)fli<|(K*, l'I poiit-èlif robscrvalitiii (|iie j'ai faite sur rin<*oiii|ialil)ilil(- de
l'a\ot"al cl (le riMiiimic poliliqiic s'appliipie-l-ello avec une ci^mIc jiis-
lesse A riiicoiniialilniilc du poète et de rdialem Inmirne d'etal. Le debiil
de M. de Laiiiarliiie l'a bleu |)roiivé. Sou pKtjel sur l'Otieut a elé l'objet
(le (piel(|ues iniupieries dans ce inonde d'alTaires, en \iitrielie, eu lUissie,
dont la (,(tzcttc(i AïKjshourg esl le repiésentant. I)epuis, IM. île Lamartine
s'est mieux pose ; l'avenir du parti royaliste saj^e, intellif,'enl, lui ap|»arlient ;
de la |)alience, et l'on reconnaîtra que le r('>le foiiseï vatcur esl le seul (pii
puisse se créer une o|)ini<tu(pii veut rester nionarcliicpie. Il faudra (pie IM.de
l.ainartine se pê'n{.'lie profondeuieiit de ce lole; ipi'il sache subir les sar-
casmes, réduire sa politi(pie à des [iroiiorlioiis pcjsilives, à des ap[uecia-
tions de faits el d'actes. Plus tard on viendra à lui. Ses amis qui ont mis
(pialre ans pour ap|»reiidre (lu'iiiie représentation dans une chambre est
une force, apprendront encore (p.i'un rapprochement avec le pouvoir n'est
point une trahison, et qu'on peut saisir un portefeuille avec espérance
d'elle utile à son parti.
Cette vérité sera , je crois, mieux sentie par ceux des léi;ilimisles (pii
déjà ont exercé des fonctions publi(|ues ou adiuiuistialives. Vous vous
rappelez sans doute le nom de M. Hlin de Hoiirdon, l'ancien préfet du
Pas-de-Calais, C'est un vieux député qae la chambre retrouve, ami de
M. de Villèle el de M. de Corbière, sachant tous les secrets d'adminis-
tration et de fraudes électorales, et qui pou: rait fort bien s'entendre avec
M. Thiers, sinon dans les opinions , au moins dans les moyens. Je ne con-
seillerai pas au parti lé;?ilimisle d'aller ainsi prendre toute la responsabi-
lité des souvenirs de M. de Villele. S'il veut se présenter avec (luehjue
chance de popularité, il doit se faire parti neuf, et désavouer un passé,
mauvaise garantie de l'avenir. Que dirai -je de M. Jac(juinot Panipe-
lune? Je crois à l'ex-procureur-général, au successeur de M. Bellard, au
précurseur de M- Persil, une raison assez droite pour ne pas trop se mon-
trer le défenseur de la réforme électorale et des libertés jmpnlaires. Je ne
dis pas (jue le régime actuel soit meilleur, (pi'il ne doive pas être attaqué :
je soutiens seulement qu'il ne peut pas l'être, (pi'il ne doit pas l'être par
de tels noms. Que dirait-on en Angleterre si lord IMdon avec sa large per-
ruque s'était levé contre M. Broti^diani au nom des intérêts populaires? (I
n'y aurait pas assez de sarcasmi s dans le parlcinenl.
l.es royalistes se raltîichenl >l'VI Janvier el Sauzcl, parce que, disoiil
STATISTIQUE PARLEMENTAIRE. 5G0
ils, leurs voix leur ont été données dans les élections. L'assertion n'est pas
complètement exacte; M. Janvier a reçu des voLx de toutes les opinions,
et les ministériels eux-mêmes ont porté M. Sauzet; d'ailleurs, ce ne serait
pas la première fois qu'im candidat aurait accepte des voix auxiliaires d'un
parti, sans prendre d'engagemens positifs avec lui; je le répète, les lalens
lemanjuables se rangeront toujours dans les rangs d'une opposition écla-
tante , et si l'opinion légitimiste tient ses promesses, si elle se jette pleine-
ment dans la question de la réforme électorale et des économies , il n'est
pas douteux que MM. Janvier et Sauzet ne la suivent; ils sont jeunes tous
deux, tousdeuxont un passé brillant, un avenir parlementaire plus brillant
encore; que feraient-ils sur ces bancs du centre derrière tant de médiocrités
timides et intéressées ? doubleraient-ils le rôle des jeunes doctrinaires? se
feraient-ils défenseurs du budget, de la police et des fonds secrets? Les
grandes carrières politiques se constatent d'abord par une liante indépen-
dance ; le rôle de défenseurs de l'ordre public et du budget est usé ; il fau ^
s'associer désormais au progrès, si l'on veut se préparer un avenir d'bon-
neur et de gloire , une fortune politique.
Le ministère ne se dissimule pas que l'opposition légitimiste sera pour
lui un embarras, et il se prépare à l'attaquer de face, en rappelant ses
antécédens, sa triste période de 4815 surtout; mais à cela les légitimistes
nipondront qu'ils n'étaient pas alors au pouvoir, et que M. Guizot, mi-
nistre sur les bancs, a été mêlé plus qu'eux aux sanglantes exécutions de
celte époque. Tout cela sera scandaleux , dramatique; l'histoire y prendra
des enseignemens, les penseurs politiques, des leçons. La liberté y gagnera,
car c'est beaucoup pour elle que de voir les partis les plus extrêmes se
réunir pour reconnaître et saluer les principes , flétrir les mauvais actes ,
et désavouer les excès !
Um pair de France (I).
(i) Nous publierons prochainement l'autre partie de cette statistique parlemen-
taire, qui Iraitera de l'oi)posiliou Rarrot, du tiers parti Dupin, des doctrinaires
Royer-dollard , et du banc ministériel.
ClIKO^JlOliK \)\] KA ODIiNZAlINK,
3i juillet i8.3.'i.
La reiraile du maréclial Soiill n'a pas lardé à confirmer le récit (|iie
nous faisions de toutes les inl ricanes qui avaient eu iieu jiarnii ses collè-
gues [)our rexpuiser du ministère. 'J'rois jours après la publication de
notre l\cf\tc , on lisait dans le journal ininisiériel : «La santé du maré-
chal Soult, épuisée par quatre années de travaux et d'importans services,
exigeait qu'il prit du repos. Il a présenté hier sa démission , que le roi n'a
acceptée qu'avec le plus vif regret. » Cette démission , nous l'avions déjà dit ,
avait été déjà acceptée huit jours avant, pendant la scandaleuse discussion
du conseil , au sujet d'Alger, dont nous avons fiilèlement rapporté les dé-
tails. i\Iais l'affaire d'Alger n'a été (|ue la goutte de trop ipii a fait débor-
fler le vase déjà plein depuis long-temps.
La présidence du maréchal Soult, bien que fictive, représentait tout
un système : le pays comprimé par une armée de (jualre cent mille hom-
mes, qu'on se proposait d'augmenter à chaque émeute, et cette armée
elle-même, comjirimée par une inflexible doctrine d'obéissance passive.
Le ministère ne s'était fait nul scrupule d'avouer hautement ce système.
On l'a vu, après les derniers événemens d'avril, venir demander aux
chambres une augmentation de soldats et de subsides, pour renforcer
l'armce d'occupation qu'il a levée contre le pays, pour assurer son régime
RKVL'K. — CIlUONrQlE. Ô7I
(ie cuiHiuôir iiiléricure; el, d'un autre fôlé, Ions les acles du juarechal
Soull envers l'armée ténioiirnent , de resle, de sa rigueur envers elle. Ce
iloiible sysloine a-l-il cessé à la retraite du maréchal Soult? Il n'est pas
possible de le croire. Depuis quatre années que le vieux maréclial était
censé dirii^er les affaires de la France, rien n'avait pu ébranler son pou-
voir et son crédit , rien, ni le scandale de ses marchés, ni les fautes que
lui faisaient faire si souvent sa dureté et sa colère , ni l'ignorance com-
plète des qiiestitMis politiques qu'il étalait à tout proposa la tribune. D'où
vient donc (ju'un souflle de M. Thiers ait pu renverser si facilement ce
colosse? Le nain David a terrassé le géant Goliath, sans avoir même eu la
peine de prendre nue fronde. Mais on s'en étonnera moins <piand on saura
(pie depuis long-temps M. Thiers minait le terrain sur lequel marchait le
maréchal Soult. Au château, on ne voulait d'abord rien entendre contre
le maréchal . tant on était convaincu que le trône reposait entièrement sur
le vain(iueur de Toulouse. C'était le maréchal Soult qui avait organisé
cette armée sur latpielle on compte, non pas seulement [tour se défendre
contre les factions, mais pour terrasser ses adversaires poliiicpies, s'ils [)ar-
venaient à conquérir la majorité dans les chambres. Cette armée avait
marché à Lyon, à Paris, sous les ordres du maréchal, elle eût marché
partout; le maréchal était son chef naturel et son créateur, lui seul pou-
vait la manier. On n'eût pas dormi une heure de bon sommeil si l'on n'a-
vait senti près de soi le maréchal Soult, cette vieille et solide épée de
chevet, dont la seule présence écartait tout danger. Cependant M. Thiers
travaillait chaque jour à détruire cette idée; chaque jour, sa voix grêle
s'insinuait plus profondément dans l'oreille royale. Il y glissa avec une
rare persévérance des lamentations perpétuelles sur les embarras que la
prodigalité du maréchal Soult causait au ministère; il parla, sans rire et
sans se troubler, du mauvais effet que produisait le mystère des pots-de-
vin et lies fouruilines; il montra l'impossibilité de créer un nombre d'é-
meutes suflisanl pour répondre aux innombrables demandes de crédit que
traînait à sa suite le ministère de la guerre; et enfin, un jour qu'en ré-
ponse à toutes ses plaintes , on lui opposa la nécessité de se conserver, à
tout |»nx, l'apiiui d'un homme dont la défection eût entraîné celle de
l'armée, M. 'J'hiers s'engagea à prouver, dans les vingt-quatre heures,
(jue l'armée était lasse du régime violent et brutal au(|uel l'avait mise le
maréchal Soult. etcpie si ce régime conlhiuait encore ipiehpie temps, des
régimens entiers finiraient par se révolter. M. Thiers avait ses preuves
toutes prêtes. La police du ministère de 1 inlérieur avait été chargée do
les recueillir dans toutes les garnisons, dans toutes les places de guerre.
Il fui reconnu que le régime d'administration militaire du maréchal, qu'on
."7:2 ni vi i ni:>; lu i \ mumu-s.
rfi;aittail tHiiiinic le Iumii idéal de la )lis<-i|>liiu', ciail iiii inlulciahlc cl daii-
irnciix tir'ipolisiiic. les pièces ilaiciil si aboiulaiitcs , si coiieliinriles , (in'i!
faliiil liieii s«' leiiiin'. I.a reconnaissance a peu de cours en ecrlains lieux,
comme on sait. bOs «pi'on vit (jnc le marédial n'ctail pas indis]KMis,d>lc.
des ([n'on se fut assure (piOn pomait dorinii cl rci^ncr sans lui, il fui
sncrilic. On n'allendit phis (pie l'occasion, et l'occasion ne se fit pas attendre.
QufcUpies joinnanx ont donné luie oxplicalion 1res nette et très exacte
de la conduit»' du maréchal Soiill dans laff.iire d' Aliter. Il esl Irès vrai
i|uc le inareclial Soult soni^'^eait uni(|ucmenl à placer à la IC^le. dn i^'ouvcr-
nomenl jI' \li;er, en (pialité de gouverneur civil, son Mis, le nianjuis
de Dalmatie, et qu'il ne cherchait (pi'à créer îles obstacles aux antres
cantiidats, lorsipi'il ap|)nyait le marc'chal IMolilor, dont le roi conihal tait
secrètement la nomination, ce (jne le maréchal Sonlt savait mieux cpie
personne. Ce n'est (ju'nn peu tard, et après la retraite tin niaiéchal Soult,
cpie cette découverte fut faite au ministère qui en a tressailli de joie. On
nous assure que c'est un des anciens C()llè;j;iies du maréchal , ipii a dicte
lui-même à un écrivain de l'opposition la noie (pii a paru dans plu-
sieurs journaux à ce sujet , uote où l'on saltaclie surtout à prouver (pie le
maréchal Soult était bien loin d'avoir à cœur les intérêts de l'armée,
comme le supposaieiil (piel(iues belles aines. Les intérêts qui ont occiiiu;
constamment, exclusivement le maréchal Soult, cesimt les siens propres j
sa vie est une suite de dévoûmens à cette sainte cause, la seule qu'il n'ait
jamais trahie et (pi' il ne trahira jamais.
On continuera donc de menacei le pays par le moyen de rarmée ,
comme on faisait du temps du maréchal Soult, mais pour l'armée on se
relâchera un peu de la rigueur avec laquelle on la tenait en bride. Le
choix du maréchal Gérard est fort bien approprié à ce système. D'un na-
turel conciliateur et bienveillant , le maréchal Gérard volera toujours ,
dans les limites de la justice, pour les mesures de douceur et (raccommo-
dement, et en même temps . on compte sur la faiblesse de son caractère,
pour l'entraîner malgré lui, ([uand on sera décidé à porter de rudes coups.
Ces deux traits de caractère qui; nous signalons, ont déjà en l'oc-
casion d'éclater daas le peu de jours que le maréchal Gérard a passés
au ministère depuis la retraite du maréchal Soult. D'ahonl , dans la
première circulaire tUi ministre de la guerre où le maréchal Gérard
lient un peu le langage du maréchal Sonlt, ou pour mieux dire de
M. Persil, lettre peureuse, bargnoiise, hostile contre la nation, peu
digne de celui qui Ta signée , et ([ui lui a été évidemment arrachée
l)ar les hommes qui se sont déjà mis en train d'exploiter le lai.s.ser-aller
de son esprit. En revanche, le beau ctîté du nouveau ministre s'est montré
IlEVUt. — CIIKONIQUE. ")7.%
dans la mesure qui vienl d'èUe anèlée au eoiiseil , à l'éi^jaiil des sous-ofli
tiers de l'arniée, el <|ui ren»il d«-jà un eoinnicncenienl d'exéculion. Dans
le (Mirtereuille inic le maréchal Soull remit aux mains du niaréelial dérard,
se îrouvail un rafjporl sur les sous-uflieiers île l'armée, el parlieuliéremeut
sin- les sous-ulïieiers de cavalerie (|ui ont été arrêtés récemment en
Lorraine, et traduits devant la cour des pairs. Dans ce rapport, on raj»
pelait (pie la plii|)art des sous-oflieiers , aujourd'hui en activité, sont des
jeunes gens entrés comnte simples soldats au service en 1850, inunédiale
ment après la révolution de juillet, et (jui étaient alors, les uns avocats
ou étudians en droit, les autres commis ou voués h des professions
lihéiales. A cette époque, une guérie semblait inévitable, et tous ces
jeunes gens s'étaient enrôlés dans l'es^wir d'un avanceujenl rapide; leur
niucalion les éleva bientôt , en effet , au grade de sous-onicier que la paix
les a empêchés de franchir.
C'est parmi eux que fermentent surtout les idées républicaines, (pii, pour
tui grand nombre, se résument dans la pensée d'obtenir une éj>auletle.
Le rapport concluait à la mise en retraite de toutes ces jeiuies têtes dan-
gereuses pour l'armée, et cette conclusion était forlenient approuvée par
le maréchal Soult. Le maréchal Gérard a pensé, au contraire, (jue le re-
tour de tous ces sous-officiers dans leurs familles ne ferait (pie répandre le
mal au lieu de l'éteindre , et il a décidé qu'un certain nombre de promo-
tions au grade de sous-lieutenant seraient faites dans cette classe (pi'ou
voulait proscrire; ce travail paraîtra très prochainement.
Au reste, la présidence du maréchal (lérard ne(.bangera rien à la direc-
tion (pii avait été précédemment donnée aux affaires. Les uégcjciations
diplomatiques ne seront pas plus soumises à M. de Rigny (pi'elles ne
l'étaient à M. de Broglie ; M. Thiers ne continuera pas moins de tourner les
lois , faute de courage pour les violer; M. Persil ne sera pas moins achariK-
contre la presse, et le télégraphe ne jouera pas moins à la bourse pour le?
ministres, que par le passé. Tous les changemens qui pourraient encore
survenir dans le ministère n'auraient pas plus d'importance que celui-ci ,
à moins (pi'ils ne fussent provoipiés d'une manière imuuiliate [lar la
chambre; ce nest (pruii ministère sorti de la volonté d'une chambre in-
dépendante (pii pourrait avoir lui-même assez d'indépendance |(our n'être
pas une sim[)le assemblée de commis à (pii l'on délaisse les affaires secon-
daires, et dont on recueille seulement rapprol)ati(jn assurée d'avance,
pour les grandes décisions (pii se prennent dans une autre sphère. Certes
le maréchal Gérard est un hoinnu^ plein de dignité et d'honneur, (\n\ ne
se laisserait pas réduire de pid|iosdclil)(i(' au rôle de manueipiiii politi(pie,
sa [trésence au conseil el surtout au ministère de la guerre est même un
s
•~~'l KKVl'K DKS DKIX MuMiF.s.
sur jraiMiil «•(tnlie l<»tiles Irs clnisi's iKnitciiscs (in'iiii sciail iciiliiic |ii(i|inst'i-
on tif nùic; tii.iis on .1 <'oinp!t" sur l;i liddilc de son aiiiitic, snr son dc-
vonoincnl . tl il faul liicn !»• (litr, sur sa paresse, pour le deloin lier de
Imiles ses Jurandes résolutions. !,(« niaréelial a posf- , eoninic avail Ciil (la-
simir Perier, eorlaines eondilions de i!;oiivernenienl , nous n'en dontons
pas; mais ce n'est pas loiil (pie de l'aire ses eondilioiis, il l'aiil apporter,
eoninie IVrier , la volonle et réneririe nécessaires |)our les faire excciilcr .
et c'est là jnslciiicnl ce (pii manque an maré«'l;al (îérard.
I.ord ^lelboiiiiic, (pii csl arrivé de son côté, et contre noire allcnle ,
au poste de premier ministre, est nn lioinme (riionneiir et d'un nolile
caractère ainsi cpic le maréchal (ierard, et si ceUii-ci elail réellement
président <hi conseil et minisire dirigeant, il leur serait l'acile de s'en-
tendre. Alais lord Ulelliomne , ipii a nn sin;,nilier trait ile cdiilormilé aver-
le maréchal (■crard , nous voulons dire un penchant décidé à rindolciicc
et an repos, ne gouvernera peul-èlie pas |(lt;s l'Angleterre (pie le niaré-
elial Gérard ne gouvernera la France. 11 faul avoir vu, dans riutimilé,
liird !\Ielhounie étendant sans cesse les bras couinie an sortir du sommeil,
et s'interrompant à chaque mot par un demi-hàillement qui ferait honneur
à un nabab, pour être bien convaincu que sous son ministère, c'esl lord
Broiigham, riiomme le plus actif du royaume, qui sera l'aine el le bias
du cabinet anglais. Lord Rroiigliam , whig modéré, a cependant de^
intérêts communs avec la déniucralie, ce que n'avait [las loid Grey , et il
trouvera plus de facilité que le dernier ministre à faire passer certaines
mesures désagréables au roi, si lord Melbourne, ((ue sa naissance rattache
de si (irès au souverain , se charge d'être son éditeur responsable.
La (piadruple alliance, à peine naissante, a reçu un rude échec par le
dépari de don Carlos pour l'Espagne. On a beaucoup accusé Î\L Gisrpiel
de négligence en celle affaire; mais la police de M. de 'ralleyrand était
seul? en défaut dans celte circonstance. Celait à l'ambassadenr de l'rance
de prévenir son gouvernement (jue don Carlos avait quitté l'Anglelene ,
et non pas au préfet de police à Paris. M. de Talleyrand n'en était cepen-
dant pas à son apprentissage, el l'on devait croire qu'il avait appris depuis
long-temps à garder les rois d'Es[(agne.
M. Pozzo di Borgo était mieux instruit, dil-oii , el ion assure, mais
peut-être nous trompons-nous , que dans le petit nombre de visites ren-
dues à Paris par lion Carlos, rambassaileiir de Piussie a en la sienne.
Mais comme on ne pouvait arrêter un membre du corps diplomaliipie,
dans la colère qu'on a éprouvée en haut lieu, on s'esl vu forcé de se boi
lier à rarrestation de \K .lange. M. Jauge était coiipabic. il est vrai, d'a-
voir ouvert piiblitpienieni un eniprmU en faveur d'un gou\erncmciil iii-
uiiVLK. — ciinoMcHji:. o/.>
>iiircrlioniiel , opposei à un i>(mveniemeiil reconnu \>i\i la France, cl l'on
avail pour soi l'arreslalioii (le M. Rougeinonl de Loweiiilierg , niolivée
en 18-25 par nue pareille demande (renipriinl , faile au nom de la jimlc;
aposloliipie; mai^i il paraît certain que c'est la baisse des corlès que nos
Munislresonl voulu emprisomior dans la personne de M. Jauge. On [)arl(ï
de pertes considérables i'ailes par l'im d'eux (jui aurait voulu suivre de
iroppiès les opérations de M. de Pvotiischiid. Un receveur général qui
reçoit de droit les confidences du ministre, est aussi fortement engagé dans
ce désastre. Il esl question de très grosses sommes, ce qui prouverail (\uv
le télégraphe a été souvent favorable à ceux qu'il traite au jourd'hui si ni
dément.
Quant aux affaires d'Espagne, nous pouvons aflirnicr ((ue les légiti-
uiisles de France en sont, à cette heure, uniquement aux conjectures sur
la situation de don Carlos, et que le ministère n'est guère plus avancé.
Les nominations des cortès annoncejit une représentation qui laissera loin
derrière elle les dernières cortès d'Espagne , et il est impossible de prévoir
fjiiels seront ses premiers actes. lisseront peut-être tels qu'un jour nous
aurons le curieux spectacle du gouvernement de juillet, intervenant
comme la restauration en Espagne, j)Our maintenir le principe monar-
chique et s'o[)poser à la -propagation des doctrines libérales qui pour-
raient lui venir des Pyrénées. Les troubles de Madrid ont déjà cause
beaucoup d'in(iuiélude à notre minisière, et l'on s'est demanilé si un
gouvernement qui n'a pas le pouvoir de réprimer de pareilles scènes dans
sa capitale offie de sûres garanties. Le gouvernement de la régente en
esl à ses journées de décembre; on travaille ici à le faire arriver à sou
i."» mars; mais la tâche est bien difficile.
A l'intérieur, peu de faits nouveaux, grâce au ciel; la dissolution de
la garde nationale de Strasbourg, trentième ou quarantième répétition
d'une mesure dangereuse et impolilique qui se répète depuis deux années
sur tous les points de la France; la célébration des fêtes de juillet , remar-
quable par l'empressement que le peuple a mis à honorer ses morts, et par
la manière tout impériale dont la royauté des barricades a festoyé ses sujets,
et enfin l'ouverture des chambres, qui a lieu aujourd'hui, ont attiré
successivement l'attention. La diambre nous occupera particulièrement ,
mais elle est à peine ouverte, et nous remettons à en parler plus au long
jusqu'après ses premiers actes.
/'. S. Nous sortons de la séance d'ouverture. Le discours liu roi a pro-
duit peu d'impression; mais en revanche, ce qui en produisait beaucoup,
c'est (|ue, dans les comités bien informés de la chambre, ii était (piestion
,)/(• iir.vrr, ni.s nri \ Mo\nr.s.
iliiiif inoilil'uMliiiii uiinislcriclle nssc/ lîi.ivc l.«' |»;iili ilorliiiiaiit' du oahi
iit'l se icliicrail (l«'V.iiil la ciiU-iic de itolicc cl de cliàlcau de M 'l'Iiicis,
unie à la fraclioii du lin.s-parli {u-isoiinilicc ni M. I)ii|iin.
On |)iii|M)sail ;\ !M. (iiiizot df iiii laisser riiisIriuMioi) publiiiiir , avec je
lili»' i\c ;;iand-niaîlr(' de riJniveisilc. Jusim'ici M. (iiii/jd reriisail.
M. (le I\ii:ii\ <|iiilU'iail égakiiier)! les affaires él m n itères, el M. l'cisil
les sceaux.
Le inaréchal ('.érard conscrverail la présidence du conseil. Ccschangc-
nieiis se feraient sous son influenee.
Quoi (|u'il en soil des résultais, voiei les faits:
Il y a i^uerre avouée entre M. Persil el "W. 'Iliiers.
îUvalité sourde entre iM. Tliiers el M. Cjnizot; incompatihilili'! entre
M. (iiii/ol el la coterie T)iipin;
El an-dessus de tout cela une présidence oceidtc. dominant do son ac-
lion inconstitutionnelle tous les actes, toutes les déinarclies du cabinet.
Il f.ini lorune telle situation ail un terme.
— I\I. Oainiron vient de publier une nouvelle édition de son lliainirc de
la phUosophir frauraisr au xiV sicdc. Le morceau le plus ini[)orlanl,
ajouté à ces deux volumes, est une défense étendue du système d'éelec-
lisnie adopté par rauteur. Les trois doctrines (pii se partaj^ent aujourd'hui
le domaine de la philosophie, à savoir : le sensualisme, le spiritualisme
et l'école lhé()loe:i([ne, sont résumées avec une grande netteté et atlaciuées
avec une impartialité remanpiable. Ces deux volumes, ainsi complétés,
forment une diijne introduction à la Psychologie et à la Morale du même
auteur.
— Nous avons sous les yeux les dernières livraisons de V Histoire parle-
mentaire de la révolution française {\), publiée par MM. Bûchez et Pioux.
C'est toujours , commeau début de l'entreprise, le même désintéressement
et la même conscience. Tous les documens originaux, puisés aux sources
les plus diverses, composent un tableau animé des opinions et des partis.
C'est sans contredit l'oiivratie le plus sérieux et le plus instructif (pii ait
paru juscpi'ici, entre toutes les histoires (pii Iraitenlde la même époque,
et le seul (pii dispense de toule autre lecture. Nous lui consacrerons
prochainement un article étendu.
(i) Chez Paulin , place de la Bourse.
F. BULOZ.
LES AI\1J<]S
DU PURGATOIRE
Cicéron dil quelque part, c'est , je crois, dans son tiaitë de la na-
ture des Dieux, qu'il y a eu plusieurs Jupiter, — un Jupiter en
Crète, un autre à Olympie, — un autre ailleurs; — si bien qu'il
n'y a pas une ville de Grèce un peu célèbre qui n'ait eu son Jupi-
ter à elle. De tous ces Jupiter on en a fait un seul à (|ui l'on a at-
tribué toutes les aventures de cliacun de ses homonymes. C'est ce
qui explique la prodi{}ieuse quantité de bonnes fortunes qu'on prête
à ce dieu.
J^a même confusion est arrivée à l'égard de don Juan, person-
nage qui approche de bien près de la célébrité de Jupiter. Séville
seule a possédé plusieurs don Juan , sans compter ceux qui ont
vécu ou qui vivent ailleurs. Chacun avait autrefois sa légende sé-
parée. Elles se sont fondues en une seule.
Pourtant, on y regardant de près, il est facile de faire la part
lOMi: III. — I') Aorr IH."!. t2'>
^VÎ7V
.")7S ui;vi;i'. dis du \ m(i.\di.s.
(le rliacuii, Kii (In moins «lo tlisliiijiiirr deux t\o ces lirros, savoii- :
(Ion Jnan l'cnorio, (pii , coinnic cliaciMi saii , a vli' eniporli' pai' une
Nialnt' (If pierre, cl don .Inati de Maiana dnnt la lin a ('(e luiite
ditïeieiile.
On conte de la nienie manière la \ie de I un et de l'aiilrc; le di -
noiicmonl seul les distinjjnc. Il y on a pour tous les {loùls, comme
dans les pid-ces de Duels, (jui linissenl bien on mal , suivant la scn-
sil)ilil(' (les personnes.
Quant a la vérité de cette histoire ou d(! c(^s deux histoires, elle
esi incontestable, et on offenserait (;randemenl le patriotisme d'an-
tichambre des Sevillans, si l'on révo(]uait en doute l'existence de
ces garnemens qui ont rendu suspecte la généalogie de leurs
plus nobles familles. On montre aux étrangers la maison de don
Juan Tenorio, et tout honnne ami des arts n'a pu passer à Séville
sans visiter l'église de la Charité. Il y aura vu le tombeau du che-
valier Marana avec cette inscri|)iion dictée [»ar son humilit('', ou si
l'on veut son orgueil : Aquiijaceclpeor hombrcfine fnc ai cl mnndo. \m
moyen de douter après cela? Il est vrai qu'après vous avoir conduit
à ces deux monumens , votre cicérone vous racontera conjment don
Juan ( on ne sait lequel ) fit des propositions étranges à la Giralda,
cette figure de bronze qui surmonte la tour mores(|ucde la cathé-
drale, et comment la Giralda les accepta ; — comment don Juan,
se promenant, chaud de vin, sur la rive gauche du Guadal([uivir,
demanda du feu à un homme (|ui passait sur la rive droite en fumant
un cigarre, et comment le bras du fumeur ( qui n'était autre que
le diable en personne ) s'allongea tant et tant qu'il ti"aversa le fleuve
et vint présenter son cigarre à don Juan, qui alluma le sien sans
sourciller et sans profiter de l'avertissement, tant il était endurci...
J'ai tâché de faire à chaque don Juan la part qui lui revient dans
leur fonds commun do méchancetés et de crimes. Faute de meil-
leure méthode, je me suis appliqué à no conter du don Juan Ma-
rana , mon héros, que des aventures qui n'appartinssent pas par
droit de prescription à don Juan Tenorio, si connu parmi nous par
les chefs-d'œuvre de Molière et de Mozart.
Le comte don Carlos Marana était l'un des seigneurs les plus
ri( lies et 1er. plus considérés qu'il y eût à Séville. Sa naissance était
LKS AMi:S 1)1! PLUGATOinr.. ~t7i)
illuslro, et, dans la {jiierre contre les JMorisques révoltés, il avait
prouvé qu'il n'avait pas déjjénéré du courajje de ses aïeux. Après
la soumission des AIpuxarres, il revint à Séville avec balafre sui-
le front et bon nombre d'enfans pris sur les infidèles qu'il lit bap-
tiser avec soin , et (ju'il vendit avantageusement dans des maisons
chrétiennes. Ses blessures, qui ne le déilguraient point, ne l'em*
péchèrent pas de plaire à une demoiselle de bonne maison, qui lui
donna la préf('rence sur un grand nombre de prétendans à sa main.
De ce mariage naipiireni d'abord plusieurs filles dont les unes se
marièrent par la suite, et les autres entrèrent en religion. Don
Carlos ^hirana se désespérait de n'avoir pas d'héritier de son nom ,
lorsque la naissance d'un fils vint le combler de joie, et lui fit espérer
que son anti(pje majorât ne passerait pas à une ligne collatérale.
Don Juan, ce fils tant désiré, et le héros de cette véridique his-
toire, fut gâté par son père et par sa mère, comme devait l'être
l'unique héritier d'un grand nom et d'une grande fortune. Tout
enfant il était maître à peu près absolu de ses actions, et dans le
palais de son père personne n'aurait eu la hardiesse de le contra-
rier. Seulement, sa mère voulait qu'il fût dévot comme elle; son
père voulait que son fils fût brave comme lui. L'une, à force de
caresses et de friandises, obligeait l'enfant à apprendre les litanies,
les rosaires , enfin toutes les prières obligatoires et non obligatoires.
Elle lui racontait la légende. D'un autre côté, son mari lui appre-
nait les romans du Cid et de Bernard de Carpio, lui contait la ré-
volte des Moris(|ues, et l'encourageait à s'exercer toute la journée
à lancer le javelot, à tirer de l'arbalète ou même de l'anjucbusc
contre un mannequin vêtu en maure qu'il avait fait construire au
bout de son jardin.
Il y avait dans l'oratoire de la comtesse de 3Iarana un tableau
dans le style dur et secdciMoralès, (pii représentait les tourmens
du purgatoire. Tous les genres de supplices que l'imagination du
peintre avait pu inventer s'y trouvaient représentés avec toute
l'exactitude qu'aurait pu donner le tortionnaire de l'inquisition.
Les amcs en purgatoire étaient dans une espèce de grande caverne
au haut de la(|uelle on voyait un soupirail. Un ange, placé sur le
bord du soupirail, tendait la main à une amequi sortait du séjour
de douleurs , tandis qu'à côté de lui un homme âgé tenant un cha-
23.
•"♦N*' FM Vir. I»l> II) I \ MO.MlKS.
pcicl (l;uis srs mains joiiilcs, paraissait prier avec lt('aii((ni|) de l'i-r-
voiir. Cil luMiiiiic ('tait le doiialainMlii talilcaii, (|iii l'avaii l'ail faire
pour mie ej;lis.(! ilelliiescn. Les Moris(|iies mirenl !<; rVii a la ville;
r<'<flise lui (leiriiile; mais, par miracle, le lalil(!aii fut eonserv»'.
I.e comte Marana l'avait rapporte et en avait décoré l'oratoii-c; dv.
sa l'emme. Le petit Juan , toutes les fois qu'il entrait chez sa mère,
demeurait lon,f;-temps immobile en conlemplalioii devant ce tableau
(jiii l'elfrayail et le <aptivail à la fois. Il ne pouvait suilout di-ta-
clier ses yen\ d'un lionune dont un serpent paraissait ron[[er les
entrailles, pendant qu'il était suspendu au-dessus d'un (jril ardent
au moyen d'liame(;ons de fer qui raccrochaient par les côtes. Il
tournait les yeux avec anxi('lé du côt(' du soupirail, et semblait de-
mander au donataire des prières pour l'arracher à tant de souf-
frances. La comtesse ne n)an(juait jamais d'expliquer à son (ils (]ue
ce malheureux subissait ce supplice, parce qu'il n'avait pas bien su
son catéchisme, parce qu'il s'était mo(jU(;d'im prêtre, ou qu'il avait
été distrait à l'église. L'ame qui s'envolait vers le paradis, c'était
lame d'un parent de la famille de Marana, qui avait sans doute
quelques peccadilles à se reprocher; mais le comte Marana avait
prié pour lui, il avait beaucoup donné au clerfjé pour le racheter
du feu et des tourmens, et il avait eu la satisfaction d'envoyer au
l)aradis l'ame de son parent sans lui laisser le temps de beaucoup
s'ennuyer en purgatoire. — « Pourtant, Juanito, ajoutait la com-
tesse, je souffrirai peut-être un jour comme cela, et je resterais
des millions d'années en purgatoire si lu ne pensais pas à faire dire
des messes pour m'en tirer! Comme il serait mal de laisser là la
mère qui t'a nourri! > Alors l'enfant pleurait, et s'il avait quelques
réaux dans sa poche, il s'empressait de les donner au premier quê-
teur qu'il rencontrait porteur d'une tirelire pour les âmes du pur-
gatoire.
S'il entrait dans le cabinet de son père , il voyait des cuirasses
faussées par des balles d'arquebuse, un casque que le comte Ma-
rana portaità l'assaut d'Alméria, et qui gardait l'empreinte du tran-
chant dune hache d'armes musulmane; des lances, des sabres
mauresques, des étendards pris sur les infidèles décoraient cet
a|ipartemenl.
— Ce cimeterre, disait le comte, je l'ai enlevé au cadi de Vejer,
LES .\Mi;s nu l'LUGATOIP.Ii;. Ô8I
(|iii iiic'ii liappa trois fois avant que je lui ôtasse la vie. — Col
étendard était porté par les rebelles de la montagne d'Elviie. Ils
venaient de saccager un village chrétien ; j'accourus avec vingt cava-
liers. Quatre l'ois j'essayai de pénétrer au milieu de leur bataillon
pour enlever cet étendard; quatre lois je l'us rej)0ussé. A la cin-
quième, je fis le signe delà croix, je criai : « Saint Jacques! s ( i
j'enlonçai les rangs de ces païens. — Et vois-tu ce calice d'or (jue
je porte sur mes armes? Un all"a<)ui des Morisques l'avait volé dans
une église où il avait commis mille horreurs. Ses chevaux avaient
mangé de l'oi'ge sur l'autel, et ses soldats avaient dispersé les os-
semens des saints. L'all"a(|ui se servait de ce calice pour boire du
sorbet à la neige. Je le surpris dans sa lente comme il portait à ses
lèvres le vase sacré. Avant qu'il eût dit : « Allah ! » pendant (jue le
breuvage était encore dans sa gorge , de cette bonne épée je frappni
la tète rasée de ce chien, et la lame entra jusqu'aux dents. Le roi,
pour rappeler celte sainte vengance, m'a permis de porter un ca-
lice d'or dans mes armes. Je le dis cela , Juanito, pour que tu le
racontes à les enfans, et qu'ils sachent pourcjuoi les armes ne sont
pas exactement celles de ton grand-père, don Diego, <iue tu vois
peintes au-dessous de son portrait.
Partagé entre la guerre et la dévotion, l'enfont passait ses jour-
nées à l"abri(|uer de petites croix avec des lattes, ou bien, armé
d'un sabre (le bois, à s'escrimer dans le potager contre des citrouilles
de Rota, dont la forme ressemblait beaucoup, suivant lui, à des
têtes de Manies couvertes de leurs turbans.
A dix-huit ans, don Juan explicpiail assez mal le laiin, servait
fort bien la messe, et maniait la rapièie, ou l'épée à deux mains,
mieux que ne faisait le Cid. Son père, jugeanl qu'un gentilhomme
de la maison de Marana devait encore acquérir d'autres lalens,
résolut de l'envoyer à Salamanque. Les apprêts du voyage furent
bientôt faits. Sa mère lui donna force chapelets, scapulaires et
médailles bénites. Elle lui apprit aussi plusieurs oraisons d'un grand
secours dans une foule de circonstances de la vie. Don Carlos lui
donna une épée dont la poigncie, danias(|uin('e d'argent, était ornée
des armes de sa famille; il lui dit : « Juscju'à pirsent tu n'as vécu
(|u'avec des enfans, tu vas maintenant vivje avec des hommes.
Souviens-toi que le bien le plus piecieux d'un gcnlilhomme, c'est
r>S'J l;l.\ll l>l s l>l l \ M(»M»i:s.
S(,)ii liomu'iir; «l («m liiniiifiir , c'vsi celui tics .M;ii;m;i. Pciissc le
dcliiici' rcjcloii (le celte iiiaisoi) \)\u\ô{ i|iriiiie VAvUr soil i'.'iilc à son
liomiciii! l'reiuis celti' ('|)('(', elle le (|(>IVii<li-:i si l'on l'niCKpK'. Ne
sois jninais le premier à la lir(*r, mais rappelle-loi (|iie les ancêtres
n'oiil jamais irmis la Iciif dans \c ioiirirau que lors(|u'ils «-laietil
Naiii(|uem"s et vt'iij;i's. > Ainsi nnini d'aiines spiiitinlles el tempo-
relles, le dcseendant des Maïaiia monta à elievai el (juilia la dc-
meuie de ses pères.
L'université de Saiainanque élail alors dans luulo sa {gloire. Ses
elmlians n'avaient jamais élé pins nonihreux, ses professeurs plus
doctes; mais aussi jamais les bourgeois n'avaient eu tant à soulïrir
des insolences de la jeunesse indis<ii)linal)le qui demeurait , ou plu-
tôt r('{jMiail dans leur ville. Les sérénades, les charivaris, toute
espèce de tapa^je noclurr.e, tel était leur train do vie ordinaire,
dont la monotonie était de temps en temps diversifiée par des en-
lèvemens de femmes ou de filles, par des vols ou des bastonnades.
Don Juan, arrivé à Salamannue, passa (juclques jours à remettre
(les lettres de recommandation aux auiis de son père, à visiter ses
professeurs, à parcourir les églises, et à se faire montrer les reli-
ques qu'elles renfermaient. D'après la volonté de son père, il remit
à l'un des professeurs une somme assez considérable, pour être
distribuée entre les étudians pauvres. Cette libéralité eut le plus
î;rand succès, et lui fit aussitôt de nombreux amis.
Don Juan avait un grand désir d'apprendre. 11 se [)roposait bien
d'écouter connne paroles d'évangile tout ce qui soitirait de la
bouche de ses professeurs, et pour n'en rien jxrdre, il voulut se
placer aussi près que possible de la chaire. Lorsqu'il entra dans la
salle oii devait se faire la lc«;on , il vit qu'une place était vide aussi
près du professeur qu'il eût pu le désirer. Il s'y assit. Un étudiant
sale, mal peigné, vêtu de haillons, comme il y en a tant dans
les univeisilés, détourna un instant les yeux de son livre pour les
porter sur don Juan avec un air d'étonncment stupide. « Vous vous
mettez à cette place, dit-il d'un ton presque effrayé, ignorez-vous
que c'est là que s'assied d'ordinaire don Garcia Navarro? »
Don Juan ri pondit qu'il avait toujours entendu dire (|ue les places
appartenaient au premier occupant, et que trouvant celle-ci vide,
I.tS AMliS DU l'UUCAÏOlUE. .)<S.)
il croyail |)Oiivoii' la picmlrc, surtuiil .si le sei.j;nciir tlun Garcia
n'avait pas cliai^jc son voisin de la lui .parder.
« Vous êtes étranger ici à ce «]ue je vois, dit l'étudiant, et arrivé
depuis bien peu de temps, puis(|ue vous ne connaissez pas don
(jarcia. Sachez donc que c'est un des liomincs les plus... » Ici l'e-
tudianl baissa la voix, et parut (-prouver la crainte d'être entendu
des autres ctudians. » Don Garcia est un homme terrible. Malheur
à (jui l'offense ! 11 a la patience courte et l'c'pée lonjjue; et soyez sûr
(|ue si quelqu'un s'assied à une place où don Garcia s'est assis deux
fois, c'en est assez pour qu'une querelle s'ensuive, car il est fort
chatouilleux et susceptible. Quand il querelle, il frappe, et(|uand
il frappe, il tue. Or doue, je vous ai averti; vous ferez ce qui vous
semblera bon. »
Don Juan trouvait foit extraordinaire que ce don Garcia pré-
tendît se réserver les ineilleurcs places sans se donner la peine de
les gagner par son exactitude. En même temps il voyait que plu-
sieurs étudians avaient les yeux sur lui, et il sentait combien il se-
rait mortifiant de quitter son siège après s'y être assis. D'un autre
côté, il ne se souciait pas du tout d'avoir une querelle dès son arri-
vée, et surtout avec un homme aussi dangereux que paiaissait
l'être don Garcia. Il était dans cette perplexité, ne sachant à (ruoi
se déterminer, et i-esiant toujours machinalement à la même place,
lorsqu'un étudiant entra et s'avança droit vers lui. « Voici don Gar-
cia, » lui dit son voisin.
Ce don Garcia était un jeune homme large d'épaules, bien dé-
couplé, le teint hàlé, l'œil lier et la bouche méprisante. Il avait un
pourpoint qui avait pu être noir, et un manteau troué; par-dessus
tout cela pendait une longue chaîne d'or. On sait que de tout temps
les étudians de Salamanque et des autres universités d'Espagne ont
mis une espèce de point d'honneur à paraître déguenillés, voulant
probablement montrer par là que le véritable mérite sait se passer
des ornemcns empruntés à la fortune.
Don Garcia s'approcha du banc où don Juan était encore assis,
et le saluant avec beaucoup de courtoisie : « Seigneur éluilianl ,
dit-il, vous êtes nouveau venu parmi nous; pourtant, votre nom
Tn'est bien connu. IN'os pères ont été grands amis, et si vous voulez
le permettre, leurs lils ne lesei'ont pas moins. i< Kn parlant ainsi.
."Si Kl \ ( I m s i)i i \ M»iM>i>.
il lcii(l;iil l:i iiiaiti :i don .l(i:iii de \'a\i le |)liis (Oidi:)!. Don .Iikiii , (|iii
s*;il!('ii(l;ii! ;'i un tmit antre (l<'l)nt, rcrnl avec hcancoiii) d'i inprcs-
scincnl les ludiicsscs de don (iai'cin, cl lui n'pondii (jn'il se tien-
drait ponr 1res honore de l'amili»* d im cavalier tel i\y\o Ini.
* Vous ne connaisse/ point encore Salainaïupie, poursuivit dofi
Garcia; si vous vonle/. bien ni'accepter |>oni' voire {)uide, j(^ serai
cliarnié de vous faire tout voir, depuis le cèdre jus(|u'à Ihysope,
dans le pays on vous aile/ vivre. » Ensuite, s'adrcssant à reiudiani
assis à côté de don Juan : < Allons, Périco, tire-loi de là. Crois-tu
<iu'un butor «oinnic toi doive faire conipajjnic au sci{îneur don
Juan Marana? » En parlant ainsi, il le poussa rudement, et se
mit à sa place, que l'éludianl se hâta d'abandonner.
Lorsque le cours fut fini, don Garcia donna son adresse à son
nouvel ami, et lui fit promettre de venir le voir. Puis l'ayant salué
de la main dun air {gracieux cl familier, il sortit en se drapant avec
yrace d»î son manteau rapiécé.
Don Juan , tenant ses livres sous son bras, s'était arrêté dans une
{galerie du coIlé{;e pour examiner les vieilles inscriptions (jui cou-
vraient les murs, lorsqu'il s'aperçut que l'étudiant (]ui lui avait d'a-
bord parlé s'approchait de lui comme s'il voulait examiner les
mêmes objets. Don Juan, ai)rès lui avoir fait une inclination de
tète pour lui montrer qu'il le reconnaissait, se disposait à sortir;
mais l'étudiant l'arrêta par son manteau. « Sei{jneur don Juan,
dil-il, si rien ne vous presse, seriez-vous assez bon pour m'accor-
der un moment d'entretien? — Volontiers, répondit don Juan, et
il s'appuya contre un pilier; je vous écoute. » Périco regarda de
tous côtés d'un air d'inriuiétudc, comme s'il craignait d'être ob-
servé, et se rapprocha d<' don Juan pour lui parler à l'oreille, ce
qui paraissait une précaution inutile, car il n'y avait personne
qu'eux deux dans la vaste galerie gothique oîi ils se trouvaient. —
Après un moment de silence : — « Pourrie/-vous nie dire, seigneur
don Juan, demanda l'étudiant d'une voix basse et presque trem-
blante, pourriez-vous me dire si votre père a réellement connu le
père de don Garcia Navarro? »
Don Juan lit un mouvement de surprise. — Vous avez entendu
don Garcia le dire à l'instant même.
— Oui, répondit l'étudiant, baissant encore plus la voix; mais
LES AMES DU l'UKGATOIRE. ">8->
enfin ave/-vuus jamais entendu dire à votre père qu'il connût le
si'i{}neur Navarro? '
— Oui, sans doute; et il était avec lui à la guerre contre les
Morisqucs.
— Fort bi(!n; mais avez-vous entendu dire de ce gentilhomme
qu'il eût... un fils?
— En vérité, je n'ai jamais fait beaucoup d'attention à ce que
mon père pouvait en dire.... Mais à quoi bon ces questions? Don
Garcia n'est-ii pas le fils du seigneur Navarro?... Serait-il bâtard?
— J'atteste le ciel que je n'ai rien dit de semblable, s'écria l'é-
tudiant effrayé, en regardant derrière le pilier contre lequel s'a[)-
|)uyait don Juan; je voulais vous demander seulement si vous n'a-
viez pas connaissance d'une histoire étrange que bien des gens
racontent sur ce don Garcia?
— Je n'en sais pas un mot.
— On dit... , remarquez bien que je ne fais que répéter ce que
j'ai entendu dire..., on dit que don Diego Navarro avait un fils qui,
à l'âge de six ou sept ans, tomba malade d'une maladie grave et si
étrange, que les médecins ne savaient quel remède y apporter. Sur
quoi le père, qui n'avait pas d'autre enfant, envoya de nombreuses
offrandes à plusieurs chapelles, fit toucher des reliques au malade,
le tout en vain. Désespéré, il dit un jour, m'a-t-on assuré... , il dit
un jour, en regardant une image de saint Michel : Puisque tu ne
peu\ pas sauver mon fils, je veux voir si celui qui est là sous tes
pieds n'aura pas plus de pouvoir.
— C'était un blasphème abominable! s'écria don Juan, scanda-
lisé au dernier point.
— Peu après l'enfant guérit..., et cet enfant..., c'était don
Garcia !
— Si bien que don Garcia a le diable au corps depuis ce îemps-là ,
dit en éclatant de rire don Garcia, qui se montra au même instant,
et qui pai-aissait avoir écouté cette conversation caché derrière
un pilier voisin. En vérité, Périco, dit-il d'un ton froid et mépri-
sant à l'étudiant stupéfait, si vous n'étiez pas un poltron, je vous
ferais repentir de l'audace que vous avez eue de parler de moi. —
Seigneui" don Juan, poursuivit-il en s'adrcssant à Marana, (|uand
vous nous connaîii'e/. mieux, vous ne perdrez pas votre temps à
.>H() i;i;vLt m N m i \ monui s,
ifOllUT C'f bavai il. Kl Jrtic/, , pour \uiin |1|(iU\<| ijlic je ne îilli.s |MS
un nurli:inl diable, lailos-moi riioiiiM'iii* do in"ac(oiii(>a{jn('r «Um'c
pas à l'ffjlis»' de S;niit-l*ierre; loisciue nous y aurons lait nos dcvo-
lions, je vous ileinanderai la |>eruiissioii de vous l'aire laii(î un
mauvais diner avec (|uel(|ues caniaïades.
Kii parlant ainsi, il prenait le bras de don Juan, (|ui, liuntcux
d'avoir ete surpris à écouler l'elianjje histoire de Perieo, se liàta
d'accepter l'offre de son nouvel ami , pour lui prouver le peu de c;is
(ju'il faisait des médisances dont il était l'objet.
En entrant dans re{îlise de Saint-Pierre, don Juan et don Garcia
s'ay;enouillérent devant une chapelle aiiloui- de laciuelle il y avait
un {jrand concours de Hdèles. Don Juan lit sa priùie à voi\ basse;
et bien qu'il demeurât un tenips convenable dans cette pieuse oc-
cupalion, il trouva, lors(|u'il releva la tète, (|ue son camarade
paraissait encore plongé dans une extase dévote; il remuait
doucement les lèvres; l'on eût dit (ju'il n'était pas à la nMjitie
de ses méditations. Un peu bonteu\ d'avoir si tôt lini, il se mit
à réciter tout bas les litanies qui lui revinrent en mémoire. Les
litanies dépêchées, don Garcia ne bougeait pas davantage. Don
Juan expédia encore avec distraction (juelques menus suffrages;
puis, voyant son camarade toujours immobile, il crut pouvoir re-
garder un peu autour de lui pour passer le temps et attendre la lin
de cette éternelle oraison. Trois femmes agenouillées sur des *xipis
de Turquie attirèrent son attention tout d'abord. L'une, à son âge,
à ses lunettes, et à l'ampleur vénérable de ses coiffes, ne pouvait
être autre qu'une duègne. Les deux autres étaient jeunes et jolies,
et ne tenaient pas leurs yeux tellement baissés sur leurs chapelets
qu'on ne put voir qu'ils étaient grands, vifs, et bien fendus. Don
Juan ("prouva beaucoup de plaisir a regarder l'une d'elles, plus de
plaisir jnème (lu'il n'aurait dû en avoir dans un saint lieu. Oubliant
la piiere de son camarade, il le tira par la manche et lui demanda
tout bas quelle était celle demoiselle qui tenait un chapelet d'ambre
jaune.
— G'est, répondit Garcia, nullement scandalisé de son interrup-
tion , c'est dona Teresa de Ojeda , et celle-ci , c'est dona Fausta , sa
sœur aînée , toutes les deux filles d'un auditeur au conseil de Cas-
lillc. Je suis amoureux de l'ainée ; tâche/ de le devenir de la cadrtte.
LES AMi:s UL l'UHGATOlKE. ~)H'
l'eue/, iijoii(a-l-il, «Iles se lèvent el vont sortir de l'église; liàlons-
nous, utin de les voir monter en voitui-e; peut-être que le v(!nt sou-
lèvera Icuis jupes, et que nous apereevroiis une jolie jambe ou
deux.
Don Juan était tellement ému par la beauté de dona Teresa , (jue
sans l"air(! attention à l'indéeenee de ce lanjjajje, il suivit don Garcia
jus(|n'a la ()oi'te de l'é^jlise, cl vit les deux nobles demoiselles mon-
ter dans leur carrosse et quitter la place do r<'glise pour entrer
dans une des rues les plus tTé(|uenlées. Lorsqu'elles furent paities,
don Garcia, enfonçant son chapeau de travers sur sa tète, s'écria
{jaiement :
— Voilà de cliaiiuantes filles! Je veux que le diable m'emjjorte
si l'ainée n'est pas à moi avant (ju'il soit dix jours! Et vous, avez-
vous avancé vos affaii-es avec la cadette?
— Comment? avancé mes affaires! répondit don Juan d'un air
naïf, mais voilà la j)rcmière fois que je la vois !
— Bonne raison ! vraiment, s'écria don Garcia. Croyez-vous qu'il
y ait beaucoup plus long-temps que je connais dona Fausta. Au-
jourd'hui pourtant je lui ai remis un billet qi'elle a fort bien pris.
— Un billet ! Mais je ne vous ai pas vu écrire? >
— J'en ai toujours de tout écrits sur moi, et pourvu qu'on n'y
mette pas de nom, ils peuvent servir pour toutes. Ayez seule-
ment l'attention de ne pas employer d'épiihètes compronutttanies
sur la couleur des yeux ou des cheveux. Quant aux soupirs, aux
larmes et aux alarmes, brunes ou blondes, lilles ou ll-mmes, les
prendront également en bonne part.
Tout en courant de la sorte, don Garcia et don Juan se trouvè-
l'enl à la porte de la maison, où le diner les attendait. C'était une
chère d'étudians, plus copieuse qu'élégante et variée : force i-agouls
épicés, viandes salées, toutes choses provoquant la soif. D'ailleurs
il y avait abondance de vins de la Manche et de l'Andalousie.
Quelipies eludians, amis de don Garcia, attendaient son ariivée.
On se mil immédiatement à table, et pendant (iuel<|ue temps on
n'entendit d'autre bruit (jue celui des mâchoires et des verres
heurtant les flacons. Bientôt, le vin mettant les convives en belle
humeui', la conversation commença et devint des plus bi iiyantes.
Il ïiv fui (|ucslion que de duels, d'amourettes et de tours d'écolieis.
.~S.S UKVIK DKS m l \ MOMU ^.
I. un i':i('()Ml;ii( coiiiiiu'iil il avaii cliipc sou ln'ilcs.sc en (lcincii:i;;(>aiil
la veille du jour «juil devnil |)ayer sou loyer. L'autre avait eiivoyi;
(ieniauder clic/, un ujarcliaud de vin (|uel<|ues jai'res de Ktl de
/V/jns ih' la |)ail diin des plus jjraves jirofesseurs de tlu'olojfie,
et il avait eu l'adresse de détourner les jarres, laissant le profes-
seur payer le incuioire s'il voulait. Celui-ci avait battu le {{uel;
celui-là , au moyen d'une éelielle de cordes, était entré chez sa mai-
tresse nialgn* les prc'cautioiisd'un jaloux. D'abord don .luau écoulait
avec une espèce de consternation le récit de tous ces désordres.
Peu à peu , le vin (ju'il buvait, ou la {^aîté des (convives désarma sa
pruderie. I.es hisloir-es que l'on r-acontait le firent rire, et même
il en vint à envier la ri-putation que donnaient à quel(|ues-uns leurs
toirrs d'adr-esse ou d'escrocjuerie. Il commença à oirblier les sages
principes qu'il avait apportés à l'université, poirr adopter* la rè{jle
de conduite dos étudians; rè{jlc simple et facile à sirivre qui con-
siste à tout se per-mcttre enver's les ]nUos, c'esl-à-dir-e toute la par-
tie de l'espèce humaine qui n'est pas immatriculée sur les re{fistres
de l'université. L'étudiant au milieu des pillas est en pays ennemi,
cl il a le droit d'agir à leur égard comme les Hébreux à l'égard des
Cananéens. Seulement monsieur le corregidor ayant malheureu-
sement peu de respect pour les saintes lois de l'université et ne
cherchant que l'occasion de nuire à ses sectateurs, ils doivent
être unis comme frères , s'entr'aider et surtout se garder un
secret inviolable.
Cette édiliante conversation dura aussi long-temps que les bou-
teilles. Lorsqu'elles furent vides, toutes les judiciaires étaient sin-
gulièrement embr'ouillées, et chacun éprouvait une violente envie
de dormir. Le soleil étant encorde dans toute sa force , chacun se
sépara pour aller faii'e la sieste. Don Juan accepta un lit chez don
Garcia. Une se fut pas plus tôt étendu sur un matelas de cuir que la
fatigue et les fumées du vin le plongèrent dans un profond som-
meil. Pendant long-temps, ses rêves furent si bizari-es et si confus,
qu'il n'éprouvait d'autre sentiment que celui d'un malaise vague
sans avoir la perception d'une image ou d'une idée qui put en être
la cause. Peu à peu il commença à voir plus clair , si l'on peut s'ex-
primer- ainsi, et il rêva avec suite. Il lui semblait qu'il était dans
une barque sur un grand fleuve, plus large et plus trouble ((u'il
LES AMIS DU l'UIU.ATOIUK. Ô8i)
ii'avaii jamais vu le Giiadalquivir en hiver. 11 u'avail ni voiles, ni
I anies , ni gouvernail , et la rive du fleuve était déserte. La barque
(•lait tellement haiJottce par le courant qu'au malaise qu'il ej)rou-
vait, il se crut à l'embouchure du Guadal(|uivir, au moment oii les
badauds de Séville <|ui vont à Cadiz commencent à ressentir les
piemières atteintes du mal de mer. Bientôt il se trouva dans une
partie de la rivière beaucoup plus resserrée, en sorte qu'il pou-
vait facilement voir et même se faire entendre sur les deux bords.
Alors parurent en même temps sur les deux rives deux figures lu-
mineuses qui s'approchèrent chacune de son côté comme pour lui
porter secours. 11 tourna d'abord la tète à droite, et vit un vieillard
d'une ligure grave et austère, pieds nus, n'ayant pour vêtement
(|u'un savon épineux. Il semblait tendre la main à don Juan. Agau-
( he, où il regarda ensuite, il vit une femme d'une taille élevée et
(le la figure la plus noble et la plus attrayante, tenant à sa main
une couronne de fleurs qu'elle lui présentait. En même temps il
iemar(pia que sa barque se dirigeait à son gré, sans rames, mais
par le seul fait de sa volonté. Il allait prendre terre du c(Jté de la
femme, lorsqu'un cri, parti de la rive droite, lui fit tourner la tête
et se rapprocher de ce c()té. Le vieillard avait l'air encore plus aus-
tère que la première fois. Tout ce que l'on voyait de son corps
éiaii couvert de meurtrissures livides et teint de sang caillé. D'une
main il tenait une couronne d'épines, de l'autre un fouet , garni de
pointes de fer. Ce spectacle le saisit d'horreur; il revint bien vile
à la rive gauche. L'apparition qui l'avait tant charmé s'y trouvait
encore ; les cheveux de la femme flottaient au vent, ses yeux étaient
animés d'un feu surnaturel, et au lieu d'une couronne de fleurs,
elle tenait en main une épéc. Don Juan s'arrêta un instant avant
de prendre terre, et alors, regardant avec plus d'attention, il
s'apen-ut que la lame de l'épée était rouge de sang, et que la main
de la nymphe était rouge aussi. 11 fut saisi d'horreur et se réveilla
en sursaut. En ouvrant les yeux, il ne put retenir un cri à la vue
d'une épée nue qui brillait à deux pieds du lit. Mais ce n'était pas
une belle nymphe qui tenait cette épée. Don Garcia allait ré-
veiller son an)i, et voyant auprès de son lit une épée d'un travail
curieux, il l'examinait de l'air d'un connaisseur. Sur la lame
étail celte devise : « Garde loyauté. » Et la |)oign<'e, comme
r>'.K) UK.VLi; bi;s i»ir\ mo.mh.s.
nous l'avons (lfj;i (lit , |»orl;iil Ics.-irmcs, le iictlll cl l:i (lr\is(' des
MnrniKi.
— Vous avcv. la une lu'lli' r\n'r, mon caniaradc, dil don darcia.
— V(»iis devez, être repose'" niainlenanl. — l.a iniit est venue. Pro-
nicnons-nous un peu, cl <juand les lionncles {jens d(! celle ville
seront renlrt'S ehc/. eux, nous irons, s'il vous i)lait, donner une sé-
rénade à nos divinités.
Don Juan et don Garcia se promenèrent quelipie temps au liord
d»^ la Tonnes, rejjardant passer les ("emmes (|ui venaient respirer
le frais ou lorgner leurs amans. Peu à peu les promeneurs devin-
rent plus rares, ils disparurent toul-à-fait.
— Voici le moment, dit don Gaicia, voici le moment oii la ville tout
entière appartient aux éludians. Les pillos n'oseraient nous troubler
dans nos innocentes l'ècréations; quant au guet, si par aventure
nous avions quelque démêlé avec lui , je n'ai pas besoin de vous
dire que c'est une canaille qu'il ne faut pas ujc-nager. Mais si les
drôles étaient trop nombreux et qu'il (allùt jouer des jambes,
n'ayez aucune inquiétude; je connais tous les détours, ne vous
mettez en peine que de me suivre, et soyez sur que tout ira bien.
En parlant ainsi, il jeta son manteau sur son épaule gauche de
manière à se couvrir la plus grande partie de la ligure, mais à se
laisser le bras droit libre. Don Juan en fit autant, et tous les deux
se dirigèrent vers la l'ue qu'habitaient dona Fausta et sa sœur. En
passant devant le porche d'une église, don Garcia siffla, et son
domesti(|ue parut tenant une guitare à la main. Don Garcia la prit
et le congédia.
— Je vois, dit don Jnan en entrant dans la rue de Valladolid ,
je vois que vous voulez m'employcr à protéger votre sérénade;
soyez sûr que je me conduirai de manière à mériter votre appro-
bation. Je serais renié par Séville ma patrie, si je ne savais pas
garder une rue contre les fâcheux !
— Je ne prétends pas vous poser en sentinelle, répondit don
Garcia. J'ai mes amours ici, mais vous avez aussi les vôtres. À
chacun son gibier. Chut, voici la maison. Vous à celle jalousie,
moi à celle-ci , et alerte !
Don Garcia, ayant accoidé la guitare, se mil à chanter d'une
voix assez agréable une romance, où, comme à l'ordinaire, il était
i.r.s .\>ii:s nu puroatoirr. .'iM
question do larmos, de soupirs et de lout ce qui s'ensuit. Je ne sais
s'il en était l'auteur.
A la troisième on quatrième se{>uidille. les jalousies de deux fenê-
tres se soulevèrent légèrement, et une petite toux se fît entendre.
Cela voulait dire qu'on écoutait. Les musiciens , dit-on , ne jouent
jamais lorsqu'on les en prie ou qu'on les écoute. Don Garcia déposa
sa guitare sur une borne et entama la conversation à voix basse
avec une des femmes qui l'écoutaient.
Don Juan, en levant les yeux, vit à une fenêtre au-dessus de lui
une femme qui paraissait le considérer attentivement. 11 ne doutait
pas que ce ne fût la sœur de doua Fausta , (jue son goût et le choix
de son ami lui donnaient pour dame de ses pensées. Mais il était
tinn'de encore, sans expéi-ience , et il ne savait pai' où commencer.
Tout à coup un mouchoir tomba de la fenêtre et une petite voix
douce s'écria : « Ah! Jésus! mon mouchoir est tombé! » Don Juan
le ramassa aussitôt, le plaça sur la pointe de son épée et le porta
à la hauteur de la fenêtre. C'était un moyen d'entrer en matière.
La voix commença par des remerciemens, puis demanda si le sei-
gneur cavalier qui avait tant de courtoisie n'avait pas été dans la ma-
tinée à l'église de Saint-Pierre. Don Juan répondit (ju'il y avait été
et qu'il y avait perdu le repos, — Comment? — En vous voyant. —
La glace était brisée. Don Juan était de Séville et savait par cœur
toutes les romances morisques dont la langue amoureuse est si
riche. Il ne pouvait manquer d'être éloquent. La conversation
dura environ une heure. Eniin dona Teresa s'écria qu'elle enten-
dait son père et qu'il fallait se retirer. Les deux galans ne quit-
tèrent la rue qu'après avoir vu deux petites mains blancli(!S sortir
de la jalousie et lui jeter à chacun une branche de jasmin. Don
Juan alla se coucher la tête remplie d'images delici(!uses. Pour
don Garcia, il entra dans un cabaret où il passa la plus giande
partie de la nuit.
Le lendemain les soupirs et les sérénades recommencèrent. Il en
fut de même les nuits suivantes. Après une résistance convenable,
les deux dames consentirent à donner et à recevoir des boucles de
cheveux, opération qui se fit au moyen d'un fil qui descendit et
rapporta les gages échangés. Don Garcia, qui n'était pas homme
à se contenter de bagatelles, parla d'une échelle de cordes ou bien
.lîfci IIKVLK Vl.S IllXX MOMtl.S.
(Ir laiissos ciels; mais on le Irouva liiiitli, vi sa prnposiiion fii(
sinon rejeter, dn moins indelinimenl ajonrn(-<>.
ne|inis un mois à peu près, don Juan cl don (iarcia rom oulaieni
assez inulilcnieni sous les lenèlros de leurs mailrosscs; une nuil
très sombre ils ("taienl à leur l'aclion ordinaire, et la conversation
durait depuis (piel(|ue tenis à la satislaclion de ions les inleiiocn-
teurs, lors(|ua l'extrémité de la rue parureiil se|)l à luiil lionunes
en ?iianteau\, dont la moitié portait des instrumensdc; mnsi<|ue.
— Juste ciel ! s'écria dona Teresa, voici don Clirisloval qui vient
nous donnet' une sérénade. Kloijjne/.-vous pour l'amour de Dieu,
ou il arrivera (juelt|ue malheur!
— Nous ne cédons à personne une si lielle place, s'écria don
Garcia, et élevant la voix : Cavalier, dit-il au premier qui s'avan-
çait , la place est prise, eices dames ne se soucient jjuère de votre
musique; donc, s'il vous plaît, cherchez fortimc ailleurs.
— C'est un de ces Taquins d'étndians qui pn'tend nous empêcher
de passer ! s'écria don Christoval. Je vais lui apprendre ce (|u'il en
coûte pour s'adressera nos amours! A ces mots il mitl'épée à la
main. Celles de deux de ses compajjnons en même temps brillèrent
hors du fourreau ; Don Garcia , avec une prestesse admirable, rou-
lant son manteau autour de son bras, mit flamberge au vent et
s'écria: A moi, les étudians! Mais il n'y en avait pas un seul aux
environs. Les musiciens, craignant sans doute de voir leurs instru-
mens brisés dans la bagarre, prirent la fuite en appelant la justice,
pendant que les deux femmes à la fenêtre invo({uaient à leur aide
tous les saints du paradis.
Don Juan, qui se trouvait au-dessous de la fenêtre la plus proche
de don Christoval, eut d'abord à se défendre contre lui. Son ad-
versaire était adroit, et en outre il avait à la main gauche une large
en fer dont il se servait pour parer tandis que don Juan n'avait
que son épée et son manteau. Vivement pressé par don Christoval ,
il se rappela fort à propos une botte du seigneur Uberti , son maître
d'armes. Il se laissa tomber sur sa main gauche, et de la droite,
glissant son épée sous la large de don Christoval , il la lui enfonça
au défaut des côtes avec tant de force , que le fer se brisa après
avoir pénétré de la longueur d'une palme. Don Christoval poussa
un cri et tomba baigné dans son sang. Pendant cette opération , qui
LES AMKS nu l'UKGATOlUE. 595
dura moins à {'a'mv. qu'il laconter, don Garcia se défendait avec suc-
cès contre ses deux adversaires qui n'eurent pas plus tôt vu leur
chef sur le carreau qu'ils prirent la fuite à toutes jambes.
— Sauvons-nous maintenant, dit don Garcia, ce n'est pas le
moment de s'amuser. Adieu , mes belles ! et il entraîna avec lui don
Juan tout effaré de son exploit. A vinj^jt pas de la maison, don Gar-
cia s'arrêta pour demander à son compajjnon ce (ju'il avait fait de
son épée.
— Mon épée? dit don Juan, s'apercevant alors seulement qu'il
ne la tenait plus à la main... Je ne sais... je l'aurai probablement
1 aissc tomber.
— Malédiction ! s'écria don Garcia , et votre nom (|ui est gravé
sur la garde !
Dans ce moment on voyait des hommes avec des flambeaux
sortir des maisons voisines et s'empresser autour du mourant.
D'un autre côté de la rue, une troupe d'hommes armés s'avan-
çaient, rapidement. C'était évidemment une patrouille attirée par
les cris des musiciens et par le bruit du comba-t.
Don Garcia rabattant son chapeau sur ses yeux, et se couvrant
de son manteau le bas du visage, pour n'être pas reconnu, s'é-
lança, malgré le danger, au milieu de tous ces hommes lassemblés ,
espérant retrouver cette épée qui aurait indubitablement fait re-
connaître le coupable. Don Juan le vit frapper de droite et de
gauche, éteignant les lumières et culbutant tout ce qui se trouvait
sur son passage. Il reparut bientôt couiant de toutes ses forces
et tenant une épée de chaque main: toute la patrouille le pour-
suivait.
— Ah! don Garcia, s'écria don Juan en prenant l'épée qu'il lui
tendait, que de remerciemens je vous dois!
— Fuyons, fuyons! s'écria don Garcia. Suivez-moi, et si quel-
qu'un de ces coquins vous serre de trop près, piquez-le comme vous
venez de faire à l'autre.
Tous deux alors se mirent à courir avec toute la vitesse que pou-
vait leur prêter leur vigueur naturelle augmentée de la peur de
M. le corrégidor, magistrat qui passait pour plus redoutable aux
étudians qu'aux voleurs.
Don Garcia, (jui connaissait vSalamanque comme son Deus dei ,
TOME HI. — SUPPLÉMENT. 26
r»!)1 itr.viT. iu:s hi.i \ m(»m<i;s.
(•mil fort li;iliih';i lomiicr liipidcincnl les coins tlt; riios cl m se jctci-
dans les allées elroitis, tandis «|iie son eonipafpKtn , |)liis novice,
avait fjraiurpeineà le suivre. I /haleine coninicneail à lenr manquer,
lorsqu'au boni d'une rue, ils renutnlrèrenl un ffioiq)e d'iiudians
qui se |)roinenaient en elianianl et jouant de la {fuitare. Aussit<H
f|ue<'eux-ei se lurent aperçus (|iie deux de leurs camarades (-laienl
poursuivis, ils se saisirent de pierres, de b'ilons el de toutes les
armes possibles. Les archers, tout essoufles, ne ju(;èrenl pas à
propos d'entamer l'escarmouche. Ils se retirèrent prudennnenl,
et les deux coupables allèrent se réfugier et se reposer un instant
dans une église voisine.
Sous le portail, don .luan vonliit remettre son épée dans
fourreau, ne trouvant pas convenable, ni chrétien, d'entrer dans
la maison de Dieu une arme à la main. Mais le fourreau résistait,
la lame n'entrait qu'avec peine; bref, il reconnut que l'épée (|u'il
tenait n'était pas la sienne. Don Garcia , dans sa précipitation , avait
saisi la premièn; épée qu'il avait trouvée à terre, et c'était celle du
mort ou d'un de ses acolytes. Le cas était grave; don Juan en
avertit son ami qu'il avait appris à regarder comme de bon (-onseil.
Don Garcia fronça le sourcil , se mordit les lèvres, tordit les
bords de son chapeau, se promena quelques pas, pendant que don
Juan , tout étourdi de la fâcheuse découverte qu'il venait de faire,
(tait en proie à l'incjuiétude autant (ju'aux remords. Après un quart
d'heure de réflexion, pendant lequel don Garcia eut le bon goût
de ne pas dire une seule fois : « Pourquoi laissiez-vous tomber
votre épée? » don Garcia prit don Juan par le bras et lui dit : « Ve-
nez avec moi , je tiens votre affaire. »
Dans, ce moment un prêtre sortait d(; la sacristie de l'église et se
disposait à gngner la rue; don Garcia l'arrêta.
— ÎN'est-ce pas au savant licencié Gomez que j'ai l'honneur de
parler? lui dit-il en s'inclinant i)rofondément.
— Je ne suis pas encore licencié, répondit le prêtre évidemment
flatté de passer pour un licencié. Je m'appelle Manuel Tordoya ,
fort à votre service.
— Mon père, dit don Garcia, vous êtes précisément la personne
à qui je désirais parler; c'est d'un cas de conscience qu'il s'agit,
et, si la renommée ne m'a pas irompi', vous êtes auteur de ce fa-
LES AMKS 1)L; l'LRGATOlRK. ->?)-")
iiiciix traite île casilms conscientia- qui a Tait laiil de Iiruit à Ma-
drid?
I.e prêtre, se laissant aller au pëché de vanité, répondit en Ixil-
Itiitiant qu'il n'était pas l'aiitoiir de ce livre (lequel, à vrai dire, n'a-
vait jamais existé ), mais qu'il s'était fort occupé de semblables
matières. Don Garcia , qui avait ses raisons pour ne pas l'écouter,
|)0ursuivit de la sorte : t Voici , mon père, en trois mots , l'affaire
sur la(iuelle je désirais vous consulter. Un de mesamis, aujourd'hui
même, il y a moins d'une heure, est abordé dans la rue par un
homme qui lui dit : « Cavalier, je vais me battre à deux pas d'ici,
mon adversaire a une épée plus longue que la mienne, veuillez me
prêter la vôtre pour que les armes soient égales. * El mon ami a
changé d'épée avec lui. Il attend quelque temps au coin de la rue
que l'affaire soit terminée. ÏN'entendant plus le cliquetis des épées,
il s'approche , que voit-il? un homme mort, qui avait été percé par
l'epée même qu'il venait de prêter. Depuis ce moment, il est dé-
sespéré, il se reproche sa complaisance, et il craint d'avoir fait un
péché mortel. Moi , j'essaie de le rassurer. Je crois le péché v(;niel ,
6n ce que s'il n'avait pas prêté son épée, il aurait été la cause que
deux hommes se seraient battus à armes inégales. Qu'en pensez-
vous, mon père? N'êtes-vous pas de mon sentiment? »
Le prêtre, qui était apprenti casuiste , dressa les oreilles à cette
histoire , et se frotta (jnelque temps le front comme un homme qui
cherche une citation. Don Juancommençaità comprendre le dessein
de don Garcia; mais il n'ajouta rien, craignant de foire (juclque
gaucherie.
— Mon père, poursuivit don Garcia, la question est fort aF'diie,
puisqu'un aussi grand savant que vous hésite à la résoudre. De-
main, si vous le permettez, nous reviendrons savoir voti-e senti-
ment. En attendant, veuillez, je vous prie, dire ou faire dire (juel-
ques messes poui' l'ame du mort. Il déposa, en disant ces mots,
deux ou trois ducats dans la main du prêtre, ce qui acheva de le dis-
poser favorablement pour des jeunes gens si dévots, si scrupuleux
et surtout si généreux. Il les assura que le lendemain au même lieu,
il leur donnerait son opinion par écrit. Don Garcia fut prodigue de
remerciemens ; puis, il ajouta d'un ton dégagé et comme une ob-
servation de p'Mi dimpoitance : <f Pourvu que la justice n'aille pas
26.
.">«)(» r.i:vii: m s di r\ mi»M)i:s.
lions itiidir i('S|K>ii.salil('s (If ((Ml- iimi!! Mous cspt'i'oiis en \miij
puiir nous ii'cout ilicr ;iV('(' Dieu.
— (^)ii;n)t ;i la jusiicc. dii le pivlic, vous n'avez rien à cncraiiidif
Votre ami, uavanl l'ait (|ue prêter son t'|)('e, n'est point U'jjaleineiil
fojnplite.
— Oui, mon |»ère, mais le meurtrier a pris la fnito. On exami-
nera la l)lessuro, on trouvera peut-être ré|)ee ensan{;lnntêe... <pi<'
sais-je? Les jfens de lois sont terribles, dil-on.
— Mais, (lit ie prêtre, vous elie/, témoin que rêpoe a été cm-
pruntt'O?
— (Certainement, dit don Garcia. Jel'aCHrmerai devant toutes les
cours du royaume. D'ailleurs, poursuivit-il du ton le plus insinuant .
vous, mon père, vous seriez là poni- i-endie témoi{;na{fe de la vé-
rité. Nous nous sommes présentés à vous lon{T-temps avant que
l'affaire fût connue, pour vous demander vos conseils spirituels.
Vous pourriez même attester l'échange... En voici la [)reuve. — Il
prit alors l'épée de don Juan. — Voyez plutôt celte épée, dit-il,
quelle ligure elle fait dans ce fourreau !
Le prêtre inclina la tète comme un homme convaincu de la vérité
de l'histoire qu'on lui racontait. 11 soupesait sans parler les ducats
(|u'il avait dans la main, et il y trouvait toujours un argument sans
réplique en faveur des deux jeunes gens.
— Au surplus, mon père, dit don Garcia d'un ton fort dévot,
que nous importe la justice? c'est avec le ciel (|ue nous voulons être
réconciliés.
— A demain , mes enfons , dit le prêtre en se retirant.
— A demain , répondit don Garcia ; nous vous baisons les mains,
et nous comptons sur vous.
Le prêtre partit; don Garcia fit un saulde joie. Vive la simonie !
s'écria-t-il, nous voilà dans une meilleure position, je l'espère. Si
la justice s'inquiète de vous, ce bon père, pour les ducalscju'il a reçus
etceux(ju'il espère tiier de nous, est prêt à attester (|ue nous sommes
aussi étrangers à la mort du cavalier que vous venez d'expédier,
que l'enfant qui vient de naître. Rentrez chez vous maintenant,
soyez toujours sur le qui-vive , et n'ouvrez votre porte qu'à bonnes
enseignes ; moi , je vais courir la ville et savoir un peu les nouvelles.
Don Juan rentra dans sa chambre, et se jeta tout habillé sur sou
l.liS AMKS DU l'UKGATOlKE. ,"1)7
lit. Il passa la nuil sans dormir, ne pensant (pi'au nienilie cpj'il ve-
nait (le eomniettre et surtout à ses conséquences. CLa({ue lois cpril
i'ntendait dans la lue le bruit des |)as d'un homme, il s'ima/;inait
que la justice venait l'arrêter. Cependant, connue il était i'ati[;u(' ei
<iu'il avait encore la tète lourde par suite d'un dîner détudians
auquel il avait assisté, il s'endormit au moment où le soleil se
levait.
Il reposait déjà depuis quel(|ues heures, (juand son doniestiqu(î
réveilla en lui disant qu'une dame voilée demandait à lui parler.
.\u même moment une lemme entra dans la chambre. Elle était
enveloppée de la tète aux pieds d'un jjrand manteau noir, (jui ne
lui laissait qu'un œil découvert. Cet œil, elle le tourna vers ledomes-
ti(jiu' , puis vers don Juan , comme pour demander à lui parler sans
témoins. Le domesti(|ue sortit aussitôt. La dame s'assit re{{ardanl
don Juan de tout son œil avec la plus grande attention. Après un
assez lonj; silence, ell(; commença de la sorte :
— Sei{;neui' cavalier, ma démarche a de <juoi surprendre, et
vous devez sans doute concevoir de moi une médiocre opinion ;
mais si l'on connaissait les motifs qui m'amènent ici, sans doute,
on ne me blâmerait pas. Vous vous êtes battu hier avec un cavalier
de cette ville
— Moi, niadame! s'écria don Juan en pâlissant; je ne suis pas
sorti de (;ette chambre
— 11 est inutile de feindre avec moi , et je dois vous donner
l'exemple de la fianchise. — En parlantainsi, elle écarta sou manteau,
et don Juan reconnut doua Teresa. — Seigneui' don Juan, poursuivit-
elle en rougissant, je dois vous avouer que votre bravoure m'a in-
téressée pour vous au dernier point. J'ai remarque', malgré le trouble
oii j'étais, que votre épee s'était brisée , et que vous l'aviez jetée à
terre aupi'ès de notre porte. Au moment oîi l'on s'empressait autour
du blessé, je suis descendue et j'ai ramassé la poignée de cette
épee. En la consid('ranl , j'ai lu votre nom , et j'ai compris combien
vous seriez expose si el'ie tombait entre les mains de vos enneiciis.
La voici , je suis bien heureuse de pouvoir vous la rendie.
Don Juan tomba, comme de raison, à ses genoux , lui dit qu'il
lui devait la vie, mais que c'était un présent inutile, puisqu'elle
allait le l^ire mourir d'amour. Dona Teresa était [)ressee ci voulait
rȔ>S T\i;vui: i>i:s dkux mondks.
se rciircr siii-Ic-<|i;iin|), (('IjcihI;!!!! rllc (rotilîiil iloii Jii.iii ;i\(r
tant tic |»l;iisii' (|ir«'II<' iic pouvaiJ se dccidci- à s'en retourner, liiit?
luiire ;i peu presse passa de la sorte loiHe remplie de sermnis
daiiuuir éternel , Itaiseniens d(^ main, piières dune pari , laihlcs
reliisdr l'auli'e. Don (jai-eia, qui entra tout à coup, interi'ompii le
tete-à-t('te. H n'i'tail pas Iicuume à se scandaliser. Son premier soin
lut de lassni-ei- dona Teresa. Il loua Iteauc^ouj) son couraf^e, sa pré-
sence d'esprit, et iinil \)av la prier de s'entremettre auprès de
dona Fausta , alin de lui ménager un accueil plus humain.
Dona Teresa promit tout ce (ju'il voidut , s'enveloppa herni(;li(|ue-
ment dans son manteau, et partit après avoir promis de se trouve!-
le soir même avec sa sœur dans une partie de la promenade (|u'ell(!
désijjna.
— Nos affaires vont Lien , dit don Garcia aussitôt que les deux
jeunes{}ens furent seuls. Personne ne vous soupçonne. Le corrègidor,
(jui ne me veut pas de bien , m'avait d'abord fait l'honneur de pen-
ser à moi. Il était persuadé , disait-i! , que c'était moi qui avais tué
don Christoval. Savez-vous ce qui lui a fait chan(jer d'opinion? C'est
qu'on lui a dit que j'avais passé toute la soirée avec vous, et vous
avez, mon cher, une si {jrande réputation de sainteté, que vous en
avez à revendre pour les autres. Quoi qu'il en soit, on ne pense pas
à nous. L'espièglerie de cette brave petite Teresa nous rassure
pour l'avenir; ainsi n'y pensons plus, et ne songeons qu'à nous
amuser.
Ah ! don Garcia , s'écria tristement don Juan , c'est une bien
triste chose que de tuer un de ses semblables !
— Il y a quelque chose de plus triste , répondit don Garcia , c'est
<|u'un de nos semblables nous tue , et une troisième chose (pji sur-
passe les deux autres en tristesse , c'est un jour passé sans dîner.
C'est pourquoi je vous invile à diner aujourd'hui avec quelques
bons vivans qui seront charmés de vous voir. En disant ces mots , il
sortit.
L'amour faisait déjà une puissante diversion aux remords de
don Juan. La vanité acheva de les étouffer. Les étudians avec les-
quels il dina chez don Garcia , avaient appris par lui quel était le vé-
ritable meurlri(îr de don Christoval. Ce don Christoval était un c<i-
valier fameux par son courage ci par son adresse; il était redouté
LES AMi;s DU i'lkoaiuiul;. 5!>U
des étudians : aussi sa niorl ne |)oiivail (iirexcilcr leur ;j;ailé, ei
son heureux adversaire lui aeeajjle ele eunipliniens. Il ëlail l'Iiou-
neur, la fleur , le bras (Je l'université. Sa santé lut bue avec enthou-
siasme , et un étudiant de Mureie improvisa un sonnet à sa louan{j;i
dans lequel il le comparait au Cid et à Bernard de Carpio. En se
levant de table , don Juan sentait bien encore quelque poids sur son
cœur; mais s'il avait eu le pouvoir de ressusciter don Christoval ,
je ne crois pas qu'il en eût fait usage, pour ne pas perdre la con-
sidération et la renommée (|ue sa mort lui avait acquises dans toute
l'université de Salaman(itie. I.e soir venu , des deux côtés, on fut
exact au rendez-vous (jui eut lieu sur les bords de la Tormes. Doua
Teresa prit la main de don Juan (on ne donnait pas encore le bras) ,
et dona Fausta celle de don Garcia. Après quelques tours de pro-
menade , les deux couples se séparèrent fort contens, avec la pro-
messe de ne pas laisser échapper une seule occasion de se revoir.
En <]uittaiit les deux sœurs, ils renconlièrent quelques bohé-
miennes qui dansaient avec des tambours de basque, au milieu
d'un groupe d'étudians. Ils se mêlèrent à eux. Les danseuses
plurent à don Garcia qui résolut de les emmener souper. J^a pro-
position fut aussitôt faite et aussitôt acceptée. Don Juan , en
sa qualité de fidiis Achates , était de la partie. Piqué de ce qu'une
des bohémiennes lui avait dit (ju'il avait l'air d'un moine novice, il
s'étudia à faire tout ce qu'il fallait pour prouver que ce surnom était
mal a|)i)Iiqu('. Il jura, dansa, joua, et but autant à lui seul que deux
étudians de seconde année auraient pu faire. On eut beaucoup de
peine à le ramener chez lui après minuit, un peu plus (juivre et
dans un tel état de fureur, qu'il voulait mettre le feu à Salamancjue
et boire toute la Tormes pour l'empêcher d'éteindi'e l'incendie.
C'est ainsi que don Juan perdait l'une après l'autre toutes les
heureuses qualit('S que la nature et son éducation lui avaient don-
nées. Au bout de trois mois de séjour à Salamanque, sous la direc-
tion de don Garcia, il avait toul-à-fail séduit la pauvre dona Teresa ;
son camarade avait réussi de son côté huit à dix jours plus tôt.
D'abord don Juan aima sa maîtresse avec tout l'amour qu'un enfant
de son âge porte à la première femme (jui se donne à lui; mais don
Garcia lui démontra sans peine que la constance était une vertu
(•himéii([ue, < I c|iie s'il se conduisait autrement que ses camarades
iOO Ki-.vi'i; in:s iii:i \ mo.'sdks.
il;iiis les orjfios ;m\(|m'llfs il prciiail part, il sriail cause tiiic la ic-
|>iiiali()ii ilfdoiia IVrc'sacii iC(('vi-ail(l(.'.san('iiiles,car,<lisail-il,il ii'v
a (1111111 amour très vioicul cl satislait (|ui se contente d'une seule
leniine. IJi outre, la mauvaise conipajfnie dans la(|ucll(; don Juan
était plon.jye ne lui laissait pas un momenl <l(^ re|)os. Il paraissait à
peine dans les classes, ou bien , alïailtli pai' les veilles et la déhan-
che, il s'assonpissail aux doites leçons des pins illnslres prol'es-
seurs. Kn fcvanclie, il clail lonjouis le piemier et le dernier à la
promenade, et (piant à ses nuits, il passait r('{;ulièiemenl au caba-
ret on en pire lieu celles (jui- dona Toiesa ne pouvait lui consa-
crer.
In matin il avait reçu un billet de cette dame, «lui lui exprimait
le re{»ret (lu'elle avait de ne pouvoir le recevoir la nuit. Une vieille
parente venait d'arriver à Salaman(|uc, et on lui donnait la chambre
de dona Teresa ; elle devait coucher dans celle de sa mère. Ce dés-
appointement aflecia très mc'diocrement don Juan, <|ui trouva
bientôt le moyen d'employer sa soirée. Au nioment qu'il sortait
dans la rue, préoccupé de ses projets, une femme voilée lui remit
un billet; il « laii de dona Teresa. Elle avait trouvé moyen d'avoir
une autre chambre, et avait tout arran{j(i avec sa sœur pour ui»
rendez-vous. Don Juan montra la lettre à don Garcia. Ils hésitèrent
quelque temps; puis enlin, machinalement, et comme par habi-
tude , ils escaladèrent le balcon de leurs maîtresses et passèrent la
nuit avec elles.
Dona Teresa avait à la gorjje un si{>ne assez apparent. Ce lut une
immense laveur (|ue reçut don Juan la piemière fois qu'il eut la
permission de le rc{;aider. Pendant queUpie temps il continua à le
considérer comme la plus ravissante chose du monde. 11 le compa-
rait tantôt à une violette, tantôt à une anémone, tantôt à la fleur
de l'alfalfa. Mais bientôt ce si{jne, <jui était réellement fort joli,
cessa, par la satiété, de lui paraître tel. — C'est une grande tache
noire, voilà tout, se disait-il en soupirant. C'est dommage qu'elle
se trouve là. Parbleu, c'est (jue cela ressemble à une couenne de
lard. Le diable emporte le signe ! — Un jour même il demanda à dona
Teresa si elle n'avait pas consulté un médecin sur les moyens de le
faire disparaître. A quoi la pauvre fille répondit en rougissant jus-
qu'au blanc des yeux qu il n'y avait pas un seul homme, excepté
LliS AMIiS UL l'DIlG.Vi'UlKt:. 401
lui , qui eût vu celle lâche ; <|u'au surplus sa noui rice avail coulume
clo lui dii'O que de tels si/fiios portaient bonheur.
Le soir que j'ai dit, don Juan étant venu au rendez-vous d'assez
mauvaise huuieur, revit le signe en (|ueslion, qui lui parut encore
plus grand que lesauti-es lois. — C'est parbleu la i'epi(;sentalion d'un
gi'os rat, se dit-il à lui-nièine, en le considérant. En véiité, c'est
une monstruosité ! C'est un signe de réprobation comme celui dont
tut marqué Caïn. II laut avoir le diable au corps pour faire sa
maîtresse d'une pareille l'emme! — Il lut maussade au derniei' point.
Il queiella sans sujet la pauvre Teresa , la lit pleurer, et sortit enlin
a l'aube sans vouloir l'embrasseï'. Don Garcia, qui sortait avec
lui, marcha quel<|ue temps sans parler; puis, s'ariétant tout d'un
coup :
— Convenez, don Juan, dit-il, que nous nous sommes bien en-
nuyés celte nuil. Poui- moi, j'en suis encore excédé, et j'ai bien
envie d'envoyer une bonne lois la princesse à tous les diables!
— Vous avez toit, dit don Juan , doua Fausia est une charmante
personne, blanche comme un cigne, et elle est toujours de bonne
humeur. Et puis elle vous aime tant; en vérité vous êtes bien heu-
reux.
— Blanche, à la bonne heure; je conviens qu'elle est blanche ,
niais elle n'a pas de couleurs; et à côté de sa sœur elle semble un
hibou auprès d'une colombe. C'est vous qui êtes bien heureux.
— Comme cela , lépondit don Juan. La petite est assez gentille,
mais c'est un enfant, et il n'y a pas à causer raisonnablement avec
elle. Elle a la tète farcie de romans de chevalerie, et elle s'est fait
sur l'amour les opinions les plus exlravagantcs. Vous ne vous laites
[)as d'idée de son exigence.
— C'est que vous êtes trop jeune, don Juan, et vous ne savez
pas dresser vos maîtresses. Une femme, voyez-vous, est comme un
cheval. Si vous lui laissez prendre; de mauvaises habitudes, si vous
ne lui persuadez pas (|ue vous ne lui pardonnez aucun caprice,
jamais vous n'en pourrez rien obtenir.
— Dites-moi, don Garcia, iraiiez-vous vos maîtresses counn(
vos chevaux? Employez-vous souvent la gaule pour leur faiie pas-
ser leurs Cil priées?
— Raremeni , mais je suis trop bon. Tenez, don Juan, voulez-
■V}2 iiKVUh i»i;.s i»i:l\ m().\uks.
vous 1110 C('(loi" (loii.i Tores:!? jo vous promots (|u'au Imul do <|uiri/.o
jours l'Ilo sora souple oonuno iiii {jaiit. Je vous orire doua T'ausla ou
ocliaujje. Vous l'aul-il du rolour?
— 1-0 inaicho serait assez de mon {{OÙl, dit don .luaii vu sou-
riant, si ces dauios iW leur côté y oous(Milaiont. Mais doua Fausta
no voudrait jamais vous coder. Ell<' perdrait li'op à l'oolianjjo.
— Vous oies tro|) modeste; mais rassuro/.-vous. Je l'ai tant t'ait
onra{jor hier, que le premier venu lui semblerait auprès do moi
comme un anjjo (l(! lumière pour un damne. Save/-vous, don Juan,
poursuivit don Garcia, que je parle tiès sèrieusoinent. — El don
Juan rit plus fort du soiioux avec lequel sou ami débitait cosextra-
va{jancos.
Cotte odiHanto conversation l'ut interrompue par l'arrivée de plu-
sieurs étudians qui donnèrent un autre cours à leurs idées. Mais le
soir venu , les doux amis étant assis devant une bouteille de vin de
Montilla accompajjnéo d'une petite corbeille remplie do glands de
Valence, don Garcia se remit à se plaindre de sa maîtresse. Il ve-
nait de recevoir une lettre de dona Fausta, pleine d'expressions
tendres et de doux reproches, au nrilieu desquels on voyait percer
son esprit enjoué et son habitude de saisir le côté ridicule de
chaque chose.
— Tenez , dit don Garcia , tendant la lettre à don Juan et bâillant
outre mesure, lisez ce beau morceau. Encore un rendez-vous pour
ce soir ! Mais le diable m'emporte si j'y vais !
Don Juan lut la lotlro qui lui parut charmante.
— En vérité, dit-il, si j'avais une maîtresse comme la vôtre,
toute mon élude serait de la rendre heureuse.
— Prenez-la donc, mon cher, s'écria don Garcia, prenez-la et
traitez-la à votre fantaisie. Je vous abandonne mes droits. Faisons
mieux, ajouia-t-il en se levant, comme éclairé par une inspiration
soudaine, jouons nos maîtresses. Voici des cartes. Faisons une
partie d'hombre. Dona Fausta est mon enjeu; vous, mettez sur
table dona Teresa.
Don Juan , riant aux larmes de la folie de son camarade, prit les
cartes et les mola. Quoiqu'il ne mît presque aucune attention à son
jou, il gagna. Don Garcia, sans païaîlre fort chagrin de la porto
de sa partie, demanda rv (\u\\ Caliait pour écrire, et Ht une espèce
ij:s amivs du i'Urgatoiuc. 4().'>
(io billci à ordre, litx- sur doua Fausla, à laquelle il enjoignait de se
niellre à la disposition du porleui-, absolument comme il eût écrit
à son intendant de compter cent ducats à un de ses créanciei-s.
Don Juan riait toujours, et offrait à don Garcia de prendre sa
i-evanclie. Mais celui-ci refusa. Si vous avez un peu décourage,
dit-il, prenez mon manteau, allez à la petite porte que bien vous
connaissez. Vous ne trouverez que dona Fausta, puisque la Tere-
sita ne vous attend pas. Suivez-la sans dire un mot; une fois dans
sa chambre, il se peut fort bien qu'elle éprouve un moment de
surprise, qu'elle verse même une larme ou deux; mais que cola ne
vous arrête pas. Soyez sûr qu'elle n'osera pas crier. Montrez-lui
alors nia lettre; dites-lui que je suis un horrible scéléi'at, un mons-
tre, tout ce que vous voudrez; qu'elle a une vengeance facile et
prompte; et cette vengeance, soyez ceitain qu'elle la trouvera bien
douce.
A chacune des paroles de don Garcia le diable entrait plus avant
dans le cœur de don Juan , et lui démontrait que ce qu'il n'avait jus-
qu'à présent regardé que comme une plaisanterie sans but pouvait
se terminer pour lui d(; la manière la plus agréable. 11 cessa de
rire, et le rouge du plaisir commença à lui monter au front.
— Si j'étais assuré, dit-il, que dona Fausta consentit à cet
échange....
— Si elle consentait! s'écria don Garcia. Quel blanc-bec êtes-
vous, mon camarade, poui" croire qu'une femme puisse hésiter
entre un amant de six mois et un amant d'un jour! Allez, vous nw
remercierez tous les deux domain , je n'en doute pas , et la seule
récompense que je vous demande , c'est de me permettre de faire
la cour à la Teresiia pour me dédommager, — Puis, voyant qu(;
don Juan était plus qu'à moitié convaincu , il lui dit : — Décidez-
vous , car pour moi je no veux pas voir Fausta ce soir; si vous n'en
voulez pas , jo donne ce billet au gros Fadrique, et c'est lui (jui en
aura l'aubaine.
— Ma foi ! arrive quepourra, s'écria don Juan, saisissant le billet,
et pour se donner du courage, il avala d'un trait un grand verre de
Montilla.
l/lieur(! approchait. Don Juan, qu'un reste de conscience ro-
lonait encore, buvait coup sur coiq» pour s'étourdir. Kniin l'hoi-
iOi Ulivui-; in> \tiv\ >i(>M»i;s.
lo{jc soniK». Don (iairi;! jcia sou iiiaiilcaii mm- Iivs épaules de don
Juan et le londuisit jnst|n;i la porledo sa niaitross»'; puis, a\aiii
uni lesi{;nal eonvenii , il hii soidiaila nno jjonne nnil, ei s'eloi{jna
sans le moindre l'einords de la mauvaise action (pi'il venait de <;om-
mellre.
La porte s'oiivi'il. Doua l'aiista alleiidail depuis (|iiel(pie temps.
— Kst-i'e vous, don (iarcia? demanda-t-elleà voix basse.
— (.)ni, repondit don Juan encore plus bas cl la li^jnre cachée
sous les plis d'un larjjc manteau. Il entra; la porte se referma ;uis-
silôt, et don Juan commença à liionler im esciilier obscur avec son
j;uide.
— Prenez le bout de ma mantille, dit-elle, el suivez-moi le plus
doucement que vous pourrez.
En peu d'inslans il se trouva dans la chambre de Fausta, Une
lampe seule y jetait une médiocre clarté. Don Juan n'ôia ni son
manteau ni son chapeau , et se tint debout, le dos piès de la porte,
n'osant encore se découvrir. Dona Fausla le considéra (juel(|ue
iem|)s sans rien dire; puis, ouvrant les bras, elle s'avança vers lui
pour l'embrasser. Don Juan laissa alors loudx'r son manteau et lui
tendit les bras.
— Quoi! c'est vous, seijïneur don Juan ! s'«;cria-l-elle. Est-ce
<|ue don Garcia esl malade?
— Malade? Non, dit don Juan.... .Mais il ne peut venir. Il m'a
envoyé auprès de vous
— Oh! que j'en suis lâchée! Mais, dites-moi, ce n'est pas une
autre lemme qui l'empêche de venir?
— Vous le croyez donc bien libertin?....
— Que ma sœur va être conlente de vous voir ! La pauvre enlani !
elle croyait i[ue vous ne viendriez pas?
— Laissez-moi passer, je vais l'avenir.
— C'est inutile.
— Vous avez un air sinjjulier, don Juan.... Vous avez une mau-
vaise nouvelle à m'apprendrc.... parlez, il esl arrivé quelque
malheur à don Garcia?
Don Juan, pour s'épargner une niponseembairassanle, lendit a
la pauvre fille l'inlVune billet de don Garcia. Elle le lut avec préci-
pitation et ne le comprit |>as d'abord. Elle le lelul et n'en put croire
LKS AMKS DLi l'L lUJATOIUK. 4(l,'>
.ses veux. Don Juan lobscrvail avec atloiition; il la voyait tour a
tour s'essuyer le IVonl, se frotter les yeux; ses lèvres tremblaient,
une pâleur mortelle eouvrait son visa/je, et elle était obli^jéede tenir
à deux mains le papier, pour qu'il n'échappât pas de ses mains.
Knfin elle se leva par un effort désespéré, et s'écria : Tout cela est
faux! c'est une horrible fausseté. Don Garcia n'a jamais écrit cela.
Don Juan répondit : — Vous connaissez son écritui'e. Il ne sa-
vait pas le prix du trésor qu'il possédait..,, et moi j'ai accepté,
parce que je vous adore.
Elle jeta sur lui un regard du plus profond mépris et se mit à
relire la lettre avec l'attention d'un avocat qui soupçonne une falsi-
lication dans un acte. Ses yeux étaient démesurément ouverts et
fixés sur le papier. De temps en temps une .«rosse larme s'en échap-
pait sans qu'elle clifruài la paupière , et tombait en .olissant sur ses
joues. Tout à cou|)elle sourit d'un sourire de fou et s'écria : C'est
une plaisanterie, n'est-ce pas? c'est une plaisanterie? Don Garcia
est là, il va venir.
— Ce n'est point une plaisanterie, dona Fausta. Il n'y a rien de
plus vrai que l'amour que j'ai pour vous. Je serais bien malheureux
si vous ne me croyiez pas.
— Misérable ! s'écria dona Fausta ; mais si tu dis vrai, tu es un
plus (jrand scélérat encore que don Garcia.
— L'amour excuse tout, belle Faustita. Don Garcia vous aban-
donne. Prenez-moi pour vous consoler. Je vois peint sur ce pan-
neau Bacchus et Ariane; laissez-moi être votre Bacchus.
Sans répondre un mot, elle saisit un poifjnard suspendu à la
muraille, et s'avança vers don Juan en le tenant élevé au-dessus de
sa tète. Mais il avait vu le mouvement, il lui saisit le bras , la désar-
ma sans peine, et se croyant autorisé à la punir de ce commence-
ment d'hostilité, il l'embrassa trois ou quatre fois, et voulut l'entraî-
ner vers un petit lit de repos. Dona Fausta était une femme faible
et délicate; mais la colère lui donnait des forces, elle résistait à
don Juan , tantôt s'aiiachant aux meubles, tantôt se défendant des
mains, des pieds et des dents. Don Juan avait d'abord reçu quel-
<|ues coups en souriant, mais bientôt la colère fut chez lui aussi
forte que l'amour. Il élreignait fortement Faustita sans craindre de
froisser sa peau délicate. C'était un lutteur irrité qui voulait à tout
•i(K» TiKvn". i>i.s m.ux mo.nuks.
prix iriomplici- drson ndvorsniic, pn-r à rcloiiffcr, s'il (.illail , pour
le vaincre, l'aiisia eut aloi's l'ccours à la dcriiirrc ressource (|ui lui
resiail. lii sentinieiil de pudeur ieuiiniue l'avait empècht'cî «l'ap-
p<'ler à son aide; mais alors, se voyant sur le point d't'lre vaincue,
elle iil retentir la maison do ses cris.
Don Juan sentit qu'il ne s'abaissait plus pour lui do possédei- sa
victime, et (ju'il devait, avant tout, sonj^er à sa sûreté. Il voulut re-
pousser Fausta et {;aj;ner la porte; mais elle s'attachait à ses liahits,
et il ne pouvait s'en débarrasser. En même temps le bruit alarmant
de portes qui s'ouvraient se faisait entendre, des pas et des voix
d'hommes s'approchaient, il n'y avait pas un instant à perdre. H
fit un elïort pour rejeter loin de lui dona Fausta ; mais elle se cram-
poniiaità son pourpoint avec tant de force, qu'il tourna sur lui-
même avec elle sans avoir gagné autre chose que de changer de
position. Fausta était alors du côté de la poite (jui s'ouvrait en de-
<lans. Elle continuait ses cris. Tout d'un couj) la porte s'ouvre ;
un honmie tenant une arquebuse à la main paraît à l'entrée. Il
laisse échapper une exclamation de surprise, et une détonation suit
aussitôt. La lampe s'éteignit, et don Juan sentit que les mains de
dona Fausta se desserraient et que quelque chose de chaud et d'hu-
mide coulait sur les siennes. Elle glissa ou plutôt tomba sur le
plancher, la balle venait de lui fracasser l'épine du dos; son père
l'avait tuée au lieu de son ravisseur. Don Juan, se sentant libre, sv-
lança vers l'escalier, au n)ilieu de la fumée de l'arquebuse. Il reçut
d'abord un coup de crosse du père et un coup d'épée d'un laquais
qui le suivait. Mais ni l'un ni l'autre ne lui fit beaucoup de mal. Il
mit l'épée à la main et chercha à se frayer un passage. Le laquais
eut peur de son air résolu , et se retira en arrière. Mais don Alonso
d'Ojeda , homme ardent et intrépide, se précipita sur lui ; don Juan
para quelques bottes, et sans doute il n'avait d'abord que l'inten-
tion de se défendre; mais l'habitude de l'escrime fait qu'une ri-
poste, après une parade , n'est plus qu'un mouvement machinal et
presque involontaire. Au bout d'un instant, le père de dona Fausta
poussa un grand soupir et tomba mortellement blessé. Don Juan,
trouvant le passage libre, s'élança comme un trait sur l'escaliei-, de
là vers la porte, et en un clin d'œil il fut dans la rue, sans être
poursuivi des domestiques, qui s'empressaient autour de leur
LES AMES DU PURGATOIRE. 107
maître expiranl. Dona Teresa , accourue au bruildu coup d'arque-
buse, avait vu cette horrible scène, et était tombée évanouie à
côté de sou père. Elle ne coimaissait encore que la moitié de sou
malheur.
Don Garcia achevait la dernière bouteille de IMontilla, lorsque
don Juan , paie, couvert de sang, les yeux égarés, son pourpoint
déchiré et son rabat sortant d'un demi-pied de ses limites ordinaires,
entra précipitamment dans sa chambre et se jeta tout haletant sur
un fauteuil sans pouvoir parler. Don Garcia comprit à l'instant que
quelque accident grave venait d'arriver. Il laissa don Juan respirer
péniblement deux ou trois fois , puis il lui demanda des détails ;
en deux mots il fut au fait. Don Garcia ne perdait pas facilement
son flegme habituel. Il écouta sans sourciller le récit entrecoupé
que lui Ht son ami. Puis, remplissant un verre et le lui présentant :
Buvez, dit-il, vous en avez besoin. C'est une mauvaise affaire!
ajoula-i-il après avoir bu lui-même. Tuer un père est grave Il
y a bien des exemples pourtant, à commencer par le Cid. Le pire ,
c'est que vous n'avez pas cinq cents hommes tout habillés de blanc
pour vous défendre des archers de Salamanque et des parens du
défunt; occupons-nous d'abord du plus pressé Il fît deux ou
trois tours dans la chambre comme pour recueillir ses idées.
Uester à Salamanque , reprit-il , après une semblable esclandre ,
ce serait folie. Ce n'est pas un hobereau que don Alonso Ojeda ,
et d'ailleurs les domestiques ont dû vous reconnaître. Admettons
pour un moment que vous n'ayez pas été reconnu ; vous vous êtes
acquis maintenant à l'université une réputation si avantageuse,
qu'on ne manquera pas de vous imputer un méfait anonyme. Te-
nez, croyez-moi, il faut partir, et le plus tôt, c'est le mieux. \'ous
êtes devenu ici trois fois plus savant qu'il ne sied à un gentilhomme
de bonne maison. Laissez là Minerve, et essayez un peu de Mars;
cela vous réussira mieux , car vous avez des dispositions. On se
bal en Flandres. Allons tuer des protesians ; rien n'est plus propre
à racheter nos peccadilles en ce monde et dans l'autre. Amen ! Je
finis comme au sermon.
Le mot de Flandres opéra comme un talisman sur don Juan.
Ouitter l'Espagne, il croyait que c'était s'échappera lui-même. Au
milieu des fatigues et des dangers de la guerre, il n'aurait pas de
4 os Hi;vi;i-. i>r.s u\x\ mu mu, s.
loisii' |KHir SCS i» mords! — lîii i"l;m<lr('s , vu l-'landrcs! s'ccri;i-l-il ,
jetons «t'sjjinMiilIcsct montrons (|U(' rciiidc ne nous :i pos .iniollis.
— l)oS;il;ini;in((u«' ;i Hruxcllcs, il y ;i loin , i«'|uil{[i;iv('iiK'nl don
Garcia, et dans \oiiv position vous ne ponve/. partir- iiop (ôl.
Son(}(v, (]iio si M. lo cotrcjoidcjr vous aitiapc, il vous sera bien dif-
Hcile de faire une campagne autre part que sur les {jalères de Sa
Jlajeslé.
Don Juan , apr«'ss'èlrc concerté quelques instans avec son ami, se
dépouilla proniptenient de son habit d'étudiant. Il prit une veste
de cuir brodé telle (|u'eu portaient alors les militaires, un grand
chapeau ral)attu , et n'oublia pas de garnir sa ceinture d'autant de
doublons que don Garcia put la charger. Tous ces apprêts ne du-
rèrent que quelques minutes. Il se mit en roule, à pi( d , sortit de la
ville sans être reconnu, et marcha toute la nuit et toute la matinée
suivante jusqu'à ce f|ue la chahMir du soleil l'obligeât à s'arrêter.
A la première ville on il arriva, il acheta un cheval, et s'étant joint
à une caravane de voyageurs , il parvint sans obstacle à Saragosse.
Là il demeura quelques joutas sous le nom de don Juan Garrazo.
Don Garcia , qui avait quitté Salamanque le lendemain de son de-
part, et qui avait pris un autre chemin, le rejoignit à Saragosse.
Ils n'y firent pas un long séjour. Après avoir accompli fort à la
hâte leurs dévotions à Notre-Dame du Pilier, avoir loigné quel-
ques beautés aragonaises, et s'être pourvu chacun d'un bon do-
mestique, ils se rendirent à Barcelonne où ils s'embarquèrent pour
Civita Yecchia. La fatigue , le mal de mer , la nouveauté des sites ,
et la légèreté naturelle de don Juan , tout se réunissait pour qu'il
oubliât vite les hoiribles scènes qu'il laissait derrière lui. Les plai-
sirs que les deux amis trouvèrent en Italie leur firent négliger pen-
dant quelques mois le but principal de leur voyage; mais l'argent
commençant à leur manquer, ils se joignirent à un certain nombre
de leurs compatriotes, braves comme eux et légers d'argent, et
se mirent en route pour l'Allemagne.
Arrivésà Bruxelles, chacun s enrôla dansla compagnie du capitaine
qui lui plut. Les deux amis voulurent faire leurs premières armes
dans celle du capitaine don Manuel de Gomare, d'abord parce qu'il
était Andaloux , ensuite parce (pi'il passait pour n'exiger de ses
soldats que du courage, et des armes bien polies et en bon état.
LES AMKS DC l'UIlGATOIl'.K. iO!)
Le capilaine Gomarc, charme de leur hoiino mine, les Iraiia hicii
cl selon leurs {T[OÎils, c'est-à-dire qu'il les employa dansloiiles les oc-
casions périlleuses. La foitune leur fut favorable, et là où beau-
«oup de leurs camarades trouvèrent la mort, ils ne reçurent pas une
blessure et se firent remaïquer des (généraux. Ils obtinrent chacun
une enseigne le même jour. Dès ce moment, se croyant sûrs de l'es-
time et de i'amitié de leurs chefs , ils avouèrent leurs véritables
lioms et reprirent leur train de vie ordinaire , c'est-à-dire qu'ils pas-
saient le jour à jouer ou à boire, et la nuit à donner des sérénades
aux plus belles dames des villes oh ils se trouvaient en garnison pen-
dant l'hiver. Ils avaient reçu de leurs parons leur pardon , ce qui
les toucha nK'diocrement , et des lellres de crédit sur des ban(|iiiers
d'Anvers, llsenfii'cnt bon usage. .leiines, riches, braves et enlre-
prenans , leurs conquêtes fuient nombreuses et rapides. Je ne m'ar-
rêterai pas à les décrire; qu'il suffise au lecteur de savoir que
lorsqu'ils voyaient une jolie femme, tous les moyens leur étaient
bons pour l'obtenir. Promesses , sermens, n'étaient (|u'un jeu pour
ces indignes libertins ; et si des frères ou des maris trouvaient à re-
dire à leur conduite, ils avaient pour leur répondre de bonnes
épëes et des cœurs impitoyables.
La guerre recommença avec le printemps. Dans une escarmou-
che qui fut malheureuse pour les Espagnols , le capitaine Gomare
fut mortellement blessé. Don Juan , qui le vit tomber, accourut au-
près de lui et appela quelques soldats pour l'empoiter; mais le bon
capitaine, rassemblant ce qui lui restait de forces, lui dit : Laissez-
moi mourir ici. Je sens que je n'irai pas loin. Autant vaut mourir
ici qu'une dcmi-Iieue plus loin. Gardez vos soldats; ils vont être;
assez occupés, car je vois les Hollandais qui s'avancent en force. —
Enfans, ajouta-t-il en s'adressant aux soldats qui s'empressaient
autour de lui, serrez-vous autour de vos enseignes et ne vous in-
qui('tez pas de moi.
Don Garcia survint dans ce moment, et lui demanda s'il n'avait
pas quelque dernière volonté qui pût être exécutée après sa mort.
— Que diable voulez-vous que je veuille dans un moment comme
celui-ci?... Il parut se recueillir quelques insians. — Je n'ai jamais
Ijeaucoup songé à la mort, repril-il, et je ne la croyais pas si pro-
chaine... Je ne serais pas fâché d'avoir auprès de moi quchpie
TOMi; III. ii7
un
UKVl'K 1>I> ItirX MOMlKS.
pn-lrc... Mais tous nos moines stnii :\u\ liajjajjrs... Il csi dur jiour-
laiil (le mourir sans contossion !
— Voici mon livic (riiciircs, dit >'on tlarcia en lui préscMilant
un flacon de vin. I^rcnc/. coura^jo.
Les yeux du vieux soldat devenaient de plus en plus iroid)Ies.
La plaisanterie do don (iareia ne l'ut |)as reinarqu<''e par lui ; mais
l(^s vieux soldais qui l'eiilouraieiit en l'm'ent seandalisi's.
— Don Juan , dit le moribond, approche/., mon enlani. Tene/,,
je vous lais mon héritier. Prenez, cette bourse. Klle conlienl tout
ce (|ue je possède. Il vaut mieux qu'elle soit à vous qu'à ces excom-
munies. La seule chose que je vous d<'mande, <;'est de faire dire
quelques messes pour le repos de mon ame.
Don Juan promit en lui serrant la main, tandis que don Garcia
lui faisait observer tout bas (juelle différence il y avait entre les
opinions d'un homme faible (piand il meuil, et celles qu'il professe
assis devant une table couverte de bouteilles. Quel(jues balles ve-
nant à siffler à leurs oreilles leur annoncèrent l'approche des Hol-
landais. Les soldats reprirent leurs rangs. Chacun dit adieu à la
hâte au capitaine Gomare, et on ne s'occupa plus (jue de faire re-
traite en bon ordre. Cela était assez difficile avec un ennemi nom-
breux, un chemin malaisé et des soldats fatigués d'une longue;
marche. Pourtant les Hollandais ne purent les entamer, et aban-
donnèrent la poursuite à la nuit, sansavoir pris un drapeau ou fait
un seul prisonnier (|ui ne fût blessé.
Le soir, les deux amis, assis dans une grange avec(|uelques offi-
ciers, devisaient de l'affaire à la(|uelle ils venaient d'assister. On
blâma, comme cela se pratique, les dispositions du commandant
du jour, et l'on trouva après coup tout ce qu'il aurait fallu faire.
Puis on en vint à parler des morts et des blessés.
— Pour le capitaine Gomare, dit don Juan, je le regretterai
long-temps. C'était un brave officier, bon camarade, un véritable
père pour ses soldats.
— Oui , dit don Garcia , mais je vous avouerai que jamais je n'ai
été si surpris que lorsque je l'ai vu tant en peine pour n'avoir pas
une robe noire à ses côtés. Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'il
est plus facile d'être brave en paroles (ju'en actions. Tel se moque
d'un danger éloigné, qui pâlit quand il s'approche. A propos, don
.5S?s
^¥
;>o
i/fi 1^^
Li:S AMi:S DL l'URr.ATOIRE. il 1
Juan, puisqiK; vous êtes son hérilicr, dites-nous ce (ju'il y a dans
la bourse qu'il vous a laissée. Don Juan l'ouvrit alors pour la pre-
mière fois, et vit qu'elle contenait environ soixante pièces d'or.
— Puisque nous sommes en fonds , dit don Garcia qui était ha-
bitué à regarder la bourse de son ami comme la sienne, pounjuoi
ne ferions-nous pas une partie de pharaon au lieu de |)leurnicher
ainsi en pensant à nos amis morts?
La proposition fut goûtée de tous; on apporta quelques tam-
bours que l'on couvritd'un manteau. Ils servirent de table de jeu.
Don Juan joua le premier, conseillé par don Garcia ; mais avant de
pontei", il lira de sa bourse dix pièces d'or qu'il enveloppa dans
son mouchoir et qu'il mit dans sa poche.
— Que diable voulez-vous en faire? s'écria don Garcia. Un sol-
dat thésauriseï! et la veille d'une affaire!
— Vous savez, don Garcia, que tout cet argent n'est pas à moi.
Don Manuel m'a fait un legs sub pœnœnomine, comme nous disions
à Salamanque.
-- - La peste soit du fat! s'écria don Gaicia. Je crois, le diabh;
m'emporte, qu'il a l'intention de donner ces dix écus au pren)ier
curé que nous rencontrerons !
— Poui-quoi pas? Je l'ai promis.
— Taisez-vous, par la bai-be da Mahomet!... vous me faites
honte, et je ne vous reconnais pas.
Le jeu connnença; les chances furent d'abord variées; bientôt
elles tournèrent décidément contre don Juan. En vain, pourrompre
la veine, don Garcia prit les caries, au bout d'une heure tout l'ar-
gent qu'ils possédaient avec lescinciuante écus du capitaine Gomare
étaient passés dans les mains du banquiei-. Don Juan voulait aller
dormii- ; mais don Garcia était échauffé , il pn'tendait avoir sa re-
vanche et regagner ce qu'il avait peidu.
— Allons, M. Prudent, dit-il, voyons ces derniers écus que vous
avez si bien serrés. Je suis sûr qu'ils vous porteront bonheur. .
— Songez, don Garcia , que j'ai promis!..,
— Allons, allons, enfant que vous êtes! il s'agit bien de messes
à présent. Le capitaine , s'il était ici , aurait plutôt pillé une église
que de laisser passci' une carie sans ponier.
27.
1I:Î HEVIIK UKS mUX M(»>t»KS.
— Voilà cinq ('cus, dit don Juan. Ne les expose/ pas d'un seul
rniip.
— l\)ini (l( laiblcssc! dit don (iaicin. VA il mil les citui «'eus sur
unecarte. l!{;;i{yna ,Ht paroli, ni;iispei«lil le second eonp, — Voyons
les ciinj derniers! s'éeria-l-il pâlissant de colère. Don Juan fil quel-
ques objections, mais don Garcia insista plus fortement. Il ««'ula
et donna (juatre écus. Ils suivirent les premiers. Don (lareia jeta
les cartes au ne/ du banquier, et se leva lurieux. Il dit à don .luaii :
— Vous ave/ toujours eie heureux, vous, et j'ai entendu dire qu'un
dernier éeu a un f}rand pouvoir pour conjurer le sort.
Don Juan était pour le moins aussi luricux (jue lui. Il ne pensa
plus aux messes, ni à sa promesse. Il mit sur un roi le seul eeu
restant cl le perdit aussitôt.
— Au diable l'ame du capitaine Gomare! s'écria-l-il. Je crois
que son argent était ensorcelé...
Le banijuler leur demanda s'ils voulaient jouer encore; mais
comme ils n'avaient plus d'argent et qu'on fait difficilement crédit
ùdes gens qui s'exposent tous les jours à se faire casser la tète,
force leur fut de quitter le jeu et de chercher à se consoler avec les
buveurs. L'ame du pauvre capitaine fut tout-à-fait oubliée.
Deux jours après, les Espagnols, ayant reçu des renforts, re-
prirent l'offensive et marchèrent en avant. Ils traversèient les
lieux où l'on s'était battu. Les morts n'étaient pas encore enterrés.
Don Garcia et don Juan se hâtaient de marcher pour échapper à
ces cadavres qui choquaient à la fois la vue et l'odorat, lorsqu'un
soldat qui les précédait fit un grand cri à la vue d'un corps gisant
dans un fossé. Ils s'approchèrent et reconnurent le capitaine Go-
mare. Il était pourtant tout défiguré. Ses traits s'étaient déformés,
et raidis dans d'horribles convulsions; il était évident (juc ses
derniers momens avaient été accompagnés de douleurs atroces.
Don Juan ne put s'empêcher de frémir, en voyant ce cadavre,
dont les yeux ternes et remphs de sang caillé semblaient se diri-
ger sur lui avec un air de menace. Il se rappela les dernières re-
commandations du pauvre capitaine, et comment il avait négligé
de les faire exécuter. La dureté factice dont il était parvenu à
remplir son cœur le délivra bientôt de ces remords; il fit promp-
tement creuser une fosse pour ensevelir le capitaine. Un capucin
LES AMIiS UU l'UUCAIOlUli. 415
*]ui se trouvait ki, par liasard, récita à la liâle qucltjues prières.
Le cadavre, aspergé d'eau bénite, fut recouvert de pierres et de
terre, et les soldats poursuivirent leur route plus silencieux que
de coutume; mais don Juan remarqua un vieil arquebusier, qui,
après avoir long-temps louillé dans ses poches, y trouva enfin un
écu, qu'il donna au capucin, en lui disant : « Voilà pour dire des
messes au capitaine Gomare. » Ce jour-là don Juan donna des
preuves dune bravoure extraordinaire, et s'exposa au feu de;
l'ennemi avec si peu de ménagement, qu'on eût dit qu'il voulait
se faire tuer.
Peu de temps après la mort du capitaine Gomare, un jeune
soldat fut admis comme recrue dans la compagnie où servaient
don Juan et don Garcia; il paraissait décidé et intrépide, mais d'un
caractère sournois et mystérieux. Jamais on ne le voyait boire ni
jouer avec ses camarades; il passait des heures entières assis sur
un banc dans le corps-de-garde, occupé à regarder voler les mou-
ches, ou bien à faire jouer la détente de son arquebuse. Les sol-
dats, qui le raillaient de sa réserve, lui avaient donné le sobriquet
de Modesfo. C'était sous ce nom qu'il était connu dans la compa-
gnie, et ses chefs même ne lui en donnaient pas d'autre.
La campagne finit par le siège de Berg-op-Zoom , qui fut,
comme on le sait, un des plus meurtriers de celte guerre, les
assiégés s'étant défendus avec le dernier acharnement. Une nuit
les deux amis se trouvaient ensemble de service à la tranchée ;
elle était tellement rappi-ocliée des murailles de la place, que le
poste était des plus dangereux. Les sorties des assiégés étaient
fréquentes, et leur feu vif et bien dirigé,
La première partie de la nuit se passa en alertes continuelles;
ensuite assiégés et assiégeons parurent céder également à la fa-
ligue. De part et d'autre, on cessa de tirer, et un profond silence
s'établit dans toute la plaine, ou s'il était interrompu, ce n'était
que par de rares décharges, qui n'avaient d'autre but que de prou-
ver que si l'on avait cessé de combattre, on continuait néanmoins à
faire bonne garde. Il était environ quatre heures du malin; c'est
le moment où l'homme (|ui a veillé éprouve une sensation de froid
p('nible, accompagnée d'une espèce d'accablement sourd , produit
par la lassitude physique et l'envie de dormir. Il n'est aucun
•il i IIKVLT. Itl> 1)1 l\ «M.MH'.S.
lioiiiiiK' il<- lioiiiic loi (|iii ne loiniciiiif (iiiCti de piircilit's disposi-
lioiis d'cspi II < I (II' «•()i|)>i, il s'rsl sciili ciiiniMc de laiMcsscsdoiii il
.1 roiijfi a|)ivs le Irvcr du soleil.
— Moihlcii ! s'i'cria don Gnrcia ni pii'tiiianl pour se iMrhaiiKVr'
«'l serrant son manteau aiitonr de son corps, je sens ma moelle se
fî;)er dans mes os; je crois qti'iin enlant hollandais me hatlrail avec
une cruelle à bière pour tonte arme. Kn vi'rité, je ne me recon-
n lis plus. Vuilà une arqiubiisade qui vient de me faire tressaillir. Ma
loi! si j'étais dévot, il ne liendiviii qu'à moi de prendre l'éti-anjje
élal oîi je me trouve pour un avertissement den liant.
Tons ceux (jui étaient présens, et don Juan surtout, furent ex-
trêmement surpris de l'entendre parler du ciel, car il ne s'en oc-
cupait guère, ou s'il en parlait, c'était pour s'en mo(|ucr. Il s'a-
perçut que plusieurs souriaient en l'entendant, et ranimé par un
sentiment de vanité, il s'écria :
— Que personne, au moins, n'aille s'aviser de croire que j'ai
peur des Hollandais, de Dieu ou du diable, car nous aurions à la
{jarde montante nos comptes à régler ensemble !
— Passe pour les Hollandais, mais pour Dieu et l'autre, il est
bien permis de les craindre, dit un vieux capitaine à moustaches
grises, qui portail un chapelet suspendu à côté de son épée.
— Quel mal peuvent-ils me faire? demanda-t-il , le tonnerre ne
porte pas aussi juste qu'une arquebuse protestante.
— Et votre ame? dit le vieux capitaine en se signant à cet hor-
Hble blasphème.
— Ah ! pour mon ame.... il faudrait avant tout que je fusse bien
sûr d'en avoir une. Qui m'a jamais dit (|ue j'eusse une ame? Les
[)rètres. Or, l'invention de lame leur rapporte de si beaux revenus,
(ju'il n'est pas douteux qu'ils n'en soient les auteurs, de même que
les pâtissiers ont inventé les tartes pour les vendre.
— Don Garcia, vous (inirez mal, dit le vieux capitaine. Ces pro-
pos-là ne doivent pas se tenir à la tranchée.
— A la tranchée comme ailleurs je dis ce que je pense. 3Iais je
me lais, car voici mon camarade don Juan dont le chapeau va tom-
ber, tant ses cheveux se dressent sur sa tète. Lui ne croit pas seu-
lement à i'ame; il croit encore aux âmes du purgatoire.
— Je ne suis point un esprit fort , dit don Juan en riant, et j'envie
KES A.MLS DU PLltCATOIKE. 415
paiiois volic sublime indilïerence pour les choses de l'aulre inonde;
car, je vous l'avoueiai, dussiez-vous vous moquer de moi, il y a
des insians où ce que l'on raconte des damnes me donne des rêveries
désagréables.
— La meilleure preuve du peu de pouvoir du diable, c'est que
vous êtes aujourd'hui debout dans celte tranchée. Sur ma parole,
messieurs, dit don Garcia en frappant sur l'épaule de don Juan,
s'il y avait im diable , il aurait déjà emporté ce {|arçon-là. l'out jeune
qu'il est, je vous le donne pour un véritable excommunié. 11 a mis
plus de fenimcs à mal et plus d'hommes en bière que deux cor-
deliers et deux braves de Valence n'auraient pu faire.
Il parlait encore quand un coup d'arquebuse partit du côté de la
tranchée qui regardait le camp espagnol. Don Garcia poi-ta la main
sur sa poitrine, et s'écria : Je suis blessé. 11 chancela, et tomba
prestiue aussitôt. En même temps on vit un homme prendre la
fuite, mais l'obscurité le déroba bientôt à ceux qui le poursui-i
vaient.
La blessure de don Garcia parut mortelle. Le coup avait cie
tiré de très près, et l'arme était chargée de plusieurs balles. Mais
la fermeté de ce libertin endurci ne se démentit pas un instant. Il
renvoya bien loin ceux qui lui parlaient de se confesser. Il disait à
don Juan : — Une seule chose me fâche dans ma mort, c'est que les
capucins vous persuaderont que c'est un jugement de Dieu contre
moi. Gonvene/. avec moi (ju'il n'y a rien déplus naturel qu'une
ar(|uebusade qui tue un soldat. Ils disent (|ue le coup a été tiré de
notre côté, c'est sans doute (piclque jaloux rancuncux qui m'a
assassiné. Faites-le pendre haut et court si vous l'attrapez. Ecoutez,
don Juan, j'ai deux maîtresses à Anvers, trois à Bruxelles, et
d'autres ailleurs <|ue je ne me rappelle guère,... ma mémoire se
trouble... Je vous les lègue... faute de mieux... prenez encore mon
épce... et surtout n'oubliez pas la botte que je vous ai apprise...
Adieu... cl au lieu de messes, que mes camarades se réunissent
dans une gloi-ieuse orgie après mon enterrement.
Telles furent à peu près ses dernières paroles. De Dieu , de
l'autre monde, il ne s'en soucia pas plus qu'il ne l'avait fait étant
plein de vie et de force. Il mourut le sourire sur les lèvres, la va-
nité lui donnant la force de soutenir jusqu'au bout le rôle dcteslablo
liJi KI.VLI-, KK.s Dl l \ MuMiK.s.
(|iiil .i\;iil si l(iii{;-lci]J|)S jout'. MimIcsIo ne ii|i;iiiil |»lii>. Tmilr
larinrc iui pci'suadcc <nril r\A'\\ r;issa>Minl(' doii Uaicia, mais on
^(• ptrdait eu vaiins cinijoclurcs suv K's molils (|iii ravaiciil poii.sstr
à ce mctiilr'c.
Don .hiaii rt{;ii'lla don Garcia plus (|n'il n'aurait l'ail son livre.
Il so disait, linsiiise! qu'il lui devait tout. Celait lui qui l'avait ini-
tié aux mystères de la vie, (|ui avait «h-taché de ses yeuv l'écaillé
épaisse (|ui les couvrait. Qu'elais-je avant de le connaître? se de-
mandait-il, el son amour-[)ropre lui disait (ju'il t'iail devenu un
être supérieur aux autres lionunes. Kniin tout le mal (|u'en réalitc;
lui avait lait la connaissance de cet athée, il le chan^jeail en bien , el
en était aussi reconnaissant (lu'un disciple doit l'èlre à l'éjjard do
son maître.
Les tristes impressions que lui laissa cette mort si soudaine de-
meurèrent assez lon{j-temps dans son esprit pour l'oblipei- à elian-
{jer pendant plusieurs niois son {;enrc de vie. Mais peu à peu il re-
vint à ses anciennes habitudes. Elles étaient maijilcnanl trop
enracinées en lui poui'cju'un accident put le changer. Use remit à
jouer, à boire, à courtiser les femmes el à se battre avec lesmaiis.
Tous les jours il avait de nouvelles aventures. Aujourd'hui le pre-
mier à un assaut, le lendemain escaladant un balcon, le matin
ferraillant avec un mari, le soir buvant avec des courtisanes.
Au milieu de ces honteuses occupations, il apprit que son père
venait de mourir : sa mère ne lui avait survécu que de (|uel(|ues
jours, en sorte qu'il reçut les deux nouvelles à la fois. Les hommes
d'affaires, d'accord avec son propre {joùt, lui conseillaient de re-
tourner en Espagne el de prendre possession du majorât el des
grands biens dont il venait d'hériter. 11 avait depuis long-temps
obtenu sa grâce pour la mort de don Alonso d'Ojeda , le père de
dona Fausta, el il regardait celle affaire comme entièrement ter-
minée. D'ailleurs il avait envie de s'exercer sur un plus grand
théâtre. 11 pensait aux délices de Séville et aux nombreuses beautés
qui n'attendaient sans doute que son arrivée pour se rendre à dis-
crétion. Quittant donc la cuirasse, il partit pour l'Espagne. Il
séjourna (luehjue temps à Madrid; se fit remanjuer dans une
course de taureaux par la richesse de son costume el son adresse;»
piijuer; il y lit (pieUpies conquêtes, mais il ne s'y arrêta pas long-
■ LES AMES DU PUKGATOIKE. 4J7
U'm[)s. Arrivé à Scviilo, il oblouil pelits et {frarids par son i'aslc
et sa majjniHcencc. Tous les jours il donnait des fêles nouvelles
où il invitait les plus belles dames de l'Andalousie. Il n'y avait sorte
de plaisirs qu'on ne trouvât dans son mafjnifique palais; il était
devenu le l'oi d'une foule de libertins qui, désordonnés et indisci-
ciplinables avec tout le inonde, lui obéissaient avec cette docilité
qui se trouve trop souvent dans les associations des médians.
Enfin il n'y avait pas de débauche dans laquelle il ne se plon{Teàl,
et comme un riche vicieux n'est pas seulement dan{}ereu\ pour lui-
même , son exemple pervertissait la jeunesse andalouse qui l'élevait
aux nues cl le prenait pour modèle. Nul doute (jue si la Provi-
dence eût souffei'l plus long-temps ces excès, il n'eût fallu une
pluie de feu pour faire justice des désordres et des crimes do
Séville. Une maladie qui retint don Juan dans son lit pendant
quelques jours, ne lui inspira pas de retour en lui-même. Au con-
traire, il ne demandait à son médecin de lui rendre la santé qu'a-
lin de courir à de nouveaux excès.
Pendant sa convalescence, il s'amusa à dresser une liste de toutes
les femmes qu'il avait séduites et de tous les maris qu'il avait trom-
pés. La liste était divisée en deux colonnes. Dans l'une étaient les
nonjs des femmes et leur si^înalement sommaire, à côté le nom de
leurs maris et leur profession. Il eut beaucoup de peine à retrou-
ver dans sa mémoire les noms de toutes ces malheureuses , et il est
à croii-e que ce catalogue était loin d'être complet. Il le montra un
jour à un de ses amis qui était venu lui rendre visite; et comme en
Italie il avait eu les faveurs d'une femme (|ui osait se vanter d'avoir
été la maîtresse d'un pape, la liste conunençait par son nom, et
celui du pape figurait dans la liste des maris. Venait ensuite un
prince régnant, puis des ducs, des marquis, enfin jusqu'à des
artisans.
— Vois! mon cher, dit-il à son ami; vois, nul n'a pu m'échap-
per depuis le pape jusqu'au cordonnier : il n'y a pas une classe qui
ne m'ait fourni sa quote part.
Don Ton ibio, c'était le nom de cet ami , examina le catalogue,
et le lui rendit en disant d'un ton de tiiomphe : Il n'est pas complet!
— Comnient! pas complet? Qui manqu<' donc à ma liste des
maris?
ils UI.VLl DES DliliX MO>l>KS.
— l)iK« , i»|u»ii(lil iloM l'onihid.
— Dieu? (l't'sl vr.ii, il u'\ ;i [cis de i clijjiciisc. .MoiIiUmi ! je; !<• l'C-
moriicdc rn'avoiiavcrli. Kli bien ! jolojiirom:i l'oidcjfculillionirnc
(|u'avaiil <|iril soii un mois il sera sur ma liste, avaiil le pape, cl
«jiie je to forai souper ici avec une reli{jiciiso. J)ans i|uel couvcMif
(le Séville y a-t-il de jcilies nonnes?
Quel([ues jouis après, don Juan clJiil on canipajjne. Il se nul à
rio(|uenlor les ('{rlisos, s'Djjonouillanl fort près des fjriilos f|ui sé-
parent les épouses du 8ei{;neur des autres fidèles. Là il jeiail ses
regards eflVonU's sur ees vierjjos timides, comme un loup entré
dans une berjfci-ie eherclie la brebis la plusfjrasse pour l'immoler
la premièie, il eut bientôt remarqué, dans ré{>Iise de N. I). du llo-
saire, une jeune i-elijjieuse d'une beauté ravissante, (|ue relevait en-
core un air de mélancolie répandu sur tous ses traits. Jamais elle ne
levait les yeux, ni ne les tournait à droite ou à gauche; elle parais-
sait entièrement absorbée parle divin mystère qu'on célébrait de-
vant elle. Ses lèvres remuaient doucement, et il était facile de votr
({u'ellc priait avec plus de ferveur et d'onction que toutes ses
comp.!(jnes. Sa vue rappela à don Juan d'anciens souvenirs. Il lui
sembla qu'il avait vu cette femme ailleurs, mais il lui était impossi-
ble de se rappeler en quel lieu et en quel temps. Tant de portraits
étaient plus ou moins bien {bravés dans sa mémoire , (ju'il lui était
impossible de ne pas faire de confusion. Il revint deux jours de
suite dans l'église et se plaça toujours au même lieu , sans pouvoir
parvenir à faire lever les yeux à la sœur Agathe. Il apprit que tel
était son nom.
La difhculté de triompher d'une personne si bien gardée par
sa position et sa modestie ne servit qu'à irriter les désirs de don
Juan. Le plus important, et il semblait aussi le plus difficile, c'é-
tait d'être remanjué. Sa vanité lui persuadait que s'il pouvait seule-
ment attirer l'attention de la sœur Agathe, la victoire était plus
qu'à demi gagnée. Voici l'expédient dont il s'avisa pour faire lever
les yeux de cette belle personne. Il se plaça aussi près d'elle qu'il
lui fut possible , et profilant du moment de l'élévation, où tout le
monde se prosterna , il passa la main entre les barreaux de la grille
et répandit devant la sœur Agathe le contenu d'une fiole d'essence
qu'il avait apportée. L'odeur pénétrante qui se développa subite-
LES AJIKS DL l'LRGATOIRE. 4Iî)
jnenl obligea la jeune relijjieuse à lever la tète ; el ronimc don Juan
était plaeé précisément en face d'elle, elle ne put manquer de l'a-
percevoir. D'abord un vil' étonnement se peignit sur tous ses traits,
puis elle devint d'une pâleur morlelle ; elle poussa un faible cri et
tomba évanouie sur les dalles. Ses compagnes s'empressèrent au-
tour d'elle et l'cmporlèrenidans sa cellule. Don Juan, en se retirant
très content de lui-même, se disait : Cette religieuse est vraiment
cliarmante, mais plus je la vois, plus il me semble qu'elle; figui-e
dans mon catalogue !
Le lendemain, il fut exact à se trouver auprès de la grille à
l'heure de la messe. IMais la sœur Agathe n'était pas à sa place or-
dinaire, sur le premier rang des religieuses; elle était au contraire;
presque cachée deirière ses compagnes. Néanmoins, don Juan
remarqua qu'elle regardait souvent à la dérobée. Il en tira un au-
g'ure favorable pour sa passion. La petite me craint, pensa-t-il;..
elle s'apprivoisera bientôt. La messe finie, il observa qu'elle
entrait dans un confessionnal; mais pour y arriver, elle passa pi'ès
de la grille , et laissa tomber son cliai)elet comme par mégarde. Don
Juan avait trop d'expérience pour se laisser prendre à cette pré-
tendue distraction. Il pensait bien qu'il était important pour lui
d'avoir ce chapelet, mais il était de l'autre côté de la grille, el il
sentit que pour le ramasser, il fallait attendre que tout le monde fût
sorti de l'c'jjiise. Pour attendre ce moment, il s'adossa contre un
pilier, dans une altitude méditaiive, une main placée sur ses yeux,
mais les doigts légèrement écartés, en sorte qu'il ne perdait rieiv
des mouvemens de la sœur Agathe. Quiconque l'eût vu dans cette
posture l'eût pris pour un bon chrétien absorbé dans une pieuse
rêverie.
La religieuse sortit du euniessiomial cl lit cjuclques pas pour
rentrer dans l'intérieur du couvent; mais elle s'aperçut bienti'ji ou
plutôt elle feignit de s'apercevoir que son chapelet lui manquait.
Elle jeta les yeux de tous côtés, et vit qu'il était auprès de la grille.
Elle revint et se baissa pour le ramasser. Dans le même moment
don Juan observa (|uel(jue chose de blanc qui passait sous la grille.
C'était un très petit paj)ier pli(' en quatre. Aussitôt la religieuse se
retira. . ;
1.0 libertin, surpris de n'ussir plus vite qu'il ne s'y était attendu^
i^> ItKVUi: I)K> l>I.U\ MOMtl'.S.
i'|)i"()uva nue csiit-cc tic rcjjrcl de ne \r.is, fcncoiitrcr plus «l'obsl;!-
olos. Tel osl à jx'ii prrs le rcjjrcl d'iiii lii.isscur (|iii poiirsiiil un
cerf, «uiupiaiil sur uik' ionj'uo vi piiiihh' course Tout ;i <ou|» l'n-
iiiinal tombe à peine lancé, enlevant ainsi au chasseur le [)laisir et
le njerilo qu'il s'était promis tie la poursuite, 'i'outefois il ramassa
prom|)temenl le billet, et sortit de l'i'clise pour aller le lire à son
aise. Voici ce qu'il contenait,
€ C'est vous, don Juan! Ksi-il donc vrai (|ue vous ne m'avez
point oubliée. J'étais bien malheureuse , mais je commençais ;^
mliabiliier à mon sort. Je vais être maintenant une l'ois plus mal-
heureuse. Je devrais vous haïr.... ; vous avez versé le san(f de mou
|)ère..., mais je ne puis vous haïr ni vous oublier. Ayez pilic; de
moi. i\c revenez plus dans cette église; vous me faites trop de mal.
Adieu, adieu, je suis morte au monde.
Teuesa de Ojeda. »
— Ah! c'est la Teresita ! se dit don Juan. Je savais bien que je
l'avais vu quelque part. Puis il relut encore le billet. — Je devrais
vous hair. — C'est-à-dire je vous adore. — Voiis avez versé le sanff
de mon père!... — Chimène en disait autant à Kodrigue... — Ne
revenez plus dans celle église. — C'est-à-dire je vous attends demain.
Fort bien ! elle est à moi. Il alla dîner là-dessus.
Le lendemain il fut ponctuel à se trouver à l'église avec une
lettre toute prèle dans sa poche, mais sa surprise fut grande de ne
pas voir paraître la sœur Agathe. Jamais une messe ne lui sembla
plus longue. 11 était furieux. Après avoir maudit cent fois les scru-
pules de Teresa , il alla se promener sur les bords du Guadalquivir
pour chercher quelque expédient, et voici celui auquel il s'arrêta :
Le couvent de Notre-Dame du Rosaire était renommé parmi
tous ceux de Séville pour les excellentes confitures que les sœurs
y préparaient. Il alla au parloir, demanda la tourière, et se fit
donner la liste de toutes les confitures qu'elle avait à vendre. N'au-
riez-vous pas des citrons à la Alarana? demanda-t-il de l'air le plus
naturel du monde.
— Des citrons à la Marana , seigneur cavalier? Voici la première
fois qae j'entends parler de ces confituies-là.
LES AMKS 1>1 l'LUGATOlKK. 4;2i
— Kion n'csi plus à la mode pourtant, et je m'étonne que dans
une maison eonime la vôtre on n'en fosse pas beaucoup.
— Citions à la Marana ? '■
— A la iMarana, répéta don Juan en pesant sur chaque syllabe.
Il est impossible que quelqu'une de vos reli{jieuses ne sache pas la
recette pour les faire. Demandez , je vous prie, à ces dames si elles
ne connaissent pas cesconfiluies-là. Demain je repasserai.
Quelques minutes après, il n'était question dans tout le couvent
que des citrons à la Marana. Les meilleures confiseuses n'en avaient
jamais entendu parier. La sœur Agathe seule savait le procédé. Il
[allait ajouter de l'eau de rose, des violettes, etc., à des citrons
ordinaires. Elle se char{)eait de tout. Don Juan, lorsqu'il revint,
trouva un pot de citrons à la Marana ; c'était à la vérité un mélange
abominable au goût, mais sous l'enveloppe du pot se trouvait un
billetde la main de Teresa. C'étaient de nouvelles prières de renon-
cer à elle et de l'oublier. La pauvre fille cherchait à se tromper elle-
même. La religion , la piété filiale cl l'amour se disputaient le cœur
de celte inl'orlunée; mais il était aisé de s'apercevoir que l'amour
était le j)lus puissant. Don Juan envoya un de ses pages au couvent
avec une caisse contenant des citrons qu'il voulait faire confire et
qu'il recommandait particulièrement à la religieuse qui avait pré-
paré les confitures achetées la veille. Au fond de la caisse était
adroitement cachée une réponse aux lettres de ïeresa. 11 lui disait :
€ J'ai été bien malheureux. C'est une fîUalité qui a conduit mon
bras. Depuis celte nuit funeste je n'ai cessé de penser à toi. Je n'o-
sais espérer que lu ne me haïrais pas. Enfin je t'ai retrouvée. Cesse
de me parler des sermens que tu as prononcés. Avant de l'engager
au pied des autels, tu m'appartenais. Tu n'as pu disposer do ion
cœur qui était à moi. Je viens réclamer un bien que je préfère à la
vie. Je périrai ou lu me seras rendue. Demain j'irai le demander
au parloir. Je n'ai pas osé m'y présenter avant de l'avoir prévenue.
J'ai craint que ton trouble ne nous trahît. Arme-toi de courage.
Dis-moi si la lourière peut être gagnée. » Deux gouttes d'eau adroi-
tement jetées sur le papier figuraient des larmes répandues en écri-
vant.
Quelques heures après, le jardinier du couvent lui apporta une
réponse et lui fit offre de s<.\s services. La lourière était incorrup-
-iii RKVUL in:s i»i;i \ >ioMn:s.
lililf. I..1 Nu'tii A};;illi(' coiisi'iitait ;i (IcstciHlrc ;iii piiiioir, mais à
coïKlilitm (|ii(' te scrail poui* dire il rcicvoir un ;i(li('u dleriiftl.
1.1 riiMllu'urcuse Tcresa |)arut au parloir plus niuric cpic \\\r. Il
talliil (|u'('ll(' liiilla {jiilK'àilrux uiaiiispour so souKMiir. Don Juan,
cainicct ini|)assil)l(', savourait avec diilices le trouble où il la jetait.
DabortI, et pour donner le elian{|e à la lourière, il parla d'un air
dt'jja^e des amis (]uc Teresa avait laissiis à Salamanque, et (|ui l'a-
vaient eliarjfé de lui porter leurs eomplimciis. Puis, profilant d'un
mom«!nl où la tdiiiicrc s'clait cloi.'jnt'c, il dit In'-s bas et très vile à
'leresa .
— Je suis lésolu à tout tenter pour te tirer d'iei. S'il iaiit mettre
le feu au eouvent, je le brùleiai. Je ne veux rien entendre. Tu
m'appartiens. Dans (juel(|ues jours tu seras à moi, ou je pcrirai ;
njais bien d'autres périront avec moi.
La lourière revint. Dona Teresa suffoquait et ne pouvait arti-
culer un mol. Don Juan cependant, d'un ton d'indiff(;rence, parlait
des confitures, des travaux d'ai{}uille (jui oceuj)aient les religieuses,
promellail à la loniièrede lui envoyer des chapelets bénis à Home,
et de donner au couvent une robe de brocard pour habiller la
sainte pati'one du couvent le jour de sa fêle. Après une demi-
heure de semblable conversation, il salua Teresa d'un air respec-
tueux et formel, et la laissa dans un état d'agitation cl de déses-
poir impossible à décrire. Elle courut s'enfermer dans sa cellule,
et sa main, plus obéissante que sa langue, Iraea une longue lettre
de reproches, de prières et de lamentations. 3Iais elle ne pouvait
s'empêcher d'avouer son amour, et elle s'excusait de cette faute
par la pensée qu'elle l'expiait bien en refusant de se rendre aux
prières de son amant. Le jardinier qui se chargeait de cette cor-
respondance criminelle apporta bientôt une réponse. Don Juan
menaçait toujours de se porter aux dernières extrémités. 11 avait
cent braves à son service. Le sacrilège ne l'effrayait pas. Il serait
heureux de mourir, pourvu qu'il eût serré encore une fois son amie
entre ses bras. Que pouvait faire celte faible enfant habituée à
cédera un homme qu'elle adorait? Elle passait les nuits à pleurer,
cl le jour elle ne pouvait prier, l'image de don Juan la suivait par-
tout; et même quand elle ac-compagnait ses compagnes dans leurs
exercices de piété, son corps faisait maehinalemeni les gestes d'une
LES AMKS Dt: l'URf.ATOIRK. 12.)
personne qui prie, njais son cœur était tout entier à sa luncste
passion.
Au bout de queUpies jours, elle n'eut plus la force de résister.
Elle annonça à don Juan qu'elle était prête à tout. Elle se voyait
perdue de toute manière, et elle sentait que mourir pour mouiir
il valait mieux avoir auparavant un instant de bonheur. Don Juan,
au comble de la joie, prt'para tout pour l'enlever. Il choisit une nuit
sans lune. Le jardinier porta à Teresa une échelle de soie qui de-
vait lui servira franchir les murs ducouvent. Un paquet contenant
des habits de femme serait cache dans un endroit convenu du
jardin , car il ne follait pas son{]er à sortir dans la rue avec des vête-
inens de religieuse. Don Juan l'attendrait au pied du mur. Uno.
litière attelée de mules vigoureuses serait préparée à quelque dis-
tance, et l'emmènerait rapidement dans une maison de campagne.
Là elle serait soustraite à toutes les poursuites, elle vivrait tian-
(juille et heureuse avec son amant. Te! était le plan que don Juan
traça lui-même. 11 fît faire des habits convenables, essaya l'éciielle
de cordes, joignit une instruction sur la manière de l'attacher, c/afîn
il ne négligea rien de ce qui pouvait assurer le succès de sou entre-
prise. Le jardinier était sûr, et il avait trop à gagner à être fidèle
pour qu'on pût douter de lui. Au suri)lus, des mesures étaient
prises pour qu'il fût assassiné la nuit d'après l'enlèvement. Enfin
il semblait que cette trame était si habilement ourdie, que rien
ne pouvait la rompre.
Pour éviter les soupçons, don Juan partit pour son château deux
jours avant celui qu'il avait fixé pour l'enlèvement. C'était dans
ce château (pi'il avait passé la plus grande partie de son enfance;
mais depuis son retour à Séville il n'y était pas entre'. Il y arriva à
la nuit tombante, et son premier soin fut de bien souper. Ensuite
il se fit déshabiller et se mit au lit; il avait fait allumer dans sa
chambre deux grands flambeaux de cire , et sur sa table était un
livre de contes libertins. Il lut quelques pages , et se sentant sur l(^
point de s'endormii-, il ferma le livre et éteignit un des flambeaux.
Avant d'éteindre le second, il promena avec distraction ses regards
par toute la chambre, et tout d'un coup il avisa dans son alcôve le
tableau qui représentait les tourmens du purgatoire, tableau qu'il
avait si souvent considéré dans son enfance involontairement; ses
iJi llKVDK l»l.s Itl.l X M(I.M)1-:S.
\cii\ s<' i'i'|ioi Iciciil sur riiuiniiic (IdiiI un scr|)cnl (lcv()|-;iil les cri-
tr;iill('s, t'I bii'ii (|ui' trllr rcini-sonlalioii lui inspirai alors ntcorr
plus (rhidiour ([u'autrcfois , il no pouvait s'en dciaclH-r. \\u incuic
t<'nips, il se rappela la li{;uiT du capiiainc Coniare, cl les clfrova-
jjlt's fohtoisioiis (pu- la niurl avait {jravéos sur ses trails. (letle
i(l( (' le lit tressaillir, et il sentit ses cheveux se hérisser sur sa lèle.
CejX'ndant, ra|)pelanl sou <:oui-a{;e, il ('lei.jinit la dernière hou/j^ie,
espérant (jiie l'obscurité le délivrerait des images hideuses (|ui le per-
séculaieut. L'obscurilé aujfinenta encore sa lerieui-. Ses yeux s(!
diri{>('aienl toujours veis le tableau (ju'il ne pouvait voir; mais il
lui était tellenjent lauiiliei', (pi'il se pei{fnait à son iinajjination aussi
nettement (juc s'il eût été {^rand joui-. Parfois même il lui semblait
cpie les ligures s'éclairaient et devenaient lumineuses, comme si le
feu du puijjatoire que le peintre avait tracé eût été une ilaumie
léelle. Enlin son aj^itation fut si grande, qu'il appela à grands cris
ses d()mcstii|ues pour faii'e enlever le tableau (jui lui causait tant
de frayeur. Eux entrés dans sa cliambre, il eut honte de sa fiii-
blesse. 11 pensa que ses gens se moqueraient de lui s'ils venaient à
savoir (ju'il avait peur d'une peinture. Il se contenta de dire du son
de voix le plus naturel qu'il put prendre, que l'on rallumât les
bougies et qu'on le laissât seul. Il se remit alors à lire, mais ses yeux
seuls parcouraient le livre, son esprit était au tableau. Il passa ainsi
une nuit sans sonuneil , en proie à une agitation indicible.
Aussitôt que le jour parut, il se leva à la hâte et sortit pour
aller chasser. L'exercice et l'air frais du matin le calmèrent peu à
peu , et les impressions excitées par la vue du tableau avaient dis-
paru lorsqu'il lentra dans son château. Il se mit à table et but
beaucoup. Il était un peu étourdi lorsqu'il alla se coucher. Par son
ordre , un lit lui avait été préparé dans une autre chambre, et l'on
pense bien qu'il n'eut garde d'y faire porter le tableau. Mais il
en avait gardé le souvenir, cl il fut assez puissant pour le tenir en-
core éveillé pendant une partie de la nuit.
Au reste, ces terreurs ne lui inspirèrent pas de repentir pour sa
vie passée. Il s'occupait toujours de l'enlèvement qu'il avait projeté ,
et après avoir donné tous les ordres nécessaires à ses domestiques,
il partit seul pour Séville par la grande chaleur du jour , afin de
n'y arriver qu'à la nuit. Effectivement il était nuit noiiti cpjand il
LES AMES DU PLUGATOIUK. 425
passait près de la luiir del Lloi'o, oii un de ses domestiques l'at-
lendaii. 11 lui remit son cheval, s'informa si la litière et les mules
étaient prèles, et si elles allaient suivant ses ordres l'attendre dans
une rue assez voisine du couvent pour qu'il pût s'y rendre promp-
lemenl à pied avec ïeresa , et cependant pas assez près pour exci-
ter les soupçonsde la rondo, si elle venait à les rencontrer. Tout était
prêt, ses instructions avaient été exécutées à la lettre. 11 vit qu'il
avait encore une heure à attendre avant de pouvoir donner le si-
gnal convenu à Teresa. Son domestique lui jeta un {jrand manteau
brun sur les épaules, cl il entra seul dans Sévillc par la poi'le de
Triana , se cachant la ii^jure de manière à n'être pas reconnu. La
chaleur et la l'atiguc le forcèrent de s'asseoir sur un banc dans
une rue déserte. Là il se mil à siffler cl à ficdonner les airs qui
lui revinrent à la mémoire. De temps en temps il consultait sa
montre et voyait avec chagrin que l'aiguille n'avançait pas au gré
de son impatience. Tout à coup une musi(jue lugubre et solennelle
vint frapper son oreille. Il distingua sans peine les chants que
l'église a consacrés aux enlcrremens. Bientôt une procession tourna
le coin de la rue, cl s'avança vers lui. Deux longues files de pénitens,
portant des cierges allumés , précédaient une bière couverte de
velours noir , cl portée par plusieurs figures habillées à la mode a nti-
que, la barbe blanche et l'épée au côté ; la marche était fermée par
deux autres files de pénitens en deuil et portant des cierges comme
les picmiers. Tout ce convoi s'avançait lentement et gravement.
On n'entendait pas le bruit des pas sur le pavé, et on eût dit que
cha(|uc figure glissait plutôt qu'elle ne marchait. Les plis raides et
longs des iol)es et des manteaux semblaient aussi immobiles que les
vêlemcns de marbre des statues.
Don Juan, à ce spectacle, éprouva d'abord celte espèce de dé-
goût que l'idée de la mort inspire à un épicurien. Il se leva et vou-
lut s'eloigiiei', mais le nombre des pénitens et la pompe du corlègc
le surprit et piqua sa curiosiU;; il se dirigeait vers une église voi-
sine dont les portes venaient de s'ouvrir avec bruit. Don Juan ar-
rêta par la manche une des figures qui portaient des cierges,
et lui demanda poliment quelle ('tait la personne qu'on allait en-
terrer. Le pénitent leva la tête; sa figure était pâle et décharnée
comme celle d'un honune qui sor( d'ime longue et douloureuse
Knil. IIl, — SII'IM.KMF.M'. !:^S
\iH't nKvun i»i.s biix MOMn;s.
in:il;i(li(>, il <lil (l'iino voiv st'ixilcr.ilc : (l'cM le coiiilc don .lii.'in
Mai:) lia.
Celle riraii};c réponse fit dresser les clK'veiix à la lèle «le dnn
.liiaii, mais riiistani daprès il reprit son sanjf-froid el se mit à sou-
rire, .{"aurai mai entendu . dit-il , an |)('ul-clre ce vieillard se sera
trompe. Il entra dans l'ejjlise eu même lemps tpie la procession;
les (liants funèbres recommencèrent, accompafjnc's par le son
t'clatanl de l'orjjue, et des prêtres vêtus de cliappes de deuil enton-
nèrent le (le profiniUis. Don Juan, mal{jre ses efforts pour paraître
calme, sentit son sang se li{fer. Il s'a|)proclia d'un autre pénitent
et lui dil : Quel est donc le mort (|ue l'on enterre? — Le comte
don Juan Marana, répondit le pénitent d'une voix creuse cl ef-
frayante. Don Juan s'appuya contre une colonne pour ne pas tom-
ber. Il se sentait défaillir, et tout son courage l'avait abandonné.
Cependant le service coiitimiait elles voûtes de l'église grossissaient
encore les éclats de l'orgue et des voix qui chantaient le terrible
(lies irœ. Il lui semblait entendre les chœurs des anges au jugement,
dernier. Enfin, faisant un effort, il saisit la main d'un prêtre qui
passait près de lui. Cette main était froide comme du marbre.
— Au nom du ciel! mon père, s'écri;.-i-il, pour (|ui priez-vous
ici , el qui êtes-vous ?
— Nous prions pour le comte don Juan Marana, répondit le
prêtre en le regardant fixement avec une expression de douleur.
Nous prions pour son ame qui est en péché mortel, et nous sommes
des âmes que les messes et les prières de sa mère ont tirées des
flammes du purgatoire. Nous payons au fils la dette de la mère ;
mais cette messe, c'est la dernière qu'il nous est permis de dire
pour l'ame du comte don Juan Marana,
En ce moment l'horloge de l'église sonna un coup : c'était l'heure
fixée pour l'enlèvement de Teresa.
— Le temps est venu , s" écria une voix qui partait d'un angle
obscur de l'église, le temps est venu ! est-il à nous?
Don Juan tourna la tête, et vit une apparition horrible. Don
Garcia, pâle et sanglant, s'avançait avec le capitaine Gomare, dont
les traits étaient encore agités d'horribles convulsions. Ils se diri-
gèrent tous deux vers la bière, et don Garcia , en jetant le couver-
cle à terre avec violence, répéta : Est-il à nous? En même temps
LivS AJIES UL PL'IU.ATOlKK. 4!27
un serpent gi{>ant('sqtie s'c'Ieva derrière lui, et I(î tl('pas.sani de plu-
sieurs pieds, semhlail prêt à s'élaneei' dans la bière.... — Don Juan
s*('cria : Jésus ! et tomba évanoui sur la [)i(!rre.
T^a nuit était fort avaneée, Iors{iue la ronde qui passait apercent
un homme étendu sans mouvement à la jwrte d'une ('olisc. Les ar-
chers s'approchèrent, croyant que c'était le cadavre d'un homme
assassiné. Ils reconnurent aussitôt le comte Marana et ils essayèrent
(le le ranimer en lui jetant de l'eau fraîche au visage; mais voyant
(lu'il ne reprenait pas connaissance, ils le portèrent à sa maison.
Les uns disaient qu'il était ivre, d'autres qu'il avait reçu quelque
bastonnade d'un mari jaloux. Personne, ou du moins pas un homme
ne l'aimait à Séville , et chacun disait un mot sur son état. L'un
bénissait le bâton qui l'avait si bien étourdi, l'autre demandait
combien de bouteilles pouvaient tenir dans cette carcasse sans mou-
vement. Les domestiques de don Juan reçurent leur maître de
leurs mains et coururent chercher un chirurgien. On lui lit une
abondante saignée, et il ne tarda pas à reprendre ses sens. D'a-
bord, il ne fil entendre (jue des mots sans suite; des cris inarticu-
lés, des sanglots et des gémisseniens. Peu à peu, il parut consi-
dérer avec attention tous les objets qui l'environnaient. Il demanda
où il était, puis ce qu'était devenu le capitaine Gomare, don Gar-
cia et la procession. Ses gens le crurent fou. Cependant, après
avoir pris un cordial , il se fit apporter un crucifix et le baisa quel-
que temps , en répandant un torrent de larmes. Ensuite il ordonna
qu'on lui amenât un confesseur. La surprise fut générale, tant son
impiété était connue. Plusieurs prêtres, appelés par ses gens, re-
fusèrent de se rendre auprès de lui, persuadés (ju'il leur préparait
quelque méchante plaisanterie. Enfin un moine dominicain consen-
tit à le voir. On les laissa seuls, et don Juan s'étant jeté à se:, pieds,
lui raconta la vision qu'il avait eue. Puis il se confessa. Après le
récit de chacun de ses (rimes, il s'interrom[-)ait pour demander s'il
éuiit possible qu'un aussi grand pécheur que lui o!)lint jamais le
pardon céleste. Le religieux répondait que la miséricorde de Dieu
était infinie. Après l'avoir exhorté à persévc'rer d:uis son repentir,
et lui avoir donné les consolations que la religion ne refuse pas aux
plus grands criminels, le domini(;ain se retira, en lui promettant
de revenir le soir. Don Juan passa toute la journ(!e en prières.
28.
lis ni;vuF. uks dkux moindi.s.
LorS(|ilc li> (liiiiiiiii<-;)iii n-sinl, il lui ilcchir:! t|iic s:i rcsoliilioij rl,-ii(
prise (l(> s<> rttircr d'iiii inonde oii il avait donne lanl de seaiidaK',
«I de cliri'cliei' à expiei', dans les exereiees de la iMMiilencc , les
eiinïes ('nonnes dont il s'était soiiillf. I,e moine, lonehé «le ses
larmes, l'eneon ragea de son nnenv , ci pour reconnaître s'il anrait
Icconrajje de snivre sa d<'lerminalion, il Ini lit nn (alil«!an elïrayani
divs ansti'rités du eloître. 3Iais à eliacpie supplice qn'il déerivail,
don Juan s' écriait (]ii(> ce n'«'!ail rien, et (pi'il méritait des tiailc-
mens bien pins rigoureux .
Dès le lendemain il lit don de la moiii(' de sa fortune à ses pa-
rens, fjui étaient pauvres; il en consacia une autre partie à fonder
nn liô[)ital et à liàtir une clia|)elle; il distribua des sonunes consi-
dérables aux pauvres, cl lit dire un {jrand nond)i'e de messes pour
les amcs du pur^jatoire, surtout pour celles du capitaine Gomare
et des malheureux qui avaient succombé en se battant en duel
contre lui. Enfin il assembla tous ses anns, cl s'accusa devant eux
<lcs mauvais exemples qu'il leur avait donnés si long-temps; il leur
peignit d'une manière patlu-iique les remords que lui causait sa
conduite passée , et les espérances qu'il osait concevoir pour l'ave-
nir. Plusieurs de ces libertins furent touchés, et s'amendèrent:
d'autres, incorrigibles, le (piitlèrent avec de froides railleries.
Avant d'entrer dans le couvent qu'il avait choisi pour retraite ,
don Juan écrivit à dona Teresa. Il lui avouait ses projets honteux,
lui racontait sa vie, sa conversion, et lui demandait son pardon,
l'engageant à profiter de son exemple et à chercher son salut dans
le repentir. Il confia cette lettre au dominicain après lui en avoir
montré le contenu.
La pauvre Teresa avait long-temps attendu dans le jardin du
couvent le signal convenu ; après avoir passé plusieurs heures en
proie à une indicible agitation , voyant que l'aube allait paraître,
elle rentra dans sa cellule, en proie à la plus vive douleur. Elle
attribuait l'absence de don Juan ù mille causes toutes bien éloi-
gnées de la vérité. Plusieurs jours se passèrent de la sorte , sans
qu'elle reçût de ses nouvelles , et sans qu'aucun message vînt
adoucir son désespoir. Enfin le moine, après avoir conféré avec
l'abbesse, obtint la permission de la voir, et lui remit la lettre de
son séducteur repentant. Tandis qu'elle la lisait, on voyait son
LES AMES DU PURGATOIRE. i2î)
Iront se couviii' de jji'osses {jouîtes de sueur : tantôt elle devenait
iouge eoninie le l'eu, tantôt pâle eommc la mort. Elle eut pour-
tant le eouraf|e d'aehever cette lecture. Le dominie^iin alors essaya
de lui peindre le repentir de don Juan, et de la féliciter d'avoir
échappé au dan{;er affreux qui les attendait tous les deux, si leur
projet n'eût pas avorté par une intervention évidente de la Pruvi-
dence. Mais, à toutes cesexlioruuions, dona Tercsa s'écriait : « Il
ne m'a jamais aimée! » Une lièvre ardente s'empara de cette mal-
heureuse; en vain lui prodijjua-t-on les secoui's de l'art et de fa
religion. Elle repoussa les uns et parut insensible aux autres. El!(!
expira au bout de quelques jours en répétant toujours : « 11 ne m'a
jamais aimée ! »
Don Juan, ayant pris l'habit de novice, montra que sa conversion
était sincère. 11 n'y avait pas de mortilications ou de pénitences
«ju'il ne trouvât trop douces; le supérieur du couvent était souvent
obligé de lui ordonner de mettre des bornes aux macéiations dont
il tourmentait son corps. Il lui représentait qu'ainsi il abrégerait
ses jours, et qu'en réalité il y avait plus de courage à souffrir long-
temps des mortifications modérées, qu'à finir tout d'un coup sa
pénitence, en s'ôtant la vie. Le temps du noviciat expiré, don Juan
prononça ses vœux, et continua, sous le nom de frère Ambroise,
à édifier toute la maison par sa régularité et sa dévotion. 11 portait
une haire de crin de cheval par-dessous sa robe de buie ; une es-
pèce de boîte étroite, moins longue que son corps, lui servait do
lit. Des légumes cuits à l'eau composaient toute sa nourriture , et ce
n'était que les jours de fête, et sur l'ordre exprès de son supé-
rieur, qu'il consentait à manger du pain. Il passait la plus grande
partie des nuits à veiller et à prier, les bras étendus en croix; enfin
il était l'exemple de cette dévote communauté, conmie autrefois
il avait été le modèle des libertins de son âge. Une maladie épidé-
mique, qui s'était déclarée à Sévillc, lui fournil l'occasion d'exer-
cer les vertus nouvelles (|ue sa conversion lui avait données. Les
malades étaient reçus dans l'hôpital qu'il avait fondé; il soignait
les pauvres, passait les journées auprès de leurs lits, les exhor-
tant, les encourageant et les consolant. Le dangei' de la contagion
.était tel, <|ue l'on ne pouvait trouver, à prix d'argent, des hommes
(|ui voulussent ensevelir les moils. Don Juan remplissait ce minis-
^^) Kl \ Il 1>I s m I \ \l(iMi| s.
trrc; il allait dans les maisons aliaiuloiiiicos, et «ioiiiiait la scptil-
liire aux lailavrcs tu dissoUilion , <|iii souvent s'y iiouvaictil depuis
pliisii'urs jours. l\iiloul ou le bt'iiissait , tt ('ouniu' pciiilaiit n-ltc
l».'rril)U' rpiilciiiii' il ne fut jamais malade. (piel(|ues {jens ei-edules
assurèient ipie Dieu avait fait un nouveau miiaele en sa faveur.
Déjà, depuis plusieurs anni'es, don .luan ou le frère Anibroise
lialtiiail le eloitre, el sa vie» n'était <|u'iiih> suite non inlenompue
dexereiees de piett' el de inortiliealions. I.e souvenir de sa vie pas-
sée était toujours présent à sa mémoire, mais ses remords é-taieut
déjà tempérés j^ar la satisfaction de eonscience que lui donnait son
elianj^emeni.
In jour, a[)iès midi, an moment où la chaleur se fait sentir avec
le plus de force, tous les frères du couvent {joutaient f|uel<|ue repos,
suivant l'usage. Le seul frère Ambroise travaillait dans le jardin,
tète nue, au soleil; c'était une des pénitences qu'il s'était imposées.
(Courbé sur sa bêche, il vit l'ombre d'un homme qui s'arrêtait au-
près de lui. Il crut que c'était un des moines qui était descendu au
jardin, et tout en continuant sa tâche, il le salua d'un Ave Maria.
Mais on ne répondit pas. Surpris de voir cette ombre immobile, il
leva les yeux et aperçut debout devant lui un fjrand jeune homme
couvert d'un manteau (|ui tombait jusqu'à terre, et la fi{}ure à demi
cachée par un chapeau ombragé d'une plume blanche et noire. Cet
homme le contemplait en silence avec une expression de joie ma-
ligne et de profond mépris. Ils se regardèrent fixement tous les
deux pendant quelques minutes. Enfin l'inconnu , avançant d'un
pas et relevant son chapeau pour montrer ses traits, lui dit : Me
reconnaissez-vous?
Don .luan le considéra avec plus d'attention , mais ne le reconnut
pas.
— Vous souvenez-vous du siège de Berg-op-Zoom ? demanda
l'inconnu. Avez-vous oublié un soldat nommé Modesto?...
Don Juan tressaillit. L'inconnu poursuivit froidement...
— Un soldat nommé Modesto, qui tua d'un coup d'arquebuse
votre digne ami don Garcia, au lieu de vous qu'il visait?. . . Modesto !
c'est moi. J'ai encore un autie nom , don Juan; je me nomme don
Pedro Ojeda, je suis le fils d<; <lon Alfonse Ojeda que vous avez
\
Lt;S AMi:S DU l'UHG.VTOlUE. 'mI
lue; — je suis le Irère de dona Fausl;i Ojoda que vous avez luee;
— je suis le iVèro de dona Teresa Ojcda que vous avez tuée.
— Mon frère, dit don Juan , en s'agenuuillant devant lui, je suis
un njisérable eouvert de crimes. C'est pour les expier que je porte
cet habit, et que j'ai renoncé au monde. S'il est quelque moyen
d'obtenir de vous mon pardon, indiquez-le-moi. La plus rude pé-
nitence ne m'effraiera pas, si je puis obtenir que vous ne me mau-
dissiez pas.
Don Pedro sourit amèrement. Laissons là l'hypocrisie, scijjneur
de Marana; je ne pardonne pas. Quant à mes malédictions, elles
vous sont toutes acquises. Mais je suis trop impatient pour en at-
tendre l'effet. Je porte sur moi quelque chose de plus efficace que
des malédictions. —
A ces mots il jeta son manteau et montra qu'il portait sous son
bras deux lon{jues rapières de combat. Il les tira du fourreau et les
|)lanla en terre toutes les deux. Choisissez, don Juan , dit-il. On dit
que vous êtes un grand spadassin , je me pique un peu d'être adroit
à l'escrime. Voyons ce que vous savez faire.
Don Juan lit le si{îne de la croix et dit : — Mon frère, vous ou-
bliez les vœux que j'ai prononcés. Je ne suis plus le don Juan que
vous avez connu. Je suis le frère Ambroise.
— Eh bien ! frère Ambroise , vous êtes mon ennemi, et sous (|uel-
que nom (|ue vous portiez, je vous hais, et je veux me venger de
vous.
Don Juan se mit de nouveau à genoux. — Si c'est ma vie que vous
voulez prendre, mon frère, elle est à vous. Chàtiez-moi comme
vous le desirez.
— Lâche hypocrite ! crois-tu que je suis ta dupe? Si je voulais
te tuer comme un chien enragé, me serais-je donné la peine d'ap-
porter ces armes? Allons! choisis promptemcnt et défends la vie !
— Je vous le répète, mon frère, je ne puis combattre. Mais je
puis mourir.
— Misérable! s'écria don Pedro en fureui-, on m'avait dit que tu
avais du courage. Je vois que tu n'es qu'un vil poltron !
— Du courage, mon frère! je demande à Dieu qu'il m'en donne
pour ne pas m'abandonner au désespoir où me jetterait , sans son
secours , le souvenir de mesciimes. Adieu , mon frère. Je me relire,
l"- iiEVUii i)i:s I)i;lx M(»mu:s.
car je vois liini i|iic iii.i vue vous :iij;iii. Puisse mou icprnlir vous
IKirailiT Mil jour aussi siucôrc (|ii'il ICsi en rcaliic !
Il faisail (jutNiues pas pour <|uiUcr le jardin, lorsfpic don l'cdio
l'anrla jxir la inanclic — Vous ou moi, s'ecria-l-il , nous ne soili-
rons pas vivans d'ici. Prcnc/. une de ces <'p('('s, car li-dialilc ni'riu-
porlc si je crois un mol de loulcs vos jc'rcmiadcs!
Don Juan lui jeta un ic.'fard su|)plianl , cl Jil encore! un pas pour
s'cloi<;ii('r ; mais don IVdro, le saisissant avec roirc cl h; lenanl pai-
le co'Iel : — Tu crois donc, meurli'ier infâme, que tu pourras le
lirer de mes mains? Non ! je vais meure en pièces la robe liypocrilo
qui cache la «jueue de diable, et alors peul-èlrete senliras-luass(;z
de cœur pour te balîre avec moi. — En parlant ainsi, il le |»ous-
sait rudement contre une muraille.
— Scijjncur Pedro Ojeda, s'écria don Juan , tuez-moi si vous le
voulez, mais je ne me battrai pas. — El il croisa les bras, regar-
dant fixement don Pedro d'un air calme, quoicfue assez fier.
— Oui, je te tuerai, misérable! 3Iais avant je te traiterai comme
un lâche que lu es. — El il lui donna un soufflet, le premier que
don Juan eût jamais reçu. La fipurededon Juan devint d'un roufje
pourpre. La fierté et la fureur de sa jeunesse rentrèrent dans son
ame. Sans dire un mol, il s'élança vers une des épécs et s'en saisit.
Don Pedro prit l'autre et se mit en garde. Tous les deux s'aïUiquè-
rent avec fureur, et fondirent l'un sui- l'aulre à la fois et avec la
même impétuosité. L'epée de don Pedro se perdit dans la robe de
laine de don Juan et glissa à côté du corps sans le. blesser, tandis
que celle de don Juan s'enfonça jusqu'à la garde dans la poitrine
de son adversaire. Don Pedio expira sur-le-champ. Don Juan,
voyant son ennemi étendu à ses pieds, demeura (juckpie lemj)s
immobile à le contempler d'un air stupide. Peu à peu il rinint à
lui et reconnut la grandeur de son nouveau crime. Il se précipita
sur le cadavre et essaya de le rappeler à la vie. 3Iais il avait vu trop
de blessures pour douter un instant que celle-là ne fût mortelle.
L'épée sanglante était à ses pieds, e» semblait s'offrir à lui pour
qu'il se punit lui-même; mais il écarta bien vile cette nouvelle ten-
tation du démon. Il courut chez le supérieur et se précipita tout
effaré dans sa cellule. Là, prosterné à ses pieds, il lui raconia cette
terrible scène en versant im torrent de larmes. D'abord le sup('rieur
LES .VMI,S 1)1 l'UlHiATOlUK. 15."
nevoiiliil pas le croire, el sa preinieie idée fut que les grandes
morlilieaiions que s'imposait le ii'ère Ambroise lui avaient fait perdre
la raison. Mais le san{; qui couvrait la robe et les mains de don
Juan ne lui permit pas de douter plus long-temps de l'horrible vé-
rité. C'était un homme rempli de présence d'esprit. Il comprit aus-
sitôt tout le scandale qui rejaillirait sur le couvent , si cette aventure
venait à se répandre. Personne n'avait vu le duel. Il s'occupa de le
cacher aux habitans mêmes du couvent. 11 ordonna à don Juan de
le suivre, et, aidé par lui, transporta le cadavre dans une salle
basse dont il prit la clé. Ensuite il enlcrnia don Juan dans sa cel-
lule, et sortit pour aller prévenir le corrégidor.
On s'étonnera peut-être que don Pedro, qui avait déjà essayé d(!
tuer don Juan en trahison, ait rejeté la pensée d'un second assas-
sinat, et cherché à se dél'airc de son ennemi dans un combat à
armes égales; mais ce n'était de sa part qu'un calcul do vengeance
infernale. Il avait entendu parler des austérités de don Juan et sa
réputation de sainteté était si répandue, quedon Pedro ne doutait
point que s'il l'assassinait, il ne l'envoyât tout droit dans le ciel. Il
espéra qu'en le provoquant et l'obligeant à se battre, il le tuerait en
péché mortel , et perdrait ainsi son corps et son ame. On a vu com-
ment ce dessein diaboli(]ue tourna contre son auteur.
Il ne fut pas difficile d'assoupir l'affaire. Le corrégidor s'enten-
dit avec le supérieur du couvent pour détourner les soupçons. Les
autres moines crurent que le mort avait succombé dans un duel
avec un cjivalier inconnu, et qu'il avait été porté blessé dans le
couvent, où il n'avait pas tardé à expirer. Quant à don Juan, je
n'essaierai de peindre ni ses remords ni son repentir. 11 accomplit
avec joie toutes les pénitences que le supérieur lui imposa. Pendant
toute sa vie, il conserva suspendue au pied de son lit l'épéedontil
avait percé don Pedro, et jamais il ne la regardait sans prier pour
son ame et pour celles de sa famille. Afin de mattei- le reste d'or-
jjueil mondain qui demeurait encoi<' dans son cœur, l'abbé lui avait
ni donné de se présenter chaque matin au cuisinier du couvent, qui
devait lui donner un soufflet; après l'avoir reçu, le frère Ambroise
ne manquait jamais de tendre l'autre joue, en remerciant le cuisi-
nier de riiuinilirr airibi. Il vtriii encoi'e dix années dans ce cloître,
el sa |)éuilence ne fut plus inten'ompue par un nouveau retour aux
lussions (II" s;i jcuiicssc. Il momiii vciinc (•<»iiiujc un suinl, nu'iu»'
|)ar rcux (|ui avnifnl connu ses prcniiors dt-porlcnicns. Sui- son lit
(le intut . il (It'UKmda connue une {çracc (jn'on l'enUTiiil sous le seuil
(le re(r|ise, atin (|ue eliacnn le foulai aux pieds. Il voulut encore;
(jue sur son tombeau on (fravàt celte inscription : (a (fit le pire
homme qm fut au momie. Mais on ne ju{jea |)as à propos d'exécuter
toutes les dispositions ijue son excessive luiiuililé lui avait dictées.
Il fut enseveli auprès du maître-autel de la chapelle qu'il avait
fondée. On consentit, il est vrai, à graver siu' la pierre qui couvre
sa dépouille mortelle l'inscription (|u'il avait composée; mais on y
ajouta un lécit et un éloge de sa conversion. Son hôpital, et surtout
la chapelle où il est enterré, sont visitc's par tous les etranfjers qui
passent à Séville. Muiillo a décoré la chapelle de plusieurs de ses
( hefs-<l'œuvre. Le Ketourde l'Enfant prodi{îue et la Piscine de Jé-
richo, qu'on admire maintenant dans la galeiie de M. le maréchal
Soult, ornaient autrefois les murailles de l'hôpital de la Chanté.
Pkosi'ek Mérimée.
UNIVERSITÉS
iiii,iLsmi\£riDiË3<
GOETTINGUE
Une petite ville de dix mille aines, aux fronlières du royaume de Ha-
novre, jadis riche et puissante, s'il faut en croire les anciennes chroni-
ques, mais au dix-huitième siècle, complètement déchue et oubliée.
George II, roi d'Angleterre, s'avisa d'y établir une université, et Goet-
tingue est devenue une des villes les plus importantes de l'Alleniagiie.
Pour bien comprendre quels furent pour le pays les résultats de cet éta-
blissement, il faut se reporter à l'époipie même où il vint dans la pensée
du moiianiue de le créer. Un des professeurs appelés, en 1754, à faire
partie de la nouvelle université , nous a lui-même tracé un récit très cu-
rieux de son arrivée dans celte ville. Goetlingue était alors entièrement
ignoré, et quand la nouvelle se répandit ({u'une université devait y être
formée , beaucoup de savans eurent à se demander d'abord où cette ville
était située. Il n'y avait pas moitié de la jwpulalion qui y existe aujour-
d'hui ; pas un iiupriiiieur. |ias ini libraire, à peine quelcpies mauvaises
1">('» nKviif. m:s dkux mondi.s.
.uiIrmiîos. II;iII«'i\ le cclcbrc ii.iliiralislr . \\v piil y arriver sans briser sa
voilure sur les mauvais clieiiiiiis i|iii \ rumluisaieiil ; el pixir iloniicr les
>(iiii> lurcssiires à sa fomiiH- t|ui s'elail lilessée î^rièvenieul tiaus celle
rliiilf. il f.illtit envoyer chercher un niétiecin à Cassel.
A\e<" l'universile, (joellinf;ue reprend ini nouveau histre, une nou-
velle existence, el n'esl-ce pas .nie chi>se de haul inlerèl (pie de voir ces
concpitMes opérées par l'espril, ces htsuix fruits que la s(;ience porte à la
fois el dans la vie inlellectueile e! dans la vie purcinenl nialérielle de
tdul un i>riiple? Avec les professeurs, arrivent les liahiludes nohles , les
travaux sérieux , la haute mai^islrature du sav(»ir et de la pensée; avec les
cours universitaires, la troupe joyeuse d'éludians, le recueillement et le
jilaisir. les livres el les courses à cheval, les lihrairesel les cafés. De nou-
velles maisons s'élèvent pour recevoir celte colonie , de nouvelles rues se
fornienl. L'or du gouvernement et l'or des nouveaux venus afllue dans
cette petite ville, qui, na^'uère encore, se traînait dans les minuties de
son commerce de détail. L'aisance passe des hauts degrés de la bourgeoi-
sie aux plus pauvres artisans : l'aclivité règne de toutes parts , et celte ac-
tivité ne demeure plus infructueuse. On dirait d'un beau jour de prin-
temps (pii vient réveiller celle ville long-temps engoindie , d'une nouvelle
sève qui circule dans tous ses membres , et leur rend la force et la cha-
leur. L'université est là entée sur celle pauvre ville de Goettingiie, comme
une plante aux longs et verts rameaux sur un pan de muraille à demi
brisé. On regarde ces ruines noircies par le temps, et l'on s'étonne de
voir grandir sur ce sol ingrat un arbre dont un coup de vent apporta la
semence, et qui pousse ses racines entre les pierres mal jointes, tandis
qu'avec ses larges branches, il couronne si bien un reste de créneaux.
L'université fut établie au mois d'octobre 4734, d'après un privilège de
l'empereur Charles VI, el reçut, en mémoire de son fondateur, le nom de
Georgia Augusta. On y appela de toutes les parties de l'Allemagne les
professeurs (jui s'étaient fait un nom par leurs écrits, on leur ma-
nière d'enseigner. Il en vint de Leipzig, d'Iéna, de Wurtemberg et de
la Suisse. Le gouvernement hanovrien leur assurait de grands avantages,
el l'honneur de poser les bases d'une nouvelle université était pour ces
apôtres de la science un puissant motif d'émulation. Là vint le bon IIoll-
mann , qui a si bien dépeint l'ancien état d'appauvrissement intellectuel
où se trouvait Goetlingue; Cursius, le professeur de théologie; Butiner,
le botaniste; un peu plus lard, Tobie Meyer, l'astronome, et en tête de
tous, le grand Haller, bien digne de présider à la formation d'un tel éta-
blissement. Ouekpies-uns de ces noms (pie les annales de Goetlingue
mentionnenl avec orgueil , se sont un peu effacés . il est vrai , derrière les
UiNlVEliSIlilS .\IJ,IvMA.M)ES. 457
progrès (|ue la science a fails depuis un siècle; mais alors ils étaieiU envi-
ronnés (le lont leur prestige, el ils ralliaient autour d'eux une foule d'é-
lèves slutlieiix. Plusieurs de ces professeurs eurent la gloire d'arriver à
Goetlingue avec un cortège d'étudians qui avaient déjà assisté à leurs
cours dans une autre université, et qui voulaient, comme de braves sol-
dats, suivre jus(iu'au bout la bannière de leur premier maître.
l'ne fois installés à (ïoctiingtic, les |»rofesseurs se mirent avec ardeur à
delViLlier le terrain qui leur était confié. On vit alors ce qui arrive tou-
jours au commencement d'une entreprise difficile (|uand il s'offre à la vo-
lonté de l'homme beaucoup d'obstacles , et très peu de moyens de les sur-
monter; on vil toute cette petite colonie de savans rivaliser de zèle el
d'efforts pour mener à bon port la barque qui leur était confiée. Il n'y
avait pas dans Goetlingue assez de caractères d'imprimerie pour imprimer
quehpu's afliclics, on en fit venir d'Erfurl. On fonda un journal scientifi-
cpie, le doyen des journaux allemands, (pii a passé à travers toutes les ré-
volutions et subsiste encore aiijourd'bui dans la même simplicité de forme
qu'il apparut il y a un siècle. L'un des professeurs en prit la rédaction
suprême, les autres se firent c iuiposileurs, correcteurs, selon que le besoin
l'exigeait. Eii même temps , on organisait une académie des sciences, qui ,
depuis le jour de sa création jusqu'à présent , a su rallier à elle les hom-
mes célèbres de tous les pays ; l'académie allemande, destinée à seconder
les progrès et le perfectionnement de la langue nationale , et une acadé-
mie histori({ne. Le gouvernement secondait à merveille ces nobles tenta-
tives, elle ministre chargé spécialement de la direction spéciale de l'uni-
versité, Rlùnchhaùsen. semblait avoir été envoyé exprès par le bon génie
de l'université pour lui prêter l'appui de son crédit, de son pouvoir el de
ses lumières. L'œuvre scientifi(jue s'opérait ainsi avec persévérance; les
professeurs enrichissaient cliaciue jour, comme de diligentes abeilles, leur
ruche de miel, et, un beau jour, Goetlingue se réveilla grande ville de
pauvre bourg ignoié qu'elle était ; celte fois il fallut lui donner une place
distinguée dans les dictionnaires de géographie el les livres de voyage. Il
fallut que le savant tournai ses regards de ce côté , et que l'étranger ja-
loux de connaître les merveilles de l'Allemagne vînt y faire une halle, car
(îoetlingue avait pris rang parmi les universités protestantes allemandes;
elle était devenue, comme on la nomme encore, la perle du royaume de
Hanovre.
Elle avait son journal qui rendait compte des découvertes les plus ioi-
porlantes , ses sociétés savantes qui tenaient des assemblées régulières ,
publiaient des traités, distribuaient des prix; elle eut bientôt son jardin
bolani(pie, son observatoire, ses cabinets de physique et d'histoire naUi-
ir>t> m VI I l)l> 1)1 l \ MdMil s.
irlle. Il lui iii;iii(|ii;iil ciinM* iiiio liililiollirciuc ; mais l<> iiK'^tiir 7r1t> (|iii
iivait tli'jà (i|i( Tc lits p|•<>^li^'t•s dans «l'aiilns occasiiins dcvail cii iiioduiir
ici de iionv«aii\. On avait environ neuf mille volumes, dont un M. de
Hulow avail fait un leirs en mourant. I.e ijouvernement en ajoula
deux mille deux eenis; on en trouva se|)l cent (|ualre-vinpls <lans la
lMltliolliè(|ue du ïvmnase. et tout cela iciiiii forma la premitre base. On
en appela à la trênerosilc des nol)les et des professeurs; on préleva sm- la
ta\epay('e par lescludians un fonds partieiMier poiu" aelieter des livres; on
itn|iosa aux professeurs et aux libraires l'obliiialion dv remeltre à eetlehi-
liiioduMpie un exemplaire de chacun des livres (pi'ils publieraient. Puis il
arriva une fouie de donsi^raluits de la Saxe, de la Prusse, de l'Angleterre
et de la France même, (pii s'empressaienl d'enrichir celte jeune univer-
sité, comme les bonnes fées d'autrefois appoitaieni leurs présens au ber-
ceau d'un eidan,. A mesure (pie les dons se multipliaient, on se lullait
d'élaguer les exemplaires doubles, et de les vendre pour acheter les ou-
vrages essentiels (jui manquaienl encore. Il y avait dans celte administra-
tion un dévouement entier, un ordre admirable qui devait en peu de
temps servir à tripler ses richesses. En i7Gîi, celte bibliothèque, formée
d'un si petit noyau , conqitait déjà soixante mille volumes. En nsi), elle
en avait cent vingt mille; en ^802, deux cent mille. Aiijoiud'hui, elle
en compte plus de trois cent mille. C'est la première bibliothècpie de
l'Allemagne. Oulre une grande (piantilé de manuscrits précieux, de
livres rares des premiers lenqjs de l'imprimerie, ou d'éditions classiques,
elle renferme une collection très nombreuse d'ouvrages de mathémati-
ques et de sciences positives, et une foule de documens historiques qui
n'existe peut-être nulle part en Allemagne aussi complète. Les Anglais
ont été forcés de reconnaître que (iocttingue possédait , sur l'his-
loire particulière de leurs comié's et de leurs provinces, plus de sour-
ces authentiques, de livres rares que l' Angblerre même. Celte biblio-
thèque est établie en partie dans une grande église di^^posée avec tm tact
parfait. C'est le coup-d'œil le plus imposant que j'aie jamais vu, et peiit-
■être la plus belle salle de bibliothèque qui existe. Les livres ne sontpoint
entassés rayon sur rayon contre les murailles, mais placés sur des tablettes
qui partagentsymétrirpiement la salle, et rangés dans un tel ordre, que pour
trouver l'ouvrage qu'on leur demande, les bibliothécaires n'ont jamais be-
soin d'avoir recours au catalogue. Ils maintiennent sans doulecet avantage,
en se chargeant eux-mêmes de tout le travail de placement et de déplace-
ment et en n'employant jamais le secours d'aucun domestique. Ce qui est
surtout admirable à observer dans celle bib iothèque , c'est la libéralité, et
en même temps l'esprit d'ordre avec lequel elle fait usage de ses richesses.
UNIVERSITÉS ALLEMANDES. 139
Elle est oiiveiie diaqne jour au public, mais chaiiue jour, hors des heu-
res déterminées, uii professeur peut avoir les ouvra^:es qu'il désire, et
sur la signature d'un homme un peu connu, im étudiant peut emporter
chez lui autant de livres que bon lui semble. Il arrive souvent même
que des professeurs de Leipzig, de Berlin, ou d'autres villes encore plus
éloignées, se font envoyer des livres jusque chez eux, et je ne sache pas
que l'on en ait jamais perdu. On peut croire aussi que les trésors de celte
bibliothè(|ue doivent (Mre soigneusement conservés, quand on trouve par-
mi les savans préposés à leur garde des hommes tels que Heuss, Benecke,
el les deux frères Grinim, inscrits comme second et troisième bibliothé-
caires.
L'un des grands avantages de l'université de Goeltingue, et l'on pour-
rait dire celui d'où découlent tous les autres, c'est d'avoir été placée sons
la protection d'un gouvernement qui a su comprendre ce qu'elle valait ,
et qui a sans cesse pris à tàehe de lui donner plus de relief. Dès le jour
où elle fut créée, elle devint l'objet particulier de l'allenlioude George IF,
et ses successeurs n'ont jamais démenti ce noble seniiment. Le roi d'An-
gleterre est encore aujourd'hui son reclaur magnificeniissimus , f>es iih
viennent ici faire une partie de leurs études, et il n'ignore rien de ce qui
peut élever plus haut une des branches de la science, récompenser le mé-
rite d'un professeur. Mais un demi-siècle après sa fondation, cette univer-
sité s'était déjà ac(iuise une telle célébrité (pi'elle pouvait se soutenir elle-
même, et passer im[iunémeul à travers les révulr.lions. En 1792, le
général Cusline se hâtait de lui envoyer une sauve-garde. En 1803, Ber-
Ihier écrivait à Heine : « Le premier consul saj.t apprécier les services
que l'université de Goeltingue a rendus aux lettres, el les droits qu'elle
s'est acquis à la reconnais<ance des savans. Que le bruit des armes n'in-
terrompe pas vos paisibles et utiles travaux ! L'armée française accordera
une protection spéciale à vos établissemen'j. Son général en a reçu l'ordre
et aura un grand plaisir à l'exécuter. Vous pouvez en doimer l'assurance
à tous les membres de votre université que le pf-emier consul honore d'une
grande estime. »
Goetlingue obtint la même di.'{,iinction du gouvernement westphalien ;
Jérôme respecta les privilèges de l'université, et son ministre Jean de
Mùller n'était [tas homme à le s restreindre.
De cette faveur des gouvernemens, de cet esprit éclairé qui veillait à
son administration, résulta pour Goetlingue le grand, le vrai principe
de vie. L'enseignement jfjuit d'une liberté complète , les étudians eurent
leurs privilèges, les professeurs eurent aussi les leurs, el il faut compter,
entre autres, celui d'èlr e exempts, pour les livies qu'ils publient, de toute
1 il! niA i I. 1)1. ^ m.i .\ ^ioMU.N.
v^\K'CC (le o.'usinf , ce iiiic lou ne i olrouvci;iil ji;is f.iciloiiiciil dans le rrslc
tif r \llnii;t;;rie. Kieii ne nniU' an î^ouvcnicninil liaïuivricii pour allircr
ou fonscrvd- à (ioolliiiiïur les lioiiiuies capalilos «Ir donner à la science
i|u'ils onscii^iuMil un iionvcan liislre. Aussi les proftîssenrs, une fois arrivés
là. n'en sorleul guère. Ils y suiveni paisihlenitnl leur carrière, deviennent
louseillers, puis conseillers [)nvés, reçoivent deux ou trois dèroralions,
(pielt|ue |)ensiou, et s'eudorniciil un jour, eu sortant de leur auditoire,
poiu' ne plusse réveiller. On place leur busie (l;uis la l)il)iiolliè(pie;on im-
prime leur panéjîyriipie; on fait une nouvelle éililion de leurs œuvres, et
li'ur nom inscrit avec honneur dans les annales de l'université, vénéré par
leurs élèves , respecté par leurs successeurs , s'en va d'année en année jeter
encore un doux reflet sur la tète de leurs neveux et petits neveux. C'est
coinme un idéal de vie paisible, studieuse, réllécliie, (pie les troubles ré-
volutionnaires et les orai^es de noire époipie n'ont pas encore pu lernir.
Goettiu;^ue s'est toujours distinguée par la hante rc'piitalion des honunes
attachés à son université, et plus d'un écrivain célèbre a ambitionné l'hon-
neurd'ètre admis au nombre de ses professeurs. En remontant à son ori-
^'ine, nous trouvons une suite non interrompue de sa vans (pie non seulement
le pays de Hanovre , mais l'Allemagne entière ne peut cesser de vénérer :
ainsi , Meyer , l'inventeur des tables lunaires; Heine , le philologue; Ilal-
ler, le naturaliste ; Schlozer, cpii tour à tour professa l'histoire, la poli-
li(iue, la stalisti(iue; Martens, (pii a vu venir à lui toute la jeune n(jblesse
allemande qui se destinait à la diplomatie; de Villers notre compatriote,
dont M""' de Staël a fait l'éloge; Rœderer de Strasbourg; Busching; Sar-
lorius; Eichhorn; Bouterweck, etc.
Là, la science a maiché d'un pas lapide par toutes les voies (pii lui
étaient ouvertes, toujours secondant le progrès général et quekpiefois le
devançant. Il y aurait un livre curieux à faire sur tout ce (jue cette uni-
versité a produit dans l'espace d'un siècle, sur les tentatives hardies dont
elle a été le théâtre , les recherches profondes aux(iuelles elle s'est livrée ,
et les diverses théories qu'elle a jetées de par le monde. Il y a surtout
deux grandes épocpies dans l'histoire (Je Goettingue , c'est celle où Bûrger,
Ilolty, Leisewitz, Holberg, se réunissaient ici pour publier leurs vers, et
où l'Allemagne regardait poindre avec surprise cette nouvelle ère littéraire
annoncée par l'almanach des Muses de cette confrérie de poètes; c'est
celle où une société de savans se formait pour publier une suite d'ouvrages
dans laquelle Eichhorn apportait son histoire d'Europe, et Bouterweck
sa l)elle histoire des littératures.
En observant séi)arément les diverses branches scientifiipies que l'uni-
versité (^e Goettingue a dû embrasser, on ne peut s'empêcher de recon-
UNIVERSITÉS ALLEMANDES. Ml
iiaiHe pourtant ([u'elle ne s'est pas illustife dans toutes également. La
pliilosophie, la théologie, la philologie ont jeté ailleurs un plus grand
éclat , mais elle s'est élevée très haut dans les mathématiques, dans la ju-
lisprudence , dans l'histoire naturelle, et je ne sache pas qu'aucune uni-
versité présente comme celle-ci tant de beaux, larges et continus déve-
loppemens dans l'histoire.
Aujourd'hui, Goettingue a donné une nouvelle importance à ses éta-
blissemens; la bibliothèque s'est agrandie; le cabinet public d'histoire
naturelle, fondé par Blumenbach, et celui où le vénérable professeur a
recueilli avec tant de soin des crânes d'hommes de toutes les nations , pour
établir sa théorie sur les races humaines , ont reçu de nouvelles richesses :
le jardin botanitiue est plus étendu et plus com{)let; on a bâti un nouvel
observatoire, une superbe salle d'anatomie; on parle maintenant de
construire un nouvel édifice pour l'université. Ne sont-ce pas là tout
autant de signes de prospérité ?
Le nombre des étudians a diminué, il est Vrai. Il ne s'élève guère à
présent qu'à huit cent cimiuante à neuf cents. Il a été autrefois de quinze
cents; mais cette diminution s'est fait sentir dans la plupart des universi-
tés allemandes. Cela tient à la jalouse autorité que certains gouverne-
mens exercent envers les universités, à la censure odieuse qui s'immisce
jusque dans les leçons que le professeur devrait pouvoir faire librement
et d'après sa conscience. Cela tient aux examens si rigoureux que doivent
subir ceux ([uise présentent pour prendre leurs inscriptions universitaires;
et puis il f.uit observer que le nombre des jeunes gens qui ont fait leurs
études est déjà plus que suffisant pour occuper tous les emplois, et que
la perspective de se trahier long-temps dans une inaction forcée à la suite
des autres décourage ceux qui seraient tentés de prendre la même roule.
Du reste , Goettingue conserve toujours le privilège d'avoir les étudians
riches et étrangers. Plus de la moitié de ceux qui s'y trouvent aujourd'hui
viennent de l'Angleterre, de la France et de la Suisse.
Quant aux professeurs, je ne crois pas que jamais l'université ait pré-
senté une reunion d'hommes distingués en tout genre, d'hommes dévoués
à la science, plus complète que celle qu'elle nous offre aujourd'hui. Il y a
quarante et un professeurs ordinaires, quatre pour la théologie , sept pour
la faculté de jurisprudence , neuf pour celle de médecine , vingt et un pour
celle de philosophie, qui embrasse à la fuis les sciences mathématicpies et
physicpies, les lettres, l'histoire, la diplomatie, la statistique, la techno-
logie, les arts mécanicpies, farchilectuie, et la philosophie proprement
dite. On compte en outre onze professeurs extraordinaires et quarante
professeurs faisant des cours libres et portant le litre de Privat-doreni.
roMi: MI. 29
ilJ
ui:vn: ni.s un \ mumu.s
(;"»'Sl là. |»;iiiiii rt'> luoft'sxoiirs, que m- lioiivciil llii^»i, le (liiyciiilcs
imisronsuht's ;ilU'ni;iinl«;; llccn'ii. l'Iiisloricii romoniic deux fuis |tni l'Iii-
slittit (io l'r.iiuH'; (iauss, «|iie l'tiii it'j^anlo coiiimt' lt> plus ^laml niallittiia-
licionile r.Mlemagiio; Otlfried INlnller, qui, A l'A?;!" où les autres ne font
encore (|u'«>tu(iier, s'esl élevé nu preuiier nuis «l*-*^ archédingues; les deux
frères (iriiuiu , tleux uobles lioiuuies (|iii ont resern- par l'élude, par
une aduiiraMf association de travaux les liens dr la naliire; Aniédée
W'endi, l'auteur de l'Hisloire de l'art, et r<iliteur du ecléltre oiivraire
pliilosoplii(in(' de 'reuueinaïui ; le vénérable liluiiieuhaeli, (|ueses qualre-
viugl-ciii{| ans n'euip."'cli('nt pas encore de eouliniier ses cours; (iiessler,
(jui semble partager avec Neander le domaine de l'bistoire ecclésiasiicpie ;
Lanirenbeck l'analomiste, etc.
(]e qu'il y a sinlout de beau à ol)server, c'esl le caractère siuqili' et
modeste de ces bommcs qui ont passé une vie si laborieuse , (jui oui fail
jrermer tant de beaux fruits dans lecbanip de la science; c'est la facilité
avec laquelle ils se comnnuii(jnenl à ceux qui sont placés loin d'eux dans
la hiérarcliie littéraire , et les relations d'amitié el de confiance qu'ils con-
servent l'im envers l'autre. Ce n'est plus cette gêne qui pèse sur les pro-
fesseurs des universilés catbolicpies, toujours restreints par la censure ,
toujours poursuivis par l'espionnaiîe des prêtres ou du gouvernement ;
c'est le laissez-aller des bommes qui peuvent dire franchement et loyale-
ment ce qu'ils pensent , c'est la noble liberté de la science qui passe dans
les relations privées. Jamais je n'ai si bien compris l'image d'une répu-
blique des lettres qu'en voyant cette réunion de professeurs, unis l'un à
l'autre par des liens d'estime , travaillant avec le même amour au même
but, et s'encourageant mutuellement dans la route qu'ils ont à s.iivre,
dans les obstacles qu'ils ont à vaincre.
J'ai assisté un jour à l'une de leurs fêles. Peu de choses m'ont autant
frappé. On célébrait la cinquantième année de doctorat du savant Ileeien.
C'était un jour de vacance el de joie pour toute l'université. Dès le ma-
tin, une dépulation des diverses facultés était allée offrir au noble profes-
seur un nouveau diplôme de docteur, imprimé en lettres d'or sur parche-
min; après midi, les professeurs ordinaires et extraordinaires, les ma-
gistrats de la ville et quelques étrangers se réunirent à la même table.
iSous étions tous assis , lorsque Ileeren arriva conduit par deux professeurs ,
el je ne saurais rendre le sentiment de respect avec lequel tout le monde
se leva spontanément à son approche, et l'émotion qui nous saisit en voyant
cette belle tête blanche de vieillard. Les mœurs modernes semblaient
retourner aux mœurs antiques; Lacédémone eût applaudi à ce tableau.
Heeren s'assit dans le fauteuil qui lui était destiné, sous les branches de
7
L'NIVF.RSITr.S AI.LEMANDf.S. 44-3
teuillage (|iii lui ronnaicul une couioiiiic. Le [ireiaier loasl clail pour
le roi, recleur de ruiiiversilé, le second pour lui. Le professeur Wendl
lui apporla des vers qu'il lui avec des yeux pleins de larmes. Puis il voulul
parler, nous remercier, et l'cniolion arrêta sa voix. Noble et digne vieil-
lard! avec son large fiont, sa chevelure blanche comme l'argent, son
regard encore vif et bai di , il était là comme un de ces anciens héros dont
l'art et la poésie nous dépeignent la force et la uïajesle. Quand la pre-
mière rumeui que le toast avait fait naître fut passée , ii se tourna du c«")lé
de ses voisins, et se mit à leur raconter sa vie; il dit conmienl il élait
devenu ilocleur, (piels voyages il avait entrepris , et quelle année il avait
commencé à professer (i). C'était aussi une épopée , mais l'épopée toute
pacifiijue d'un Nestor d'université. Qu'elles sont belles ces fêtes de la
science où l'on célèbre ainsi la première entrée d'un professeur dans sa
longue carrière, et où lui-même recueille avec tant de joie ses souvenirs,
et dit à ses amis quels furent ses travaux et ses paisibles conquêtes !
A la fin du dîner, Heeren fut reconduit chez lui par la même députa-
lion qui était allée le prendre le matin, et le soir les étudians se rassem-
blaient sous ses fenêtres et chaulaient des hymnes en son honneur.
Dans trois ans on célébrera à la fois sa cinquantième année de profes-
sorat et l'anniversaire séculaire de l'université; ne sera-ce pas une admi-
rable fête ?
Il me reste encore à parici- de la ville. Elle est siti:oe au pied d'ime
colline, dans une plaine large et fertile, et les arbres fruitiers, les Jar-
(i) Heeren est né à Brème, le 27 octo!)re 1760. Il vint en 1779 faire ses
études à Goetlingue, et reçut eu 1784 le grade d'assesseur auprès de la société
des sciences. En 17S5, il fit un voyage à Vienne, Venise, Florence; visita la Si-
cile, le Milanais, le Piémont, la France, la Belgique, la Hollande, revint à Goet-
lingue en 1787, et y fut nommé professeurde philosophie. Depuis il n'a plus quitté
la ville où il avait été élevé, où il était devenu maître. En 1793, il écrivit ses
Idées sur la politique, que l'on retrouve aujourd'hui traduites dans toutes les
langues de l'Europe; en i8o3, son essai sur la réformation; en 1808, son ouvrage
sur l'influence des croisades , que l'Institut de France couronna , et d'année en
année une quantité d'essais historiques qu'il composa pour l'académie des sciences
de Goeltingue, et d'autres ouvrages d'une plus grande étendue qui tous mérite-
raient une longue et sérieuse analyse. En 180 1 , il fut nommé professeur d'histoire
et successivement membre de l'académie des sciences de Munich, Copenhague,
Berlin, Paris, (;lc
On publie maintenant à Goeltingue une édition complète de ses leuvres, en di\
volumes in-S". Les neuf premiers volumes ont paru.
4-i-i UKVUK i>i:s i»i:i:\ momiks.
(lins, les cIkuuiis do hit- cl les vciis enclos (|iii rciiloircnl lui (loiiiinit
assez l'air d'iuie pelile ville de Noniiaiidie. Ses rues s(»iil éle-i^aides ef
bienbàlies; les inoiiuineiis publies qui les dceoreiil ii(> soiil pas s[)l<-ii-
dides, mais presipie Ions d'un liés bon ^oùl. lOlic a l.i piiysioiioniie jeinie
el riaule, inaispeut-Olre aiirail-t)n le droit de le^reller (prellese soil d('-
piuiillce avee tant de soin de ses vieux édifiées poiu- |treiidn' la lc,nèrel('(le
sliiicluie el le badii^eoniiai^c des temps modenies. Ooelliii^ue esl l'une
des plus anciemmes villes irAliemai^iie. Plusieurs liisloriens font dériver
sou nom de Gotli, et remonter son origine jus(praM \iii' siècle. Elle
passa, non sans y jouer queUpiefois un rôle imporlanl, à travers les di-
verses pliases du moyen âge; d'abord ville impériale , ville féodale, ville
libre, ville anscaticpie , puis ville réformée, la ru|iUuedii lien ans('ali(pie
lui porta le premier écliec , el la guerre de trente ans, si fatale à toute
l'Allemagne, appauvrit ses bourgeois, el jeta son industrie dans un ('■tal de
misère dont elle ne se releva plus. On n'y trouve aujourd'bui (pie très
peu de mouumens de sou ancienne histoire : une vieille tour d'église «pie
Ton voit s'élever de loin comme une hauie colonne, el (pii appartient
sans doute aux premiers temps d'architecture golhi(pie ; une maison dont
les murailles sont couvertes de sculptures en bois «pii portent le caractère
naïf des artistes du xvr' siècle, et des remparts au pied descpiels on
«lessine mainlenanl un jardin anglais.
Les vrais monumens sont dans les environs de la ville, sur ces monta-
gnes où les anciens seigneurs allaient construire leur forteresse. J.à étaient
les troupes de guerriers aventureux, vivant d'exactions et de rapines, les
véritables ennemis contre lesquels la bourgeoisie avait à combattre sans
cesse , ou pour son territoire , ou pour ses libertés. Là sont les deux chà •
leaux de Gleichen , situés sur deux montagnes parallèles (d'où vient leur
nom de gleichen, pareilles), et appartenant à deux frères qui s'étaienl ju-
ré une haine mortelle, et se tuèrent tons deux à la fois, en se liranirun
contre l'autre un coup d'arquebuse j le vieuxchàleaudellardenberg, qui
remonte jusqu'au ix" siècle; les grandes el magnifiques ruines du châ-
teau de Plesse, au pied duquel les éludians et les jeunes filles de Goettin-
giie vont maintenant danser le dimanche. De ces anciens remparts de la
féodalité , il ne reste plus que d'informes débris ; le pauvre |)aysan s'en va
prendre les pierres du donjon pour se bâtir son linmble cabane , el l'enfant
joue dans cette salle où se rassemblaient les vieux guerriers.
Là, revivent encore ces anciennes traditions, ces bons vieux contes
transmis d'âge en âge par la crédulité populaire, ces récits de géans et de
nains de la montaiine. comme on les retrouve dans le Tvrol et dans le
9
UNIVIiUSlTÉS ALLEMANDES. 44j
îlarlz, cl ces clironi(|uos locales comme l'esprit poélùiue des Allenumds
en a créé pour cliatiue pays.
De jeiiiics nUess'en vont par un soir d'été chercher îles lleiirs au som-
met de la inonlaj^ne. L'ohscurilé vient. IMinuit sonne; elles s'égarent dans
la forêt. Une porte d'airain s'ouvre d'ovant elles; elles entrent, et aper-
çoivent une troupe de géans avec la massue en main , cpii gardent des
vases remplis de pièces d'or. L'effroi les saisit, elles veulent fuir; mais
l'une d'entre elles , moins agile que les autres , reste en arrière , et la porte
d'airain se referme sur elle, et la dérohe à ses compagnes.
Un éliidiaul s'asseoit au milieu des ruines de Plesse. Le sonnneil le
prend , la niiil lomhe, un orage eclale. Il se réveille par une pluie effroya-
ble, au bruit de la foudre, au sillonriemenl des éclairs. Pas un refuge ne
s'offre à ses yeux, pas un guide n'est là pour lui montrer son chemin. Il
s'effraie, il appelle les esprits à son secours. Tout à coup, il voit briller
de loin une lumière; elle s'approche, elle arrive près de lui, et un joli
petit homme, un nain de la montagne, lui demande ce qu'il préfère, ou
de s'en retourner immédialement à Goeltingue, ou de venir passer la nuit
dans sa demeure. Le pauvre étudiant, mouillé jusqu'aux os, ayant faim
et soif, accepte avec joie ce gîte inattendu , bien que le petit homme lui
semble d'une nature assez singidière. Mais il se rappelle avoir lu dans
Paracelse (jue Dieu, après avoir créé Adam et Eve, avait aussi créé des
êtres inlelligens qui n'ont ni chair, ni os, et tiennent le milieu entre l'ange
et l'homme. Ainsi , il se résout à avoir bon courage , et arrive, eu suivant
les pas de son guide, au sein d'une grolte profonde taillée dans le cristal
et étincelaiite d'or et de dianians; là, se trouve réunie toute la famille du
nain, sa femme, ses frères et sœurs, et une jolie jeune lille, qui n'a pas
plus d'un pied et demi de hauleur, mais qui est charmante à voir. On s'as-
seoit à table, une table de roi, couverle des plus fins services de vermeil
et d'un linge d'amiante damassé , blanc comme la neige. On y trouve des
mets d'une saveur exfiuise, (prauctm cuisinier royal ji'inditiue , et l'on y
sert une boisson délicieuse (jui se recueille entre ciel et terre, mais dont
les honunes ne connaissent malheureusement pas la source. Cette famille
de nains a toutes les vertus simi>les et hospitalières des temps antiques.
Quand les jeunes filles ont fait à l'étranger les honneurs de leur habilation,
quand l'esprit de la montagne lui a porté un salut amical avec sa co pe
tl'or, on se jette à genoux , on prie, on rend grâce à Dieu de ses dons ,
el les deux fils du nain conduisent eux-mêmes l'étudiant à la cou: lie qui
lui a été préparée. Le lendemain malin, l'éludiant songe à sa pauvre pe-
lile chambre de (joettinguc , à sa mauvaise pension , à son fatras de livres
t-Mî l!l \ l I. Kl. s l>l l \ >l<i\|>| S.
(>l (lo raliifis . t'I t'ii n-ijanlanl aiiloiir «!<' lui, il ne |»('iii s'cmiirclicr de
r.iiii' uni' IvWv iMiii|KMais()n ciitir vv (pTil a ciiiimi jiisturaluis cl la vie
(lou r l'I s|iUMi(liil(' tk'ocs liahitaiis dos moiilairiit's. Ilclas! il voiidiail bien
|KUi\(iir irstcr, mais il est (l'iiin' iialurc lr(»|> i^rossièrc pour lialiilcr Awr
• le purs esprits. Son liiMe le lui dil à regret, il faul (ju'il parle. On lui
prépare un dernier repas, on remplit mie oasselle d'or et de diamans; la
jeune lille lui dit adieu en roupissaiil ; le père lui donne (pielcpies bons
conseils; puis deux petits nains le eundiiisent au bas de la inontaj^ne, lui
I omettent la cassette, et il arrive ;\ (Voellingue avec un trésor (pie les
bijoutiers de la ville n'estimèrent pas moins de iO.tMMJ tlialers.
La elironiipie de Gleichen rentre dans le cycle ronianestpie des croi-
sades.
Le comte de Gleichen a é|(ousé tme jeune fenmie (pi'il aime beaucoup.
Mais de lonj^iies aimées se passent , et Dieu n'a point exaucé les prières
ardentes qu'il lui adi-essait pour obtenir des enfans de ce mariage- Après
avoir lonij-temps en vain ordonné des messes, fait des neuvaines , et dolé
maint couvent, il se résout, en brave chevalier du moyen âi^e, à s'en
aller en terre sainte avec les croisés. Dans une bataille où il combat pour
.sa foi avec une intrépidiié héroïque, il est pris par les Sarrazins et livré
au sultan. La fille du sultan le voit et en devient amoureuse. Elle l'aime
avec toute l'ardeur d'une enfant du midi; elle le dévore des regards,
elle se lève au milien de la nuit, et s'avance doucement dans sa chambre
jiour le contempler dans son sommeil et baiser les vèlemens qu'il a portés
pendant le jour. Tout ce qu'elle a de pouvoir, elle l'emploie à adoucir sa
captivité, c'est elle dont il sent la main invisible et bienfaisante chaque
fois qu'une nouvelle faveur lui est accordée, chaque fois que la vie lui
devient plus riante. Enfin elle lui avoue son amour, et lui offre de le dé-
livrer, de le suivre, de se faire chrétienne s'il s'engage à l'épouser. Le
pauvre chevalier se trouve alors placé dans une pénible perplexité. La
jeune fille est belle , belle de ses grands yeux noirs, de sa cou[ie de figure
orientale, belle aussi de sa passion. Ce serait pour lui une grande joie de
l'épouser, surtout s'il songe qu'en la rendant chrétienne il s'acquerrait
encore un nouveau mérite devant Dieu. Mais quand il pense à sa jeune
femme à laquelle il a juré une fidélité éternelle, il ne croit pas qu'il lui
soit permis de violer ses sermens , et il se résout à terminer sa vie dans
sa prison. De longs jours se passent ainsi dans ces souffrances d'ame , dans
ces combats interminables entre le désir de revoir sa patrie, son château,
sa femme bien-aimée, et la crainted* manfpier aux lois de Dieu. Cepen-
dant la jeune païenne ne se décourage pas; plus les obstacles que lui op-
LMVliUSITÉS ALLEMAINDES. 447
pose la loyatilé du chevalier sont gramls, plus elle liouve Je force dans
son .iiiioiir. Klle redouble ses soUicilalions , elle lui peinl sous les couleurs
les plus soudjres les tristesses de la captivité , sous les images les plus
riantes le honiieur de relounirr librement en AUemafïne. Le chevalier
cède enfin, |)art avec sa bieidaitrice , court à Kome, se jette aux genoux
du pape , et lui raconte son histoire. Le pape lui-même, tout bon casuisle
qu'il était, ne put refuser sa sanction au serment que le chevalier avait
fait d'épouser la jeune païenne. Elle fut baptisée et mariée le môme jour,
puis elle s'en vint avec le comte au château de Gleichen , où la comtesse
la n çut conune une sœur.
A Erfurt, on raconte le dénouement d'iuie autre manière; on dit ([ue
le chevalier, revenant chez lui avec la jeune lille qui l'avait sauvé, la pré-
senta à sa femme en lui disant : Voilà celle à qui je dois la liberté et la
vie, et que sa femme, se tournant vers l'élrangère, lui dit : .l'aime mou
mari de toute mon ame, mais vous avtz fait pour lui plus que jamais je
n'ai fait, je ne puis m'acquitler qu'en vous cédant mes droits sur lui ; et
elle se retira dans un couvent.
Dans une autre parlie des environs de Goettingue, il existe une ancienne
chronuiue à laiiuelle la réformation n'a pas du laisser beaucouj) de parti-
sans, mais <iui n'en mérite pas moins d'être recueillie comme l'expression
naïve du temps où l'ou y ajoutait foi.
L'empereur Henri II, surnommé le Saint, fit présent à ime église d'un
vase d'or du poids de vingt livres. Quelcpie temps après il mourut , et à
l'heure même où le monar»iue expirait , un pieux ermite , qui avait passé
de longues années daus les exercic.s d'une rigoureuse dévotion , enlendil
tout à coup dans sa paisible cellule un grand bruit. Il courut sur le seuil
de sa porte, et en regardant autour de lui il aperçut dans les airs une lé-
gion de diables qui s'eu allaient en toute hâte s'emparer de l'auie <le
l'empereur.
L'ermite en appela un , et le pria de venir lui raconter le résultat de celle
cxpé.litiou. Or, conune le diable n'avait rien à refuser à un saint homme ,
(pii vivait de prières et de bonnes (i-uvres, il revint à point nomme , mais
hélas : il avait l'air bien triste , l'air d'un diable qui vient de perdre une
belle proie. D'abord , à l'aide de ses compagnons , il s'était hàlede prendre
l'ame de Henri, et en rassemblaiit de ci, de là, quelques vieilles faules
mal expiées, mainte injustice non réparée, maint crime d'empereur (pic
les courtisans pardonnent trop facilement, il en était venu à former, mal-
gré la saintelc ilu sujet, une assez bonne sonnne d'ini<pù(('s (|ui, mises
en bloc dans la lialance, la faisaient pencher de beaucoup vers renier, lors-
4i>< HtIVDE Di:S DKLX MUMiKs.
que loul ù niiip iiii :mu:c ;iiiivi', jcilc dans l'aiiln; hassiii tic l.i lialaiico le
\asc il'or <|iu" lloiui a doiint- à l'cj^lise, cl l'ainc de roiii|icicui- cclia|t|»c
aux triilTcs des dciiioiis, cl s'claiice JKyeusiiiiciil vers !c ciol.
Ainsi le su! de (ioeltinuue préscMle à la l'ois l'inUinH liisloii(|ne et lo-
iuaiiest|uo, el les professeurs de runiversilé l'onl si bien cxploilti en loul
sens, (|u*il n'est liesoin ipie «l'y venir jinur Inuivcr auprès d'eux ou des
pages de seierice , ou des coules populaires du moyen dge.
FRANÇOIS MALHERBE
L'auleur de colle biographie s'clail airèlë à Caen au mois do
seplenibie 1855. Il n'oublia pas la maison de Malherbe. « Celle
maison csl un de nos Irésoi-s, lui dil un amateur du pays; mais au
premier jour nous la verrons démolie : elle {jène Tali^jnemenl de la
rue. »
Un peu plus de deux ans aupaiavanl, au mois de février i851 ,
l'auteur passait devant Saint-Germain-l'Auxerrois; la veille, une
colère du peuple avait dévasté cette éjjlise, et depuis elle a conservt;
l'aspect délaissé des monumens qui tombent sans que le siècle
prenne souci de les relever. Dans cette église reposent depuis deux
cents ans les cendres de Malherbe.
llàlons-nous donc d'écrire son histoire, tandis qu'il nous est en-
coie donné de toucher la tombe du poète, et de lire au front d'une
petite maison de Basse-Normandie : Ici natjn'u Malherbe.
François Malherbe na(|uit à Caen, vers loîiG, d'une famille
noble, mais pauvre. Son père rem[)lissait alors le simple office
d'assesseui'. Il se consolait de l'état où sa maison elail tombée de-
puis deux siècles, en allant visiler dans une salle de l'abbave de
l'ilï iu:vur. hi.s Di.ix mo.ndks.
S;iiiii-Kli('iu){' les armes tirs ÎMalhcilM' Saiin-Ai{jii:iii, (|iii suivirent
le iliic (iiiillaiiine à la coïKjiK'tc. Il laiit voir <le<|ii('l aii- Icor deseeii-
(laiil renvoyait ses eniieinis à ces lilres de sa iioldesse. « Si mes
pallies s'en veiiienl t-clairer, ecrivait-il au roi Louis XIII, (|irell(s
aillent sur le lieu : leur propi'e viu' leui* apprendra ce cpii en «-st. »
Son père, (|ui lui r(-sei"vail la survivance de sa charge, l'envoya
d'abord à l'université de Caeii, puis à lleidelber{} et à Hàle, oii il
suivit les leçons des plus habiles j)rofesseurs. Du reste, aucun sou-
venir de cette <'po(|ue dans le peu (]ue les contenipoi-ains nous ap-
|)rennent de la jeunesse de Malherbe. On ne doit pas s'('nierveiller
«lavanlajjecjue ses (cuvres n'aient pas {|ai'(l(' trace decelle éducation
lointaine. Son .jji'nie tout français devait sympathiser nK'diocrement
avec les nonchalantes habitudes de la rêverie allemande. Insensible
d'ailleurs à celle majjniliquc nature du llhin , (|ui laisse à toutes les
amcs une sorte de mal du pays, Malherbe (juilla sans peine la
charmante cité d'Ileidelberg. Nous ne voyons pas non plus (pi'il ait
reçu des riches aspects de sa patrie normande une impression bien
vive. Seulement vers IGOi (il avait alors plus de (juaranlc ans), la
mort d'un an)i, et, à ce qu'il semble, d'un compatriote, lui rap-
pela, sous le ciel de Provence, les rives de l'Orne que, si jeune, il
avait quittées; et on retrouve dans des vers qu'il écrivait alors
(piehpie chose qui ressemble au regret de la terre natale :
L'Orne, comme autrefois, nous reverrait encore,
Ravis de ces peusers que le vulgaiie ignore ,
J'jgarer à l'ccarl nos |>as et nos discours ,
El, couchés sur les fleurs comme étoiles semées,
Rendre en si doux ébats les heures consumées,
Que les soleils nous seraient courts.
Il revint à Caen. Un coup imprévu l'y attendait : son [)ère avait
quitté la religion catholique, on ne sait pour quelle raison. C'était
peut-être une de ces âmes honnêtes, mais faibles, que le spectacle
de la Saint-Barthélcmy jeta brus(juemcnl dans le parti huguenot.
Quel que fût le motif de ce changement, le jeune François le vit
avec douleur, sans doute, il faut bien le dire, parce qu'il y voyait
une atteinte à la foi jurée, digne rie blâme en un gentilhomme. Il
ANCIENS POÈTES FRANÇAIS. 151
conlinua quelque lenips encoie à suivre les écoles publiques, luais
1 epéc au côlc, et comme prêt à se joindre à l'armée caliioruiue
pour laver de son propre san/j ce (ju'il regardait comme une tache
à son nom.
Il atteignit ainsi sa dix-septième année.
La Provence était alors gouvernée par un fils que Henri ÏT avait
eu d'une fille d'honneur de l'infortunée 3Iaric Stuart, lequel était
gi'and-prieur de France avec le titre de duc d'Angoulème. Malherbe
alla le rcjoiiîdre, pour ne le quitter plus. Ce fut auprès de lui et
sur lui qu'il commença son apprentissage de criticjuc réformateur;
car le grand-prieur se mêlait de faire des vers. Si les vers étaient
mauvais, 3Ialherbe n'était pas courtisan. Aussi le grand-prieur n'o-
sait-il directement lui demander son avis. Un jour, content d'un
sonnet qu'il avait fait, il s'en vint trouver Dupcrrier et lui dit:
1 Montrez ce sonnet à Malherbe, et le donnez pour votre. » 3Ial-
herbc entra , qui lut le sonnet. « Bah ! dit-il , c'est tout comme si
c'était monsieur le grand-prieur qui l'eût fait. » Il donnait noble-
ment pour raison à la sévérité de ses jugemcns qu'il ne convenait
pas à un prince de faire un ouvrage médiocre.
La première passion qui inspira des vers à Malherbe eut pour
objet une jeune et belle Provençale que le poète a quehiue part
appelée Nérée, anagramme sous lequel il est aisé de retrouver ce
nom de Renée, si commun en Provence. Il l'aima vainement, et,
quoiqu'il ne fût pas homme, c'est lui qui parie, à courtiser long-
temps qui ne le payait de retour, il soupira pendant (juatre an-
nées. Lorsqu'il se sentit enfin la force de rompre sa chaîne, il jeta
pour adieu à la femme qu'il avait aimée quelques stances assez
Hères, mais dont le dépit éloquent décèle encore la passion.
. . . El vos jeunes beautés llélrironl t'()jnniel'lierl)e
Que l'on a )r()[» foulée, et qui ne tleuril plus.
Si je passe en ce lenips ilcilans voire [irovuice.
Vous voyant sans beautés, et nmi rempli d'Iiouneur,
('ar peiil-iUe (pi'alors les bicufails (l'iiii t;ranfl prince
■\larironi ma foilmio avectpie le honiicn: :
'••- IIKVLF. DIS l)l.l,\ MdMil.s.
Ayaiil 1111 MiiiMiiii île tii.i |ir:iic liilMc,
Mais ii'ayaiil poinl .1 riiciii»' .iiilaiil que j'ai (rciimiis.
Je (lirai A m reluis celle feiiiine fui belle,
l',l je lus auliefois plus sol que je ne suis.
.M.iis (jucliiuc clc(l;»i{jiiciiso lierlc (jiic ri'S|)irt'iil ces vers, dix-liiiil
nns après, c'est-à-diic cii l(>(H, Miiliicrlx' iroiivail ciicorc diiiis lo
souvenir de Ncrée (luchjiu' chose des iiispiriitioiis de s;i jeunesse.
La protcclion du {jrand-pricur lo rendit plus heureux auprès
d'un président du pailenient d'Aix, Coriolis, dont il épousa la
liilc, déjà veuve d'un conseiller. Hien dans les mémoires contem-
porains, rien dans les œuvres de Malherbe, sur cette epoipic do
sa vie. Malheihe est de tous les poètes le moins intime, le moins
l'ècond en èpanchemens personnels. Il aima tendrement les siens ,
mais de cette affection austère qui supprime comme indi{;nes de
l'homme les signes extérieurs des scnlimcns les plus légitimes.
Pendant une maladie de sa fennne, il promit à Dieu, s'il la lui con-
servait, d'aller à pied et la tète nue l'en remercier à la Sainte-
Baume. On sait comment il ressentit la mort cruelle de son fils,
et s'il a uns tant de [)aiii('tique dans les stances à Duperrier, c'est
qu'en les écrivant il cioyait sans doute pleurer encoi'e sa jeune fille ,
morte de la peste entre ses bras.
Au mois de juin L'>80, un événement tragique lui enleva son
protecteur. Un gentilhomme italien, d'autres disent marseillais,
nommé Pliili|)pc Altoviti , capitaine de galère, avait écrit en cour
contre le fils de Henri II. Ce dernier le sut, et s'en plaignit violem-
ment. L'Italien nia le fait. Le prince irrité tira son épée et l'en
frappa. Altoviti tomba sur ses deux genoux, et mourut aux pieds
du grand-prieur, mais non sans lui porter au ventre un coup de
dague dont il mourut lui-même sept heures après. Un fils ill(;gi-
time de Charles IX hérita de tous les biens et de tous les honneuis
du bâtard de Henri H. C'(;tait alors, à ce qu'il semble, le sort de
la Provence.
Cependant Malherbe s'était fait une famille de celle de sa femme ;
on peut le croire du moins en le voyant rester en Provence, au lieu
de revenir en Normandie. Il suivit quel(|ue temps le |)ai(i des
armes, et Uacan nous aconserv»' qiiel(]ues traits de sa vie militaire.
ANCIENS POÈTRS FRANÇAIS. 455
Pendant la li^îiio, un jour qu'il se trouvait à la télé d'un corps de
troupes avec un nommé Larroque, poète comme lui, et plus tard
attaché au service de la reine Manjucritc , ils poussèrent si verte-
ment Sully, qu'ils le firent reculer lui et les siens, l'espace de deux
ou trois lieues. Aialhcrbe aimait à raconter que Sully ne le lui avait
jamais pardonne. ÏMais il s'en consolait sans doute en songeant que
deux poètes avaient mené le hautain ministre de manièi-e à lui ôtcr
à jamais le droit de parler du bouclier d'Horace.
Qucl(|ue temps après, la peste s'étant déclarée à Martigucs, les
Espagnols bloquèrent la ville par mer, et les Provençaux envoyè-
rent deux cents des leurs pour la tenir fermée du côté de la terre.
xAIalherbe, choisi pour mener cette troupe contre la peste, ne se
retira pas qu'il n'eût vu le dernier vivant arborer le drapeau noir
sur les murailles.
C'était là une merveilleuse école pour Malherbe, et on ne peut
douter que l'aspect de ces calamités, presque toujours inséparables
des guerres civiles, n'ait contribué à lui enseigner ce langage inexo-
rable qui, dans les rudes conseils donnés plus tard à Louis XIII,
a pu passer quelquefois pour du fanatisme religieux.
Ce serait étrangement se méprendre que de regarder Malherbe
comme un fanatique. Le spectacle des guerres de religion le ra-
mène, il est vrai, par momens au souvenir de la croisade, et son
imagination parfois se préoccupe de l'Orient. Mais c'était la pen-
sée de gentilhomme qui ne veut pas oublier que ses aïeux ont vu
la Terre-Sainte, pensée de poète qui cherche dans les grandeurs
du passé de brillantes analogies qui couvrent les tristesses du pré-
sent. Ce n'était nullement ferveur de catholique et renaissante fu-
rie de vieux ligueur. Loin de là , Malherbe semble n'avoir rapporté
des expériences de sa jeunesse qu'une sorte d'indifférence reli-
gieuse. C'est le malheur des guerres de religion de laisser le doute
et l'indifférence après elles. Il en fut ainsi pour Malherbe ; nous
citerons en témoignage quelques anecdotes de sa vie.
Lorsqu'cn Klli s'ouvrirent à Paris ces états-généraux qui, tout
impuissans qu'ils furent, essayèrent à plusieurs reprises de poser
les pn-misses de ceux de 1781) , les évèques ayant menacé de mettre
la France en interdit, comme M. de Hellegardc faisait mine dc^
trembler : <■ V.h bien! lui dit Malherbe, tant mieux pour vous'.
!.►* RKVur. i)i> i>i;i\ MO>t>i;s.
<|(iaiiil VDiis serez Dolr t(tii)iiit' les cxfoiiiiiiiiiiirs, vous iKiiirc/ plus
lu'soin tic voiiî. poiiidiv la barlw cl l«'s cheveux, v
Lu jour, do conipajinie avec Ilacau , il ('lail aile voir aux. (lliai-
ireuxuu certain pèreClia/.erey. Ou voulut, avant do les iniioduiie,
(jue chacun ileux dit un Pater, et cela lait , le père vint leur dire
lui-UK'uio (|u'il ne pouvait les enlrelcnir. — lili ! rende/ donc au
jnoins le Vaicr ! s'écria Malherbe.
Certain jour il prit envie ù un huguenot do le convertir. Mal-
herbe le laissa discourir tout à son aise, et «juand notre honinio se
tut bien echautïe: c Dites-moi, lui r('pli(|iia-t-il froidement, boit-on
de meilleur vin à La Rochelle, et man^ie-t-on de meilleur blé qu'à
Paris? >
C'est qu'impatient des agitations auxquelles la Fran(;e était en
proie , Malherbe s'c'tait de bonne heure réfugié dans l'idée du pou-
voir, pensant y trouver quelque repos. Aussi lui arrivait-il souvent
de dire qu'un bon sujet ne doit avoir de religion que celle de sou
prince, ajoutant d'ailleurs qu'il ne fallait point se mêler de la con-
duite d'un vaisseau où l'on n'est que simple passager.
Ces deux mots donnent à la fois la mesure de sa conviction reli-
gieuse et le secret de sa conduite politiijue. Cependant il accom-
plissait avec régularité ses devoirs de chrétien, ne pensant pas,
disait-il, que Dieu fit un paradis tout exprès pour lui, et voulant
aller où les autres allaient.
Le recueil de Malherbe ne nous offre qu'un petit nombre de
pièces qui datent de son séjour en Provence. Il ne faut cependant
pas compter parmi ses coups d'essai le poème des Larmes (/eiSrt»î<-
Picrre, quoiqu'il remonte jusqu'à l'année l.')87. 11 y a là une fer-
meté de versification , une franchise d'allure qui accuse un talent
long-temps exercé; il y a là aussi de ces vers dont la graeo mc'l.in-
colique trahit l'amc blessée du père sous les patientes ('tudes <!(;
l'écrivain :
Ce furent de beaux lis qui...
Devant que d'un hiver la tempête et l'orage
A leur teint délicat pussent faire dommage ,
S'en allèrent fleurir au printemps éleinel.
En l"i99, un ami de Malherbe, François Duperiier, perdit sa
ANCIENS POÈTES FRANÇAIS. 45i>
lille uni(|uc; la moil do celte j(!uiie Hlle mil en émoi les poêlés de
la Provence. De tous les chants qu'elN' inspira, un seul nous esl
venu, ces admirables stances de iVlallierbe. Voici plus de deux siè-
cles que les étranjjers vont visiter à Aix la maison , encore debout,
où 3Iarguerite Duperrier ne vécut que l'espace d'un malin, ce que
vivent les roses!
L'année suivante, 1000, Marie de Médicis vint régner en France.
Duperrier se souvint alors de celui qui avait fait ses larmes inimor-
telles ; il présenta son ami à la jeune reine , et celui-ci célébra la
bienvenue de Mai'ie par de magnifKpies strophes , desquelles date,
il faut le dire, le véritable avènement de noire poésie lyrique.
Toute la France du midi s'émut en écoutant cette lanjjuc, déjà plus
française qu'elle-même.
Le nom de Malherbe était grand de ce côte, mais il éuiit encore
inconnu à la France du nord : elle vint d'elle-même au-devant de
sa renommée. Dans un voyage que Henri IV fit à Lyon, il demanda
au cardinal Duperron s'il ne faisait plus de vers. Le cardinal répon-
dit qu'il ne fallait point que personne s'en mêlât après un certain
gentilhomme de Normandie , habitué en Provence.
Ce gentilhomme, c'était Malherbe.
Comment Henri IV ignorait-il encore le nom de celui qui , dès
loDO, lui avait adressé, sur la prise de Marseille, une ode animée
certes d'une tout autre inspiration que les vers chantés à Paris?
Peut-être à cette époque , la rancune de Sully empêcha-t-elle le
nom du poète d'arriver aux oreilles de Henri IV. Malherbe d'ail-
leurs Devenait que rarement à Paris, et seulement lorsque ses
affaires l'y appelaient. Ces affaires, c'était un procès qu'il eut av(!c
son frère, et qui dura toute sa vie. Comme on le lui reprochait
un jour? « Et avec qui voulez-vous que je plaide? » répondit-il:
< Avec les Turcs Cl les Moscovites? Je n'ai rien à partager avec eux. »
aïolière, qui prenait son bien partout, a pourtant oublié ce mot-là.
Cette fois Henri IV retint le nom de Malherbe. H en paila à
Désivctaux , qui , à plusieurs reprises, offrit de le faire venir- ; mais
Henri IV sentait que c'était une pension à donner, et il avait peur
de Sullv. Il s'inqui(;tait bien un peu de laisser si loin de lui une
des renommées de son règne. Le roi gascon aimait la gloire, et il
savait bien que les belles actions deviennent plus belles en passant
WKi UKYUK DKS DKUX M(tM>I.S.
|>;ii- la hoiiclic »l('s portes. Pour all(';;('i' li's iinpùls, il avait Siilly
«|(ii incitait lordit! on ses finances; Sully sullisait au loi , ruais au
hcros il fallait aussi le poète. Kl puis , lu'las ! laul-il le diic , licnii ,
<|ui n'('iail plus jeune, se serait volontiers a('conuno{|(' d'un loiu-
lisan qui, ayant des vers prêts en toute rencontre, t»tnt haut ser-
virait sa {jloir-e, tout bas ses ainouis.
En KK).'), Malherbe vint à Paris. Désivctaux le dit an roi qui
le voirlul voir; l'entrevue lut favor'able à l'un et à l'auti-c. Il y avait
de l'Henri IV dans Malherbe. Lui aussi il venait , après des [juerres
civiles litter-air-es, pacilier les intelli{;enees; il venait annoncer (Cor-
neille , comme Henri IV Louis XIV. Ces deux hommes eurent l'air
de se com|M'endre au premier coup d'œil, et, comme les qualités
étaient eommunes enii-e le roi et le poète, ré{jalité bannit l'éti-
quette , la royauté gasconne devina la royauté normande.
Le roi de France allait partir pour le Limousin , oir quelque
chose remuait. Ce voyage fut le premier sujet qu'il offrit à la verve
de Malherbe. Celui-ci s'en acquitta si bien, que le roi le retint à
son service; mais craignant encore Sully, il chargea de sa recon-
naissance son écuyer , le duc de Bellegarde : celui-ci fit bonne mine
au protégé du roi , le prit chez lui , lui enlix'tint un domestique et
un cheval, cl lui donna 1,000 fr. d'appointemens. Malherbe prit
le titre de gentilhomme ordinaire de la chambre; ce ne fut qu'à la
mort de Henri IV qu'ayant reçu de la reine une pension de cinq
cents écus, il cessa d'être à la charge du duc de Bellegarde. Ce fut
aussi , je crois , tout ce que lui valut la faveur des grands; car il se
plaignait souvent de n'être pas riche, et Désivctaux avait coutume
de dire qu'il demandait l'aumône le sonnet à la main. Si le mot
était piquant , le reproche n'était pas juste, i Si je n' ay autre
avantage , écrit Malherbe à Uacan , pour le moins ay-je celuy de
n'être point venu à la cour demander si l'on avait affaire de moi. »
— Il avait écrit plus haut : « J'ai le courage d'un philosophe pour
les choses superflues ; pour les nécessaires, je n'ay autre sentiment
que d'un crocheteur. Il est aisé de se passer de confitures, mais de
pain il en faut avoir ou mourir. »
Henri IV fit son entrée à Paris en 1594, Malherbe en 1605.
Henri IV avait mis la paix dans la société, il restait à l'établir
dans les mots; ce frrl l'œuvre de Malherbe. Ses amis se divertirent
ANCIENS POÈTES FRANÇAIS. 4')7
a le surnommer le tyran des mots et des syllabes ; il en lui plutôt
le législateur, ('oinme poète, sa place est belle encore ; comme or-
ganisateur de la langue , elle est plus liante.
Au bon sens pratique du génie gaulois , Henri IV était venu mê-
ler la vivacité gasconne , et de ce mélange était né, après l'apai-
sement de la guerre civile, ce qu'aujourd'hui nous appelons l'es-
prit fran«;ais. Malherbe essaya de le naturaliser dans les livres.
Lorsqu'il vint se fixer à Paris , le désordre était grand au pays
de poésie. L'école de Ronsard , avec la généreuse imprévoyance
de l'innovation, avait jeté dans la langue littéraire une foule d'ex-
pressions grecques et latines , de tours nouveaux , d'allures inac-
coutumées. Régnier, libre écolier de celle réforme poétique, avait
bien senti le besoin , pour rester Français , de retremper son génie
satirique aux sources limpides du gaulois de Marot; mais le genre
tlans lequel il s'exerçait ne tenait pas en poésie un rang assez haut
pour avoir sur le mouvement des esprits une assez vaste influence.
Régnier serait demeuré une merveilleuse exception dans l'histoire
de notre littérature, et l'école de Ronsard, prolongeant son règne,
eût ajourné long-temps encore l'avènement de la véritable langue
de France.
Malherbe vint donc foil à propos pour discipliner à la française
celte armée de mots de tout âge et de toute contrée. Par un heureux
hasard qui rendit sa réforme décisive , il porta cette Hmpidilé de la
pensée et celte propriété de l'expression dans le genre le plus
élevé, dans celui où le poète, échappant par le droit de l'inspira-
tion aux conditions de l'idiome vulgaiie, a plus de faciliu; à cor-
rompre une langue cpii vient de naître. Il se rencontra un poète
lyrique, assez maître de son enthousiasme pour rompre brusque-
ment avec toute forme qui lui parut hostile au génie de notre
langue. C'est plaisir de le voir faire, il met en pièces la grande
phrase latine où s'émoussail la vivacité de l'esprit français; il
revise, il exclut, il admet. N'ayez crainte; le génie des écrivains
originaux saura bien où retrouver les bons épis que le souffle de
Malherbe disperse pêle-mêle avec la paille stérile. 3Iolière et La
Fontaine ne seront pas en peine de savoir où reprendre le mot
naïf et le tour gaulois. Saint-Simon ne perdra pas beaucoup de
temps à chercher le secret perdu de cette admirable phrase qui
TOME III. — SUPPLÉMENT, 50
W>8 lU.VUi: DKS DEUX MONDES.
«'iiiIhmsso SI l;ii{|(M)i('iit . «1 hm'I , pour ainsi dire, av(( laiil de n-
chossc cl <rain|il<in . Iniis les incinlirrs de la pcnsi'c. Ce <|ii'il l'allail
a r('p()(|ii(' (If Mallicilir, «e n'i'tail pas iiik' lan.'fiu' |K»iir les liommrs
«lo ({t'iiic (jui ne soni janmis cinbarrassi'S pour so cn'Oi' la leur;
«•(' (piil fallait, retail une Ian.;;iie pour tous, une lan{fU(' [»oui- la
l'iani'c, <'t si Mallicrho a voulu la faire (;laire, limpide ci coucist!,
convenons (|u'il y a merveillcuseinenl réussi. Celle lan{fue une fois
faite, il l'appliqua à la poc'sie, mais à la façon de ces dialcciiciens
habiles qui, peu soucieux de la vérité en elle-même, n'abordent la
mctapliysi(iue que pour essayer leur mc'tliode. Quand Malherbe
s'avise délre poète, !)('ni soit Dieu! Mais sa jurande affaii'e, c'est
la lanffue; il y mit tout son {^énie. C'était faire le litre de {grammai-
rien piescjue aussi beau que celui de poète; car c'était fonder en
Europe la royauté de la lan{jue française.
Malhcibcsc dévoua donc à cette œuvre de réforme avec la même
ferveur d'enthousiasme qu'un autre eût fait à la poésie. Un autre
idéalise ses passions, ou met son ame aux prises avec elles; un
autre cherche dans rins[)iration un refuge contre les désolantes
réalités de la vie : Malherbe, grammairien indépendant et chevale-
resque, faisait métier de poésie. Henri IV n'eût rien obtenu de
lui contre le droit du langage; mais des vers pour ses amours,
MaUierbe ne lui en refusa jamais. Il pouvait tout à son aise, pour
me servir de la spirituelle expression d'une femme, envoyer ses
pensées au rimeur. Elles prenaient entre les mains de Rlalherbe
une grâce vraiment royale. C'est pitié de voir un poète prêter ainsi
la poésie aux passions de son maître; c'était bien assez déjà que 1<'
fol amour de Henri IV pour la princesse de Condé fût une tache à
la mémoire du bon roi, sans que pareil souvenir vînt souiller aussi
le nom de Malherbe.
On voit par là quelle idée peu élevée il se faisait de la poésie.
Elle lui semblait bonne tout au plus pour le plaisir des oreilles, et
pour lui un poète n'était pas plus utile à l'état qu'j/u joueur de
(pniies.
Henri IV avait fait de la cour tle France une cour gasconne;
Malherbe, le mot est de lui, essaya de la déyaseonner.
Ses façons (juelque peu hautaines el sentant leur gentilhomme,
le mépris superbe qu'il avait apporté de Provence pour les disci-
ANCIENS l'OÈTES FRANÇAIS. loî)
pics de lionsaid, cl ((u'il inanilesiaii en toute occasion, lui attifè-
rent peu à peu la haine de recelé. On se demandait <iuei était ce
nouYcnu-Ycnu qui s'en venait ainsi censurer les plus hautes renom-
mées, et insensiblement il se formait une sorte de l'ujue contre ce
hu{}ucnot de la poésie, Réjjnier lui-même, que l'élévation de son
génie avait fait d'abord l'ami de Malherbe, passa dans le camp de
ses ennemis, et voici à quelle oc(;asion :
Régnier, neveu de Desportes, un de ces poètes continuant Ron-
sard avec une décence et une retenue qui laissaient trop souvent
regretter la fougue et la hardiesse du maître, mena certain jour le
lyrique diner avec lui chez son oncle. On était à table, et le potage
«Hait servi. L'abbé se leva et offrit galamment à IMalherbe d'aller
lui chercher dans sa chambre un exemplaire de ses Psaumes. —
Laissez, dit Malherbe, je les connais, et j'aime mieux votre potage.
— Desportes reprit sa place sans mot dire. Le repas s'acheva en
silence; on se sépara froidement, et Régnier s'en alla faire la Ijelle
satire qui commence par ce vers :
Rapin, le favori d'Apollon et des Muses, etc.
C'est une éloquente invective contre Malherbe et son école; c'est
en même temps le tableau le plus animé que nous ayons de la si-
tuation des deux écoles rivales, et un commentaire de cette satire
serait l'histoire complète de la poésie de l'époque.
Pour résister à la ligue qui le mena(,^it, Malherbe, de son côt(',
se mit à compter ses disciples.
Mais avant d'assembler les élèves autour de lui, entrons un mo-
ment chez le maître. 11 avait alors cinquante ans. C'était un homm»!
grand et bien lait, l'œil lier et la moustache retroussée, quelqu(;
chose d'impérieux dans sa parole et de brusque dans ses mouvc-
mens, un air de puritain dans toute sa personne. Peu prodigue de
phrases, il avait d'ailleurs la voix sourde et articulait mal. Je suis,
disait-il gaiement dans la langue de Rabelais, je suis de balbiii en
balbutie. Mais il ne voulait pas qu'autre que lui le remarquât. Ra-
cxin, s'excusant un jour de n'avoir pas entendu ses vers, parce que,
disait-il, il en avait mangé la moitié : — Mordieu ! ils sont bien à
moi, dit Malherbe, et si vous me fâchez, je les mangerai tous.
50.
J(il) III VI 1. Dl-.S liriIX MONbl'.S.
Son K*j;i.s tint Miii|)l(' cl aiislfi'c ruiniiii' lui; < f|:iii d uKlin.'ii.i'
iino ]XMivn' cli.'iniltrc, .'issc/. in;il niciilih-c. Le noinitrc des (liniscs
rl;ii! |)('lil ; lorsiiuellcs itniciil loiiics (uriipc'os o{ (pi'il siirvi'ii:ii( un
visilcnr: « AlU'ndoz, <;n;»il-il sans oiivrii- la |hhI(', il n'y a plus de
cliaisos! • Ainsi dt'iàbrc, ce pclil l(){;is lui plaisait. « Pour lliivcr,
irrivail-il à Uacan, je suis d'avis (pic nous le passions à Paiis, c'csi
un lieu où loiUes choses mo rienl. Mou quartier, ma rue, mon voi-
sinajje, m'y appclleni cl m'y proposent un repos «pic je ne pense
point trouver ailleurs. » Sa manière de vivre répondait à merveille
à tout cola. Hien de plus Irujjal que son ordinaire. Pati i\ lui ('tant
arriv»^ un soir à riieure du souper : « Monsieur, lui dit-il, j'ai tou-
jours eu de quoi dîner, jamais de <|uoi rien laisseï- au plat. » lin
autre jour il avait invité sept de ses amis; il leur lit servir sept cha-
pons bouillis, parce que les aimant tous ('{|alement, il ne voulait
pas, disait-il, servira l'un la cuisse, à l'autre l'aile.
S'il lui arrivait de souper de jour, il faisait fermer les volets et
allumer les bougies : « Autrement, disait-il, je croirais <]îner deux
fois. » Il avait pris à son service un valet auquel il donnait (Jix sous
par jour et vingt cens de gage; lui arrivait-il de le prendre en faute,
il lui disait : « Mon ami, offenser son maître, c'est offenser Dieu,
et quand on offense Dieu, il faut, pour en obtenir pardon, jeûner
et faire l'aumône. C'est poiu'quoi je retiendrai cinq sous sur votre
dépense que je donnerai aux pauvres à voire intention, pour l'ex-
piation de vos péchés. » Ses habitudes avaient la même originalité.
Le froid, disait-il, est pour les pauvres et les sols, et comme il
n'était ni l'un ni l'autre, il s'affublait d'une telle quantité de paires
de bas, que, pour ne pas en mettre à une jambe plus qu'à l'autre,
à chaque bas qu'il chaussait, il jetait un jeton dans une écuelle.
Kacan, l'ayant un jour surpris à celle besogne, lui conseilla de
placer à ses bas une lettre de soie de couleur différente, et de se
chausser par ordre alphabétique. L'expédient plut à Malherbe, qui
le mit aussitôt en œuvre; et le lendemain, jour assez froid, ayani
quelque part rencontré son disciple, du plus loin qu'il l'aperçut :
Ah ! mon ami, s'écria-t-il , j'en ai jusqu'à YL ! Il se chargeait aussi
de chemisettes, puis il mettait sur sa fenêtre quelques aunes de frise
verte, et disait : « Il m'esl avis que ce froid s'imagine que je n'ai
plus assez de frise pour faire encore des chemisettes; je lui mon-
ANCILINS l'OKTES FRANÇAIS. 4^1
lieiai bien que si. » Va ([nanti le fioid devenail Irop vil", il ùlail du
feu avec colère ses chenèls, surmontés de salyres baibus, en di-
sant : 1 Voyez un peu ces yros jouiflus qui se chaulïent là loul à
leur aise, tandis que je meurs de iroid ! »
Quels étaient maintenant les bienheureux disciples adujis à ces
(■onf(;i'enres que chaque jour Malherbe tenait dans sa petite cham-
bre? Plusieurs d'entre eux échanjjèi'ent depuis l'humble chaise
qu'ils y occupaient contre le l'auteuil de l'Académie.
C'était d'abord un jeune page que Malherbe trouva cliez le duc
de Bellegarde, oii il se mèlaïi de rimailler. Honorât de Beuil, mar-
quis de Jîacan, ik'; en I08I), sur un rocher de Touraine, dont le
souvenir le fil une fois grand poète;
C'était le peintre Dumontier, le même, je crois, à qui nous de-
^ons tant de portraits histori(iues;
C'était Yvrande, gentilhojnme breton , page de la grande (icurie ,
dont la lenommée tout çntière est restée ensevelie dans le recueil
des Ana^xx temps;
C'était encore de Touvant, (jui n'était pas {/m»(rc/to6c, disent
les Mémoires, mais que iAlalherbe ju{feait propre à la poésie.
Il ne faut pas oublier Colomby, un Normand, parent de Mal-
herbe, qui recevait, tous les ans, douze cents écus, pour exercer
la charge singulière d'orat<'ur du roi pour les affaires d'état. N'ou-
blions pas surtout Maynard, esprit focile et délicat, dont les son-
nets, pour avoir de la grâce, ne valent pas toutefois de longs
poèmes.
Un grand critique de nos jours a représenté avec cette verve pit-
toresque (ju'on lui connaît les derniers disciples de Uonsaid grou-
pés ou plutôt rangés en bataille autour de la gigantescjue édition
de M"" de Gournay. Ce fut aussi autour d'un Ronsard que Mal-
herbe convo(|uait ses élèves; mais ce Ronsard , il en avait efface la
moitié, et comme on lui demandait s'il approuvait ce qu'il n'avait
pas effacé: « Pas plus que le reste, répondait-il. — Ou pourrait
le croire après votre mort, dit Colomby. — C'est vrai! » dit Mal-
herbe, et tout fut effacé. Pauvie Ronsard! il ne lui man(|uaii |>lus
que d'aller tomber des mains de Malherbe dans celles de Uoileau.
Aujourd'hui que la nationalité de notre langue est sauvée, lemer-
M^2 Kr.vDi; i>i;s niiux mondks.
nous .M. S;iiiil('-r>i'iivc (I avctii' ('le picusciiii'iil riuuii'illir les hellos
inspiiatioiis do Itonsnrd ji(S(|iio sous les ratures do Mallicrho.
Voiil-on savoir jusqu'à (|uol point .Mallicrho était jaloux de l'au-
lorile (|uil exeirait dans son ooolo? Un bouliouuue dAurillac, ou
Maynard otail président, son vint un soir frappera la porto du co-
iiaele, deuiandanlsi monsieur le présidenl n'y clail pas. « De quel
prosideiu luc parlez-vous? dit I>rus(iuonjenl le maître on se levant,
il n'y a «jue nidi (|ui préside ici. »
Pour rendre plus docile à ses leçons l'espril de ces hounèles
{jcnlilshonHUos, il leur disailque e'(''lail l'oliede vanter sa noblesse,
et de peur que le mar(|uis de llacan ne IVit lento de lui remontrer
<luol(iue chose, et de l'interpeller du haut de son donjon de Tou-
raiiic, il ajoutait, s'adressanl à lui , que plus cotte noblesse était
ancienne, plus douteuse elle était.
11 serait ridicule de voir dans l'école de Malherbe une sorte de
sénat souverain institué pour fonder une constitution gramujalicalc
et poétique, une Sorbonno littéraire établie pour résoudre les cas
de conscience en poésie. Non, c'éliiit simplement une réunion d'es-
prits sages cl éclairés, assemblés pour deviser entre eux du droit
d'initiative de l'écrivain en fait de langage, et de l'autorité consti-
tutionnelle du génie. L'œuvre linguistique de Malherbe n'est pas
un ensemble de lois et d'ordonnances, et à ceux qui lui conseil-
laient d'écrire une grammaire, il répondait fièrement qu'on n'avait
qu'à lire sa traduction du trente-troisième livre de Titc-Live. Ses
oracles se formulaient au hasard, selon le moment, en critiques
ou en conseils, le plus souvent en brus((ues saillies et en bons mots.
Lui demandait-on son avis sur la hjgilimité de quelque mot, il ren-
voyait aux crocheteurs du Port-au-Foin. A part le tour comique
du conseil, -Malherbe, par cette boutade, ne traçait-il pas nette-
ment à la langue qui pliait sous le poids des stériles conquêtes de
iionsard, la voie toute nationale qu'elle devait suivre? N'était-ce
pas aussi la défendre des funestes importations du pédantisme ,
que de proscrire les vers latins dont les érudits de l'époque inon-
daient le Parnasse, comme on dit? — «Ah ! disait souvent Malherbe,
si Virgile et Horace revenaient, comme ils donneraient le fouet à
Bourbon et à Sirmond ! » Ne croyez pas cependant (pi'il eût les an-
ciens en grande vén<'raticn. L'inspiration pindarique n'était pour
ANCIENS l'OiiTES l'IlANÇAlS. 4G5
lui (|ue (.lujjalimalias. HoiisanI lui avait {jàlé Pindaïc, et je crois,
Dieu me pardonne! que son dédain |)oui- les vers latins atleij;iiail
> irjfiie lui-niènie, derrière Siiniond. Siace lui plaisait mieux. Il
sindijjnait de s'entendre objecter sans cesse les vieilles renommées.
Si on lui reprochait d'avoir altéré le sens de quelque passage de
David: i Suis-j(! donc, répondait-il, le valet de David? J'ai bien
fait pailer le bonlionnne aulrenient qu'il n'avait fait. » Son m(''pris
pour l'érudition allait jus(|u'à la moquerie. « M. Gaumin a retrouvé
la lan^fue puni(iue, lui dit (juehju'iin un matin, et il a traduit le
Pater en cartlia^jinois. — Le Pater! dit Malherbe, eh bien! voici le
Credo; » et il se mita proférer des mots sans suite.
« Lisez les livres imprimés, disait-il encore à Chapelain, et ne
dites rien de ce qu'ils disent. » U y a dans ce mot quelque chose de
mieux qu'une boutade ; il y a le sentiment profond de l'originalité
individuelle; et qu'on ne s'y trompe pas, Malherbe a bien aussi
son ori/jinalilé comme écrivain. Elle est, si on le compare aux
poètes qui l'ont précédé, dans la clarté de son lan{;ajfe. 11 étiiit
arrivé à celte pureté de l'expression à force d'étude et de labeur-.
« Quand on a fait cent vers et deux feuilles de prose, disait-il , il
faut se reposer dix ans, » On raconte qu'il employa une demi-
rame de papier à corriger une seule stance. C'est celle (jui com-
mence par ce vers :
Comme en cueillant une guh lande, etc.
Il lui ai'riva certain jour (| n'ayant composé une ode pour- conso-
ler le président de A'er-dun de la mort de sa femme, lorsqu'il lui
porta son ode, il le trouva remarié. Le président était un hoimrie
gi'avc et qui avait religieusement attendu la fin de son deuil. Mais
le poète avait mis trois ans à faire son ode. Certes , ce n'est pas nous
qui prêcherons aux poètes le mépr'is des longues veilles; nous sa-
vons tout ce que le style emprunte à la coi'i-ection de gr-ace élé-
jvante et de dur'able fermeté. Mais à côté , mais avant l'art qui achève
l'œuvre, il y a, surtout dans la poésie lyr'ique , l'inspiration qui la
produit d'un jet libre et spontancî. L'art, c'est le héros l)arbare
qui, pour le rendre phrs fort, |)longe dans l'eau glacée du fleuve
l'enfant qui vient de naître; l'inspiralion , c'es( la mère f|ui l'en-
fante dans un moment de sublime douleur'.
U>i UEVUE DKS DKUX MO^UES.
AlaliiiThc r<»iii|)().s:iit rarcincnl. Il lallail , poiii l'arKiclicr :i sa
pairsso, <|ii(l(ni(' {[raiidc il lia.jjiciiic avciiUirc. Louis XIll s'ap-
piètc-l-il à partir pom- La Koclirlli* , Malherbe, aussitôt se souve-
nant (|iril a viv ii^riieur, trouvera dans sou luiiueui- j;uerrièr(! ces
ieruies et li('roi(|ues strophes qui sont dans toutes les nieuioiics.
Le couteau d'un misérable s'esl-il brisé sur les dénis de Henri i V ,
Malherbe s'écrie avec une sainte colère :
Que (lirez-vous, races futures? etc.;
cl son ode, rep«'ice par toute la France, où elle ajoute encore à
l'indijination publique, s'en va dans Château- Thierry éveiller le
génie de La Fontaine. Le bonhonune, en l'écoutant, se crut un mo-
ment poète lyrique : // pcnm me (jàlcr, écrivait-il plus tard; puis
il retournait à ses fables.
Ce Malherbe avait de pi()uans procédés de composition. Vous
savez la chai-mante élégie qui commence par ce vers :
Que (i'é[)ines, Amour, accompaguenl les roses!
Je vais peut-élre vous la gàier. Mais voici ce qu'à ce sujet les con-
temporains ont raconté : Uaciin enlia un matin chez son maître et
le trouva (jui comptait cinquante sous. U mettait ensemble dix sous,
puis dix, puis cinq, puis dix encore, et encore dix et cinq en-
core. — Qu'est ceci , dit Racan étonné? — C'est , dit Malherbe , que
j'avais certaine stance dans la tête, où il y a deux grands vers et
un petit, puis deux alexandrins encore, et un autre demi-vers. —
Et le bonhomme traçait tout simplement le plan stratégi(]ue de sa
stance. Je ne m'étonne plus que Balzac ait dit quek|ue part que
Malherbe traitait les affaires du gérondif et du participe comme
celles de deux puissans peuples.
On demandait un jour à Malherbe pourquoi il ne faisait pas
d'élégies. — « C'est, répondit-il, que je fais des odes. » S'il se fût
arrêté là , la réponse était d'un critique et d'un poète. Mais il ajouta
par malheur : « Et on doit croire que qui saule bien pourra bieu
marcher. » Ceci n'est plus que ridicule. La critique véritable ne
reconnait pas d'hiérarchie parmi les genres et ci oit à la fatalité des
vocations spéciales.
ANCIENS POÈTES FRANÇAIS. 46.J
Toutes ces anecdotes expliciuent à merveille le caractère du la-
lent de Malherbe, et font admirablement comprendre à conibien
de titres il était fait pour la mission qu'il s'imposa. La voie qu'il
s'était tracée à lui-même, il y poussait avec ardeur tous ses dis-
ciples.
Celui de tous qu'il préférait, c'était Racan. Il le nommait son
fils, et Kacan appelait Malherbe son père. Mais Hacan, génie 1^-
cile cl néglijjé, se souciait peu de la collection sévère de son maître
qui souvent le traitait d'herelique. Il y avait alors parle monde un
autre jeune homme qui, aussi bien <|ue Ilacan, eût mériU; d'être
le disciple bien-aimé de 3Ialherbe; Malherbe avait dit de lui : « Ce
jeune homme ira plus loin pour la prose (jue personne n'a encore
été en France. » Je veux parler de Balzac, le Malherbe de la prose.
Deux hommes ont mérité de rester debout sur le seuil du grand
siècle : Balzac et 31alhcrbe.
J'ai dit que l'autorité de Malherbe ne fléchissait devant aucune
volonté. En voici des exemples : Il nommait le pays (ÏAdwnsias les
contrées situées au-delà de la Loire , où l'on se servait de ce mot
pour dire adieu , et celui d'en-deçà , il le nommait par la même
raison le pays de Dieu vous conduise. Or, entre gens des deux
pays s'émut le débat de savoir s'il fallait dire un cuiller , comme les
uns, ou une cuillère comme les autres. Le mot est féminin , di-
saient ceux-ci ; donc il lui faut une terminaison féminine. Mais, ré-
pliquaient les autres , perdrix est aussi féminin , et sa terminaison
est néanmoins masculine. Henri IV et le duc de Bellegarde , tous
deux du pays d'Adiousias et tenant pour cuillère, s'en vinrent trou-
ver Malherbe. Malherbe recommença comme d'habitude par les
envoyer au Pori-au-Foin. Mais comme Henri ne paraissait pas se
rendre de bonne grâce : « Sire, ajouta Malherbe, vous êtes le plus
absolu roi qui ait jamais gouverné la France, et avec tout cela vous
ne sauriez faire dire de deçà la Loire une cuillère , à moins que de
faire défense , à peine de cent livres d'amende, de la nommer au-
trement. » Le panache d'Ivri recula en cette rencontre. Mais ce
qu'il y a de picpiant, c'est qu'entre le poète et le roi , la postérité
semble avoir décidé en faveur du roi.
A quelques jours de là , Bellegarde eut son tour; il s'avisa un
beau malin d'envovei demander a .Malherbe quel était le meilleur
'»(•<» nKVUE DES DEUX MONDKS.
i\e licpensc ou de ((t'i>ciidii. />( /«•«.se esl plus IVaiicais, icpoiidii-il ,
mais pciiilu et ses coiiipostis vuiil l)('aiicoii|) mieux aux (jascoris.
Il ne s'<'|)ar^iiail pas lui-m("'mo dans ses triii(|U('s. Lors(ju'il li-
sait à si's amis ([ucNpic piudiiclion iiu>paiiail«î de sa ji'uiKîsse , ici ,
disail-il , je rousardisais. 3l"'(lo Goui"nay icpiotliail plus lard à
llacau de malhcrbiscr. Le maître ne voulait pas <;ej)('iidaiii (|u'oii
s'auloi-isàt toujours ih; s(»ii exemple, et un joui' que Haean le citail
lui-même, t \\\\ iiien ! dit-il , si je fais une sottise , est-il juste (|ue
vous en lassiez, une autre? »
(-etle verve moidanle de Malherbe ne se bornait pas à ses amis.
Henri IV étant venu un jour lui montrer tout triomphant la pre-
mière lettre (jue le dauphin lui eût écrite , Malherbe, (|ui cependant
aimait assez ses cnfans pour comprendre la joie d'Henri IV, se
contenta de demander si le prince avait nom Loys , car c'était ainsi
(|u'il avait si{;né. Il lui l'allut désonnais signer Louis, et noti'e
homme allait disant partout (juc si le roi se nonnijait Louis XIII ,
c'était à lui qu'on le devait.
Voyez un peu jusqu'oîi le menait ce dévouement à la bonne
lan.j;ue. Si quelque pauvre lui disait: Mon noble (jcnlilhommc , au
lieu de mettre plus vite la main à sa poche : « Si je suis {^[cntil-
homme, je suis noble, » répondait-il brusquement, et il continuait
son eliemin , croyant sans doute que sa leçon pouvait passer pour
une aumône.
Sa justice était quelquefois peu oblifjeante. Un président ayantlait
placer au-dessus de sa cheminée je ne sais quelle sotte devise :
« Que vous en semble, dit-il au poète? — Il ne fallait, dit l'autre,
que la mettre un peu plus bas. »
Cette dureté de ses jugemens lilt('raires, il la portait trop sou-
vent aussi dans ses relations avec le monde. Il s'en revenait un soir
de chez M. de Bcllegarde. Saint-Paul , un de ses parens, l'arrêta
pour lui conter quelque misère. — Adieu, adieu, lui dit-il, vous
me faites brûler là pour cinq sous de flambeau , et ce que vous me
dites ne vaut pas un carolus. »
In sol lui fit avec emphase l'éloge d'une dame qui était pré-
sente, et finit par dire en la désignant de la main : « Voilà, mon-
sieur, ce qu'a fait la vertu. » Malherbe promena les yeux sur In
compagnie, et apercevant la connétable de Lesdiguières : — « Voilà,
ANCIENS POÈTES FRANÇAIS, 4^7
(lil-il , ce qu'a foil le vice. » Ce mot résume avec; un laconisme
clTrayant le chapitre de Tallcmaut des Kéau\ qui porte en tète le
lion) de cette dame.
La misanthropie de Malherbe n'allait pas seulement aux vices de
son temps, elle embrassait l'humanité tout entière : c Ne voilà-t-il
pas un beau début? disait-il après avoir raconté la mort d'Abcl,
ils ne sont que trois ou quatre au monde, et ils s'cntre-tuent déjà.
Après cela que pouvait espérer Dieu des hommes pour se donner
lant de peine à les conserver? »
On doit bien penser que le ligueur se trahissait encore par mo-
mens sous cette rude ccorce de courtisan. Il y a de lui des mots
(jui le décèlent. Cette princesse de Condé si ridiculement aimée
I)ar Henri IV accoucha de deux enfans morts au bois de Vincennes
où elle était alh-e s'enfermer avec son mari. Beaucoup s'en allli-
jjeaient. « Ne vous souciez que de bien servir, leur disait Malherbe,
les maîtres ne vous manqueront pas. »
Il y avait aussi chez lui de cette haine que les aristocraties ont
toujours eue pour les favoris de bas lieu. M""" de Bellegarde se
trouvant à la messe un jour que Malherbe venait la voir : « Eh ! qu'a-
t-elle à demandera Dieu, s'écria-t-il, après qu'il a délivré la France
du maréchal d'Ancre? »
Il ne traita pas micîux le duc de Luynes; au moins ne fallait-il
pas lui offrir en termes si magnifiques la traduction d'un livie re-
trouvé de Titc-Live.
Jeté au milieu d'une cour galante, et ayant, lui aussi, sa cour
qu'il rudoyait à la Henri IV, il voulut, comme le roi, avoir
des maîtresses. ÏJ ne portait d'ailleurs dans l'amour ni délicatesse,
ni poésie, et s'il enviait quchpu; chose au vieux duc de lîellegarde,
ce n'était pas, disait-il, sa duché-pairie. Ses mots les plus gracieux,
en fait de galanterie , ont un arrière-goût de volupté sensuelle ;
-i Dieu, disait-il, qui s'est repenti d'avoir fait l'hounne, ne s'est
jamais repenti d'avoir fait la femme. » Il a écrit <juel(|ue part : t 11
est malaisé que je n'ay dit devant vous ce que j'ay dit en toutes les
bonnes compagnies de la coui-, que je ne tiouvais <|U(î deux belles
• hoses au monde, les f> inmes et les roses, et deux bons morceaux,
les fcnunes cl les melons. » Voi<'i un mol «pii a plus de (l(licales>se,
c'est l'allemanl (|iii le i apporte ;
i/iS KLVUK DES DEUX MUNDLS.
Il ôtail alU" rendre visiic à M"'' de liatnlMtnilIcf. INc layanl pas
iiouvi'o, il sai ivla un inonu'rn à causer avec une jeune lille qui se
(i-ouvait là |KU' lias^uil. Je ne sais (ouiuieni il arriva qu'un eoiip
(le uiousquel ayant élé lire du dehors, la halle passa près de Mal-
herbe. Le leiideniain, iM"" de llaïuhonillel lui lit <pie!(pie eoinpli-
lueni à ce sujet : « Je voudrais, re|»un(lil-il, avoir reçu la halle; je
suis vieux, j'ai assez vécu, et puis on ui'eùt peut-(''tre lait l'Iiou-
neur de croire (|ueM. de Kauihouillet l'aurait (ait laire. » Ce lut
lui qui donna à la uiar(|uise ce lanieux surnom d'ArK'uiise. <^>ui
l'eût dit cependant ipjc Mallierhe serait le parrain de tout l'hôtel
de Ilambouillet?
Cette réunion se loriuait dès c< tte époque. Malherhe y parut i*a-
renient. Ce dut être une chose piquante (jue le spectacle du vieux
Malherhe assistant à la naissance de cette précieuse académie que
Molière heurta si rudement le jour oit il la rencontra sur son che-
min. Je ne serais pas éloigné de croit c qu(î le héros du bon parler
vit sans déplaisir se l\)rnier une société qui, par la pureté de son
lan{>age , semblait devoir transmettre au siècle qui naissait les [)ures
traditions de sa dictature {jrannnaticale.
Cependant il fallut à ce dictateur une maîtresse en titre : il jeta
les yeux sur la vicomtesse d'Auchy. C'était une jeune l'ennne d'une
beauté assez peu remarquable , mais <pii avait du {|oùt pour les
lettres, et le d('sir dt; plaire à ceux <jui les cultivaient. Elle eut aussi
plus tard son hôtel de riambouillet. On sait tout ce (jue RIalherbe a
écrit de vers pour la belle Calixte. Calixle, c'est la vicomtesse
d'Auehy. Le poète , dans ses lettres, lui buisc les pieds en toute hu-
milité. 3Liis il faut se délier de ces belles assurances. Il lui écrivait
un jour : « J'ai failli , madame, j'ai failli , et failli si cxtraoï^dinaire-
nient que, si j'avais trahi mon roi, vendu mon pays et générale-
ment viole toutes sortes de lois divines et humaines, je ne penserais
pas être coupable comme je suis , etc. » Cela ne ressemble pas mal
à la langue que M"*" de Scudéry va enseigner aux beaux esprits
du xvu' siècle. iMais ce qui sent assez peu le Cipus, c'est le fait pour
lequel Malherbe a demandé grâce dans sa lettre. On raconte
qu'ayant soupçonné la vicomtesse d'Auehy de quelque infidélité,
il alla la voir, et que l'ayant trouvée seule sur son lit, il lui prit les
deux mains dans l'une des siennes et s'emporta jusqu'à la fiapper;
ANCILiNS POÈTES FRANÇAIS. 4()i)
on conipreiul s.ins peino maintenant ponrquoi Malherbe {jonlait si
peu la délicieuse |)oésie de l\'tiai<|ii<\
Malherbe était dc'jà vieux lors(|u*il perdit sa mère. Pourquoi faut-
il que nous apprenions ee fait de ses contemporains, et que rien
dans son livre ne nous laisse voir la trace profonde que ce coup lui
laissa au cœur? Il trouva cependant de belles et graves paroles pour
l'c'pondre au gentilhomme que lui envoya la reinc-inère : t Dites à
la reine que je ne puis me revancher de sa bonté qu'en priant Dieu
que le roi pleure sa mort, aussi vieux que je pleure celle de ma
mère. » Il avait alors plus de cinquante-lujit ans. Lorsqu'on lui par-
lait de prendre le deuil : « Je suis en propos de n'en rien faire, di-
sait-il, car regardez le gentil orphelin que je ferais. » Il le prit
pourtant. Je raconte à ce sujet ce triste bon mot. Après de pareilles
anecdotes on éprouve le besoin de relire dans les Harmonies poé-
iiqucs la path('tiqne élégie qui a pour titre : Le tombeau d'une mère.
i^Ialhcrbe n'avait guère l'instinct de la famille. Sa femme lui siu*-
vécut de quelques années. Nulle part dans ses vers il n'est parlé de
sa femme. Loin de là , toutes les anecdotes que nous avons rappor-
tées décèlent dans sa manière d'être les habitudes d'une vie soli-
taire. Il ne semble pas qu'il ail jamais eu besoin d'une douce com-
pagne qui tremble à l'idée de le savoir damné comme l'humble
femme de Jean Racine, ou comme le curé de campagne d'une
bonne sœur qui l'empêche de tout donner au pauvre, et qui l'aide
à vivre comme tout le monde , ou si sa rêverie va aussi loin que
celle de La Fontaine, d'une aimable La Sablière qui ait presque
autant d'attention pour lui que pour son chat. Malherbe , après
tout, aimait les siens. A la mort de son fils, sa douleur fut éclatante
et désespérée.
Ce fils se nommait Marc-Antoine. C'était un jeune liomme de
mérite et dont les vers avaient du feu. Il avait alors vingt-neuf ans,
et était conseiller au parlement d'Aix. Pour que ce père souffrît ce
(ju'il regardait comme une dérogation à sa noblesse, il avait fallu
lui prouver que M. de Foix, archevêque de Toulouse, et allié à
tous les souverains de l'Europe, était conseiller au parlement de
Paris. Le jeune homme fut tué en duel. Tallcmant dit qu'il périt
assassiné dans une querelle. .Malherbe voulut se battre contre le
meurtrier, et comme Bal/.ac lui représentait que de Piles n'avait
170 HKVUt l>l,S hl'.l'X M(>M>I>.
|);is \iil{;l-t in(| aii.-i, cl (juil t ii avail, lui, soixaiilc cl doii/c : « (]'c.s|
liicu pour cela, ri'-poïKiit-il; je ne liasai<lc (|iriin sou coulrc une
[)ist(»le. » La iamille de l*iles lui olïiit de Inr^fciii pour l'apaiser. Il
H'Iusa d'altord avec opiniàlrele; mais ses amis lui |)ersuadcreiii
eiiliii «pi'il devail ac(e|)ler les dix mille écus (ju'oii lui olIVail : « .le
prendrai eet ar{;ent, puiscpi'on m'y force, dil-il, mais ]<• n'en jjar-
derai par un lésion pour moi; i'cnii»loierai le loul a l'aire bàlir un
nuiusolcc à mon lils. » C'élail un moi nouveau (|u'il donnait a la
poésie. H l'aul croire (|uc ces convenlions ne lui eut pas execaiecs;
car, en envoyanl sa belle ode à Louis XIII , qui assiégeait alors La
Piochelle, il écrivit à ce prince une longue haire pour éloigner le
|)ardon royal des meurtriers de son lils. Il fallait aussi prévenir le
roi contre les menées d'un conseiller de Provence (jui prêchait en
tout lieu lu verni de ses pislolea. Cette lettre, c'est Malherbe tout
entier, avec cette fierté de naissance contre laquelle il avait si sou-
vent conseillé à Ilacan de se prémunir. Qu'est-ce en effet que ce
Cauvel qui ose comparer la noblesse de sa maison à celle d'un des-
cendant des conquérans de l'Angleterre? « Le fils et le neveu de
deux hommes que beaucoup de gens ont vus arriver à jMarscille,
petits marchands, avec des balles de canelle, poivre, gingembre,
raisins et autres denrées. » Puis, après un long exposé de l'affaire,
el un pathétique tableau de tout le peuple d'Aix se pressant au-
tour du corps de la victime, et demandant à la voir une dernière
fois dans son cercueil, il termine par cette pensée touchante : « Je
ne crois pas qu'il y ait chose au monde que vous désiriez, et qui
vous soit si désirable, comme d'être père; vous le serez, sire, par
beaucoup de raisons; mais ce ne sera pas une des moindres que la
compassion que vous aurez eue d'un père affligé comme je le suis. »
Ces dernières paroles sont belles et grandes. On voudrait croire
que ce vœu d'un père a été pour (pielque chose dans la naissance
de Louis XIV?
Malheibe se rendit lui-même à La Ilochelle. Mais Richelieu ne
lui était guère plus favorable que Sully. Le poète , ayant voulu
louer le cardinal , n'avait trouvé rien de mieux que de rajuster en
son honneur deux strophes qu'il avait commencées il y avait trente
ans. Corneille touche à Malherbe dans la haine de Richelieu.
Malherbe donc, ne trouvant pas bon accueil auprès du roi, en
ANCIENS POKTES FllANÇAlS. 474
rovinl à l'idt'o «le se Ladre. Comme il le disait tout liant à de Nesie
dans la cour du lojjis du roi , et que les pages en riaient , IJaean le
prit à part pour le calmer; mais il n'en put tirer autre que la ré-
ponse di'jà faite à Balzac. Le vieux poète, mal accueilli de la jeune
cour, s'en revint tristement à Paris, ayant au cœur le germe de la
maladie dont il devait mourir cette même année, 1G^. Sa fin res-
sembla au reste de sa vie. Plus d'une fois ses yeux mourans cher-
chèrent Piacan à ses côtés. Mais il l'avait laissé à La lioclHlle oîi il
commandait les gendarmes du maréchal d'Effiat.
Lorsqu'on lui parla de se confesser (c'est Yvrande qui le racon-
tait à Piacan) , il répondit qu'il n'avait l'habitude de le faire qu'à la
Toussaint, et comme on lui représenta (ju'il avait toujours fait
conmie les autres , et que les autres se confessaient avant de mou-
rir : — « Je veux donc aussi me confesser , répli«iua-t-il , je veux
allei- où vont les autres. » II envoya ((uérir le vicaire de Saint-
Germain l'Auxerrois.
Une heure avant de mourir , il se réveilla tout à coup en sursaut.
l\ n'avait pas entendu , comme 3Iirabeau , le canon qui annonçait
les funérailles d'Achille; c'était tout simplement sa garde qui se ser-
vait d'un mot impropre. On lui recommanda de se tenir en repos :
« Laissez , dit-il, je maintiendrai jus([u'au bout la pureté de la lan-
gue fi'ançaise. » Ce furent à peu près ses dernières paroles. Elles
résument toute sa vie.
Placé entre les aventureux disciples de l'école de Ronsard et les
pacifKjues créateurs du grand siècle, Malherbe parut comprendre
qu'à cette littérature qui allait naître d'une ère moins orageuse
dans sa grandeur que l'âge qu'il voyait finir , il fallait une langue.
Ce fut sa gloire d'avoir créé cette langue. Son tort fut de croire
(|u'une langue était à elle seule toute une poésie. Mais ainsi va l'es-
prit humain. On n'est fondateur qu'à la condition d'abaisser toute
idt'C devant celle que l'on édifie, et de ne reconnaître à l'édifice
d'autre base que la pierre que l'on a posée. Né à une époque où
il V avait encore quelque chevalerie dans les âmes , il semble que
Malherbe ait cherché autour de lui, en l'honneur de qui il ferait
la veille des armes, et que, voyant cette pauvre langue de France
en proie aux téméraires innovations de Ronsard , il en ait eu pitié,
et se soit dévoué à la servir.
i7:2 KKVUK KI.S DIDX MCtMhKS.
Si r;iv('iiir rcxisc avct (|ii(l(iiu' st-Nciilc l;i {[loue |)()rli(|U(' (h-
MallicrlK-, (lu im>ins l"ora-l-il i loiisc hi |):u-l de son liciirciist' iii-
Huoiice sur la lan{|uo. Apivs lui «'l par lui, les {;raiids porlis do
rà{;esuivanl uni pu iinpuiicinonloser les hardiesses de leur {ji-nie.
Il V a plus : de nos jours oii l'espril luiniaiii a si justenienl rcven-
di(|u«! sa libelle, que de l'ois les liniiles posées à la laii{ju(; par
Malin rhe ont défendu contre leurs propres cxeès de nobles iinajji-
nations (pii , si elles n'eussent rencontré eette di{;ue, au li(!U de fé-
conder le champ de l'an , auraient slérileinenl jeUi aux vents de
précieuses laculles?
Antoine dk Latolr.
• »■ • I
STATISTIQUE
PARLEMENTAIRE.
m.
LA NOUVELLE CHAMBRE DES DÉPITTKS.
§. II. — Tiers-parti.
Tous les salons retentissent de la grande altaijue du tiers -parti
contre le ministère; qui sait? nous aurons peut-être le tiers-parti au
pouvoir. Est-ce là nn progrès dans la marche des idées? Toutes
ces attaques sont-elles bien réelles; ne sont-elles pas un petit jeu joué
comme l'année dernière; se prolongeront-elles bien long-temps? Quel en
sera le résultat? L'alliance de M. Guizot et de M. Thiers contre le parti
Dupin est-elle bien naturelle? Deux têtes aussi antipathiques persisteront-
elles dans une commune voie, et si l'orage gronde un peu violemment,
M. Thiers n'abandonnera-t-il pas M. Guizot pour serrer la main au parti
triomphant et le faire arriver aux affaires?
Au reste, il est facile de suivre l'histoire d'un parti, parce qu'il a sa
bannière , ses intérêts vifs et pressans , sa langue forte et passionnée.
Un parti peut se tromi)er, opprimer un pays, ensanglanter une cause;
TOME m. 51.
m HEWE IlKS m I \ M<»M)KS.
m. lis il e'>l lui; il ioiisciac son l\|i(',s;i piMsiMiiialili' : j.iinais il iifilcscciul
à riiilii;;iu'; il s'olùvo on il lonibe .nvec sa sIiktiKô iiisliiu'li\c.
"\l.iis (in'rst-rc qu'un tins-|i;nli? Cj)nini(Mil snivro rt (NMinir rc nionvo-
iiu'nl lU' (|uol(|ucs lidinnios dcnncs tic liassions foilcs et :;cnt'iciisi's , cri le
o.ilvilc |tiilili(|iic (|ni a son bnl inlcrcsso , y marche lorlnensenienl, o|)|)i('.s-
sive ponr les faibles, s'abaissanl devant les forts? Qne peul créer nu liers-
jKirti dans la marche ijéncrale des faits? Quelles ont été ses conceptions,
et ipiels résultats d'avenir a-t-il obtenus? Prenez l'histoire : ce fut un tiers-
parti (|ui enfanta le ridicule cardinal de Hourbon roi de l'rance; les [leti-
tesses parlementaires de la Fronde, ce dénouonicnl d'archevùchcs et de
ruelles, à (pii faut-il l'attribuer, si ce n'est encore à uutiers-parti? Ku 178!»,
dans ces grandes scènes d'ac^ilations et de force popidaire, il se personnilie
en Sièyes el nu uit dans son parlage constitutionnel. Voici venir la i)uis-
sanle Convention! alors il barbolle dans le Dlnrais : par jieur, il s'associe
ù Robespierre; il vote avec tous et pour tous sous le Directoire, proscri-
vant au 18 fructidor, saluant la révolution militaire de Ronaparte. Les
épotpies d'influence pour les tiers-pari is ont < le toujours mesquines; jamais
de grandes entreprises n'ont été aci omplics sous leur impulsion; jamais un
sentiment élevé; jamais un éclair de gloire ne brillera dans ces âmes terre
à terre, qui prennent la société dans ses instincts les plus grossiers pour
la conduire. Vous aurez une vie bourgeoise, une vie étroite, petite, com-
mode même; mais ces périodes de peuple qui marquent dans l'histoire
comme de nobles souvenirs et de belles phases bistoritpies, n'en attendez
jamais de ces opinions tierces (pii demandent un passeport de sûreié à
tous les évènemens, et (pii s'évanouissent à toutes les crises, pour repa-
raître ensuite sur tous les horizons de repos et de paix publitpie, comme
pour les exploiter à leur bénéfice.
Il ne faut pas croire que les hommes se posent chefs départi capri(;ieu-
sement. Ce n'est point une bizarrerie de fortune qui les place à la tète
d'une opinion, mais une sorte de mariage mystérii^ux (]ui s'opère, parce
que le cœur de l'Iiomme se trouve au fond ilu parti, et l'esprit du parti se
trouve au fond du cœur de l'homme. Ceci vous explique toute la puissance
de M. Dupin sur cette fraction de la chambre (}u'on appelle le tiers-parti ;
c'est qu'il y a là sympathie profonde. Prenez M. Dupin, mellez-le dans
toutes les positions possibles; il reviendra dans celte place que la nature
même lui a faite. Tout est type dans la société; on se demande souvent
comment on court à tels hommes ou à telles choses, c'est (|ue ces hommes et
ces choses sont le type d'un certain ordre social qui alors domine les esprits.
Ainsi, ce n'est point capricieusement que la foule s'est pressée à lioberl
Macaire. C'est que , dans lioberl Macaire , elle y reconnaissait l'image de
STATISTIgLi: l'AKLKMKiSTAIP.i:. 475
ses gouveinans, ce syslèine de cynisme, celle manière de faire sauter la
carte et de mystifier le public dont les roués politiques se glorifient; il se-
rait ingénieux de suivre cette comparaison, et, dans l'histoire des choses du
7 août, de trouver plus d'un point de ressemblance avec les plus sublimes
traits de scène de l'^rcdéric Leuiailre.
Je vous avais dit (pie dans la nouvelle chanihre, par la force même des
faits, le tiers-parti serait dltligé de se prononcer entre le ministère et
l'opposition. Dans celte chambre renouvelée, où par conséquent les par-
tis doivent se dessiner avec sincérité, l'existence d'une opinion tierce était
une anomalie; ce tiers-parti devait passer au ministère ou à la gauche.
Soyez-en sûr; dans tous les votes décisifs où il ne s'agira pas de simples
phrases, mais d'aclts et de votes positifs, le tiers-parti sera ministériel ;
quand il aura en face une opinion inilépendanle avec quel(|ue générosité
dans l'ame, une opposition avec ses justes griefs, sa marche dessinée et
parlementaire; de l'autre côté, un minislériaiisme dévoué aux coups de
police, aux fonds secrets, aux ignobles choses, aux tristes hommes du
pouvoir, aux massacres de la rue Transnonain comme aux hinnilialions
de la Pologne, il n'hésitera pas un moment; le liers-parti deviendra
ministériel. S'il a à opter entre ÎM. Thiers et M. Laftltle, entre I\I. Oïliion
Barrot et M. Persil, un doute ne sera jamaispossibie.il pourra bou-
der un moment M. Thiers, mais c'est son homme de prédilection;
M. Thiers qui secoue si bien la poussière de ses bottes sur le front humili(i
lies centres; M. Thiers qui méprise tant les honnnes et qui ne comprend
que celle partie de caractère qui va droit à toute son histoire politicpie;
M. Thiers que le temps présent a placé si haut, parce (pie lui aussi est un
type comme ceux dont nous avons parlé toul-ù-i'heure, et (lu'une cer-
taine portion de la société, telle (pie l'a faite el llétrie la tristesse d'une
époque de désordres et d'humiliations, se personnifie en lui.
Vainement le tiers-parti veut-il faire croire à son indépendance par
queUpies mots et quelques boutades qui ressemblent aux mauvaises hu-
meurs passagères des domestiques de grande maison; il fera p(.'ut-être in-
sérer (piehjues phrases dans l'adresse. Mais comme le minislèie, à tout
prendre, met l'adresse dans sa poche , n'en lient compte qu'autant qu'il le
veut; connue en délinitivo tout se réduit à des boules, et que les boules
viennent aux budgets , aux lois martiales, aux actes arbitraires, aux bills
d'indemnité pour toutes les extorsions comme pour toutes les violations
de principes, (pi'imporlent quekpies phrases de légalité , ce tocsin sonné
pour un feu qu'on ne veut pas éteindre ? M. Dupin fera de beaux discours
ur la liberté de la prose, protestera de sa vive tendresse pour les jour-
naux ; mais quand il s'airiia d'empt'cher la su|)[)ression d'une de ces grandes
31.
s
tiiliiitics piiblitjucs , lois(|iril y aiiia xiul.iliiiii île la liltcrlf iiKliviiliicllc un
(le la lilx'i-lé de ilomiriic , U' prcsidoul de l,i rii.imhif oiilraiiicia-l-il son
paili à Mihi |Mnir les jii iiu i|M's, à (li'lriiire par lïii refus (!«' fonds secrel-»
l'abus monslriieux ipie le iniiiislre de l'iiiténeiir en a fait? Dériainaleiir
de barreau, porteur de loasis, !M. Dupin, au uiilini irahoiidanles libations,
se posera connue un cliani|)ion anlen! dv^ liberles publiques; mais au sor
lir (lu \ eau (/»« tclte, ira-t-il dénonrer ini ministère (|ui a fait arrêter pre-
venliveinent plus de (piinze cents personnes dans une triste affaire (pii se
résumera en tni délit de la presse?
Le tiers-parti n'offre pas (pi'nne seule nuance; j'en distinî^uerai plusieurs,
alin de bien faire comprendre ce mouvement si |)etil, si étroit .^u'il exerce
dans la spbère des affaires pultlirpies.
/>« première uuatice se compose des conunensaux de la dynastie, gens
(jui vont cliaciue soir au cbàteau, et (\u\ en sortent pour vanter sentimen-
talement les vertus d'un prince, les îjraces d'un autre, qui vous rappor-
tent minutieusement combien d'écbarpes a l)rodées telle princesse, avec
(pielle aptitude telle autre monte à cheval ; tout cela couronné par les
bienfaits de l'excellente famille. A une épocjue sérieuse où l'on ne doit
aux princes tpje le respect et la vérité, ces poètes des Tuileries voudraient
reconstituer ces traditions de race , cette tendresse demi-féodale et demi-
religieuse (pii poussait une chevalerie à moiuir pour son souverain. Seu-
lement, il ne s'agit plus de chevalerie, de tournois , mais de scrutin et de
voix à la chambre des députés ; on donne une boule pour son roi comme
on brisait autrefois une lance pour sa dame; on prend la livrée ministé-
rielle comme on prenait les couleurs du prince; Bouvine, Ivri , ce sont
les budgets et les fonds secrets ; et quand, couvert de sueur et de poussière,
on revient de la place Louis XV, quel honneur de diie à son roi : Nous
avons ajouté un million à la liste civile, et nous nous sommes sacrifiés pour
donner quelques mille arpens de bois à votre majesté !
A côté de ces héros chevalerescpies , viennent les formalistes. Les
voyez-vous furieux , parce que la cour des comptes n'a pas vérifié qua-
rante-quatre francs sur un budget de quelques millions d'un chapitre de
ministère ; ils respecteront scrupuleusement l'immense fardeau des con-
tribuables; ils laisseront arrêter des masses de citoyens, ils verront flétrir
de coups de bâton ime population civilisée; mais qu'un huissier ait man-
qué à une formalité , alors ils s'élancent à la tribune ; ils jettent à pleines
mains des déclamations populaires , et se proclament les défenseurs des
droits et des immunités des citoyens.
Troisième nuance. — Ceux-ci se donnent une mission de patience et
d'espoir; ce que les minisires n'ont pas fait celte année, ils le feront l'an
SlATlSTlgti; l'AKl.LML.MAJKt:. 477
piopliain. Ne fall;iil-il pas vainoie les faclioiis. faire imeliécalonibe, rumine
je l'ai (lit, des cailisies sur le tombeau des repiiblicuins/ Plus tard on
s'occupera tles lois fondamentales. De l'ordie, de la patience, de la sa-
gesse , et nous viendrons à l)oiil de tout ; votons encore ce l)udgel cette an-
née, l'an prochain , et ainsi de suite.
Quatrième nuanec. — Celle-ci, je la considère comme la plus i^^noble
et la plus misérable; c'est celle qui, indépendante de parole, décla-
mant contre les ministres, brutalisant leurs actes, lançant la foudre aux
coins des cheminées et dans les collèges électoraux , s'agenouille ensuite
devant la volonté du moindre des conseils de la couronne. C'est un triste
caractère que cette liberté salariée, celte double admiration d'un minis-
tère qui paie et d'une popularité (pii élit ; mauvaise conscience dans de
mauvais hommes : il a fallu un len)ps de désenchantement et de décadence
sociale, pour que ces cœurs-là aient trouvé une position politupie et se
soient groupés avec tous les honneurs d'une opinion.
Dans celte stalisli(iue du tiers-parti, je n'ai cité personne, parce (|ue
dans chacune des catégories que j'ai posées, les souvenirs parlementaires
de tous peuvent grouper certains noms pro[)res; peut-il être nécessaire
d'écrire la biographie de M. Dupin, de faire connaître les antécédens de
M. Etienne, de célébrer enfin l'indépendance de M. Viennel, type
qui domine tous les autres dans l'histoire poétique du tiers-parti, dans
cet élancement de toutes les idées dévouées à la dynastie? Il serait diffi-
cile d'apercevoir en quoi tous ces hommes diffèrent aujourd'hui des mi-
nistériels; ils se sont posés nettement dans la vérification des pouvoirs,
ils ont dit ce qu'ils voulaient et dans quelle ligne ils marcheraient. Qu'ils
cessent donc une fois pour toutes de prendre cette dénomination de tiers-
parti qui ne signifie plus rien , qui n'a aucune portée , aucini sens dans la
langue polili(iue, et doit être rayée désonnais du dictionnaire de la
chand)re; ([ue M. Du|iin devienne ministre, (|u'il reste président, il est
au pouvoir corps etame; qu'il s'épargne donc ces déclamations de jour-
naux, ces confidences de colère et de mauvaise humeur; il n'a pas fait de
programme cette année , et il a bien fait; il a évité un ridicule de plus.
§. III. — Opposition Odilon Baurot.
Je personnifie toute l'opposition libérale, ou pour être plus exact,
l'opposition de gauche dans M, Odilon Barrot ; ce n'est pas (lue
M. Oclilon Barrot exprime parfaitement toutes les nuances plus sail-
lantes de ce côté de la chambre; il y a bien des unités insubordonnées
iTS ur.vnK iti:s iii:l\ momuis.
(l'iiiif ;iSMV i;r;iiul«' iiii|i(iil.imM' 11.11 «•l!<'s-iiu^iii('s, |»(iiii ne [loiiit Miiiloii
se gn»ii|it'r ;iiiltMir d'iiii st-iil Iioiiiiik'; ^\. Vn'^i's, IM. Lallitte, I\I. '\l;iii-
iruiii , pDiiiiiiinil loiil aus>i bioii prétciulic à un pit'mier nih'. I)'ail-
leurs, on pciioliant pruroiulciiioiiUlaiis lu caraoliTe de IM. Odilon iSarntI,
iniit (Il lui iccdiiiuiissaiil des formes eldes cuiidilioiis parlemenlaircs, mie
eerlaiiie manière de foiimiler conveiiablemenl les idées cl les conviclions
pnliiiiiiiesdeson|)aiti,il fanlaussieoiislaleinne ineertiludedeearaclère, un
liesdiii de niéiiaLrer avant tonte eliose la sonire de Ions les lionneiirs, les
luileiies (pie l'aneien préfet de la Seine s'est tiop li.diilnc; à considérer
eoMinie l'nnicpie origine de toutes les fortunes [tarleinentaires. M. Odilon
liarrol ne iloil pas se le dissimuler à lui-même, il est eourlisan; dans un
temps où les illusions polit iipies sont un peu désappointées, un homme de la
portée de M. Barrol ne devrait plus s'exagérer l'idée de la force et de l'é-
clat de la royaiflé ù ce point de l'avoir comme pensée fixe et d'être préoc-
cupé il'elle seule dans ses convictions. Pourtant (piand on a fait un roi, on
devrait ne point troj» ailorer les prestiges d'un troue; le 7 août est trop rap-
proché lie nous pour (pi'on puisse déjà en faire un temps héroïque, temps
lie nuages et de fables divines oii tous les pouvoirs apparaissent comme la
foudre des dieux qui éclate. C'est un défaut dont M. Odilon Barrot doit
le plus vivement se défendre; s'il arrive, ce doit être par le parlement. Il
a vu, celte année, la conduite de ce tiers-parti sur lequel il prétendait à une
action ; ce tiers-parti l'a délaissé complètement, et par là il fait à M. Barrot
une position très nette à la hauteur de laquelle il doit désormais se placer ;
il serait trop malheureux de voir une scission s'établir entre lui et M. Laf-
litte. Le côté gauche de l'opposition n'a plus à sa queue quelques-unes
de ces unités trop violentes qui dans la dernière session brus(]uaient
le-i évènemens qu'une opposition ne doit pas désirer par des vœux
trop ardens de tribune, maisipi'elle doit prendre et adopter, quand ils
arrivent, comme des faits de |)rovidcnce, contre lesquels il ne faut pas se
rai.'.ir. Dans l'état d'indifférence où en sont veiuies les opinions, les répu-
blicains fougueux comme les dynastiques écumans sont de véritables tètes
à contre-sens. On supporte le gouvernement ijui existe comme on suppor-
terait également tout autre système à venir, s'il se présentait avec des con-
ditions d'ordre et de durée. N'excluons rien; c'est par ce moyen que
M. Odilon Barrot réunira autour de lui un grand nombre de convictions
qui ne rentreraient pas toutes précisément dans son système de cour et
dans ses habitudes de palais; le chemin sera plus long sans doute, mais il
sera plus sûr. Ilestsurtout important (|ue lecôté gauche ne fasse pas de fautes
dès l'origine de la session; une faute, surtout au commencement d'une
vie parlementaire, (leiii reculer un parti indciiniment'. Vous voyez com-
STATISTIQUE l> AlU.KMENTAIHi:. i7i)
bien les léiriliinisles se sont foiuvoycs tians celle vaine pioleslalî"n coiilre
une fomialilécle .séance royale; c'est ainsi ciu'ils onl perdu la (inesiioii de
la présidence d'âge. Certes, la chambre des députés a commis ici un
monstrueux abus de pouvoir; elle a violé la loi qu'elle s'étail faite à elle-
même , ce règlement, barrière imposée aux caprices des majorités. Le ser-
ment est chose absurde en droit sous un régime de souverainelé [toptilaire ;
le parti légitimiste s'y soumet comme à une nécessité, et il a raison; et
puis voilà qu'il s'efface |)0ur une simple foriiinlité, pour ne point parader
devant un trône. A qiioitoiil cela peul-il abuulir? à s'isoler dans la cham-
bre, à n'avoir aucinie iulluence sur la majorité, à rapprocher du minis-
tère certaines conviclions qui seraient restées dans l'opposition et qui s'ef-
fraient d'une attitude si l)ruyamment hostile. On se crée des inimitiés
gratuites; on se divise, on se morcelle; si le parti légitimiste commet
encore une ou deux fautes semblables, rien ne pourra le sauver dans le
parlement; il aura des talens isolés; il ne sera point une force. Il est im-
portant (pie le côté gauche ne se perde pas par de ces grosses fautes dont
le ministère sait profiter avec assez d'habileté ; il faut qu'il abandonne
toutes ces déclarations pour ou contre la dynastie , tons ces larmoiemens
pour la royauté ou toutes ses aigreurs contre elle. En Angleterre, le parle-
ment ne comprendrait pas (|ue dans les discussions graves d'intérêt public
on y mêlât des expressions de dévouement envers la maison de Hanovre,
ou des plaintes contre elle; la nation, ses intérêts généraux, l'utilité pu-
bliipie , voilà les objets dont s'occupent la majorité et la minorité. Dans
le moment solennel où arrive le vole par divisions , jamais un membre du
parlenient ne se décide par son amour ou par ses haines contre la royauté;
elle est une abstraction tpi'on secouerait au besoin , sans que le moins du
monde le pays en fût affecté.
Le caractère et le talent qui se rapproche le plus de M. Odilon Barrol
est celui de M. Pages (de l'Arriège). C'est un orateur plein d'études clas-
siques, avec une affectation imitatrice de la manière des anciens et du
parlement d'Angleterre. La prélention de M. l'agès parait être de jouer,
sous la révolution de juillet, le même rôle qui éleva haut sous la restau-
lation M. Royer-Collard , c'est-à-dire, cette manière de prophétie, ces
plaintes plus philosophiques que matérielles, retentissant à la tribune
pour llétrir de ses mépris les honnnes et les actes qui polluent la révolu-
tion de juillet. Cette solennité d'un talent d'ailleurs remarquable, ces
formes sentencieuses sont de nature à jeter quehpie iuquession sur l'as-
semblée qui écoute; connue M. Pages se tient dans les régions très éle-
vées où les personnalités se rencontrent difficilement , comme sa phrase
est toujours étudiée et réfléchie, il est rare que ce talent blesse la majo-
riU", lut^mo la pins pirM'iiiic ; (•'csi cii «iiioi i\l. Viv^t's peut n'iidro (l«'s .sor-
viocs îi la oanso (inil a oiiilirassiT. Se lairc ccouici (l'une asstiul)lfc |nc'-
Nemic, c'est un trioiiiplie, cl si Icdcpiilc de l'Ariiè^'c <laiu;nc (iiieliiiiflois
|)onclrer dans l'empire des fails, s'il eliidie plus proroiitléiiieitl les carac-
tères irciiéniuv de radiniiiislratinn , il endtarrasscra evideiniiieul un
niinislfre si inallieiireiiseiiieiU posé en face dti pays.
La position de M. Laflille le place défavorablenienl au milieu de la
chambre; rien ne pèse pins sur le co'ur de riioniine (|ue la reconnais-
sance : or, comme il est cunslant aux yeux de Ions que M. l.aflitle a pélri
laroyaulé nouvelle, cpic celle royaulea éle oublieuse, iu;;rale peut -être, la
majorité de la chambre s'idcnlifiant avec la couronne est imporlunée de la
parole de celui qui la mil sm* la tèle alors abaissée de la maison d'Orléans.
J'éprouve toujoius un profond dégoût lorscjne j'entends ces députés dé-
voués à la dynastie actuelle déclauïcr contre M. Laftilte, ses infortunes,
son caraclère ou son talent. Il y a dans celte courlisamierio basse, dans
celle manière de déprécier un homme (pi'on voudrait oublier et faire
oublier, je ne sais (|uoi d'ii^noble; on exprime une pitié affectée; on parle
des bienfaits mullipiies que IM. Laftilte a reçus des mains de celui qui
disait nasjuère tous les services rendus à sa famille |)ar Thomme de la
révolution de <8ô0. On blesse par de fausses calomnies un caraclère hono-
rable, et tout cela au profit d'une parcimonie qu'on voudrait dédier.
Certes, M. Laffilte n'esl point un caractère complet; unité iioiiorable,
trop pleine d'elle-même pour jamais aller aux autres, et se çrouper
comme une force, M. Lallille est pour un |>arti [ilutôt un embarras (ju'un
auxiliaire. Il abuse d'un grand llux de {)aroles; il arrive à la tribune
avec des notions imparfaites, des systèmes mal arrêtés, de sorte qu'il esl
vulnérable sous presque tous les ra]>porls. Sa courte adminisiralion fut
gaspilleuse et désordonnée; le sentiment fie sa propre capacité, un besoin
de se montrer loujours lui , l'immense déf.iut pour un homme politique
de ne jamais écouter, allénuent dans M. Laffitle l'aptitude prali(pie aux
matières de linances et dadminiNlrali(»n. Plein d'excelientes idées, il a
toujours eu la main malheureuse pour les mettre à exécution ; avec un
peu moins de vanité, même sur les choses puériles, il aurait pu se faire
une position plus haute. Il est à craindre qu'il ne s'isole dans les scrutins,
qu'il ne cherche à se faire une position i>ersonnelle , lacpielle n'aurait pas
une grande portée. Si l'on a été ingrat envers M. Laffitle, M. Laffilte, à
son tour, a conservé peut-être un sentiment trop profond du service qu'il
a rendu; et ce service élaul la couronne de France, il esl sans doulc
naturel que M. Laffitle se pose haut dans le mouvement des affaires aux-
quelles il a contribué d'une manière si décisive; mais cela nuit à l'action
STATlSTiyiili PARLLMENTAIRE. 'fôl
réelle qu'il nounail exercer sur les destinées actuelles du pays. Ou ne
marche pas avec des souvenirs et des ressenliniens; on peut bien (létrir
l'ingratitude; toutefoisujie nation ne s'idenliliepas tellement avec la position
d'un hoinnic , ([u'elle se préoccupe exclusivement des plaintes qu'il peut
justement élever et des désappointemens qu'il a éprouvés.
Je place M. Maiifîuiii dans nue position plus largement parlementaire;
c'est, à mon avis, l'orateur qui a le plus grandi depuis la révolution de
juillet, et dans la dernière session surtout. M. jMauguiu avait débuté par
un talent de déclamation facile et peu profitable pour un parti. Se jetant
sans notions bien précises dans les affaires étrangères , il parcourait l'Eu-
rope avec une facilité qu'on peut toujours accjuérir avec l'intelligence ma-
térielle d'une carte. Rien de plus aisé que de refaire les démarcations des
états, de grouper les peuples, ou de parquer les nations. Aussi très sou-
vent M. Mauguin s'était vu justement démenti par les faits; un ministre
habile pouvait toujours répondre à ses argumens dénués de preuves visi-
bles et entièrement puisés dans cette connaissance superficielle des affaires
que tout homme d'esprit possède. Depuis , M. Mauguin a pris une attitude
plus réfléchie ; dans la dernière session il a été remaniuable non seule-
ment de verve, ce ({ue personne ne lui a jamais contesté, mais encore par
l'intelligence parfaite des ([uesttons dont il parlait; c'est le député qui, de
l'aveu de tous les bons esprits , a le plus embarrassé les ministres. Et
pourquoi ? C'est rpie i^I. !\Iauguin est l'homme (jui s'effraie le moins de
ces petites impertinences ministérielles, qui viennent secouer l'enthou-
siasme des centres, dominant de leur hourra les observations de la mino-
rité; il ose regarder M. Thiers en face, et c'est quelque chose au milieu
d'une majorité qui ne comprend pas une haute et forle indépendance. Il y
a aussi un cô(é (pii me plait dans le talent de M. Mauguin , c'est qu'il a re-
noncé une fois pour toutes à ses protestations de dévouement envers la
dynastie et la charte, formes sociales qu'on ne s'est pas indéfiniment im-
posées et qui peuvent passer comme toute chose, sans pour cela affecter
le moins du monde la société, seule éternelle, seule souveraine sur elle-
mème. !\I. Mauguin dit et fait les affaires indépendanmient de celte phra-
séologie; après M. Berryer,je crois que c'est l'orateur qui possède la voix
et le geste le plus puissant sur l'assemblée. Je ne sais pas ce que M. Mau-
guin ferait dans un miuislère, s'il aurait une aptitude de cabinet comme
une faculté de tribune, mais je le place au-dessus de tous ses collègues,
parce que c'est le talent le plus parlementaire, le plus en dehors de toutes
les petites considf-rations, de toutes les petites intrigues. Encore (juelques
études de fait , (juelques connaissances plus sérieuses des hommes et des
choses, et M. Mauguin n'aura pas de second.
•itS-J r.i.\Li; ni> iti.i x momus.
l'.ii soniiiK", le col»' iraiiclu' |)iir ne sera pns noiiibreiix dans le nouveau
paiiemeiU. Il no tlcpasseia pas ein(|iiaiile iiieinltics dans ses voles les plus
lU'eisifs; mais il aura fail un iniineiise proiricXs; il se sera détaché tout à
la fois du liers-parli qui aniollissail ses doclriues et flétrissait son enthou-
siasme jiatriotiipie, et de ces déclamateurs extrêmes cpii couipromellaienl
l'avenir, en menaçant le présent. Parce (in'on esl sans affection poiu un
ordre de choses, il n'est pas nécessaire à chaque instant d'exprimer ses
haines, lorsipie ces haines surtout s'applicpienl à un pouvoir de fail (jui
existe dans sa pleui(udf. Il y avait puérilité à venir parler sans cesse de
son amour pour la répuhlicpieen face d'inslitulions toutes monareiiiqties;
cela n'avançait en rien la cause <pi'on >ouIait populariser. Les orateurs (pii
f>arleraienl de répul)lique en pleine trihune avec l'orf^anisation constitu-
tionnelle telle qu'on nous l'a faite, seraient aussi imprudens cpie les légi-
timistes ijui viendraient pleurer sur Henri V. Le terrain esl simjile pour
les deux oppositions ; jamais il ne poiu-rail être mieux choisi : la r(^fi)nne
paiicmentaire cl les économies du budget, l'oint d'autre intérêt, point de
phrases incidentes ; avec ces deux mois vous parlez aux masses ; toutes les
oppositions s'entendent sur celte ligne commune. Vous refoulez les minis-
tériels et le tiers-parti dans leur couardise; vous les démascjuez an pays
pour les montrer tels qu'ils sont ; vous leur dites: Voilà le privilège, il faut
le détruire, et vous en avez la faculté par de bonnes élections. Tôt ou tard
la victoire appartiendra à la réforme; on résistera ime ou deux années,
à la troisième on sera forcé de subir la loi de l'opposition, et c'est le moyen
d'arriver aux affaires, d'échapper à ces interpellations ridicules que le
ministère adresse sans cesse au côté gauche : N'êtes-vous pas complices
des révolutionnaires? ne secondez-vous pas les émeutiers ? — Et qu'inqiorte
cela? Depuis quand une opposition peut-elle être traduite ù la barre, elle
(pii n'a d'autre responsabilité que celle de son mandat aux yeux du pays ?
(^)«and on interpelle un minisire, c'est qu'il a un portefeuille, une respon-
sabilité tracée dans la loi; niais une opposition saisie corps à corps, tra-
duite à la tribune, est la plus singulière de toutes les innovations de ces
lemps d'insolence minisléiielle.
§. IV. — Les Ministériels.
C'est encore une singularité de la position parlementaire que nous
a faite le système du 7 août, que celle d'un parti ministériel qui n'est
point compacte, et qui est uni plutôt à la personne de tel ou tel ministre
qu'à un système uni(|iie fermement arrêté. Ainsi, il y a dans la chand)r(;
STATISTIgLK l'AP.LKMK.M AIIU;. 4H5
lies iiiinislériels (le !M. 'Jliiers, d'aulres de M. Giiizot , des ininislériels
de M. Persil, niarcliaiit les uns et les autres sans unité de vues, votant
comme le ministre au(iuel ils sont dévoués, secondant les petites révo-
lutions d'intérieur, espèce de vassaux convoqués p.ir un seigneur spé-
cial , siégeant à f)ortefeuille sur le banc de la couronne. El dans ce pêle-
mêle, je dois me hâter de dire que M. Tliiers exerce la plus haute
influence : ce n'est pas senlciiienl parce qu'il a la direction des fonds secrets,
et (|ue ces fonils ont toujours eu une action puissante sur les voles et la con-
science des centres, mais encore parce que M. Thiers est la liguration la
plus parfaite lies opinions et delà vie piibli(iue des hommes qui votent avec
lui. J'ai déjà dit que dans un lype venaient se réfléchir tous les esprits et
tontes les consciences qui s'y formulaient, d'où la conclusion naturelle
qu'à l'aide de cette majorité, IM. Thiers doit reconstituer le ministère,
pour en prendre la présidence nominative ou de fait- le premier rôle lui
appartient. Quant aux nuances que j'ai signalées connue inféodées à tel
ou tel ministre, dans un vote général ou décisif, elles suivent une com-
mune inq)ulsion; il n'y a que dans les circonstances intimes, dans les
petites intrigues d'intérieur que chaque nuance se prononce pour ses
affections particulières et sert avec dévouement une coterie ministérielle
contre une autre.
Indépendamment de ces nuances morales et cpii ne sont perceptibles
(pie pour les initiés dans le système parlementaire, il est d'autres caté-
gories plus saisissables. Je les ai déjà signalées dans leurs formes géné-
rales, je dois pénétrer plus avant dans l'esprit et dans les mobiles divers
qui les font agir.
Il faut placer en tète la coterie des marche-en- avani, de ces hommes
sins intelligence, vieux militaires de l'empire, déroutés dans leurs habi-
tudes absolues par le système représentatif. Dans toute administration im-
l)oi)ulaire se produit toujours cette coterie de tiers à bras (pu, méprisant
le siècle dans le(|uel elle vit, les Imnières ac(piises, les libertés arrachées
au pouvoir à la sueur du front , ne rôve qu'une domination de force. Sous
la restauration , la congrégation et les jésuites avaient cette ambition bel-
liijueuse; il y a plus d'une ressend)Iance entre les sabres émoussés des
vieux généraux de rcm|)ire et l'épée rouillée des champions foudroyans
de l'émigration, ou même l'encensoir et les excomnumications des jé-
suites. Ce n'est point ici un jeu d'esprit , un sophisme de mots. Les jésuites
et les émigrés se trompaient sur leur temps; ils rêvaient une vieille ép(Kpie,
une inlluence décrépite : (pie fout de plus on moins les généraux ministé-
riels qui occupent maintenant la tribune avec m\ geste si mena(;ant? JNe
se tronq»ent-ils pas également d'épo(pie? N'ont-ils pas pour les souvenirs
s
îHi i;kvi;k dks iti:i :\ mondi-.s.
tir l'fliipiii' les luriiu'.s illii>i(»ii> tjiir Ifs aiilrcs poiii l'aïK/icii i(;;iiiit'.' Les
foires (loiil ils vfiiloiil tlis|K)svr el alxisi-r soiil-i'llcs hioii coiiiplèlomciil à
k'iir (iis|Misili(Hi .' l/t'spril du sit'clc ne lioiileverse-l-il pas lutiles Uîiii s licllcs
théories répressives? Qu'inipoile? il faut effiayerà la triluiiic. Depuis qiu;
M. Hiii^eaml a élé heiueux (tu inallioureux dans nn (liste dut;!, on ne se
tienl pins de >iok'nee; on est dnellisle; on est l)ien lorl; ou sail placer
une balle jiisie dans le riàne de ses eolli'i^iies. V Oyez-vous (|U(!ll(! i»uis-
saiiee d'opinion! eoinnienl hesiler eneore dans la demande des lois d'ex-
eeplion , coninienl menacer une opposition (pi'on pourrait décimer toutes
les semaines par un duel? Cette eolerie agressive s'étend de la chambre
au eliàteau . tlii château aux feuilles périodi(|ues dévouées au pouvoir.
Mais que le i^ouNernemenl y prenne bien garde, les imprudences de ses
amis jettent de l'odieux sur sa politique; ces paroles du sabre éeliap-
pées aux deux Iribimcs peuveni réussir tin jour, mais elles s'écrivent en
earaetères de sani; dans l'esprit de la nation, rpii conuuenee déjà à com-
prendre le joug qu'on veut lii faire subir. INous en sommes aux désaveux,
t^nt la puissance de l'opinion est grande ! les mots horribles ont du reten-
tissement, et le comte l.obau lui-même se hàle de les désavouer.
La seconde fraction qui vole avec le ministère se compose des fonction-
naires publics, el par là il faut entendre aussi bien ceux cpii exercent un
emploi public el salarie, (jue ceux (pii reçoivent un trailenienl ou ime in-
demnité sur les fonds secrets, sous une dénomination quelconcpic. La doc-
trine du vole nécessaire des fonctionnaires publics qu'on avait quehiue
temps hésité à proclamer sous la révolution de juillet , est mainlenani
invariablement admise, de sorte que, sauf quelques rares exceptions, tout
fonctionnaire est inféodé à l'administraiion ministérielle; et comment
s'en écarteraient-ils? la plupart de ces fonctiorniaires ont été improvisés
sans anlécédens, sans services, jetés comme M. Edmond lilanc, par exem-
ple , d'une position obscure à un poste élevé. De là ce servilisme qui passe
des bureaux à la chambre des députés; de là surtout ce mépris profond
d'une conscience haute el indépendante que certains honunes ne com-
prennent pas. Vous ne pouvez concevoir à combien de choses liumiliantes
s'abaissent certains de ces parvenus fonctionnaires, pour complaire aux
ministres, et jtarticulièrement à Al. Tliiers, qui, sous ce rapport, rend
(pielque service au pays, en méprisant si profondément ceux (jui sont si
méprisables en politique. Ln jour on écrira l'histoire de celle longue liste
de courtisans (jui prêtent leur volonté, leur conscience, leur honneur, à
l'amour-propre politique el jusqu'aux voluptés sensuelles de (pielques-uns
des membres du cabinet; et comment attendre de l'indépendance dans la
eliambre de ces âmes à pots-de-vin et à mareiics de travaux publics ?
STATISTIQUE PAULF.MF.NTAIRE. 485
Quant aux dOpiités iiiscrils sur l«'s fonds secrets, c'a été une plaie de
loiis les temps, mais qui s'est prol'ondnnent ai,'randie depuis le système
du 7 aoiil. La corruption a fait d'ininienses progrès, et un ministre qui
aime à badiner avec tous les désordres du cœur et toutes les flétrissures
de l'ame, disait haut : « Les députés sont à trop bon marché, nous n'en
voulons [ilus. » M. Thiers a la disposition de ces faveurs , c'est lui qui est
«•liargé de ce trafic des voix à cliiKiue ouverture de session ; mille francs
[lar mois, c'est le taux. Il y a un lionuue qui pourrait un jour faire un
triste tableau de toutes ces corrufdions : c'est M. Gérin, le payeur des
fonds secrets , et (]ui reçoit les quittances de ces mendians parlementaires.
La troisième coterie se compose des jeunes hommes du pouvoir. J'ai
déjà signalé cette tendance des jeunes dans le dernier parlement. Faire
du pouvoir est aujourd'hui une prétention ; avec cela on se donne l'air
d'hommes de gouvernement à pensées fortes; on veut renouveler un
bonapartisme au petit pied; Napoléon n'avait-il pas 30 ans, lorsqu'il se
donna la mission de rétablir l'ordre par le consulat? Voyez-vous comme
cela serait beau! le consulat de IM. Saint-Marc Girardin, de M. Jaubert,
de M. Mahul , s'il était encore dans la chambre' — Fi donc! faire de la
liberté , c'est trop commun ! comment pourrait-on se poser dans un salon
en avouant celte malheureuse faiblesse pour les garanties politiques?
Faisons du pouvoir, reconstituons la société; qui sait même? régénérons
les mœurs publiques, en créant pour nous une aristocratie de collège et
d'instruction publique; Bonaparte avait la puissance des victoires ; nous
avons celle de l'intelligence. — Ces petits hommes forment une nouvelle
congrégation; ils s'exaltent, se glorifient les uns les autres; ils sont les
forts, ils sont les grands; la société ne vit (pie par eux et ne se sauvera
qu'avec eux; nés dans la classe plébéienne , ils se laissent aller aux éloges
de quel(|ues femmes titrées qui, ayant apostasie leurs vieux titres et leurs
vieux noms pour s'unir au gouvernement de juillet, renégats à jupons,
font de l'ordre public pour protéger ce pouvoir du 7 août, en qui reposent
toute leur fortune et leurs espérances.
La dernière nuance ministérielle se compose des tremblems parlemen-
taires qui se font nommer députés {)Our représenter à la chambre la ter-
reur bourgeoise et la [joltronnerie des émeutes; ce sont la plui)art des gens
honnêtes, probes, excellens pères de famille , généraux ou officiers supé-
rieurs dans la garde nationale, succond)ant d'orgueil sous leurs vastes
épautettes; conunent ne se pàmeraient-ils pas d'amour et de reconnais-
sance envers un pouvoir qui les élève à la hautetn- des vieux soldats , eux
les représentans de ce que la société a de plus épouvanté ? Ensuite on fait
tant de caresses aux généraux Delesserl et Delaborde, à ces braves chefs
lS<i i'invi i; m > hi I \ »i(iM)i.^.
il«' la garde h»uii;eoistr, si biillaiisaiiv jours ilt- r«'\iics tl de visiics royales;
lie Taiit-il pas irpriiiicr rciiinilc de ti iliiiiic (-oiiiuic rciiieiilc de la iid- , cl
rordro (tiiblic ne doil-il {Kis régner dans iiii vole de iiiajorilé coiiiiiie dans
l»'s rues de Paris?
5. V. — Lis DOCTHINAIUES.
L'avenir des docirinaires, ils ne peuvenl pas se le dissimuler, n'esl plus
dans la révoliiiioii de juillet. Un cri de réprobalion s'élève contre eux :
"NI. i hiers l'exploite; le tiers-parti en profilera, et, d'ici à 1111 lerinc
prochain, M. Gnizot sera forcé de se retirer des alTaires. La position
(pj'il sera alors olili^a- tic [ireiulre dans la clianihre sera difficile, el
dussé-je être accusé de hardiesse, je dirai fianchoiiieiit aux doctrinaires
que leur seule ressource d'avenir, avec leurs théories de pouvoir et
de puissance de principes, est tout eiHière dans une alliance, sinon pu-
blique, du moins instinctive, avec le parti qui, dans la chambre, repré-
sente la restauration. Ce n'est pas sans réflexion (pie les voix des légiti-
mistes se sont portées sur M. Royer-Collard; M. lloyer-Collard les a
acccjjtées sans eIl^^•lgement ; pins tard, cet engapenienl viendra. Or,
maintenant je le demande, (pielle différence distingue M. Guizot de
M. Royer-Collard? La quasi-légitimité qu'ils ont posée n'est-elle pas en
bonne logique la reconnaissance d'un autre principe renversé dans la tem-
pête publique? Celte révoliiliou, M. Giiizol ne l'a-t-il pas qualifiée à la
chambre des pairs de grand malheur (I ) ? que fait d'ailleurs ce ministre dans
chacune de ses phrases de tribune ? ne cherche-l-il pas àjuslificr les hommes
et les choses de la révolution, et à rejeter toute la faute sur un mnnque-
menl de foi de la dynastie déchue? Tous ces ménagemens ne sont pas loin
d'une réconciliation; elle sera longue sans doute à s'effectuer complète-
ment. M. Guizot a été Irop vivement engagé dans l'ordre de choses ac-
tuel pour l'abandonner tout à coup et sans scrupule; d'un autre côté, les
légitimistes ont trop de haines contre les doctrinaires, pour les admettre
sans repentir dans leur sein. Mais deux ou trois années après que M. Gui-
zot sera sorti des affaires, quand le parti légitimiste sera mieux assoupli
et plus discipline, alors, soyez-en sûrs, ralliance se fera toute seule, parce
qu'elle est dans la nature des choses, dans les souvenirs et dans les espé-
rances. Quand les docirinaires, produit du pouvoir du 7 août, seront
tout-à-fait en dehors des affaires, il faudra bien qu'ils trouvent une place;
(i) Si ce mot de grand malheur n'a pas été expressément proféré, il ressort
de lont le discours du ministre.
STATISTIQUE PARI.EHENTAIKE. 'lH7
ils ont trop de lakus, ils se piéteiil un appui iniiluel trop puissant, ils ont
un besoin d'activité trop décisif pour ne pas chercher un rôle haut placé;
et si déjà aujourd'iini ils sont incertains dans leurs convictions pour le syslèuie
de juillet, ([ue sera-ce lorscpie, rcjctés brusquement en dehors des afl'aires
ils joiiidronl leur dé[iil à la prévoyance, lorsqu'ils se verront délaissés
par le principe nouveau qu'ils croient avoir contribué à établir?
Par cela seul qu'elle est école, la coterie doctrinaire est plus unie que
toutes les fractions ministérielles; il y a là un fonds conuiiun de principes
que tous les adeptes professent également. On ne peut contester une
science proHmdedcs faits, une manière précise de les juger, une éléva-
tion de pensées qu'on chercherait difiicilement dans les autres fractions
de la majorité. Je distinguerai pourlauL trois nuances : l'école hislori(|ue ,
l'école pratique , et l'école à principes , qui composent l'opinion politique
connue sous le nom de doctrinaire. , ,
L'école historique se péril dans un fait invariable qui est placé là de-
vant elle comme modèle de C(jniliiite et avertissement pour l'avenir. La
révolution anglaise de l(i88, voilà ce (pi'elle étudie, ce qu'elle applique
sans détourner les yeux à droile ni à gauche. Va-l-elle chercher un
exemple? c'est là (pi'elle le trouve; un mobile de conduite? c'est là
qu'elle va le justilier. J.a révolution de 4C88 a eu son arbitraire, ses
prescriptions inflexibles; elle a eu son aristocratie hautaine, ses parlemens
corrompus; pourquoi la révolution de juillet ne subirait-elle pas les
mêmes phases, ne serait-elle pas soumise aux mêmes chances? Point
de distinctions entre les âges, les peuples et les deux constitutions,
entre les faits dominant les deux révolutions, si diverses par leur carac-
tère. Dans l'une, le pouvoir populaire faisant table rase en juillet de
tout un passé; dans l'autre , un mouvement de mauvaise Inmieur de l'aris-
tocratie et de l'église chassant la vieille race de ses rois; l'expulsion des
Stuart ne modifia point le principe de la souveraineté : aristocrali(|ue elle
était , aristocratique elle demeura ; seulement le chef de l'état fut changé;
et comment comparer deux faits si dissemblables, comnicnt rapprocher
deux évènemens ([ui se séparent violemment l'un de l'autre?
C'est cette comparaison perpétuelle (pii égare l'école pratique des doc-
trinaires représentée aujourd'hui aux affaires par M. Guizol; tant (pie ses
comparaisons sont restées dans le domaine de l'histoire ou des méditations
philosoiihiipies, elles ont pu fausser les idées, tronqier les esprits médi-
tatifs, mais les résultats applicables n'ont point remué les masses et tour-
menté le pays; (piand il s'est agi de convertir en lois, en mesiues
de gouvernement , ces principes spéculai ifs de philosophie, (piand on a
voulu conduire une nation avec des similitudes, des comparaisons fausses,
i,SH IIKVDK DES DKUX MOM>I.S.
il s'esl t'ievt: des riTlaiiialious , v\ de là fciU' \i\r (t|i|K)silioii ((iiiiiv k-s
dorlriiiaiics. M (liii/ol , lioniiiie sii|M'iieiir à loul ce (|iii l'cnloiirc, pass»*
«les tlioories (Ir riiisloire A la pralit|u(' (les alïairt'S, a le diTaiil di' ceUe
école, d'adopler Ions ses principes eoiiiiiie des arlicles de foi; il IVappc,
r'esl a\ee eoiiscionre, et c'est cii cela innl est jiliis (laiij::eieii\, parce <pril
entre dans la condition des esprits convaincus de ne jamais s'arrèlcr.
L't'cole à principes nie parait avoir pour chef spécial M. Koyer-Collard.
Elle ne se laisse pas préoccuper à ce point par les nécessites et les faits ,
qu'elle oïdtlie jamais certaines maximes i^énérales (riniinaniléetde liberté,
«pii forment son code de morale; il est dans l'esprit de M. Royer-Collard
un instinct merveilleux pour deviner le point où le pouvoir et les factions
doivent s'arréler; (juand ce point est dépassé, sa voix i^rave s'élève et se
fait entendre comme un retenlissemenl de la voix publicpie effrayée de la
tendance de son i^onvernement ou des partis; c'est une mission honorable :
mais !\I. l\oyer-Collard s'arrête là; il fait retentir sa voix comme un tocsin
funèbre, sans oser porter remède au mal. Il est des époques où il le faut
pourtant, si l'on ne veut être accusé de pusillanimité. M. Royer-Collard
a voté toutes les lois d'exception, et ce n'est que dans un coin de son
collège électoral (ju'il a osé proclamer les lois imprescriptibles d'humanité
et de gouvernement cpu viennent de relever sa populaiilé.
INIaintenant, reprenant toutes les fractions diverses de la chambre, je
dirai : L'immense majorité est au ministère j l'union du tiers-parti avec
lui, quels ([ue soient les petits manèges et les petites intrigues, est com-
plète; l'opposition de toutes les couleurs ne s'élèvera pas au-delà de
quatre-vingts à cent membres; mais au moins elle sera piue de toute al-
liance avec le tiers-parti; elle ne dépendra plus d'une boutade de M. Dnpin;
elle deviendra elle-même, sans récriminer contre le passé, en désirant un
autre avenir; elle se posera sur le terrain tout populaire de la réforme du
parlement et de la réforme du budget: deux mots qui doivent formider la
politique de l'opposition , devenir le principe de toute alliance et répondre
à tous les besoins du pays.
Un pair de France.
CHKOiNTQUK DE LA QUINZyUNE
■ rg» ^-gTw
i4 aaùt i834.
L'adresse est votée, et la session qui s'ouvrit il y a quinze jours sans
espérance est aujoind'liui finie sans résultai; car est-ce bien un résultat
que ce petit commérage de doctrinaires et de tiers-parti, que cet échange
de gros mois suivi de boules blanches et d'adhésion ministérielle? Il y a des
gens qui s'imaginent encore (pie l'adresse est quelque chose , que ce qui
s'est passé dans la chambre et en dehors produira un résultat; il n'en sera
rien. Le minisière restera tel qu'il était; la session est finie, son travail
l'est également; la chambre des députés va être ajournée pour quatre ou
cinq mois; elle ne sera réunie cpi'en décembre. Dès-lors qu'a-l-on besoin
de s'occuper le moins du monde d'une adresse qui meurt en nais-
sant; et d'ailleurs cette adresse est-elle tellement signilicative que le mi-
nistère doive s'en alarmer ? Elle n'est pas môme à la hauteur de celle des
221 , qui ce[iendant fut lancée sous un régime qui ne reconnaissait pas la
souveraineté pupidaire. Pourquoi, si le tiers-parti voulait rejjousser le
ministère, ne pas le dire hautement, conmie dans l'adresse des 221 ''
Pourquoi ne pas constater l'incimipalibilité du système suivi par les doc-
trinaires avec les opinions de la chambre ? Quelle est donc cette manière
de s'envelopper dans les phrases vagues et de ne jamais aller droit au
but ?
Il faut dire ici le dessous des cartes. Toute celte affaire de l'adresse est
machinée dejtuis long-teiii|»s; le roi, qui préside en réalité son cabinet,
a pris depuis tpiel(|ue tenq)s en plus vive affection les doctrines de M. Gui-
zol sur l'esprit de la révolution de juillet. Louis-Piiilippe n'a jamais con-
sidéré son avènement que connue une nécessité en vertu du principe de
roMi. m. — sl'I'1>l<^:mem. 3i2
i'K) lil \ l I ht ^ l>l I \ M(»M>I,S.
I.i i|ii.iM l(-;:Miiiit<' . |<iK(> |i.ii M. Ciii/nl. Il ii'.'i |iuiiil (r.unilir |K'i>(i|iiit'llc
|K»iir II' iiiiiiisin'; la iiMir^'iic tiocli iiiairi- ii'csl iiciiiil (k* ses ;^<trils, mais
«vUe iIkSii'u* coiiscrvati ir (|i!i le i-a|i|tio('li(' laiii des souverains »!e l'Kii-
lope, lui |ilai( ; il la caresse avec Ciiiiiplaisaiicc , d'un il rcsiille (|iie la piiis-
saiiro lie M. ('iiii/(»l a i^raudi dans sou esprit. M. 'riiieis, (|iii, à ruri-iiie,
avait soiiiré à sacrifier '\1. (lui/ot en m' rallaciianl à !M. i)iipin, voyant
rctte lavenr tunle nnuNelle, cet aceroissetnenl de pouvoir dans les mains
de son eollèiine, s'est rapprticlie de Ini. p:jee (pi'il a vn ipTil sérail im-
possible de le démolir. S'eloii;n.int dès-lors du tiers-parli, il a fail cause
(•(innniine avec IM. (iiiizot , et de là ci Ile finenr el e<'lt»' violence, celle
expression de parti niuu<ivc lancée contre la coierie de IM. hnpin. D'ini
anlie côté, le liers-|»arli d(sap|»oinl('' , voyant (jii'il ne pouvait pas en rer
acluelleni' iil au ministère, a éclaté en colère; )nais conuue lonles ces co-
lères ne produisent à la lin tpie de>; phrases, comme il est véritablemrnl
eiMMu/nf. et qu'il s'est laissé eseamolei' nue discussion d'adresse eu une
séance, M. Tiiiers el 'NT. (lUi/ot s'en sont niO(|ués, el ils ont traversé
en conuuune inleili^ence celle courte session.
Ce qui sa passe mainlenanl dans le cons! il est chose assez curieu.se.
Toutes les nuances entourent le maréchal Gérard , pour le faire servir de
pivot à toutes les coudiiuaisons; toutes oni des espérances en lui, et le
[)lus faible des caractères, lindolence li mi ux constatée esl prônée |»ar
lous les partis; et pounjuoi? C'est que, personnilicalion de l'honneur et
de la franchise militaire, le maréchal peut seconder tout le monde sans
cpie persomie soit blessé par lui. Toul intri^^ne chcrclie lui homme de
(•(insitlération pour drapeau; ipiand elle l'a trouvé, elle le montre poursejus-
tilier et se laver. Au milieu de toutes ces dissidences du conseil , de ces dis-
putes d'intérieur de M. de Uisny (jui boude, de M. Guizot quiemloctrine,
de^I. Thiers (|ni tripole, de l'amiral .KT^obcpù soumit ille, de M. Diichàtel
qui écrit, de M. ilumann «jui murmure, de M. l'ersil, nouvel Achille,
qui s'est retiré sous sa tente, le roi travaille, ai^it avec une persévérance
remarcpiable. Si le principe conslitiilionuel est blessé par cette action di-
recte du roi dans les affaires, l'histoire impartiale lui tiendra compte des
sueurs, des soucis de la royauté. Lo;iis-l'liili|ipe jouit d'une bauie ré|»n-
talion de capacité active et vigilante en Euro|)e. Les ambassadeurs
ont or.lre de traiter surtout avec lui des grandes négociations. Le
roi serait très fà(;hé qu'il y eût unit(! de vues dans le ministère, avec une
présidence de capacité el de volonté; comment pourrail-il alors en effet
dominer son système, gouverner et régner dans le sens le plus puissant
de ce mot ? Ces divisions bù plaisent ; il les nourrit, les forlific ; et quand
il se trouve un homme de fermeté el de consistance dans le cabinet , son
premier soin est de le briser, pour lui substituer un complaisant ; sous ce
rapport, il est aujourd'hui parfaitement servi : il n'a pas sous sa main une
volonté capable de résistance, c'est une admirable collection de caractères
souples el obeissans.
Au reste, le roi attend M. de Talleyrand à Paris , si des événemens im-
prévus ne reiienuent notre ambassadeur à Londres; on sait que Louis-
Philippe a une très haute considération pour le diplomale cpn lui conseilla
uicvur,. — f.iiuo.MQiJK. ' 494
*\v piciidiT iacoiiroiiiK- fl (|iii présida à l;i [(icinièredireclioii diplouialiciue
de la iTvolulion de juillel. M. de 'l'al'eyraïul a vieilli d'cspril aiilaiil (|mc
de corps; [leii impolie, il sera considlé sur la direelion lioiivtlle à impri-
mer aux atTaires. el p'ul-Ctre, sur une niodific.dion luiiiislérielle, si elle
esl indis|)eiisal>k'. M. de 'ralleyratid arrive ici porleur de paioles des
wiiii^s pour deux ou (rois (pieslions iuip dlanles, el parlieidièiemeiil sur
rinleiveulion d'Esjiajîne el sur les al'fai es d'Orieul; il vieul surlo:;!
t'xpli(pier iiitiiueuieu: au roi la |K)silion des whius eu Aii,u;!elerre <pii
eommeuce à se eompliipier sinj^olièremeiil. J.e parti couse! valeir, «pii
s'elail jus(ju'iei Ixtnieà des intrigues, seudjle preu Ireeu Angleterre dè's ce
uiouienl une attitude hostile el décisive dans la chambre des lords; le roi
<i'Anglelerre ne paraît pas décidé, d'un autre côté, à prêter aux whiirs
l'appui dont ils auraient besoin, c"est-à-uiie à consentir à une création <le
pairs qui .'•eulepeul rétablir l'hannouie entre les deux brandies île la légis-
lature. Deux hills ont déjà été rejelés par les lords; si cette lutte se
prolonge, et que par un concours de circonstances surtout, une crise soit
anieuce en Porlug.d et en Es|)agiie, le {larli conservateur aurait dès-
lors d'iinnienses éleniens <le succès pour la formation duii niinislèie Peel,
c'est-à-dire de tories modérés. M. de Talleyrand vient donc exposer les
chances diverses que poiu-rait subir l'alliance avec l'Angleterre, et lam-
cessilé de soutenir par un ap[>ui franc et sincère les mesiues que j)Our-
rait prendre le ministère anglais i)ourrafléruiir sa popularité parlenienlaire
chancelante. Par la force des cho.-es, loril Melboiune est obligé de cher-
cher a[)pui dans les whigs exaltés, et ces whigs, comme parti, exigent des
sacrilices que la position de lord Melbourne à l'égard de la couronne ne
lui permet pas de faire.
L'arrivée de M. de Talleyrand à Paris, si elle s'effectue, ne sera fias
de nature à grandir le crédit de M. Dupin. On sait (pie, bien que IM. de
'Jalleyrand ait servi de curnac à i\l. Dupin dans son voyage triomphal en
Angleterre, cependant le vieux diplomate a pris une très mauvaise opi-
nion de la capacité générale <'t des manières surtout du président de la
cliambre des députes qu'il aimait à appeler le rrprcsettlant du mauviis
ton (le la i'niiicc. Louis-Philippe est, de son côté, très mal disposé pour
celui qui se vante pourtant d'avoir refusé plusieurs fois des ministères; le
roi élu de la révolution de juillet a conservé les formes et les habitudes
des gentilshommes; il n'aime pas toutes ces rudesses dont M. Dupin .se
fait gloire auprès de ses amis; ce serait riiomine dont il subirait la pré-
sence au conseil ayec le plus de mauvaise humeur. M. Dupin ne se per-
suade pas assez cette vérité, et, parce qu'il est bien accueilli au château
(•ouime commensal, parce qi.'C piMits el giandsont ordre de l'accabler de
poignées de main, il se croit très avant dans les amitiés et dans la conhance
royale. — Les deux questions spéciales sur lesquelles M. de Talleyrand sera
consulté el sur lesquelles lui-même vient s'explirjuer avec le roi sont l'in-
lervention en J',spagne et la question d'Orient. L'Angleterre veut savoir
le dernier mol de la l'rance au cas où les évèncmens, prejianl un cer.ain
caractère de gra\ile. il faudrait appliquer aclivcaiml les principes posés
par le traité de la quadruple alliance. Î\L de Talleyrand n'es! pas piuii la
4!h2
i;i:\ii i>t.s Di i \ >i<)M)i:s,
piiciic; une fois ilrjà . il ;i(>ni|ii\tic loiilo csptNfd'itilcivcnlion ;icfi\c dans
la (|i:t'Ntioirtr()iiciiI ;"iiiaiiilei)aiil il \iciil |Htiii- |i' iiK^m»' dlij»;! cl aliii do
ciioiclu'r à |in|iaifr iiii"ii()iiv('l aiian;;ciiiciil à<'<salTaiios. AiiicsU', IM.de
'rallcyiaïul ne dciiieiiioia (|iif (|ii<liiii(<s jciursà Paris. Sou dessein est d'iia-
liiltr la rainpaj^ne; on cruil (|iie M"" de Diiio raccon)iiai;iicra. On ai.'i-
leia suiioiil , dans les eonfi renées avce !\I. de J'alieyrand. la ([iieslion espa-
gnole (]iii prend nue lonmine siniridière. Ncius ne ero\ons pas ipie don
Carlos réussisse. Dès que la réninsule ne s'est pas souirvée loul d'a-
bord pour saluer le piclendaiil ; dès (pie Huii^is. Panipeliine el Villoria
u'oiil |ioinl encore ouvert leur portes, il est évident (pic lai^ueirede la lîis-
caye, du Giiipuscoa el de la Navarre n'est plus (pTune truerre de fiuérillas
(pii se proIon},'era plus on moins ionj^-lemps, m.is (j:ii ne peut avoir de succès
décisifs à moins (pi'elle ne chancre de nature. I.c liloeus de fait des e("»lcs
d'Ksiiagiie a s(ndevé déjà de vives icclamalions de la part du corps diplo-
niali(pie. Il va bientôt en faire naîlrc de plus sérieuses, car voici ee qui
est certain : dix navires hollandais, ime ftx:;?ate à vapeur russe, un cer-
tain nombre de bàlimens américains sont {)artis eliarçés d'armes cl de
munilions pour les insuri^és espau:nois; seionl-ils anèUs s;n- la c(*»te? et,
s'ils sont arrêtés, n'est-ce pas là une formelle déclaration de guerre fju'en
aucune circonstance ces puissances ne voudront souffrir? C'est un point
du droit des gens (pii offrira plus (runedifilculté. — Quand il s'est agi der-
nièrement d'enlever don Carlos , M. Thiers avait faitdéguiser une brigade
de sûreté en carlistes espagnols, en soldais de Zumala-Carreguy avec des
scapulaires et des scopetles bénies; qu'est-il arrivé? C'est que la ruse a élé
découverte, et (jue M. Tliiers en a été pour ses frais de grande invention.
La brigade est revenue à Hayonne désappointée el poursuivie par les
guérillas navarrois.
Il n'est pas vrai que M. Pozzo ait déclaré (pi'il demanderait ses passe-
ports au cas d'une intervention effective; d'abord il n'a jamais été ques-
tion officiellement auprès du corps diplomatique d'une telle démarche,
el par conséquent personne n'a pu répondie sur une comnuniicalion (jui
n'a pas été faite.
Le maréchal Maison écrit de Saint-Pélersbomg (ju'il est partout fort
bien accueilli, et que l'empereur a pour lui toutes sortes d'égards. Ceci a
fait la joie des Tuileries. Mais la manière gracieuse dont le maréchal
est reçu à Saint-Pétersbourg lient à plusieurs circonstances personnelles,
soit au maréchal Maison, soit à la situation du comte Pozzo di Borgo à
Paris. Quand les étrangers arrivèrent à Paris en 1814, le maréchal Mai-
son en était gouverneur; il eut là occasion de parfaitement accueillir l'em-
pereur Alexandre , et de contribuer de tout son pouvoir à la restauration
(le^i Bourbons (pie souhaitait Je czar. Dans ses conférences il connut le
grand duc Constantin et son frère Nicolas, fort jeune, qui s'est bien sou-
venu du bon accueil du maréchal. Il faut ajouter que la préoccupation de
l'empereur est en ce moment de séparer la France de l'aJliance avec l'An-
gleterre, et que le meilleur moyen d'arriver à ce résultat est d'accabler de
prévenances l'ambassadeur d'une puissance qu'on a frap[ié jusfpi'ici de
dtjdains et d'humiliations. La Russie veut essayer jusqu'à quel point ira
niîVUE. — CHKOMOUE. -^Oo
la coiulescemlynce du cabinel français; non seulement elle a ai^i avec la
l'ulogue ainsi qu'elle l'a voulu el san> consuUer personne, mais elle vient
en ce moment de réclamer auprès de la France d'anciennes indemnités
pour le royaume de Poloi^ne , en même temps qu'elle a conseillé à la
Porte une ambassade pour reclamer Alf:çer, non pas (ju'elle croie jamais
cju'il soit fait ilroit à ses réclamations; mais elle pense par ce moyen écar-
ter tous les griefs personnels que la France pourrait invoquer contre elle
pour sa conduite ambitieuse dans le Levant. C'est nne manière de détour-
ner l'attention des questions principales qui l'oicupent en ce moment.
— La courte session de la cbambre des pairs a été plus insi;,Mifiante en-
core que celle de la cbambre des députés; aucun intérêt dramaticpie, point
d'observations, si ce n'est le discours de M. de Dreux-Brézé (pii a fait un:;
grande sensation parce, (pi'il était dans le vrai, et que le vrai, dans la
boiicbe de (piel([Me parti (pie ce soit, trouve toujours un ij^rand edio.
Il faut savoir l'bistoricpie du fameux discours de M.Guizot où il a dés-
avoué la révolution de juillet ; M. Guizot sait bien que les principes de
celte révolution sont anlipatbiques à la t^rande majorité de la pairie; dès-
lors il se trouve à l'aise dans cette cbambre, et ainsi (ju'il arrive quand il
y a sympalbie dans une assemblée pour un orateur , celui-ci se laisse
toujours aller à des mots ou à des déclarations imprudentes; M. G-iizot
a trop suivi ce torrent , et en entrant au cliàteau , d a été vivement blâmé ,
non pas pour avoir exprimé des principes qui sont dans la tête el le cœur de
la cbambre des pairs, mais ponr les avoir dits dans un lieu qui avait son
retentissement an debors par la publicité donnée aux délibérations de cette
cbambre; de-là le désaveu qui a paru dans \c Journal des Débats, désaveu
qui ne veut pas dire qu'on se repent des paroles qu'on a prononcées,
mais qu'on regrette (pi'clles aient reçu une publicité (|ni compromettait
le ministère avec le tiers-parti de la cbambre des députés !
L'instruction du procès sur les évènemens du M avril offre à peine des
charges suffisantes pour un procès de presse; il est impossible d'en faire
résulter, un complot (piehjue peine (pie Ton prenne, quelque soin (ju'on
se donne; dès-lors s'élèvera une première et fondamentale (piestion , celle
de la compétence; un délit de la presse n'est pas de la juridiclinn de la
chambre des pairs; il appartient à la cour d'assises. La cour des pairs
cherchera à donner de l'importance à la réapparition delà Tribuv.e. ]\Tais
cela ne change pas la natme du délit ; là ou il n'y a pas complot contre la
sûreté de l'état; il ne peut y avoir de jcnidiction extraordinaire.
Suites a Bcffon (i). — A une épociue où l'intensité de la vie politicpie
est telle que tout intérêt scientifKpie et littéraire parait en être absorbe.
il est consolant de voir surgir des entreprises de la nature de celle-ci.
Elles indupiont (pi'au milieu <le ce mouvement gigantesipic ipii emporte
les hommes et les choses, la science reste toujours grande el vivacc.
N'est-ce pas même une des conditions de notre temps, (jue cette existence
sinudtanée de deux forces ca]»ables lune el l'autre de soulever le monde
sans pouvoir s'entre-détruire? Kl jiar science j'enends non-seulement
(i) Cheï Roret , rue llauteleiiillc, lo bis.
î!)1 lavu: i>i> inrx momu.s.
(•(■Ile t\[\\ iiifsiirc !«■ ((Uirs (les ;islr( s, cii'iisc (!«•> raiiaiiv . sillitmi»' un pays
(If t'Iu'iiiiiis (le Ici . cl a|i|tlii|u(' à loiil la \a|iriii'; mais aii.ssi celle i|iii dis-
s('(|iio la ('(inillc (riiiic lloiii' oti ('(Mii|i1(> les iicrviirts de l'aile (l'un nion-
clieioii. (icilo denii(''re, malien' d'iniiisics dédains, esl aussi nnc piiis-
miut; l'aile d'un inonc!:enm est tni \\\rc. oii se liseiil plus de elidscsipie
n'en vondrail cnùre le V(d;^aiie, si elles lui elaiciil racunlces.
IJi l'ait d'enlicpriscs scjenliliipies, il n'en est |ienl-(Mre pas de plus
vastes (|iie » e conliinier les OlOi viiiis dk Bii'ion. Il ne s'agil pas moins
ipie de faire l'iiisloire des poissuns, des reptiles, des insectes , des mnl-
Insipies, de cette miillitnde innumhraltie ti'animalciiles tpii [tcMplenl la
terre el les eanx; de tontes les plantes, r'esl-à-dire en nn seid mot des
(lix-iuMif vinfriièmes des (>tres (pii composent la création animée. Hiiffon
n'a décrit (luo (pielipies centaines d'entre eux et y a employé sa vie el nne
(piaranlaine de voimnes; cliaipie animal loi a l'onriii ipuNpies paires elo-
(pientes tpi'anciin naturaliste n'a encore (-ijahies, el il ne l'aiil jtas .s'en
étoiuier : à l'épocpie où liiilTon t'crivait , il pouvait pioecder ainsi, «pioi-
(|ne Linnt' ent (U'jà introduit dans l'histoire Matmclle des formules ri;,n»u-
reuses à peine entrevues avant lui. Ne counaissani tpie trois cents mam-
mifères, Irei/e cents oiseaux, el le reste à proportion, l>ulTon [ouvail se
Malier (jue sa vie lui suflirail pour prendre cliacnn d'eux à part, |)elndre
eu détail .ses formes et nous seiluire [>ar le récit de ses mœurs, de ses
ruses, de ses amours, etc. Clli.unm (i'eux outre ses mains devenait en
(pieUine sorte tout un petit monde, dont il ex|)li(iuait à loisir les m» rveilles.
Où en serions-nous aujonrd'lini si nous vciulinns suivre imepaieille mar-.
elle? Ce n'est plus par centaines, mais par milliers, par dixaines de mille,
que nous comptons les êtres accumulés dans nos muséums. \JHH) mam-
mifères, au lieu de 3tK> ; 7,000 oiseaux , au lieu de 1 ,500; 0,000 poussons,
au lieu de SOO; 100,000 in.secles , au lieu de ^.'iOO; enfin 80,000 [liantes,
au lieu de S, 000 : telle est la proportion elTrayante (jni existe entre le ca-
taloirue des espèces de notre epoijue et celui du temps de îjnné el de
Biilfon. Que serait-ce si nous comptions celles dont le microscope a révélé
i'exibtence voisine du néant ?
Le jirocédé scientiliipie de 1 nffon a donc du (*;tre cliaiiii^i: el la fornuile
linneenne prévaloir, sous peine de voir riiisloiie naturelle devenir une .se-
conde Babel, qui eût surpassé la première en confusion. En même temps,
l'instruction morale cpi'ellc renferme en elle a subi nne modification dans
.sa base; nous admirons moins la nature dans l'individu el plus dans la
masse des êtres: celle-ci menace même de nous écraser, el un jour peut-
être la science s'arrêtera vaincue devant l'infini ; mais, par cela seul qu'elle
est la science, elle ne doit pas plus reculer devant l'iimnensitc du nombre
qu'elle ne l'a fait devant l'innuensilé de l'espace. Le monde lui a été livré ,
et elle luttera contre lui jusqu'à la fin. lint-elle périr étouffée dans les
étreintes de cet esclave vigoureux el rebelle.
Néanmoins, lorsqu'on lit ces innnortelles pages de Buffon, surtout
celles où, s'élevanl à des considérations générales, il plane sur le monde
matériel (Xinmie Bossuel sur le monde hisloiicpie dans son Histoire uiii-
vei selle, on se prend à regretter (pie pour avoir fouillé trop avant dans
le sanctuaire, l'histoire naturelle ait perdu celle allure naïve de .son pre-
mier âge; on se laisserait même aller à de lâches pensées de repos et de
temps d'arrêt, si l'on ne savait que connaître est la destinée de l'homme,
el que la science , pour être plus sévère , n'en témoigne que mieux du pro-
grès (pi'elle accomplit (abaque jour.
Pour continuer Buffon, il fallait plus d'une condition difficile à remplir :
d'abord un éditeur <]ni eût assez de confiance dans notre temps, pour ne
pas reculer devant une entreprise qui exigera plusieurs années pour ai ri-
r.KVCK. — CHRONIQUE. ii),'>
ver à son tenue; eiisnilc une iTiiniou de savans spéciaux quicousenlissent
à se rép.ulir filtre eii\ un fardeau (pii eût été au-dessus des forces d'un
seul lK)iniue. 'l'ont cela s'est trouvé réuni à souhait. l.orS(|iron jette les
yeux sur la liste des collaiiorateurs de cette collection , et qu'on y voit des
noms tels (juc ceux de MM. J'n'déiic Cuvier, RIainville, Decandolle , De-
jean , Lesson, Desinarels. \\ alckenaër, Diiinéril, autour (les(|uels se
groupent ceux de (piehpies-iuis de ces jeunes ireiis studieux, espoir de
l'ayenir, et (|ui cuniplent déjà ilans le présent, que f.uit-il attendre de celte
union de la maturité et de l'ardeur juvénile, du savoir dans sa plénitude
et de celui plein d'iuie sève vi<;ouieuse, sinon une de c(i>, œuvres (pii ne
paraissciil (ju'à de loii^^s intervalles, et qui prennent ranj;- [)anni les nio-
nuniei;s d'une époque?
i>es ciiK] v.'lunies de cette collection déjà livrés au public ne démentent
pas les es|)érances qu'avaient fait concevoir les noms des savans qui pré-
cètlent. Deux sont consacres à la botanique , et sont l'ouvraire de M. Spacli ,
jeune botaniste dont le mérite était enfoui au Jardin des Piaules, et qui
vient, par ce travail, de prendre place parmi Itsplus liab les. A la nomen-
cla'ure, indispensable, mais un peu aride de sa nature, M. Spacli a joint des
renseignemens (;om[)lels sur les propriétés salutaires ou malfaisantes des
ve2:étaux (pi'il a décrits, leurs usages (loinesli(pi('s et le mode de culture
de ceux (]ui sont l'objet de nos soins; en un mot, il a fait un traité où les
plantes exoticpies et européennes sont envisa.;;ées sous le double point de
vue scienti(i(pie et économique. Pi es de 1,800 plantes sont décrites dans
ces deux vobunes, parmi les(|uelies aucune de celles qui embellissent nos
jardins ou qui sont de (piehpie utilité dans les arts ol la médecine n'a été
omise. Je ne connais auciui livre de botanique qui en renferme autant
dans un sipelit espace.
IM. f)uméril a soutenu son anc'enne réputation dans un premier volume
sur la classe des reptiles; il a trouvé le moyen d'être neuf même après les
travaux de Cuvier. Ses considéralions générales sur ror<ranisalion de ces
animaux sont em[»reinies de ce bon sens et de celle extrême lucidité qui
çaraclériseut tout ce qui est sorti de sa plume. IM. Duméril a eu du reste
à sa disposition des matériaux tels qu'aucun savant étranger à la France
ne pourrait en recueillir de pareils. Le muséum d'histoire naturelle pos-
sède aujourd'hui environ 900 espèces de reptiles. ('"e>l trois fois plus
que du temps (.'e Lacépède , qui , dans son grand travail sur ces animaux ,
n'en a mentionné (pie 2!)2; et (piarante ans se sont à peine écoulés depuis
<pie Lacépèile écrivait leur lii- loire ! Qu'on juge par ce seul fait de l'im-
pulsion prodigieuse qu'ont reçue dans cet intervalle les recherches des na-
Uii aiisles !
Un autre volume traite des crustacés, c'est-à-dire de ces animaux dont
le homard, l'rcrevisse, les crabes font partie. Linné en avait à peine
connu une centaine qu'il avait classes parmi les insectes. Aujourd'hui nos
colleclions en cnutiennent près de 1,500, el chacpie jour on en découvre
de nouveaux et infiniment pelils, partout où il existe des eaux stagnantes
ou qui forment des ruisseaux. La manière dont l'aulcur de ce volume,
M. Milne-Edwards. a traité son sujet est un modèle d'analyse en fait d'a-
nat(»mie el de physiologie. Cet éloge est d'autant moins basardé, qu'il est
d'accord avec la "mention très honoiable ipie l'Institula déjà faite de ce
travail.
Ln premier volume sur les insectes, par M. IMacquart, et qui traite de
ceux qui composent l'ordre des diptères, c'est-à-dire <pii n'ont cpie doux
ailes, tels que nos mouclus communes, les taons, les cousins, (pie tout le
inonde ne conuait (jiie trop , ne peut ipie donner l'idée la plus avantageuse
dont l'enlomoloïie sera traitée dans la collection. Les animaux donl cette
•iiX) KKVUK »KS in:i \ M(»M)r,S.
soi«MU'«' f.iil situ (ihjt'l suul si iKtiiibioiix , (lu'ils lU'ccssilcriMil tl«' iioiiihiriix
Mtliimcs iHMir Olrc (icciits iVyiwv lu.iiiit'it' coiiipl^N'. l.i's iioms des lioiuiiics
riiiiiuiis iliiiis celli" pai lie (|iu' nous voyons insciils sin le iiiospcctiLs nous
nissnrcnl ;i <t'l fi,'ai(l. I.'cilitt'ni a stnli i|iif rcnlnniolo^ic est a\cc la hola-
nit|Ui' la scicncf la plus pii|)nlaii r do noUr (|io(|ut' , ( 1 il l'a liaiU'c on con-
sftpu'uro.
\n coininonctMnnit do rc siiVIc, Sonin'ni, nalinalislo qni n'a iccînlé eu
lien i«'s hoiin's do la scionco, mais lionnnc de savoir ol de lionno voionU",
oonçul ridoc d'une eniropiiso paroillo à eolie-ci. Il appela h son aide les
savans do son époque, el mil au jour une eollerlion (pu fut rceue avec
reettnnaissani'e du publie, el (pii, |)endaiil (pielipics anné(;s, a salisl'ail
aii\ liesiiins de la seienee d'alors. A |ieiue aujourd'hui la eoirsulU'-l-on de
temps à autre, tant le eliamp des liecouverles s'tst a;;randi. J'ose |(ré-
dire (pie lel ne sera pas de loiif^-tenips le sort de la eolleelioa aciuelle.
l\ien n'aïuionee un inouveiuenl S(ienlili(|ue pareil à eelui (jui si<;nala la fin
du tlornier sicele, l(»rs(pio, subilement el pressées les nues sur les autres,
destléeouverles inattendues bouleversùrenl les anciennes noiionset renou-
velèrent la face du monde savant. Les bonnuos illuslres (pii domieni l'im-
pulsion et (pii l'ont soutemie si lom;-temps sont partis pour la plupart,
Cuvier à leur tèle; les autres, leurs rivaux de i^ioire et de ironie, sont
pleins de jt)urs, el quoicpi'ils laissent derrière eux une génération béri-
lière de leur ardeiu-, il est évident que eelle-ci est rétiuile à ramasser la-
borieusement ik's épis là où ils ont fait la moisson. INous sommes donc'
dans un de ces momens de repos (pi'une loi éternelle a imposés à la nature
morale comme à la nature pbysique. Sans doute un nouvel élan aura lieu;
la science, après s'êlre ralentie pendant un intervalle jthis ou moins long,
comme pour rassembler ses forces , fera lu:it à coup quehpie pasde géant;
elle a toujours procédé ainsi, témoin Arislote, Liimé el Cuvier, trois
noms <pii réunissent en eux les trois points culmi.ans ([u'elle a successi-
vement atteints en vingt siècles. Mais il n'en est pas moins vrai cpi'elle doit
profiter de ces momens d'inertie relative où des liions moins riches ont
succédé à la veine alwndanle (ju'elle exploitait, pour se recueillir en elle-
même, dresser l'invenlaire de ses ricbesses, et s'encourager à les accroître.
Ln livre bien fait devient alors l'expression d'un passé brillant et d'un
présent plein d'avenir; il demeure long-!enips, et dépose contre le dédain
des générations suivantes en faveur de répo(pie qui l'a vu naître. Nous
n'assignons pas un moindre rôle aux Suites à Buffun actuelles, si elles
persistent dans la voie qu'elles ont suivie jusqu'à ce jour. !..
F. BULOZ.
— Nous appelons l'attention de nos lecteurs dcsireuY de se faire une biblio-
thèque à bon marché, sur le catalogue des libraires Télot joint à notre livraison
de ce jour.
LES
PbSTSrRIPTlM.
Presque toujours chacun suit son caprice.
Heureux est le mortel que les destins amis
Ont partagé d'un caprice permis !
(M""" DE VlI-LEDIEU.)
O lecteur bén(Hole (ainsi disait ce bon xyi*" siècle), vous qui
allez parcoui'ir les pages frivoles consacrées dans mes loisirs aux
Excentriques (1), ou gens bizarres de l' Angleterix; ; — si ces bi-
zarreries vous étonnent, ne me les imputez pas. — C'est de l'his-
toire. — L'invention n'a point fait les frais de mon œuvre. La
voilà, pure de tout alliage romanesque. — Est-ce ma faute si
(i) Ecceritric , Eccentr'icUy, mot emprunté à l'astronomie, — l'ellipse irrégu-
lière des comètes, — une conduite en dehors de toutes les règles rerues, et du
système général.
TOME 111. — V SKI>TI,MKI'.I, ISÔ'l. 35
lîJS l;l VUE HKS l>l I \ MOM>ES.
riiiimaiiilc C'Sl ;iiiisi? — Dpccsaiiccdnics, p^s iiiMM|iii :iii Icinoiiidrc
(io'jir «lo \r:iisombI;uu'c, ol p;is une (|iii ncsoil all(\sl«''e, «(nitrôh-c,
|)ar;iphi'(' par bons et solides témoins.
Voiilc/.-voiis que je traîne à la siiiie de re livret sans conséfinonre,
niic ;irni('t' (raiinolations , on <|n(' je clone an pied de mes pa{;es,
nn monde de citations? 'J'ant de jx'danlisme ponr si peu! Des ]H)ids
de plomb dans nne{|aze? Il ne tiendrait «pi'à moi de vons dc'i-onler
les anlorités snr les(jnelles cet article repose, de montrer les co-
lonnes, froissi'es et salies par mes doijfts cnrienx , de VAnnnnl lîc-
fjixicr I soixante-dix volumes ! ), du Wonderful Marjuilnc, de \'()iu-
n'iana, du l»elrofipccthc Iicvicii\ du iScirijntc Calotdar (trente volu-
mes), des vieux journaux, des licposilorics ofKnowleiUjeydcs Diaries
et des liamiiiscenccs , des anecdotes de ;17t.s.v Scward , de Spence , de
C.ihbcr, dMiAi», de Jonali Banhujton, de Bnbb DoddhiijUni , de
Cumberland, et de cent autres. — Vous ouvrir des sources incon-
nues, entourées de vieux lichens ou couvertes de sable : à quoi
bon et quel gré m'en sauriez-vous?
Voici l'eau de la source. Bonne ou mauvaise, — buvez frais —
et riez !
Dans ce postscripium , — dont la seule place était ici — hors de
sa place, — il me suffira d'affirmer que le fait peu important qui
concerne le narrateur est vrai dans tous ses détails , et que ni les
personnajjes que j'introduis, ni les noms des acteurs qui peuplent
mes chapitres — baroques, fous, pathétiques, burlesques, hété-
roclites , — de deux lignes , de trois pages , — ne s'écartent de la
vérité pure et simple. Ces hommes ont vécu; les uns, je les ai vus,
et je l'atteste; les autres vivent encore; quelques-uns sont histo-
riques comme Louis XV, comme Mariborough, comme Alberoni.
J'invoque pour eux les dates, les attestations contemporaines, les
témoignages des écrivains de leur temps. L'histoire sérieuse a-t-elle
d'autres preuves et une plus haute certitude? — Et que peut faire
(le mieux cette humble et mienne histoire , pauvre petite, bateleuse
et grotesque, ramassant çà et là les miettes des folies humaines,
si ce n'est d'imiter sa grave sœur, l'histoire des grandes folies ,
— l'histoire des empires.... ?
Je voudrais qu'on ajoutât foi à ces modestes récits, par exemple
LES EXCENTRIQUES. AW
à mon cher Jcmmtj Coircr, que je crois voir encore et (ju'iin incré-
dule reléguera peut-êtr<', à ma grande peine , parmi les firiions.
% II. , ■ ' ■' '■-;:
Le Voleur de New-Road.
,'■,■(
Vous voyez, eu moi l'Alexandre du grand
chemin !
{Chœur des Giieiir , par R. Burxs.)
(iJ^io.) ■ ' ';■ " •
New-Road est une pauvre imitation de nos boulevards. Aussi,
dans nulle ville d'Europe vous ne retrouvez les boulevards de
Paris , ceinture verte , zone admirable de la grande Babylone, orne-
ment et signe distiuctil'de la capitale du plaisir autrefois, métropole
éternelle de l'intelligence et de la sensation , Pai is ! Cette ceinture de
feuillage et de lumière, de poussière ondoyante et de riches clartés,
ne vat-elle pas bien à la prostituée des temps modernes, à la folle
ville qui dissout et éparpille la vie, sans vous laisser le temps (qui
que vous soyez, quchjue larges que soient votre esprit et votre ame)
ou d'aimer, ou dépenser? Voici des arbres, mais qui n'ont pas
d'ombre, et des feuilles aux fibres desséchées, usées et raccornies,
comme l'esprit et l'ame de ceux qui se promènent sous ce menteur
abri! Le soir vient, et mille clartés fantasques sortent de ces bou-
tiques, pointent au loin, se croisent sous ces arcades, percent la
verdure jaunâtre, flamboient autour de Paris, éclairent ce frag-
ment de forêt toujoin's mourante et cette foire perpétuelle de mar-
chandises, de promeneurs, de plaisirs sans joie, d'agitation sans
résultat et d'oisiveté sans repos. Ils sont beaux d'irrégularité , nos
boulevards! Ils montent, ils descendent, ils s'élargissent, ils se
rétrécissent, ils s'abaissent, ils tournent, ils rampent, ils cessent
tout à coup, ils reprennent ensuite; théâtres, palais, bouges,
estaminets, portes triomphales sous lesquelles le bourgeois se carre;
fontaines sans eau, cascades murmurantes, tréteaux infects, re-
|)aires dramatiques, bazars, tavernes, temples aux mille colonnes,
ils ont tout; ils étaient plus beaux encore il y a dix ans, quand le
iiivcMil, l:i loisf, r.ili'|iicinriil , l;i coill;!;;!!»!! de l;i l(';;lll;iii|t' llllM'li-
c.iiiir , ira\;iitiil |);is };;'itf leur j)iU()ii'S(|iic liinliiisic.
\m ISl!). le boiiliviird nain do Ncw-I'xiad nio scnililail trislr. Je
n'apcrcovnis là (qu'une port'('(; bien droite de vin{;l |)i('ds de lar{[«';
un donblc l'iiiij^ de pciits arbres do six pieds, an Irnne caeoeliynio,
à la I("'te dc'cliarnee et tombante; de hantes {pilles monotones <•!
noiros, plaoéos des deux oôlos du cliemin ; un vaste carré de {ja/.on
devant elia(|iie ('diliee; une jfrande eago de bri(iues noires, en face
(le eluKine carré de {ja/.on; voilà tout. Le cordeau n'avait pas
epaijpïé uu seul pouce de terrain : tout était mesuré iorl exacte-
ment, llien de perdu; rien ne s'arrondissait, rien ne fuyait, rien
n'«'taii imprévu, rien n'appailenait au capiice; le hasard el la fan-
taisie avaient cédé à la toise et an niveau. Je comparais cela aux
boulevards parisiens. J'avais dix-neuf ans. Celte parodie de boule-
vard, cette exactitude rectilignc, carrés, losanges, parallélo.j;ram-
mes, me semblaient hipnbres.
Cependant il fallait me rendre à une fêle splendidc etbonr{;eoise,
que donnait, pour son bhih-da\j, ou anniversaire de naissance, uu
né(}Ocianl de la cité, devenu très riche et assez » orgueilleux de sa
bourse, » comme on dit là-bas. Le Inrth-daïf esl une coutume rai-
sonnable et touchante; la famille s'assemble pour fêter le jour où
vous êtes né; amis, visiteurs, dandies, accourent ensuite el rem-
plissent vos salons; après le bal, grand souper. La fête se donnait
dans une de ces boites de briques, aux stores verts el aux dalles bien
polies, qui faisaient triste sentinelle, des deux côtés de New-Iload.
Le maître de la maison avait mille anecdotes à me conter, sur Pitt
et Fox, sur Louis XVIlï, sur les émigrés français, sur le duc d'Ai-
guillon, sur Delille, sur M. de Chateaubriand qu'il avait beaucoup
connu , sur les premiers jours de la lutte atroce que le monde fit
subira ce célèbre athlète. Pendant qu'il parlait, la contredanse
anglaise déroulait ses replis pcsans : le quadrille contiuenial ne
l'avait pas encore dégrossie; elle était louide, naïve, ardente, pleine
de verve et de ferveur, sans grâce , toute paysanne, dansée ou plu-
tôt lourée avec une forte et vive joie, par trente femmes blanches,
aux blanches épaules, au col nu , au sein palpitant et vibrant sous
le regard que nul voile n'arrêtait. La volupté n'(4ait pas là , non,
ni la délicatesse; mais je ne sais quelle franchise énergique, je ne
LES EXCEMIlK^UliS. .")01
sais quel abandon do liberté, je ne sais (|uel génie d'indcpendance
saxonne cl à demi sauvage, dont la saveur étrange me cliarmaii.
Elle a déjà disparu, eette saveui- anlicjue et insulaire. L'Angle-
terre n'est plus ce qu'elle était, après le blocus, après la guerre,
avant (jue les mœurs de rEuio|)e l'eussent envahie et saturée : elle
était alors magnifique d'originalité, d'audace, de développement
individuel et de bizarrerie involontaire. Aujourd'hui elle cède à la
civilisation comnmne. OUI England, * la vieille Angleterre » va
finir : adieu, vieille Angleterre, mère de Shakspeare, si isolée et
si étrange! Tu ne seras bientôt plus (ju'un fragment de l'Europe.
Et je comparais ce que je voyais à nos bals de la place Vendôme
çt de la rue Bleue. Dans les intervalles des contredanses, j'allais
m'asseoir prèsdes danseuses fatiguées, sylphides sans voile ou car-ya-
lidcs vivantes, dont le costume extraordinaire laissait si peu de place à
l'imagination. Une jeune miss, aux lèvres bien découpées, au sou-
rire mélancolique, à la taille fine, délicate et souple, parlait, comme
un professeur, chimie et physiologie, gaz et phrénologie; elle disseï'-
lait sur le système de Werner et sur les aérolithes. J'écoulais stu-
péfait; j'essayais en vain de ramener la conversation à des sujets
moins graves. Le pédanlisme féminin était à la mode à Londres :
le Ba.'i-Iilcu \ don)inait; Byron ne l'avait pas détrôné. J'admirais
donc CCS douces tètes blondes, tètes de vierges plus idéales que
celles de Raphaël, tètes que le Nord seul produit, secouant mol-
lement la foret de leurs cheveux de soie et les ramenant sur leurs
belles épaules, pour me demander si je n'avais pas étudié la
minéralogie, si je n'avais pas dans ma collection cerUiin quartz
magnififjue , si je connaissais les dernières expériences sur l'é-
lectricité et sur le galvanisme, ou si j'avais lu le dernier sonnet de
Wordsworth sur Westminster. — Me voilà, me disais-je, chez
un peuple é'trange! Ses femmes ne s'aj>er(.oivent pas ({u'elles
ne sont |)lus habillées : elles peuscnl que nous autres, (jui avons
dix-neuf ans, nous ne nous en apercevrons pas; et ces bouches
fraîches, ces carnations merveilleus(.'S, ces yeux d'un admirable
azur, raisonnent chimie et physiciue [)endanl les folies et les ivresses
du bal. A deux heures du malin, fatigué de réels et de coiintry-
dancea, je (|uillai les salons. La nuit était bell*;, la lune brillait; je
m'achennnai à pied le long de JNew-Koad dont une succession de
•">''^- KL VUE UKS Dia\ MONDES.
jalons l(iiniiic(i\ iiiai-(|(i:iit Ir vaslc circiiil; la iiKiiiohmic de ces
clartés iV(;iilii'ivs ajoutait ciicoîc à la Iristosso du houlcvarddc'st'rt.
J'avais inairiK' pirs dim «juarl d'heure le lon/j des {;rilles,
i|naiid mie aventure m'adviiit.
Oli! si vous pouviez croire que je \cu\ me mettre en scène, me
poser, me draju-r, me rendre intéressant, comme c'est d'ailleurs
la coutume de nos jours, je serais désolé vraiment! Qu'on veuille
bien me re{;arder <'omnie un simple comj)arse. On lecorniaili-a tout-
à-l'lieure (jue le premier acteur ce n'est [)as moi. Aussitôt (ju'il uïc
sera permis de m'efl'aeer, je le l'erai.
Le héros du drame, c'est ce gros homme qui marche d'un pas
rapide d délibéré. Il débouche par une rue latérale (|ui aboutit
dans IVew-Hoad. Lewalchman, race détruite (aujourd'hui toute
la vieille Angleterre s'en va par morceaux) venait de crier funè-
brement :
llalf past tivoll — fine wcaihcrll — Deux heures et demie, il
lait beau!!
Sa voix rauque, surchargée de vin, s'égarait, roulait, dimi-
nuait et se perdait peu à peu dans les longues avenues de brique
noire, au moment oii riioinme dont je viens de parler sortit de
la rue devant laquelle je passais; il vint droit à moi, le bâton levé ;
puis il me regarda et abaissa son arme. Je ne sais pas précisément
(juelle était sa taille : il me parut avoir six pieds. Son aspect était
aihléti(|ue. Il jwriait un chapeau de matelot, une veste courte et
ronde, de larges pantalons ei un superbe gourdin , dont l'extrémité
semblait ornée d'une tète noueuse, qui faisait de ce bâton une mas-
sue redoutable.
Il jouait avec cette canne comme avec une badine , quand il fil
devant moi sa première apparition. Il eut l'air de toiser attentive-
ment le jeune homme maigre, débile, svelte, en habit de bal, qu'il
venait de rencontrer : puis il vint se placer près de moi. J'ai dit
que je ne voulais pas me rendre intéressant, et pour première
preuve de cette assertion , j'avouerai que ma sensation à son aspect
ne fut pas héroïque. — J'eus peur.
Ce colosse se mit à marcher à mes côtés, silencieux, mesurant
son pas sur mon pas, et d'un air grave. Je commençai à faire, à
part moi, l'inventiure de ce que j'avais à perdre. Dans les basques
LES EXCENTRIQUES. d03
citrangeniont pointues de mon liabit noir, tel qu'on le portait alors ,
et dans les poehesdema culotte de bal, se trouvaient, je crois, une
Irentaine dcshellin^s, un portel'euille avec des lettres , et une montre
d'or, donnée par ma mère, h'guée par ma grand'mère, portant
le nom célèbre de Le Roi, {juillochée sur toutes les coului'es, pas-
sablement lioi-s de mode , qui n'allait pas deux joui's de suite, ronde
connue une balle; mon vrai trésor!
Le silence de cet homme, sa marche régulière, son regard qui
tombait d'aplomb sur moi, toutes les fois que noîxs atteignions un
réverbère, m'avaient tenu, pendant pr'ès de cinq minutes, dans
une sorte de palpitation et d'anxiété peu agréable , quand il rompit
le silence , et d'un ton à la fois impérieux et affoble : -
— Wliat counirijman are you! — De quel pays êtes-vous?
Question singulière, pour commencer une causerie nocturne!
Je vis ma situation , et je répondis assez bien : -
— Français. Et vous? .,:-.,«..
— Né à la Jamaïque, possessions anglaises. Permettez-moi,
mon jeune gentilhomme , de vous demander si vous êtes riche?
Trois heures du matin ; — la lueur des réverbères scintillant dans
l'obscurité; — près de moi, sans armes et sans force, le colosse armé
de sa massue ! je repris mon sang-fioid et répliquai :
— Je ne suis pas riche. Et vous? .j ,
— Riche et pauvre, selon les chances. ^ - ;.
II y eut un silence entre nous. La crécelle du garde de nuit
criait el vibrait dans le lointain. On n'entendait pas une voiture
rouler : pas un seul passant dans la rue; pas une lumière aux
fenêtres. Mon homme reprit d'un air insouciant :
— Voici deux ans que je suis sorti de la prison de Newgate.
Depuis cette époque, les affaires vont bien. Mais vous , mon jeune
gentilhomme, (|ue venez-vous faire à Londres?
— Apprendre l'anglais et voir du f>ays.
— Oh! vous êtes un savant! Et (|uels sont vos revenus? '
— Près de deux cents livres sterling.
— Année moyenne, mon jeune gentilhomme, je peux compter
sur plus de mille livres sterling. Il n'y a pas à Londres de lîasli [ mot
d'argot, voleur) plus célèbre que JemmijCuwer. Avez-vous tou-
'>04 HivuK itts i)i t X jii)M»i;s.
jours vos parcnsï ilii-il cm ((iiiiiriiiaiii mh: iiilcrroyaloiic (l'un ion
vraiment scniinienU»!; où sont-ils?
— Ils liabitont Paris.
— Vieux?
— Mon pèir est 1res à{j('.
— Oiio fait-il?
— Ilien.
— Quel est son olat?
— Général de brigade en retraite.
— J'ai servi aussi, moi. Kt portez-vous sur vous des bijoux ou
de l'argent?
Ceci devenait sérieux. Je répondis nettement.
— Où demeurez-vous?
— Marlboruncjh-Sireet , Oxford-Street.
— Diable! c'est fort loin; et jusqu'au bout de New-Road, il y a
du danger. Les camarades pourraient bien vous soulager de vos
brillans et de vos plaques ( termes d'argot qui signifient slieUinfjii
et pence). Je vous accompagnerai jusqu'à Saint-Gilea. Là vous
n'aurez plus rien à craindre; causons un peu et marchons.
Jemmij Cower , \c flash, devenu mon protecteur, me raconta
ses aventures. Il avait servi sur mer et sur terre; le licenciement
l'avait engagé à devenir flibustier nocturne. II parlait de ses vols
comme de ses batailles, avec une fierté modeste; et quand nous
fûmes arrivés devant la vieille et sale église de Saint-Giles, il s'ar-
rêta, me prit la main, la secoua vigoureusement et me dit :
— Vous n'êtes qu'un enfant; mais vous n'avez pas eu peur.
( Jemmy se trompait. ) C'est bien. Vous pouvez vous vanter d'avoir
voyagé pendant une demi-heure de nuit avec Jemmy Cower sur le
trottoir de Neiu-Road. Quand on a fait une pareille rencontre et
qu'on se quitte bons amis, on se donne la main, mon gentilhomme.
God bless you !
Le géant frappa de sa canne le pavé fi s'enfon(;a , en disant ces
mots, dans le labyrinthe tortueux de Saint-Giles.
Il était quatre heures quand je rentrai, et déjà les premiers
bruits, les premiers mouvemens de la ville colossale annonçaient
son réveil. Gomment aurais-je dormi? Aux singularités du bal se
LES EXCENTUlyUliS. 505
mèlail dans mon souvenir la convorsalion bizarre de ce généreux
Jennny Couer qui m'avait laissé ma montre et mes quarante sliel-
lings, qui s'était intéressé à mon père et à ma mère, qui avait eu
pitié d'un jeune homme faible, et qui m'avait escorté, de peur que
je ne fusse volé en route. A onze heures, tombant de fatijjue, je
m'assoupis enfin; mes rêves furent sin^juliers; il y avait là, au-
dessus de ma tète , un millier de jolies tètes d'anges , mélanco'
liques, pédantes, id(;ales, blondes, aux lèvres roses, aux bras
nus, aux épaules nues, parlant de chimie, secouant leurs beaux
cheveux sur mon front, et au milieu desquelles m'apparaissaii
la tête massive, bronzée, musculeuse de Jemmij Cower, avec sou
grand chapeau ciré, et son œil noir perçant qui m'interrogeait.
.-.V,,,. .;,■ . §. m. .•:
Pourquoi les Anglais sont excentriques et comment ils
■ . vont devenir raisonnables»
J'avais pour guide et pour ami un petit vieillard à la figure os-
seuse, pointue, anguleuse, recouverte d'un parchemin rouge et
plissé, au son de voix aigu et fêlé, aux jambes grêles et à l'aspect
bizarre. 11 eût fourni une merveilleuse caricature à Mathews et à
Cruikshanks; mais les caricatures étaient si communes à Londres,
qu'on n'y faisait pas attention. Il pétillait d'esprit, de singularité,
d'ironie; peintre, sculpteur, amateur, virtuose, collecteur d'anti-
quités; riche d'ailleurs, et assez connaisseur pour ne passe ruiner
avec le plus ruineux de tous les goûts, il recevait dans s(;s salons»
excellente compagnie. 11 passait pour un oiiginal; mais son sar-
casme, sa fortune et ses relations l'eussent protégé contre toutes les
attaques. On savait qu'il possédait à la campagne plusieurs retraites
dans lesquelles il n'admettait personne; on savait qu'il se renfermait
souvent dans ime petite maison baro(|ue, située au bord de la Ta-
mise, et (ju'il n'y recevait pas même les i)lus intimes de ses amis.
Comme <'n Aiig^Ieterrc toutes les ori/jinalitt-s ont leurs coudées fran-
ches, le spirituel et malin vieillaid continuait sa vie indépendante,
sans que personne y trouvât à redire. 11 achetait des tableaux,
exerçait sur le tiers et le quart l'art du qu'uiiivj, du hoaxhuj et du
ciUtïïKj, variétés de la satire et de l'epigramme. Il donnait de fort
• i(M) IIKVUK DKS DKUX MONDKS.
bons (.-onnTts et liàtissiiii des pavillons chinois. Le pavillon chinois
olail encore une de ses manies, (let honune, (|ue la natnic avait
iiTcjfiilicrenient tlossiné, althonail le {joùl hell<'iii(ine et la rcjjnla-
riteaichitecliirale. Iltoleraii le{|enie{jolliique; il admirait lejfoùl
e{;yptien; il avait de l'enthonsiasme pour le {jenre chinois; il em-
brassait dune vén('iation sans bornes les /jrotles de Tritehinopoli,
les colonnes hindoues, et ces pajfodes immenses, audacieuses, cliar-
{yees de scul()tui-es et de monstres sans nombre (jui s'('lèvent comme
des bijoux d'orfèvrerie f[i{}antes(jue, dans les plaines du Dekkari.
Le vieil architecte Wordem (c'était le nom de cet oii{;inaI)
me devait (juclque reconnaissance. J'avais lait recueillir à Paris,
pour enrichir sa collection, une (juantité considérable de vues
de cailiedrales, que nos amateurs ne recherchaient pas encore :
la fureur de l'ogive ne nous avait pas envahis. Wordem avait donc
beaucoup d'amitié pour moi. II prenait plaisir à m'e\pli(juer les
anomalies du caractère an{;lais; et chaque fois qu'il compulsait et
admirait ses merveilles gothiques ( ce (|ui lui arrivait tous les soirs i ,
il sentait se ranimer et reverdir ses sentimens de bienveillance pour
le jeune voyageur français.
Wordem fut la première personne à qui j'allai raconter ma so-
lennelle entrevue avec le terrible Jemmij Coiver. Il faisait son lannch
ou second déjeuner, flanqué de sandwïchcs et de beurre (Vais. A mon
récit, le front dn vieillard se dérida ; son sourire sardonicpic s'anima
de joie et de gaité; les carlilag;,'S de ce nez pointu et voltairien tres-
saillirent plusieurs fois, et il s'écria (juand j'eus lini :
— Jemmy Cower est un brave garçon, ma foi ! Jcmmij Cower est
un de nos Exccninfines. C'est là ce qui s'appelle honorer son mé-
tier. Mais vous, (|ui venez de France, du pays social par excellence,
comment pouvez-vous comprendre (|uelleimpoiaancenousaitachons
à Vexceniricilé , à l'oiiginalilé, au mouvement imprévu, indépen-
dant et spontané d'une existence qui se fait elle-même, qui vit en
dehors de toutes les sphères et (]ui ne doit rien à personne? Chez
vous originalilé est synonyme de folie; chez nous , c'est un éloge et
un honn; ur. Mais cela Unira bientôt. Nos rapports avec le continent
nous perdront. Nous n'aurons plus, comme vous , que des espèces,
et pas d'individus. Voyez Jcmmij Coucr : il est (jenlil homme de
(jraml chemin; 'l'yburn l'attend ; c'est im grand co(}uin , sans doute.
I
LES EXCKNTIUQUES. 507
mais il exerce sa profession à sa {juiso ; il ajfit librement , il choisit
ses victimes ; il a son code personnel et sa moralité à i)art. Il sait ce
qu'il fait , ce qu'il veut et où il va, Jcmmtj Cower for cvcr !
J'écoutais en riant ce panéjjyrique d'un orijjinal de jjrand che-
min par un orijjinal de salon. Après avoir bu un verre de ginger-
Occr, sa liqueur favorite, Wordem reprit en ces mots :
— Vous m'avez fait beaucoup de plaisir en me racontant (;otte
petite aventure; et Jemmy Cower occupera un rang honorable
dans mon Histoire don excentriques anglais, car je veux bien vous
l'apprendre, en vous demandant le secret sous le sceau du serment :
c'est un travail dont je m'occupe depuis trente ans bientôt. Le
premiei-, j'aurai fait les annales de l'originalité anglaise, c'est-à-dire
celles de la Grande-lîrelagne. Elles sont d'autant plus honorables
pour l'humanité et dignes d'être conservées, que nos vieilles mœurs
vont s'effaçiint chaque jour. Mais venez avec moi; partons pour
Twickenham, où j'ai une petite maison fort cirieuse à voii-; je n'y
iii jamais laissé entrer personne, que le sculpteur Flaxman et le
poète Walter Scott. Nous monterons en bateau , et nous causerons
en route. Votre voyage, mon jeune ami, ne sera pas sans instruc-
tion ni sans fruit. —
En effet, nous partîmes du pont de Londres, laissant derrière
nous ce vaste port couveit de navires, et cette forêt de mâts dont
l'ombre tremble sur les flots , et ces milliers de voiles dans lesquelles
le soleil et le vent se jouent. Deux rameurs, bargemen, célèbres
par le dialecte composé d'injures qu'ils adi'cssent à tous les passa-
gers, nous accueillirent d<; leurs malédictions les plus caressantes et
les plus choisies : puis ils firent voler la nacelle à travers les embar-
cations qui glissaient i;uiour de nous. ' '
— Vraiment, disait en français le vieil architecte, je désespérei-ai
de notre Angleterre, quand elle perdra ses Whims , ses Oddi-
lies, ses Eccentriciiies , ses habitudes d'indcipendance individuelle.
C'est précisément à cette manière d'être anti-sociale (ju'elle doit sa
plus grande force; c'est de sa personnalité enracinée, respectée,
louchant à l'égoïsme, que sa liberté politique a surgi. Voilà
son meilleur habeas corjnis. Dès le berceau de notre histoire,
nous retrouvons dans nos mœurs cette tendance à l'originalitt; in-
dividuelle, et cette vcnéi-ation pour le d('ploiemcnt (l('cha(|ue <a-
• »IKS Ki;vLi. lus in.i \ momu.s.
racU'i'o selon sa l'oriiie cl son luiim-iir. Dans nos jiarcs, Irs arbres
«jne nons prt'iVrons, ce. sont les {jraiids ehènes t ;iu\ liras lorliis,
eonune dil Shaksjicari', an front nonenx, an\ capricienx ein'onle-
niens, à l'écorei' bi/;irre, an\ racines (|ni sorleni de terre ponr v ren-
trer. » IVons n'avons ainn' jus<[n'ici ni le s arbres lailK'-s en (;S|talier,
ni les quinconces à an^j'.cs aijjiis, ni les honinies disciplines sui' le
même modèle , ni les caraclères coulés dans le même moule. Je
crains bien, ajoula-l-il avec un {jrand soupir, que celte époque; de
Vcxcentr'uitc cl de la gloire britanni(jne n'ail dil son dernier mol, et
que bientôt, gracc à la civilisation (jui nous {;a{jnc, nous polit,
nous raflinc, nous glace cl nous aplanit, nous n'allions misérablc-
nicni nous confondre avec toutes les nations européennes! Une
nation et un homme sans originalité! sans empreinte! (idonc!
Cela ne vaut pas la peine de naître. Je conçois (|ue vous, jeune
homme, ave/ (luehjue difficulté à me 'xunprendrc. Chez vous, de-
puis très long-temps, la première dd toutes les vertus, c'est la
sociabilité. Vous définissez l'homme un animal sociable. Nous le
définissons un animal indépcndani.
— En France (continuait ce singulier philosophe, pendant <|ue
nous voguions sur la Tamise entre deux rives couvertes d'une
pelouse verte et veloutée, comme les gazons de Wouvermans),
il a élé convenu, depuis le xiii^ siècle, «jue chacun devait se
sacrifier à la société et confondre son individualiU; propre, son
originalité personnelle dans le torrent des idées et des mœurs gé-
nérales. Un homme qui s'écartait de la route commune était ana-
thènie. J.-J. Ilousseau et Montaigne , parmi vos gi-ands éciivains ,
sont peut-être les seuls qui aient osé livrer au public leurs singularités
spéciales, ou, comme disent les médecins, leur ïdifOHijncraiiie. Voilà
pourquoi l'écrivain /iH?»om/ù/«e, commun chez les Italiens, très fré-
quent parmi nous, vous est inconnu. Vos auteurs comiques eux-
mêmes sont raisonnables. Ils redoutent le caprice : ils veulent
plaire, en instruisant. L'excellent 3Iolière est un Gassendiste.
Voltaiie est un chef de parti.
— Mais interrompis -je, que pensez-vous donc de Scarron, le
bouffon, le niais, le cul-de-jatlc, ()ui faisait rire de ses folies la
cour galante et grave de Louis XIV? Étail-ce un excentrique selon
votre cœur?
LF.S l'.XCENTniQL'ES. ^01)
— Non pas. Scarron n'éiaii qu'un lioiilïon ex un parodisle :
« Ce pauviet
« Très niaigret ,
« Au col (ors
« Dont le corjjs
« Tout torlu
« Tout bossu ,
« Suranné,
« Décharné,
« Fui réduit
« Jour et nuit
« A souffrii"
« Sans guérir '
« Des lourniens
« Véhéniens; »
(et celte citation vous prouvera que jo l'ai lu avec fruit ) ; Scarron, qui
passa poui" le plaisant par excellence, pour le gracioso de son (épo-
que, n'était pas ce que nous appelons un humoriste. Il suait sang
et eau pour amuser autrui. Il est profondément triste. C'eût été un
écrivain mélancolique et bi/arre, s'il eût écouté son penchant. Sa
gaîté me fait mal; je crois entendre les cris que lui arrachent la
goutte et le rhumatisme. Contentc/.-vous de ce que vous possédez,
d'une belle et grande litlér;itui'e, bien disciplinée, noble, féconde,
lièrc, sage, admirable de raison et de pureté. Nous avons autre
chose, et peut-être n'est-ce pas mieux. Dans Y OUI EiKjland , le
respect national pour l'individualité a fait naître parmi le peuple
une foule d'originaux comiques; parmi les écrivains, les linmorisics
dont je vous ai parlé; paimi les gens riches, une multitude de lu-
bies extravagantes, pliilantlir()pi(jucs , inouies, baroques, ver-
tueuses, vicieuses, inutiles, d'ailleurs amusantes à observer. C'est
le résultat uatuiel du soin avec lequel nous avons établi parmi nous
l'inviolable puissance du moi individuel , le culte de ce îuoi, qui
peut se révéler librement par toutes les bizarreries, sans qu'on le
liarcèle ou le chagi inc.
Dans toutes les classes, même liberté.
Je suis un Exccnlrique.
.Icmmv (]o\V('r <^s! un Friciilnqui'.
MO i;i\ii, i>i;.s iti:i;\ mondiis.
(iciui (]ui ;i lùii la maison (jnc vous aile/ voir clait iiti hrcni-
Iriqitr.
^. IV.
LmI Maison d'un Amiral.
Mais nous alioi'dions, cl je inc ironvai en face du plus sinjju-
lior hàtinicnl (\\w jVusse jamais ((mtcmpli'. (x'tlc folie arcliitcc-
turale, constiuilo par un amiral on relrailc, avait la lormo d'un
vaisseau de liant hord; nous entrâmes; tous les usages de la vie
maiitime avaient été relifiieusement conservés. Nous v trouvâmes
des canons sur leurs affûts, des hamacs en {ftiise de lits, des cabines
fort pro|)res , un i'oiid de cale en fjuise de cave, et un pont en (juise
de terrasse. Un vieux matelot, en {jrande tenue, ancien domestique
de l'amiral défunt, nous reçut et nous servit.
— t Vous connaissez maintenant la mani(M|ui me possède, me
dit Wordcm ; je suis à l'affût de toutes les bizarreries de mes
compatriotes, et je ne pouvais pas acheter de maison de campa.jjno
plus en harmonie avec mes {joùts que celle maison-navire. liisto-
rioyrnphc des exceulrUjnca , j'ai eu soin de conserver ici le souve-
nir du bizarre fondateur de ce domaine. Entrez; vous trouverez
toute une bibliothèque d'originalités, toute nne galerie de bur-
lesques, y compris les voleurs de grand chemin, les confrères de
votre Jcnnnji Coucr, enfin tous les monumens de la bizarrerie an-
glaise que j'ai pu recueillir. »
Ce fut dans cette étrange résidence que Wordem me permit de
compulser de nombreux volumes, tous écrits de sa main, qui con-
tenaient sa Biographie des Excentriques, et d'en extraire (juehjues
notes. Des portraits aussi bizarres que l'appartement même étaient
suspendus aux parois, et ne correspondaient pas mal avec la singu-
larité des caractères et des actes raj)portés dans les in-folios du
vieillard. Je craindrais de fatiguer le lecteur si je lui donnais la
liste exacte de cette encyclopédie des folies anglaises. Il y avaii un
volume consacré uniquement à chaque classe des Excentriques :
Tome F'. — Aux excemp.iqdes religieux.
TI. — Aux EXCENTRIQUES DE GRAND CHEMIN.
III. — Aux EXCENTRIQUES D'ÉRUDITION.
LES EXCKNTBIQLKS. ( l'Ai
IV. — Aux FEMMES ORIGINALES.
V. — Ar\ BIZAURERIES DES POÈTES.
"VI. — Aux ORIGINALITÉS DES PEINTRES.
VII. — Aux ORIGINALITÉS BOURGEOISES, ,, .r.. ....
VIII. — Aux EXCENTRIQUES CÉLÈBEES.
IX. — Aux BIOGRAPHIES DES EXCENTRIQUES ANGLAIS, CtC.
Il me laissa feuillelor long-tomps la bihliotlirquo oxtravaf^^nnie,
oii se coiicloyaionl tous les produits de cette dcmi-dc-mence, de
celte ori{jiiinlité baroque, ou de celle individualité ind<'pendanlo
qu'on nomme excentricité. J'y rencontrai des noms célèbres et obs-
curs, des astronomes et des géomètres, des pauvres et des million-
naires, des mendians el des rois, des acteurs et des bourjjeois;
quelques fragmens de poésie, des lambeaux de musique, des gra-
vures ou des esquisses, filles du burin ou du crayon de ces ori-
ginaux. Je n'obtins pas sans peine la permission (h ti'anscrirc les
plus piquantes de ces anecdotes, conservées par leur possesseur
avec celle vigilante et curieuse jalousie commune à tous les ama-
teurs exclusifs. Wordem interrompait souvent mon travail par des
observations qui prouvaient le bon sens et la philosophie dont ce
cerveau bi/arre n'avait pas répudié le culte.
— Observez, me disait-il, (jue la fin du xv!*" et le milieu du
xviii'' sièclesonl surtout féconds en oiiginaux anglais. Ben Johnson,
dans ses comédies, en fait, sous Jacques r*", une magnifique col-
lection ; Swift, Sterne, Shcridan et Pope s'empai'cnt de ceux qui
fleurissent dans leui- ('poque. Notez encore que ce sosit là les belles
phases de nos annales, nos ères de repos et de gloire : tant il est
vrai que l'excentricité se confond avec la fortune de la Grande-
Bretagne, et n'est <ju*un des rayons de sa puissance. ■
:;i'j
m \ i I itis 1)1 TK >i(»M)i:s.
.^. V.
Le roi des gastronomoi. — La lotorio. — M Tout-à-L'hrurr>
Le mendiant-amateur.
Tarn sihTviu dicam faciiiora, ul malo '^it r-i qili
talihiis uuii dclcctclur !
{Extrait d'un livre que l'auteur n'a pas lu.)
Je dirai de si amusantes fredaiiic-s (facinora),
que quiconque ne s'en réjouira pas sera
ini sot.
[Traduction très lihrc.)
— Par où diablo vous phiîra-t-il do comnienccr, me dit Wordcm?
Par les avares? par les ermites? par les mélancoliques? par les
pliihiiiiliropes ou les voleurs? Tenez, voici le portrait du roi des
{jaslronomes : il se nommait Ro{jerson, et son père, homme riche,
l'avait fait voyager en Europe. 11 n'avait, dans sa tourntîe, observe,
étudié, approfondi qu'une science, les différens systèmes de cui-
sine, les diverses méthodes {^astronomiques. Peu de temps après
son retour en Angleterre, son père mourut. Il avait recueilli beau-
coup de notes qu'il se hâta de mettre en œuvre. Tous ses domes-
tiques furent des cuisiniers. Valets de chambre, cochers, grooms,
tous savaient la cuisine. En outre, il payait trois cuisiniers italiens,
trois français et un allemand. L'un d'eux n'avait tju'un seul em-
ploi, celui d'accommoder le plat florentin nommt; dolce piccmilc.
Un Courier était constamment sur la route de la Bretagne à Lon-
dres pour lui apporter des œufsdc perdrix de Saint-Malo. Souvent,
deux plats lui coûtèrent cinquante guinces. Entre ses repas , il
n'était occupé qu'à compter les minutes qui le séparaient de sa
jouissance prochaine. En neuf ans toute sa fortune était mamjcc,
dans l'acception liit('rale du mot. Son estomac avait absorbé cent
cinquante mille livres sterling. Devenu mendiant, un ami le l'cn-
coutra et lui donna une guinée. Il alla acheter un ortolan qu'il
accommoda lui-même, selon les règles de fart; et la digestion f.iite,
il se suicida.
En voilà un autre dont la manie était moins sensuelle. Le hasard
l.KS i:XCr,NïlUQLES. fîl5
(le l;i lolerie avait lanl ilo cliariiics pour lui, (ju'il lui sacrilia un
million de forlune. Il se noniuiait Cliristoplie liarlhelemy, cl vivait
à la lin du xyih' siècle. Quand le sort le l'avorisait, il donnait des
fêles inajjnifiques dans ses jardins d'Islinjjlon. Les caries d'entrée
portaient les mots suivans :
To commemoraie ihe smiles o/" l'ortune.
ConinK'nioralioii des sourires de la Porlune.
Cet adorateur aveugjle du hasard lui avait sacrifié ses revenus et
se trouvait réduit à la besace, lorsqu'il emprunta deux livres ster-
ling à un de ses amis, les mit à la lolerie, et gagna vingt mille livres
sterling. Il les rejoua, perdit tout, et mourut mendiant.
M. ToiU-à-l' heure , dont vous apercevez le portrait, vous intéres-
sera peut-être davantage. La manie, le hobbij-hone àc. John llo-
bïnson de Kendal, c'était l'espérance et l'avenir. Aujourd'hui
n'existait pas pour lui; il rs[)érait vivre demain. Les mots tont-à-
l' heure ( by and bij ) sortaient sans cesse de sa bouche, 11 devait
monter à cheval, employer ses chiens, régler ses comptes, se ma-
rier, réparer sa maison, — demain. — Sa meule, ses écuries, sa
bibliothèque, devaient lui être utiles — demain. U est mort à quatre-
vingts ans, à Kendal, sans avoir cessé un moment de se regarder
conmie chasseur, comme membre du parlement, comme homme
de lettres, comme écuyer , — mais sans avoir amorcé un fusil, ni
brigué une élection , ni écrit une lettre, ni monté un cheval.
Vous en trouvère/, de toutes les espèces : un orfèvre nommé
Smith, devenu millionnaire, s'éprit si bien de l'état de mendiani ,
<ju'il passa quinze ans de sa vie à l'exercer. On le connaissait dans
les environs de Londres sous le nom de l'homme au chien, parce
(ju'il était suivi d'un chien. Lu jour, ayant fait je ne sais quelle
offense à un habitant de Millian , il fut condamné par le jisge (]c
l)aix de l'endioit à être fouetté en place publiijue; il ne panlonna
jamais cette injuie au village de Mithan, et dans son testament,
ayant laissé un legs à tous les villages du comié de Surrey, il eut
soin d'oublier le seul village où cette punition lui avait été infligée.
Vous fant-il une scène plus dramatique, plus développée? Je vous
raconterai la grande révolution des chats, dont Chester fut témoin
ii y a (juinze ans.
TO'.li: III. — SUI'IMjblKNT. 51
.">l i UKVUK DES UKliX ll<»\|tF,».
^. M.
Lo révolutionnuirp de Chostor.
(•il sCii soiiviciil encore :i Cheslor, pnys du fruin;)({e. Peu
(le iciups ;i[)i('S le (li'|);irl de I{on;ii);ulo pour Siiiiile-llclènc,
lieaiicoiip (le pi'ospecliis ei d'iil'liclics fiii'enl n'paiidiis dans la
ville, « Un {jrand iioiiilne de faïuilles honorables, disait le pros-
pectus, allaient habiter Sainte-Uelène, et comme celle île était
désolée pai- le {;rand nombre de rats (|ui y pullulent, le {jou-
vernement anjjlais avait résolu de détruire par tous les moyens
cette population danjjereusc. » Pour faciliter celle entreprise,
l'auteur du prospectus se disait chai'jjé de l'aire une provision de
chats, dans l'espace de temps le plus court possible. « 11 of fiait
donc seize scliellinfjs pour un f;ros matou bien portant, dix schel-
linfjs pour une chatte d'à{|e mùr, et une demi-couronne pour
un petit chat capable de courir, de boire du lait et déjouer avec
un écheveau de fil. »
Deux jours après la publication de cette annonce, on vil entrer
dans Chcstei-, à l'heure indiquée par l'auteur du prospectus, une
nmliitude de vieilles femmes, d'enfans et de petites filles portant
des sacs remplis de chats. Toutes les roules, tous les sentiers,
toutes les rues étaient occupes par celte singulière procession.
Avant la nuit, une congrégation de trois mille chats se trouvait
réunie à Chester. Ces intéressantes créatures poussaient des
cris lamentables , en se dirigeant vers une rue que le pro-
spectus avait indiquée. La rue était étroite; tous les chats entassés
miaulaient ensemble. Voilà tous les sacs qui se pressent et se heur-
lent, le concert qui prend des forces nouvelles, les cris des femmes
et des enfans (jui se mêlent à ceux des chats, et les longs aboiemens
des chiens (jui font rouler la basse de celle harmonie singulièir.
Quelques-unes des porteuses de chats, se trouvant gênées par
leurs voisines, déposèrent leurs sacs et boxèrent. Les chats pii-
sonniers hurlaient le chant de guerre. Alors survinrent les
polissons de la ville, qui se mirent à déher les sacs, d'oii s'élan-
cèrent trois mille chats enragés, ciachant, criant, les griffes
nues, et courant sans pitié sur les épaules et les têtes des combat-
LES EXCENTRIQUES. 515
tantes. Tout le monde clait aux fenêtres. Nos trois mille chats cou-
raient sur les balcons, s'elauçant dans les apparlemens, cassant les
carreaux , renversant les théières , et dévastant les salons. Iniajjinez
l'effet que produisit cette émeute, et l'étrange spectacle que se
donna le vag, auteur du prospectus et moteur de la révolution.
Les chiens effrayés s'en mêlèrent, et la population mîAc de Ghester
ne tarda pas à s'ai-mer. Les trois mille quadrupèdes succombèrent :
ce fut une Saint-Barthélémy de chats. En moins de deux heures on
vit cinq cents cadavres flotter sur la rivière. Le reste des assail-
lans avait évacué la ville, en laissant comme traces de la bataille
l'empreinte de ses griffes sur plus d'une poitrine de femme, et
comme monumens, un amas de porcelaines brisées.
§. VÏL
IVIilton. — Juhnson . — Steele. — Le marcheur. — Le tailleur.
Ceci vous semble une plaisanterie, une waggcnj, une farce,
dont on aurait pu s'aviser dans tous les pays. Voulez-vous que nous
nous occupions des hommes célèbres excentriques? Ils ne nous
manqueront pas. Je pourrais vous montrer Sliakspcare , dont les
sonnets attestent un platonisme si bizarre, et cet enthousiaste
MiliuH , qui partit pour l'Italie dans l'espoir d'y trouver une femme
à peine entrevue. Elève de Cambridge, il s'était endoimi sur les
dalles du collège. Une jeune luilienne passa près de lui, le re-
marqua, traça sur un morceau de papier ces vers charmans du
Guarini :
« Occhi , stelle mortall ,
« Ministri de' miri niali ,
« Se chiusi iii'uccidife ,
« Apeiti, che farelc;'
et glissa le papier dans la main du jeune homme. Milton s'éveilla ,
entrevit l'Italienne, et lut les vers (|u'elle venait d'cicrire. Si la tra-
dition est vraie, son voyage en Italie;, voyage auquel nous devons
le Paradis perdu, n'eut pas d'autre motif (pjc celte suave apparition
qui ne cessa jamais de hanter l'imagination rêveuse et teudre du
grand homme.
3i.
.*>!(> Kl vn l>l s |)| I \ MuMil s.
{)[n' f;iiic (le cclli' ;iiiiicc ;i peu pivs iimoiiihi'.ililo? Piirmi les
|t('isoim;i{M'S cclrlucs i\v l'AiijjIctcrrc, ;i peine deux ou (rois s'iso-
lent (le In {;t';iii(l<' rninille e\ceiilri(|tie. Wliijjs et Unies, li.iTiovr'iens
vl jacobites, tous ont leur {jiaiu de lolii' iinh-pendante. .lujn^s sur
leurs sii'{}es, {j<'ns du monde dans les salons, poètes dans leur ca-
binet, prédicateurs dans leurs chaires , l'onl parade d(! ces {joùis
e!ran{|es. lîutler, dans son llnd'ilnas, recueille les excentricités pu-
ritaines, Addison les extravagances du temps de la reine Anne.
Les moralistes sévères ne sont pas exempts de la contajjion uni-
verselle. Samuel Johnson, ce pédant (|ue l'on surnommait l'ours,
prévient la l'emme qu'il veut épouser qu'il a eu deux oncles pen-
dus: elle lui répond {gravement (jue ce; {jcnre de mort est le seul
en usa{}e dans sa propre famille! , qu'elle compte dans sa généalogie
ti'ois générations de pendus; et elle l'i'pouse. Voici des testamens
excentriques et des plaisanteries en face delà mort; Marlborough,
couvert de gloire, boxe avec un cocher; Steele, le bel esprit, dort
sur une borne; le n)élancolique et admirable Covvper élève des la-
pins et leur consacre des élégies; Shcnslonc , poète, et homme de
talent, se transforme en berger du Lignon et mène une vie tout
arcadienne. Goldsmith, écrivain plein de simplicité, de g;énie, par-
court la France et l'Italie sans un liard dans sa poche, en faisant
danser aux sons de sa flûte les paysans de ces contrées ; Kean ,
notre contemporain, choisit pour gardc-du-corps un jeune lion
qu'il fait coucher dans sa chambre; l'éloquent Fox, après avoir
gagné beaucoup d'argent au jeu, emploie, pour chasser ses adver-
saires et garder les guinées, un moyen tellement immonde, que j'ose
à peine l'indiquer. Ktes-vous curieux de connaître les originaux de
nos fats actuels, les pères de la race des dandies, laquelle a fleuri
si glorieusement de I8I0 à 1850? les voici. Beau Nash et Beau
Brnmmell, glorieux héros, doivent leur gloire à la pose de leur
cravate et à la coupe de leurs pantalons. C'est à Beau Bnimmcl
que vous devez les gants jaunes; c'est iVa.s7t qui a réglé pendant dix
ans la forme des bottines. Nash , qui demeurait à Bath, était aussi
célèbre que Burke. Sa statue en pied, placée entre les bustes de
Pope et de Newton, orne la salle où l'on prend les eaux do Bath.
La fatuité a Us honneurs d'une statue; le génie n'a qu'un buste.
Yoici déjà long-temps que nous traitons avec cette bienveillance
LES EXCEMUIQUES. oI7
nos excenlriqiics de toutes les classes. Dès le xvi'' siècle, les ori(>i-
naux anglais ont eu rinimortalilé à espérer. Entrez chez ce vieux
marchand de cannes d'Exeter-Chan(»e : au milieu des fouets, des
cravaches, des badines, des joncs et des tabatières, parmi un
nombre iniîni de bagatelles d'ivoire sculpté, de bambous polis et de
uoix de coco taillées, on vous montrera une figure d'ivoire, un
long nez sous un chapeau plai, les cheveux plats aussi. Cette tète
bizarre sert de pomme à une canne. C'est le portrait de Thomas
Coryate, voyageur du xvi*^ siècle, dont la laideur et la bizarrerie
furent si célèbres, que les artistes du temps briguèrent la gloire et
le plaisir de sculpter cet extraordinaire visage. De là les cannes à
la Coryate, qui sont aujourd'hui d'un prix extrêmement élevé dans
les ventes, et dont la plus belle a appartenu au docteur Arbuthnot.
Coryate traversa toutes les contrées de l'Europe à pied, et publia
une de ses relations sous ce litre : « Crudités avalées à la hâte
pendant un voyage de cinq mois. » Il savait douze langues, et se
vantait beaucoup d'avoir forcé de se taire une femme hindoue
avec laquelle il avait eu querelle.
Le xviii" siècle a reproduit le même phénomène. Le fameux
Stewari le marcheur {Walliing-Slcivarl) ne doit pasmanquer à notre
galerie d'originaux. Quand il n'était pas au Japon ou au Pérou, vous
le rencontriez sous une des alcôves du pont de Wesimimter. C'était
un vieillard vénérable qui portait toujours un bâton blanc à la main ,
qui se vantait de n'être jamais monté ni à cheval ni en voitui-e,
et qui avait visité tous; les coins du globe à pied; comme J-J.
Rousseau, il avait adopté le costume arménien. En 1780, il
donna des bals magnifiques à Londres, et des concerts tou-
jours suivis d'un sermon prononcé pai' Stewart. Il avait, disait-il,
couru le monde en quête de la pulnrité de la vertu morale, c'est-à-
diie du grand problême que Kant et Leibnitz n'ont pas résolu.
Innocent et philoso])hi(|ue original, dans les salons duquel aflluait
toute la bonne société de l'époque ! Quand l'orchestre jouait la mar-
che funèbre de Saiil, on savait que c'était là le signal du départ,
et les salons se vidaient aussitôt.
Quicon([ue a été à Margate, (|uiconquc a vu ce rivage couvert
.■)IS ni;vi;i: nr.s i>i:lx )i(»>ni:s.
tlàiics vi (II' ilu\;ui\, l'i (•(■tic nuT coiivcilc de liar(|iifs, cl ces ci-
toyens cn(lim;mcli('S, cl ces visitcuisbrillans, doit se souvenir du
vieux LoNvcll. On le trouvait partout : son nom est à jamais attaché
au souvenir de Maripite ; il vivra dans la mt'inoirc des liai»itans,
connue i\aj)o|e()n dans l'histoire; sa livr('C de pluche rou/fc; aux.
(jalons noirs et veits était connue de tous les voya{jeurs. Enrichi par
son conunerce de taillciii', il avaii toujours dans sa gardcrobe cin-
(juantc liahils complets; pres(]uc millionnaire, il acheta nu ccntnî
de la petite île de riianct une belle propric'té dont l'aspect était
bi/arre. Depuis la (jrille d'entrée jus(iu'aux (;irouettes du toit, tout
représentait l'un des instrumens ou des accessoires de la chasse;
car sa monomanie, depuis (|u'il avait quitté l'ai^juille, c'était le
métier de chasseur; les croisées figuraient des tètes de san{;licrs;
au lieu de tapisseries , il avait jeté sur le par(|uet des dépouilles
d'animaux sauvages ou tués à la chasse : des peintures, représen-
tant tous les sujets de chasse imajjinables, donnaient au château
du tailleur l'apparence du palais de Nemrod. Il s'était accoutumé
à ne rien faire comme un autre : son cheval favori, nommé Blu-
cher, acheté, je crois, chez Astley , était dressé à le suivre comme
un chien; et c'était chose plaisante, ma foi, fjue de voir mon vieux
tailleur, habit et culotte de velours rouge, marchant gravement dans
les promenades de Margaie, suivi pas à pas du (juadrupède docile;
derrière le cheval, un myrmidon, vêtu de rouge comme son
maître, portait une immense pipe d'écume de mer; et sans s'em-
barrasser autrement des sourires, des épigrammes, de l'élonne-
ment et des railleries des voisins, il était bon de le voir causer
avec les dames, tendre la main à celui-ci, sourire à celui-là, et
commencer des intrigues amoureuses. Car notre vieux tailleur était
erotique, et je ne dois pas oublier une de ses singularités les plus
extraordinaires; il avait soixante-dix ans et se targuait de sa belle
conservation. Je ne sais quelle iille de Margate eut la malice d'ex-
ploiter ses prétentions et de lui attribuer l'enfant auquel elle allait
donner le jour. En Angleterre, il suffit du serment do la fille-mère
pour prouver la paternité et condamner celui qu'elle accuse à
payer les mois de nourrice. Le vieux Lovvell fut très flatté, il paya
avec joie; et bienl(Jt toutes les demoiselles de Margate qui s'avi-
saient de forfaire à l'honneur, eurent recours à sa vanité charitable,
I.KS DXCKMUlOUliS. ol9
si bien (jucii moins de doux ans Lowell se trouva pèi-c h'jjal de
soixante-deux enlans, dont il paya trèsexaetejnenl l'éducation. Ja-
mais ministre n'a rempli sa vie d'un plus gi-and nombre d'occupa-
tions strictement coordonnées et toutes inutiles, lise levaità(|uatrc
heures, correspondait avec la plupart des clubs ou sociétés de chas-
seurs, faiij;uait trois chevaux, tournait autour de l'île, chassait,
péchait, et terminait sa journée par une promenade de trois cents
pas sur un âne, ni plus ni moins. ' . -,
Je le rencontrais quehiuelois à Londres, dans les visites assez
rares qu'il i-cndait à ses amis de la capitale; il échangeait alors son
habit de velours rouge conlie un li;ibit de velours noir complet.
Une brochette, plus chargée d(! décorations (jue celle de M. de Mel-
ternich, suspendait à l'une de ses boutonnières à peu près soixante
médaillons. Je l'ari-ètai et lui demandai (juel était ce grand nombre
de décorations ('trangères dont les souverains d'Europe l'avaient
honoré, e Ce sont, répondit-il , les médailles de tous les clubs aux-
quels j'appartiens, et presque tous ceux d'Angleterre me comptent
parmi leurs membres. Voici la nuidaille des Lunati(jucs, celle des
Druides, celles des Chevreaux et celle des Chats-maigres. Je suis
encore chevalier de l'Aiguille, comte du Choux-fleur et duc des
Epinards. J'appartiens à l'ordre des Comètes et à celui des Eche-
veaux-mèlés; j'ai bien le dioit de porter tous mes ordres. » En
effet, à cha(jue pas qu'il faisait, c'était une sonnerie indéfinis-
sable de cuivre , d'argent et de plonib.
Mon tailleur, pour terminer dignement une vie si singulière,
(|uand il approcha de sa quatre-vingtième année et vit de pi'ès la
mort, envoya chercher son vieil ami le charpentier Amerall, (|ui
demeure encore en face de l'église.
— Que me voulez-vous? lui demande Amerall.
— Que vous me preniez mesuie. J'ai besoin de mon dernier ha-
bit; vous allez vous mettre à l'ouvrage. Acajou de première (pia-
lité, charnières d'argent, la seri'ureet la clé de même métal. Vous
pratiquerez au couvercle, vis-à-vis l'endroit où ma tète doit être
placée, une ouverture ovale, à laquelle vous attacherez un mor-
ceau de cristal très solide.
Le cercueil attendit encore son maître pendant deux années en-
tières. Lowell ne mancjiiait pas d'aller le visiter une ou deux fois
otît) r.r.vrr. i»r.s di.i \ m(im»i.s.
|i;ir x'iii.iiiH'. I..I il lltc (|u il ccrixil :i(i < li:it pciiliti'. tlcii\ jours
av;ml s;i iiiDil, nicrili- d'clif c'oiisci'Vt'c :
* M. Amt rail, prc'paro/.-iiioi ma maison; passc/.-y le l>alai vl le
l>lunioaii. vSamedi dcMiiicr, j'ai trouvé (jiic les poijjriées n'étaicni pas
assez propres. Tenez-la, je vous prie, en meilleur elal. »
— Au surplus (eontinue Wordem (|ui me voyait étonne de ses
ririis ) , tirez-vous eomme vous pourrez de eelle {jrande forèl de
(loeumens liéterocliles. Classez et sysli'malisez si vous pouvez
toutes ces extravagances. Je vous recommande surtout le volume
que voici; vous y trouverez tous les passages d'auteurs célèbres ;
toutes les citations et tous les exemples <|ui peuvent excuser l'ex-
ceniricilé des goûts el des humeurs s'y trouvent rassemblés.
J'ouviis l'in-folio, el je transcrivis au hasard (pielques-uns
des fragmens destinés à servir d'excuse, de préambule el de por-^
tique, à la biographie des originaux.
§■ VIII.
Le Chapitre des Citations.
La citation ou quotation est perle fine qui esmaille
agréablement et merveilleusement un discours,
( Belleforest.)
Ces gens-là, voyez-vous, raon cher, ne ressemblent à rien. lissent
possédés d'un certain génie extravagant et haro([ue, plein de formes, de
figures, d'idées, de lubies, de caprices, de craintes, d'espérances, de
changeraens , de mouvemens , de révolutions, de contradictions. Leur fan-
taisie conçoit, leur cerveau bouillonne, l'occasion sert d'accoucheuse. C'est
im drôle de cadeau que Dieu leur fait là; mais quand il est complet et
bien vivant, il vaut son prix, sur mon lioi;neiu-.
( Shakspeabe ; Love s labour lost. )
Mes amis, soyez libres; usez de voire liberté!— Et, je vous en supplie,
permettez-moi de faire voltiger la mienne selon mon beau et noble plaisir.
( Massingek. )
J'use de la charte que nature m'a donnée : charte libre comme l'air,
changeante comme le vent.... la folie ! ( Shakspeare. )
LES EXCENTIUQUES. 5i2l
Tel condamne mon cocj-à-ràne (lui en jusliliera le bon sens.
(FUKETIÈIŒ.)
llien assurément ne nie |joiara iaire ilesparlir de ma fantaisie prémé-
tlilée. ( Tabodueau sieur Desaccokus.)
Ces honnesles jeux d'esprit , nommez-les bouffonneries, si vous voulez.
( Pasquier. )
Prenez garde à ce que vous allez lire. — C'est une cliose pleine de
niaiseries contagieuses. On ne [leut la contempler, celte œuvre folle, sans
avoir envie d'être fou. — Si vous la placez dans votre poche, elle y mettra
le feu el vos culottes brûleront ! — Prenez garde ! — Il ne faut pas ouvrir
ces sortes de livres «juand on est seul , ils montent à la tète ;— ni à minuit ,
— l'heure où le prestige agit le plus violemment, — ni quand on a bu du
vin de Champagne; — c'est bien plus dangereux encore. (Eachard.)
Ne me rejetez pas dédaigneusinent, ô mes amis, à cause de mon cos-
tume bariolé, de mes grelots el de ma Ijarette. ( G. Wither. )
Gens qui ne savent ni régler ni contrerôler leurs espéciales humeurs.
(Agrippa d'Aubigmî.)
Vous en direz ce que voii> voudrez. C'est un calalogue de pochades,
barbouillages et zig-zags, de fautes, de folies, tle bèiises, de barbaries,
d'impromptus, de singeries; une rapsodie de lambeaux pris à toutes les
maisons de fous, un amas de débris empruntés à toutes les tables; — jou-
joux, bibus, bagatelles, clinquant, haillons, pendelocques, morceaux de
marbre et d'or, — le tout jeté confusément et sans choix, sans art, sans
invention, sans esprit, sans jugement; — un chaos bizarre, grossier, ab-
surde, fantastique, inutile, indigeste, incohérent, impertinent, bouffon;
sans but, sans moralité, sans raison el sans sel. — Oh! je confesse tout
cela. — Et que m'importe? — Presque tous ces défauts sont volontaires.
— C'est indigne d'être lu. — Je le veux bien. — Ne perds donc pas Ion
temps à me lire, mon pauvre ami. — Lirais-je ces lignes, moi, si lu les
avais faites? —Tout ce que je peux affirmer, c'est que j'écris de l'his-
toire, que toutes ces misères sont vraies, et que j'ai mes belles el bonnes
•uiloritésqui le prouvent ! ( BURTOiN, Aiuttomic de la Mrhnu-oUe.)
Il prit donc envie à Saturne, vieux barbon au flambeau rouge, qui
.')±2 HKVUE DES DEUX MONDES.
(•(iiiil il.iiis le ciel ,i\('C deux (VXiroiiiU's d'aï;;*'!»!, il lui |iiil ciivic de
It'iiii- If (li^(•oll|•s siiiv;iiil à la petite |>laiièt(' la Trnr. (|ni eoiiliiiiiail liiste-
lueiit son tour, suivie de sa feiiiiiie de elianilue la lime : — 'lu H'c.sw/iiKit
misrnthle romjutsr de niitricrs ri dr niaiscrirs : tu iir sais pas mf'mr mar-
cher droit , fom me le prou vc assez la iircccssioii dr 1rs v<\ uino.rrs. \ a , mi-
sérable Diai.s'oii boiteuse, iu es le Bedlam dr l'univers. »
( Je.vn-Paul-Fiii':i)kim(; Kiciiteii. )
Si cela vous ennuie, fermez le livre. (Cowper. )
Imaginez, s'il vous plaît, (juc vous cuirez dans le [lalais du priurc de
PaUujonia , Sirilien , dont j'ai visité les proprictc's à l'aleruie. Celle Altesse
n'a pas d'autre bonheur ipie de tout bouleverser. Dès que vous mettez le
pied dans ses domaines, vous voyez connnencer le rèu;ne de la folie. Il a
dépensé des millions pour créer une sctilptiire, une arcbiteciure, des jar-
dins sans exemple. Tout est contraire à la raison dans son palais. Fontaines
sans eau, statues sans tête, cours sans issues, avenues se terminant par
des allées souterraines, bàtimens en demi-cercles qui se croisent, qui se
cachent, qui s'inlerrompent sans se correspondre jamais; moniimens di-
lapidés par la volonté du maître; grands arbres plantés sur les toits et qui y
meurent faute d'aliment; ici, un édifice peuplé de vases; là, un édifice oc-
cupé par des singes de pierre; ailleurs, un groupe d'éléphans (jui jouent
de la flûte; plus loin, un hippopoiame une guitare à la main; un polichi-
nelle de (piinze pieds, au centre d'un bassin sans eau; Achille et Thétys
jouant aux cartes avec Arlequin; un Atlas colossal portant un tonneau au
lieu d'un globe; une perspective infinie de mons(res inconnus, à trois
têtes, sans tète, chimères que le cauchemar invente; idoles [>I us ridicules
et plus affreuses que le monstre d'Horace; à l'intérieur, des chaises et des
fauteuils aux pieds inégaux ; des tabourets dont le siège est garni de clous
aigus ; des chambres exclusivement occupées par des cadres sans tableaux ,
d'autres par des tètes de statues superposées ; un cirque de quarante pieds
entouré de marbres magnifiques, sculplis comme des pièces d'échecs; —
tel est le palais ridicule du prince de Palagoiiie. — Tel est aussi l'édifice que
je vous ouvre, le lieu où je vous introduis, panthéon de lo.iles les idées
bizarres qui peuvent naître dans notre jjia mater et se traduire en actions.
Ce que le prince n'a pu exécuter qu'en pierre ou en marbre, je vous le
donne , moi , sous forme humaine et vivante. ( Gœthe. )
Riez et pleurez ! ( Shakspeare. )
LES EXCENTRIQUES. o2o
Transambulc.
Je cherchais un mot nouveau.
Je remercie M. Fourier, auteur de Y Associalion agricole et domes-
tifjiie en deux volumes in-8", de m'avoir fourni cette excellente ex-
pression : — iramambnle , — Qu'est-ce que — tramilïon — passafjc
— auprès de irmminibnlc???
Maintenant, lecteur, suivez-moi si vous l'osez, à travers ces
singularités humaines, que Wordem m'expliquait complaisam-
ment. Et d'abord :
^. X.
Les femmes élevées à la brochette.
Love's labour lost. ( Shaksp. )
Vous vous souvenez d'un livre qui vous amusait et vous intéres-
sait dans votre jeune Age, une espèce de llobinson Crusoé secon-
daiie. Je veux parler de Sandfort et Merton. Le bon Thomas Day,
auteur du livre européen que je viens de citer, excellent homme,
original s'il en fut jamais, pensa un jour que le meilleur moyen
d'avoir une bonne femme, c'était de l'élever pour son propre
compte. Le voilà qui choisit deux petites filles dans une école de
charité, qui les prend jolies, demande des renseignemens sur leur
iniellectualité, paie le prix convenable, et emmène les petites filles
chez lui, décidé à épouser plus lard celle qui lui plaira le mieux.
L'expérience réussit merveilleusement bien. Lucretia et Sabrina
(il les avait ainsi baptisées) grandirent sous ses auspices, prospé-
rèrent sous sa loi , répondirent aux désirs et aux efforts du maître,
devinrent belles et même sages; ce furent d'excellentes épouses, —
(jui toutes i\cu\ devinrent bonnes mères, — hclas! mais non pas
au profit de Thomas Day, qu'elles refusèrent, les ingrates! II
avait quarante ans.
Il recommença l'expérience. Camille et Vesperic imitèrent
l'exenq^le de Sabrina et de Lucrèce. O ihéoristos, faites bien atten-
tion, et n'imitez pas ihomas Day!
• *'2\ ni:vi)L i>i;s i»i;i x mhmh.s.
;^. XI.
Sterne, Swift, l'oncle ToLy, le HaYsscur de femmes*
.II" te ih'vais iissuicmciii l;i |iri'inicrc place dans ccscxliaiis paii-
ia{jriielistes, mon bun Sterne; loi, si rabfîlaisicn, si afreelé, si faux,
si vrai, si dc'lieat, si {ji'ossicr, |)la{fiair(; et oi'i{i;inal, sensuel et sen-
sible! Ta li^;ure seule est un excellent emblème de l'exccnlriciU';
eet œil oIili(iue et chinois, ce sourcil proéminent, celte bouche sar-
doiiiijue, celle tète extravafjante, ce lonjj corps fanlasli(iue et duel,
se repliant sur lui-même conmie un jonc que le vent abat, ne for-
me-t-il pas un lypc complet? C'est toujours toi, Sterne, soit que
lu entres chez la marchande de {janls à Paris et que tu comptes
les pulsations de ses veines, soit que lu forces les pasâans du
Pont-Neuf à s'a{i[enoui!ler avec toi devant la statue de Henri IV !
Sterne aimait surtout à pénétrer, à surprendre les sentimens des
femmes, à observer et disséquer leurs petites émotions, à saisir au
passa{;e les nuances de leur ame. Au spectacle il ne rc.jjardait pas
les acteurs. Il s'arrêtait au beau milieu de son sermon pour conti-
nuer ses observations bizarres. Souvent il se plaçait à l'endroit d'oii
partent les voitures publiques qui vont de Londres à Hampstead. Il
se promenait sur la grande route, remarquant d'un œil curieux les
voyageurs qui s'embarquaient. Si le hasard voulait que l'une de
ces voitures se remplit de femmes, il y montait. Pendant le cours
du voyage (qui dure environ une demi-heure), il hait conversation,
puis tirant de sa poche le manuscrit de son Trislram, il lisait à cet
auditoire féminin les passages qu'il préférait; il essayait ainsi ses
effets comiques, pathétiques ou bizarres, et se gardait bien de
confier cette faiblesse à ses amis.
Le jour des funérailless de George II, Sterne traversait la Ta-
mise dans un bateau où se trouvaient quelques gens du peuple,
et entr'autres une pauvre femme. Les cloches sonnaient; leur vi-
bration ébranlait les eaux du fleuve et les bateliers criaient : Teiie:,-
vuus bien !
Trà tulle (juanle le niusiche uniaiie,
O signor mio gentil, Ira le piu care,
LES EXCl'.NTIÎiyLKS. ' o2.J
Gioie (Ici mondo, e' I suon dolle canipane;
Duii , (Ion . don , don , don , don , ohe ve ne pare? (I)
La bonne femme, qui ('tait quakeresse, se mit à lairc un dis-
cours sur la mort. A chaque ébranlement des campanilles retentis-
santes, elle se sentait saisie d'une nouvelle inspiration : enfin les
larmes vinrent à ses yeux et elle dénoua le petit chapeau liruii
qui couvrait sa tète : On est vivant, on est heureux, on est roi , s'é-
cria-t-elle; puis la mort arrive, l'œil se ferme; on tombe,... pouf,...
comme mon chapeau (elle jeta son chapeau dans la Tamise), et
l'on disparaît. — Vous souvenez-vous de l'éloquence de Triin et de
son sermon funèbre sur les cendres de la pauvre Obadiah? Sterne
vola ce trait , un des plus éloqnens et des plus sinjjuliers de ses
écrits, au discours de la quakeresse.
Toutes les bizarreries érudites, ou les sin^jularités de vie privée,
qui se trouvent dans l^risiram-Shandij, sont le résultat d'observa-
tions de la même espèce. L'oncle Toby, bâtissant des forteresses et
des parallélogrammes avec ses bottes, n'est que la copie de Guil-
laume Siuliclcii, contemporain de notre Sterne.
Stukeley, homme riche, solitaire, bizarre, et voué à la recherche
du mouvement perpétuel, n'était point un fou. Un jour qu'il fut
obligé de quitter sa retraite pour aller prêter à George III le ser-
ment (ïallcfjcance, il causa pendant toute la route avec autant de
bon sens que d'esprit, se moqua de ses manies et du mouvement
perpétuel , et dit qu'il reviendrait peut-être un jour vivre parmi
les hommes et mettrait un terme à ses capï'iccs. Quand il eut bien
reconnu que le mouvement perpétuel était une chimère, il en
abandonna la recherche, mais il ne changea pas d'habitudes. Ja-
mais son lit ne fut fait; il se lavait les mains vingt fois par jour,
jamais le visage ni le corps; il avait deux femmes pour domesti-
ques, l'une qui demeurait chez lui, l'autre qui habitait à l'extérieur.
Pendant (|uel(iue temps, il s'occupa de l'étude des fourmis , et il en
infecta tout le voisinage.
Le duc de I\Iarlborough ouvrait les tranchées en Flandre; notre
savant l'imitait pied à pied; après avoir tracé avec de la craie le
(i) Agiiolo Firenzuola.
It-Ji't Kl,VH. l»l.^ Dl.LX .M().Mil.>>.
plan (If UMilcs 1rs vill<'s (jiic le {fc-iici'al ;ilUi(|iiail, il se mctlait, la
pioclic à la main, à (Iclruirc son pi'o|>H' planriicr, suivaiil toujours
«*\a<lcin('ul les instructions de la (jauiic et les niouvcincns du
{|('n('ral. (Ihaijuc ville lui coulait un plancher. C'est précisénjent
l'oncle Tolty.
11 uavail ni l'anteuil, ni cliaise; un lion creusé (levant la clieniinéc
lui servait à placer ses janilics et ses |)ietls (|ui pendaient. Il restait
assis sur le parcpiet. Ses fermiers ne purent jamais obtenir de lui
(pi'il revùt lenrar{;enl; il leur faisait diie di; l'attendre dans une
auberjije voisine de sa maison , et là , il payait leurs dispenses jus(iu'à
cequ'il lui plût de les renvoyer. Sa manière de disposer ses finances
n'était pas moins ori{;inale. Après avoir fait à Londres ses études
d'avocat, il laissa au-dessus de la porte de son anticliau)brc un
vieux porte-manteau, tellement moisi et délabré, que personne n'y
fit atKMitiou. Une douzaine d'étudians vinrent habiter tour à tour
la même chambre sans déranger le porie-manteau ; enfin , un der-
nier occupant ordonna à son domesii(jue de faire disparaître ce
débris : on le jeta par terre. Iletail p(jurri; on en vit tomber sept
cents pièces d'or et des papiers qui appartenaient à M. Stukeley.
Au lieu de ranger son argent, il l'empilait sur les planchers
de sa cuisine; il y avait environ trois mille guinécs dans sa chambre
où jamais domestique n'entra. Un jour il y introduisit un enfant;
une partie de la somme se'trouvait sur une table à laquelle un pied
mancpiait. L'enfant heurta contre la table et la fit tomber; les gui-
nées s'éparpillèrent. Pendant dix ans qu'il vécut encore, Stukeley
ne releva pas la table et ne ramassa pas les guinées. 11 se con-
tenta de les repousser du pied, de manière à se frayer une double
route, de son lit à la porte et de son lit à la fenêtre.
Si Sterne était à l'affût des originalités vivantes et des origina-
lités écrites, qu'il copiait avec le même soin et dont il a perpétué
le souvenir, Swift faisait mieux encore; il prenait rang parmi les
originaux. Un pauvre cordonnier qui lui avait fait attendre une paire
de boties, fut enfermé dans son parc pendant une nuit d'hiver. Une
domestique qui lui avait demandé permission de se rendre à la
danse du village, et qui avait oublié de fermer la porte, se trouva
obligée de quitter la contredanse et de revenir fermer sa porte.
Quand il rendait visite à un fermier et que le costume du fermier,
LES EXCEISTRIQLES. .Sl^T
celui de sa ieiniue et de ses enlans, lui seinbhucnl alïicher irup de
luxe et de pretenlions, il arrachait le galon des habits, déchirait la
dentelle des robes, et, le lendemain matin, il envoyait au fermier
la valeur de la dentelle et du galon , en instrumcns aratoires et en
habits de bure et de ratine. Les ceriilkals de mariage, qu'il si-
gnait en sa qualité de doyen, étaient presque toujours des épi-
grammes en vers contre le marié, la mariée, et suitout contre le
mariage. Homme étrange, d'une intelligence lare, d'une Ibrce de
sarcasme sans égale , d'une laideur remarquable, il fit périr de
chagrin deux femmes aussi jolies qu'il ('tait laid, aussi tendres
qu'il était insensible; et par une étrange punition du ciel, il mou-
rut idiot après avoir, toute sa vie , abusé de son espi-it.
A sa haine profonde pour les femmes et pour l'amour, se joignait
un singulier ral'linement. Il aimait à les dominer, à les enchaîner,
à les prendre pour victimes. Marié secrètement, il exigea de sa
femme le platonisme le plus absolu , et cet homme dont les rimes
cyniques font rougir le lecteur, se renfeima dans la m(''me abnéga-
tion. Il alla un jour rendre visite à un homme qui, comme lui, fai-
sait profession de fuir les femmes. Cet autre excentiitiue se nom-
mait Gossiing et demeurait dans Wych-Slreet. Il se vantait de n'avoir
jamais adress(' la parole à une femme; depuis sa dix-huitième année.
Sa maison était fermée à toutes les femmes; Swift passa un joui-
entier avec lui et lui consacra quatre mauvais vers. , ^
Si tous mes excentriques ressemblaient à ces gens-là, je n'au-
rais i)as em|)runté deux lignes à la bibliotlu\que de Woi-dem.
§. XII.
Les Misanthropes.
Quant à vous, honnêtes et pauvres âmes blessées, dont l'exti'a-
vagance n'a jailli que de vos chagrins, oh! je vous donnerai ici
une belle place à paît, je ne vous confondrai pas avec les mille in-
sensés que nous passons en revue. Vous ave/ été frappées par le sort,
vous; et votre folie, c'est le sang de voire blessure, c'est la sève
de l'arbre qui s'écoule de son écorce attaquée. Je vous respecte,
ô pauvres âmes, et vous n'aurez pas une mauvaise parole de moi!
Qui ne respederait et n'aimerait ce pauvre îlcnrv \V<'llby,
'»-S nKvur i>i s 1)1 1\ >i(iMn.s.
<|iH' lldikc cl Slicrichin oui (0111111, cl doiil l.i lillc cxisU' cncdrc?
(ittininc le ihim l"ii{;iiir <lc Sli;iks|H';u(' , (|iii |h)I'(o dans son
tlanc ICpicii du chasseur, ol va pleurer de jjrosses laiines au liord
du lae, loin de sosconipa{;ii()ns, Henri Wellliy, frappe au ((eiir,
alla vivre cl soiilïrir, seul , pendant trente années, dans une
maison de Gnihsinri , (|ui lui apparlenaii. Gruhstreei est à peu
près la I ne des Marmousets de Londres. Il en chassa tous les loca-
taires. Personne ne pouvait l'entrevoii", excepté une vieille servante,
dans les cas de (jranchî nc'cessité et très rarement. Uiclie, spi-
rituel, Wellliy avait voyagé en Europe, et vc.-cu dans la iiicil-
leure société de Londres. 11 avait (piarante ans, et venait de lairc
un voyage en Italie, quand, une nuit de l'hiver 1787, (;omme il
sortait d'un bal, il l'ut arrêté dans la rue par un bandit qui lui mit
le pistolet sur la gorge. Une lutte eut lieu; le pistolet lit long l'eu.
Wellby arracha l'arme des mains de l'assassin, trouva dans le pis-
tolet trois balles de calibre, et reconnut que cet homme ('tait son
frère cadet, ruiné par de mauvaises spéculations, ancien armateur,
qui espérait conquérir ainsi l'héritage fraternel.
Henri fut frappé d'une si profonde horreur, qu'il résolut de ne
plus voir le monde. Alors commença sa retraite absolue. On
ne peut être ni plus charitable ni plus bienveillant <|ue lui. Il
vivait, dans sa tanière, de gruau, de lait et de végétaux. Son
grand festin était un jaune d'œuf. Il achetait tous les livres qui
paraissaient, et les entassait après les avoir parcourus. Sa for-
tune passa à une fille qu'il avait eue d'un premier mariage, et à
quelques orphelins qu'il avait choisis.
— Appelez-vous cela un misanthrope?
— A côté de Wellby, je placerai un autre sohtaire bienfaisant et
triste, llarrij Bvnjlcij, un des plus singuliers humoristes ijue l'An-
gleterre se vante d'avoir possédés. Il vivait vers la fin du règne de
George IL Maître d'une assez grande fortune, il avait commencé
par être homme politique. Il avait brillé dans les tavernes et
sur les ImsluKjn ; il avait rédigé des pétitions et des rem ontrances ;
il avait sa petite gloire dans son petit cercle.
Tout à coup il découvre que cette gloire est vanité. Il quitte
Londres et va seul habiter deux chambres d'une ferme située
a quelques milles de Londres. Là, il resta jusqu'à sa mort, sans
LES EXCENTUIQUES. ,'):2!)
domestique cl sans nini. 11 vivait de {rruau et de céleri, (ïxceplé
peiidaiil le temps de la moisson; alors sa bizarre pliilaiiîhropic
achelail, dix sous la pièce, chaque nioinoaii que les paysans lui ap-
portaient. 11 en faisait (car il était sou propre cuisinier) des pâtés
de moineaux. I.a prime offerte aux moineaux qui dévastent la
<ampa.jj;ne à répo(|ue de la moisson était assui'ément un acte de
bienfaisance très bien entendu; mais il avait une manie plus chari-
table et plus étrange. Tous les dimanches, il s'entourait des petites
filles du village, (ju'il catéchisait et qu'il instruisait. C'était le par-
rain universel. A sa mort, on a compté neuf cent quatre-vingt-seize
de ses filleules et filleuls. Il assura en mourant une dot aux filleules
et un petit revenu aux filleuls. Après son catéchisme, il allait s'en-
fermer dans l'église du village, où il se promenait en rêvant; une
petite église bâtie par les Saxons, et si solitaire, si triste, si dénuée
d'ornemens! « J'ai souvent, me disait le vieux Wordem, été m'y
promener aussi. J'empruntais les clés au bedeau; je traversais les
ailes froides et nues; j'aimais ce silence. Je n'étais troublé par au-
cun souvenir tiop présent de la faiblesse hiunaine; je ne pensais
qu'à la pieté simple, à la religion vraie de ces nombreuses géné-
rations (jui étaient venues là prier et rêver. Peu à peu mon pas se
ralentissait et je devenais calme, immobile, sévère, comme ces
vieilles statues de pierre qui s'agenouillaient et qui priaient autour
de moi ! »
— Bravo ! Wordem ( étais-je tenté de dire au vieux collecteur
d'anecdotes exccmrif/wes) ; il y a encore quelque chose d'humain
dans ce vieux cœur et sous ce parchemin racorni !
Après la mort de Bingley, continua-t-il, on découvrit la cause de
sa retraite. Une femme l'avait trompé.
Acetexcenlri(pie,àce philanthrope-misanthrope, parrain uuiver
sel et destructeur des moineaux, je joindrais volontiers un brave
matelot nommé Smith, et qui, en 1HI5, s'avisa d'une originalité
bienfaisante. Une ou deux prises et le hasard l'avaient rendu maître
de quarante mille francs dont il ne savait que faire. 11 s'arrêta dans
une taverne de Chelsea. Le matin, il sortait, examinant toutes les
physionomies des passans((u'il rencontrait dans la rue. II invitait les
gens comnic il faut à diner avec lui , et il demandait aux ouvriers
combien ils desiraient recevoir de salaire pour une journée de
TOME m. 35
T)(l liKVUK DI'.S lil-.l \ MDMtl.S.
li-:iv:iil. (^)iKinil il :ivail iciinlf ainsi »liiii/f personnes, lioiinnes .
leniines el (Milans, il reiilrail a la taverne, eoinmciicail |)a!' |)aver
l;i journée (hvscs ouvriers, leur laisaij servir un exeelleni (K-jeimer.
les laissait danser jns(|n'an (lîiier; à (lin(>r, la tni'ine scène d'hospita-
lité iMinante reconiineiK^-jJt, el il y avait liai iiis(|n'à minuit. Siiiitli
prétendait <pie la pins jp'ande jouissance (jimI ei'it eproiiviv pen-
dant tonte sa vie était celle de voir tant de monde lienreii\ |iai
,s('s (ciivres. i.cs qnaranle mille francs lurent liienlôt (h'penses
il remonta tratuiuillemeiit à îinrd de son vaisseau <•! repartit pum
les Indes.
!<. XIII.
Cisambule (i).
— Mais, intcrr(impis-jc, le ffrand ndinbr»' de c<'s liizarriîries an
{daisesquc vous avez racontées n'a-l-il pas pour cause la pnlilicii»-
que vous avez donnée à tous les faits, dans votre pays de lilierle?
— Peiil-ètro, dit Wordem. Cependant je crois que nous avons
plus d'ori.jjinau\ que les autres peuples. Un excentrique est un
homme qui porte défi au monde entier, et nous aimons beancoufi
à porter d('fi à nos semblables: c'est encore une lutte, une ma-
nière de boxer.
Le Ilamlct de Shakspeare est le premier personna^je de ce
.wenre que l'on rencontre dans la littérature anglaise. C'(!st bien là
un personnage liumorislique. — « Bienheureux, dit-il, sont ceux
chez qui l'ardeur du sang et la froideur de la raison se eonlreba-
Jancent! Ils échappent par la solitude aux dangers du monde;
la fortune ne les prend pas comme un pipeau dont elle joue ,
et dont son souffle et ses doigts tirent les sons qui lui plaisent! d
Voilà une pensée d'humoriste excentrique. Ce qui est étrange a
observer, c'est que les symptômes de maladie morale, de gaîté
folle ou de mélancolie extravagante qui constituent l'humoriste et
que l'on rencontre chez Ilamlet , datent de la destruction du ca-
tholicisme en Angleterre, et spécialement de la destruction des
(i) Voir pour le sens de ce. niof V Association agricole cl domcsliqw dt
M. Fourier. i vol. in-S", Paris.
couvens. Les couvens servaient d'issue à toutes ces demi-lolies
(ju'on ne pouvait pas admettre ailleurs, d'asile à ces aines ardentes
et blessées qui ne trouvaient aucun port, aucun avenii- dans le
monde, ou à ces {^rands coupables qui avaient su échapper aux
lois, mais non aux reniords de leur conscience. Lord Gorin{}, après
la vie la plus dissipée et la plus criminelle, se retira en Es|)a{jne, se
fit moine dans un couvent de Dominicains et y mourut.
L'humoriste, cousin-.j|ermnin de l'excentrique, abonde chez nous.
Ce mot qui a servi de texte à si délicates et subtiles dissertations, au
xv!!!*" siècle et au commencement du xix"; ce mot, que l'on a
obscurci en essayant de rexpli(|uer, est facile à comprendre. Il in-
di<|ue l'homme qui se livre à son liinneiir avec indépendance, et qui
trouve moyen d'intéresser les autres à ce caprice. C'est l'homme
naïvement bizarre; les Italiens et les Anglais, chez lesquels la socia-
bilité a respecté bien plus que chez vous la trempe individuelle des
caractères, ont eu de très grands humoristes. Rabelais et Montaigne
dans le genre gai, J.-J. lîousseau dans le genre triste sont à peu
près les seuls que vous puissiez citer ; encore l'un vivaii-il fort ignoré
dans son castel du Périgord , l'autre dans son presbytère de Meu-
don : et l'on sait avec quel soin le troisième échappait aux persécu-
tions des grands seigneurs et des femmes qui venaient le relancer
dans sa tanière de jjhilosophe.
Je vais vous citer un fou rabelaisien et humoriste, qui vivait
encore en 1801, et que j'ai connu :
§• XIV.
Le docteur Kempf et son valet Bragadoccio.
Le docteur Kempf avait fait ses études de médecin ; après avoir
exercé à Londres pendant cinq ou six ans, il eut le bonheur de
perdre un oncle qui mourut aux Indes, et lui laissa un nombre
considc-rablc de rupies. Kempf , dont la famille était bonne et l'esprit
singulier, se fit marchand d'orvieian, engagea un paillasse comme
domestique et courut l'Angleterre.
Ce médecin errant avait remar(iué que le pauvre peuple était
dupe de tous les charlatans <|iii purcourent les villages ; (pion ven-
y^r^a iu:vuk dks nix'x mondi.s.
liait aux paysans do (ItUsiahlo lli(''i'ia<|ii(' , de la poudre <|iii cariait
lours dents, cl (lu'ou les cMupoisoiinail à très ffraud prix. Il pensa
(]iie s'il y avait des prédicateurs nomades, des cours d'assisPs mo-
biles, des tournées d'inspecteurs de finances , et d'inspecteurs d'u-
niversité, il serait fort utile de l'aire voyajyer aussi ini médecin no-
made , qui serait charlalan par |iliilanlliiopie.
Kempl' eut donc une pharmacie complète; de plus, un fort beau
théâtre de marionnetles, un Italien (;rotes(|ue pour paillasse, un
habit rou{}0 brodé d'ai*{]enl . deux chevaux {|ris, ime belle? calèche ,
et il commença sa croisade. Il aimait à l'aire; des harangues au
peuple, à reciter des contes, à débiter des histoires, à déclamer sur
tous les sujets. Quel(|uel'ois il luilMllail ses polichinelles en membres
du pai-lemenl ou en lords de la chancellerie. 11 ('ci'ivait les drames
qu'il faisait jouer à ses acteurs de bois; et quinze ans de sa vie se
passèrent ainsi. On a conservé quelques-unes des ëtranjjes ha-
rangues qu'il prononçait du haut de ce caresse qui lui servait de
tribune : entre autres une deliuition nouvelle du gouvernement
représentatif, deniiilion pleine de barbarismes de langage; — que
le GcnUemans Mmjazinca reproduite dans toute sa crudité, — et
que je rapporte, non sans scrupule.
UN SERMON EN PLEIN AIR SlR L'ÉCONOMIE POLITIQUE.
«Messieurs, disailKempf (pour le cynisme duquel nous deman-
dons huml)lemenl pardon), mes chers frères et amis, la machine
poliiifpie dont on nous fait tant de bruit, et que vous appelez Con-
stiiution anrjluise, me semble se diviser en deux parties; permettez-
moi de vous en expliquer le mécanisme et prêtez-moi votre attention .
€ Le gouvernement représentatif est une double machine d'élé-
vation et de compression. Elle se compose d'un ressort pour soule-
ver l'ambition des classes moyennes, et d'un pilon pour les écra-
ser. Vous les voyez surgir, lever la tête, prendre le bonnet de la
milice, faire les fières et les hautaines; puis , quand ce ressort qui
les pousse par derrière a bien fait son effet , un gros et massif
morceau de bois et do plomb les enfonce, les écrase , les refoule,
les comprime. Le représenté se révolte et relève la tête, et le pilon
enfonce toujours.
LES EXCliMKiyUliS. OOO
t Ce beau mouvemenl de bascule compose le/jouvernenienl cou-
sliliilionnel. .1 ., ■ ,; ;, ,
« Le ressort s?fsc;/a/oirc pousse donc les médiocrités en avant. îl
se compose de diverses parties : du journalisme, de l'électoralisme ,
de la niilitantomanieetdela publicilomanie. Fi{}urez-vous le susci-
taloire, armé de pointes qui picotent cl excitent l'épiderme bour-
{{eoise, (|ui titillent l'ambition cpidermnle, située... Dieusaitoîi! —
<|ui portent vers le haut toutes les petites envies de (jlorilicaiion j)o-
pulairc ; qui insinuent dans les pores et lonl pénétrer dans le tissu ,
de là dans les veines et de là dans le cerveau une infinité d'idées
{jrandificantes , magnificantes, perstringenles, superdominacliiii-
santes, judicantes, réprobantes et extravagantes. Il lance et fait
jaillir de longs effluves d'orgueil. ICt, ce l'emède une fois pris, vous
voyez chacun et chacune électoriser, criiicailler, brailler, )-ailler
et làchei- nu loin comme beau diable, les sentences atrophiées et
dires seigneuriaux. ■ • ,
« Vous devez comprendre quelle rumeur, tumeur, ferveur, ai--
deur, clameur, doivent susciter dans la ville tous ces petits et grands
appétits vers le pouvoir; tous ces ministéropètes et sinéeuiistes
curroyeurs, boutiquiers, rôtisseurs, épiciers et honorables mer-
ciers; chacun ayant son quantum d'ambition et de liberté dans les
entrailles; chacun suscité, fouett*;, titillé par ie fouet du jouina-
lisme et les orties brûlantes de l'élection; cli;iciin poussé vers le
haut par le piston subalterne du constituiionnaiisme, cette grosse
machine à vapeur ascendante que l'on a établie aux caves souter-
raines de la société.
« Alors vient l'action nécessaire et salutaire du refonlo'ir. II
consiste en un immense tampon de gomme élastique l'ésistante,
mais non contondante, par charité chrétienne, — afin de ne pas
escarbouiller les pauvres cervelles de nos élus et éligibles (lesquels
n'en ont guère ), — et afin aussi de ne pas trop coléi-iser toute
cette masse ascendante, déjà en bel état d'expansion, de crise et
d'orgasme. Vers la partie médiante du levier auquel est attaché le
tampon, sont d'utiles insirumens, lançant au loin de l'eau glacée,
clixirs nenupharlicjues et autres astringens admirables destinés à
éteindre ror{;asme universel, ["n peu plus loin encore, vous aper-
cevez dans les profondeurs béantes d'un dôme ténébreux (|ui s'aji-
•jÔ-i IIKVI K lH:s lU.t \ MHMiK.s.
|ttHc lOHituDic , fionniir, uiliiiini'ilrdiioti { l('(|ii('l csl NdspciKhi (iniis
II- \i(l(' I, iiiic ciionvanlablc (|iiaiilitc de UiIh's (!«' loiUcsdiinciisions,
mi'h's lie iKiiomuilcs, ilainas, coulolas, s'a{jii;ml (l'cnx-rni-nics a
inesuro qui' le tampon lombi; sur les lèles li()ui{;c(»i.si(oles et rc,|;ni-
j)èles; — icilcuicnl (]uesi le mouvement du susdit piston ('taita«!ce-
léré par la main du {jrand ouvrier [ lequel a diablement a lairc ) , —
non seulement le tampon tamponnerait, mais canon de tonner,
damas déjouer, tètes de rouler, san/; de ruisseler. — O la belle
macliine! (> le beau {jouvernement ! <> la belle vie de mes citoyens
iepublicano|)hiles, avec leur (-loupe ard(}nte sous le... { révérence
parler) et leur artillerie [frondante sur l'occiput!
« Fouette/, louettcz ces imbeeilles! titillc/-moi ces stupides, exci-
tez, écrasez-moi ces abominables fous qui ne voient pas que plus
ils s'arrogent de liberté, plus ils sont esclaves de cette liberté vio-
lente; que tout cela est un jeu misérable, et «jue leurs bourses se
vident dans l'opération, et (lue leurs cerveaux s'écrasent, et que
leur machine de bascule n'est qu'un jeu extrêmement fatigant!... >
— «Et sin{;uliéicment coûteux, dit un uiilitaire qui était présent ! »
Pour nous, qui sommes honteux d'avoir transcrit ce cynique et
bizarre morceau d'élo(juence , nous n'ajouterons rien sur le compte
de Kempf , sinon (ju'en voulant dépenser sa fortune, et en amusant
le peuple des villages; il la doubla ; car s'il y faisait de mauvais dis-
cours, il vendait de très bons onguens.
§■ XV.
Une petite Conversation intercalaire avec le Docteur Mystique j et des
différentes manières d'être un soti
Operi suscepto inservicndum fuit. — Il (allaic
continuer ce que j'avais commencé.
( Jacohus Myrtillus , Prjefalio ad Lucianum
latine redditum. )
— Mon cher Docteur 3Iystique, vous qui êtes si profondément
grave, et qui planez de si haut sur la poétique, la diploniaticjue
et la synthèse, vous avez beau dire, et, tout en colère, éparpiller
mes feuilles sur mon bureau de sapin blanc ; rider, en grommelant;
I.liS DXCEiM'UiyUES. 0,K)
(le six rides noiivcllcvS voire front dijà rid«! de haut eu bas par deux
lijines j>arallelo{;i'ai!uuatit|ues, posant sur les sourcils v.l creusées
par voire peda{jo{;ie , je vous attiruie <jue «'es niais(!ries sont bonnes ,
que ces anecdotes futiles lenferuienl des vérilt-s notables , qu'elles
sont significatives, (|u' elles entrent dans la ihéorie des kamkteris-
lics, qu'elles peignent un peuple, qu'elles peuvent rester, qu'elles
doivent rester, qu'elles resteront.
— Mais, cher auteur, vous ne deviez ni écrire, ni publier ces
choses : recoudre ainsi les feuilles d'un Ana ; comme si nous n'a-
vions pas le Carpcnteriana, \(i])nc(Uiana^ Ivdroslcijana, le Tlinaua, le
Brunciiana; c'est bien assez. El commenl voulez-vous être admiré?
Vous ne faites pi'euve de nulle science ; vous ne posez nul système ;
vous ne vous placez sur aucun piédestal philosophi()ue. Impar-
donnable faute! Je pensais à vous introduire dans le club des
vSyncrélistes ; je renonce à n)on projet.
— Ah ! docteur !
— C'est positif !
— Mes pauvres Excentiiques ! si innocens , si bons, si bizarres ,
si anuisans, pour moi, tout au moins, leur historien; les bannir!
Docteur, (|uc ne trouvez-vous dans votre philosophie (juehjue
raison amphijjonrique et criti(|iie pour (ju'ils existent et poui'
qu'ils soient grands, sublimes, honnnes de progrès, nécessaires
à la civihsation , eux et leur histoire, eux et leur historien?
lenez, il y a dans la souple élasticité des paroles , de si admirables
ressources; et le système se prèle si bien à tout! Une théorie; (pirl-
con(|ue vous est-elle diflicile, bon docteur, a vous (jui connaissez
le suhjeciif et iobjeciif? Aidez-moi; je n'aurais que cette phi-ase
du vieux Pasejuier à vous alléguei' pour ma défense, et c'est une très
|)itoyable excuse : Bons anm , je n'ai certes enlrepris de vous cun-
Icnler luits en cjénéral, avis celui-ci ou ccUn-là peut-être en particu-
lier, et par espécial moi-même !
— C'est là une raison concluante! Il s'ajjit bien de vous con-
tenter vous-même; il faul contenter le public. Ee public est un et
indivisible. C'est un gros seigneur auquel il faul plaire; pour lui
plairt-, le dominer; pour le dominer, l'étourdir; pour l'elourdii-,
rniplover i'erutlition , ou la |)ompedu style, ou la concentra lion (lu
svilogisme, ou la hauiem inaccessible de h phrase.
»>"><> IIKVUK l)lvs hl.l \ MdMU.S.
— I,c |»iiltlic (III «1 indivisililc ! Pl.icr :iii piiitlic ! ('trc idcjil cl sans
iorinc. (lie (|iii vil a peu pivs ((iiiiiik' Y InncnUnhm , on hi Ivresse,
(111 le .//(/•// (dont rAcadcniic Française a lait napiicic de |)clites
muscs)! V(uis êtes le publie, et ntoi aussi, et lui nussi. C'est le
cercle doMi le centre est |)arloiit , et la circonferenc<' nulle pnif.
Couihien y a-t-il de mamÏTes d'être un sol? Coiuliieii y a-l-il de
luanicres d'(''ti'e piihlic? C.li'inhrcra le lyri(|ue avait raison :
Ha forse
TestJi la plche '.'
O forma voce
Clii sla piu saggia ci»e un hebii (rainieiUo?
t Où est sa t(îte à ce pul)lic?... A-t-il des paroles plus sages que le
hr-lfc d'un troupeau ? »
— Allez donc , dit le docteur en secouant une prise de tabac
lumbée sur son jabot. Vous ne prospfTerez jamais.
— Et si j'avais l'honneur d'être vous, ô docteur! je me montre-
rais plus serviable , je prouverais , par Schle{;el , lord Kaimes et
l'indivisibilité de la matière, la Smeqnanon'ué des Excentriques,
leur force dans le monde et leur éternité.
— Folies !
— Et je démontrerais que cette œuvre est populaire , et qu'elle
appartient à un temps éminemment i)opulaire! Ne savez-vous pas
(jue nous tendons à la démocratie? Je puis vous dire, avec Juan
Ferez de Munialian, natural de Madrid (badaud de Madrid, s'il
vous plaît ) ; ceci est un livre populaire , plein de suc et que
tout le monde peut lire avec utilité, un livre pour tous, para
todos; porqiie es un aparalo de varias materias, donde cl Filo-
sofo , el Corlesano, cl Humanisla, elPoeta, cl Predicador, cl Teo-
logo, el Soldado, elDevoto, cl Jurisconsullo , el Malemalico, el
Medico , cl Sollero, el Casado, cl lieligioso, el Ministro, el Plebeiju,
el Senor, el Oficial, ij el Enlrelenido , liallaran junlamenle utiiulad
y gmto, crudicion ij diverlimienlo , doctrina y dcsahotjo , recrco y
ensenanza, moralidad y alivio , ciencia y descanso, proveclio y passa-
ticmpo, alahanzas y reprehensiones , y nUïmamcnte excmplos y do-
uaires, que sin ofender las costnmbres deleclcn el animo , y sazonen
el cnlendemicrUn. — Ahl
LES EXCENTRIQUES. i»^
— Le docteur s'en allait terrassé.
— Je le reconduisis très poliment jusqu'à la porte.
— Et puisque vous voulez de l'érudition, ajoutai-je; puisque
dans notre époque (jue vous connaissez, la prétention ou l'ap-
parence de l'érudition charme le lecteur, encore une citation
que j'appli<[ucrai, si vous voulez bien, à mes modestes re-
cherclies sur les Excentriques : Siccome co/((/( dit l'Italien Scrmini
dans sa lettre à Boccace ) , che una insalaiella vnole a un suo amico
mandare, preso il paneruzzo e il coltellino , l'orticello suo ricerca ,
e corne l'erbe trova , cosi ncl paneretto le mette senza alcnnn assorii-
mento mescolamente. Non allrimcnti a me e convenulo di [are. Pero
diinque mi pare che qnesto meritamente non libro, ma nn paneretto
d'imalatclla si debbachïumare[\). « J'ai fait comme celui qui voulant
envoyer à son ami une petite salade, va dans son petit jardin avec
son petit panier et son petit couteau , et jette confusément dans le
petit panier les petites herbes, telles qu'il les rencontre, sans y
mettre aucun ordre; voilà tout ce que j'ai voulu faire. — Ceci n'est
donc pas un livre à proprement parler, mais un tout petit paniei-
de toute petite salade. » — Faites là-dessus, docteur, une ihéoiie des
diminutifs italiens, une théorie de la traduction et une théorie des
langues méridionales et septentrionales, attendu que jamais dans
nos idiomes du nord, vous ne traduirez ni le paneruzzo , ni le jia-
nereito, ni l'orticello, ni V insalaiella. Et c'est ainsi que la linguis-
tique...
J^e docteur avait fermé la porte.
§. XYI.
si Peau d'Ain; mêlait conlé,
J'y prendrais uu plaisir exUême !
Et je continuai mes extraits avec un peu moins d'ordre qu'au-
paravant , laffermi que J'étais dans mon système par l'oppo-
sition que je venais de rencontrer, tout fier de mes exemples, de
mes citati(ms et de mon triomphe. En tète de l'extrait suivant
j'écrivis :
(i) Novclle del Seniiini,
îJôî^ m: vil". i)i;s |)i;l\ M(imii;s.
La Nuit dos Noces.
A \oiis, ;uitours de vaiidovillcs; si j;miais siijcl lui cxploitahlc,
i r.si ((lui (|iic je vais avoir riioiiiu'ur de; vous coiiler en .sljlc de
l*caii-il'A)ic , s'il vous plaii, cl piocismienl comme le raconleJ'yl»-
inial-liaiisicr, sans licii altérer.
La seèno est à Londres , eu 1777.
Vn homme lielie, (|ui avait environ dix mille livres slerlirij; de
ri'ule, s[)iiituel et hoidionimc, s'appelait llovve. Il avait épousé une
jeune personne fort jolie, nommée Mallet. Il l'aimait avec passion.
Le jour des noces, après avoir soulemi à dtijeuner (|ue toutes les
lennnes sont iuHdèlcs, et qu'il était impossible de eomptei' sur leur
atïeclion, il se leva, dit à sa nouvelle lemme (|u'il était obii{;e de
|)artir pour la Tour, où des affaires l'appelaient. Sur les (juatre
heures, elle reçut un billet de lui , dans lequel il lui apprenait que
des cireonsiances imprévues le forçaient de partir i)our la Hollande.
Pendant (juin/.eans, madame llowe n'entendit plus parler de son
mari. Voici de (juelle natui'c avait été le voyage eti-anjje de M. llowe.
Il avait choisi un petit lojjement, tout au bout de la même rue, chez
un chaudronnier, auquel il donna six shellin(>s j)ar semaine. H
changea de nom , et comme il y avait peu de temps (ju'il demeurait a
Londres, il ne fut reconnu de personne. A trois portes de la mai-
son de sa femme, se trouvait un petit café qu'il fré(juentait. Trois
ans après son évasion, il trouva dans ce café un journal <[ui lui
apprit que sa femme venait d'ailresser une pétition au parlement
jmur nommer des arbitres qui réglassent les affaires de son mari,
dont la vie ou la mort était incertaine. Il suivit avec beaucoup
d'attention les détails et les progrès de l'affaiie, qui se termina
comme le désirait la veuve. Dix ans s'écoulèrent. Madame llowe,
changeant de logement, alla demeurer de l'autre côté de la rue,
chez un nommé Sait, que le mari avait rencontré dans le petit café.
Lorsque llowe apprit cette circonstance, il se lia plus intimement
avec Sait, et finit par aller habiter une petite chambre de son
appartement. De celte chambie, (|ui n'était séparée que par une
cloison, de celle de madame llowe, on voyait et on entendait tout
ce qui se faisait à côté. Sait, qui croyait son nouvel ami garçon,
LES EXCEMKiyUliS. 559
lui conseillait vivcriK^nt d'c'poiiscr la vi!uv«!. Dans la cliambro oc-
ciipûc par lluwu, il avaiuleposé iinjji'and sac où se irouvaienl les
billcls (le banque (jui lui éiaienl nécessaires pour vivre, avec beau-
coup (l'économie, il est vrai. Enfin, l'anniversaire même du jour
de son départ, et dix-sept ans après, madame llowe se liouvait
à table avec sa sœur et son beau-frère, cjuand un domesti(]ue in-
connu appoita un billet sans si{înature, et dont l'auteur anonyme
suppliait madame Ilowe de se rendre le lendemain matin, à dix
heures, au parc Saint-James, près de la Volière.
— Allons, dit madame Ilowe, en jetant le billet à sa sœur, toute
vieille (jue je suis, j'ai encore des amoureux.
La jeune sœur, prenant le billet et l'examinant avec attention,
s'écria :
— C'est l'écriture de M. Howe.
Mistriss llowe, qui avait aimé ce sinjjulier mari, s'évanouit
et il fut convenu que le huidemain son beau-frère et sa sœur l'ac-
compagneraient au rendez-vous. Depuis cinq minutes, elles s'y
trouvaient, quand M. llowe, d'un air tout déjjajjé, s'approdiant
de sa femnic et lui parlant comme s'il l'eût quittée la veille, l'em-
brassa, lui donna le bras et rentra chez lui. Entre le jour des
noces et la nuit des noces dix-sept ans s'étaient écoulés. L'histoire
ajoute qu'da vécurent heureux el qu'Us eurent beaucoup d'enfam.
^. XVll.
Les Pembroke*
Tls sont excentriques de père en fils, comme le prouve le testa-
ment ci-joint du duc de Pembroke, contemporain de Gromwell :
TESTAMENT d'uK COMTE DE PEMP.KOKE.
1" Pour mon ame, j'avoue que souvent j'ai entendu parler de
cela; mais qu'est-ce qu'une ame? où est-elle? pourquoi est-elle?
Dieu l(; sait ; je l'ij^nore.
2" On me fait aussi grajid bruit d'un certain autre monde , ou je
n'ai jamais été : je ne connais pas un pouce de la route qui y mène.
— Tant (|ue le roi fut sur le tr(nie , j'ai été de sa relifjion, j'ai fait
porter soutane à mon fils; je pensais mèmi" à en faire un évèquc
"tH) UliVti; ULS DKUX MONDI.S.
lorsque les Ki'ossais me tlianjjt'rciil vu prcsltylc'iicn : ciiCm (l('|>uis
»]U(> (Iroiinvcll ;i pnru, j';ii «'It- imlqinulant. Voihi, je crois, 1rs irois
eials reli{;i('ii\ du pnys; rcxislcuecdcruiurcux supposo-i-elle eclle
d'une aine? Alors j'en ni une, toutou moins. Si mes exécuteurs m'en
trouvent nn(\ je la rends à (|;ii me l'a domitr. — hem. .l'ahandonne
mon corps , <pie je ne puis /jarder , à ceux qui l'enseveliront ; je ne
veux pas qu'on le place sous le porche de l'éijlise; vivant, jetais
lord; mort, je ne veux pas être où furent les lanjfes de cet enlai't
trouvé, devenu seijjneur, lord Pride. — Item. Point de monument
funèbre; on y mettrait des épitaplies, et des vers; et pendant ma
vie j'en ai eu par-dessus la tète. — Ucm. — Je donne ma vénerie
au comte de Salisltury : je sais qu'il en aura soin , lui (|ui a icfusé
au roi un cerf de ses parcs royaux. — hem. A lord Say, rien :
le{js (|u'i/ rendra aux pauvres,'] en suis sûr. — Ilem. A Tom Maij ,
cinq slieliinfTs: je voulais lui donnei- davantage ; si vous avez lu sou
histoire du parlement, vous savez que je lui donne cinq shellinofs
de trop.— //e/«. Au lieutenant-{;ènéral Cromwell, une parole entre
mes paroles; car jus(|u'à présent il n'en a jamais eu. — Iieiu. Je
donne, ou (si l'on veut) je rends l'amc !
( Conforme à l'original. )
Le dernier Pembroke avait une étrange fantaisie; il feignait
d'être sourd; et faisant semblant de ne rien entendre de ce qu'on
lui disait, il échappait à toutes les importunités. Sa famille ne pou-
vait rien obtenir de lui. Il avait un vieux serviteur auquel il tenait
beaucoup, que sa maison détestait, et qui s'enivrait souvent.
Toutes les fois que lady Pembroke disait à son mari : Renvoyez
donc cet ivrogne? — Le mari répondait :
— Oui, c'est vrai, c'est un excellent serviteur.
— Mais il est toujours ivre?
— Vous avez raison ; voici bientôt trente ans qu'il vit avec moi , et
vraiment il serait cruel de ne pas lui pardonner ses torts.
Un soir l'ivrogne versa la voiture de lady Pembroke. La dame
revint en fureur :
— Ce misérable nous a versés; si vous ne le chassez, il nous tuera
tous.
— Ah ! diable, ce pauvre John est malade ! Eh bien ! il faut le soi-
gner.
LES EXCENTRIQUES. .>il
— Je VOUS dis qu'il est ivre et qu'il nous a versés.
— C'est vrai , il est à plaindre ; allons ! faites venir le médecin.
La dame s'en alla , et lord Pembroke fît appeler John , auquel
il dit : ■
— John, j'apprends que vous êtes malade, et je vois en effet que
vous avez peine à vous tenir sur vos jambes; j'en suis fâché, voici
déjà long-temps que vous êtes avec moi et je suis fort content de
vous. On vous soijjnera.
John se met au lit suivant l'ordre de son maître; on lui a|)pliquc
un larpc cautère sur la tète, un autre entre les épaules, et on lui tire
seize onces de sang;, Pembroke envoie deux fois par jour savoir
comment il se porte. Une garde-malade, placée auprès de lui,
lui fait boire de l'eau de gruau : cela dure huit jours. Au bout
de ce temps , le maître s'écrie :
— Ah! il va donc mieux? j'en suis bien aise; qu'on le fasse
venir,
John se présente tout tremblant.
— 3Ion Dieu ! s'écrie-t-ii , inilord, je vous demande bien pardon,
cela ne m'arrivera plus,
— Vous avez raison, reprend le sourd, on ne peut pas empêcher
la maladie devenir, et si vous retombez malade, n'ayez pas peur,
on vous traitera avec le même soin.
—Mille remerciemens, votre honneur; je n'en aurai jamais besoin ,
— Je l'espère; remplissez toujours vos devoirs envers moi,
et je serai toujours aussi bon envers vous que je l'ai été.
§, XVIIT.
I/Attelage des Daims. — Les Femmes-Momies. — Le Juge
ami des femmes.
Lord Orford, parmi une inlinité de caprices, avait celui d'es-
sayer de singuliers attelages; ses expériences de tout genre ne
finissaient pas; tantôt il inventait de nouveaux bateaux, tantôt de
nouvelles voitures. Un jour il s'avisa de faire tiaîner son phaéron
par quatre daims; l'attelage ne marchait pas mal, et ces quatre
daims, qu'il avait disciplinés pendant long-temps, faisaient l'admi-
raiion du ()ublic. Mais, hc-las ! une meule vint à passer, et l'odorat
."ii- lii.\i:i, l»l.s 1)1,1 \ MMNDr.s.
(les cliicns iir Uiida pas a les iiislinirc de la picsciitc des Iciliilans
dos foirls. C't'iail à Ncwmaïkct. A peine la meule les ciil rlle <l('-
pisU'S, elle se mil à leurs trousses, et laclinsse<ou)inen<;a. Vlu vain
Idid Oiïdid essaya-t-il d'aiTi'Ier dans lenr essor ces impétueux
eoursiors. Kii vain le joekci cl les fjroonjs s'opposèreiil-ils à cette
«liasse «^xtraoï-diuaii'e; lord (^rford fui <'niport(i avnc la rapidité
du tonnerre, et !(' pliaeton, affilé de vibrations el<'ctri(|ues, i'ul sin-
le point de s'enflammer, comme le char du fils du soleil. Ileureu-
senienl une taverne où lord Orford descendait oïdinairemeni
se trouva sur sa route; les daims s'élanci'renl d'un bond dans la
cour, et les portes se fermèrent au nez do la meule, qui, pous-
sant de Ion(;s Imi'lemens, voyait sa proie lui (Mliapper.
Le fameux sir .lolin Priée é|)ousa trois fennnes. Les deux pre-
mières furent embaumées par son ordre et placées comme deux
statues des deux côtés de son lit. La troisième femme qu'il devjul
épouser, s'effraya de ces deux momies, et lui refusa sa main
jusqu'à ce qu'il les eût fait enterrer.
La même aventure arriva au docteur Marlin Van Butcliell. Il
s'entendit avec deux médecins de ses amis pour conserver au corps
de la défunte toutes les apparences de la vie. On injecta les vais-
seaux sanguins, de manière à ce que les lèvres et les joues conser-
vassent leur coloration. Toutes les cavités du corps furent remplies
de substances anti-putrides ; la chevelure fut arrangée avec soin ; on
remplaça les yeux par des yeux de veire, et une boîte, remplie de
plâtre de Paris, reçut le corps, arraché à la corruption. Un morceau
deerislal fut adapté au couvercle, el caché par un rideau que l'on
pouvait tirer: !M""^ Van Buchelt, qui semblait encore vivante,
resta ainsi pendant cinq ans debout dans le salon de son mari.
ALilheureusement une seconde femme exigea le départ de sa rivale
et l'enterremenl du cadavre.
M. Ellis, conseiller du tribunal de Dublin, s'était imposé la loi
de ne jamais condamner une femme, quelque coupable (ju'elle
fût. Sa réputation en ce genre était si bien faite qu un jour une
femme, accusée d'avoir fabriqué de la fausse monnaie, et ne voyant
pas M. Ellis sur le banc des juges, s'écria : — Je ne veux pas être
jugée. — Et pourquoi, lui demanda-l-on ? — Je ne veux être jugée
que par M. Ellis.
l.IvS KXCKNTRIQUKS. ^t'
Le Cercle des Avares.
Leur liste est bien longue : nuiis loiiles leurs l'ulies se resseiii-
hleiit. 11 n'y a que le docteur Monsey, l'ami de SwiCt et de Steine,
qui me semble valoir la peine d'être cité. C'était lui qui, en atla-
dianl une corde à boyau à une balle de pistolet creusée, et en fixant
l'autre bout à une dent malade, faisait sauter la dent. Il brillait
parmi ces nombreux humoristes qui ont amuse le monde au com-
mencement du xviii" siècle; l'histoire de ses billets de banque fit
beaucoup rire alors. Il était si horriblement avare, (ju'il ne savait
où les cacher; enfin , un jour qu'il parlait pour la campagne (c'était
en été), il s'avisa de les déposer sous les cendres du foyer. A son
retour, imaginez un peu sou horreur : la gouvernante s'était avisc'c
de faire du thé pour une de ses amies. Le pauvre docteur s'élance
couune un fui'ieux, et jelle sur la flamme d'abord une carafe, puis
un pot d'eau, puis la théière. La gouvernante se coui-roucc;, ( t lui
reproche de gâter la plaque du foyer et l'acier qui l'environnait.
— Laissez-moi donc, s'écriait-il, et que Dieu vous damne, vous
et votre thé! Vous m'avez ruiné, vous avez brûlé mes billets de
banque !
— Qui diable se serait imaginé de mettre des billets de ban(|ue
dans un fover?
— Et qui diable aurait imaginé de faire du feu dans le mois de
juillet?
Moitié grondant et moitié pleurant, Monsey finit par déterrer
plusieurs morceaux de papier, à demi rongés par le feu, qu'il
emporta tout rôtis, mais non consumés, chez le premier ministre,
lord Godolphin, un de ses cliens. Sans attendre qu'un domesti(|ue
l'introduisît, il entra en blasphémant, ('lala ses billets brûlés sur le
bureau du lord, et raconta sa mésaventure avec tant de gestes,
tant d'énergie et d'éloquence, (pie Godolphin, après lui avoir promis
de le seconder dans sa réclamation auprès de la l{an(|ue pour obtenir
en espèces le montant des billets, se hâta d'aller chez le roi, qui
aimait beaucoup les oiiginalités, et de lui raconter l'histoire de
lavare. George 111 s'en amusa, et voulut absolument se ca-
(lier l(- l('ii(i(>ni;iin dans un caliiiicl voisin dv. la clianihrc où Ciodol-
pliiti (levait recevoir Motisey. Ce dernier fui si^ plaisant dans ses
exclamations, (|ue le roi (-data de rire dans le caltinet, <•! (|ne Mon-
sev, s'v |)i'eci|)iiaiit et l'cconnaissant sa niajesli", s'écria :
— Oui, oui, rie/,, vous et voire ministre; <|uand vous perdrez
cini| cents livres sterlinfj, je lirai aussi.
On ajiaisa Monsey : Ciodolphin lui donna rende/ -vous à la
hamiue |)our deux heures précises. Le docteur fil un petit paciunt
de SCS billets brûlés; et , forcé de traverser la 'i'aniisc pour aller à
la baïupie, il |)iaça le paquet sous son bras; puis, une fois dans le
bateau, il lui vint à l'esprit de les considérer de nouveau. Il ouvrit
le paquel, en lira les billets de ban(|ue, (ju'un coup de venl em-
porta dans la Tamise.
— Ailende/., attendez, mille tonnerres; mes chiens de billets
sont dans l'eau !
Au moyen d'un ou deux coups de rame, les bateliers amenè-
rent le bateau et le docteur à l'endroit oii les billets flottaient en-
core. 11 eul le bonheur de les ramasser dans le creux de son cha-
peau. Dans cet ('lat, pressant son chapeau contre ses flancs, et
ayant bien soin de ne pas desserrer le coude, il débarqua.
Les directeurs de la bancpie le virent entrer tout effaré, por-
tant son feutre mouillé et déformé sous le bras.
— Que diable avez-vous là sous le bras? lui demanda Godol-
phin.
— Eh ! ce sont ces billets de banque que je voue à tous les dia-
bles, répondit-il en jetant son chapeau sur la table, au milieu des
papiers et des livres des directeurs, de manière à faire jaillir l'eau
sur tous les assistans; prenez, prenez le reste de vos damnés de
billets, qui ont passé par le feu et l'eau!
§. XX.
L'Homme-Oiseau et L'Homine-Lioni
— Oh! ceux-là, s'écria le vieux Wordem, ont une nuance de
folie plus prononcée. Hirst, par exemple, a force d'avoir étudié
les oiseaux , se prit d'une si belle passion pour eux , que sans èlrc
absolument maniaque , sans faire aucun acte de démence, il voulut
LIS r.XCF.NTKIQUES. o4*i
absoluiiifiit cli'o VL'lu en oiseau. Prupiiéiniie tlu cliàlcau de rioelilïe
près (l'York, on le vil, à soixante ans, se promener dans les
champs et sur les {jiandes roules, avec une veste 1res longue, cou-
verte de plumes de toutes les espèces d'oiseaux , un chapeau roufje
et vert dont la coiffe ronde se moulait sur la tète et portait d'im-
menses bords faits de pluujcs de paon qui s'agitaient comme des
ailes. Sa culotte de soie noire portait, sur le côté, une série de petites
rosettes ronges semblables à des crêtes de coq. Ses bas de soie bleu
foncé étaient tachetés de points rouges et violets semblables aux
yeux de la queue d'un paon ; il se servait, pour souliers, de peau de
chagrin rouge qui les faisait ressembler aux pattes d'une oie. Pour
compléter l'etonnement des voisins, il se promenait dans cet accou-
trement à cheval, sur un taureau. 11 avait de l'horreur pour tous
les métaux, et il s'était fait construire une calèche d'osier toute
recouverte de grandes plumes d'autruche. Ce qu'il y a de plus
bizarre, c'est que dans l'administration de ses affaires et même
dans ses actes de charité, cet homme était très sage. 11 a ('ciit
un ouvrage sur les oiseaux , ouvrage utile et vraiment remarcpiable.
Cet homme volatile vous plait-il ? — Je vais vous montrer l'honnue
devenu lion rampant. . :;
Les plus savans ministres de l'c-glise anglicane, Porson , Bentley,
Parr, sont de parfaits excentri(iues. Harvest, théologien qui a
laissé d'excellens traités , se trouvait à Calais, avec un de ses amis.
I/enseigne de l'auberge où ils étaient descendus repi-ésentait un
lion iC argent ravipaut. H alla se promener seul sur le rempart, s'é-
gara, et ne sachant pas le français, il ima(fina d'imiter lallitude du
lion rampant de son auberge, de placer un shelliug entre ses dénis
et de se piomener dans cet équipage et cette attitude à travers la
ville. C'était attiibuei' infiniment trop d'esprit aux habitans. Un le
prit pour un fou, on l'arrêta. Le même ecclésiastique, ayant un
jour apporté trois sermons manusciits dans sa j)oche, les laissa sur
une table. Un de ses amis entra, et déplaçant toutes les feuilles des
trois manuscrits, les mêlant ensemble, les dispersa de manière à ce
que rien ne se suivît plus; le lendemain, Harvest monta en chaire,
et se mit à lire ce sermon bizarre, sans s'apercevoir t|ue ce (|u'il di-
sait n'avait pas le sens commun. , ,, ;)' J. . : •
TOMK m. — sLi'Pi ^.>IF.^^
50
'»4<» IlllVlE l)i;s DKLX M<>M)».N.
J^. XXI.
Une soirée du vieux pont de L>ondres.
.... Faisait |>ro|)r»'m»Mil toiii
fc qui ciinccrno son i-iaX.
— C.vilv {fravuif curieuse , me dil AVordem , repn'sente l'une des
maisons (]ui rouvraient encore, en 1778, le vieux pont de Lon-
dres. Vous apercevez, les {frote.sques Cahle-cutls, les pijjnons de
bois, les anfractuosilés des houliques, les maisons qui suiploni-
hent, les enseij^nesdonl le vent soulevé la niasse, el que vous ci'oye/
entendre( rier et retentir. Voici un antiijue liàtiment (jui a cliancel»'
el penclié sur son liane gauche, couHiU' un lionune (|ui ne se sou-
tient plus sur ses jambes avinées: toutes les fenêtres sont de tra-
vers; en voilà un autre qui s'est Hèrcmenl renversé en arrière, et
dont toutes les solives tombent et avancent comme le ventre d'un
alderman; plus loin, celui-ci avec son balcon de bois en terrasse,
à six pieds de terre, envahit la moitié de la rue, et son toit, à plus
de dix pieds en-delà des fondemcns, projette au loin une ombre
rembranes(iue. Cette architecture était fort laide, dit la Voirie.
Elle était malsaine et exposée aux incendies, dit YÊconnviie poli-
tique. C'est vrai. Mais elle était pittoresque, dit l'art; la lumière et
lombre se jouaient si bien dans ces encoignures; et ces vieux mas-
carons de bois de chêne, ridés et sculptés par le temps, qui nous
les rendra?
Là demeurait autrefois, mon jeune ami, toute une nation d'ex-
centriques. Ils s'étaient réfugiés sous ces solives biscornues, par
sympathie avec elles, comme certains oiseaux de couleur brune
s'abritent sous les chênes qui leur ressemblent. Tout cet essaim
s'envola quand la hache du charpentier et l'acte du parlement eurent
démoli la ville de bois qui depuis le moyen-âge s'était établie sur
le pont de Londres. Le souvenir de Jean Buncjan , grand poète qui
n'a fait que de la prose, chaudronnier sublime, fantastique inspiré,
créateur d'une épopée qui a eu trente éditions, n'habite plus le
pont de Londres. Plus de boutiques de bouquinistes, aux in-folios
rongés des rats et étiquetés soigneusement. Plus de tavernes caver-
neuses, dont les chambres aux fenêtres de trois pieds, aux vitres
LKS KXCKNTIUQUES. Ml
lie trois pouces, relcnues par du plomb, donnaient sur la Tamise.
Plus de chanieui's de ballades, assis sur les bornes, pendant <|ue
les ondes du fleuve aecompa^rnaient ces cris barbares qu'ils don-
naient pour de la mélodie. Enfin, plus de Crispin Tucker, homme
célèbic, autrefois la gloire du pont de Londres, Crispi7i Tucker
étiiit bouquiniste de son métier, libraire par extension , auteur
par habitude et faussaire comme vous allez voir; il habitait un
petit caveau obscur dans lequel étaient entassés tous ces livres qui
n'ont jamais été des livres : almanachs, calendriers de la cour,
vieux dictionnaires, racines grecques, barèmes, algèbr'cs, codes
antiques, essais sur la population, tragédies tombées, et poèmes
épiques. J'ai, dans ma première enfance, vu l'étalage de Crispin
Tucker : mon père ne voulait pas que je m(! livrasse à d'autres études
que celles qui se rapportaient à l'architecture. Quand je passais
par-là, avec quel bonheur entr'ouvrais-je timidement un volume di»-
pareille de Qarisae, pendant que le vieux Crispin, à la panse ronde,
à l'œil rond et véron , au corps figuré en boule, à la tète chauve,
les mains dans ses poches, me regardant fixement et impatiem-
ment du pas de sa porte, ou plutôt du seuil de son antre, avait l'air
de dire :
Quand ce polisson aura-t-il fini?
Oh ! si vous saviez le plaisir de cette lecture dans la rue , lecture
volée, arrachée, furtive, subreptice, tremblante, palpitante, sous
un i-egard jaloux ! J'ai parcouiu ainsi deux volumes de Tom
Jones, et je ne les oublierai jamais.
Crispin (c'était un de mes excentriques) avait la manie d'imi-
ter le style des poètes à la mode et de faire imprimer sous leur
nom les vers qu'il avait composés dans leur style. De sa manie il
faisait une spéculation qui ne lui réussissait pas trop mal. On
voyait, de temps à autn;, paraître une ou deux pages de vers stu-
pides, imprimés sur pajjier jaune avec une vignette en bois reprc'--
sentant misicr Pope , ou ductor Arbnlhnot, ou docior Su'tj), au-
teurs prétendus de l'œuvre pseudonyujc. C'était Crispin Tucker
qui était le coupable. En outre, il avait bouticjue ouverte et bou-
tique achaland('e de littérature, de style épistolaire, de romances,
de chansons, d'acrostiches, de couplets (ju'il débitait à bon compte.
Oh! les bonnes scènes qui eurent lieu dans cette vieille cave bi-
50.
.'iiS nr.vL'i'. i>i.s m.rx jio.mhs.
IilidllK'cairf , loi'Miiio iiii lii)iir{;t i)is (le Lomlros, d'uiu' |);irl , vi'-
iiail aclicliT ;i Tiickcr un couplet dr iVto pour sa fcinmo, cl (pir,
d'une autif, Pope ou (ioltlsinilli vcnaicril dcinandci- raison au
même pi rsoinKi{;o des vers qui leur éiaieiil aitribucs par lui ! In
jour Swifc se présenta elie/ Tucker, coinnu! un fermier de eam-
paj;ne (]ui n'aurait pas élé fâché de faire insérer dans le journal
de la province une chanson ou un logoffiiphc avec sa signature.
Voilà Tucker qui lui fait voir loul son majjasin , qui lui (h'veloppe
toutes ses richesses, <pii iiidi(|ue à ce bon fermier toutes les ruses
du métier : comment il fait servir deux fois la même pièce en la
rhabillant de (juelques rimes, et comment il est très sur que ses
vers sont excellcns , puistju'il les compose d'un hiMnisiiclic em-
prunté à Pope et d'un autre emprunté à Swift. Le docteur joui;
bien son rôle; et le lendemain il amène Pope, plus vaniteux, plus
colère , plus impatient, et qui bouleverse la boutique du faussaire,
en s' écriant : Je suis- Pope!
l XXII.
Psalmanazar, Chatterton, Pseudo-Milton et Pseudo-Shakspeare.
Un des plus assidus visiteurs de Tucker était Psalmanazar. Ce
nom vous étonne. Son nom est moins bizarre que sa vie, telle qu'il
l'a donnée lui-même et telle que je l'extrairai de ses confessions.
Psalmanazar appartient à cette série d'orifjinaux dont la manie
a été de se constituer faussaires en littiirature. L'un inventa une
vieille pièce qu'il attribua à Shakspeare et dont il Ht cadeau à un
libraire; l'autre, pour ternir la réputation de Milton, inventa une
fable ridicule; le malheureux Chatterton prit le costume et le lan-
gage d'un moine du xii'' siècle; sa mascarade n'ayant pas réussi,
il se suicida. Mais vous avez entendu parler de tous ces excentri-
ques; en voici un qui a fait du bruit à Londres dans son temps et
que vous no connaissez pas. Laissons-le parler :
Psalmanazar.
« Ma famille était ancienne , mais déchue. Je n'avais que cinq ans
lorsque mon père fut obligé de s'éloigner et d'aller vivre à près de
deux cents lieues de son domicile. Ma mère , malgré l'abandon de
son mari et son peu de fortune, n'ayant que moi pour fils, m'en-
voya à une école du voisinage.
LIS ICXCKNTRigUKS. .Si9
« J'avMÎs l'espi'ii vil' et je fis de rapides pru{;rès; mais la vaiiiié,
ie dcisir de parvciiii-, le liesoin de jouissances, se dévelupiièreni
rapidement en moi. J'entrai chez les jésuites, et je lus ensuite confié
à un professeur, qui, au lieu de nous expliquer les auteurs grecs,
qu'il n'entendait pas, entreprit de nous montrer le blason, la géo-
graphie, les fortifications. Je perdis, sous lui, le goût de l'élude
des langues et de la belle littérature; j'acquis une variété de notions
incohérentes. Il était donc possible, avec de l'audace, de parler de
beaucoup de choses sans les connaître, et de se donner, sans tra-
vail , l'apparence du savoir. Le supérieur d'un petit couvent
allait ouvrir un cours de philosophie. Je suivis ce cours, et mon
orgueil augmenta. J'allai ensuite étudier la théologie sous un
maître dominicain , dans une université voisine. Transplanté tout
à coup, à l'âge de quinze ans, dans une ville populeuse, qui m'of-
frait le spectacle nouveau du luxe, des richesses, de la dissipa-
tion , des plaisirs, j'achevai de jjcrdre le goût que j'avais eu pour le
travail. Me5 sens s'éveillèrent; je voulus briller, jouii' et bien vivre.
Je perdis mon temps à fréquenter le théâtre et les lieux de réunion ,
à dessiner des vues des environs, à me promener avec des jeunes
gens de mon âge, et même avec des femmes. C'est ainsi (juc se
passa dans l'oisiveté la plus complète, mais sans aucune action cou-
pable, l'année de ma théologie. J'avais écrit à ma mère le peu de
|)rogrès que je faisais dans mes études; elle m'envoya de l'argent,
et m'ordonna en même temps de me rendre à Avignon, chez un
riche conseiller, qui consentait à me prendre pour précepteur d'un
de ses neveux , encore enfant.
« Au lieu de me fatiguer à l'inslrnlre, je passai avec mon élève
tout mon temps à jouer de la viole ou de la flûte. Un homme riche
et d'un<' grande naissance me confia ses deux enfans, dont le plus
âgé avait sept ans, Leui- mère les gâtait: femme jeune, jolie, vive
et spiiiluelle, dont le mari était ivrogne, et qui était fort lasse de
son mari,
« Elle vil avec plaisir auprès de ses enfans un jeune professeur
docile à toutes ses volontés, complaisant pour toutes ses faiblesses,
3Ioi, loin de cherchera la séduire, je jouai le tartufe. J'affectai
une dévotion outrée et une chasteté inébranlal)le, qui n'étaienl point
dans mon cœur. Ma figure clait agréable : le goût que cette frumic
.xi(l
KEVLK i»i;s ni:i)x mhmjics.
a\;ii( |iu(ii' iiioi siiiiiutiil^iil le dcciaiii i|ii(' lui ins|)ii-:iii in:i |i:iii\rcl(',
cl elle me lit tics avances. Ma ffaucliciic, mon iiicxpcriciicc, l'cui-
barras de déposer le inas(|iie de la venu, les rendirent inutiles.
Après diverses tentatives, renouvelées par intervalles, pendant
l'espace de six mois, cl toujoiiis iniruelueuses, elle ehan{}ca tout
à couj), et ne nie ténioi{;na (|iie la [)lus froide indiltérenee; puis elle
annonça l'iniention de partir et d'emmener ses (ils avec die, sans
dire à leur prt'ceptcur s'il devait les acconipa{jncr, ou si elle me lais-
serait avec son maii, ou enfin si elle me reverrait.
« Quoique j'eusse prévu ou craint cet événement, j'en parus très
afflige. La dame voulut en pridilei', et fit sur moi, la nuit même de
mon dé|)art, un dernier essai de ses charmes, qui fut infructueux.
Alors, outrée de dépit, elle me fit sif;nilier mon conm- (ieliiiiiif, par
une femme de chambre, qui ne me laissa pas i{}iioirr l'opinion <pie
sa maîtresse avait de moi , et la cause de mon expulsion.
< D'Avifjnon je me rendis à Beaucaire, dans le moment de la foire;
j'empruntai de l'argent à plusieurs marchands de ma connais-
sance, puis à quelques moines que j'intéressai à mon sort, en me
faisant passer pour un jeune homme de famille protestante, con-
verti à la religion catholique, et, pour cette raison, persécuté par
son père. De retour à Avignon, je me fis délivrer, par le supérieur
d'un couvent, un certificat qui constatait que j'étais un jeune étu-
diant en théologie. Irlandais d'origine, obligé de quitter son pays,
et allant à Rome en pèlerinage. Je reçus dans une chapelle un ac-
coutrement complet de pèlerin aux pieds de la statue d'un saint au-
quel on m'avait consacré. Je m'en revêtis, sortis de l'église et de
la ville; et ainsi déguisé, pris le chemin de Home, demandant
l'aumône en latin à tous les religieux , recueillant quelques sommes,
et quand ma bourse se trouvait garnie, cessant de mendier, non
par honte, mais par indolence.
« La route que je suivais me conduisit à peu de distance du lieu où
résidait ma mère. Je ne pus résister au désir de l'aller voir; néan-
moins, craignant d'être reconnu, je n'osais pas me montrer dans
ma ville natale : je m'y glissai, comme un coupable, à la faveur de
la nuit, et ce fut de nuit aussi que j'entrai dans la maison pater-
nelle. Ma mère m'accueillit avec tendresse : cependant, au bout de
deux ou trois jours , elle m'engaged ù me rendre auprès de mon
LES EXCENTUIQUliS. 351
père, qui pourrait, disait-elle, me proeurcr îles ressources. Celle
pîoposilioii nrctonna d'autant plus (jue mon père était fort èloi{jn(!,
et (pi'uu connnereaut de la ville avait récemment rapporté qu'il se
trouvait dans un état peu prospère. Je soupçoimai (|u'un de mes
cousins, pour lequel ma mère témoijjnait beaucoup d'affection,
avait une paît très grande dans le conseil qu'elle me donnait.
(]elle-ci, s'apercevant de l'impression fâcheuse que faisait sui' son
fils sa proposition, n'épargna rien pour me persuader qu'en m'en-
gageant à ce voyage, elle désirait seulement vérifier la condition
où se trouvait mon père. Je consentis à tout, revêtis de nouveau
l'habit de |>elerin, et me rendis, par le secours des aumônes qu'on
me donnait, dans cette ()aitie de l'Allemagne (pi'habitaitmon père.
« Sur les routes, ce n'étaient que cadavres rongés par les chiens,
ou suspendus par douzaines à des {jibels. C'étaient de ces soldats
licenciés qui, après la paix de liyswick, n'ayant plus ni feu ni
lieu, parcouraient le pays en bandes nombreuses, pillaient les villes
et les villages : on en faisait prompte justice quand on pouvait s'en
saisir, les laissant ainsi exposés après leur mort, pour épouvanter
ceux qui auraient voulu les imiter. ..
« Je parvins sans accidens fâcheux à rejoindre mon père, (|ui me
reçut avec tendresse, mais (pii, par sa pauvreté, était hors d'état
de m'offrir aucun moyen d'existence. Je songeai donc à revenir
auprès de ma mère. 3Ion père me détourna de ce projet.
« Quedeviendrai-je, pauvre pèlerin irlandais? — Depuis que je
voyageais à travers le monde, j'avais vu le mensonge et l'escro-
querie réussir. — Je mentis, je fus escroc; mais je portai dans ma
resolution une perstivérance scientifique.
t Les leçons de gi'Ogiaphie de mon prot'esseur jésuite m'avaient
lait pressentir combien on savait peu de chose sur la Chine, le
Japon et les contrées les plus orientales de l'Asie. Je résolus de me
faiie passer pour un Japonais natif de l'ile de Formose, qui avait
été converti à la religion chrétienne. J'imaginai un nouvel alphabet,
une nouvelle giannnaire , une nouvelle division de l'année en vingt
mois, ime nouvelle leligion, et tout ce qui était pi'opre à accrédi-
lei' le rôle que je voulais jouer. J(.' m'habituai à irrire avec les
caractères que j'avais inventés, et je me lis un certificat calqué sur
celui d'iVvigiion, et avec les mêmes signatures, que je contrefis.
."».">i2 i;i \ i I iii.s ni.i \ \i(i,Nr)i.>.
« .le me diri;;(':ii sur I .\l>acc, |»;i,s,>>.ni ;i (iDlojpic cl iiiMiiIca l,;iii-
(Lm on jt* devins .sm.s|u'»1 par le r('(ii (|ii(ï jo faisais aux soldats de
mes avt'iiHircs cl i\r ir.oii ori{;inc japonaise. On nw prit poiii' iiii
espion; on nio jota tlaiis un cacliol, (^l jo lus sur le point dClrc
liisillc; mais on so contenta de nie chasser de la ville, avec injonc-
tion de n'y jamais rentrer, sons les peines les plus sévères. Celle
leçon ne me corrigea poitit. .l'errai ainsi en Allemn};ne, en IJialiant,
en riandre, trouvant pnrloul des honunesinsouciansou incrédules,
recueillant (piel(|ues aumônes qui éfaienl promptemenl dissipiies.
« Les iiabitudes indolentes et avilissantes (|u'un lel genre de vie me
faisiUl contracter, me rendirent insensible à la lionte. Mes liabits
n'élaienl que des haillons, et la malpropreté la plus repoussante;
me deligurail. Loi-sque ni-rivti dans une .grande ville, je demandais
refuge dans un hôpital, sans »'gard pour mes ceitilicats qu'on no
lisait point, on me plaçait toujours parmi les plus misérables, cl
dans les endroits les plus sales. Je fus enlin couvert de vermine et
infecté de la gale! Biini soit ce dernier lléau, qui m'enipècha de
devenir l'instrument du libertinage !
« Dans diverses grandes villes du lirabaut, il y avait des espèces
de religieuses non cloîtrées, qui parcouraient les rues cl les mai-
sons pour y visiter les pauvres et leur procurer des ressources. Des
femmes indignes, se cachant sous cet habit, cherchaicnt(|uelquc-
fois , dans la classe des vagabonds, des jeunes gens bien faits
qu'elles emmenaient avec elles sous prétexte de les faire connaître
a des dames pieuses et charitables qui devaient les secourir, tandis
qu'elles les conduisaient chez les dames d'un autre genre et dans
un autre but. Je fus plusieurs fois choisi par ces entremetteuses,
et les traces de la maladie honteuse fjue ma nudité trahissait, me
faisaient aussitôt renvoyer. Quoicjue je fusse resté jusfju'alors in-
nocent de tout commerce avec les f(;inmes, j'avoue (|ue la faim et
la misère m auraient rendu le refus im[)0ssible.
« Tandis (jue j'étais à Liège , oii je n cevais de l'hôpital la pi-
tance du pauvre, j'appris qu'un lecruteur, logé dans un des fau-
bourgs de la ville appartenant aux Hollandais, engageait des jeu-
nes gens pour le service des provinces unies. Je déterminai une
douzaine de mes compagnons niendians à s'aller offrir à ce racco-
leur. Le lecruteui-, apiès m'avoir interrogé, me garda, tandis-
• • t*
i.i:s EXctMiiigiES. .).>.>
qu'il se d«iHl de loiilcs ses aiilfcs recrues , en faveur de divers
olHciers dont il était l'ajyent. Il mo procura de la nourriture et des
vèlemens di-cens. H essaya, par des bains, des sai{}nées, des l'ric-
lions, de me guérir de la {;ale, et n(î put y parvenir. Il m'ennuena
néanmoins à Aix-la-Cliapelle, où il tenait un café et un billard,
dans une des plus belles parties de la ville, et m'employa comme
{jarçon de café et conmie précepteur, pour enseijjner à lire à son
fils. Ce limonadiei' fournissait aussi les salles de l)a! et les assem-
blées; il m'y envoya plusieurs fois, et je vis enfin le beau
monde dans tout son éclat. Je fus tellement frappé de celle
vue; qu'elle m'inspira un projet qui tient de l'extrava^jance et de
la folie et que je m'abstiendrai de mentionner dans ces mémoires.
Tant »iue je vivrai, je ne l'oublierai jamais, et je remercierai tou-
jours la Providence de m'avoir détourné de l'exécution de mon
idée. J'aïu'ais succombé à la tentation , si j'avais été envoyé seu-
lement une fois de plus dans un de ces lieux si dangereux pour
moi ; mais ma maladie cutanée, dont on voyait des traces sur mes
mains, détermina mon maître à m'en interdire l'entrée. Ainsi, je
fus deux fois préservé, par le fl(!au dont j'étais affligé, de malheurs
plus grands que tous ceux <jui m'ont accablé.
« Une circonstance fortuite me fit sortir de chez celui qui m'a-
vait tiré de la misère. 11 se trouvait absent, et était allé à Spa; sa
femme avait besoin de lui faire dire, dans un délai déterminé, de
revenir sur-le-champ : elle nfy envoya. Je m'égarai sur la route,
et craignant d'être grondé par ma maîtresse, je pris le parti de
m'évader, non sans éprouver qu(îl(|ues remords. En passant à Co-
logne, je me laissai engager, avec une inconcevable étourderie,
dans les troupes de l'électeur; et les soldats, mes camarades, ajou-
tant foi à ce que je leur disais, je me fis passer, non plus pour un
Japonais converti , mais pour un Japonais encon; jxuen , et j'adoptai
le nom de Ps:ilmana/ar. Ma vanité trouvait un certain j)laisii' dans
la surprise (|u'excitaient mes blasphèmes sur les vérités les plus
sacrées de la religion , cl aussi dans mes discussions avec les ecclé-
siastiques qui entreprenaient de me convertir. Je changeai de régi-
ment, j'eus diverses aventures, et passai dans diverses garnisons,
me complaisant dans mes impostures , et éprouvant une folle
jouissance à abuser de la (■i-(dulilé d" mes compagnons d'ai-mes^
5»>i ULVUi; DKS DiilX MONnr.S.
Mdii njpmciil lin cinctyt' ;in foii de I'ImIiis»;, duni le clievulici-
Lauder, {jrnlillKimrnc «'cossjiis, d'un caraclèn^ ros|)('ttal)l('. était
jjouvoriiciir : il avait poiif aiimrmicr un de ses pairiis, noininc
Innés, pivtiv dchaiiclu', hypocrite el ruse, <|iii lit coiiiiaissaiice
avee moi. L'aiini(">iiier, sans être ma dupe, vit tout le paiti (|iril
|)ouvail tirer lui-nieine, pour son avancemenl, de la lal»l(.' <|ii(' lui
débitait Psalinana/.ar. Il m'onseijfna l'anjflais, (ju'il savait mal,etino
persuada do me laisser convertir par lui à la relijfion anjflicanc, <'t
do me faire baptiser. Moi, ipii n'avais alors que di\-liuit ans, je me
prèUii à cet impie stratajjème : le hrijfadier Laudc^r fut mon pai-
rain; il me nomma Geor{}e. Innés re(;ut do Gompton , (iv(V|uo de
Londres une promotion, pour prix des soins qu'il séiait donnés.
€ J'allai donc à Londres, où ma renojnnx'o m'avait précédé ; et l'on
ne douta point (|ue je ne fusse natif de Formose, quand on nie vil
manger do la viande et des racines crues, et écrire couramment en
ciiractèrcs inconnus. Innés me força de faire une tradu<;tion en lan-
gage de Formose, du catéchisme anjflican, (|ui fut placé, par r('-
véque de Londres, au nombre des manuscrits les plus curieux de sa
bibliothèque. Encourage' [)ar le succès de mon imposture, j'y mis le
comble en publiant sous mon nom supposé de George i^salmanazai',
une description de l'île de Forn)ose, dans la(|uelle se trouvaient
gravés mon alphabet formosan, les figures des divinités du pays,
les costumes des habitans, leurs temples, leurs édifices, leurs na-
vires, ei une carte de l'ile de Formose et des îles du Japon. Je n'a-
vais que vingt ans. Je trompai toute l'Angleterre. Qu'il est facile
d'en imposer au monde el aux savans! Mon roman géographique
eut un immense succès. On en parla dans tous les recueils érudils
de l'Europe. Une grande discussion s'éleva. Comme dans ma rela-
tion je disais que j'avais été séduit pai- un jésuite (lui, en |)artant
de mon pays, m'avait aidé à voler le trésor de mon père, les jé-
suites, et surtout le père Fonteney, m'atta([uèrent avec violence.
D'un autre côté, plusieurs membres de la Société royale, tels que
les Halley, les Mead, les Woodward, qui étaient, surtout le pre-
mier, connus par leur opposition aux dogmes du christianisme,
n'ajoutaient point foi à la prétendue conversion de ce jeune Japonais
ijui, dans son livie el ses discours, soutenait la vérité de la révéla-
tion évan{|eUque avec toute la science d'un théologien. Ils me
yTK'*--
LES EXCENTRIQUES. .>00
considéraient, non sans raison, comme un hypocrite et un impos-
teur; mais, dans leur emportement et le désir qu'ils avaient de
me démas(juer, mes antajjonistes prétendirent avoir découvert ce
que j'étais, et avancèrent plusieurs faits conirouvés. 11 lut facile
aux lionnnes pieux qui croyaient à la sincérité du nouveau con-
verti, de réfuter leui-s assertions. Ainsi, la fraude s'accrédita par
les movens mêmes qu'on prenait pour la combattre. Je parus aux
yeux du public relijjieux un néophyte sincère, que persécutaient
les fanatiques et les incrédules : mon caractère personnel contribuait
beaucoup à affermir ma réputation de bonne foi. Indolent et insou-
ciant, je me montrai dépourvu d'ambition, plutôt prodigue qu'in-
téressé, et irréprochable dans ma conduite et dans mes mœurs.
Mes apolo{îistes disaient : « Sans aucun vice, il possède toutes les
vertus, une piété sincère, une grande candeur d'ame, un attache-
ment à tous ses devoirs; quel intérêt peut-il donc avoir pour se
rendre coupable d'une si abominable profanation que celle dont on
l'accuse? Lors même qu'il en aurait conçu l'idée, sa jeunesse et son
inexpérience ne le rendraient-elles pas incapable de soutenir un
pareil rôle? » Ces raisons parurent irrécusables, et il passa géné-
ralement pour constant (jue Psalmahazar était un natif de Formosc.
Ma relation fut considérée comme authentique et citée comme une
autorité; elle eut plusieurs éditions, et fut traduite en diverses
langues. •
< Je recommençai donc ma vie indolente, que soutenaient les
libéi'alilés de personnes pieuses qui s'étaient cotisées pour m'as-
surer une petite pension. Je passai ainsi encore dou-ze ans dans
cette espèce d'affaissement moral, dans cet engourdissement de
l'ame qui n'excluait pas la vivacité de l'esprit et la sensibilité du
cœur; mon penchant à l'amour ne m'entraîna jamais dans le liber-
tinage.
€ Vers l'âge de trente-deux ans, l'amour sincère que m'inspira une
jeune femme produisit en moi un changementcomplel, mais non su-
bit. (Jiuehiues livres religieux que je lus alors commencèrent à m'in-
spirer une conviction entièr'e de la vérité du christianisme, et en-
suite une piété fervente, qui lit naître en moi le désir, et bientôt
après la ferme volonté de travailler à mon cntièie conversion.
Pour y parvenir, je renonçai d'abord aux bienfaits de ceux quo
'».">(> l'.rvii: DIS 1)1 i\ MdNPi s.
javnis ahiist's; rt'solii à vivre de mon lr.iv;iil, j';i|>|)iis riK'brcii ,
j'ainioiirni ;ui\ lil>i;iiirs (|iio je tiaduiiais, |)uiir un juste salaire,
tous les livres iju'ils iK'siici'aionl , pourvu (ju'ils ne lussent point
contraires à la reli;;ion et à la morale. Je me e.r('ai ainsi une inde-
penilanee (|ui m'elevait à mes propres yeux. »
— lei s'arrête l'exeenlricilt' de Psdlniaimiar.W a passii le reste de
sa vie, très pieux, très contrit, fort lionnc'le. 11 a confessé dans ses
nienjoires les bizarreries et les voluptés de sa vie d'escroc. Tcnc/,,
les voici. Passez dans cette bibliullièciue. Vous les trouverez sur le
troisième rayon à {jauehe.
J'entrai en effet, et je me vis entouré d'une armée de livres bi-
zarres, dont les titres, le contenu, l'impression, les gravures riva-
lisaient d élrangeté. J'en ouvris rpiehjues-uns,
— Paibleu, m'éeriai-jc, on croirait être ici dans les petites-mai-
sons de la pensée.
§. XXIII.
Bibliothèque abiurde.
— Je le crois bien, dit Wordem. Ce sont ici les livres excen-
triques : Mémoires de Geonje Psahnanaznr , Mémoires de Cardan.
— CerveUi, CervcUoni , CcrvcUacci, Cerveliini. — Les Songes de
Qnevedo. — Toutes les œuvres des académies italiennes et de leurs
— enflammés, — enfarinés, — humides, — secs, — goulus, — en-
ragés , — lortus , — crochus , — bancals , — furieux , — innommés,
— vengés, — frisés, — malavisés, — assommés, — grands-na-
siers, — pelits-nasiers, et autres, emplissant de leurs noms seuls
un ciitalogue de six cents pages, — académies fort importantes
dans l'histoire littéraire de l'Italie, dont elles ont dévoré, comme une
nuée de sauterelles, la sid)sislancc intellectuelle et la vie morale.
Puis deux mille volumes de vers burlesques dans tous les dia-
lectes d'Italie pour louer la peste, la teigne, le melon, l'épingle,
la puce, la torture, Néron, Busiris, la syphilis, etc., etc., et
trente pages d'etcétéra.
Voici encore des livres que personne n'a jamais compris : —
Le songe de l^obipliile, — Nostradaniiis, — qualre-vingls volumes de
rêveries sur ?ioslradamiis, — Ilomcrus Hebraizans , pour prouver
qu'Homère était Juif , — Les Enfers de i'anlïqinlé, pour prouver
LES EXCENTRIQUES. o'i7
f|uo le paradis perdu fui place jadis en Hollande, elc; — cl un
millier d'autres stupidités savantes, allégoriques, cabalistiques,
mystiques, herméneutiques; Bmimond Lnlle; le lliéàlrc wiiversel
de cet Italien qui reçut de François 1" six cents écus pour com-
poser celte œuvre où devait se trouver Tout; etc., etc.
Vous pensez bien que les acrostiches ne man(|uaient pas à ce
grand hôpital de la pensée,
El que
l'absurde
manie
' des vers
figurés, qui, pendant le moyen -âge,
constituaient un grand poêle, préférable
à Danle,
au-dessus
de Virgile
lui-même,
avait laissé là des Iraces nombreuses. On y voyait Ions les
écrivains qui avaient fait des pois avec leurs pbrases,
des vases avec leurs vers , et même les capricieux,
les fantasques, qui, comme notre savant
et éloquent conlemi>orain ,
Avaient descendu typograpbiiiues.
lui moment d'escaliers
les degrés des billevesées
brillans sur papier vélin
de leur pensée à balir
pour s'amuser
— Rendons celte justice aux Français, disait Wordein; ils sont
en petit nombre ici. Leur bon sens les arrache à ces lubies, à ces
extravagances, dont quehjues-unes, toutefois, sont pleines d'esprit
et de sens, par exemple celles de Tabourot sieur Desaccords.
Voici pourtant un certain Pierre- le - Loijer , né à Huillé, près
d'Angers, qui mérite attention. Il soutient gravement qu'il est
descendant en ligne directe d'/ssacar, parce que Issacar en hébreu
signifie Inijer, rririhuhot}. Dans son livre (VEdovi ou /es colovici
•'vis Kl\ll hl.S DI.IX MOMtKS.
itiduiiicmic^ <|iu' voici, il avîiiicc avec la inrmc jjraviic (|iif I" Anjou
a (le piifjiK- par une colonie juiv»*; ce t|n'il prouve par des elynio-
lo{;ies vraiment admirables : < Le villajfO d'Iluillé, dil-il, est évi-
tlemmciii le //o/oc dK/('cliiel. > La Tulmnlcne, ccsi lladai , lils
de .l/(ii//<///; il retrouve des traces de son cher Anjou non-seule-
ment dans la Hihlc, mais clie/, llomlrc. Il croit séiieusement <|ue
tous les ('crivains {jrecs n'ont pense' cpi'à l'Anjou, (|ue l'antre
(les nymphes, si l)ien dirrit i)ar le poète, se raj)porteau\ localitx'S
situées entre Lignerelles et Chanfonr; enfin, connue preuve irré-
prochable et de la v('rité de ses assertions et de la mission prophé-
tique (ju'il s'attribue et de la prc'vision d'Homère, il cite un vers
de rOdiissêe, qui signifie évidemment, en letournant seulement
les lettres :
€ Pierrc-le-Loyer, Anjjcvin, Gaulois, d'IIuillé. »
IV'est-cc pas quelque chose d'admiiable? et après un pareil
exemple de folie sérieuse, pourquoi vous cilerai-je tous les ouvra-
bles sur VOncirocr'uie, sur l'art de se rendre heureux par des
songes; les ouvrages historiques qui ont été consacrés à la des-
cription fort longue des songes de Louis XIV; les innombrables
folies ascétiques (ÏArilius Désiré, de Doré de Beaulxamis, et de ce
bon capucin anonyme qui adresse son livre aux mamelles, à la poi-
trine, aux pieds, aux genoux, au col, aux épaules inébranlables
de la vierge Marie? « Colonne de funivers, dit-il, bouclier de dé-
fense, rempart de notre protection, » etc., etc.
Vous monlrerai-je, dans ce coin-ci, les systèmes du monde; le
dernier, public en 18Ô0 par Woodiey, qui soutient que la lune et
les étoiles sont des fragmens de glace; la se.xtessence dudlaciujne
et potentielle du conseiller Démons; la Démonstration de laqnatrihnc
partie de rien; les Oracles diveriissans de Wilson de la Colombicre;
les ouvrages de Vlndd , etc., etc., etc.?
Voici un compartiment plus digne d'intérêt et d'estime; ceux-ci,
ce sont les vrais humoristes, Gozzi, Cervantes, Sterne, Nodier
dans son admirable Trilbij, Cazotte dans ses petits chefs-d'œuvre
que vous n'appréciez pas, enfin tout ce que le caprice a dicté au
génie, toutes les arabesques de la pensée!
Ph. Chasles.
LES ADVERSAIRES
DE
M. DE LA MENNAIS
Il y n deux ans que nous ndrcssant à MM. de Chateaubriand et
de La Mennais , nous les sollicitions , dans l'intérêt de leur nom ,
d'adhérer tout-à-fait au mouvement de leur siècle. Depuis ce temps,
ces deux hommes illustres ont achevé la défection gloiieuse qui
déjà les séparait du passé, mus par ces cntraînemens irrésistibles
qui sont la liberté du génie. 31. de Chateaubriand a délaissé sans
retour les souvenirs impuissans, les regrets inutiles, pour contem-
pler l'avenir du monde, et l'ancien royaliste s'est fait dén)ocrate.
Il est impossible à M. de Chateaubriand d'assister au progrès des
sociétés sans s'y associer avec éclat : il aime trop la gloire pour
permettre à quoi que ce soit de le devancer; quand il aperçoit
les jeunes générations marchant dans leurs idées et leurs espé-
rances d'un pas rapide et soutenu, laisser entr'elles et lui un
trop long intervalle, il repart pour les rejoindre; il quitte le foyer
domesti(juc, les réminiscences des anciens jours, jusqu'au soin de
parer son tombeau ; il arrive haletant ; il crie : Me voilà, cl les
jeunes générations accueillent avec transport l'infatigable voya-
geur; on l'accable de caresses, d'applaudissemens et de cou-
• H'A) iiKVUE ni:s nr.L\ mondi.s.
niimcs; on lui (luiiiic une phicc, l:i iHciuirif ; on le iJi.s.s.isic d'uc-
( l;un;Uion,s «i de lnnil. l'ont ccl;! csl nu'iilt', cl il ne IjuiI janiais
inrsuiri- |);ir(inioni('nscnit'ni la {;loinî aux scrvilcurs dcvont'S de
rcinancipation dn monde.
!\Iais (|ut'l(iuo cliose de plus saillant encore s'est passé : un piètre
vient d'emonvoir l'Kurope. Qn'a-t-il donc fait? Il a (lian{j(''; il a
clian{je, non |)as de Dieu , mais de manière de le servir, <'t il a l'ail
de la croix de Jesus-Christ un ètendaid de liberti'. Au milieu des
faiblesses et des indécisions de son siècle, de ses hypocrisies pusilla-
nimes et de ses demi-mesures impuissantes, M. de I^a Mennais s'est
comporté avec audace ; on le cioyait abattu , il s'est levé ; soumis ,
il s'est révolté. Il s'est préservi' de l'im^talion de Fiinélon, il a clé-
lui-même. INous l'avions appelé rénilitiioiuiairc an scnkc (iu)ic
ricille cause , il a embrassé la nouvelle. Il a jeté à la face de Iiome
un poème, un pamphlet, un tonnerre; il a éclaté à l'improviste, et
avec un irrésistible fi-acas; il a rempli les peuples d'espoir et les
rois de stupeur; il a consterné l'église en la déserUmt ; il s'est cru
lui-même pour mieux croire à Dieu , il a été courageux, nouveau,
grand, sublime, le seul prêtre de l'Europe.
C'est que cet homme a suivi sa nature; il a été docile à sa desti-
née et aux desseins que Dieu avait mis sur sa tête. Après s'êtie
trouvé, il ne s'est pas refusé à sa grandeur , il s'est livré à l'impul-
sion du souffle divin, et par un hardi changement de lui-même, ii
a grandi au-dessus de tous.
Il a changé ; voilà sa gloire cl sa force. Il avait maudit la révo-
lution française, il la sert aujourd'hui; il avait déclamé contre la
liberté, il parle pour elle. De})uis 18Ô0, il est sensible (jue M. de La
Mennais est mené par un esprit inspirateur (jui a doublé ses forces ;
le cri du peu|)le a été pour lui la voix de Dieu. C'est une allure (jui
n'est pas rare chez les grands hommes de contredire une partie
d'eux-mêmes pour se développer davantage : ils ont débuté par le
contraire de leur njisssion , et c'est en la niant avec éclat qu'ils
commençaient à la trouver. Les puissantes natures sont longues à se
dérouler ; on ne les perce pas d'un seul coup d'œil; elles ne s'épui-
sent pas vile; sachez les attendre à l'occasion et à l'œuvre, à leur
convenance et à leur opportunité; elles vous étonneront par des
manifestations imprévues, et par des forces accablantes.
i.Ks .vi)vi,i\.SAini.s bi: m. dk i,v mennais. oGI
Saint P.inl cbl sur la rouU; tli; Damas , il poursuit les clireiieris :
ce jeune Juif ne se possède pas de fuicur, et les plus cruels sup-
plices pourront à peine donner (luohjue répit à sa haine contre les
novateurs. C'est une imagination ardente, un esprit jusqu'alors
mobile, parce qu'il se cherc^hc lui-même. A Tarse, l'ardent Paul s'('-
tait iml)u avec amour des lettres et de la philosophie; un instant il
avait été f^rec ; mais cette science ne fut pas assez solide pour le
sustenter toiijoui's; il aima mieux les préceptes et les errcmens de
riiéljraïsme et de la s\ nago{;ue , il proféra Moïse à Platon; le culte
paternel , la sévérité de la religion de Jehovah le captivèrent : aussi
que d'indi{}nation dans son cœur contre les novateurs téméraires
qui voulaient chan{îer la loi de Jérusalem , pour niieux la dévelop-
per, disaient-ils! Paul bri{jue l'honneur de les poursuivre et le
plaisii'dc les maltraiter, il court sur la roule de Damas; mais qu'a-
t-il? il s'airète; il est frappé d'une pensée soudaine comme d'un
coup de foudre; il semble entendre une voix intérieure, l'écouler
et lui répondre; dialogue mystérieux, ou piutùi sublime monolo-
gue où le vieil homme change pour faire place au nouveau; adnn-
rable inconstance ! caprice divin de la force et du génie ! Paul est
chrétien : cela lui i)lait ainsi. Mer, prépare tes orages, bourreau de
Rome, ta prison et tes supplices; Paul va partir; il ira montrer la
croix de Jésus-Christ entre Sénèque et Néron , il est chietien. ;
Luther a commencé sa vie par chérir l'autorité du pape ; il avait
plus de ferveur que pas un ullramontain ; il s'irritait des hardiesses
d'Érasme et volontiers l'aurait foit brûler. Dans ces dispositions,
il tomba sur les livres de Jean IIus. Quelle révolution dans son es-
prit! 11 conçut d'attaquer violemment ce qu'il avait vénéié jus-
qu'alors; le lîohémicn a converti le Saxon. Le moine de Viltembeig
accable Tet/el, étonne Maximiiicn; puis, s'elevant toujours à de
nouvelles vehememx's, il atiatpie le celib'it des prêtres, les vœux
inonasti((ues, l'invoi-ation des saints, la hiérarchie, l'abstinence de
la viande, la confession, le purgatoire, le pape, la communion sous
une seule espèce ; enfin il ebianlc sur ses fondemcns la spiritualité
du monde. ,
Comme saint Paul et comme Luther , M. de La Menuais a
changé : il a obéi à la voix intérieure qui lui révélait son vrai devoir
et son vrai génie ; il n'était pas fait pour s'enterrer dans les rangs
TOMi: m. 57
•"><>- i;i;vi;t: i>i-.s w.v\ m(»m>i:s.
iiifcriciirs d'imc Kfiliudoxi»» siiniiitK'c, poiii- .u-coniplii' (tlisciirr-
iiK'iit (le slrrilcs |)|-:i(i(|iios; appaicininriit on ii'n(trn(l:iil p:is ilc lui
«pi'il calciil;!! les pciiios chanfcs (riiii avanccincnl tTcl('siastt(|ii(' :
(|ii(' poiivait-oii l'aire pour lui? Pape, il cùl vW moins jjrand «pir
pivlrc breton, (pic pro|)lH'te tic liberté, que vonjjcur de l'Evanjple
cl de ,l('sus-(]lirist. Laisse/, chanter le ixièle divin ; laissez-le deve-
nir la proie fatale et riini'nionieux eclu) d'nri {;enie (|iii ne s a|)-
|)artient pas: il est ravi hors de Ini-niènie; Christ le remplit d le
sniijuj{ne; il lui ordonne de pioelamer son nom et sa veitu suv les
ruines de son culte méconnu , de (lajfellcr ces Pharisiens su[>erbes,
ces brocanteurs nouveaux qui encombrent le temple, de fouiller
ces st'pulcres blanchis et d'en montrer à tous le vide et l'Iiypocrisi»'.
Kcoutez tous, rois et puissansde la terre, votre ju{}emenl et votre
sentence! Société égoïste et corrompue, tu seras traînée aux pieds
d'un prêtre pour entendre ta condamnation. Tes iisajjes, tes lois,
tes superstitions et tes préjugés seront llelris. Le croyant deman-
dera compte à tous de la prali(]ue de l'Evangile; ave/.-vous (.'lé
Jidèles à votre maître divin, à son livre, à sa loi? Vous êtes muets
d'un étonnement stupide, parce que ce prêtre a jeté sur vous l'ana-
thême : mais c'était son devoir, il ne pouvait pas être modérément
chrétien. S'il a tout réprouvé, la société telle qu'elle est faite, la
constitution de la propriété, l'organisation de l'industrie, l'église ,
l'armée, c'est (ju'il est embrasé d'un immense amour du Christ et
de l'Evangile. La passion qui l'anime le remplit de fureur contre
les hommes (jui rendent inutile la passion de son Sauveur. Oh! que
oe prêtre a souffert au pied de la croix! C'est après y avoir usé
ses genoux et rongé son cœur qu'il s'est levé pour donner des ac-
cens de colère et de vengeance à son amour des hommes et de
Dieu. Voilà comment il faut comprendre les Paroles d'un Croyant;
ce n'est pas un livie de fantaisie littéraire , c'est une œuvre de
fatalité : l'homme qui fait ces choses y était pn'destiné, et quand il
les a faites, il se lient debout au milieu des honunes dans sa dou-
leur et sa majesté.
Nous sommes d'autant mieux placés pour expliquer ainsi
M. de La Mennais que nous n'appartenons pas à son école chré-
tienne. II est dans nos habitudes de mettre non pas l'humanité dans
le christianisme, mais le christianisme dans l'humauité. Mais outre
LKS AnVl£r..SAlUr..S DI, m. DK la MEN.NAIS. -i(j,j
noue admiration ot noire respect pour ee prêtre éloquent, la ma-
nière dont il professe et dont il ensei^jne aujourd'hui la religion est
trop favorable à la cause philosopliicjue, pour ne pas reconnaître
ontre lui et nous sous des dill^'iences d'intintes affinités. Pendant
que l'illustre écrivain achève dans sa retraite un traité do{;mati-
que d'où ressortira, c'est noire espoir, l'identité de la religion
et de la philosophie, consacrons quehjues instant à examiner
quels adversaires se sont élevés contre lui , à reconnaître le poids
de leurs objections et la valeur de leurs attaques.
Il est convenable de nous arrêter d'abord devant Sa Saintetc; le
pape Grégoire XVI qui a donné à Rome, près St.-Pierre, le 7
des calendes de juillet, une lettre ency(li<|ue contre ks Paroles
d'un Croijant. Rome démantelée par Luther, dédaigneusement
raillée par Montesquieu, que mit en lambeaux la philosophie du
dernier siècle et qu'oubliait celle du nôtre, n'a pas nian(|ué de con-
seils pour être invitée à la prudence. On lui a représenté (|u'entre
elle et le génie les armes ne seraient pas égales; que ses condam-
ouations officielles seraient pour elle la source d'un immense ridi-
<;ule , et pour le condamné le moyen d'une immense notabilité.
Mais persuade/ donc les puissances aveugles et destinées à mourir !
Donnez donc aujourd'hui à un pape la conscience du siècle, ramenez
donc à la raison ces Gérontes de la théocratie!
On nous assure que Grégoire XVI est hors d'état d'avoir rédigé
lui-même son encyclique, si médiocre qu'elle soit. Mais comment
la papauié ne peul-ellc avoir à ses gages de plus habiles rédacteurs?
Peut-oo hre une plus insipide oraison, quelque chose de plu.s
étroit, de plus hypocrite, de plus fade et de plus cafard. On y
irouve des phrases ainsi laites : « Nous avons dilaté les euirailles
de la cliarilé paternelle pour un fils que nous devions croire louché de
nos avis... Nous prions le ciel avec instance de donner à ce fds un
cœur docile et un esprit élevé , afin qu'il entende la voix d'un p'erc
tendre et affligé , et qu'il devienne promplement la joie de l'éijl'ise, de
l'épiscopat , du saint-sié(je et de notre faiblesse. Nous prévenons la
cliancellerie romaine que rien n'inspire plus de dégoût à notie
époque que ces cafardises oratoires; nous lui pardonnerons plutôt
une haine ouverte, que ses hypocrisies emmiellées. Pour le fond
des choses, la doctrine cailioli(|ue sur l'identité de l'erreur et de Ja
57.
"»^>1 nK.vuK DKs niax mo.ndks.
n(nivoaul<' est irproduiic av(r insistance. Nous l'avions sijjnaNr il y
a (jeux ans (H; elle reparaît aujourd'hui avec des dt'vcloppcincris.
• II('stdt'plorabl(Mlo voirjus(|u';i (jucl excès soprt'cipilcnl icsdt'iires
delà raison lunuainc, quand (juclifu'un se jette itniis 1rs nouveau-
th, etc., etc. Vous comprenez l»ien, vt-tK-rahles frères, «pi'ici
nous parlons aussi de ce système trompeur de philosophie introduit
riremmenl et lout-à-lait hhmiable, dans lecpiel, /mr un désir ef-
fréné des nouveautés, on ne cherche pas la vérité là où elle se tiouvi;
certainement, et négligeant les traditions saintes cl apostoliques,
on admet d'autres doctrines vaines, futiles , incei'iaines et non aj)-
prouvées par l'église, doctrines que les hommes h'gers croient
faussement |)roprcs à soutenir et appuyer !a vérité. » II paraît (pie
Giégoire XVI n'a pas souvent réfléchi sur la manière dont s'est
successivement formé le christianisme. Croit-il que s:\nsnouvcautes
les quatre évangiles eux-mêmes aient été rédigés? El les autres
évangiles qui ne sont pas venus jusqu'à nous? Grégoire XVI no
s'est-il donc jamais aperçu que Jean a d'autres opinions que Luc,
que l'apôtre Paul a apporté des nouveautés à la doctrine naissante
du Christ? Ignore-t-on à Home que les pères et les docteurs
illustres de l'église étaient no»rea»,r dans leur siècle, qu'ils ont
formé la doctrine catholique par des nouveautés successives et par
des originalités <|ui leur étaient propres? Grégoire XVI semble
destiné à faire de son pontifiait l'apogée de l'incapacité papale.
Il y eut un autre Grégoire, premier du nom, unanimement
appelé le grand, qui fonda l'autorité morale de la papauté, qui
détruisit en Lombardie les restes de l'arianisme, fit en Espagne
des conversions fécondes, concjuit l'Angleterre à l'Évangile, parlait
à toute l'Europe par une immense correspondance, écrivait à
Brunehaut aussi bien qu'à l'évèque de Marseille, inspectait toutes
les églises de l'Occident, forçait au respect Constantinople, par-
tout présent, toujours intelligent et toujours supérieur. Je le dé-
nonce à Grégoire XVI comme ayant dû dans son siècle se rendre
coupable de nouveautés.
Après je pape, nous rencontrons parmi les adversaires de
(i) Lettres philosopliiques. — De l'église et de i.a PHri.osorHiE CATHOLrQDS.
M. DE La Mennais.
LES. ADYl^USAlUtS DE M. nP. LA ME.NNAIS. Ol.K>
M. de La .Moiinais une jeune personne, M"'' Aimable Le Bol (1).
Nous devons sur-le-champ aller à elle pour lui demandi r ce (|u'elle
désire au milieu de ces jorraves débals; nous ne saurions lui dissi-
muler noire surprise de la voir mêler la gracieuse faiblesse de son
esprit et de son se\e dans les controverses ardentes d'une si âpre
polémi(iue. M"'= Aimable; Le Bot nous répond qu'elle a été doulou-
reusement agitée, qu'elle a l'ail un rêve affreux , qu'elle est en
sueur et se sent glacée, que les Parulcs (Ciin Croijmit l'onl lellemeni
troublée.... Ilelas! mademoiselle, elles en ont troublé bien d'au-
tres, mais vous avez eu tort, après avoir lu ce livre, de le relire ei
de vous en tourmenter; il ne vous était pas destiné. Le Croyant n'a
pas chanté pour porter l'effroi dans votre cœur, mais dans le cœur
des oppresseurs des peuples et de l'humanité; le Croyant a pu vou-
loir faire trembler les rois, mais non pas les jeunes filles. Ke-
tournez, mademoiselle, à de plus douces lectures: vous êtes heu-
reuse, dites-vous, par votre foi dans la parole du Christ; ne dé-
rangez donc pas votre bonheur; aimez votre Dieu comme il con-
vient à la candeur délicate de votre ame ; ne troublez pas les inef-
fables jouissances que vous goûtez avec votre amant divin par des
cris au dehors et des distractions extérieures; aimez, n'écrivez
pas, ou si vous voulez essayer sur quelque sujet les naïves inexpé-
riences de votre plume, au nom de votre bonheur et de votre tran-
quillité, ne vous égarez plus désormais que dans les plus riantes
régions de la religion et de l'amour.
Qu'a donc voulu 3L Elzear Ortolan? a-t-il voulu jeter lui-même
du discrédit sur ses estimables recherches en législation par ses
Contre-Paroles dun croijanl (2). Il nous dit que son opuscule ne
doit pas être pris au sérieux , nous le prenons au mot. Mettons
qu'il n'ait rien écrit sur ce sujet, qu'il n'ait pas eu la pensée de
donner, comme il le dit, après les paroles, les contre-paroles ^
après le poison , le contre-poison ; oublions cette malencontreuse
rapsodie : nous désirons vivement n'avoir désormais à nous occuper
de M. Ortolan qu'en matière de législation.
(i) Paroles d'une croyante, par M'"" Aimable Le Bot. Paris, M"^'' Clrarles
Béchet, quai des Augustins, 59.
{■}.) Paris. Gouas, libraire-éditeur, qtiai des Augustins, 49-
• HHi RKVUK IH:s l»r.l\ M(»Nr»KS.
Voiri ciiliii iiiic couvre {;ravo et un ;ulv(>is:iir(' (lijfrie (l'allciitituf.
!\I. Henri I.acordinrc viiMil de faire |)Ihs(|h*imi livre rernan|iialile(I).
if a fait une action «Urisivo. II. s' est ouvertement. sc-paré do son ami el
de son maiiiv, .M. de I.a Mennais, cl il a voulu dctnner an pulilie les
raisons i)liil()S()|)lii(|iies de celle retraite. M. Lacordairo a clian};!'
aussi, mais en arrière, el non pas en avant. Il no s'osl pas senii la
force et la mission do passer avec son maître, onseifjncs <l('ployoos,
du côté de l'avenir, ou d'y resiei- du moins; il s'est rejeté avec
effroi dans les vieilleries de l'orlliodoxie, et il a (|uiué la pensée
libre pour l't'j'flise officielle. Nous ne révocjuons [»as plus en doulo
la sincérité de M. Lacordaire que son talent; il est de bonne foi,
car il a eu peur; il a frc'mi à la pensée d*<'tre entraîné à l'hérésie
flajjrante, au schisme ouvert, à la {;loire persécutée. Après tout,
l'héroïsme n'est pas obli{;aioire. Le faclmn de cet ecclésiaslicjue dis-
tingué, outixî le talent littéraire qui s'y fait voir, a le mérite do
niellre |)lus en relief encore l'état du problème tel que l'a posé
M. de La Mennais. Les objections adressées à l'illustre Breton sont
précieuses par leur injjénuité. 31. Lacordaire reproche à M. de La
Mennais d'avoir appuyé le christianisme sur l'autorité du genre
humain, et c'est le plus grand service qu'il ait pu rendre à la reli-
gion et à la vérité; il lui reproche de faire primer l'auioriié de
l'église pnr celle même du genre humain , et il s'attache à met-
tre l'église en opposition avec le genre humain et la philosoi)hie ,
singulière façon de placer haut l'église dans l'opinion du siècle et
de l'humanité. Il affirme que le système pliilo.sophique de M. de
La Mennais est inutile à la défense du christianisme, ce qui est faux,
car ce système a grandi de nos jours l'intérêt qui s'attache au chris-
tianisme en le ralliant aux autres traditions du genre humain; il
soutient que le système de M. de La Mennais renferme le plus vaste
protestantisme qui ait encore paru , ce qui est vrai en ce sens que
le système de l'auteur de l'Indifférence a commemé par l'autorité
de la tradition pour aboutir aujourd'imi à l'autorité de la pensée.
En deux mots , je voudrais tracer la marche de M. de La Men-
Dais à travers sa glorieuse carrière. Sous l'empire, il a vengé lou-
(i) Considëratiom sur le système philosophique de M. de La Mennais, Paris.
Derivaux , libraire , rue des Grands-Augustins, i8
LES ADVEBSAIKES DE M. DE LA IIENNAIS. *»(57
lr;i{je des aulcls; il a crié conlre la pliilosophic ; c'clail le dioil du
sacerdoce el du lualheur. Les vieux rois revenus. Il a voulu radou-
ber l'arche saiute ; niais, s'apercevanl de rindilïcrence du siècle pour
ses pieux elforts, il a tonné contre cette indiflérence, et le siècle
a tressailli ; arraché de sa torpeur par la voix du {fénie, le siècle dé-
sonnais a contenjplé, il a écouté. Alors M. de La Monnais résolut
d'appuyer le chrislianisnu! sur le double étai de la tradition humaine
el de la théocratie cathollipie. Le loniioi-rt' de juillet le surprit au
milieu de ce travail, el les éclairs qui jaillirent du Sinai ])opulaii'e
l'illinninèrenl ardennnent. l*rètre dévoué, il voulut conlondi'e le
christianisme avec la liberté , cl i! apj^ela à bénir son œuvre le
vieillard stxulaire qui siège au Vatican ; mais l'impuissante idole
demeura sans yeux cl sans oreilles, et la parole de M. de La Men-
nais ne fui pas une lan{jue de feu pour le successeur des apôtres.
Abandonné par la théocratie, M. de La Mennais se retourna vers
la tradition du genre humain, il en reconnut alors l'identiKi
avec la pensée même; el il prépaie aujourd'hui de celle iden-
tité une démonstration complète. Sa propre spéculation , les bruits
d'idées qui circulent en Europe, des entretiens avec Schellinjj à
Munich, l'appréciation des efforts des jeunes travailleurs du siè-
cle, tout a concjuis AL de La Mennais à l'idéalisme, à la j)liiloso-
phie, à riiumanité. Voilà pourquoi nous avons salué ce prêtre d'un
cri d'allégresse, de reconnaissance et de triomphe; voilà pounpioi
il s'est élevé pour lui dans les cœurs des jeunes générations tant de
vénération et d'amour. Voilà pour(|uoi aussi vous l'avez aban-
donne, jeunes lévites; vous n'avc;/ pu le suivre dans ses métamor-
phoses l'ulminantes, dans ses ascensions; vous avez été mis hors
d'haleine [)ar celle course haletante du génie, et vous èles restés
dans la plaine. Nous souhaitons vivement à M. Henri Lacordaire
(ju'il ne sente pas un jour de trop cuisans regrets d'avoir quitte
son maître et d'avoir manqué tant de gloire; nous désirons aussi
(|ue son talent survive dans son éclat à l'abjuration (ju'il vient de
faire de son indépendance et de sa liberté. :...;.
Sous la restauration , Strasbourg fut témoin d'un changement
d'éiai extraordiniiire. Un jeune philoso))lie dont la parole et \c pro-
fessorat avaient remué tous ceux appelés à l'entendre, embrassa la
prêtrise. M.Bauiain, après avoir traversé les stériles rejjions de la
pliilosopliie «rossaisc , sCinii ailaclu' iDrlcincril ;i l'ciiidc de Kaiil :
(-(iiivaiiK'ii |>ai' les inluittcs kanticiiiics dr I impuissance du ra-
lionnalisiiic pur ni ce (|tii imiclio cciUiiiis points souverains de la
science luniiaine , il adopta les docirines de Scliellinjj à I'c-imi (»ii
elles olaienl alors, il clieiclia la vérité pai- lintnition pure, par la
sponiani'ile, par une c(tnteuiplalion directe , par un élan d'amour
idéal, (^e poeli(|ue idéalisme tw l'ut pour lui (|u'un passa{;e au nivs-
ticisme |)ropremeni dit , c'osl-à-dire a celle philosophiez secrèle du
clirislianisnie, (|ui [)erpelue et cultive plus encore par la tiadition
orale que par l'Kiriture, les vérités élémentaires de l'humaniié
ehrélieunement consi(l('ree. Une lois profond('njenl chrélieu,
M. Bautain voulut le devenir piMtiquemenl : M. liaulain unit à ymc
intellijjcnce eminente une volonté forte, et dont re-nei-jjie est, j(,'
crois, supérieure encore à l'aelivilé inèrne de son intelli(jence ; il a
besoin de tourner la pensée en acte, d'exercer sur les hommes de
l'inlluencc et de l'action; il a conclu du fond à la forme, de la con-
viction au dévouement : chrolien, il n'a pas hésité à se faire prèlre,
voilà son originalité, son mérité, lia conduit sa vie avec une lojji-
que ardente, sincère et tenace, et ses contemporains l'ont vu, débu-
tant par l'abstraction , aboutir- à la volonté.
M. l'abbé Bautain était appelé naturellement à combattre M. de
La Mennais, et il s'en est montré l'adversaire le plus ferme et le
plus redoutable. Ces deux hommes se font antithèse l'un à l'autre :
M. Bautain est sorti de la philosophie pour aller à l'éfjlise; M. de
La Mennais est allé de l'église à la philosophie.
La Ucpomc dnn clirélien aux Paroles d'un Croijant (I) est la
meilleure de toutes les productions (pi'ait suscitées contre lui l'illus-
tre prêtre de Bretagne. M. Bautain s'y montre ferme, habile,
noble, pénétrant, incisif avec dignité; il y a delà mesure dans son
indignation et de la sérénité dans sa colère : tout est net, posé
d'aplomb et clairement. Nous prendiions volontiers la Réponse
de M. Bautain comme la meilleure rédaction des principes du
christianisme officiel. Avec quelle lucidité l'auteur nous montre
que le christianisme tel (ju'il l'entend, n'est qu'un système spiri-
(i) Paris. Derivatix, rue des Granck-Aiigustins, i8. — Strasbourg. Février,
rue des Hallebardes, 1%.
LES ADVEUSAIRliS Dl. M. DE LA MEM.\AIS. oG9
tiialislc 'le piniliciitioii inlcricun! cl morale; (ju'il ne l'aiii pas don-
ner pour but à la vomie et à la mon du Christ l'alïranchissemenl
politique sur la terre et rétablissement matériel de la liberté des
peuples! Peut-on mieux marquer la dissidence de la vieille doctrine
avec l'esprit nouveau qui tiavailleà faire entrer dans la reli{jion de
l'humanité, la société comme l'individu, donc le droit, l'intelli-
fjence comme le sentiment, donc la science, les satisfaction terres-
tres comme l'attente de l'immortnlité, donc le bonheur?
Dans la liéponsc nous trouvons aussi prof(!Ssée comme principe
l'inaction et la neutralité de l'église au milieu des révolutions so-
ciales : dans les {grandes circonstances où les trônes chancellent, où
les princes sont précipités, où l'autorité se renouvelle, Y église,
(lit IM. Bautain , attend en silence (jue la volunlé d'en liani se montre
par l'événement, et que lesmnnmes de l'investiture divine paraissent.
C'est-à-dire que l'éfjlise, au milieu des douleurs de la terre, ne se
dévouera plus comme Jésus-Christ, mais s'en lavera les mains
comme Poncc-Pilate.
L'obéissance inaltérable à l'autorité, si injuste qu'elle soit, la
résifjnation absolue, le mépris de la science, l'humilité de l'esprit,
la vie iniérieuie recommandée comme le prenner devoir, tout cela
est développé par M. l'abbé Bautain avec un art lumineux, une
méthode sûre, une loj^ique sérieuse et puissante.
31. Bautain représente le christianisme conservateur et intelli-
gent. M. de La Mennais représente le christianisme révolutionnaire
et plus intelligent encore.
Il est évident que le célèbre professeur de Strasbourg s'est pro-
posé, quand il est entré dans l'église, d'y faire entrer avec lui les
idt'es, d'y rt'générer la vieille théologie par un platonisme renais-
sant, et de ramen<;r l'interprétation de l'Evangile au niveau de l'es-
prit du siècle. Il a pensé que pour cette grande mission le sacer-
doce était un premier sacrifice qu'il devait à la vérité; il a donc
apporté à l'église des facultés vigoureuses, une infatigable volonté ,.
de la doctrine, de l'éloquence. Sera-t-il compris dans son dévoue-
ment? sera-l-il suivi , soutenu dans son entreprise ? N'entend-il pas
murmurer autour de lui d'ineptes jalousies, de basses envies, de
slupidcs accusations? Le mot d'hérésie n'a-t-il pas été piononcé à
,')7() llKVLt DES l>EtX MOM»i;.s.
M)ii «'[[onl? Llu-rosic, r'csi rj(/«'r (!) (|iiil vciii niociiU'r ;i [«mIim-.
(',it»il-il ([uoii lui iKirilonncia s;i |)hi|os()|»hie, si rliitlitiiin; qu'tllt'
soii? M. |{;ml;nii peut (l<'j:i s'aprrccvoii- »|iril iroiivciail plus de jus-
lice olu'/. n'U\ (|iril couiliat , cpic dans < ru\ «pt'il (Icfend ; je li- lui
prédis, les ithilosoplies le reronlun jour aicliev(''(|ue.
Av(v.-voi!s lu M. .Madiollc? Coure/. le lire, si la eJiose n'esl déjà
laite. El ne vous coiilenle/. pas de \'IIi>iloirc sccrcle du jiarii ci lU
l'ajwslasu-dc M. dcJAiMiunnis; lise/, tout ee (jue vousi)Oune/ reu-
contrordeM. Madrolle; lise/, le Traité des devoirs caiholitiues dans
les rér u lu lions , les Cyunes des faux cnilioiKjues; lise/ surtout sou
dernier ouvraj^e : Tiiblean de la détjcnéranon de la France , cl dr
ses moiiens deijrundeur, et dites-nous si vous ave/, jamais trouve lee-
lure plus récréative et plus diveilissante. Sénèque a juinsi; «|n'il n'y
avait pas de ^rand espiit sans folie : nullnm iua(jnuni inijcniuui aine
mixturâ dcmcntiœ. Le génie de M. Madrolle doit être; iunnense, s'il
est en rapport avec la folie qui l'acconipagne. Evidemment, M. Ma-
drolle extravajjue ; mais dans celle extravagance il y a une verve de
logique qui provoque le rire et la gaîlé. Dans son Tableau de la dé~
généralion de la France , il s'est mis à insulter son siècle, toutes les
opinions, toutes les écoles, tous les systèmes , tous les noms; il
s'est fait le Diogène de la sacristie; il a confondu toutes les idées,
mêlé tous les tons, la dissertation, le calenibourg, la prière; et
tout cela se reflète dans un style tantôt ignoble , tantôt nerveux ,
où parfois on remarque les saines traditions des grands maîtres de
la langue, oii souvent aussi éclate dans tout son jour la cuistrerie
du personnage ; on y sent alors comme une odeur de cierge d'église
mal éteint.
L'Orient a tourné la tête à M. Ghaho : Les Paroles d'un Voyant
en réponse aux Paroles d'un Croijuni (2) ne témoignent pas d'une
grande tranquillité d'esprit et d'une satisfaisante clarté dans les
idées. Le livre de M. Chaho ressemble à un de ces rêves que pro-
cure l'opium dans les cafés de Constantinoplc ; tout passe devant
vos yeux, confusément, pêle-mêle, les croyances, les traditions,
(i) Voyez l'opuscule de M. Baulain, intitulé : Quelques ré^exiom sur l'institu-
tion des conférences religieuses à Paris.
{i) A la librairie orientale de Prosper Dondey-Dupré, rue Richelieu, 47 bis.
^' LES ADVEKS VIRES DE M. DE LA MENNAIS. ^ lil [
les cultes de l'Orient; c'est un verlijjc bizarre, une évocation in-
cohérente et arbitraire de certaines données de l'orientalisme.
L'auteur a pressenti (juci puissant contraste opposaient au spiri-
tualisme étroit et exclusif des chrétiens les magnificences idéales et
synibolifjues de l'Orient où la religion embrasse à la fois la nature,
la société , la science, et trouve la vérité dans l'immensité de sa for-
mule. Mais nous prions l'auteur, s'il est jeune, comme on nous l'af-
firme, de renoncer, dans l'intérêt de son avenir, à ces imitations
enflées et stériles du style apocalyptique , de dissiper les fumées
de son imagination, de n'admettre dans sa méditation que les pensées
nettes et claires, et de se servir, pour contempler le génie de l'O-
rient, des qualités de l'esprit occidental. Sans doute notre siècle est
destiné à comparer toutes les traditions du monde, à remuer
l'Inde, la Chine et l'Egypte, à confronter toutes les traductions
historiques des idées éternelles ; mais dans ce vaste labeur mettons
toujours la clarté à côté de la force ; portons dans tout une lu-
mièi'c impitoyable ; l'esprit de l'Occident doit être tranchant et
acéré comme l'épée d'Alexandre.
L'homme qui pense doit aujourd'hui avoir devant les yeux l'u-
nion de l'Orient et de l'Occident aussi bien que l'union de la politique
ei de la théologie.
l'ombent donc les représentations insuffisantes des choses , les
formules fatiguées et impuissantes, les systèmes étroits, les fic-
tions, les mensonges, les erreurs long-temps accréditées, et les
méprises devenues des superstitions! Que l'homme ti-availle sous
l'œil de Dieu à déblayer le sol (jui doit recevoir les fondemens du
templ(! nouveau; qu'au moins, s'il n'est pas encore heureux, il m;
soil plus trompé. Dans cet œuvre qui s'accomplit de toutes paris,
M. de La Mennais a pris le rôle de chrétien révolutionnaire; il s'est
offert à l'esprit nouveau avec les insignes de l'antiijue sacerdoce;
les cieux ont tressailli en le regardant faire, et une voix a été en-
tendue criant du plus profond du sanctuaiie divin : // est sauvé !
Lerminiek.
niyji'itibb jwp oJOL>b
iùloboldm^zm'ïà
POÈTES
ET ROMANCIERS
DE L'ITALIE.
1.
Il y a deux manières d'écrire la biographie : selon l'une , on
prend l'homme au point de vue individuel, on l'isole du monde
extérieui- ; dissimulant ou du moins atténuant les circonstances de
temps, de lieu , on le considère purement en soi , on brise les fils
qui le lient au tout social , en un mot , on en fait une entité indé-
pendante et complète. L'homme ainsi vu est la Minerve mytholo-
logique sortant toute faite et tout armée du cerveau de Jupiter.
Cette méthode est analogue à celle des naturalistes de la vieille
école qui décrivent un animal comme un être absolu , sans le lier
à l'ensemble de la création. C'est la méthode monographique.
Selon l'autre manière, l'homme n'est plus qu'un membre du
POÈTES ET nOMANCIEHS DE L ITALIE. .>/t>
grand corps de l'humanilé, un or{;ane plus ou moins parfait
de la pensée universelle. Sa voix est un éelio plus ou moins re-
tentissant de la {jrande voix humaine; il vit de la vie de tous, il
agit sous l'inspiration du siède, il pense avec lui , il écrit sous sa
dictée. C'est un aibre (fui monte au ciel , mais qui reçoit d'en bas
sa sève et sa force ; il touche aux nues , mais il lient au sol , et sa
tète s'élance d'auUini plus haut (|ue les racines plongent plus pro-
fondément dans les entrailles de la terre, mère commune de l'hu-
manité. C'est là la biographie sociale , l'autre est la biographie
individuelle. .., ^- ■ .', i -•
Chacun des deux systèmes a ses périls ; l'un tend trop à effacer
la personnalitc', l'autre à l'exagérer. L'individu sans doute doit être
subordonné à l'espèce, mais l'individu veut être respecté, sans
cela même il n'y a point de biographie , il n'y a plus que de l'his-
toire. Ecrire une biographie, c'est faire acte de respect pour l'in-
dividualité; mais ce respect a des bornes, il ne doit point aller
jusqu'à assujétir la partie au tout.
H ne s'agit plus de fabri(pier des grands hommes pour les démolir.
Il ne faut ériger en système ni l'apothéose, ni l'atténuation; l'une et
l'autre manquent de justesse et plus souvent encore d'éciuité, pro-
cédant d'instincts passionnés plus que d'instincts réfléchis. Lcdevoir
du biographe est d'avoir des balances justes et de peser fidèlement
l'oeuvre de chacun , afin de payer à chacun son tribut , cl de ren-
dre à l'individu ce qui appartient à l'individu , à l'espèce ce (jui
appartient à l'espèce. , .^^ , * ■. ,. i . :
Il est clair que si pénétré que soit l'auteur de la vérité de ces
principes préliminaires, il ne se flatte pas d'avoir su dans l'appli-
cation concilier les systèmes et qu'il n'a pas surtout l'insoutenable
fatuité de se proposer en exemple. Onvoit<;e <|ui est bien, on y as-
pire, on y atteint rarement; et ce sentiment d'impuissance n'est
pas la moindre des douleurs humaines.
Des lalens eminens ont prati(|ué la biographie avec distinction;
ils ont peuple de statues inliniment belles le musée littéraire, et
certes voila les maîtres; on ne vient pas après eux sans timi-
dité, sans imiuielude; on peut différer de vues, ne pas tendre au
même but , mais on n'en craint pas moins, on n'en craint que plus
peut-être de redouialdes comparaisons.
.)/ V UKVUE m:s dkux momu-.s.
Man/oiiicsi le iMtMnieirniviiiii viv;iiit (lune l;m}[iiP(|ii(' ]<• cnhivc
<-t ({lie j';iiiii(- (le tout l'ainoui- <|ii(> je porte :iii |i:i\s (|iii l;i |Kirlt>;
rilalio coiitciiiporniiic tout ciilifr»', amis cl cimcinis, lui a (Itjcoiiie
la rovaulc iillcrairc, (ouinio dit un (rili(|uc iial)ik>. Il lu'a paru
<jui' la Kranco n'avait du nouveau roi d'oulrc-nionls (|uunc con-
naissance' assez va{i[ue, et<iu'il y avait lieu à lui pn-scnurses litres
on les discutant devant elle. Elle prononcera son ju{;eiuent et
l'arrêt qu'elle rendra ne sera pas perdu pour l'Italie.
Man/.oni n'est pas un génie de pi'eniièie li{;ne, mais il est le pre-
mier de son pays, cl à ce titre il mérite une considération particu-
lière. En ce moment d'ailleurs, l'Europe n'a pas le droit d'être si
diftieilc cl de l'aire la dédai{;neuse.
Toute valeiu- littéraire à part, Manzoni a de plus une significa-
tion pliilosoi)lii<|ue, il est catholique dans son œuvi'e comme dans
sa vie, et il me semble représenter assez lidèlemenl la tendance ac-
tuelle de cerliiins esprits analogues au sien vers les formes re-
ligieuses du Vatican. On peut donc le prendre comme un type, et il
ne se plaindra pas, dévot sincère comme il l'est, (jue Kon fasse de
lui la peisonnifiaition de l'idée catholique dans l'art du di.v-neuvième
siècle.
La vie de Manzoni n'est pas, comme celle d'Allieri, une vie d'a-
ventures; rien de romanesque dans son histoire; c'est un poète tout
casanier, et Ton peut dire de lui avec vérité ce qu'on a dit de
tant d'autres faussement : sa vie est dans ses écrits.
Alexandre Manzoni est né à Milan en 1784, c'est-à-dire qu'il a
aujouidhui cin(|uante ans, et appartient par conséquent à l'autre
génération , à l'autre siècle. Son père était comte , mais banal et
ignorant; sa mère, femme d'esprit et d'activité, est fille du mar-
quis Beccai'ia, l'auteur des Délits et des peines. Il y avait donc dans
la famille une double tradition : la tradition patricienne et la tradi-
tion phiiosopl)i(jue.
Manzoni se rappelle peu son aïeul (|ui mourut d'apoplexie lors-
qu'il n'avait encore que neuf ans (1). Il n'en parle qu'avec vénéra-
tion et il est curieux de l'entendre louer son livre Du Style, assez
triste ouvrage dont on a dit qu'il traite du style sans style. On
(i) Beccaria mourut eu 1793.
POKTKS ICT IU)M.\NCIi:US UE L ITALIK. ;>/i)
comprend mal l'ostimc du pclil-lils pour raïeul, celui-là ('lanl sobre
et ardent e;Uli()li(|iîe, taudis (|ue l'autre était un viveur tout imbu
de la haine philosophique du xviii' siècle contre le christianisme, et
qui, dans ses levons d'économie, pauvre livre ! dit que les prêtres
et les moines font tort à tous les enfans qu'ils n'ont pas mis au
monde. Certes, ce ne sont pas là les idées de l'homme qui a célébré
le cardinal Boiroméc et créé le i)èrc Gristoforo. Beccaria , revenant
<]ans sa famille , serait bien dc'routé.
! IMaigré la contradiction et l'antipathie des doctrines, Manzoni a
poussé le culte de son aïeul jus(|u'à hériter de ses inimili('s litté-
raires et privées, et parce que Parini n'aimait ni Verri, ni Becca-
ria, qu'il traite d'écrivassiers barbares, scrittoracci barbarï, Man-
zoni ne fait nul cas de Parini. 11 appelle son style un centon
d'imitations gauches et d'indi{}este érudition, et il va juscpi'à dire
que si son poème du Jour ne fut pas puni, c'est qu'il ne fut pas
(compris. Toutefois , il est bon de remarquer ici que Vci'ri et Bec-
caria étaient tenus par la haute société de Milan pour des apostats
et des fous; et quant au dernier, on fit courir le bruit, vrai ou
faux, que, tandis qu'il combattait la torture la plume à la main, il
y faisait applicpier un de ses valets soupçonné par lui d'un vol d'ar-
jfenterie. Cela paraît peu probable, car, talent à part, Beccaria,
tout attaché qu'il était à la table , était un bon homme.
Manzoni a passé une partie de son enfance au bord du lac de
Côme, dans les lieux que plus tard il a décrits dans son roman;
il ne connaît {jiière d'autre nature; il est peu voyageur. Sentant le
besoin de colorer la dernière partie de son livre, il tenta en 1827
une course à pied dans les campagnes de Bcrgame; il en revint
fatigué et malade. Sa nature ne l'entraîne pas dans le monde exté-
rieur, on sent en le lisant que c'est tout-à-fait un poète de cabinet.
11 fut élevé comme tout le monde, c'est-à-dire clacpienmrc; dans
un <-ollége, et il se souvient en souriant de ces temps primitifs de
la vie où les églogues de Virgile le faisaient soupirer pour ces
champs d'où on l'avait ariaché pour le garrotter avec ses jeunes
compagnons d'exil sur les bancs enfumés de l'école. Rendez , ren-
dez au grand air ces frémissantes victimes. Ne voyez-vous pas qu(!
la captivité leur est malsaine et {ju'elles s'étiolent loin du soleil ?
Le jeune Manzoni s'appliqua d'une façon toute spéciale à l'étude
.S7(j ntvL'K DKs i>r.L\ mo.ndks.
iks Latins; sos cciils en loiil loi. Virj;ilc, plus (|uc luul ;iiilrc, lui
va nu oiMir; pour lloraco, il Ir {joùlc pt'u , Ovide «'ncorc moins,
mois il aini(> liltuliocll'n beaucoup lu. Knnius lui paiaii In po(-sie
oiijjiiialc lie Uonic. Il se soniil poète do honnc heure. Ce fut iMonii
tpii , à ce (|u'il semble , lui donna la secousse éleetrifpie el fil jaillir
relineelle. Un jour que l'iliusire poète assistait aux examens du
colUige, Man/.oni, «ju'un dotant de lan{}ue (pi'il a encore aujour-
dluii empccliaii de paraître, trouva le moyen de s'a|iproclier de
lui, et lui saisissant la main, il la baisa en pleurant. Bien des annt'os
après, il rappela le l'ail à Monti (pii lui dit en avoii- perdu le souve-
nir. Il est probable qu'il l'avait {jardé, mais il crai{;nil sans doute
démontrer une si longue ménioiie dans la vanité.
Les deux poètes se lièient plus lard, ( i(|u()i(|ue leur annlié se re-
froidit ensuite , el il faut rendre à .Man/oni la justice de dire que ce
ne lut point par sa faute, il ne paila jamais de Monti (ju'avcc une
admiiiilion vraie el point jouée. Ce (ju'il loue en lui surtout, c'est
l'évidence , mérite qui mancjue à l'obscur l'arini , et la francheiza
qui est donnée à si peu.
La première vocation de Manzoni fut lyrique; il s'éprit beaucoup
d'abord de ces vieux poètes du xvi* siècle, le cardinal Bembo,
monsignor de la Casa , Louis Alamanni , <jui tous alors s'étudiaient
à ramener le sonnet classique et les canzoni au goùl de Pétrarque ;
Casa surtout, le moins mou de tous après Michel-Ange, était son
homme. Les premiers vers inédits de Manzoni se ressentent de ces
premières affections; ils sont paisibles, corrects, élégans, qualités
propres aux ciiKiuecentisii , mais em[)reints d'un sentiment plus
délicat el plus fin.
11 visita alors une piirlie de la Lombardie cl du pays vénitien ; il
vil le jesuile Bellinelli à Manloue. Il raconte en souriant la gravite
principesque avec laciuelle le reçut ce révérend critique qui se mo-
qua tant de Dante. Quant à CcsaroUi, qui alors tenait en Italie le
sceptre de la criticiue, je veux dire la férule, il ne le vil point; il en
avait pourtant un ardent désir, mais il n'osa. 11 séjourna quelque
peu à Venise, el il en parle le dialecte en plaisantant. Pendant ce
temps il faisait de l'art, comme on dit aujouid'Iiui , lisant el relisant
ses chers vieux lyriques, et en ramassant autant (pi'ilen trouvait sur
les murs des bouquinistes. Comme son aïeul Beccaria, il aimait la
POÈTES ET ROMANCIKnS DK »/lTALIE. ^i
table et tournait :i l'einljonpoint, ce qu'on ne dirait prvs aujourd'hui
à le voir si sobre ci si mai^jrc.
C'est à cette époque que Monti, Mccène intéressé des jeunes
gens qui l'admiraient, commença à connaître Manzoni et à le pro-
téger. 11 lui corrijjeait ses vers et souvent les gâtait, comme cela
m'a été alïiimé par un juge très compétent qui a vu les ratures et
les corrections.
Des cuufucceni'mi Manzoni monta à Dante et l'admira prol'ondc;-
ment et spontanément , avant que (^e fût la mode et que la mode par
conséquent lui imposât l'admiration. C'est devenu aujourd'hui une
contagion ridicule, non qu'Aliglii(>ri ne soit digne du culte de l'Ita-
lie, mais parce que la grande masse de ses adorateurs, et des plus
chauds, adorent par imitation, adorent sur parole, maintes fois
sans comprendre, et embouchent la trompette des louanges, comme
l'âne embouchait la llùte.
Manzoni s'était ('pris des poètes du xvi" siècle , il fut fou d'Alfieri;
il embrassa tous ses délires. Il raconte fort plaisamment son enthou-
siasme enfantin ; une seule chose lui semblait dure à digérer, c'est
que le père dût assommer ses enfans pour les soustraire à la ty-
rannie (I). « Cependant, dit-il, j'avalai encore celle-là. » Il avait
alors vingt ans. Il voit aujourd'hui Alficriavec de bien autres yeux,
sans cesser toutefois d"<'n faire cas.
Manzoni vint à Paris au commencement du siècle, cl il y séjourna
quelque temps avec sa mère et l'ami de sa mère, le comte Charles
Imbonati. Il se lia dès lors d'amitié avec M. Fauricl auquel il a plus
tard dédié sa tragédie de Carmngnnia. Il se lia aussi avec la veuv<î
de Condoicet (jui même donna à sa mère un volume de poésies de
Voltaire avec des corrections autographes. Ce volume avait été
donné par Voltaire lui-même à Turgot, et par Turgot à Condorcet.
Il est curieux surtout en ce qu'il contient une pièce italienne de la
façon d'Arouet, dont la plupart des vers sont énormément défec-
tueux. L'accent y est toujours censé tomber sur la dernière syl-
labe, et suivant le système français amorc rime avec rc, ones/àavec
rerfinn, ce qui, en Italie, est une monstruosité.
Charles Imbonati mourut à Paris , laissant toute sa fortune à la
(i) Alfiori, dans la Tiraun'idc c\ la f'ir^'iniri.
TOME III. — SUPPLÉMENT. 58
.■»7S iu:vi;k ih;s m:v\ ii(t\ni:s.
ilK'i'o (le iMuii/.oiii; il lii( enseveli à IMnilaii «laiis un i:ii<liii (l(vs(]iiii
(loi'(<'t, i-t sa <lt'|)(Miille resta là ju.s(|ii"à la rcimir'iuiwn des I\Iaii/.i)iii.
Ils eliar,';èreiil alors Hoiia <l aller chenlier IcMadavi'e, el ils rciii-
|)i)rlèi'eiil avec eu\ à Milan. I,e [)viv Maii/oni elail nioii depuis
pinsienrs années.
De la inorl d'Inihonali i h date la carrière; lilh'iaii-e de Man/dni;
à.';e alors de vinjjl-iin ans, il |)nlilia à Paris en 1S(M) nne epîire
a sa mère snr la mort de leur ami. (yesl un moiceau en \ers
si'tollï , — les vers sciolii sont les vei's blancs des Italiens, — dans
le .j;onro des SciioUIni de Foscolo. C'csl un morceau lurl jeuru; et
inex|)('rimenU!; la forme en est un peu vul{jaire et académifiue;
il man(|ue d"orij|inalile, d'invention. L'a|)parilion du mortel son
dialojjue obli^jé avec le poète composent le fonds du poème; c'est,
conmic on voit, une macliine usée. Mais en l'examinant de |)rès, on
y d('m(}lc les germes de son talent et même de sa philosophie. Ces
j)i-emiers vers respirent cette amertume contre la vie qui fait re-
garder au ciel les amos tendres et conKîmplatives, cette misanthropie
vague el ardente, pr(!curseur ordinaire du suicide pour les uns,
de la foi pour les autres. Je ne sais, mais tout imparfait qu'est ce
petit poème, j'y trouve une certaine énergie âpre t|ue je ne vois
plus nulle part dans les écrits postérieurs du poêle, si supérieurs
(ju'iis soient, et que je regrette. La dévotion a émoussé la pointe
acérée de sa verve satirique.
Peu de temps après ce début parut sous le titre d'Umuia un
second discours en vers sciolti comme le premier, mais bien infé-
rieur, et qui n'a de remarquable, à mon sens , que le violent désir
de gloire dont le poète avoue être travaillé. Mais excepté celte
profession de foi franche el naïve, tout le reste n'est qu'une
fi'oide allégorie mythologicjue dans le genre des inn'lateurs d'Hé-
siode, écriled'ailleursd'un style faux, maniéré el incapable de sou-
tenir la comparaison avec les moindres pastorales grecques d'An-
«Iré Chénier.
Il est évident que 3Ianzoni tâtonnait el n'avait pas encore irouvé
(i) Ce comte Imbonali ii'élail ni docle ni ciovanl,- c'était un brave homme
C'est à lui que Paiini avait adresse sa belle ode :
Torna a fiorir la rosa, etc.
POKTES ET ROMAÎSCIERS DE l'ïTALIE. 579
sa route; si j'ai l'ail menlion de ces deux essais, c'est plus (^omme
pièces justificatives que comme œuvres ayant en soi une valeur lit-
téraire. Ils aflirment seulement les tàtonncmens du poète. Lui-
même, sans nul doute, losjujjc ainsi.
JVous voici arrivésà l'fjpofiue critique de 3Ianzoni. Il est homme,
le moment est venu oii il doit sentir qu'on ne puise pas impunément
l'inspiration à des sources ctran^jères, et qu'il n'y a d'œuvre durable
que celle qu'on édilie sur son propre fonds, de sa propre main;
mais il manque d'un but fixe, d'une croyance arrêtée ; il n'est
pas tyrannisé par une idée, il est sceptique, il doute. C'est là une
épreuve que nous subissons tous plus ou moins. C'est l'heure où
une voix, où mille voix nous crient : « Fais ton choix. » Heureux
qui le fait! plus heureux qui le fait bon! Si on ne le fait pas alors,
on risque de ne le l^ire jamais. Ceci est une vérité qui a été dite
cl maintes fois répétée, mais maintes fois encore elle le sera, car
elle estd'une application quotidienne, universelle, et l'on est d'au-
tant plus autorisé à la répéter aujourd'hui que ceux qui la prêchent
ne sont pas toujours ceux qui la pratiijuent. La chose est bonne
à dire, mais elle est meilleure encore à faire.
Jusqu'ici, Manzoni , élevé suivant les doctrines courantes , avait
vécu dans l'incrédulité, ou du moins dans une indifférence reli-
gieuse (jui l'inquiétait peu. De retour à Milan, on lui fit épouser
(1808), en haine de la croyance catholique, une fenmie protestante,
fdle d'un banquier genevois nommé Blonde!; or, ce qui devait r<'-
loigner de l'église l'y ramena. Sa femme abjura le protestantisme,
et passant de Genève à Fiome, elle entraîna son mari dans sa con-
version. De ce jour, le choix de Manzoni f'ut fixé, et il est resté dès-
lors catholique fervent. On raconte à Milan que quehjucs paroles
j)ieuses dites à sa mère à Paris, ou à sa femme par une sœur de
la Charité, furent la première occasion de cette triple conversion,
je dis triple, car la fille de Beccaria suivit de près ou prc<'éda de
peu la métamorphose des deux époux. Ce petit drame domestique
se j oua i t à M i la n vers 1 8 1 0 .
On aimerait que de telles démaj'(;hes fussent spontanées et |)ro-
••édassent moins de circonstances accidentelles que d'une volonté
libre et solitaire. Les influences, celles du fo^er surtout, sont si
puissantes, qu'elles prennent facilement le passtir les principes et
e38.
'W> ni.Vli: DKS DKIX MO.NDKS.
iiMirpciH trop souvciii leur |tl;i(c. (l'osi un prisme (|iii icini loiiios
choses (U'ctiiilcnisaihitiairTs, cl qui, à force declianjfer les points
(lo vue, linil |)ar deiialurer les olijels. Une l'ois sous ce j<»ii{f , on
alxiiipie toujours uni* pai'iie (\v soi-même, et, preiiaiil le eliaiij;e,
on tombe aisément et sans inc'-me en avoir la conscience dans des
conliisions pardonnables, mais pc'rilleuses. Qu'on voie un autre en
soi ou soi dans un auli(>, le danjjer est le même, et il devient dès
loi'S malaisé, sinon impossible, de distinjfuer dans ses résolutions
oc qui est l'elTil des réactions ou des condescendances, de ce qui est
le résultat lojjique et volontaire d'une argumentation personnelle,
indépendante, d'une déduction intime et réllécliie de principes et
de sentimens. Que de fois n'arrivc-t-il pas que la volonté s'assou-
pissant, on croit vouloir spontanément ce qu'on ne fait qu'accepter
par lassitude ou par imitation ! Ce sont ces mille conditions acces-
soires qui donnent plus ou moins de poids à une n'solution, à une
croyance individuelle.
Je ne voudrais pas appliquer dans leur rigueur ces principes à la
conversion de 3Ianzoni. Je respecte ses motifs; je crois ses convic-
tions volontaires , sinon spontanées ; seulement , je crois aussi qu'en
fiiit de croyances les esprits les plus distingués sont sujets à des illu-
sions nobles, je le veux, et touchantes, mais enfin à des illusions.
Dans ces luttcs-là les âmes tendres sont le plus exposées; le péril
est plus grand pour elles que pour toutes les autres, car il y a tou-
jours dans la tendresse un peu de foiblcsse.
Quoi qu'il en soit, Manzoni ne s'est pas démenti. Une fois dans
cette roule , il y a persisté. Je dirai plus, c'est que son talent s'y
est formé, il avait besoin de croire et de croire selon un mode bien
précis et bien déterminé; or, le catholicisme seul lui pouvait offrir
ce mode de croyance limité, et son esprit s'y est merveilleusement
casé.
Depuis sa conversion , Manzoni a mené une vie fort studieuse et
fort sédentaire; il a fait, dès l'an 1812, une étude particulière de
sa langue et des lettres allemandes, et n'a plus guère, que je
sache, quitté ses pénates. Sa seule absence fut un nouveau voyage
en France vers 1820. 11 séjourna encore alors quelque temps à
Paris; il y vitDestuttdeTracy, Yillcmain, Lamartine; il s'y lia avec
POÈTES ET ROMANCIERS DE l/lTALIE. .")SI
M. Cousin, el conçut dès lors, sans doute, l'idée de réfuter sa phi-
losophie.
Il s'est donné plus taid la peine bien inutile d'exécuter son idée,
comme si l'on pouvait réfuter ce qui n'existe pas, 11 y a une philo-
sophie de llojjel, une philosophie de Schelling; mais la philoso-
phie de Cousin, cela n'existe pas, cela n'a jamais (;xislé, cela
n'existera jamais. Je demande fjrace pour la vulj^arité de la compa-
raison , mais c'est connue pour le pâté de lièvre de l.ouis XVIII;
pour faire une philosophie , il faut un philosophe. Ici Man/.oni a
été évidemment la dupe d'une illusion de l'amitié. Il n'en a pas
moins mené à terme sa réfutation, et le manuscrit en est en ce
moment entre les mains de M. Cousin. Je n'en ai point eu connais-
sance , mais il paraît que c'est tout simplement la eriti(|ue du ratio-
nalisme allemand immolé par l'auteur à l'autorité catholique.
J'ignoie si l'ouvrage est destiné à voir le jour.
J'ai dit que ce second séjour à Paris avait été la seule absence de
Manzoni, ce n'est pas tout-à-fait exact; car il fit, sept ou huit ans
plus tard, un petit voyage en Toscane oîi il fut fort choyé par la
cour. Il vit maintenant dans une profonde retraite, passant la i)lus
grande partie de l'année dans sa villa palladieniie de brusano, à
cinq ou six milles de Milan. Il voit peu de monde, et sa linn'dité
naturelle lui rend toute visite importune. Il se trouble et rougit
comme une jeune fille à la vue d'un étranger.
Manzoni est de moyenne taille, il a l'œil doux, et comme Virgile et
Pétraïque, ses cheveux ont blanchi avant l'âge. Sa santé d'ail-
leurs est précaire; ainsi que Pascal, il est sujet au vertige, il croit
souvent voir un abîme s'ouvrir à ses côtés; ce qui l'oblige à mar-
cher toujours accompagné. Il a eu la douleur de perdre sa femme
l'année dernière. Une de ses filles a épousé le marquis Azeglio,
paysagiste distingué et auteur du roman de Fieramosca.
Les opinions liltéi-aires de Manzoni sont fort arrêtées: il n'aime
pas Byron ; Byron en effet doit troubler sa paisible orthodoxie. Il
estime beaucoup Schiller et Shaks|)(;are; mais il est sévère pour
Tasse et ne le goûte pas. Doué d'une gi-ande mémoire, il a des
connaissances variées en histoire, en économie politi(|ue, en bota-
nique, même en agriculture. Son espr-it est lournci maintenant à
la philologie, il a fait une étude approfondie des dialectes popu-
*>S;2 iticvuE i)i:s «eux miinuks.
laires, et il prcpait? un ti'iiv;iil iiii|i(trlaiil sur les (»ii|;iiH's de la
l:ui<;ii(> iialicDiic.
.M;iis je nrapiTcois «juc je ne parle «iiic d'ouvrajn'S irK'ilits (ni en
projt'i , cl (juc jt; n'ai rim dit (Mi(H)rc dos oiivrajjos publiés. Il esl
temps d'y jionsor.
(]i)iniii(> artiste, Man/oni a l'ouriii une triple carrière, passant
de l'ode au drame, du di-ame au ruinan. Pour rno conformer à
l'ordre elironol<i{;i(pie, je devrais commencer par l'ode, puis(|ue
Blanzonia commence parla; mais ses poésies lyriques se liant plus
étroitement à son système rolifrieux, elles me serviront de transi-
lion naturelle pour aller du poète au philosophe, au lhéolo{;ien si
l'on veut , car Manzoni a l'ait acte de théolo{;ie; je les mets donc en
réserve pour plus tard.
Comme [)oèle dramatiqu(!, ^ïanzoni relève de Goethe; comme
romancier, de Walter Scott, c'est-à-dire qu'il a brisé le vieux
moule classique et jeté la littérature italienne dans la forme nou-
velle dite romantique, dénomination, comme on sait, qui ne veut
rien dire. A lui pourtant n'appartient pas l'initiative de la réforme ;
le premier à jeter le {jant au caduc aréopage du Parnasse enfumé
fut Bercliet. Traducteur du Féroce Clumeur et de la Lénore de
Biir(fer, il pul)lia en tèie une lettre en faveur du romantisme,
bluettelegèrepUis spirituelle que concluante, fjuoique vraie au fond.
Ce fut le si{|nal de la mêlée, elle fut terrible. Les rages classiques
des vénérables pensionnaires du palais ^lazarin sont des aménités
auprès des vociférations des Baour d'Ausonie. La littérature
tout entière entra dans la querelle, et les deux armées se retran-
chèrent bientôt chacune dans son camp; le romantisme se campa
dans le Conciliateur, journal à la fois scientifique et littéraire,
le classicisme, mot barbare! dans la lïiblwihhjac iialienne, revue
austro-milanaise.
Je fais grâce des détails. On échangea de part et d'autre force ar-
gumens, force absurdités, force injures; mais tout s'était borné
encore à ces coups de fronde et de bélier, le parti destructeur
n'avait rien fond**; c'est alors que le Carmcujnola de Manzoni tomba
dans la mêlée [\). Grande fut la rumeur. Le camp romantique
(i) 1820.
POÈTES ET nOMANCIERS KE l/lTALIË. .'iSS
il'oiiibuucher ia trompette et de ericr Iiosaiiiiiili ! Le troupeau clas-
sique de se ruer sur le nouveau-né pour le déchirer, si bien (pie
Goethe qui ne connaissait pas l'auteur, mais qui se reconnut lui-
m<}mc dans l'œuvre nouvelle!, lira l'épée à Weimar, et desc(Midit
d;uis l'arène, le vieux maître, pour (k'I'endre sou disciple.
C.avmiHjnola en elïet procède directement de ijixlz de Bai'ulnn-
ijen , le don Quicliulte ^ei'mani(|ue. Quoique de proj)ortions iné-
{jales, le drame italien et le drame allemand sont couçus dans le
même système, tous les deux selon la loi de succession plutôt (|ue
selon la loi de concentration. Or, c'est là, à mon sens , le délaui
capital des deux tragédies de Manzoni , de (larmiujnola comme
*\\\ildciû ([ui vint après. Le Gœtz de Goethe n'est qu'une chro-
nique taillc'G en scènes, et cela est si vrai, qu'il fut piimiliveineni
écrit sous forme de chroni<iue et morcelé ensuite comme nous
l'avons, quand l'auteur se fut ravise*. Aussi n'est-ce point un
drame dans l'acception ri{;oiireusc et littérale du mol; il n'y a
réellement pas d'action, c'est tout simph'menl un tableau vif el
piquant de la féodalité expirante. Le poète n'a pas entendu faire
autre chose, et le cadie adopté par lui suffisait à son plan. C'est
donc un mauvais modèle de drame, el Goethe ne l'a jamais donné
comme tel.
Ce n'est pas qu'il n'y ait une action dans le Carma(j)u)la , mais
elle se déroule avec une telle lenteur qu'on l'oublie. Il n'y a pas
moins de quatre actes d'exposition, et l'action dramatiijiic ne
commence réellement (pi'au cinquième. Le cinquième acte devrait
donc être le second. Les trois intermédiaires ne sont pas vides, ils
renferment au contraire de grandes beautés de détail; mais pour
me servir d'une expression jnéla[)hysi(jue qui rend bien mon
idée, ils ne sont pas nécessaires, ils sont conlingens. Je sacrifierais
volontiers pour ma part la savante étude de condottieri (\v\ second
acte, et, au quatrième, le monolo{;ue de 3Iarco, h; Posa du sénat
vénitien, monologue d'ailleurs faible d'analyse, faible de forme, et
qui de plus a le malheur de finir par m\ madrigal; je sacrifierais,
dis-je, volontiers ces deux scènes et d'autres pour un plus larg»;
(lev(;l()j)penunt du caractère principal cl un inl(;rèi plus puissant.
Il y a toujours, je le sens, de la pédanterie à diri; à un lioinme :
Vous avez fait cela, il fallait faire ceci. Mais quand un nom a de l'au-
.'iS-l ui:vuK, DKs nitx momiks.
luritc, et le iiuill de Mnii/oni en :i licaiM:oii|) en ll:ilic, il c.sl |)('r-
niis ck' discuter ses litres; plus I iiuioiilc est {jrandc, plus le con-
irc'tjc est iK'ci'ssaire, In st'vt-rite mèiue K'jjilinir. 'l'aul de {jcns
sont l'iicliiis |>ar la serviiitt' ou la paresse de h-iir nature à laiie
leur souunissiun dans les mains du niaitre, (|u'il est bon, dans l'in-
térêt dt^ l'art, de n'introniser (pi'avec précaution les inuitiuîs lit-
téraires.
Un aulr€ reproche ((ue je ferai à l'auteui- de Carmagnula , c'est
d'avoir trop caclii' la bure du pâtre sous la cuirasse du condoltier.
Son héros nunujue de souvenirs.
François Bussone, dit Carinaj;nola du nom de son villajje natal ,
n'était comme Sixle-Quint (|u'un {jardeur de pourceaux. Il s'éleva
par sa bravoure et sa capacité militaire jus(|n'à l'alliance des ducs
de Milan dont il épousa une parente. Payé d'ingratitude par Phi-
lippe Visconti, dont il avait (ail la fortune, il passa au service de
Venise, fui mis à la tC-le des armées de la républicjue, et, attiré dans
un (;uet-apens par la seigneurie sombre el soupçonneuse, décapité
pour piix de ses services. 11 y a là certainement tous les élémens
d'un drame fort, pathétique, et ces élémens donnés par l'histoire,
il est permis de demander compte à l'artiste de l'emploi (ju'il en a
fait. Je H'pèle donc ma question , el je demande à Manzoni où est
le pâtre dans sa tragédie. Je vois partout le capitaine, nulle pari
le paysan parvenu. Le poète même oublie si bien la condition pre-
mière de son héros, qu'il lui met dans la bouche ces singuliers vers :
. . . . Le crude
Ire di stato awersi {\) fean gran tempo
De Carma(jnola e de' Visconti il nome.
C'est (Il Carmaynota qu'il fallait dire, car il y a un Carmagnola
dans l'histoire, /ev Carmagnola n'existent pas. C'est comme si le
vainqueur de Toulouse , par exemple, eût dit à Louis XVIII que
la guerre civile avait divisé le nom des Bourbons et des Soult.
Celle fatuité du pâtre parvenu esl d'autant plus mal placée que
(t) Ne faudrait-il pas ati lieu d'acversi, avvciso , pour accorder l'adjeclif aver
son substantif, qui est nome?
POÈÏtS ET ROMANCIERS DE l'iTALIE. 585
rien ne la provo(jue, que rien ne la justifie. Il est alors en prison,
il fait ses adieux, à sa famille, et fécliafaud où il va monter se
dresse , au moment qu'il parle, entre les deux eolonnes fatales de
la Piazzetta. C'est pousser Lien loin la préoceupation des vanités
mondaines (jue de se décerner des (piartiers de noblesse aux portes
de l'éternité, et l'inadvertance du poète enlève, si je ne me trompe,
beaucoup de l'intérêt dû aux infortunes de son héros. J'aurais de
beaucoup préféré le voir occupé à son heure dernière moins de
sa nouvelle illustration que de son ancienne obscurité. N'avait-il
pas un re{|ard de bénédiction à jeter en arrière? des retours con-
solans à faire sur son passé? Après une cai'rièi-e si bien fournie, on
peut se coucher en paix dans sa tombe, qu'elle soit de Heur ou de
sang, — on a vécu. En négligeant cet élément éminemment di-a-
matique, le poète n'a-t-il pas supprimé la poésie fondamentale du
caractère de Gai'magnola ? Je le crains.
Que j'aime bien mieux la fierté plébéienne du Sanche de notre
vieux Corneille, soldat parvenu comme Garmagnola :
Si ma naissance est basse , elle est du moins sans tache ,
Puis(iue vous la savez , je veux bien (lu'oii la sache.
Sanche, fils d'un pêcheur et non d'un imposteur,
De deux comtes jadis fut le libérateur :
Sanche, fils d'un pêcheur, mettait naguère en peine
Deux illustres rivaux sur le clioix de leur reine :
Sanche, lils d'un pêcheur, tient encore en sa main
De quoi faire bienlôl tout l'heur d'un souverain :
Sanche enfin , malgré lui , dedans celle province,
Quoifpie fils d'un pêcheur, a passé pour un prince. •
Comparez cette âpre et fièrc éloquence du condottier espagnol
à félégance conlenue et un peu raide du condottier italien, évi-
demment l'avantage est au poète français. Mais c'est que pour ex-
primer dignement ces instincts plébéiens de
Qui ne doit qu'à lui seul toute sa renommée,
il faut les sentir, cl c est la pcut-(;lrc ce (jui n Cîst pas donne au pâ-
li icien milanais. Pourquoi alors meltie en scène des plébéiens? (Jn
^86 «EVLE ms hkux mondes.
ri<«|Ui.', en thoisissanl des sujets en (IcIkiis «Ir su iiJiliiic, (U' \i(»l»'r
à la fois et les lois df l'Iiisloirc cl les lois du coMir Iniuiaiu.
(^)u('l(|ui's-unsdosieproili('sraiLsau^V*n//«r/«o/«voiilàra(lr(;ss('(lc*
lM(/t'/c7fi(t): inaisl Adclcliicii nicrilc d'autres (|ui lui aiipaiticunciil
on propre. Le snjit de la picco osi la doraile du roi Didiei' par Cliar-
liMKijfMCOliachùtede la dynastie ioniharde, sujet, eoniuie on voit,
Lien plus ('pitpu' ([ue draniaii(pie. Adelelii est le (ils de Didiei'; il
voit les lautes de son père, il les déj)lore; mais enfant soumis, il
obéit : c'est le {jénieen seeonde li{;ne, lejjénie subalteinisé, oblijM!
d'exeeuter ce (ju'il condamne, i'out l'intérêt dramati(|ne rei)ose
sur cette antithèse. Voir (pj'on fait njal et cependant faire. Adelelii
est une espèce de njétaphysicien par trop (jermani(|ue. Il lient
du Ilamlel et du Posa ; il rêve comme le premier ; il se berce comme
le second de nobles utopies morales, cl pendant ce temps l'armée
française roule du haut des Alpes, entraînant dans ses Ilots débor-
dés, père, trône cl dynastie.
11 y a dans la [)iècc une iijjurc touchante, c'est Krmcn{jarde, la
fille de Didier, la femme r('pudiéedeCharlema{;ne. Ces frêles des-
tinées, jetées au milieu de la rumeur des camps, sont d'un effet
simple cl beau , et quoi(]ue les tendres regrets de l'épouse répu-
diée rappellent trop, sans les égaler, ceux de la reine Catherine
dans le Henri Vlll de Shakspcare, cependant ils ont un charme
propre, une grâce onctueuse qui repose de la soldatesque.
Seulement je regrette (jue ce ne soit là (ju'un épisode et qu'Er-
mengarde ne soit pas plus mêlée à l'action. On pourrait retrancher
tout le rôle sans (}uc la supjnession parût; or, si l'épopée tolère,
sollicite même l'épisode, je crois qu'il est de la nature du drame de
la repousser. Celui dont il est question , pour me borner à l'espèce ,
allanguit d'autant plus l'action que ce n'est pas le seul de la pièce,
car je ne saurais en vérité quel autre nom donner à celte descrij)-
tion des Alpes , si belle et poétique (pj'elle soit d'ailleurs, «pii tombe
au milieu du second acte. Elle a plus de cent vers et rompt toutes
proportions théâtrales. Ce n'en est pas moins en soi, je le répèle,
un fort beau morceau de poésie , empreint d'un vif sentiment de la
nature alpine; son seul tort est de n'être pas à sa place.
(i) 182';.
POÈTES ET nOMANCIEKS DE l' ITALIE. o8t
Manzoni ne me semijle pas avoir la conscience bien nelle des
devoirs qu'impose le ihéàtre. Le ihéàlre est de tous les maîtres
le plus jaloux, le plus inflexible. C'est presque un fatum pour
le poète. C'est celle voix impérieuse de Bossuet, qui ne lui per-
met pas de repos, et qui lui crie, quand il veut s'arrêter : Mar-
che ! toujours mai'che! C'est de tous les genres celui qui oblige aux
plus durs sacrilices. L'arlisle qui s'y dévoue, et c'est un dévoue-
ment dans l'acception rigoureuse du mot, est condamné à abdi(juer
une partie de lui-même, alin de mieux imposer l'autre. La scène
est une chaire, le drame un enseignement, le dramatiste un insli-
tuteur. L'anliquité l'a toujours entendu ainsi, et le clergé chrétien
lui-même l'avait si bien compris, qu'il ne crut pas déroger en se di-
sant comédien ; le moyen-âge est plein de ses mystères. Tout ce
qui tend à altérer ce caractère piimilif et social du théâtre, tout
ce qui distrait l'attention du peuple de la vérité morale qu'on ne
lui représente en action que pour la lui mieux inculquer, tout ce
qui n'est pas dramatique, dans l'essence du mot, est pour le moins
superflu. Voilà en vertu de quel principe je condamne l'épisode
dans le drame.
Manzoni lui-même l'aurait senti s'il avait pu écrire pour la scène;
la voix du peuple lui aurait appris que le poète dramatique ne
s'ap|»artient pas, qu'il ne lui est pas permis de vaguer à son aise de
l'ode à l'élégie, de l'élégie au descriptif, et qu'il doit aller son droit
chemin, sous peine de manquer le but. Mais Manzoni a fait des
trag('dies théoriques; il n'a écrit (pie pour le cabinet, il avait ses
coudées franches , il a joui de sa liberté usa et abusu.
Mais je reviens à la tragédie (ÏAdelchï, car je n'ai pas réglé mes
comptes avec elle. Il me reste à faire au poète deux reproches (jui
ne tiennent plus seulement aux exigences de la l'orme , mais deux
reproches fondamentaux. Le premier, et il est grave, est d'avoir
manqué complètemeni le caractère de Charlemagne. Or , ceci n'est
point une simple infraction à la loi dramatique, c'est une violation
flagrante de l'histoire. Au lieu de peindre le grand polili(|ue (jui
rêve l'unité de l'occident, l'homme inlcllectuel, le civilisateur de
la barbarie, l'amc tendre, qui, à la vue des voiles normandes,
pleure de vraies larmes sur les maux futurs de la France, au Heu
••î^'*^ UKVUE DES DEUX MONDES.
(Il' tout i('l;i, |('l loin cela est ilans riiisioirc, (|u'a-l-il pciiii? l'ii
lyran de iiulodraint', un peu s'en faut.
<Jorrii[)teiiicl viiljjairc avant le combat, il est roilomont après la
vicloirc; il pousse même la ItrulaliKi du succès juscju'à insulter au
vaiiuu. « l'ais-toi, rèpond-ilau loi Didier ijui le lappi'lleà la mud»--
• ration, tais-toi, toi (|ui es vaincu. Kli quoi!.... tu viens encore
* !em|H'ter autour de moi, comme le mendiant (jui reçoit un lefus!..
« lais-toi , ritd'ortune est inépuisable en vaines paroles, mais l'o-
« reille d'un vaincpieur oflensé (offensé! il vient lui voler sa cou-
« ronne après lui avoir renvoyé sa fille) n'est pas également tolé-
« ranle et inl^^itijjable (I). » — Je traduis littéralement.
Tout ce que dit Charlemajjne est dans cet esprit de morfjue et
de plate arrofjancc. Je me suis toujours étonné que Manzoni ,
homme si noble, si élevé, ait pu inventer un tel caractère; inven-
ter, car dieu merci, il ne l'a pas trouvé dans riiisioirc. Pourquoi
faire le concjuérant si grossier après avoir fait le eondollicr si gen-
tilhomme?
Quelques traits semés çà et là m'ont hh presque supposer qu'il
avait entendu faire dans son Cliariemagnc une satire de Napoléon,
et que le cloître de Saint-Sauveur où meurt la reine répudiée n'est
que la Malmaison où meurt Joséphine , reine aussi répudiée.
Le second reproche capital à faire à YAdeklù est l'absence du
peuple. Deux dynasties étrangères, les Lombards et les Francs, se
disputent la sanglante Italie, et pas un Italien ne s'élève cntr'eux
pour les maudire! Et si l'auteur se justifiait de cet inconcevable
oubli en disant qu'il a personnifié l'Italie dans les deux Latins,
Pierre, le légat du pape, et Martin, le diacre de Ravcnne, je lui
adresserais alors le reproche bien au i renient grave d'avoir montré
l'Italien livrant de sa propre main l'Italie à l'étranger, car c'est le
(i) Tacituchesei vinto. Eclie?....
Ajico mi vieni a imperversar d'intorno
Corne il mendicoche unrifîuto ascolla!
Taci.
Inesausla di ciancie è lasventura ;
Ma del par sofferente e infaticato
Non é d'offeso viacilor roreccliio.
i l'OfcTES ET ROMA^CIEUS DE L ITALIE. 58î)
Icfjatqui décide Cli.'irlcmagne à la coiuiucte, c'est le diacre qui lui
Ofivre les Alpes. Que si mainienant le poète m'objecte qu'il ne s'a-
fjit dans sa pièce que de la papauté, point de l'Italie, et que Cliar-
lemagne vient protéger le pape Adrien menacé par Didier, la ques-
tion se complique, et l'on tombe de difliculiés en conlradiciions.
Dans ce cas , il aurait dû poser plus nettement la question de
civilisation, et surtout, chose importante, ne point m(''connaîtreChar-
lemagne, l'artisan providcnliel de cette civilisation, jusqu'à le
déshonorer. Comment nVt-il pas senti , lui qui est si bon catho-
lique, qu'en rabaissant à de telles proportions l'allié, le vengeur
de la papauté, il rabaissait la papauté elle-même? Et puisqu'il
voulait montrer le pape disposant temporellement de l'Ilalie et en
ouvrant les portes à l'étranger, il devenait urgent de bien montrer
aussi d'aboid qu'il avait ce droit, puis en vertu de quoi et dans
(juel but il l'exerçait. 11 (allait établir nettement l'identité des inté-
rêts de Home cl de l'Italie, et personnifier en un mol le peuple dans
le pape. Il l'allait surtout, je le ri'pète, et j'insiste, il fallait renon-
cer à présenter Charlemagne sous les traits d'un conquérant sans
grandeur et sans idée qui a bonne envie de ceindre pour son propre
compte la couronne de fer.
Je ne dis pas que cette vue historique soit fausse en tous points,
je la crois au contraire très soutenable et très propre à un magnifi-
que drame social ; mais il convenait de la dessiner d'une manière
plus explicite, et quoi que je fasse, j'arrive toujours à cette con-
clusion , que dans un cas comme dans l'autre la tragédie est d('fec-
tueuse.
L'œuvre dramati(|ue de Manzoni se bornant à ces deux pièces,
j'ai pu et dû en faire un examen un peu développé. Le lecteur fran-
çais s(;ra mieux au fait , et les Italiens n'auront pas lieu de se plain-
dre que j'aie affirmé sans prouver. Je me résume et je maintiens
que le drame de .Man/oni mancjue aux deux lois fondamental(>s du
théâtre, le pathétique et la terreur. L'action n'y est jamais pres-
sante, l'intérèl jamais saisissant. Ce n'est guère qu'une suite de ta-
bleaux plus ou moins noués avec une fin plutôt qu'un dénouement.
C'est là du reste le défaut capital du drame de succession. Il coloie
de si près la chioniciue, qu'il y tombe souvent et se confontl avec
elle. .
•'>iH) iu.VL'K i)i:s j)i;i;x momii.s.
.le lie \(»ii(lr;)is pas domirr, (•(tiiiinc ('«'sl la ukmIc aiiioiird'lmi,
iiiif iin|)oiiaii(t' cxnjjc'nr à la cliaipcinc: ('('m'iKlaiil je ne jxiis
iirfm|)('(lii r (le rccdimaitrc tint- .Maii/oiii a par liop ii<'{;lij;é l'art
(les rcssorlsdrainatiipics. Son rcspccl de riiisluircih'fji'nrnîcn sii-
jUTsliiiuii ; il est nK'liciilciix , v\ il oublie (pi'oii peut èlrc inexact à
force d"exacliiii(l('. I/liistoire est une chose, le drame est une aulre.
Ce n'est pas le lait ni;il('riel (|ii'il ini|i()ite de mettre si scrupuleuse-
ment en scène ; c'est l'esprit et les mille circonstances av<Tees ou
seidement |)robables qui modifient le fait, et dans ce champ-là la
carrière du i)oète est inunense, sa liberli' illimitée, ('es scrupules
ouliessont d'autanlnutins concevables, i\\h' Man/.onilui-nK'mea fait
la distinction dans sa lettre française sur les nnilc-s, plaidoyer plein
de finesse et reniar(|uablement éh'jfant d'une cause; aujoiii-d Imi
gafjnèe. Pourquoi n'avoir pas été fidèle à sa propre llK'oiie?
Un autre défaut commun à tous ces caractères, à Carmagnola
comme à Adelchi , à Charlema(][ne comme à Didier, c'est le manque
de développement, le manque d'ampleur. Au lieu de tailler des
statues comme Sophocle ou Goethe, il sculpte ses ligures en demi-
bosse.
La conclusion nette de tout ceci, c'est que Manzoni n'a pas le
génie dramatique. Il n'a ni une de ces personnalit('s ardentes qui
s'imposent aux hommes, ni une de ces vastes capacités qui em-
brassent tout pour tout comprendre. 11 manque surtout, ou du
moins il n'est pas assez possédé de ces chaudiîs sympathies sociales
sans lesquelles il faut renoncer aux orageux triomphes du théâtre.
Sa dignité, froide et contenue, est parfois glaciale. Il est tendre,
mais sa tendresse reste à l'état paisible; elle manque d'entraîne-
ment, elle ne se passionne pas: elle n'a pas ces émotions fortes ,
bouleversantes, qui secouent les âmes pour les vivifier, jamais de
ces mots intimes , de ces cris puissans qui vont du cœur au cœur et
font vibrer la fibre humaine au plus profond des entrailles.
La plupart des objections faites à Manzoni, poète tragique, sont
applicables à Manzoni, romancier. Les Promessi Sposi, qui parurent
en 1827, appartiennent à l'école de Walter Scott comme Carma-
gnola appartenait à celle de Goethe. Mais en passant du nord au
midi, le système écossais a subi une heureuse transformation. Je
ne crains pas d'affirmer qu'inférieur à Scott, sous le rapport de
\
POÈTES ET ROMANCIERS DE LITALIE. TiOl
l'intérct (lramati(|ue et du paysage, Man/oni lui est supérieur par
l'idée et surtout par l'amour. Le roman de iManzoni a une pensée;
Scott n'en a jamais; le roman de Man/oni a des entrailles; Seott
n'en a point. Manzoni écrit ad probandnm ; Scott ad nurrandnm;
Manzoni donc est en progrès sur Scott.
Le but de Manzoni est de prouver que la société civile et poli-
tique est malade, et <|uc le remède à lui appliquer est le catlioK-
cisme. C'est bien là évidemment son idée, et qu'il y ait eu ou non
prémédita! ion, c'est l'enseignement qui ressort de son livre. Le
sujet en est simple. Deux villageois sont à la veille de se marier,
un seigneur libertin du pays, qui a l'ait le pari d'enlever la fiancée,
l'enlève en effet, ou du moins la fait enlever. Ce rapt est le nœud
du roman. Après plusieurs années d'incidens, d'obstacles, d'aven-
tures, le mariage enfin se fait par les soins du cardinal Fri'dérick
Borromée, archevêque de Milan.
Dans ce cadre borné, mais élaslicjue, on passe en revue tous les
ordres de la société. C'est une espèce de tableau mouvant où l'on
voit défiler tour à tour une famine, une sédition , une invasion ,
une peste. Dans cet enchevêtrement d'aventures et à travers tant
<lc digressions épisodiques, le fil se rompt bien quelquefois; l'auteur
l'a senti, mais il s'exécute de si bonne grâce , qu'il y aurait de la
brutalité à lui courir sus. Il se compare à un enfant ()ui veut faire
rentrer au bercail un troupeau de petits cochons d'Inde, lesquels se
dispersent, qui d'un côté, qui de l'autre, et lui donnent beaucoup
de mal.
Puisque nous voici sur le terrain des comparaisons , je compa-
rerai, moi, les Fiancés à un fleuve, au Pô si l'on veut, qui s'épanche
en nappe unie, calme, ziionolone, presque immobile, tant son cours
est lent, qui réfléchit en passant couvens, châteaux, villes et vil-
lages, et avant de se perdre dans la mer, se bifurque en mille bras
sinueux et divergens. Mais ({uelque long circuit que fasse l'auteur,
il arrive pourtant au but, et sa pensée finit par se dégager lucide
de tout cet engrenage un peu confus d'individus et de faits.
Kenzo et Lucia, les deux fiancés du village, c'est le faible op-
primé; don lîodrigo, le ravisseur, est le fort oppresseur; le cardi.'ial
Borromée, l'aibitre supiême entre l'im et l'autre, l'appui {\u faii)le
contre le foii. Le prêtre, le noble, le peiqile, voilà i>ien les trois
,*)Î12 nnvuE dus dkux M(ini)ks.
termes (le la socii-U- f^'odalc (IcIkhiI encore en plus (11111 lieu. I,e
livi'e<le .M.'iii/oni est l:i n'iKiInliuilion <l(i premier terme, le pièlre.
C'est eu (•<■ sens (jiie l'oiivra^je a une valcui" |)liilus(»plii(|ue et une
inteulion soeiale.
Voilà pour le lond ; (|u;ini à la forme, ce roman participe des
<|ualiles et des défauts du drame. A force d'exac^litude, l'auteur
tombe dans la mimitie. Il est un peu trop desciiptif à la manier»;
de Delille; peint-il un homme, il ne vous fait pas qvmt d'une
veine; un costume, pas fjrace d'un houton. Son pi'oc<''d(' .jn-ni-ral,
et il y excelle, est d'exprimer les mouvemens intérieurs de lame
par les manifestations exlérieur<'s du corps; l'épisode de la Si{}nora
est im clief-d'auivre en ce {jcnrc.
A propos de ce personnage tout episodi(jue de la religieuse de
Monza , je ferai remarquer que ce qu'il y a de plus intéressant
dans le livre, ce sont les é'pisodes; c'est ainsi que la figure de Yln-
nominnlo est la j)lus dramali(jue de toutes; on regrette qu'elle
n'ait pas une plus large place dans l'action. J'en dirai autant du
moine Cristoforo, personnification noble et touchante de la charité
chrétienne et de celte humilité timorée (pii nait du repentir.
Mais pour revenir aux manifestations externes dont Manzoni , à
l'exemple de l'Arioste, paraît s'être fait un système, il en résulte
bien quelquefois des longueurs, mais celles-là du moins ne sont
pas inutiles, etje ne m'en j)laindrai pas trop. Où la lenteur est plus
sensible et maintes fois d(''pitante, c'est dans le dialogue. Le même
reproche s'adresse aux diames : ici comme là, le dialogue manque
de mouvement et de vivacité. Le roman rachète ce défaut par une
simplicité champêtre et une naïveté villageoise qui n'est pas sans
charme. Malicieux, retors, subtil et un peu poltron, le paysan italien
est pris sur nature et peint à merveille ; Manzoni , dont l'esprit ,
quoi qu'il fasse, est tourné à l'épigramme, et (jui pis est à la satire,
s'est mis là à son aise, et il raille en liberté.
Il m'a semblé seulement, mais peut-être n'est-ce là qu'une illu-
sion de mon inexpérience d'étranger, il m'a semblé que sa prose,
si sobre, si chaste qu'elle soit, avait dans l'allure quelque chose
d'irrésolu, et pour ma part je préfère son vers; je le trouve plus
net, plus concis, plus plein. Son roman, tel qu'il est, n'en est pas
moins une excellente ('-lude de Langue. Les idioiismes lombards se
POÈTES ET ROMANCIERS DE L ITALIE. ù\)o
/
horncnt à quchjues mots , à cjiiolqucs locutions populaires intro-
duites par lui de la lan^jue parlée dans la langue écrite, et quant
aux gallicismes que les puristes lui reprochent, il ne nous appar-
tient pas à nous autres Fiançais de lui en l'aire un crime. C'est une
<iuerelle à vider entre lui et les fougueux champions de la vénérable
Crusca.
Une chose peu sensible, sinon perdue pour les «'trangers, ce
sont les allusions politiques dont le livre est plein, et qui n'ont pas
peu contribué à son succès en Italie. 3Ian/oni a peint la domination
espagnole à 3Iilan; mais où l'auteur met espagnol , le lecteur met
de lui-même autrichien , et l'ouvrage s'élève par-là à un intérêt tout
actuel. C'est ainsi que sa critique ou plutôt sa parodie de l'ordre ju-
diciaire s'applique aussi bien aux sbires d'aujourd'hui qu'aux sbires
du xvii" siècle, époque où l'action se passe. Que l'auteur l'ait ou non
entendu ainsi, ce n'en sont pas moins là autant d'élémens d'un
succès national.
Cet élément national se retrouve dans tout un côté des tragédies
dont je n'ai point encore parh-, dans les chœurs. Ce n'est pas le
lieu de traiter ici ex professa la théoi-ie du chœur dans la tragédie
moderne; cette question m'entraînerait trop loin. Je prends donc
les chœurs de 3Ian/.oni tels quels, c'est-à-dire connne de belles
poésies lyriques.
Chacun d'eux en effet est une ode, et je crois qu'ils ont contribue
plus que tout le reste , surtout en Italie , au succès de ÏAtIcIcIn et
du Carmmjnola. C'est que l'ode et non le drame est !e véritable
genre de Manzoni, l'ode est son triomphe. C'est une nature lyri-
que, et il en convient lui-même à la fin de la préface du Carmacjnola ,
lyrique par le fond et plus encore parla forme. La strophe, (|ui
pour d'autres est une entrave, est une aide pour lui. Elh; soutient
sa pensée, et sa pensée s'y moule, s'y cristallise. La rigueur d'une
forme imposée lui est si peu inconmiode, lui paraît si naturelle, <|ue
la liberté du vers blanc semble l'embarrasser; la rime pour lui est"
vraiment une muse.
Cnrmarjnola n'a (ju'uii seul chœur; Adelcin en a deux. Le der-
nier, celui des vierges de Saint-Sauveur, sur la mort d'Ermengade,
est un modèle de grâce naïve et de pure mélancolie. L'autre, j)lus
mâle et singulièrement harnionifux, est einpn'int aussi de mt'laii-
TOME III. 5!i
MOI nKVCE DES DF.rx Mondes.
colie , mais (riinc mélancolie toiile |»oliti(|iie. La halaille est finie,
Charlemaj|iie esl vaiiKjiieiir, hidier liijjilil. (]'«'sl alors (|iie le
clnriir (iéeouinjjé vient déplorer avec une profonde amerinmr les
illusions évanouies du peuple. Avant et pendant la lulle, le peuple
se berce de ma{|niti(|ues espérances,
Sogna la fine dol iluro servir.
Après la victoire, il reste enchaîné au milieu des ruines et retourne
en pleurant
Ai solchi bagnati d'im scrvo sudor.
Ligués contre lui , vainqueurs et vaincus ont pactisé ; les forts
se partagent entr'eux les troupeaux , les esclaves , et fraiernisenl
dans le sang sur le champ de bataille où dort
Un volgo disperse che nome non ha.
Cela est beau comme les belles choses de notre Déranger.
Dansce dernier chœur, les allusions à l'Italie sont diaphanes ; elles
le sont bien davantage dans le chœur de Carmagnolu, le plus beau, le
plus patriote, le plus antique des trois : c'est une lamentation sur les
guerres civiles, car ce sont deux peuples italiens qui vont en venir
aux mains; le poète rappelle les combattans aux sentimens éteints
Je la fraternité citoyenne ; puis, s'élevant tout d'un coup à la frater-
nité huniaine, il lance ranathcnie sur qui rompt le pacte sacré de
l'humanilë :
Siam fralelli ; siam strctti ad un pallo :
Maladetto colui che l'hifrange
Che s'innalza sul fiaccoche piange,
Che contrisla uno spirlo immortal !
Ce mouvement est grand, simple , religieux, social, et le vers qui
le termine est sans nul doute le plus beau de l'Italie contemporaine.
Je suis donc arrivé au point désiré de mon voyage intellectuel
oii je n'ai plus qu'a louer, du moins quant à la forme ; car pour
l'inspiration philosophique, j'ai plus d'une objection à pioposer au
POÈTKS i;r KOMANCIKIÎS UIÙ i.'iT.u.ii;. 59o
|)0(i('. J'y iiK'lirai tonte la mesure possible, car il s'aj^it de <liose,s
iiilimos, de croyances sincères, et je ne voudrais pas tomber sous
l'anathème en conlristant un esprit immortel.
Independanunent des chœurs , l'œuvre lyrique de Manzoni se
«•omposc de cinq hymnes sacrées et de l'ode à Napol(;on. Les
hymnes parurent en 1810 et curent peu de succès, le CAnq Mai est
de 1822 ou li") et en eut beaucoup. Cette petite armée d'élite
est un chef-d'œuvre de discipline; je dis discipline, car jamais la
lanjjue ne fut mieux disciplinée, jamais elle n'olx'ii plus exacte-
ment à la pensée, ni ne marcha plus d'a(("()rd avec elle. Pas delux(;
inutile, pas une imajje fausse, point d'épilliètes forcées; rien de
heurté , rien d'obscur; tout au conti-aire est diaphane, limpide, et
c'est là surtout (ju'on peut dire que le vers est la cristallisation de
la pensée.
Ce large et sincère hommajje rendu sans arrière-pensée à la
forme rhythmi(jue du poète, il reste à apprécier l'emploi qu'il a lait
d'un si bel instrument et à analyser les sources où il a puisé. Il ne
s'a[;it que des liymnes, car pour l'ode à Napoléon, c'est une œuvre à
part , ('crite sous une inspiration acluelhî, et que je déclarerais pai'-
faite dans lejjenre, n'était le trop .jjraiid développement donn<' à
l'inexactitude historique de la conversion finale. C'est aussi faire
inoiiiir l'enipereurpar trop en saint Louis. Lamartiiu^a mieux fait
(le se retrancher dans le doute; sans y rien perdre en poésie, sou
ode y a gagné en vérité.
Les hymnes de ^lanzoni sont rigoureusement catholiques -et
irréprochables sous le point de vue de l'orthodoxie. Ce peut être
un mérite aux yeux de l'église, aux yeux de la critique ce peut
n'en être pas un.
Aux jours de décadence de la mythologie grecque , un poète vint
qui se mit à chanter dans les temples dtiserts des hymnes en l'hon-
neur des dieux expirans de l'Olympe. Il chantait Cérès, il chantait
Apollon , s'elïorçant de rajeunir [)ar l'art toutes ces divines cadu-
cités; ce poète était Callimarpie : or, Manzoni me semble être jus-
tement le Callimaque du catholicisme.
("omme le poète d'Alexandrie, le poète lombaid puise à des
Noun^es taries et froides. La poésie s'est dès long-temps retirée de
K'svieux nivlhes percés à jour pir la philosophie. Les svmboles
59.
."îiHi itKVUt iii ^ i)i i \ >i(i.M»i:s.
suiii |Min des. il ne s"n.<;ii plus iiiiiiiilciiaiii de U'^ |»;ii';ij)lii;is<'i-, il
liiil (Ml ( rcci' (I Jiiilrrs. Cv (|ii(' los ;iiiii(|iics .iN.iiciil |)(>iir nos |»ci('s
(le in\ sit'ii(ii\ cl (l(> sacré est pour nous :iujour<riiiii viiljjaiic. Ce;
(]ui ftail (K* la rclijjioii est (.it-vcuu i\r riiisloii'c. l-c voile <I(î Sais csl
(k'i'lïii'é, It; peuple a mi l'idole laci! à l'ace, il l'a toiiciuie, il la
jugo; il faut sur l'aulcl un nouvel euil)l(''iue. C/esl à la science à
l'uurnir à l'art la niatière première, l'art laillera la statue et l'idéa-
lisera. De l'alliance inévitable et prochaine; de; ces deux puissances
Jiop lon.<;-tem|)s rivales naîtra la relijjion de l'avenir.
Mais telle n'est pas la pensée de 3Ian/orii, il est si invinciljleinenl
lié à la vieille foi'iue catIioli(|ue, (pj'il la considère connue la forni»;
Hnale et delinilive de riiuiuanili'; tonte son o'uvre |)oeti(|U(! le
prouve, et l'on a vu que l'idée iondaïuenlalc de son roman est la
rehabilitation du prêtre. 11 croirait perdre son ame en donnant son
coup de ciseau à la statue ébauchée des temples futurs ; les temples
passés et leurs simulacres lui suffisent; il ne s'aj^eiroit pas qu'eu
croyant s'agenouiller devant la vie il s'agenouille devant la mort.
La seule idée de réformer l'église lui semble un de ces blasphèmes
contre le Saint-Ksprit qui ne se pardonnaient pas. « Toute idée de
réforme dans la foi, dit-il, est chose impossible et impie. »
Cette phrase est tirée de son Traïicdc la morale caiholuine, ou-
vrage qu'il écrivit en réponse aux vues de Sismondi sur l'église et
Icclergé, et dans lequel il s'attache à démontrer l'infaillible et inamo-
vible sainteté de la morale catholique. Mon projet n'est pas d'accom-
pagner les deux champions dans l'arène; ni l'un ni l'autre ne me
semblentaller au fond des choses; c'est une simple escarmouche entre
un catholique et un prolestant. Les bases ne sont pas discutées, la
question de rc'vélalion pas même posée , et je dirai plus, les textes
une fois admis de part et d'autre, comme code éternel, infaillible
et divinement révélé, je trouve que le catholique a raison en droit ,
et le protestant me semble vaincu.
Du reste, l'historien des républiques italiennes a le tort d'être
trop calviniste dans le passé. Il a, je crois, méconnu la mission
civilisatrice du catholicisme, et par amour de la liberté il a tiop
violemment réagi contre l'unité religieuse du Vatican. Bien entendu
qu'il s'agit ici du moyen-âge, car aujourd'hui nulle réaction contre
la théocratie romaine ne saurait êlic trop forte. Mais je le répète,
WITST»
.«wrv
l'OÈTLs ET uoMA^(;l^:ns di. i.iiai.ii:. ,')Î)7
«;a querelle avec ]\ïan/oni esl secoiidaire. Tous deux comljallcur
sur un terrain i)orné. Je n'ai elle la Morale cailiol'unu' , ouvrage;
in/jénieux, mais peu euneluant, (]uc pour jiisiilier eeque je disais
on eomnieneant, que Man/.oni a fait acte de; lli('olo.<>ie.
Fleti-ir du nom d'ini|)i(! toute tentative de refoiane dans le do-
maine de la foi, e'est nier positivement le pro{;rès, c'est prétendre
pai- eonscquent pclriHer l'espi'it humain dans une; forme usée et
nécessairement transitoire. L'école catholique de Fiance est plus
avancée, car elle , du moins, admet le do.jfnie du pro.<;i-ès; il est vrai
iprelle conserve le dojime de l'infaillibilité papale, (;e qui impli(]Me,
ce me semble, conir;idiction, car les deux dojrmes s'excluent réci-
j)roquement et se détruisent l'un l'autre. Ainsi donc, si Man/.oni
est moins avancé, il est plus !o(j;i(|ue et plus conséquent; j'aime
mieux cela; sa position est plus franche, et partant plus facile à assié-
ger dans les règles. Les autres vous échappent toujours par cpiel-
<jue concession; ils combattent comme les Parthes, en fuyant. L'a-
narchie est grande dans ce camp-là.
Le mallieui- de Manzoni est d'èli'e un fiomme de transition, ei ,
cette )>osition étant donnée, d'avoir tourné les yeux vei-s le passe
plus (|ue vers l'avenir; de ce côté-là pourtant il y a des sujets de
contenq)lalion ; et si beaucoiq) d'('toiles s'éteignent, il en pointe déjà
(luelques-unes. 3Lan/.oni est tombé en cela dans la conlr-adicfioii
de nos romanticjues de la restauration , (pii , en brisant les vieux
moules, ont bien fait marcher la forme, mais rétrograder l'espi'it.
Son erreur fondamentale, surtout comuKî artiste, et le reproche
s'adresse aussi aux autres, est d'avoir cru ((u'il y avait de la pot'sie
dans ce qui n'a pas même de vie. Au lieu d'ouvrir des horizons, il
a borné le sien aux plus étroites dimensions, et s'est retranché, si
je l'ose dire, dans un petit coin d(! l'humanitc'.
De là vient que ses types man(|uent de grandeur, ses conce|i-
tions d'intérêt. De là vient encore sa théorie des ])assions, tlu-oiie
erronée et par trop |>uritiine (1). Il |)Ousse le rigorisme jus(|ua
(i) Il pîirail (juo son jiiiriUinisim' n'a lail <iu'aiij;mciiliT cl (ju il 1 a poussé à si's
dernières liniilrs. A'oici ce qu'on lit dans la relation d'une \isile réremmeni faite au
jioéte milanais, par un professeur allemand , M. Clinrlcs de Wile : " Manzoni, c'est
M. \\ lie ipii parle dan> ini joiu'nal de Leipsiclt . Man/.oni axail jirépaié mie ré-
.)!>S m.vi i; iti.s m t \ mumiks.
^ irilcKlirc cl ;i ('(iiKlaiiiiK r (Ollinic- iiiiiikumiix les ;;r;iii(l.s dcNcIoi»-
IxMiu'iis |);issi()iiiit's; c'osl ;liiisi prir ('\ciii|»l<' (|ij(' d.iiis ('.nninufnoln
rcicrnciil de la VJMijjcance, ccl cl«'iiicnl si draiiiati(|ii(', si naliircl,
si Iqjitiiiio ici dans l'aino nlccri'c du coiidoUicr (|u'()ii assassine',
esl onblii-, du, ce (|ni csl pis, ii'duil à <jui'l(|ues vers. Or c'osl là
nKronnailrc nno vcTÎti' de lail, a savoir (|uo les (ji-andos passions
i('j;ent'rent ('tjc'U(M)l l'aincdans l'inlini; an lieu d(î cola, le poêle a
dû reconi'ir à dos lornies usées, (|ui ont perdu ranjfiiste privilcjye
(l'en éveiller en nous le sentinienl. Je n'en veux pasd'aulre preuve
que la lin de l'ode à Napoléon ou la lin du dianie de iMrnuKjtioln,
car elles sont idenli(pies; la monde l'empereur du xix" siècle esl
cal(|uée trait pour irail sur celle du condottier du xv', cl ce n'est
pas là la seule identité entre l'ode et la tragédie.
!\Ian/oni , je me plais à le répéter, est une nature (''lev(''e; il y a
en lui le respect dt; l'esprit, l'amour du beau, nobles dons cpii vont
s'allerant tous les jours dans les saturnales de la matière et du laid.
Quoi(ju'imitaleur, il a su se con(|uérii' une orijjinalilé en laisanl
subir au romantisme une translormalion que je ne saurais mieux
comparer qu'à celle que les artistes italiens du moyen-àgc lirenl
subir à l'architecture du nord. C'est quelque chose de plus aén^
depluslim()ide, de plus brillant. Goethe, c'est la cathédrale de
Cologne; Manzoni, la cathédrale d'Orvieto.
Mais en rendant hommage à ces qualités rares, on lui voudrait,
surtout comme Italien, une préoccupation plus ardente et plus di-
recte des choses de la terre; on le voudrait plus de son siècle, plus
de son pays. Un des écueils du système chrétien est l' indifférence.
Qu'importent les soins d'une si courte vie, (juand on a le ciel pour
apanage, réternilé poui- lendemain? Et pendant que les yeux dans
la nue, on crie: « Seigneur! Seigneur! » la toi'ce s'inslitue maîtresse
du monde, la tyrannie s'invétère, les cachots se peuplent, les
jionse à Goethe, dans laquelle il condamne les romans et les drames historiques
comme des avortons littéraires. Dans le cours de la conversation , il s exprinia avec
beaucoup de force d;ius le même sens; il soutint que tout récit devait être une
vérité ou une fiction, et il condamna la fiction comme immorale. » C'est ainsi que
M""" de Krudencr, tombée dans les abîmes du méthodisme, pleurait sur son ro-
man de Faléiie comme sui' un irrémissible péché.
POÈTES ET ROMANCIERS DE l'iTALIE. 51H)
jfibols se dressent, et violentée dans sa marche, conlraiicc dans
son développement , l'espèce recule et se déprave.
On aimerait voir Manzoni plus activement pénétré de ces vérités,
pratiques, ému plus puissamment de ces catastrophes de tous les
jours. On lui aurait souhaité moins de vieillesse, une inspiration
plus jeune, des sympathies plus actuelles, plus immédiates, plus
impérieuses : je ne parle ici que de l'écrivain, car pour l'homme
privé je veux bien croire, et je crois que ses larmes coulent sur les
victimes; maison attendait peut-être du poète de la Lombardie des
sympathies moins silencieuses, des larmes moins discrètes.
L'héroïsme civil ne se commande pas, mais une parole de con-
solation, un cri de pitié sur les martyrs, est-ce donc là un hé-
roïsme si impossible? Le poète aussi n'est-il pas un prêtre? n'a-t-il
pas, apôtre à la bouche d'or, une mission d'amour et de charité?
Kt puis n'y a-t-il pas des temps d'orage où la résijjnation peut
cesser d'être une vertu, où la révolte est un devoir? Le catholi-
cisme lui-même ne proscrivit pas toujours la rébellion. Arnaud la
prêchait à Rome, Savonarola à Florence, Cussolari à Pavie, et
tous les trois étaient catholiques, tous les trois étaient moines (I).
Je sens que je touche là à des cordes délicates, et que plus d'un
timoré va crier à l'indiscrétion, et frapper d'anathème la main
téméraire qui ose ainsi briser le sceau mystérieux de l'intimité.
Mais je suis dans mon droit et j'y persiste. Le jour où un homme
se dévoue à la publicité, il s'investit lui-même d'une majfistrature
dont chacun a le privilège de lui demander compte. La Pi'ovidence
ne départ pas les dons de l'inlelligence et du cœur pour qu'on les
gaspille ou qu'on les enfouisse, mais pour qu'on en use à sa gloire
et à la gloire de l'humanité. Que les élus qui les reçoivent en fassent
donc un usage saint, c'est-à-dire humain, car faire acte d'huma-
nité, c'est faire acte de sainteté; et s'il arrivait qu'ils jetassent aux
vents ces précieuses seniences , qui ne se sent en soi le droit inné
de s'ériger en juge et de crier à la profanation?
(i) On cite cependant de Manzoui un trait qui l'honore. A la restauration ,
l'empereur d'Autriche ordonna à tous les nobles lombards de s'inscrire je ne sais
où dans un délai fixé, sous peine de perdre leurs lilre.s. Le coijitc Alexandre
Man/oot ne se présenta pas.
(»()() RKVUE DKS m:V\ MO!SI»LS,
(]('il(slc'i<|)i(M licdcprulanaiion iicsaiir.'Hls'adirsscrà Maii/.oiii.
JamaisaiiU'iirmliK moins prolano, lu; liM plus aiisicrr, plus pt'iictré
de viMU-raliori pour les li'i'soi-s de rinlcllijjcncc, i\o {fraliiudc pour
l:i uiaiu t(ui les dispense, (le (|ue j'eiilends seulcnieni, (;'osll)ien «'la-
lilir' une l'ois pour loutes un droit que certains honinjcs sont enclins
à contester.
C'est en vertu do ce droit que j'ai pu sans remords et dû même
par devoir demander compte au poète de sa Coi. Il est passé en
proverbe, je le sais, qu'il est de mauvais {joùl do cJucanci- uti
homme sur ses croyances, et que le sanctuaire du cœur doit rester
voilé. Il se peut que cela soit de mauvais {joùt , mais c'est d'un bon
exemple, et si cela se praii((uaii plus, il y aurait dans la société
peut-èli'O moins de menson}|e et de lâcheté. Que de gens se réfu-
gient dans le for intime de leurs convictions , comme ils disent , qui
seraient bien honteux, si on les y forçait, d'être surpris dans le vide!
Ce n'est pas le cas de Man/.oni, et voilà pourquoi je le révère en le
combattant. Il a des convictions, j'en ai d'autres : je conçois l'infini
autrement qu'il no le formule; mais s'il n'est pas mon homme en
tout, il est mon homme en beaucoup de choses, et personne n'est
plus digne de tous respects.
Où en serions-nous, bon Dieu ! s'il n'était pas permis de contrôler
les croyances rivales, celles surtout qui se résolvent (!n actes; s'il
n'était pas permis de porter le scalpel sur tous ces cadavres qu'on
s'efforce de galvaniser, et de demander à ces mânes que l'on res-
suscite ce qu'ils nous veulent avec leurs faces mornes, et ce que vien-
nent faire au milieu des vivans tous ces transfuges de la moit?
Bien des ruines sont entassées, mais on n'aura pas tant nivelé, tant
labouré , tant semé, pour venir, après toutes ces sueurs, planter au
milieu des décombres l'étendard poudi'cux du Vatican. Autant va-
lait en rester à Bonifoce VIIF ou à Grégoire VII.
Nous ignorons à quelles transformations nouvelles le vieux prin-
cipe chrétien est réservé dans l'avenir; mais c'est noire conviction,
intime, inébranlable, que la forme catholique est usée: elle a fait
son temps; la vie s'est retirée de là, c'est une institution morte.
Ces derniers cantiques , ces dernières faveurs , c'est le prêtre qui
administre le viatique à l'agonisant.
Troublés, épouvantés d'une catastrophe qu'ils pressentent sans
POÈTES ET ROMANCIERS DE l'iTALIE. 601
l'oser acceptor, les faibles se rejettent en arrière, et cliercliant pour
refu{jc et pour abri quel(|ue lambeau du passe , ehacun saisit son
épave dans ee gi-and naulraoe. Les uns {jagnent tout d'un vol les
sommets du Gol.f;otlia et embrassent en gémissant la croi\ muette
du eharpentier; les autres, et ceux-ci sont les plus faibles, s'arrê-
tent au Vatican et se cachent , tremblans , dans les plis de ta pour-
pre, ô vieillard caduc et solitaire, dc'failiant gardien des tabernacles
abandonnés !
Les forts seuls tiennent bon dans cette laborieuse attente ; seuls
ils ne regimbent pas contre les aiguillons. Appuyés sur la tradition,
éclairés par la science , ils veulent ce que Dieu veut , comme dit le
poète, car ils savent que ce qui doit être sera, et le plus noble emploi
de la liberté humaine est la soumission volontaire aux lois éter-
nelles. Ils s'v soumettent donc et travaillent chacun sur sa hVne à
*' il
en hâter l'accomplissement. La phalange est petite, mais ils agii'ont
plus d'ensemble. Les yeux sur l'avenir, ils montent l'âpre sentier,
sentier si rude et si plein d'épines , qu'il y a quelque gloire à ne
pas rompre. Et si la défection les centriste et les décime , si l'in-
sulte et la calomnie montent vers eux du sein des boues (ju'ils dé-
daignent, ils prennent en pitié les transfuges, en mépris les outra-
ges, et ils se fortifient par la contemplation du juste et du beau.
Ileligieux apôtres de la démocratie, ils savent en qui ils espèrent et
peuvent rendre compte de leur foi; ils combattent le bon combat ,
ils le combattront jusqu'au bout, car il est écrit que ceux qui per-
sévéreront jusqu'à la fin seront sauvés.
Cuarles Didier.
LIIN
SPECTACLE
IDAm mîî IPiillîïïISIir ÎIIL 9
l>E M. AIJUi:i> l)i<: !>IUSSSET
A mesure que les essais tentés par l'art romantique, pour recomposer
fi euHammer la lant^ue à une fonte nouvelle , ont été accueillis par les
intelliiîences souveraines, et généralement accrédilés, la critique, qui
s'était d'abord débattue avec l'art dans le cercle de la grammaire, s'est
tournée, comme lui, vers les qualités plus essentielles de la poésie. Après
avoir posé la question de la versification, de la forme, du style, elle a
demandé compte aux novateurs de leur pensée, de leur ame, de leur in-
vention. Il faut même rendre cette justice à l'art romantique qu'il ne
voulut jamais borner sa révolution aux réformes préliminaires de la lan-
gue, qu'il résolut de tout temps de joindre les innovations intérieures
au renouvellement des surfaces, et qu'ayant à peine refait l'œuvre de
Ronsard, il se promit de surpasser la gloire de Corneille. C'était peut-être
avoir une ambition trop haute. Et les faiseurs de belles et grandes odes ,
qui ont tout à coup dilaté leur inspiration dans les vastes enceintes de
nos tliéâtres, s'indignent de n'y avoir pas trouvé les acclamations (lu'ils
s'étaient prophétisées.
UN SPECTACLE DANS UN lAUTELIL. ()05
Voici poiiilanl que les miracles du peuple ont si vile mûri le siècle, (ju'il
lie peut désormais plus s'arrt-ler à admirer uniquemenl les curiosités ex-
térieures de la création, ni les stalactites I)rillantes, ni les niasses des
sombres forêts, ni les mille échos des vents, des eaux et des tempêtes;
il demande les tableaux mobiles de l'humanité, les luttes et lesenseigne-
mens de la vie, les re;;rels, les douleurs et les espérances; il veut du ro-
man et du drame; il cherche le sens de la réalité ; il s'informe auprès des
poètes, ces chastes rêveius , (]uelle issue ils ont aperçue à nos soulTrances
età nos joies , et si les anii:es ([ui les^visitent ne leur ont pas parlé de ce qui
sera demain. Le siècle s'inquiète de l'avenir, et des modihcalions que
l'iiomme subira encore pour s'approcher de l'infini, et des formes où
le [tréseul se purifiera pour atteindre Dieu.
l/inveuliouest donc bien vérilablement aujourd'hui la nécessité urgente
lie toute poésie. Ce n'est plus assez de ces vagues tristesses harmonieuses
que les ruines tombées inspiraient à de solitaires amans du passé. Le sen-
timent actuel ne peut non plus se servir à lui-même d'envelo[)pe et de
prétexte uni(|ue. INon-seulement nous appelons tous le parfum et la mélo-
die de la réalité; mais nous en désirons voir l'imitation, les sentiers âpres
et prolongés, les angles coupés au tlanc des coteaux. Nous ne nous con-
tenterions plus de deviner les hommes aux empreintes que leurs |)ieds
laissent sur le chemin; nous les voulons voir drapés et parlant ensemble.
La prophétie même étouffe dans la strophe; elle veut se noyer au milieu
de la multitude pour en sortir plus forte et plus tonnante. Le genre
l\ ri(pie me semble insuffisant : Déranger, Lamartine et Victor Hugo lui
doivent leur renommée , parce qu'ils l'ont trempé dans des genres plus
vivans, et fécondé par les merveilles de l'Invention , celle fée particulière
de l'art moderne.
L'Invention, ce n'est pas une combinaison d'images ou d'événemens;
c'est plus que cela : c'est le désir d'un idéal; c'est le pressentiment d'un
but. L'Invention s'exerce au-dessus de la réalité; elle est distincte de
l'Imagination (pii lui prête les couleurs cueillies sur la robe de l'univers.
L'Invention est une faculté innée et spéculative, qui trouve eu elle-même
sa vie et sa direction. L'Imagination n'est qu'une servante ([ui la pare
de joyaux empruntés au monde extérieur, i\Iais l'Invention, c'est luie
puissance altière et indépendante, i\m se [lerddans les plus hautes régions
de l'humanité, et les plus voi>ines du ciel; c'est une aspiration incessante
(|ui détache l'esprit du passé, ([ui le pousse en des voies actives et su-
blimes, ([ui innie et surpasse dans l'ordre intellectuel le mouvemem
imprimé à la création vers l'avenir. L'Invention dérobe à l'infini les lois
de l'univers pour en accélérer sur un point l'énergie et les résultats. L'In
()0l IlEVin: DKS DKIX M(»M»KS.
vnuiiiii ,('('sl une passion. Siccl.iil uni rniiimlc, t'llcrliaiim.'rail lii>|i ra|ii-
«Icnicnt les clmsesel les honiines.
Celle faiMiIlt! anlenie , qui aide Ions les lioinnies à vivre el h se nionvoir,
est raiTin«'ii( an'onlée à nn indiviiln avec uiu' inlensilc snpéiieine. Lois-
«pi'elle drpasse rerlaines liniilcs coininnnes , elle devicnl dn i^^-nie. Lois-
tpi'flle s'aiipliipie an seiitiincnl donionrcux on Irioniplianl des dcslinces
lunnaini's. on l'appelle l' Inspiration.
La liaiile Inspiralion inventive esl, comme j'ai dil , un don [uii prodi-
gué. Elle manpie cerlaines êpoipies, bouleversées ou assises, qui ont fait
éprouver un notable changement aux conditions intimes de la vie. l'jlle
ne vient à (jnehpies élus (pie chez les peuples (pu accomplissent ini pro-
grès social. Ce progrès peut être révolutiomiaire, comme aujoincflnii ,
ou latent comme an wri'" et an xviii'" siècles, l/élat moral étail aussi re-
nouvelé sous Louis XIV, (pie l'état intellectuel le fut cnsuile à l'insu de
Louis XV, et, après, l'état [lolilitpie, malgré la restauration et sa s(Eur ca-
dette. Eh bien ! Corneille sentit le mâle génie de la société française , pen-
dant que Richelieu cherchait à le préciser. Racine chanta la galanterie au
moment où elle s'épurait pour se corrompre encore. Molière eut une chaire
de moralité rationaliste (pii succiklaità la vertu du vieux Corneille et fai-
sait attendre la philosophie agressive de Voltaire. J/Invenlion assuré-
ment n'a pas mampié à ces époques et à ces hommes. Le Cid, Cimui , ISi-
comède, ont assez de souffle, n'est-ce pas? dans leur vaillance et dans leur
diplomatie. On a savamment relevé le voile de Ikiénice. Le Misanthrope
et Tartufe ont apiiaremment une originalité propre. Et Mahomet, c'est,
je pense, une création.
D'où nous viendra donc l'exemplaire de notre génération et de notre
foi ' Qui nous donnera en spectacle à nous-mêmes? Qui (h'-couvrira nos fai-
blesses et les gonrmandera? Qui aiguillonnera noire ferveur allanguie et
nos débiles résolutions? Car enfin il faut (pi'il y ait au fond de ipielque
conscience (pieUpie grand nom qui , une fois ébruité, retentira dans tous
les cœurs, comme un écho familier; il faut que (piehpie part se cache ce
type contemporain , dont la première a^iparilion semblera à tous un sou-
venir et sera aussi une espérance; il faut (pie notre temps jette son ombre
sur la poésie, et dépose dans une ame lecahpie immortel de ses grandeurs;
il faut (pie les désirs de notre épocpie soient représentés par (piehpie crea-
ti<jn, où tous les yeux soient invinciblement fixés, où tous les esprits s'a-
grandissent, où tous les cœurs s'enorgueillissent, où tous les hommes vien-
nent à une communion d'amour et de force. Là seulement, dans cette
actualité puissante, est la poésie; elle ne s'échappe et ne s'entrouvre vers
l'inlini , elle n'a des élans et des abîmes, qu'à la condition de s'appuyer
LN SPECTACLE DANS UN FAUTEUIL. (iOo
sur une terre réelle el présente. Elle n'est divine que si elle est d'abord
liuinaine; et ses soudaines Iransfiirurations ne nous ravissent (jue parce
que, avant de la voir rayonner dans le nuage, nous touchions sur la mon-
tagne son manleau pareil au nôtre.
Le roman a concpiis, depuis la révolution dernière, une célébrité de-
vant laquelle les réputations nouvelles et présomptueuses se sont effacées,
la réalité enlière semble désormais être tombée en la possession de ce
tout-puissant génie, et se prêter, sous son commandement, aux fan-
taisies les plus passionnées et aux rêves les plus bri'ilans. Ce beau talent
d'invention tout à coup révélé et monté au suprême degré de l'eslinie
pid)li(|ue a fait pâlir le faux soleil, déjà couchant, de l'art égoïste, et a
magnifiquement rouvert une ère de poésie complète et vraie.
Avant, nos grammairiens n'avaient hasardé que des inventions indécises,
sur lesquelles ils déployaient l'éloffe riche et diversement brodée de leur
langue, mais où l'apparence faisait trop oublier le sens, où le système
gênait trop l'inspiration, où la manière étouffait trop le caractère. Pour-
tant an milieu d'eux, el quasi à leur école, se trouvait un jeune honune,
dont le profil paraissait dérobé à une muse grecque, et (pii avait la répu-
tation (le tailler à sa pensée des vctemens copiés et variés à rinlini. Ce don
souple du pastiche, loin de trahir l'insuffisance, accusait au contraire un
foyer intérieur de poésie élevée et libre, qui se possédait déjà et se versait
volontairement dans toutes les formes. Aussi, quand parurent les Coules
<r Espagne et d'Italie, la critique, qui n'avait pas encore nettement pro-
clamé la victoire romantique, ne se laissa point distraire, par les scanda
ieuses nouveautés de la forme, des perspectives de poésie réelle (lu'elle y
entrevoyait. Et il est singulier au moins que cette jeune renonunée ,
qui ne sembla d'abord admise (jiie pour l'insurmontable exagération
de ses insultes, soit restée presque la seule inattaquée de toutes les gloires
de ce temps-là.
C'est que, à travers ses allures dégagées et folles, à travers sa flânerie
dédaigneuse et abandonnée; sous le sans-faron de son élégance, sous les
emporlemensde sa jcimesse; au milieu de l'embarras cherché à plaisir de
ses hémistiches enjambés, comme dans les linéamens droits et. purs (]ui
arrêtent çà et là son dessin el enferment ses caprices; lorsqu'il imite
!Mathurin Régnier, lorsqu'il se souvient de Shakspeare, lorsqu'il ressemble
à Byron, lors({u'il prend le feutre empanaché et la cape de la Fronde,
lorsqu'il se met de blandies ailes pour aller an ciel, lorsqu'il se brunii
la face (lOin- blasphémer solilairement ; s'il déraisonne, s'il aime, s'il
se perd, sil avive ses doulcms, s'il les oublie, s'il les épure; fan-
l»(Ht r.i:vi;r. nr.s mu x momu.s.
l;is(|iK' cl lomlre. ravi «■! l)niM|uc. v(»lii|iliu'ux ol lilasf-, lonjoiirs »■!
[taiioiit, I\I. Alfn'il do Mtisscl laisse à tltroiivcii dans ces divcrsihs
une source viaif ot natiiiolli'iiiciil com'riilri(|uc d'iiis|»iiali(m. Celle
souire a des simiosilés effarées; <;lle se brise (iiiel(|iielois avec un taraud
iiruil . el i|uel(|uefois elle se caclie el s'allénue sous les lierbes; elle aime
sitmeiil les roches escarpées el suMinies, elle aime aussi les l)erjj;eries
plus facilement fré([uenlées; mais le ll<»i (|ii"ellc iraîiie ou (|u'elle |>ré('ipile
est toujours teint d'une mùine couleur, (|ui semble un beau rellel de
l'azur celesle.
Le type présenté par M. Alfred de INIusset est un type descendu aii-
jourd'lnii dans bien des médilation>; , peu manifesté cependant, un (ype
de jeunesse brillanle el audacieuse «pii s'éparpille sans craindre <le se
perdre, (pii s'élève et s'irrite sans redouler les chutes et les excès ; c'est
un type ambitieux, si l'on veut, cherchant à vivre de tout ensemble, ne
ménageant ni ses forces , ni les choses , usant de lui-mCme gén<';reusemen (
et sans bride, duellisie envers le reste des ouvrages de Dieu, parce qu'il
sent Dieu dans son propre sein; c'est un type de liberté téméraire. Mais
!M. de Musset donne à celte fougue un mouvement particulier; il lui laisse
toute son imprudence, et, ne lui ayant pas d'abord assigné nettement un
l)ut, il la brise parfois en des mélancolies où elle noircit quelcpie peu ses
pieds d'ivoire , mais d'où elle sort alerte et entière néanmoins. Cette im-
périlie, qui accroît peut-être le charme de ses hardiesses, tient du reste à
une désinvolture insouciante et fashionable qui sert, si je puis ainsi
dire, de costume à la pensée du poète. Forte jeunesse fatiguée de ses
loisirs, aspiration à la beauté pure, purification des beautés tachées, dé-
cision de l'action, doute et étendue delà pensée, élégance des caprices les
plus hasardés , Satan défié et moc]ué par une ame neuve , voilà les qualités
et les inclinations que le talent de M. Alfred de Musset avait servies jus-
qu'à ce jour. Tout cela a été trop habilement el finement montré à propos
de la première livraison du Spectacle dans un fauteuil, pour qu'on doive
y insister davantage.
jNous aimons franchement cette verve entreprenante, peu émue poui
les ruines qu'elle fait, et courant toujours au dénouement de toutes les
aventures et de tous les secrets, parce (pie nous y voyons la personnifica-
tion naïve de l'activité juvénile qui fait hennir le siècle. Nous voudrions
même l'aiguillonner encore et la heurter plus directement contre les bar-
rières où l'on nous tient parqués, bien sûrs (pie sa corne serait efficace-
ment tournée à cette œuvre d'émancipation.
Dès le commencement, M. deiMusset a prodigué assez d'ironie et de
passion pour faire voir qu'il a le mépris de bien des choses et le désir du
UN SPECTACLE DANS UN FAUTEUIL. 007
changement. Les écarts familiers à sa muse, les soudaines fuites vers l'in-
fini qui l'arrachent au présent, la poéti(|ue liahitude de ne se poser sur
!a réalité qu'autant qu'il faut pour prendre vol et s'en aller planer dans
l'espace, montrent assez l'impatience qu'éprouve le poêle de se trouver
pris dans le monde actuel. Il cherche des horizons plus larges et plus
éihérés. La confiance qu'il a en ses pressenti mens du mieux est si grande,
qu'avant de s'élancer vers sa chimère, il insulte la mesquinerie présente,
la haffoueet la déchire. Il ne songe nullement à yrevenir prendre pied. Car
s'il ne rencontre pas les mondes qu'il a souhaités, il les créera; il s'a-
britera dans ses inventions, ainsi que dans une réalité nouvelle; il vivra
dans ses rêveries aussi bien que nous dans nos villes.
Mais, de plus en plus, son génie, sans rien perdre de son impétuosité pre-
mière, secoue l'élégante étourderie qui nous avait charmés d'ahord. Il
étend son ambition à des rivages qu'il avait négligés; il pousse son enthou-
siasme en dehors des circonscriptions aristocratiques, où d'autres se sont
bornés; il embrasse des pensées encore inexplorées par lui; il veut avoir
son essor libre sur toute la création et l'a déjà essayé vers les zones ex-
trêmes. C'est lui qui a écrit : « Depuis quand l'humanité ne marche-
t-elle plus au combat, conmie Tyrtée, son glaive d'une main et sa lyre de
l'autre! » C'est lui qui a chanté l'amour infini de don Juan et les mâles
épreuves de Franck.
Les comédies en prose de M. de Musset n'ont pas seulement une origi
nalité de grâce piquante et légère. Toutes brèves et délicates, elles vous
font parcourir cependant une série longue et profonde d'impressions;
elles vous emportent au-dessus de tous les abîmes et de toutes les majestés
de la terre à une hauteur si soutenue, qu'elles vous font venir rapidement
et à la fois les sensations multipliées de ce vaste spectacle ; elles choisissent
si bien le point de vue pour vous monirer les joies et les douleurs de l'ame
humaine , que le plus petit mouvement suffit pour remplacer ou agiandir les
perspectives. Ces fantaisies dramatiques, animées vivement par une mince
bouffée du souffle de l'artiste, mais animées si véritablement qu'elles
paraissent remuer et s'achever d'elles-mêmes, sans que l'artifice du poète
ait besoin de les secourir après le premier enfantement; ces idéales appa-
ritions qui n'ont que les semblans les plus choisis de la vie; ces charmans
atomes flottant ainsi que de grands mondes vers de sévères destinées et
dans une harmonie complète, ont plus de portée et de force que tous les
énormes drames taillés dans le chantier actuel. Et puis c'est une faculté
d'invention particulièrement féconde en espérances, que celle qui donne
une suite si raisonnable à des évocations si ténues et si fines. Il y a une
(>l)S itr.\Li: i>i;s dllx M(».m>i.^.
|uiiss;iiirt' raiv tlaiis cfltc iiiili'|)ni(l;inre tic loulo date, de toiil roslume,
lie tiMiU' cli.iiiio lii>UMi(iiif. Il faut avoir à un iU"^iv. lus finiiieiil la iiossi-
bililc il'idraliscr son r{i(niut' , pour se soucier aussi peu tic loules les t iKupies
aocoinpiios. Il f.uit avoir forleincnl noue sa pucsie aux Mhrcs du sou
l'œur, pour la laisser impuncuienl vaguer on des espaces si illiuiilrs et si
lointains.
Ce soiil loules (pieslions vivantes (jue celles-ci. Les Ciipriccs les plus
enjoués de iM. Alfred de INlus-sct oui un(^ Iranie sérieuse. — .luf/jT* (Ici Sarto
esl niorl de la pesle. Qu'iniitorle la elnonitpie au [(ot-le? André del Sarlo,
c'est un idéal d'aiLisle. EU bien! l'arlisle a besoin d'une nuise réelle,
pour s'inspirer il'elle et tirer de son sein les visions que son génie éter-
nise. André a besoin de sa Lucrelia del Tede, pour laquelle il a (pntlé la
France et méprisé les largesses de François I' ^ M.iis la [)urelé de celle
muse est llélrie; elle a été profanée par les élèves de l'artisie. André n'a
plus foi en sa muse secrète. Il porte un toast empoisonné à la morl des
arts ni lUilie! Il meurt.
l'antasio a une mélancolie tendre. 11 la déi)loie au premier acte avec
mie ravissante naïveté ; an second , il la fait glisser derrière une petite
intrigue d'amour si discrètement, ({u'on ne peut rencontrer nulle part une
inq)ression i)lus chaste. Celte fois le poète, pauvre bourgeois attristé, avait
distrait sa paresse aux pieds d'une princesse. Tout-à-l'lieure il s'appellera
Perdican, il sera fils de noble maison; il voudra, au sortir du collège,
séduire sa cousine et vaincre les obstacles tle son spiritualisme en éveil-
lant sa jalousie. Perdican donne un baiser à lloselte, simple fille, dans
un champ, devant une petite maison. Rosette meurt pour s'êire trompée.
On ne badine pas avec Vamovr.
Aux iSoces de Laurrtlc, Ilazetta, patricien ennuyé, passe, en une nuit,
d'un désespoir facile à une gaieté plus facile encore. Le poète aime ces
résolutions prouq>les, opposées, (jui révèlent un esprit abondant et un
cœur hardi. Les Caprices de Marianne, la plus spirituelle peut-être de
toutes ces comédies, montrent aussi la soudaineté des passions, avec un
inimitable mélange de Une coquetterie et de sentimentalité rêveuse.
Les comédies de M. de Musset semblent bien avoir emprunté à Shaks-
peare leur luxe féerique et leur jeu tout intellectualisé. Certainement c'est
à l'école de ce maître qu'elles ont pris leur manière lesle, moqueuse,
brillante, leur allure de femme nerveuse, mobile et impressionnable,
leur course fantastjue qui froisse et brusque la réalité en la traversant.
Mais ces études et ces ressouvenirs d'une forme merveilleuse enveloppent
toujours une inspiration originale. Tous les noms d'André, de Fantasio.
de Perdican, de Razetta.du prince d'Eysenach , de Cœlio, d'Octave,
X
L.N SPECTACLE DA.NS UN FAUTEUIL. (10!)
sont donnés à des idéalités nouvelles. Cliacun de ces caraclères a une
physionomie fraîchement et subitement peiiile, une idiosyncrasie parfaite
et contemporaine. IMèine à les considérer ensemble et de près, on recon-
naît, sous leurs diversités tranchées, une similitude et une solidarité
réelles. Frères d'une même famille poélicjue, ils porlent à divers âges,
sous l'éclair de lumières diverses, le même sii^ne de jeunesse et d'amour;
ils ont une vigueiu* intérieure qui se promet de triompher de leur ennui;
ils ont une foi bonne et latente. Si le scepticisme a tracé quelques rides
sur leurs joues vermeilles, il leur adonné aussi une force prématurée qui
désormais surmontera les périls qu'elle connaît.
Lorenzaccio, le dernier né de celte belle race, a plus d'ardeur encore
que ses frères, plus de décision, une puissance plus arrêtée et plus positive.
« Ma jeunesse, dit Lorenzo, a été pure comme l'or. Pendant \h\j,i ,ins
de silence, la foudre s'est amoncelée dans ma poitrine, el il faut que je sois
réellement une étincelle du tonnerre , car tout à coup une certaine nuit
que j'étais assis dans les ruines du Colysée antique, je ne sais pourquoi je
me levai, je tendis vers le ciel mes bras trempés de rosée, et je jurai qu'un
des tyrans de la patrie mourrait de ma main. J'étais un étudiant paisible,
je ne m'occupais alors que des ai ts et des sciences ; il m'est impossible
de dire comment cet étrange serment s'est fait en moi. Peut-être est-ce
là ce (lu'on é[)roiive (piand on devient amoureux. »
Ce qui fait vraiment les poètes, c'est une manière intime, concentrique,
unitaire, de sentir les faits humains el les œuvres de la création. Celte
unité de sentiment peut revêtir diverses formes ; ce centre de sensibilité
peut aboutir à plusieurs issues: mais enfin s(»us les différentes manifesta-
tions qu'elle emprunte, la même poésie circule. La même anie anime
dilférens corps. Et l'apparente variation qui se fait remarquer dans des
œuvres succes>ives, vient de la différence des choses auxquelles se mêle
le même type inaltérable. Dans la poésie dramatique, ce sentiment domi-
nateur se produit par l'habilude de certains caractères dont l'unité s'éla-
bore et s'étend à mesure que le talent s'accroît. On peut ainsi juger un
poète sûrement d'après les indications générales de sa création la plus fa-
milière. Essayé à celle règle, le génie de M. de Musset parait tout à coup
dans la plénitude de sa force et de ses espérances. Non-seulemeiil il a un
type à lui que nous avons montré; mais encore il n'a cessé de l'exalter et
de l'idéaliser. Lorenzo, ce Brutus moderne, est une grande création , plus
grande évideuiment en elle-même que le type de Byron, qui pourtant
s'élève si haut, que toutes les lassitudes étalées au milieu de nous parle gé-
nie du siècle avaient paru jusqu'à ce jour refléter son ombre sublime. Les
douleurs de la poésie byronieime s'étaient arrêtées à un lyrisme éperdu
TOME m. — SUPl'LÉMENT. 10
iill) l.l \ ( I 1)1 > IH I \ MiiMil'.S.
Cl soliliiiit' . t'oinUK' <l.iii>i Miinfrril , ou Itii'ii «-lU's s'i'laioiil (iiumiiIccs ùii
viinie t'i .111 lirii^aiuliit^e, ("(iiiiint' dans l.ara el le C.orsiiiif. \ oici (pu' la
(loiiloiir «'nfaiilo If tlfvmiPinciil. I-orcii/o, ciraclrn' rdiMlaiiinilalttiHiii
nnuvoaii , rlii'iclir dans ses plaies cl inaliric sa dchaiiclir la rtMlriiipliiin de
sa |ialiit'.
Mais à cDiisidenT dans ce beau dianio, aiilitiir de eclle nu'laneolitiue
fi:»uiT. les physiononiies diverscnienl i^ioupécs ol i'aelidii clic inèiiie, un
\ liiiii\e iiiinienscnieiil eueoie de -îiandeni , de foire, de souplesse el
d'élt'valioii.
I.oren/o. venu aux derniers efforts de la re|>idili(pie de IMoienee, issu
des Medieis, vtiyani sa pairie opprimée par l'ini d'eux au prolit de l'Aile
niaijne , se voue au lilterliiiaj;e eoiuinc .luniiis s'élail voue à la folie. Il
senvironrie île lionle pour eaclier sa veriueuse pensée de saeriliee. S(»n
cousin Alexandre nepeul rien soupçonner, ni redoider de ee mignon amai-
gri, que la proposilion d'im cartel fail défaillir, qui a tani Iléiri d'honneurs
dans la ville, (pii lui a tant vanléetlivré de vierges. Aussi, Alexandre court
sans crainte à ladebauelieel s'en repail au milieu de son aristocratie gâtée. Il
rencontre un jom- une lenune, la marquise de ('iho ( tnie jiure et belle
invention), (|ni, iiéilc encore des larmes républicaines répandues sur la
servitude de Tlorence, accepte la cour du tyran pour le dissuader du
despotisme. Alexandre se soucie peu de cet amoui' démocrali([ue. Ce sera
donc la vengeance i\m fera l'œuvre. Mais les Strozzi , ces nobles restés fi-
dèles à la vieille liberté, et fermes, n'ont pas le courage et la promptitude
nécessaires à l'action. Pliilippe Strozzi, le chef de cette famille .sévère,
l>laucbe et grande tête, n'a servi l'égalité (|uc par le culte de .sa pensée.
C'est à lui (pie Lorenzo se révèle un jour. 1/intègre vieillard est dépassé
par l'idée d'un dévouement si péniblement préparé. Cette scène a des
effets tout-puissans , et des recbercbes si avancées du cœur humain ,
qu'on partage vraiment la stupeur de Philip[)e. — l.oreuzo, le libertin
flétri par les quolibets et les mépris du peuple , attire Alexandre à une
•lernière infamie : au lieu de lui livrer sa tante, dans le [talais de sa mère,
il le tue. -Mais il a eu beau avertir dès la veille les partisans de la liberté.
Ces marciiands se laissent escamoler la républi(iue, à peu prè.s aussi
imprudemment (pi'on l'a fait en ces temps dernier.-;, i.e cinipiième
acte a des réminiscences comiques dont les tragédies précédentes aug-
mentent l'ironie et aiguisent cruellement la pohite. Ce drame, c'est Flo-
rence tout entière en 1556; c'est la répiibli(iue complète avec ses maîtres
et son peuple, avec ses bourgeois anoblis, avec ses boutiquiers bavards,
avec ses étutlians curieux, avec ses muguets débauchés, avec ses tilles ai-
sément séduites et ses vertus plus sûres et suaves, avec l'affront de sa
UN SPliCTACLi; DANS UÎS FAUTEUIL. 611
garnison alleniiiiule, avec la (raliisoii de ses ('ardinaux vendds au pape,
vendus à Cliaiies-Qiiiiil ; avec l'aveiigleiiieiU de ses palriotes ve dus à
Franrois I", avec sa vénalilé parfaite, et quehiue peu encore de son
antique raideur. Ce drame, c'est tout un pays, tout une époque; c'est
l'Kurope et le xvi* siècle, vus du palais des Médicis.
Il est admirable qu'on ait pu mêler tant de vérité historique à tant de
sens et d'intimité, et mettre cette variété à une unité si forte. Nous ose-
rons désormais citer un drame aux détracteurs de nos jeunes espérances.
Sacs effacer la trempe particulière et innée de s(m talent, M. Alfnd de
Musset est ainsi arrivé sur la frontièie de la démocratie. Il est devenu la
satire à la fois et la Irompelle des vœux du peiqile. Si plein de jeunesse
et de feu, il ne pouvait marcher long-temps dans sa voie ardente sans
loucher au cœur même de la réalité contemporaine, et sans connaître les
désirs plébéiens (pii nous enflamment. Toutes les tendresses se tiennent,
L'amoiu- a mis ce poète des folles ivresses aux pieds de la nuise ûen
sympathies plus grandes et des ferventes aspirations; il a ouvert à sa fan-
taisie élégante l'intelligence des passions publiques. Ah! sans doute, dans
celle rencontre , le poète aura été frappé encore par quelques rayons
<loni il nous réserve la lumière et l'harmonie. INusse-t-il avoir envisagé
tout-à-fait la démocratie face à face, et l'avoir vue si imposaule dans sa
large draperie, qu'il en conserve fidèlement le souvenir! Il trouverait en
elle les abîmes que sa jiensée aime à creuser, et l'appui lérme dont tout
génie a besoin. La démocratie a étendu son cercle; elle embrasse au-
jourd'hui un univers entier d'idées; elle comprend et réchauffe tous les
spntimens de l'ame humaine.
Ainsi la caraciérisalion de la poésie de M. de Musset est un type déjeune
et audacieux amour, send)lable, dans sa sphère propre, aux élans du
siècle, et s' y joignant toujours plus ouvertement. Pendant que le thfjàlre de
M. IJugo exallc les passions haineuses et réhabilite brulalrment les
infériorités de la crcaliou, il s'est trouvé un artiste qiù, au milieu de la
né(juiion dure et exaspérée de ces débordemens scéniques, a réalisé des
tendances affirmatives et idéales , a modelé des formes adorables , et
étendu sur le monde le voile île beauté que Dieu met aux mains de ses
enfans privilégiés. Donc, eu-dehors des limites de la grammaire qui a
absorbe tant de talens, il y a vraiment aujourd'hui une [uiésie nouvelle,
inventive, inspirée, n'cueillanl le^ échos de notre éixiiiuc, écoutant les
mélotlies proi)hétiiiues qui s'élèvent du milieu du mal présent. Ceci est
une joie grande pour nous.
Et si , api es avoir tiré du génie de M. de Musset des conclusions pour
40.
(»lii ui.vn. nt.s ni.i \ M(tM>i.s.
riiislt)ii(' (le l'art ri tic la socialiililc acliicljp, nous clinrliidiis (|ii('ls n\-
soif^iUMiioiis il en peut rcsiiller pour les arlisk-s, nmis fclicilciKuis cncMirc
nolro jt'imo poêle île leur donner un exemple rare aujonnlMuii. l'JTeelive-
nicnl sa pensée s'insinue dans la rcalilé extérieure vi dcseriplive ,
rounne son slyle s'y baijiîne, sans que l'uue y perde sa liauleiir, ni l'aiilre
sa rapidité. Son iniaL'i nation aeroinpa!,'ne tonjoins son invention, et ne
l'annule pas. Son esprit vil dans le monde et ne s'y |)Otri(ie point. Il use
de la nu'ta|iliore aussi , niais il la crève et en re\ient. Son ame descend
bien dans la création poin- s'y clioisir un vêlement , mais elle en clianye
du ni(»ins leslemenl et à l'irdini; elle n'est ptiinl retenue toujours suis la
rnên)e eliape pesante et tirée. Comment donc est- il parvenu à conserver
ainsi à sa verve une inilépendance (|ue ;\I. Hugo n'a [«oint encore acquise ?
Comment fait-il pour se môler impunément à toutes ces couleurs, à tous
ces sons, à tous ces anc^les où d'autres poètes s'emhaiinssent et ont le
vertige? Pouripioi marclie-t-il toujours si assuré el si svelle en ces défilés
de la matièie renommés par plus d'une chute:' C'est ([u'il porte avec lui
un flambeau immortel qui résiste an souf/le de tous les vents, qui éclaire
son chemin au loin et le guide; c'est qu'il n'a pas perdu tout son amour
dans la volupté inférieure des sens, et qu'il en a réservé le feu ponr les
beautés du cœur; c'est qu'il sent son intelligence supérieure à tontes les
splendeurs de la nature ; c'est que partout où il va , dans les ruines et dans
les fleurs, stir la crête découverte des montagnes et dans les enceintes mu-
rées des villes, c'est l'honnne qu'il cherche toujours. ].e culte de l'huma-
nité peut seul préserver l'art de ce féliehisme matérialiste qu'il a enseigné
dernièrement.
L'honnne , mystère «pii se déploie à travers le temps , dont le sens
varie, dont le mot se perd et se retrouve; l'homme, pensée changeante,
passions changeantes aussi , voyageur (jui déchire les tentes qu'il quitte et
en construit toujours de nouvelles, conquérant jamais rassasié , jamais re-
poussé; l'homme, rêveur de plaisirs, patient de douleurs, inconstant paice
qu'il est éternel, — voilà l'objet premier, la base et l'idéal de toutepoésie.
Si l'art veut être vTai et grand, s'il cherche les sources intarissables , s'il
désire les profondeurs et les contrastes, s'il a soif du changement et de la
durée, s'il aspire à la signification, à l'enthousiasme, à la vie, il doit
se résigner à servir la fortune de l'iiimianiié , et à écouler sa voix, dont
Us autres bruits du monde ne sont que les échos effacés.
HiPPOLYTE FOBTOUL.
CllROiMQllt: DE LA QUmZAINE.
■TS^t».
il a lût 1834.
M. de Talleyrand résiiniait, il y a peu de jours, en ces fermes, une
longue conversation qui venait d'avoir liou devant lui sur la situation de
l'Europe : « La paix ne sera pas troublée. Les étranij:ers ne peuvent bou-
ger, la France ne peut non plus. Il y aurait une invasion de barbares
comme au iv"^ siècle, que la paix serait encore maintenue; on trouverait
moyen de s'arranger avec eux. » Alais tout en noini issatit cet espoir de paix ,
M. de Talleyrand ne reste pas inaclif. M. de Talleyrand n'est pas un de
ces hommes qui s'en reposent sur la Providence du soin d'arranger leurs
affaires et celles des étals. Son retour se lie, comme nous l'avons dit, à
deux questions importantes, les affaires d'Espagne et celles d'Orient ; mais
ce qui a surtout déterminé M. de Talleyrand à venir conférer directement
à Paris, non pas avec le ministère, car nous doutons (ju'il existe im mini-
stère, mais avec le roi, c'est l'inquiétude réelle que lui cause la situation
de l'Angleterre. On sait ijue l'alliance anglaise a été le rêve de toute la vie
politi(niede M. de Talleyrand, (|ui, pour des yeux clairvoyans, n'a jamais
été vacillante, connue on le croit. La piemièie fois (|ue ^L de Talleyrand
occupa le ministère des affaires étrangères, il s'appliquait déjà à n>etlie
cette idée en pratique; et ce fut à l'occasion de l'Angleterre qu'eut lieu
.sa retraite, et ensuite sa rupture avec Bonai»arte. Lue seconde fois M. de
i alleyrand rompit avec un gouvernement qu'il avait élevé cl soutenu,
nous pailons i( i du gouvernement de la restauration, que .^1. de Talley-
rand abandoima osleusiblemeni dans la chambre des pairs, à l'époque où
^L de Villèle se tourna vers le nord et délaissa AL Canning pour se vouer
corps et anie à l'alliance russe. i\L de Talleyrand a marelic (iiiarante ans
(ili RKVLK IIKS IH'.IX M(iM>l s.
siiiis icliK-lif vcMs ce biil iiii il on)).iil voir l.i |irtis|MiiU' de l.i !■ ratirc, (in'cn
iKimiiir tIVspiil il ne s«'|i;ir(' j.im.iis do sa piimpcrilc parliciiiit-rc; il s'csl
liir ii^f \ ers If point avec ni»' perse vciaiifc iiiiniie, iisaul de Unis les moyens,
einpIoyaiU aveo la sapacilé el la profoiulem (jni lui sont pr(»pre.s toute l'iii-
llueiuv dont il dispose en iMintpe, l'iiniMense pttiivnir que lui dtimieul ses
relalioiis avec les souverains el les ininisires de Ions les étals, reinersaul
avee patience el souvent avec eotuairc tous les obstacles qu'il rencontrait
sur son clieinin . el ne s'arr<^taiit pas nu^me (juand l'ini de ces obsla(;lesse
trouvail «''Ire ii:i tronc au pied duquel il avail prèle serinenl. (l'est ainsi
«pie M. de ralle\raiul a continue paisibleuH'nt sa route, d'un pied lenl
mais sûr, prde claudu , comme on l'a dit de la veni^eance, et <pi'il a passé
lour à tour sur l'empire el sur la restauralion. Il eût passé au besoin sui
la rovaulé des barricades, s'il eût fallu renoncer pour elle à son sysU'înic
fa\ori. Celle lois M. de Tallcyrand etail au lerme de sou voyage; il a jelé
l'ancre et s'est assis sur le rivaîje, non pas épuisé, à <iuatre-viiifjls ans,
par la tàclie tpi'il venait d'accomplir, mais irlorieux d'être arrive, coramc
le vieil Ari,^onaule (pii se réjouissait de touclier avant sa mort la terre (jue
ses yeux avaient (;bercbée pendant si lonj^-lemps.
Mais comme rien ne vient à point en ce monde, pas même aux
bcincux el aux habiles, M. de Tallcyrand épiouve im jxrand souci (pi'il
n'a pu dérober à tous ceux (pii ont eu la faveur de l'approcber depuis son
retour. Il craint (pie celle alliance anglaise, poursuivie depuis tant d'an-
nées, n'ait été conclue un peu tard pour porter ses fruits. En un mol ,
M. de Talleyrand voit en noir l'avenir de l'Ançlelerre, il redotite une ré-
volution dans ce pays, et dans les niomens de francbise (pie lui cause
son inquiétude, il avoue quelquefois (pi'il croit celte révolution prochaine.
Au reste, il ne faut pas oublier ([ue M. de Talleyrand est tory, el (jue
les affaires de l'aristocratie anglaise sont en quelque sorte les siennes.
Le refus du biil iWs dîmes d'Irlande a siirloiil frappé M. de 'J'alleyranl.
Sans doule, il n'ignorait pas que sur les questions religieuses, la rudesse
et l'opiniàlrelé de la chambre des lords trouveraient de l'écho dans loiile
l'Angleterre; mais !\î. de Talleyrand a trouvé que dans celle situation
passablement critique, les vieilles idées puliliques de l'Angleterre, celte
prudence conservatrice qui se manifeste au parlement dans toutes les
grandes (piestions , les princijies d'ordre et de durée eufin, avaienl
manqué de toutes parts. Il a cm reconnaître que l'aristocratie tendait à
se perdre par trop de haine et de violence, el que le ministère n'était pas
assez fort ou assez courageux pour servir de digue entre cette aristocra-
tie à laquelle il lient encore de près , et le parti radical qui frappe à grands
coups au parlement el (pii en ébranle ik-jà les portes.
Parmi tous ses collègues , lord Brougbani s'est prononcé si ouvertement
contre le bill, il a déclaré si haulemenl dans son discours, (pi'un mi-
nistre protestant n'a pas le droit de pénétrer dans une maison fermée (tour
y demander sa dinie, (pie l'agitateur O'Comiell poiurail , le discours du
lord chancelier à la main , recommander la résistance an régime que le nii-
nislère est forcé de mainlenir en Irlande. Les troubles d'Irlande n'ont
jamais l)e;uicoiip iiupiicté les hommes d'élat anglais, et eu effet ils ne
UEVUK. — ciiiioMytr.. f>I,")
toiK'henl pas dès vivement aux graiuls intcn-ls do I'Aii;:lelene; mais
celte discussion du parleme I a envenime tontes les (ine^-lidn-^, et la Inlle
(\ui va s'ouvrir sera sans doute de(;isive. Or, iM. de 'lalleyrand , Ion!
anglais (ju'il soit, se detiiande quel avanla;,^e nous retirerions de l'al-
iianeede l'Anglelerre, si l'Angleterre était bouleversée par une révolu-
lion.
M. <lt' Talleyrand esl venu conlirmer |)ar des i]ren\es certaines un lait
dont on se doutait bien aux Tnileries. C'est que don Carlos n'agit, dans l'é-
troite sphère où il est encore enfermé, (pie d'après les instructions des trois
puissances, (pii ont près de lui desreprcsentaiis, ]iarnii Icstpielson conifite
un lioninie recoinni |iour l'url habile, et un ancien aide-de-canip de l'em-
pereur de Russie. Quant aux secours matériels , des bàtiinens russes, au-
trichiens et iiollanîlais croisent en vue des porls d'Espagne d'où l'on es-
père que don Carlos pomra conmiunicpier avec le continent; ces navires
l)orlent des honmies, des munitions, des armes. De nouveaux convois
se préparent en toute hâte dans leTexel et dans rAdriati(]ue. Les tories
travaillent aussi avec zèle à seconder le prétendant, et si la l'rance et
l'Aniiktcrre ne prennent un parti prompt ci décisif, il faudra peut-cire,
tians (jueKpies mois, en venir à une grande démonstration des deux puis-
sances et à une guerre d'intervention qui compromettrait fort cette paix
européenne (pie M. de Talleyrand garantissait . il y a peu de jours, avec
tant d'assuran(^e.
Pour tout le reste, pour les questions d'intérieur, M. de Talleyrand rit,
hausse les épaules, et dit à ses conlidens que C(,'s choses-là sont à la taille
de 1\I. Thiers et de M. Guizot. Encore présume-l-il trop de 31. Tlii( rs
tpii parait excédé de son niinislcre, qui refuse toute signature, chasse ses
chefs de division de son cabinet, ne veut plus pour société que des jeunes
femmes el d'innocentes gazelles, s'enfuit à Diepjie pour se refaire, et ne
parle depuis quelque temps que de s" retirer dans la chambre des pairs ou
dans une ambassade. M. 'J'iiiers a des [»rojels de retraite; el dans son d(;-
noutdu inonde, il se contenterait d'un traitement de cent mille francs,
d'un litre de comte et du manteau d'hermine.
>.oiis connaissons trop M. Thieis [tom- croire à la sincéiit(' de ses pa-
roles. Peiidani la courte session qui vient d'avoir lieu, IM. Thiers a talé
du pied le terrain de la chambre, et il l'a trouvé terriblement mouvant.
D(^s-lors, et selon son habitude. !\1. Thiers s'est mis à négocier avec tous
les partis, avec toutes les nuances. Il est venu trouver tour à tour les éco-
nomes el les furieux d'amour dynastique ; avec les uns, il a déclamé contre
les prodigalités el les pots-de-vin, avec les autres contre la tiédeur de ses
collègues; il a promis tout à tout le momie, il a brocanté tons les porte-
feuilles {\u miiustère, à l'exceitlion du sien; en un mot, i\l. 'i'hieis a l'ail
ce qu'il fait ciiaque fois qu'il .s'agit d'un changenienl ministériel , et pour
terminer dignenieiit la comédie, il a lancé (picUpiesmols de démission, afin
de se mettre en mesure, el pouvoir dire à la chambre devant lacpielle ce
ministère se dissoudra probablement, ipi'il avail déjà volontairement cessé
d'en faire partie avaiiUa session.
Ces honteuses el de(»lorables intrigues oni déjà iéii*-si plusieius fois à
(>!(> IIKVLK DES niaX MOMDKS.
IM. lliiors, (|iii esprii' bien se ^lissci- Av iiiiiiisU'ie en iiiiiiisirrc .'i l.i pK-si-
(Iciicc (lu ctnisfil ; iii.iis loulrfois l'iiiiliilcle ilc M. 'I liiois aura Uni a l'aiic
ilaiis (Tllc st">si(iii. Dans W |n'tU iioiiilirc ilc niiiiiiDiis pailcninilaiirs (pii
(Hil iMi lieu, à l'exct'plidii Ires miiiiinc dos iiiinislcriels absolus, on s'esl
inunlrc lui.iiiiiiiciiu'iil ftui oppose à M. 'l'iiins, doiil on !<• lallaclicla po-
liliiliif à aiictni syslènic, mais donl k's actes niinislericls se lient à une
foulo (le clioscs blâmables. La dinnibre parail (k-cidéc, sinon à s« défaire
du miuislèie actuel, du moins à le pin j;er de toutes les réputations v(;ieuses,
et à ouvrii' A nu ou deux niinislies Ii purtc jtar In(iuell(' s'est relire le
mareelial Soiill. J,a eh.onhre trouvera dans le ministère umuc des appuis
p>ui- cette opération; l'amiral Jarol),(|nia peu d'importance comme homme
polilique, a commencé celle levée de boucliers en demandant liautemenl
à M. IVrsil de proviupier une en(]uéle sin- les concussions atlribuees à
(luelques |irin(ipaii\ employés de son ministère; "\I. (iuizot ne caclu! pas
(|u"il est loin d'acce|)ter la responsabilité du scandale du vaisseau de juil-
let et des pols-de-vin du ministère de l'intérieur, et le maréciial Géiard
retrouve encore un peu d'énergie, et rei^arde avec iiupiielude autour de
lui cliaipie fois (jue la presse réveille les souvenirs des mar.liés scandaleux
du ministère de la guerre. La chambre fera pieuve de dignité, de probilé,
et d'intt'rêl ponr le Iriine, en |iuiifiant , comme il paraît (|n'elle a dessein
de le faire, le ministère (jiù va se présenter devant elle; le ministère même
y gagnera (juel(]iie chance de dnrée et s'asseoira sur un terrain meilleur.
Qui sait toutefois si la présidence du conseil ne sera pas vacante avant
le ministère de l'intérieur? Le maréchal Gérard est déjà dégonlé, il est
malade, les affaires l'accablent et l'ennuient, il ne se sent pas la force
d'amener à travers le ministère de la guerre le large fleuve de réformes
qu'il faudrait pour nettoyer ces étables d' Augias , infectées de tant de cor-
ruptions. La maréchale s'afflige des faligans efforts de son mari, elle
pleare, le supplie de se démettre, et ne craint pas, dans sa sollicitude con-
jugale, de reprocher au roi le peu de ménagement qu'il a pour ses amis.
Il est douteux (pie le maréchal Gérard, ami du repos, consente bien long-
temps à porter le fardeau que lui a inspiré son dévouement à la dynastie
de juillet; et ceux qui espèrent le plus le voir rester à son poste juscju'à la
session craignent bien qu'à la première discussion orageuse , il ne prenne
sa retraite. Ce;te retraite serait fâcheuse, car l'avènement au départe-
ment de la guerre d'un ministre honnête homme était un motif d'espé-
rance pour les amis de l'or.lre et de l'économie. Connue personnage po-
liii(pie, le maréchal Gérard ne donnera sa voix, nous le pensons du moins,
à aucune mesure rétrograde. Il a quitté les affaires à l'apparition du
système du 15 mars. Sa conduite passée répond de l'avenii. Mais à son
vote isolé se réduira toute son influence, la direction du conseil dont il a
la présidence nominale ne lui appartenant pas. Comme administrateur,
son action doit être puissante , mais sa tâche sera bien plus difficile. Il re-
vient au département de la guerre après une gestion désastreuse qui , en
trois ans et demi, a dévoré au-delà d'un milliard. Ici tout est à refaire :
il faut une Saint-Barlhelémy d'abus. Nous ne rappellerons pas les nom-
breuses attaques dirigées contre l'administration de la guerre pendant
REVUE. — CIIRONIQLE. G17
loiilc la durée du ministère de M. Soiilt. La Iribiine, la presse, ont loiir
à (oiir re|tr(i(liiit les plus srand.iloux délails. Les marchés de fusils et de
sabres-poignards, les remontes, les Iburniluies (i'elVets d'étpdpcmenl ,
de dra|)s, de crains, de fourrages, paraissoul évidenunent avoir été la
source des transactions les plus honteuses. Enlin le tralic des places com-
plèteiail, dil-on, le tableau de ces désordres, et la seide incertitude (pii
règnei ait ù cet égard serait dans le choix du coupable. Ces faits ont acipiis
une déj)lorable notoriété. Aujouid'hui une jiisiilicalion tardive n'est |»as
de mise. Le maréchal Gérard a conçu, dit-on , l'espoir d'obtenir une ges-
tion pineet fidèle des ageus corrompus (|oe lui a lègues M. Sonlt. Il pa-
rait peu probable que des gens habitués aux transactions sous la chemine e,
aux pi)ls-de-vin , puissent jamais revenir à des idées de droiture et de
probité. Quthpies faits récens démontrent, en effet, (ju'à chaque instant
h- nouveau ministre les prend en flagrant drlil do dissimulations de dé-
|)enses, de violations de budget; et conmie les investigations d'un homme
d'étal ne peuvent s'étendre à tous les détails , il y a lieu de croire que ,
mainlenant comme devant , les intrigans font leius affaires. Comment
potn; ait-il en être autrement, ipiand on voit certains chel'sde Tadminis-
tiationile la guerre entretenir ouvertement les relations les plus intimes
avec les banquiers de fournitures, les court iersd"affair<s et les vieilles intri-
gantes, (jui, déjà sous le directoire, étaient initiés à tous les iripotages , et
prenaient leur part de toutes les dilapidations. Le maréchal Gérard , s'il
conservait une administration inféodée à de semblables souillures, ne
pourrait jiarveiiir à diminuer le cliii'fre de son budget (jue par des réduc-
tions dans les cadres; ce serait, du reste, une singulière manière de
prouver aux chambres qu'on a pris au sérieux les recommandations de
l'adresse relativement aux agens sûrs et fidèles, (jne de se {nésenter devant
elle avec l'entourage de M. Soult, flétri tant de fois à la trilnine.
Un journal ministériel s'étonnait, il y a peu de joins, de ce qu'on eût
pu supposer que le maréchal Gérard songeât un seul instant à congédier
les chefs de ces bureaux qui, en IS51), furent pres(pie tous honorés de sa
confiance. D'abord lien ne démontre que la confiance accordée', il y a
quatre ans, ait été justifiée par une gestion probe et économique, et
peut-être pourrait-on aisément établir que les scandales qui régnèrent de
1851 à IS3Î prirent naissance en 1850. Ce n'est ici ni le lieu ni le mo-
nientde se livrer à une discussion de cette nature. Mais s'il était vrai que
ces bureaux, vertueux, dit-on, en 1850, se fussent coulamiiiés sous une
direction corruptrice, il faudrait déplorer raveuglemeul d'un ministre
bonnèle homme (pii croirait pouvoir les purifier par le reflet de sa pro-
bité , et (jui ne craindrait |)as de jouer sa réputation , jusqu'ici sans tache ,
contre des chances aussi évidemment défavorables.
Quehpies |)ersonnes, (pii ne croiraient aux pots-de-vin que si elles en
voyaient les (|uittances, invoquent, pour prouver la bonne foi de l'admi-
nistration de la guerre, le système d'adjtidicalion introduit dans la plu-
part des services. Voici quelques détails (pn indicpieront la confiance que
l'on doit avoir dans cette apparente bomie foi. Les adjudications ont lieu
sur soujnissions cachetées, déposées entre les mains {U\ prc^denl d'une
<îlS i;iM I lus i>i.i \ M<»>bi;s.
<-(iiiiiiiis>>iiin iiisliliiiril.iiiv rli,i»|ii(' pl;ifc |i(iiii y |ir(io«Ml('r. Dix jours .iv.iiil
l'.itijiiilifalidii . I<s ((iiiciinciisonl dû .i(ln".>«ri .111 |ii«siilnil tic ccHc r •ni
iiiissiiiii iiiu" tli'cl.iiiilioii «If It'iii iiilciiliiiii di' (niiconi ir , et la (•(iiiuiii^sinri
.1 lin (Iclilu'icr sur lonr .iplilndi'. Les (•(tiicinrt'ns admis pnr «'lit- smil seuls
reçus à présenter des stuiniissinns le joiM* de radjiidie.ilion, e"esl-à dire
r/i.r jfti/rx après eelle sc'ance préparatoire , <!oiil !<■ pror«'>;-verl)al doit <^lre
euvove inuiiidialeiiteni au luinislre. On eonnail doue au nmiuseinii .1 six
jours avant radjudicalion . ;ui niiuislère de la guerre, le uoui de Inusles
eoneurrens qui doivent .s'y présenter, et connue le uiiuislie ne s'est pas
réserve le droit de icveuir sur les d<'eisioiisde la eoinniissiou , uid'exelure
personne du concours, on se demande quel est le l);il d;uis letpiel l'envoi
ninnodial du procès-verbal préparnioirc est exijyé. IN'esl-il |»as permis de
penser que le procùs-verl» il est eonuniiuiipK' aux loups-eerviers de la
liuanee, à ces bancpiiers de riurnitur<'s , loujoius prêts à se cliai.i^erde
loutesles entreprises'.' Si le procès-veibal ne eoidient auenniioni decon-
ein-rens de coimaissanee , on lixe un prix limité inlerienr aux cours de la
localité , et Ton es! bien sûr (pie le jour <!clinilir il n'ij nnni pus '.VddpiiH
niihm. Dès-lors Tusaj^e , au ininisière do la t,nierre , est de traiter a l'tnis,
de gré à gré, el le nom du fournisseur lialiiiuel est dans toutes les bou-
illes. Si , au contraire , le procès-verbal indiipie le nom de eoneurrens
avec lesquels on puisse .s'entendre. le prix limité est ordinaircmenl fort
élevé : les divers eoneurrens fniit eiilie eux une vnilihitioti , ou un par
tage, el l'adjudication se l'ail à un taux qui indi(pie cpie la dépècbe ca-
cbetéedu prix liniilé n'a pas été secrète pour tout le monde. Les faits (pie
nous venons (l'énoncer se lenouvelleni cbafine année , et les adjiidicalioii-.
(le fournitures de fourrages (pii ont lieu en ce moment, démonlrenl (pie
l'ancien système n'a point été abandonne sous le nouveau ministre, dont
la liante probité ne >oui)i;onne sans doute nullement tous ces tiii»olages.
Il est un fait inconleslable pour les gens du métier; c'est que le prix
moyen de la ration ordinaire des fourrages est de I fr. à 1 fr. iO e. , c'est
à ce laux , à peu près, que se faisaient les traités d'entrepri.ses générales,
ipiand ce mode était suivi eu France. Ce (pii prouve, au reste, (pie le
prix de I fr. n'esl pas de beaucoup inréricur au prix moyen, c'est (pie le
gouverneii;ent paie à ce taux, aux ofllcicrs sans troupes, ou aux officiers de
cavalerie voyageant isolément , les rations qui ne leur sont pas données
eu nature. Or nous croyons être certains (|iie la moyenne des adjudica-
lions qui se font en ce moment sera , pour le iiord, de I fr. 2^i e. , et pour
le midi , de I fr. 5t) c. Il y a donc un excédant d'au moins 25 c. sur les
prix qu'on aurait pu obtenir par un meilleur mode d'administration. Ces
25 c., multipliés par Ot).(MM) clievaux , font une dépense journalière de
15, (KM) fr. ou de 5 millions el demi pour l'année entière , au-delà de celle
à laquelle on aurait pu se réduire.
Puisque nous avons parlé de fourrages , nous rapporterons une anec-
dote assez curieuse (|ue racontait, il y a peu de jours, un voyageur. Il se
trouvait dans une diligence avec un liomine assez cominunicatif. Arrivé
dans la ville de ,.... , ce dernier engagea le conducteur à retarder le
départ de la voiture de (|uel(pies minutes . ayant a régler une affaire près-
REVUE. — t.UKOXiyUE. f)lf>
s.uite. En revenanl, il dil à son coniiini^non de v()y-ai!:e (lu'il ("lail l'un des
.s(»iis-lr.iil;Mis du service des liniiiaircs de eelle ville; (pie le lilulaiie du
niarclié le lui avait cédé nioyeiinanl un pol-dc-vin de 5t( IV. par jour ; (pi'ii
avail. loi , irouvéà réirocéder ses droits moyennant 50 h\ parjoin à nu
individu (pii en lirait nn send)lal)l(' liéncliee , de telle sorte (pie la lonrni-
Inre d'un .seul rti;inienl de eavalerie élail urevc e d'une somme de pots-de-
>in s'élevanl ensemble à l.>0 fr. par jour, ou i7,4i'>(> IV. par an , sans
eompler les bénelices du fournissein- vcrilalile.
Dans l'espoir (jiio toules ces houleuses affaires décidcronl le niaréeliai
Gérard à s'clui^^ner, déjà les ambitions s'aj^ilent, les faiseurs cherchent
de toutes paris un président du conseil, et vu l'impossibilité de trouver un
troisième maréchal qui constnle à ne pas présider le conseil , on son^e à
placer la présid.nce au ministère des alfaires étrangères.
31. Mole, quia occupé |»lnsieurs fois ce ministère avec hoimeur, a été un
moment sur le lapis, pourréventualilé de la retraite du maréclial Géraril;
niais M. IMolé lieiidrait à faire lui-même les affaires de son minislère; il
a une sorte d'iidlexibililc dans le (îaracièrecpii s'accorderait mal avec tons
les mystérieux rexiremens de la diplomatie des Tuileries; on le craint,
et cependant on reconnaît de (juel poids serait un tel nom. Ce (|ni rend
celte con)binaisnn presque impossible, c'est que3i. i\lolé est très mal
avec M. Gui/ot qui s'est prononc(' haulement contre lui dans le conseil ,
1res mal avec M. de Broglie qui n'est p^ssans inlluence, et que sa rigidité
en affaires rend impossible tuut rapprochement fiolitique enire lui et
M. Tliiers.
AprèsM. Mole, peut-être avant M. Mole, M. de Rroglie aurait (pichpies
chances de rej)araître sur l'horizon , si la chambre exigeait un remanie-
ment politi(jue. M. de lîroglie n'est pas sorti des affaires en homme ca-
pable el habile, bien (pie :\I. de P.rogliesoit léellement habile et capal)le;
mais on n'a pas une réputation de probité plus méritée, et la chambre pa-
rait décidément voidoir des hommes probes. Au reste, M. de Broglie ne
fera rien poin- avoir un portefeuille, on ainait même quehpie peine à le
lui faiie accepter; retiré depuis (pielquc Icnqis à Bonn siu- le lîhin , dans
une retraite philosophique avec son ami Schlegcl , il a annoncé l'inicnlion
de ne i evenir en France qu'après passé quelques mois dans le calme de la
vie de Copjiet. Il est vrai que c'est là (pi'on était venu chercher M. Necki-r
pour le faire ministre.
Il existe un autre candidat à la présidence, mais celui-là n'attend pas
qu'on vienne le chercher. C'est, le croirait-on, et l'eût-on jamais deviné,
le général Sébastian!, (pie son impotence el sa nullilé ont déjà dt-pui^^lnu!,'^-
lemps force de (juitter le ministère, et t|ui, |»lu'^ nul et plus impotent
que jamais, demaiide à grands cris, connue im enfant volontaire, le bâton
de maréchal et le fjuileuil de la présidence. Pauvre vieillard qui aurait
grand besoin eu effet d'un bâton el d'im fauteuil pour soutenir cl reposer
son ("orps débile ! La pensée de la i»residence est venue à M. Sehastiani,
dit-on. en apprcuaiil la nomination du maréchal Gérard. M. Sébasliani
se trouve |)lus jeiuie el plus ingand)e (pie le maréchal, retenu dans .son lit
pai ime scialique; il se redresse, sauiille |»res(pie connue faisait m<,'cham,-
fi-0 nr.vLK iii;s dklx M<tM>i:s.
iiifiit W vieux tliic (le Uirliclicii (U'v.iiil son vieux li!s le dur de l'r«iiis;ic .
clinic sur sa ('ii,ii>e parla goiitlc, cl s'ecric saus cesse qu'en «'c Iciups il
faut ties ministres verls el aetil'siiui imisscnl, cdunne lui, se nuilliplier cl su
UKinlrcr pailtml. Au resle, IM. iSebastiani e^sl aussi lion (|uo loul auln;
poiii proider iiouiiu.iliveuieiil le conseil; peul-Olic même le voui!r;iil-on
au château un peu plus casse el plus apoiilecliiiuc, av.uil (pie de lui cmi-
lier celle haule el inutile fonclinn.
Les cliand)res leionl saus doute justice de tontes ces ambitions , el |)eul-
i^tie sera-t-iin forcé de les convo(picr avant l'ciKupic (ixce par rordomiance
de prorof^ation. Les .ilTairts exlerieiu'cs, ipn peuvent se cnmiili(pier d'un
momenl à l'autre, amèueraienl celle néoessik'. L'iiisunection de Ma-
drid, dont il n'est encore (pie va^nicmeul (picslion, la maladie i;rave cl la
nioil sans doute prochaine de rcmpercur d' Aulriche, sonl des f.iils im-
porlans (pii exiireronl en l'rance lui minisière uni dans ime pensée, coni-
pacle, el non pas formé d'honnnes si contraires el si indécis, ici (pi'cst le
uiinislère actuel. M. 'I liiers, «ccotuu hier de I)ie|»pe, où depuis (l'.ichpr s
jours il vivait mollement , laissant aller à vau-l'eau les alTaiies de son mi-
nisière, va sans doule prendie les dcvans et travaillera la dénioliliun do
ses collèg;iies.
L'espace nous nianqre malhemeusemenl potu- doiu'.er anjom-d'lmi Ions
les ren>-cii:ncmens que nous avons recueillis sur la manière dont le jeune
minisire administre le département qui lui esl confié. La police et les
beaux-artsnousfourniiaienl seuls la matière d'un volume. Là on trouverait,
d'un rùUi. l'odieux, el de l'aulie I iiinorance el le ridicule. On ne peut se
fi;;urei la bouffonne arroi^aiice, la sottise el la mauvaise foi qui président
à la tlivision des théâtres el de,s beaux-arts, gérée par I\L Cave. Les fails
seuls pourront en donner une idée, el encore bien imparfaite.
Entre autres fails i^raves qui se rallachcnl à l'administration politique de
ce inim'slère, on doit citer les rigueurs inutiles exercées contre les réfu-
giés qui ont pris part à la tentative de Roinarinoen Savoie. L'extrait sui-
vant de la brochure publiée à Londres par ces infortunés, en dit plus (pie
ne pourraient faire loules le> réilexions. Ce récit naïf, ces plaintes dé-
pouillées d'aigreur, ont produit une grande sensation en Angleterre, où
les ministres eux-mêmes ont souscrit en faveur de ces malheureux ofliciers.
On se souvient sans doule des fails qui avaient motivé leur arrestation.
Les voici rapportés par eux-mêmes :
Dans les premiers jours du mois de février dernier, deux eorps de réfugiés po-
lonais et italiens, l'un eomuiandé par le général Roniarino, l'aulie jiar le capitaine
Allemand!, se présentèrent sur deux points des frontières de Savoie, du coté de la
Suisse et de la France, pour ajipuyer la révolution de la Savoie et du Piémont.
Les réfugiés, avant échoué dau^ leur entreprise, cnlrèrent en Suisse, où ils furent
reçus avec une courageuse hospitalité. La colonne qui entra par la frontière fran-
çaise, sous le conmiandement du capitaine AllemaLidi , après avoir soiileiui un en-
gagement a^cc les tiouprspiémontaises, dans lecpiel il y eut des hommes de tués des
deux côtés, fui hienlot après obligée de se retirer de\ant une force sujiérieure. Les
réfugiés qui composaient cette colonne passèrent sur le territoire français. A la
frontière, ils furent reçus par la police armée, qui les jeta dans les prisons de
Grenoble. Après tui emprisounement de trois mo's , le capitaine Allemandi,
IlEVUE. — CIinONlQUE. (ji>l
Vairclti, Anlongina et neuf aiilres paruront, le i 2 du mois de mai, devant la cour
d'assises, arciisés d'avoir, par des voies de fait liostiles et non approii\ées par le
gouvernement, exposé 1 état à une déeiaration de gnerre au roi de Sardaignc, le
tout selon les articles 84 et 85 du Code pénal. Le jury, après dix minutes de dé-
libération, déclara que les accusés n'étaient j)oint coupables. Cette déci-.ion fut
reçue avec des signes d'une approi)alion générale par le public; mais bientôt
l'avocal-général déclara qu'en conséquence des instructions que lui avait com-
nnmiquées le préfet de l'Isère, les réfugiés seraient reconduits en prison jusqu'au
moment de leur déporlation en Angleterre.
Notes , écrites au crayon , durant le voyage du capitaine AUemandi.
i3 mai 1834. — Quitté Grenoble à deux heures du matin, la chaîne au cou,
deux à deux , et montés sur une charrette , escortés de six gendarmes et d'un
brigadier. Arrivés à Moirnns à midi. P'nfermés dans un donjon obscur et sombre;
appel fait au maire qui nous fit mellre dans une prison moins malsaine. A deux
heures envuon, ma femme arriva avec mes trois filles et mon ami P.urnier , avocat.
Nous dinùuies tous ensemble dans la prison; à quatre heures ma famille me quitlla
pour relounier à Grenoble; un bien triste adieu ! Nous passâmes une cruelle nuit
dans la pr son de Moirans.
14 mai. — En route à six heures. La charrette nous transporta, à nos frais, et
enchaînés comme le jour précédent; nous nous arrêtâmes à la Ferlé, puis nous
continuâmes notre route. Vers onze heures , ai rivés à la prison de la Cote-St.-
André, couchés sur de la paille sale et humide. Donjon glacé, nuit liorrible, le
geôlier homme dur et inhumain.
i5 i/,oi. — Partis à 6 heures, la charrette à nos frais; arrivés à midi à F.ourgoin,
le geôlier aven l'apparence d'un honnête homme , n'est qu'un coquin ; il demanda
le double de la valeur d'un misérable repas. Madame liouquet et quelques amis
vinrent nous visitei'. Nuit passée dans un mauvais lit.
16 mai. — Appelés à six heures, la charrette payée par nous. Les gendarmes,
qui avaient quehpies sentimens d'humanité, refusèrent de nous lier. Arrivés à
St. -Laurent à midi; le donjon étroit et sans croisées; le geôlier, vieux gen-
darme, est un homme sans cœur; mais le major, M. Dorel , un vrai patriote qui,
considérant notre position, ordonna qu'on nous mit dans la chambre d'un gen-
darme ; nous passâmes la journée dans sa société, et il se réunit à nous dans nos
souhaits pour la liberté de toutes les nations.
l,e soir il nous envoya des matelas et des couvertures pour nous rendre la nuit
plus supportable. Honneur à cet excellent homme, qui nous fit oublier nos peines
pour quelques minutes !
1 7 et 18 mai. — Nous passâmes ces deux jours dans la prison de Perrache , à
Lyon, où nous avons été a^sez bien logés.
19 mai. — Partis à sept heures par un violent orage. La charrette à nos frais.
Enchaînes par deux gendarmes qui se placent à nos côtés. Le préfet Gasparin re-
fusa de payer la somme ordinaire pour nos dépenses de route; nous arrivâmes le
soir à Villefranclie dans un étal déplorable, lionne prison, bons lits. Les sœurs de
Charité, qui vouent leurs soins à celte prison, sont des modèles d'humanité ; elles
obtinrent une charrette pour laquelle nous ne fûmes pas obligés de paver.
20 mai. — Nous diiiàmes à midi à Màcon sans être enchaînés, lîonne prison.
M. Jacquod, le geôlier, digne homme. Nous eûmes la \isite de nos conqiatriotes
réfugiés et de deux braves polonais. J'insistai pour que le procureur du roi' vînt
prendre connaissance de nos effets et en faire l'inventaire, afin de constater (pie
nous n'avions pas, selon la fausse dénonciation du geôlier de Lyon , emporté, par
niégarde , un paquet appartenant à uu prisonnier. J'écrivis au préfet pour dénon-
cer ce calomniateur nommé Pulgère. Par les soins du geôlier, nous avons une char-
rette non à nos frais.
21 mai. — Quitté Màcon à six heures, encliaînés sur la charrette et arrivés à
midi à Tournu. Bonne prison , la femme du geôlier est une femme compatissante.
(i±2 la.VtK hl.s I>1 I X SI(»M»KS.
au mai. — ArriM'> a pit'd à C.liAlons , |iiii iinr clwilrin- ixrfs.siv»', Irs iiinins lire»
Vf lraiiu''> |Kir loiilc I.) ville axant irarrivcr a la priMiii. l'tison mal Irniii' . liis nial-
iiropio l'i ci'ùli) r >|ii'(-(il.inl .sur la liiitir>c des |ii'i!>()iiiiirrs.
a3 mai. — A lii.x in-tins, arri\i'> à (;liai;iij, la |irisnii ol diiiis une tour. Le
"colior, laisse lo fiiinii'i' |ioiirrif dans \v dniijon on le pauMV piisonnitT est (>l)li|;i'>
df dm-niir; l'air l'ii l'sl inlVt-lc', et il n'y a pas de constiliilion aNsc/ rohusli- poni' r»--
sLsU-r nn mmiI instant l'Insifurspalricilivs xinionl nous voir et diniit-nt avec nons,
snr la tiTio, le i;»'olii'r nons a\ant n'Iuse inii' tahlc «1 des cliaisi's. Nous pas-
sâmes une bien cruelle nnil, et nuns déiioiieutis à lu liante puliliqm^ le j^colier, i|ni
«si à la fois bedean , coinniissaire de police, sonneur et i;;inle-cliasse.
•ji4 mni. — A si\ lieuies, nous (piillàuies (;liaj;ny, avec une e.seoi le (i imposée
d'un brigadier el de gondaiines. lionnes gens, braves soldais; ils icliiscrent de
nons cnrhainer.
•25 rnni. — Partis d'Arnay à six heures. Les gendarmes nous mirent la chaîne
au cou et nous placèrent dans la eliarrelle payée pariuius. iSoiis atleiginuies Saulien
à midi. C^onime c'était diinanelie, le peuple se rassemblait ilans les rues pour nons
voir passer, et plus d'une voix d'indignation se fit entendre en voyant la manière
dont noJis étions traités. La prison es! bonne, le geôlier un honnête homme. Jl
nous lit servir notre dîner dans notie chandirr, p:ir sa jeune et aimable fille.
M. Poteau, le médecin, homme sans éducation, déclara, sans nous avoir question-
nés, que nous étions en état de faire la route à pietl , et ainsi on nous refusa une
charretti .
26 mai. — Nous quittâmes Saulieu à six heiues Les gendarmes n»; nous be-
rent point, et nous arrivâmes à deux heures à Avallou , jolie petite \ille. Le sous-
orcfit, par un sentiment d'humanité, nous procura gratis des moyens de transport
pour le lendemain justju'à Verinanton. lîoiine prison : nuit passable; le geôlier et
sa femme honnél-s gens.
27 mai. — Partis d'Axallon à six heures; à dix arrivés à \ermanton. Nous
fûmes mis dans une vieille tour, dans un obscur et humide donjon, n'ayant qu'un
peu de paille sale pour lits. Obligés de \edler toute la nuit pour nous proléger
contre les couleuvresct les énormes rats qui icndent sc>u\eul visite aux prisonniers.
Les gendarmes de cette brigade ont des cours d'airain. La femme du geôlier nons
demanda fort cher pour une petite sou[)e et quelques œufs qu'elle noas servit. Cinq
officiers polonais el deux réfugiés italiens vinrent nous voii-. Ces frères d'exil ver-
sèrent des pleurs d'indignation eu voyanl riiornble lieu où nous étions.
28 mai. — Partis à cinq heures du matin, enchainés comme des voleurs de
grand chemin, sur une misérable charrette pour laquelle nous payâmes. Arrivés à
Auxene. Le geôlier de la prismi est un bossu qui
(]c\ honiiiK- nous mit dans la
partie de la prison destinée aux deiniejs criminels. Nous deiiiuiidânies des lils en
offrant de payer, il nous refusa. TNous fûmes forcés de nous coucher trois dans un
lit , qu'un prisonnier louché d'un senlinu ut d'humanité nous céda. Nous payâmes
fort cher le peu de nourriture qui nous fut donné.
29 mai. — Nous quittâmes Auxeri'e à six heures, enchainés, comme d'ordi-
naire, et payant la charietle sur laquelle nous étions attachés.
30 mai. — A raidi nous étions à Sens; bo:ine prison et bons lils. Je reçus une
lettre de ma femme.
il mai. — A midi, à Monlereau ; la prison est tolérable, el les lits sont bons.
Le geôlier, un homme dur qui nous fit payer très-cher no'.re nourriture. On nous
refusa, comme d'ordinaire, !e paiement du transport.
i^'^ juin. — Nous (juitlames Monlereau enchainés sur une charrette ; nousarri-
vàmes à midi a Melun. Comme c'était fête, le peuple s'assembla autour de nous.
Nous fûmes jetés dans une grande prison on étaient d'autres criminels ; la mal-
propreté el la vermine abondantes; la nourriture en petite qiianlilé et fort chère ;
ainsi nons ne pûmes avoir pour toute notre journée qu'une demi-bon leille de vin.
KlîVUli. — CIlKO.MyiJi:. ()i2-")
ï juin. — Nous t'ùnies encliaiiu-s jusqu'à ?5rie ; nue petilf |)i'isun et deux maii
vais lits Le geôlier, honnête lioniine; il nous traita avec huniinilé, el nous (il peu
liaser pour noire nourriture, ^ous ohlinnies gratis des niovens de lra:i>port.
à juin. — Partis de lîrie à C> lieures. Arrivés à (".liarenton, des gendarmes de
Paris nous enchaînèrent deux à deux , et no'is placei'cnt sur une misérable ciiar-
relte; nous fûmes ainsi traînés, par un soleil bri'dant, jusqu'à SaintMaudé, où le
fameux Vidocq, qui a touehé fraternellement la main ile , est j)ropriélnire
d'un moulin à papier. Les gendaiines nous déposèrent pour une lieuro dans un
donjon infect, puis nous euchaiuérent, et nous continuâmes notre route jusqu'à
Kelleville.
Après une autre heure de repos, passée auïsi dans un donjon infect, nous
allâmes à la Villette, puis à la Chapelle. Nous fûmes ainsi traînés par la chaleur et
la poussière dans toutes les communes qui entourent la capitale, et ce ne fut que
le soir, qu'exténués de fatigue, nous fûmes enfermés dans la prison de St.-Uenis.
Le geôlier, homme dur, mais moins encore que le médecin, qui refusa de faire
paver les frais de route. La prison est infecte, la nourrilure cheie,el les gen-
darmes dignes île l'emploi qu'on leur donne.
/f juin. — Nous partîmes de St. -Denis à 6 heiu'es, enchaînés sur une charrette
à nos frais. Nous arrivâmes à midi à Luzarches; la pluie nous avait trempés. On
nous mil dans une étahie ipii sert de prison, oîi nous ne trouvâmes qu'un peu de
paille humide. De larges gouttes d'eau loinoaienl le long des murs, et pas une
fenêtre pour donner de l'air ou de la clarté. Nous souffrîmes , cruellement tout le
long du joui', mais plus encore la nuit. Un animal venimeux me mordit à la joue;
et lorsque ajires ces heures d'angoisses, le matin, nous uou> préparâmes à soiiii-,
et que nous demandâmes un petit verre d'eau-de-vie, mus fûmes refusés.
5 juin. — Par la pluie , à 7 heures , nous montâmes dans une chairetle à nos
frais.
G juin. — A 6 heures, partis de ('lermont sur une charrelle pour la(|uelle
nous payâmes. Arrivés à midi à lireteuil, où nous fûmes laissés dans un misérable
donjon, sur de la paille pourrie. Le geôlier demanda fort cher pour le peu de
iiuurrilure que nous avions piise. Deux ou trois pcisoniies de la ville vinrent
nous faire visite, et nous plaignirent, (^es personnes revinrent accompagnées de
leurs femmeset de leurs familles, el restèient quelque temps avec nous, dans notre
donjon: elles nous envovèrcnt quelques bouteilles de vin de Bordeaux, et parureni
toutes indignées de la conduitedu gouvernenieii! français, qui faisait tiainer d'une
manière si cruelle, de prison en prison, de braves officiers, victimes de leur
amour pour leur pairie. Ces excellentes dames nous laissèrent de touchans sou-
venirs, graves seulement dans les cœurs de ceux qui connaissent l'adversité.
La voiture nous fut fournie par les autorités de l'endroit.
•] juin. — A Amiens, nous arrivâmes sansètie enchaînés. Bonne prison, b(iii>
lits; nous dînâmes à la labledu geôlier pour un prix modéré. Le commandant de
gendarmerie, homme excellent, nous procura une charrette gratis.
H juin. — Partis à six heures jans être enchaînés. Arrivés â Doulens à midi.
vi juin. — Nous quittâmes Doulens à six heures, et à midi nous étions à Saiiit-
Pol. Nous rencontrâmes plusieurs sous-officiers (pie l'on conduisait à Alger, et nous
leur donnâmes des preuves de notre sym|)alhie.
10 Juin. — Nous arrivâmes à .Saint-Omer. Bonne prison, geôlier et gendarmes
eompatissaiis. Ilafiaicliissemens à bon marché ; mais les moyens de Iransporl le
fuses.
1 1 juin. — A Ardre à midi. Le caporal et les gend;irmes consentirent à ce (pie
nous dînassions dans une auberge; mais le geôlier, ahn de ne j)as |)erdre ses pro
fils, porta plainte confie les gendarmes vX obtint (|ue nous prendrions nos repas en
prison. Ne voulant pas céder, nousresiâmes jusqu'à quatre heuressaiisrien prendre;
alors, après avoir donné dix francs aux gendarmes, nous obtînmes un transport
extraordinaire, el le soir nous étions à Calais.
{'}2i nKVUE DES i)i:t\ mondis.
\i juin. — Nous p-Tisilmos toute rcttc joiuiu'-f tlaus In prison do Calnis. Nous
ci\nn'S une liouur rliiiinlirc v\ tli- lions lits. Li> gcolit'r ri sa loiunuî sont (rr\ci'll('iilcs
i)t'r>ouiit'.s, l.a niiiiii'ilui'i' \\n pi-ii tlu'-rc , mais nous pa\;'mu's sans icpicl , lions
a\ions été traités avoc l)ontt''!
i3 juin. — ("e matin , un romiiiissaiiv et deux a^eiis de police non» arrompa-
gncriMil au port , afin do nous mottro à liord d'un misoialik; haloaii do pôrlio, le
gouvornor.uMit fiançais avant consonli à pavor la somiiio do trois tVaiics pour lo
passage do oli.icun do nous. Iiidii;né d un tel Iriitoiuent , je déchirai à i'ollicior (jne
le gouverneuu'ul fiaïu^ais agirait avec plus do dignité en nous faisant fusiller sur le
rivage plutôt ipio do nous ovposor, dans un niéohaul lialoau, au danger évident do
périr eu mer. L'oflicier nous luenaoa d'emplover la violence; nous résislàiiios , et
nous fùiuos conduits devant lo maire do Calais. Je lui exposai avec éiKMgie la con-
duite lâche et barbare du gouvornomont fiamjais, nous contraignant par la force de
nous expatrier on Angleterre, sans nous laisst-r le choix du lieu de notre exil.
Comme hiimnics l't coiumo élriugers, nous protestâmes à la l'arc île rK,uro|)e
contre cotte violation dos droits des nations et do ceux de l'Iiuiuanité. Le maire fui
sourd à nos réclamations , mais, connue /rtirwr jy;etia/t', ordonna aux gendarmes
de nous mettre à liord (l'un pacpieliot. Ils donnèrent nos passeports au capit.iine,
avec l'ordre de uous déharcpier à Douvres , connue si les côtes d'Alliion étaient
une colonie française et un lien de déportation à la disposition du roi-citoyen.
Nous débarquâmes à cinq heures, el maintenant nous jouissons delà liberté!...
Allemandi , Vaiiustti (E.) , Antongina (J.).
Les Hirojjdeli.es , par M. Alphonse Esquiros (i) ,sont un recueil de poésies
détachées qui expriment bs divers élans d'un jeune cœur el comme son |;reniier
essor au printemps. Ce qui distingue ce recueil cuire beaucoup d'aulros ([ui pa-
raissent journellemont , c'est une inspiration naturelle et vraie, même sous les
réminiscences de formes auxquelles le jeune poète n'échappe pas toujours. Le
fonds de ces rêves, de ces plaintes , de ces enthousiasmes, est bien en propre à
la jeune anie adolescente qui les produit ; c'est une première moisson qui en fait
espérer d'autres. M. Esquiros n'a qu'à approfondir sa nature et à ne pas la dé-
passer; il a en lui matière de poésie.
— La 3^ livraison de l'Histoire de la Réforme, de la Ligue et du règne de
Henri IV, par M. Capefigue , vient de paraître. Nous e.xaminerons Ijientôt avec la
plus sérieuse attention cette importante composition historique; les dociimens les
plus nouveaux y sont jetés à profusion. Les 5" el 6" volumes publiés comprennent
les évènemens de la ligue, l'histoire du gouvernement municipal de Paris, Rouen,
Bordeaux, IMarseille, Toulouse, Lyon , durant l'union catholique, la fédération
politique avant l'avènement de Henri IV.
— M. Quatremère de Quincy vient de réunir en un beau volume in-S" les
Notices historiquei qu'il a lues à diverses époques dans les séances publiques de
l'Académie des Beaux-Arts, dont il est secrétaire perpétuel. Ce volume renferme
des biographies curieuses et des appréciations artistiques des membres ou associés
de l'Académie morts pendant ces vingt dernières années.
— Nous avons à rectifier deux fautes qui se sont glissées dans notre dernière
livraison : page 456 , ligne i3 , au lieu de communes, lisez connues ; page 469 ,
ligne i3.au lieu de à ce sujet , lisez à regret.
(i) Chez Rendui'l , rue des Graods-Auguslins, 22.
F. DULOZ.
DE
LINDUSTRIE
MANUFACTURIÈKE
EN FRANCE
Les règles invariables de l'économie politiqne nous monlrent la produc-
tion, sous quelque forme qu'elle se fasse, comme le résultat combiné d'une
demande |»!)ur la consommation et d'une production équivalente faite par
on consommateur futm-, conditions sans lesquelles le produit ne pourrait
ni être créé, ni entrer dans la circulation. Toutes les mesures (jui d'un
côté provoqueront le besoin ou le goût d'un article , et qui de l'autre exci-
teront ou développeront une production con-espondante , pour en faire les
frais, accroîtront la richesse et la puissance du pays. Ce système, simple
dans ses principes , le serait également dans son application ; mais malheii -
l'eusement les hommes qui se succèdent an pouvoir, cédant aux exigences
ou aux sollicitations des [troducteurs spéciaux, ont bien rarement compris
que les protections ou les faveurs accordées à une industrie ne devaient
jamais attaquer les sources d'une autre production en entravant une con-
sommation correspondante. Les prohibitions et les droits protecteurs exa-
TOME m. — \''t SEPTEMHRE 18ÔI. 41
(i'Jli • iiiMi. i>i s ui.i \ >i<»Mti:s.
ir«'ns, les ii'piTsaillo (k'|KMi|il»'.nu'ii|ik', It's iiii|M'il.s sur les malièirs prc-
iniùros et sur les siilisisl.uicos, ai;isst'iil l'ii sens iiivorsr de l'cspril trciilrc-
priso l'I (l'invciilidii. ('oiulntuiu'c prescpic h rcni^ir sur cllc-iiu^mc , la nalioii
u'ohliciil tlaiis la carrière de l'iiiiluslrie , ni les suceès, ni les profits (pi'elie
etail appelée àreeneillir dans le eoiniiieree ijénéral dii-îlobe. .lamaisrciie
vérité n'a été si bien manifestée (pie par Texposilion de l'iiidiistrie dont
la eloture vient d'avoir lieu.
Dans l'état avancé de civilisalion où la liance es! arrivée, les efiorts
de ses divers gouverneniens n'ont pu i>arvenir à faire rétroj^radcr l'intel-
ligenee du pays; mais ils en ont souvent suspendu et coni[)rimé l'essor.
Incapables ou inhabiles, les honnnes d'état ont préféré eond)atlre et re-
pousser le mouvement intellcclnel plutôt (pie de se mettre à sa lôle et
d'entreprendre de le guider dans les voies du bien. Celte lAclie eût été
plus facile et plus profitable au pays; mais elle eût été acconipaji;née d'un
travail incessant, ap|)elanl chaque jour les méditations du pouvoir sm- les
améliorations possibles. Aussi les charmes du repos, le besoin de celle
(piiétude qui s'excuse soi-même en disant (pie toutesl bien comme il est,
et que le mieux serait difficile à obtenir, l'oiit-ils tonjours emporté. I.'on
a préféré les peines matérielles du coinbal, au trouble d'esprit (ju'il
eût fallu éprouver pour sonder les plaies de noire étal social. On a laissé
le soin de ces recherches aux étrangers (jue le désir de s'éclairer a con-
duits chez nous, et pour bien connaître les bases sur les(juelles reposent
la fabrique lyonnaise et nos relations commerciales à l'étranger, c'est aux
enquêtes du parlement anglais ou aux rapports de MM. George Villiers
et John Rowring que nous devons recourir.
La question vitale, la question importante à l'occasion de l'exposition,
celle par conséquent dont on s'est le moins occupé , c'est de savoir, de cha-
cun de ces produits si brillans, si parfaits quelquefois, quelle quaiililé
nous envoyons à l'étranger, quelle matière première ou (|uels nouveaux
moyens de consommation el de jouissance ces envois nous procurent et
quelle grande impulsion le commerce extérieur, ce principe de vie des
grands états, en reçoit chez nous.
Une réponse banale, toute prête aux questions que nous faisons, c'est
qu'un grand peuple doit être, à lui-même, son premier consommateur,
et qu'il suffit qu'il exporte tout j:isle de (pioi payer certaines matières
preniières que son sol ne lui fournit pas. Telle est du moins la pensée
secrète qui dirige nos conseils. On perd de vue la question de puissance
politique dont la portée est si grande. On n'aperçoit pas que le mauvais
vouloir des états du nord et de l'est de l'Europe est empêché par le seul
fait de l'exiguilé de leur commerce et de leur marine , et faute de res-
i)K l/lNDUSTUll' MANUFATTUttlÈRE EN FRANCE. f)':27
sources suflisantes, taiitlisque l'Angleterre et la France, plus favorisées,
mais celte dernière à un nioiiulre deirn'', trouvent le moyen de faire
face aux exiiioucos d'une siluaiion p()Iili(|ue (|ui occupe tant d'Iioinmes et
absorbe tant de capitaux. Ce[>en(!anl c'est ici que nous entendons dire
(ju'il serait lieureux que nous fussions arrivés à produire, par la betterave,
au lieu de dix millions de kiloti^rammes , les qualre-vini^ls millions de sucre
que la France peut consommer. On ne rénéchit pas que ce serait condam-
ner au feu cent mille toimeaux de nos navires marchands et renvoyer à
d'autres emplois huit à dix mille de nos meilleurs marins, en affaiblissant
d'autant les moyens si précieux dont la défense de l'étal dispose.
La meillein-e, la plus sûre excitation de notre production industrielle,
est tout entière dans la science des débouches. Ce produit est parfait ,
mais à quels consommateurs s'adresse-t-il ? Quel est le peuple éloij^né qui ,
pour l'acquérir, viendra nous offrir queUpi'autre denrée utile , quelque
moyen de satisfaire de nouveaux goûts? Dans la grande revue des nations
(pii se partagent la surface de la terre, quelles sont celles (|ui ont recours
à nos travailleurs si laborieux, si intelligens, pour supplc-erà l'imperfec-
tion des arts producteurs chez elles? Quels objets nous offrent-elles en
échange? Quelles entraves, enfin, nos lois douanières n'apportent-elles
pas à des communications dont la réciprocité seule assure les avantages
et la durée ? Telles sont les pensées qui se pressaient dans notre esprit en
parcourant ces longues salles où les merveilles de notre fabrication étaient
étalées, et combien notre joie eût été grande si, au lieu des écriteaux qui
indiquaient les achnls de quelques objets de luxe pour la liste civile, nous
eussions vu sin* (pieUpie étoffe, sur un assorliment de quincaillerie, sur
un produit simple, mais d'un bon usage : Ceci est destiné à l'Amérique
espagnole , au Levant , aux Indes-Orientales ! Nous aurions pensé alors
(pie l'industrie française était dans la bonne voie. Quelque grande qu'ait
été la munificence du roi et de sa famille, c'est bien antre chose d'avoir
les peuples pour consommateurs. Mais le but de l'exposition ét.iit-il de
nous faire f<nre la revue des sources de noire prospérité et des causes qui
I)euvent assurer l'existence des travailleurs? non certainement, et pour
s'en convaincre, il faut jeter un regard sur le principe de nos exposi-
tions publiques, et sur les motifs qui à diverses époques les ont fait renou-
veler.
Les fêtes publiques sont un des besoins les plus vifs des peuples dans
l'état de civilisation. Associant la nation enlièredans un concours vers un
but nni(pie, les solennités que l'état institue appellent tdutcs les classes A
y figurer suivant le rang (pi'elles occupent. Pour la multitude, le plaisir est
d'autant plus grand que chacun y est à la fois acteur et spectateur. Ce-
41.
CdS nr.vii". iii.s iii.i \ MOMii.s.
[iciul.'iiit il r.iiil un iiiMlir pniir de telles i-e(iiiiiiiis, les lioiiiiiies ik* sdiiI
lîuèro coiidiiils à s'.isM'niItler (|ik' p<tiii- rendre h(inim.i;;e ;i l.i Diviiiilé,
lionorer la menittirc de »iiielinie j;rand elldvcii , <iu eelebrer la eoniinéiiio-
ralioii il'iiii evt'iieineiil (|iii a exercé une eerlaine induonre, sur la siluation
du pays. Les jeux sct'ni(|ues , reiribnés par ceux cpii y assislenl , rentrent ,
aujourd'hui , dans la classe des réunions doniestiipies. En l-ianre el sur-
tout A Paris, les cérémonies rcli;;ieiises, dont pendant laiitde siècles l'iin-
porlancc a été si ijrando, ont cessé d'élre un lien coiunuin entre tous les
liabitaus. l.'or» ne trouve donc plus, à celle heure, (pie le principe |ioli-
(iipie (pii suit en possession de proviuiuer les assemblées du peuple el de le
faire participer aux cérémonies commcmuralives de (piehjue événement
(pie l'on veut célébrer.
Ce sera un sujet digue de remanpie que raffaiblissement progressif de
la foi polilique (pii,dans un court espace de temps, fait [lerdre tout intérêt ,
pour les assistans, à la circonstance (pii a donné naissance à la l'été [tubli-
(jue. Ainsi, depuis la révolution fraii(;aise de 1781), les gouvernemens ipii
se sont succédé ont eu à cœur de perpéluer par des cérémonies le souvenir
de leur origine et d'en fêler l'aïudversaire. Mais bientôt cbacun d'eux,
faussant à son tour les principes sur lesipiels sa naissance s'était appuyée ,
a vu le méjiris du peuple llétrir el glacer les pompes ilont le spectacle pou-
vait bien encore entraîner la foule, mais la laissait indifférente à la ques-
tion morale ([ui en avait provoqué l'institution. C'est en vain que les rites
se préparent et que les sacrifices se dressent avec appareil, quand la
croyance s'est évanouie. L'bistoire de nos fêles, de[)uis la fédération de
1790 jus(iu'à la commémoration actuelle de juillet, de leur établissement
en barnionie avec le vœu populaire, des pbases d'enthousiasme, d'indif-
férence, de conviction, de mépris, par lesquelles toutes celles qui sont
aujourd'hui anéanties ont successivement passé , celle histoire , disons-
nous, ne serait pas un des chapitres les moins piquans de noire grande
histoire politique; car ce serait le tableau complet des variations de la
conscience des hommes que les changemeus de fortune ont lour à tour
fait arriver au pouvoir.
Quoi qu'il en soit, l'idée d'associer aux revues et aux exercices militaires,
qui composent la meilleure part de ce que nous appelons des fêles publi-
ques, l'exposition des productions de l'industrie manufacturière ft-ançaise,
remonte à 1798. Franeois de iNeufchàteau , ministre de l'intérieur, sous le
gouvernement du directoire, voulut la faire concourir à la célébration de
la fondation de la ré()ublique. On était encore alors sous l'influence des
mœurs d'appaiat el du langage emphatique qui caractérisaient la transi-
tion des habiludes brutales de la convention à répo(pie plus fMisilive et
" j
ni: l'industuiiï >ia>lfactuuière en fkance. <!:2t>
idiis laconique de l'empire. La r('|»iil»liqiie française avail vu la [iremièie
l'oalilion se dissoudre, et une partie îles puissances de l'Europe faire acte
<le reconnaissanee. La fortune britainiique maintenait seule une lulle (pie
la présence de Honaparte en Egypte devait rendre d'autant plus vive , et
dans laquelle on vil bienîôt rentrer, avec elle , Naples, la Russie et l'Au-
iriclie. Les évèueniens de cette époque avaient un caractère de grandeur
(|ue toutes les merveilles de l'empire n'ont |»;i faire oublier, et le minisire,
par son appel à lindustrit;, voulait pro;iver à l'Europe que cintj aimées de
guerre extérieure, combinées avec les maux de l'anarchie intérieure, n'a-
vaient pas eu le pouvoir de modérer l'élan du gcnie producteur de la na-
tion française. Le gouvernement décerna des médailles aux fabricans qui
lui parurent mériter cette distinction, et annonça le projet de rendre pé-
riodiques et anmielles les expositions dont l'essai venait d'être tenté.
Ce n'est cependant (pi'après l'avènement au consulat du grand capi-
taine du siècle, (pie la seconde exposition eut lieu. Ouverte le lî) sep-
tenjbre INOl , elle fut encore associée aux fêtes de la fondation de la répu-
bli(iue et concourut heureusement avec la signature des préliminaires de
la paix avec l'Angleterre. L'année suivante à la Même époque, une troi-
sième exposition devait être la dernière (pii fût consacrée au nom de la
con(|uêle de la liberté. L'empire était aux portes, avec son cortège de nou-
velle noblesse, (!e princes, de ducs, de maréchaux, de sénateurs et de
grands fiefs; et, (piand en septembre 1800 une nouvelle exposition s'ou-
vrit, depuis deux ans, unordre de chose tout nouveau régnait sur la Fiance
étonnée. Les idées avaient rétrogradé bien au-dtlà de la célèbre nuit du
4 août 1789, et les médailles décernées par les pairs des concurrens, par
des hommes libres et indépendans, ne furent plus le seul mobile qui con-
duisit les industriels à s'associer au grand inventaire des richesses de la
nation.
Il sera diflicile aux hommes qui n'en ont pas été témoins, de com-
prendre l'intluence puissante qu'exerçait alors la présence de Napoléon.
Ses éclatantes vidoires , ses gigantesques travaux , ses fortunes diverses , les
entreprises colossales dans lesquelles il avait engagé la France, solidaire
désormais de sa réussite , tout en lui agissait sur ceux qui venais nt à l'appro-
cher. Heureux (pii obtenait un mot, un regard, une approbation; plus
heureux ceux à (pii il décernait quehpie distinction flatteuse, car à lui
moins (pi'à tout autre souverain on eût osé proposer de récompenser la
médiocrité. Napoléon, préoccupé de certaines fausses opinions pour la gran-
deur et la prospérité du pays, déçu peut-être par les rêves de son ambi-
tion particulière, avait, malheineiiseinent, conçu l'idée que 1 industrie
peut s'improviser, (pie ses progrès peuvent se commander, (pie la répui-
()^(> Ki:Vl!h l»j;s Dl.l X MO.MlKS.
.stoii (Iti li.nail i-lraii^ci Millil a iU'\(>l(i|)|i( r le Mavail iiaiioiial , cl il ne s'a-
pei'Viil i><>-'' ([(l'eu liurnaiil la niiisoniiiialiiiM IVaiiraisc aux pnnliiils ri'aii(;ai.s,
il paraissait ri'xrilalioii (ramriioiTr, cl nous laisscrail devancor par Ions
nus rivaux, (ielle grande faulc ne lui a pas cle révcloe, car l'exposilioii de
I8(K> a elc la seule de reiupire. Klle fui Itrillanlc, il esl vrai ; mais on ci'ii
pu craindre ([ue les désastres des années qui préredèrenl la reslanralion ,
rii.'noranee des pr(>;;rès cpie les arts inceani(|iies l'aisaienl ailleurs, et les
maux de l'invasion juiiils aux discordes civiles, ne lussent un jour près
d'accabler les forces productives de l'imUislrie française, si le courage et
le génie de la nation elaienl choses (|ui pussent être anéanties.
Le gouvernemenl de la reslauratiitn, dominé par un esprit de retour
vers l'ancien étal polilii[ue delà Tranee, sentait ce|)endanl la nécessité de
se concilier les classes dont l'inlluence avail ;,^randi dans le corjts social
l)endant trente aimées de révolution. Il eut recours aux expositions des
proiluits de l'industrie. iJeu.x eurent lieu sous Louis WIII, la troisième
sous Charles X , car, depuis Napoléon , le chef de l'état est associé à la
pensée de ces grandes solennités. C'est vers lui que se dirigent les vœux,
c'est de lui qu'émanent les encouragemens , les récompenses et les faveurs.
Les appréciations se combinent entre le nanistre dirigeant et le jury (ju'il
a nommé. La situation sociale , les recommandations puissantes, entrent
en considération avec le mérite et l'habileté. La modestie, qui attend
sauvagement que l'on aille à elle, a tort, connne c'est à peu près le cas
dans toutes les choses de ce monde , et les hommes honorables (pii donnent
leur avis sur les concurrens font assurément de leur mieux pour ne point
commettre d'injustice.
Les trois expositions de la restauration ne se rattachent plus, comme
autrefois, à une commémoration piibliijue; elles ont été des actes po-
litiques isolés, conseillés par M. Decazes et par M. de Yillèle, pour rap-
procher du trône les industriels du pays. Il fallait bien , à l'occasion, leur
témoigner quelque intérêt, accorder à ceux qui se montraient dévoués, des
honneurs qui eussent l'apparence de n'être pas de simples faveurs. On
cherchait, dans l'urbanité du souverain, le moyen de faire quelque con-
quête qui [)rouvàt que l'on avait des amis en dehors des courtisans.
L'exposition (jui vient de se clore est un acte politique comme les trois
expositions de la restauration. Des questions vives venaient d être agitées
à la tribune publique; la marche du pouvoir n'avait [)as toujours été en har-
monie avec son origine ; la législatifre arrivait à son terme : aucun des
moyens dont on peut disposer, n'était à négliger, s'il devait contribuer à
donner quelcpies voix au pouvoir dans les élections annoncées. Une ex-
position appelle à Paris, met en relation avec l'administration les honunes
DL L i.NDL.STIilK MAINtlACl L lUKIli: K.N 1 KA^(.^;. 051
i|iii nu loiitl dos (It-parlcmeiis evercenl le padonaire des indiislrics aiixt|iielles
rexislonoc de nom])reuses familles est souvent allachée. Lu ai eueil i^ra-
cieux, de douces paroles, des eoncessions long-lemps ajournées, maisciue
l'occasion fait accorder, l'espoir d'honorables distinctions, dont l'oblen-
tion satisfait l'aniour-propre ou l'intérôt , tout cela adoucit bien des pré-
ventions, calme bien des irritations; et le système du ministre, car le prin-
cipe du pouvoir n'est pas en question , ce système qui, à distance , avait
paru si mauvais , finit par se trouver passable et par recueillir le vote de
l'industriel ({ui cependant coiiiptail le refuser.
JNous trouvons donc aisément le motif (jui décide le gouvernement à ou-
vrir une exposition à une époque donnée; les raisons que les fabricans ont
d'y paraître sont d'une nature plus variée. Il est douteux pour nous qu'une
semblable institution eût du succès dans un pays dont la producti(jn a
pour double mobile la consonmialion du pays et celle des contrées éloi-
gnées, en Angleterre par exemple. Cette partie de la fabrication qui est
destinée à l'exportation est souvent le résultat de renseignemens pris avec
beaucoup de difliculté et ù grands frais. Des indications spéciales de-
vieiment une propriété dont la communication lorait disparaître le prix.
Tel autre fabricant perfectionne laborieusement les machines (jui dimi-
nuent le coût du travail, el ne peut désirer de transmettre à ses concurrens
le fruit de ses méditations el de ses dépenses. L'Angleterre n'a donc pas
d'expositions industrielles; mais le voyageur qui parcourt le monde,
qu'il entre sous la tente de l'Arabe, dans la hutte de l'Indien ou dans la
demeure des colons espagnols, affranchis à celte heure du joug de leur
métropole, y trouvera certainement (juehiues-unsdes ustensiles domest iijues
et peut-être tous de fabricpie anglaise. Les vètemens des riches comme ceux
des classes inférieures vous offriront encore les traces de l'industrie an-
glaise, et cette exposition toujours existante et toujours renouvelée vaut
bien l'exposition d'apparat (pii, pendant quelques semaines, met en émoi
toutes les intelligences de la France.
Sans chercher à pénétrer troj) profondément dans le for intérieiu-, ou
peut donc apprécier raisonnablement la combinaison des causes diverses qui
entraînent les fabricans français à paraître à l'exposition. Quelques-uns,
certains de leur supériorité, tiennent à en rendre le pays juge et témoin,
et songent un peu aussi à l'avantage (pie leur procureront des distinc-
tions méritées par d'honorables travaux. Beaucoup y vont parce que l'un
de leurs voisins s'est déterminé à y aller, et (pfen ne l'imitant pas , ils
donneraient à croire que l'industrie locale est concentrée dans une se(de
main. Cet inconvénient est filus grave pour eux , que celui de commettre
leurs produits à l'examen de rivaux qui pourront y puiser des renseigne-
(iôli HKVLE m .^ 1)1.1 \ >inMU;s.
iiifiis (k> ra'.tricalion iiii il*-s ficiiieiis de coiiciirrciuf. I>'aiili'(;s (-oiii|tlciii
s'ailler ilc la piililiciti: i|iu' rt'roii dr la presse périiKlii|iie re\aiiieii de
rc.\|Mtsiliiiii. D'aulit'seiilin, cl c'est le plus grand iioinlue, ne voieul dans
re\p(»siii()ii (iniiii iiioile de remplacer les foires du luuyeu-àge, et d'opérer
plus pri)in|)(cuieiit la eirculalioii el le débil d'iuie niareliaiidise.
Ia's foires èlaiciit utiles el nécessaires alors «pie la feodalile <l la divi-
sion de l'Emope en [R'iils elals rendaient les roules peu sûres, el oblif^caieiil,
comme cela se pratique eneoie en Asie, les aeheieurs à se réunir en «"a-
ravanes pour leur proleotion nniluelle. Ces temps sont loin de nous , el
cependant IJeaucaire, Francforl-sur-le-Mein , l.eipsig, etc., allirent encore
les comnierçxUis éloignés, comme les consommateurs du voisinage; ce
sont des bourses aimuelles pour les uns, des lieux d'approvisionnemenl
pour les autres. L'exposition de Paris a pris, dans (pieli|ues-unes de ses
parties, un peu de ce caractère, el une portion (considérable des exposans
a plutôt compté sur le débil immédiat que lui procurerait ce bazar ouvert
|iendant deux mois, que songé au jugement que l'on pouvait porter de
ses protluils. Certes, nous sommes loin de blâmer les bommes (iui re-
clierclienl les avantages qui doivent, dans ces occasions , compenser pour
eux quelques-unes des cbances de la carrière industrielle; mais on peut
se demander si c'est bien là le but que le gouvernement devrait se
proposer, et quelle est alors la part du pays dans ces éclatanles réu-
nions ?
Il n'entre pas dans notre plan de retracer les progrès que les fabricans
el les producteurs français ont pu faire dans les vingt années qui se sont
écoulées de iSOO à 1827. Ces progrès étaient grands; mais ont-ils été en
[troporlion de la longue période que cet esiiace de temps com[)rend?
Nous n'iiésituns pas à dire que non. Ce n'est pas avancer que de ne pas
resserrer la distance où l'on est de ses concurrens. La marebe de l'indus-
trie a été embarrassée , hésitante. S'appuyant principalement sur la con-
sommation intérieure , elle a été , d'un autre côté , peu secondée jwr le
commerce extérieur, dont la situation est toujours si difficile. La science
de la création, c'est la science des déboucbcs; et comment s'étonner de la
lenteur du développement de notre production quand les vérités économi-
ques les plus triviales sont mises en doute ou combattues par les ministres
les plus influens de l'état , qui croient seuls avoir découvert la vraie science
économique ?
Les doctrines prohibitives son! conmiodes pour les gouvernans; elles
leur concilient l'affection d'une classe entière de producteurs qui se trou-
vent délivrés du souci de la concurrence étrangère. Le dommage souffert
par chaque consommateur en j>articulier ne parail pas à celui-ci assez
DE LINDUSTUIL MA.^UFACTUKIÈKli EN FIlANCE. GÔ5
grand pour mériter une réclamation bien vive; car il ne s'aperçoit pas (jiie
le mal est dans le principe, qui pèse par une réunion de plusieurs petits
donunages partiels, et que la masse de ces dommages vient renchérir la
production, dont, ù son tour, il s'occupe. Il vaudrait mieux, pour lui,
ne pas êlre protégé et ne pas subir la protection accordée aux autrcîs.
Les proliibilions absolues surtout ont fait d'autant plus de mal, ijue l'in-
dustrie française n'avait pas le moyen de mesurer l'espace qui la séparait
de l'industrie étrangère.
Quoi qu'il en soit, nous devons rendre justice aux efforts et à la persé-
vérance des industriels français. En déi)it des causes puissantes qui les en-
travent, on doit reconnaître que les progrès ont été grands depuis l'expo-
sition de 1827. Deux uKunaises années, celle de la crise commerciale et
celle du choléra, sont comprises dans cette période. Beaucoup d'honora-
bles existences ont succombé dans une lutte vive et terrible; mais la for-
tune du pays a surnagé. On a compris, dans quelques branches, que la
prohibition ne défendait pas contre la contrebande, et encore moins contre la
concurrence intérieure. On s'est alors adressé à l'intelligence, à l'intro-
duction des moyens perfectionnés, à la réduction de tout ce qu'il a été
possible de diminuer dans les frais de production , et par l'abaissement des
prix on a créé une augmentation réelle dans le nombre des consomma-
teurs. Il est à déplorer que ces améliorations aient été encore généralement
trop faibles pour nous faire prévaloir sur les marchés étrangers et accroître
la masse de nos exportations. Il faut donc briser de nouvelles entraves et
entrer plus largement qu'on ne l'a fait dans la voie de l'afiranchissement
commercial. Il faut interroger les besoins des autres peu[)les, honorer ce-
lui (|ui ouvre une nouvelle roule de dé{)lacement commercial, car il est
aussi utile que celui (|ui nous dote d'un produit nouveau.
Nous ap[)artenons à Paris, à une société qui a fait beaucoui» de choses
bonnes et utiles, sous le titre de Société d'encouragement pour l'induslrie
nationale, et nous nous sommes souvent émerveillé de voir (^l'attentive
à récompenser celui qui établissait à grands frais, à l'aide de quelque pro-
tection d(juanière , un produit que nous recevions précédemment de l'élran-
ger, elle n'ait jamais déloiirné ses faveurs sur celui qui aurait procuré le pla-
cement à l'étranger de ([uchpie articule français. La grande phrase , la phrase
obligée dans toutes ses solennités, et qui était encore, il y a peu de jours,
répétée devant nous, est V affranchissement du tribut payé à l'clratKjer.
On est beaucoup plus occupé de ne rien recevoir des autres nations que
de leur vendre, et cependant cette société a au nombre de ses comités un
romitc de commerce , dont l'cxislence, il est vrai, ne se révèle nulle autre
pari (jue sur le tableau des membres qui le composent.
().">! !U,VUK DES lii;i X MO.NDKS.
(^tiu- l'on ne voie |iiiiii( dans les iTllexionsqui [nm-dt'iit rciiipiciiiU' il'iiii
rspiil (liafrrin, (|iii doniande re que clianm ici^arde coiiuiie iiupossihlc à
obtenir. (]'esl node convicliou ({u'il (Icpciid du ^ouYerneinent, par un lion
emploi des nutyeiis qui sont à sa disposition , de rendre de grands ser\ices
à l'industrie française, en s'emjuéranl des débouchés «pi'elle doit solliciter,
en abolissant les droits des matières premières, réduisant les taxes de
consommation, et remplaçant |>ar une jtrotcclion modérée les proiiibitions
absolues. l,es vaines terreurs de cette dernière mesure se dissiperaient
bien vite, remplacées par l'excilalion d'une concurrence extérieure éven-
tuelle, placée à une dislance assez grande pour ne pas ôlre danj^ereuse.
Une liardiesse moins grande, et dont la portée eût été immense, c'est
l'introduction à l'exposition, et dans un local particulier, des juodnit.s de
l'iiulustrie étrangère, avec des notes sur leur destination, l^;'!, en outre de
l'enseignement que la généralité des fabricans français y eût puisé,
nous aurions pu juger que les articles dans lescpiels nous sommes restés
les plus arriérés sont justement ceux qui, prohibés dans leurs analogues,
sont par leur volume, leur poids, leur valeur, le mieux défendus contre
la contrebande. Ainsi la poterie, la quincaillerie, la coutellerie, valent
d'autant moins en France, que l'on n'a pas le moyen de les comparer à
celles de l'étranger.
Un coup d'cril rapide sur les principales branches de l'exposition servira
de complément à nos pensées.
Considéré sous un point de vue philosophique, le travail tout entier de
la société, ou l'ensemble des opérations qui, dans la vue d'une application
à nos besoins, modifie et change la forme des objets [)our la création de
nouveaux produits, mérite le nom d'industrie. La science agricole, les
arts manufacturiers, le commerce de déplacement, sont dirigés par les
mêmes principes économiques, et leur exploitation repose sur des bases
semblables. Tous emploient comme moteurs ou comme agens destinés à
suppléer soit à l'insuffisance de la force humaine, soit à l'inhabileté des
organes dont la nature nous a pourvus, des instrumens plus ou moins
perfectionnés. Ces instrumens reçoivent le nom iVouiils , quand leur im-
pulsion peut provenir d'une main isolée , capable à elle seule de les mettre
en œnvre, et celui de machines, quand leur ensemble offre une combinai-
son de forces diverses , surveillée ou mise en action par une ou plusieurs
intelligences.
Les machines sont des produits d'une importance d'autant plus grande
que la perfection à laquelle elles peuvent atteindre détermine et facilite la
création de tous les autres produits du travail de la société. L'on ne s'é-
DE l/l>Di;STKIL AIAiNUFAClLlUÉllE ES 1 UAiNCL. G55
loiintra iloiic pas de nous les voir placer au premier rang dans la revue
des objets (jui oui elé offerts aux rei!:ar(is du public.
A la reslauraiion, la France était pauvre eu maebines, elbien que l'ia-
struction tliéoricpie et la science soient parvenues, dans ce pays, au plus
liant degré d'élévation, la pratique, faute d'occasion de l'exercer, était
restée complètement arriérée. Comment, en effet, les arts mécaniques
auraieiil-ils pu faiie des progrès? Les moyens de produire, quelque impar-
faits (ju'ils soient, sont prescpie toujours sufiisans à ceux qui sont protégés
par des prohibitions contre les productions étrangères. Ce n'est que lors-
(pie la concmrence intérieure augmente et se développe que les [ilus in-
dustrieux sentent la nécessité de recourir à des procédés perfectionnés.
Mais alors quelles ne sont pas les difficultés qu'ils éprouvent pour amé-
liorer les instrumens dont ils se servent? Par représailles de la clôltne du
maiché de consommation , les étrangers |)rohibent la sortie des machines,
et, sans égaril pour le libre arbitre cpie la nature aecorile à tous les hom-
mes, ils frappent de rudes peines les ouvriers qui lenlerajenl de s'expa-
trier. Ainsi les mécaniciens français ont eu à lutter contre le mantpie de
bons modèles, la privation d'ouvriers instruits -!l intelligens, la cherté du
combustible et des métaux, et surtout contre celle de la fonte et du fer,
accrue par l'énormité de nos droits protecteurs. Lorsque des efforts sou-
tenus ont pu remédier à quelqu'une de ces causes, d'autres n'en existaient
que plus puissantes, et si nous avons à nous émerveiller, c'est que l'art de
la niéeanicpie n'ait pas péri dans cette lutte. La persévérance de (pielcpies
hommes laborieux, l'aide des artistes et des ingénieurs étrangers, ([ue les
lois pénales de leur pays n'ont pas découragés, ont cependant naturalisé en
France la fabricpie des machi^nes; et quand nous aurons à bon marché du
fer et de la houille, nous pourrons bientôt suffire aux besoins de nos ma-
nufacl lires. Déjà un certain nombre d'ouvriers en sont venus à acquérir
celte capacité qui imprime l'impulsion à de nombreux ateliers, et l'expo-
sition de 1834 a montré les importans progrès qui ont eu lieu depuis celle
de 1827. Ce n'est pas qu'on y remarque aucun système neuf, (pie l'on
puisse signaler comme une découverte, mais c'est déjà beaucoup cpie d'y
rencontrer d'heureuses imitations, et ce caractère de précision dans l'exé-
cution (|ui a trop long-temps manqué aux mécaniciens français.
Le fabi ieanl de macliines <|iii recherche des commandes peut trouver
qiiehiue avantage dans la publicité; mais les industriels (|ui fout établir
dans leurs propres ateliers les appareils dont ils se servent ne paraissent
guère à une exposition qui les dépossétierait du privilège des amelioralioiis
«pi'ils ont pu imaginer. Quelque nombreuse qu'ait été la liste des machines
(|ui ont été soumises aux regards du public, quchpic cleudue ([u'il ail fallu
()•'»<» ui.vLi; i)i;s 1)i:lx JKt.MUis.
(loiiiioi- A 1.1 plaoc i|iii U'tir cLiil assi!;ri('e. nous n'i^artloiis (•(iininc iiwom-
pli-U' la srric ilt' rcll«' partie ilc rcxposilion, cl nous vu aic'iiiriidus Vd-
hmliers (|iie la l'raiioe est plus rirlie cii ce ireiire (prcllc n'a tin le parailio .
<pioi(pie bien loin encore du point on elle doil arriver. I.cs urls industriels
ne |>eu\eul axaueer (lu'avec le secours de in niéeanitpie. «l les mesures
«pii faeilileronl eoUe branche iniporlaule réai^iront sur toutes les autres.
AbaissenienI ilu jtrix des nialières, instruelion des ouvriers, lionne direc-
ti(»n des capitaux, c'est là (-e (pi'exiiîe la pro^-perile future de la l'rancc.
Les machines à vapeur (pii ont liijure à rcx[)osition, les presses à huile,
la machine à broder et lu machine à auner, les bancs à brociies [»our la
filature du coton et pour celle de la laine, la belle presse monétaire et la
presse à imprimer de M. 'I honnelier, l'engrenaj^e d'impression au cylindre
à trois couleurs f)Our les toiles peintes, attestent, avec une foule d'appareils
plus ou moins im^énieux, une recherche sérieuse des elTeis obtenus par les
combinaisons de puissance et une élude heureuse des procédés en usaije
chez nos voisins.
Une partie de l'exposition qui nous a le plus aidé à nous rendre raison
des obstacles qui s'opposent encore au développement de la mécanique
est celle où on a essayé de nous donner une iilée de la puissance métal-
lurgique en France. Hélas ! nous manquons de cuivre , de plomb , d'étain ,
de zinc, et nos exploitations de fer, protégées dans la vue du prolit qui
pouvait en résulter pour les propriétaires de forêts, ne nous fournissent
qu'à un prix exorbitant le plus nécessaire et le plus précieux des métaux.
La législation française a cherché le moyen d'augmenter la production
intérieure du fer en adoptant des dispositions qu'elle a cru favorables aux
entrepreneurs de cette industrie, et elle n'a été en délinitive avantageuse
qu'aux propriétaires de combustibles. C'est cette classe qui a recueilli, au
détriment du pays, tout le fruit du droit prohibitif sur lequel on éprouve
aujourd'hui tant de difiiculté à revenir.
La France a accueilli un système particulier sur les droits des fers. Elle
impose à un taux plus élevé le fer de la moindre valeur, celui qui est fa-
briqué à la houille, et qui ne convient pas à tous les emplois. Aussi l'im-
porlatinn, en 1852, n'a-l-elle été que de 178 tonnes (de 4,0U0 kil.), sur
un acquittement total de o,80G tonnes. Le pays a re<;u, dans celle même
année, 6,8(M) tonnes de fonte brute de l'étranger, et 070 tonnes d'acier.
La production locale, correspondante à celle épotpie, a été évaluée à
223,250 tonnes de fonte ;
9,000 de fer obtenu du minerai;
dont l'enjploi a eu lieu sous toutes les formes.
i»F, I, iNDisnvn; ma.nl iwc il tiituK en fuanck. (m?
L'Anglelerre, doiii la proilucliou eu métaux est élevée à un si liant
degré, (jni exporte elle-niOnic chaque année
2o à 30,000 tonnes de fonte brute ou raazée, . . ,^
Et 70 à 80,0(M) tonnes de fer en barres ou en verges, , ,., . .,,
tire cependant de l'étranger pour sa consommation
45 à 16,000 tonnes de fer en barres du nord ,
c'est-à-dire près de trois fois autant que nous en recevons nous-mêmes. Le
fer est un instrument de travail, on ne saurait en avoir trop, et l'abaisse-
ment des droits aurait des résultats incalculables pour l'agriculture , la
marine et l'industrie du pays. Les maîtres de forges en souffriraient moins
([u'onne pense, l'exposition nous a révélé des progrès que nous attribuons
plus au développement de la science qu'à la protection des prohibitions.
Au reste, ce n'est pas à cette exposition que l'on peut juger de l'état ac-
tuel de l'exploitation métallurgiciue en France. Importante comme l'est
cette industrie, on ne peut l'apprécier sur des échantillons qui laissent
une itlée trop imparfaite du travail qui a été nécessaire pour les obtenir.
Les travaux de préparation exercés sur les métaux bruts, pour en faci-
liter l'emploi dans les arts, ont fait les mêmes progrès que la fabrication
des machines, sans lesquelles il n'eût pas existé de résultat possible. On
remanjue, sur les précédentes expositions, une supériorité incontestable
dans les dimensions et la perfection de la main-d'œuvre pour le plomb
coulé en tables, pour le plomb laminé, et pour l'étain en feuilles à éta-
mage. Le laminage du zinc, du cuivre pur, du laiton, du bronze, et du
fer amené à l'état de t«>le ou de fer-blanc, l'emboutissage du cuivre pour
fonds de chaudières, le moulage de la fonte, la conversion du fer en acier,
et la tréhlerie du fer et du cuivre pur ou allié se sont également distingués.
Nous nous réjouissons de voir préparer ainsi les élémens nécessaires à des
industries d'une autre nature, d'autant plus que la prohibition absolue
il'importation étrangère qui frappe sur prescpae tous n'est pas une des
causes les moins fortes du haut prix des travaux de ces diverses fabrications.
Les instrumens d'agriculture, exposés isolément, n'ont offert aucun
ensemble des moyens (ju'eniploie à présent celte branche précieuse de la
fortune publique. La science agricole n'a pas été appelée d'une manière
spéciale à l'exposition de l'industrie, et c'est par d'autres juges et dans un
autre concours que ce (jui s'y rapporte doit être apprécié. Cependant on
n'a pas di'i refuser ce (jui était envoyé sous le titre d'outils fabriqués. Quel-
ques charrues nouvelles, entre autres celle de Grange, des moyens de
(khS ki\li; i>i;s lu.iix M(tM>i.s.
liaii^poi t tt tr.mlres i»l»|Cls cmimis (li'|tnis lonj^-iciiips roiislilii.iicnl ccllt'
IKJilie lie l'fxposilioii.
Soiis rcmpirc d'un larif qui, lorsqu'il ne prohibe pas, frappe la pio-
ihuMiou fliangère «le droils exaf^t-rés , les ouvriers français ont été phis
souvt-nt entravés (pi'aiilés. Ce <|ui se faisait le plus renianpier à l'exposition,
c'était l'ahsenee des outils, aides si preeieux dans les aris. INous rendons
jusliee aux eflorls des fabricpies de faux, de limes, de râpes, de taillan-
derie, qui oui paru dans les salles do l'industrie; mais la proliibitiun on les
surtaxes les ont moins favorisées que le haut prix du fer et du combustible
ne leur a été nuisible, et les tableaux de notre eonuiierce extérieur nous
seniront à cet égard d'enseignement. Devant lais>-er à part l'année 1851 ,
épo([ue de crise commereiale , nous prenilrons la moyenne des deux années
1830 et 1832, et celle de l82o-l82G, pour base de nos comparaisons avec
les aimées antérieures.
Sous le tarif de ^8l•î, les faux payaient, du plus liant droit, 72 francs par
KM) kil., et l'importation moyenne de i8l8 à 1822 a été de 325,(MM) kil.
Le tarif i!e 1822 a porté le droit à 176 francs. L'importation annuelle de
I82:i-2C a été de 285,(MM) kil., celle de 1830-52 de 273,000 kil., éprouvant
à peine une diminution d'un sixième, en dépit de ^50 pour <00 d'aug-
mentation sur un droit déjà élevé, car de bonnes faux ne peuvent être
remi)lacées.
La quantité de faucilles et autres instrumens aratoires que l'on importe
en France est plutôt en voie d'accroissement, car le travail rural aug-
mente, et nos forges françaises ne répondent pas aux besoins.
Les limes communes payaient 60 francs 30 cent, par le larif de i814 ,
85 francs 60 cent, par celui d'avril 1818, 93 francs par celui de juin 1820;
les limes fines étaient tarifées en 1814 à 176 francs, à 23i francs et à
291 depuis 1820. Il s'est importé moyennement des premières 21 1 ,000 kil.
de 1818 à 1820, 283,000 kil. en 1825-26, 2.j8,«M>0 kil. en 1850-52; et des
secondes 52,00() kil. de 1818 à 1820, 29,000 kil. en 1823-26, enfin
56,000 kil. en 1850-52.
Que si nous passons aux articles désignés sous le nom (Toutils , le tarif
de ceux de pur fer n'a pas été changé depuis 181 i, et l'importation fort
variable n'offre point de moyenne sur la([uelle une opinion puisse se fixer.
Mais les outils de fer recharges d'acier, imposés à 118 francs par 100 kil.
en 1814, l'ont été à 164 francs en 1820. La moyenne de l'acquittement a
été de 140,000 kil. en 1818-19, de 114,000 kil. en 1823-26, et seulement
de 82,000 kil. en 1850-52. Les outils de pur acier, tarifés aux mêmes
époques à 176 francs, puis à 25i francs, ont obtenu un ac(]uiltement an-
DE LrNDUSTKIli MAXUI \(;ruuiÈni:; LN I"i;\l\CE. 059
miel de 30,(M)0 kil. en 1818-19, et , après (|uelque variation dans ce chiffre,
deôlJMWkil. on l8.">()-.">-2.
De semblables considéralions et les mf-mes changemens du tarif s'ap-
pli(|uent aux deux qualités de scies dont on a reçu 27,(HK) kil. en 1818 et
2;i,000 kil. en 1830-32.
On voit que l'élevalion des droits n'a rien changé à la nécessité des im-
portations, parce que les outils sont une chose indispensable à l'ouvrier,
et (lue l'exorbitance de l'impôt n'a pu amener les fahricans français à en
établir (pii pussent satisfaire les besoins de ceux qui les emploient. T.es
quantités importées restent au même niveau, seulement on a prélevé sur
le salaire des classes pauvres le moyen de répondre aux exigences d'un
droit protecteur. Les seules jjarlies constituantes des articles dont nous
venons de parler sont le fer et le bois, avec plus ou moins d'une main-
d'œuvre souvent assez grossière, et les taxes varient de CO francs 50 cent,
et 95 francs jusqu'à 234 francs le quintal métrique, c'est-à-dire bien au-
delà de ce que paient la majeure partie des denrées exoti(|i:es précieuses
que le commerce introduit pour la consommation des classes rieiies.
Si un tarif modéré et sage eût été établi, peiit-être l'importation des
outils étrangers se serait-elle accrue avec le développement du travail en
France. Nous avons peu de foi aux calculs des valeurs officielles dont se
sert l'administration, l'époque où elles ont été établies est déjà éloignée,
et la production améliorée est partout moins coûteuse ; nous trouvons cepen-
dant, en les prenant pour base, que les droits ont été de 78,000 francs sur une
valeur de 120,000 fiancs d'outils rechargés d'acier venus de Prusse, d'An-
gleterre et de Belgique en 1832. Où en sont donc nos fabricans d'outils,
pour qu'un droit de 00 pour 100, qui, dans notre opinion, est de 100 pour
iOO, n'ait pas empêché cet acquittement ? Quoi ! on leur donne pour prime
la valeur de l'objet produit, et cela ne suffit pas ! Que devient alors le droit
protecteur, si ce n'est une taxe directe sur l'emploi des outils, sur le tra-
vail, sur l'industrie? Cette taxe, réunie à celles ([ue nous imposons aux
matières premières, exerce, comme nous conlinuerous à le démontrer,
l'effet le plus fi'icheux sur notre production industrielle. On a voidu tout
protéger, on a réussi à tout étouffer, à rendre surtout la production coû-
teuse , et pour avoir renoncé à acheter de l'étranger, nous avons augmenté
la difficulté de lui vendre.
Si nous regardons comme un mauvais acte d'économie politique, la me-
sure qui a porté une taxe exagérée sur les outils de l'ouvrier , sans parve-
nir à les faire remplacer par des outils faits en France, nous jugerons tout
aussi sévèrcnient l'impôt sur les laines adopté dans le but , non de favo-
fHO nKVUF. ni-.s df.i'x moisdks.
riser l'ajîriciiltnre, mais dV'Icver le prix du r('iina;;e des terres, a» prand
«Icliiineiil (le l'ai^rindliirc , et |K)iir le seul bcnclice du pniprictaire. l/ex-
[lositioii dv IS-vi nous a nionln' de bellfs el bonnes laines produites sur
le sol fi anvais. I.e nord de la France , c'est-A-dire les déparleuiens ipii
avoisineni Paris, la Nonnandie, l'Arlois, la Clianipaj^ne , la Pieardie , la
Hrie, la Heauce et l'Ile de France possèdent jnTsiprexcliisivenienl les
moutons à laine line et à toisons améliorées. Il n'existe guère qu'une ex-
eeplion dans le troupeau de Naz, déparlement de l'Ain, vrai type de su-
périorité, et qui montre A eenl vin;;t lieues de la capitale les résultats (pie
peuvent obtenir des hommes judicieux el éclairés. Nous louerons surtout
les propriétaires de ce que, seuls de tous les jtroducleurs de laines, ils ont
com|iris cpie l'intérêt de l'agrieidlure n'élait pas de vendre sans concur
renée aux fabricans d'étoffes, mais de voir les manufactures se dévelop-
per et s'améliorer. Eux seuls ont conibalUi les mesures désastreuses
contre les([uelles le gouvernement se débat à celle heure.
Pendant ime longue |Ȏriode, les pays industrieux entraient assez vo-
lontiers dans la voie de prohiber ou d'entraver la sortie des laines, mais
ancimne songeait à repousser ou à frapper d'un droit celles qui arrivaient
de l'étranger. On regardait comme précieuses toutes les matières pre-
mières . el on les exceptait soigneusement des prohibitions. L'Angleterre,
sous les ministres tories dont le règne a duré un quart de siècle, a com-
mencé, en \8iiô, à leur imposer un droit qui éfpii valait d'abord à 15 francs
par KM) kilogrammes , et qui fut graduellement élevé jusqu'à 23 fr., 3() c.
(un denier |)ar livre), taux ainpiel il était encore en octobre 1819. La
même influence, (pii depuis a agi chez nous, amena un changement de
système. Le droit fut porté, vers la fin de 1819, àOuenierspar livre (139 fr.
80c. pour l(K)kilogranmies), et subsista ainsi jusque vers la finde1824,où
l'on est enfin revenu au droit de un denier (23 fr. 50 c. ) pour la laine
dont la valeur dépasse un shilling la livre, et moitié de ce droit pour celle
qui est au-dessous.
En France, la loi du 28avril I8l(i n'imposait les laines qu'à un simple
droit de contrôle de i Ir. par 100 kil. A la sortie, en revanche, on per-
cevait 55 fr. sur les laines fines lavées, 16 fr. 50 c. sur les mêmes laines
en suint, et on prohibait les laines communes. La production se dévelop-
pant dans toute l'Europe, les prix baissèrent dans une série de bonnes ré-
colles , et le système de prohibition étant réclamé par les grands proprié-
taires, on fixa le tarif des laines brutes ou en suint à 24 fr. 20 c. pour les
surfines, 18 fr. 15c. pour les fines, et 12 fr. 10 c. pour les communes; le
double quand ^lles étaient lavées à froid, et le triple quand elles étaient la-
vées à chaud. Un simple droit de balance fut mis à la sortie.
i)i: l'iNDUsinii: MANUF\CTLUM:nK i:n fuance. (>il
Ces niosiiirs n'oiic-rèrenl pas assez vile an i.^ie des éleveurs i!e Irou-
peaux. L'iinporlalioïKiiii de G,!)f»(M>00 kil. en 1821, de Î),I2(>,<>(H> kil. en
1822, tlail loinliée à •i,'iO(»,00() kil. en 182i, s'élait relevée à dépasser
0 millions en I82iï. On s'effraya de nouveau, et on porta en 182G le droit
à 33 ponr cent île la valeur sur toutes les sortes sans distinction , avec ilc-
fense d'adnieltre une déclaration au-dessous du prix de I fr. le kil. pour la
laine en suint, le double ou le triple pour les laines lavées à fioid ou à
cliaud.
C'est donc justement (piand, sous le ministère de IM. Iluskisson, l'An-
gleterre comprenait (jue les niesures prohibitives ou répulsives cessaient
d'avoir cpiehpie valeur, puisque la situation de l'Europe permeltait à cha-
que état de les employer, c'est, disons-nous , dans ce même moment (fue
les législateurs français s'empressaient de s'en emparer. I\Iais d'autres
causes (jue celle de la concurrence étrangère agissaient sur le prix des
laines. Plus on cherchait à en élever le prix, plus on mettait obstacle au
commerce d'exportation, et la France cessant d'être un marché favorable
pour les laines, les fabricans eurent de la peine à assortir des mclanges
convenables. Le ralentissement des travaux devii.t plus funeste que le bas
prix antérieur, et les troupeaux cessèrent de recevoir les mêmes soins. La
France comptait 35 millions de bêtes à laine en ^8I9. Suivant M. Ter-
naux, elle n'en avait plus (pie 2!).o00,(>0() en 1828, donnant moyennement
en laines lavées, !.')0,0(,»0 kil. de lahies surfines, .">,(JO(),(K)() kil. de laines
fines, et 22,000,(100 kil. de laines communes.
De[iuis 1828, la protluelion a encore diminué; les prix, par des causes
générales dans toute l'Emope, ont subi ime hausse de 00 ou 80 pour cent,
et la France, manquant surtout de laines communes, a importé dans
toutes les espèces 7,930,000 kil. en 1830; 3,838,000 kil. en 1851 et
4,C2i,000kiI. en 1832.
iXiius avons parlé de la législation anglaise et de ses variations. Les ré-
sultais justifient toutes les conséquences (pie l'on peut en déduire. La
moyenne, pour le Royaume-Uni, des ac(|uilteniens de laine étrangère
pour les années 1820, 1821 et 1822, n'atteint pas G millions de kilo-
grammes; elle dépasse 12 millions et demi ponr les années 1830, 1831 et
1832. Toute cette laine a été avantageusement employée par le fabricant
anglais, et elle a empêché le pays de perdre la consommation des peuples
('■Irangers qu'il était en possession de fournir. L'expoitalion des étoffes ,
bonneleries et lainages de toute espèce dont la valeur (h-clarée a élé en
1820 de 3,.">8G,000 liv. sterl., qui, ([uehpiefois s'est élevée par occasion
jusqu'à G millions sterl., est encore pour 1S.32 de .'i.2iî,0(K> liv. s(e;l.,
ou |)lus de 131 millions de France, dans lesquels ne sont pas couipris pi (s
TOMi: iir. — SI pi'i.i-Mi.M. '(2
(iii ui;vii-; i»i,s iii.i \ M<iMii.s.
(le '2 iiiilliDiis lie kilo^^iaiiiiiios ilc l.iiiic \\\i'v, iloiil l.i itioiliirlioii cl le li.i
\ailoitt ctc .'u'(|iiis an |iiiys.
Les Aiiirlais protluisont |>liis(lf laiiu- (iii'aiiciiri aiilic iieiipU' , cl re|»cii
liant ils diil en le bon sens (radinettrc li'C>s racilenicnl tontes les laines
clianj;«>n's, on niùme temps (pi' ils laissent sortir les Icnrs sans conlra-
riélê. Aussi leurs faliriipies prospèrent , |»n»lilenl île toutes les chances
commerciales (pie le monde entier peut offrir, cl offrent, an prodnrlein" de
laines dn pays iiK'me, le dcltonclic le pins avanlai^eiix (pi'il [»nissc recher-
cher. En l'rance, nous voidons prolci;er la laine de nos troupeaux, et au
lieu de chen^lur à améliorer le marché en nous occupant de trouver l'em-
ploi des articles manufacturés, nous croyons avoir tout fait (piand nous
avons fermé la porte à la matière i>remière étran-^ère. Aussi allons-nous
voir «pielle a été la suite de ces disposilions pour notre industrie manufac-
turière, si belle el si importante. Une ordonnance rendue récennnent a
nnlnil à la vérité à 22 pour cent le droit sur les laines, el elle a aholi le
minimum des déclarations (pii pourront à l'avenir être faites sur la valeur
réelle. .Mais ce palliatif est trop faible pour amener un notable changement
dans l'état du commerce.
L'emploi le plus important qui se fasse de la laine est dans la fabrica-
tion des étoffes destinées aux vêlemens, et surtout de celles qui portent
spécialement le nom de draps.
Les manufactures de draps ont, dans le cours d'un siècle et demi, con-
quis en France une supériorité bien caractérisée sous le rapport de la qua-
lité, de l'éclat et de la couleur. L'exposition de 4834 est loin, quoi (pi'on
en ait dit, d'indiquer une marche rétrograde. Les efforts des fabricans ,
bien qu'entravés par tant de causes fâcheuses, ont conservé à cette in-
dustrie le rang où elle s'était élevée. Mais cette place est-elle d'accord
avec les enseignemens de la science économique, et les résultais sont-ils
en rapport avec le développement du mouvement social sur le globe en-
tier? Il nous sera, malheureusement, facile de démontrer (pie non, et la
sévérité de nos observations ne doit pas empêcher d'en mesurer la portée.
Nous concevons qu'en France, un partage plus égal de la fortune pu-
blitpie a permis, depuis 1789, à un plus grand nombre de citoyens, d'at-
teindre à la consommation de certains produits réservés autrefois aux
classes supérieures. Les fabriques des étoffes communes de nos aïeux,
comme la ratine, la bure, le froc, se transforment petit à petit en fabriques
de draps ordinaires , fournissant un vêtement plus décent, plus durable ,
qui fait di.sparaître les différences trop tranchées entre les diverses classes
sociales. Les nuances extérieures, ramenées de plus en plus à un type
nr, I, INDUSTRIE WANUI ACTUim'CRE EN FRANCE. f)!."
commun, hàlenl le progrès d'une civilisation (|ui n'est complète que lors-
qu'elle a pénétré dans les masses. Sous un point de vue moral qu'il serait
facile (le développer , nous devons donc désirer toutes les mesures qui
peuvent abaisser les prix des choses bonnes et belles, et les faire ilcscendre
dans la consommation générale. Nous devons le désirer encore pour re-
conquérir au pays les débouchés à l'étranger auxquels il a droit de pré-
tendre, et qui seuls peuvent maintenir les progrès de notre industrie.
Les documens officiels , dans lesquels les gouvernemens des pays civi-
lisés rendent conqite des faits conunerciaux, nous oui toujours paru d'une
grande importance, et nos efforts ont constamment tendu à assurer à la
France les bienfaits de cette ptdjiicité qui n'était pas même refusée à l'Es-
pagne et à la Russie. Mais ces documens , quand on les obtient, ne peu-
vent contenir, avec les faits principaux, tous les détails nécessaires pour les
expliquer. Un certain esprit de critique est donc nécessaire pour en faire
bon usage et nous aider à porter quelque jour sur la vraie situation de
notre commerce de draperie et de lainages avec l'éi ranger et sur son ef-
frayante insignifiance.
Nous avons vu qu'en 4832 la France avait importé 4,624,394 kil. de
laine pour une valeur déclarée de 7,861, 821 fr. D'après la rigueiu- de la
faculté de préemption laissée à la douane, cette valeur peut être regardée
comme exacte et en rapport avec le droit payé de 2,59,), 755 f . Le prix
moyen de la laine importée est donc de I fr. 70 c. le kil., et connue le mi-
nimum de déclaration était de I fr. pour la laine en suint, ou de 2 fr. pour
la laine lavée à froid, il est évident (|ue celte importation est presqu'eu
entier en laines communes, d'autant (|ue nous avons en France une pro-
portion excédante de laine fine.
L'exportation générale des objets de toute espèce fabriqués avec la laine,
y compris même les laines teintes ou filées, a été, en cette même année
1852, de 486,076 kil., dont la valeur se résume officieUerneni en 37,657,
852 fr.
Les primes à l'exportalion, basées sur la loi de douanes de mai 1826 et
l'ordonnance de mai 1831, n'ont été liquidées en 1852 que sur une partie
de celte exportation soit 1,243,856 kil. et ont été de 2,982,1 16 fr., c'est-
à-dire qu'elles avaient déjà excédé de 388,3(JI fr. les droits perçus, et que
les paiemens n'étaient pas achevés.
Si l'on descend maintenant dans les détails, on verra (pie nos exporta-
lions ont été de
680,844 kil. draps évalués officiellement 18,382,788 fr.
157,569 » Casimir et mérinos 7,405,745
838,413 kil. valant 25.788..531 fr.
(>li i!i\ii: HKS hfl'x munjh;s.
(I l'nii \;i m rotis(>(|iioiii>o r«'|i(>lanl p;irl(Mil (|ii(' iiolrr romincirc d'cxiior-
l.ili'iii fsl «'iKiiir ih' "2(i luilliiiMs. Mais à l'arliclc des |iriii»'s, nii \(ii( (|ii(r
l'iiii a accorde 1,7 Wi.Tiô f i . sur (i"2î. i"! kil. à l.") cl demi |»()iii cent, va
leur cil ral)ri(|ii(\ Colle valeur de ral)ritiue, sur la(|uelle ou iierçoil la|iriine,
esl portée par les dèriaraiis , cl les ofliciers de la douane le savent bien ,
aussi liaiil (|u"il esl possible de la faire adMicllrc, el il en résiille que la va
Icin- i\c ces (i-2 5, :2.">l kil. ne dépasse pas I2,/>(IS,.'>7() fr.
Il esl dillicile de diviser ce (pii liciil an diap, de ce ([ui a pour objet le
Casimir el le mérinos, mais en admellaul nn cin(|Mièine du poids, poin- cev
dernières étoffes, ce ({iii esl la moyeinu", on aurait pour
.■i(M>,(KK> kil. de draps on environ ■;;i(>,(M)(> aunes
à IS fr. prix moyen d'exporlalion 8,I(K»,(MK» f i .
-I2i,25l kil. Casimir et meiinos 'i,i(»S,.'î70
(i-2î,2r)i kil. valeur déclarée 12,;i(iS,."57(»
214,182 non licpiidés , dont la valenr proportion-
nelle relalive est de 4,208,21 4
858.ÎIÔ kil. de draps, Casimir el mérinos, ont donc
pour valeur réelle 1(»,772,.'>84 fr.
c'est-à-dire cpi'il faut déduire un grand tiers de la valenr officielle portée
dans les tableaux des douanes.
Qu'est-ee donc pour un pays comme la France qu'une exportation de
^0 à il millions de draperie?
Les anires exportations ont été en 1832, étoffes, pures et mélangées,
châles de laine, passementerie, et
divers. . . . 258,41 i kil. valeur officielle. . . . 5,464,742 fr.
Couvertures 2I0,8!)0 i,466,5!)0
Tapis. . . . 0,4ôl 25o.7.'i:i
Bonneterie. 08,051 1,792,700
Laines fliées
ou teintes 117,815 2,2;>4,808
Total. . . 045,479 M, 2 14, 001
Ici il n'y a plus de valeur déclarée que nous puissions prendre pour
base, mais une réduction d'un tiers sur la valeur officielle ne nous semble
en aucune façon exagérée. Nous trouvons donc à peine à compléter nue
valeur totale d'exportation de 24 niilli<ins dont \m dou/ièmc en laines
r)E L'iNDLSrr.lE MAMI AC.TLIUÈKE en l'UAME. (Wi
tilees on teintes, mal ière pieniièrc d'aulies fabrications. J.es primes li-
quidées sur ces derniers articles ont et»'
i70,0!M) k. Etoffes el passementerie
Auxquelles on a alloué. . 704,177 fi-.
202,7SI Couvertures. 270,887
•i,-2îS Tapis. (5.208
7(i,202 Laine filée. 120,288
(;:>,G13 Bonneterie. 133,443
009,013 Qui ont reçu de prime 1 ,227,393 fr.
Une certaine partie des olyels (pii composent celte dernière liste peut
bien avoir été fabricpiée avec de la laine d'importation; mais il est évident
(pie la prime ne peut, en aucune façon, réparer le mal cpie cause à nos fa-
bri(jues l'impôt exagéré mis sm- la matière preujière. Le droit réduit à
22 p. 0/0 est tout aussi intolérable qu'à 33, et la protection accordée en
ce cas au propriétaire foncier continue à être meurtrière pour notre in-
dustrie. C'est presfpie une dérision pour un pays connue la France d'aj)-
peler ses manufacluriers à un brillant concours et en même temps de
conserver des mesures (jui font [Kiyer à tous les consommateurs du pays
ime surhausse de prix, en réduisant la branche la plus brillante à rece-
voir de l'état des primes «pii excèdent le draw-back des droits (ju'elle a
payés.
Les primes payées en 1833 à la sortie des éloffes el laines ouvrées n'ont
été que de
2,168,830 fr., et par conséquent notre exportation a beaucoup diminué.
Les fautes commises par d'autres peuples et à d'autres époques, en
économie {)olitique, devraient nous profiter. L'état de prospérité, ([ui a
actuellement pour principe l'agrandissement des libertés commerciales,
serait une chose bonne à prendre en considération. Après (inelipies varia-
tions dans cette carrière, l'Angleterre a pris enlin le incillem- parli. In
droit fort modéré sur la laine importée en faveur du fabricant, liberté
complète d'extraction en faveur du propriétaire , cessation des prohibitions
en faveur de tous les consommateurs et en faveur de l'industrie elle-même
qui en reçoit d'utiles leçons, tels sont les moyens qui éveillent et déve-
lojipent l'industrie anglaise. La valeur déclarée des exportations de lai-
nage a clé, comme nous l'avons dit, en 1831 el 1832, de L>0 millions de
lianes, et pour 1833, dont les docinnens nous par\i(.nncnl au moment
où nous écrivons, cette valeur est de plus de 133 millions : celte annce-là
il est sorti de la Grandc-lUclagnc 3i)7,0tlO iiièces de dra[t , dont 323,0(M>
<»i<> Kl.Vri: l>l> Kl LA MUMU.S.
|i(tiii li's l'IUils-l'nis. le |{ic>il tl l'.\iii«ri([ii(! rsiKii^noU' , [Kiys (|iii nous
>oiil (tiivorls Idiit comme à nos voisins, cl lîî7,(MM> |»oiir la (lliinc cl les
liiiles. Aussi celle même iiiinec l' \iii;lelciic a icçii de l'cliaii^^cr pids tic
17 millions de kilo^^rammcs de laine, en a revendu plus de <Ienx millions
de la sienne en naluie, sans coinpler un million de kilof,'rainincs de laine
lilce.
En nous bornant loulefois à comparer des années correspondantes,
nous voyons (pic l'Ani^letene a c\|torlé, en IS3I et 1852, moyennemeni
llKMKKI pièces dedra|t. A 20 yards fiar pièce «M au prix de 'i à (i sliillini;s
le yard , c'est une valeur en draperie de îi'6 millions de lianes, c'esl-à-dire
plus de quatre fois ce que la France, qui se pique de bien ral>ri(juer les
draps, a exporté. C'est (ju'il faut fabriipier pour les niasses, pour le gros
des consoinniateurs, et non pour l'exposition, pour la médaille d'or, ou
[»our les tailleurs de Paris. Le bon sens des fabricans anglais suffirait à les
garder contre notre système de fausse gloire, si l'esprit d'imiovation venait
à essayer de naturaliser chez eux les expositions industrielles où cliacim
veut avoir son chcf-d'wuvre , ainsi (pie les anciens artisans étaient tenus
d'en faire en recevant la maîtrise. Les fabricans anglais en apj)elleraieiil
des opinions du jury ou des grands de l'époque aux tableaux du commerce
lie leur pays ou du commerce des jKiys avec lesquels ils sont en rapport. Us
verraient, par exemple, dans les rajtports faiis au congrès des Etats-Unis,
qu'en cimiulant les deux années 1850-31 et 1831-32, que les fabriipies de
draps et de lainage y ont envoyé, l'Angleterre pour 8,GG8,(>00 dollars, et
la France I,I97,0()(> dollars; que dans ce calcul la première a 152,000
dollars de draperie, et la seconde 28,000 ilollars seulement; et ils seraient
convaincus que c'est leur fabrication qui est dans la voie rationnelle.
Nous serions bien fâchés que notre ardeur pour la vérité pût être prise
[tour un désir de ne pas rendre justice à nos manufacturiers. INous croyons
qu'ils ont tort de ne pas demander eux-mêmes l'abolition des prohibitions
par lesquelles ils supposent (pi'ils sont défendus, et (jui seraient rempla-
cées par im droit de |)rolection. Ils solliciteraient en même temps la su[i-
pression,qui ne pourrait lenr être refusée , des entraves qui réduisent leurs
produits à ne pouvoir sortir de France. En tout état de choses, nous re-
coimaissons qu'il y a amélioration dans leurs procédés et dans leurs pro-
duits.
Louvieis , par exemple , conservant sa su[tériorité pour les beaux draps
de couleur, soigne davantage ses apprêts et sa filature. Les draps légers
et les draps noirs de Sedan exigent le choix le plus scrupuleux des laines
supérieures de France et des laines de Saxe. Carcassonne, qui imite les
draps noirs dans les qualités inférieures , est encore loin d'avoir adoi»té
DE l'i.NDLSTIUF, MANUFACTURIÈRR EN FRANCE. (>f7
l'usage des inafliiiies iiccessaiies à une fabricilion perfectionnée. Elbœiif,
ilont la ijraiule (lia|)eiic est le lype de la solidité, a aussi envoyé à l'ex-
position une variété d'étoffes légères dont les couleurs et le tissu laissent
|ieu à désirer. Les cuirs de laine et les castorines de Castres, ainsi qu'un
produit nouveau appelé hijbernine, élèvent encore la réputation de la fa-
briijue déjà si recoinniandal)le de cette ville. Un petit nombre de fabri-
cans de Lodève , de Saint-Pons et de Saint-Chinian se sont faits les re-
présenlans des fabri(jues de draps de troupes et de draps de couleur à
bas prix. liédarieux et Clerniont de Lotlève se sont abstenus de paraître à
l'exposition , au grand regret de ceux qui comme nous aiment les prix
modiques en harmonie avec une fabrication solide et cependant soignée.
Là on a compris que l'attention se porterait sur les draps à 60 fr. l'aune ,
plutôt que sur ceux de \0 à 15 fr., et que des draps qui se consomment
au Levant ou dans le fond de la province ne paraîtraient j)as aussi dignes
de faveurs que ceux que l'on porte à la cour ou dans les salons des ministres.
(Irace à nos lois île douanes, nous n'avons pu trouver à l'exposition un seul
cciiantillon de lissu eu poil de lirème; il est vrai que cela ne sert qu'aux
matelots. Nous avons aussi manqué de documeus sur quelques parties in-
téressantes de l'exposition où un petit nombre d'articles à bas prix était
relégué. Nous le regrettons d'autant plus (pie nous n'avons jamais entrevu
l'avenir du commerce français dans la fabrication des objets à prix élevé.
Aussi , un journal belge tenninait-il son examen de notre exposition de
draps par ces mots significatifs : « La Belgique n'a pas à s'en effrayer! »
La fabrication des casimirs a suivi les progrès de celle des draps dans
les localités (pii s'en occupent simultanément, et surtout à Sedan. Mais
d'autres étoffes légères, et surtout celle qui est connue sous le nom de
mérinos, font le plus grand honneur à nos manufactures et sont estimées
des étrangers. Il y a une amélioration notable dans les flanelles de Reims
et les petites étoffes mélangées j mais nous sommes loin, pour les flanelles
surtout, de pouvoir songer à aucune concurrence avec l'Angleterre.
Si nos gasquets pour le Levant ont conserve un débouché précieux, le
reste de notre bonneterie ne peut, ni pour le prix, ni pour la qualité,
soutenir la concurrence étrangère. Aussi les Etats-Unis n'en ont-ils reçu
que pour IC,(M>0 dollars ( 84,0()0 fr. ), en 1831-32, quand l'iuiporlation
anglaise s'y est élevée à 22(»,()()() dollars ( 1 ,1o;>,(K)0 fr. )
La France est certainement le pays où il est le plus difficile de trouver
une paire de bas de laine d'tme (inesse médiocre à un prix moilcré. Nous
ne voulons pas d'autres preuves des progrès inunenses (|in restent à làiic
à nos lilalures , tout en ai»preciani les diflicullés «pii gênent Icin essor.
|)c l(»iilc>- Ifs luanclu's triiidiislric iii;iiiiir;icliiii('iT «Ml Kiaiicf, la plus
impuilaiito, sans coiiticdil , est relit- tic la stiit'iif. (Vcsl an i,niril ilf, iitis
laltiifaiis ol do nt)s dcssiiialciirs , à l'iiabik'lc tlt- iitis Ifiiiliiiicrs cl df mis
ttiiviifis lissoiiis, tiu'osl due la sii|h'i ii»iil«' tiuc nous CDiisoivtius ciu-tire.
iMalliiMireiiscinoiil, de s<'«ivcs circoiislances oui, dc|iuis tiueltiui-s années,
poili' la peiluibationdaus la fal)iii|ue cl |tlacé st)ii avenir dans une silua-
lion (rilit|iie. Ce n'esl |»()inl ici le lieu d'examiner la cause des malheurs
t|ue tli plttre encore celle noble cité <le Lyon, si lonij-lemps mélrt)piile<lcs
arls et du couuncn>e. Une élude aitpnirondie des vices de noire onlre
social pcul seide inilitpier le remède cl conserver au pays les avaiilau;cs
tjue la rivalité des nalions étran;,Tres nous dispule de lt)Utes paris. \.e
péril tsl iunninenl et ne peut ôlrc conjuré (pie par un verilalilt; reloin
de la [larl du j^uvernement aux idées d'une économie politique libérale
et éclairée.
La France produit une (juanlilé considérable de soie, comme matière
première. Les progrès de noire at;ricullure, ceux surtout de la science
mécanitpie, doivent auirmenter encore celle production (|ui ne sera en
lien contrariée par railoucissemenl (juc nous avons eu le bon esprit <l'ap-
{►orter aux droits sur la soie étrangère, car celle-ci nous devons nous
garder de la repousser (wur la faire profitera nos rivaux. L'Angleterre
trouve moyen d'employer l'inmiense ipianlité de laine (pi'elle produit
et d'en importer encore ; pounpioi n'en ferions-nous pas de même [)0ur
la soie?
La France a dès long-temps renoncé, pour les soieries rabri(|uécs à l'é-
Iranger, au faux système de la |)roliibilion. Les droits (ju'elle perçoit à
rimporlalioii consliluenl une [iroteclion suffisante, mais ils n'empêchent
pas d'être avertis du relâchement dans notre industrie et de la nécessilé
de redoubler d'efforts pour maintenir la concurrence. Le pays eût gagné
à ce que la sagesse de celte mesure eût élé générale.
Quehiues chiffres pris à des épotjues assez distantes nous paraissent
nécessaires pourtpie l'on ptiisse juger de l'importance du commerce des
soieries.
En 4 825, année qui a précédé l'ouverlure du marché anglais, la l'iance-
a importé pour 53 à Si millions de francs de soies étrangères. Elle a
acheté de plus pour 2.103,700 fr. de tissus fabriqués, dont :
l,00(',()l)(> f)-. Etoffes unies, cliales ou mouchoirs.
7!)0,(KM> Rubannerie et pusseiuenlerie.
30(>,(»0(> l'Ieurels tissus.
et le reste sans importance.
DM l.'lNOrsïKIE MA.NUI'ACTUIUKIII:: l'.N lISANCt:. (îli)
On a exporlé celle même année 182.'» :
I(i,(i7() kil. Soies teintes. pour « ,583,650 fr.
1,051), 772 Rlarcliandises f;il)ri(nu''es.
Tissus, bonneteries el lleniels. I22,33i,7-'i2 li .
Les prineipanx articles de celle dernière ex|)orlation sont pour
52,Î)0(»,(MM) fi . Tissus nnis.
2-i,î5.S,0(M) Façonnés, iiiochés, i^azes.
4,-;!>5,0(M> Crêpes, Tulles el blondes.
3,280,000 IJonneterie.
3,5(i5,000 Passementerie.
50,088,000 llnbannerie.
2,974,000 Articles de botnre et de llenret.
En 1832, l'iniporlalion des soies a été d'environ
000,000 kil. pour 35,0(»0,(M»0 (i
et celle des bourres de soie 288,600 4,300,000
ï.es soieries fabriquées à l'étranger el admises à la consommation on(
été évaluées à 3,693,347 fr. dont :
4,948,870 fr. Tissus unis, les deux tiers venant d'Angleterre, et
le reste de la Belgicjue el de la Prusse.
65,100 Façonnés, principalement de la Prusse.
1,619,760 Piubanneries dont 12/15"'^ de la Suisse el l/13'de la
Prusse.
Nous avons exporté également en 1832
16, 139 kii. soies teintes pour 1,533,205 f i .
el en marcbandises fabriquées diverses. 107,399,592
Les marchandises fabriquées se répartissent en
31,296,000 fr. Etoffes unies.
•19,337,000 Façonnées ou broebées el gazes.
5,140,000 Tissus mélangés, couvertures.
3,167,000 Crêpes, tulles el blondes.
1,362,000 Boimelerie.
3,286,000 Passementerie.
23,236,440 Jlubannerie.
.■».'>N,000 (Chapeaux, articles de bourre ou de lleurcl
I. a diminution la [)lus imporlanle à remarquer sur celle exportation,
comparée avec celle de 1825, p(trle sur la rnbaimcrie, el l'on .s'en rend
raison en voyant (pie rim[iortulion des rubans clraugcrs en France a aug-
• )."►(• ru:vt'i, m s in.i.x iio.ndks.
iiiciiU' (latis iiiK' bien ;iiilic |ir()|uirti(iii , v\ mous inoiili c le pn'il i|iii iiicii.u'i:
rt'llo branche tic hi r.iliiituic.
I. es causes de telle siluatitiii t^rave ne sont ecilainenicnl pas igutuccs,
lii( M ijuc nous ne nous apercevions pas (|iie les litinnues tlu poiivnir en
l'rance les aient fail inellre sons leins yeux et les aient jugées tlii,Mies de
(•(Uisiiléialion. le parleincnt aiii^lais, i|ui recherche toutes les occasions de
lit \eltipper le i;énie actif et laliorieiix tic la nalittii aux desliiiees tic latiiiclle
il préside, s'est occu|>e à diverses épotpics de riiuluslrie des soieries, et il
a voulu, il y a tieux ans, se rendre coniple île reffel <|u'avail produit le
changement de législalit)n opéré en 1820. Lue entpiète véritable, contluile
par un connté des honunes les plus capables de la chanibre des conununes,
s'est terminée par un rap|)ort imprimé en août 1832, autjucl on a joint
le texte mC'nie des dépositions îles personnes appelées devant le ctunité.
Cet énorme volume est le tableau le plus complet de la situation de la fa-
bri(|tic de soieries en Angleterre, en l'rance el sur tliveis pointsdii con-
luienl. Le docteur Bowring, comnussaire du gouvernement anglais, a
montré, dans la descri{)linn tju'il a faite de la fabritiue lyonnaise, que les
esprits éclairés et pénétrans n'ont besoin que de peu de temps pour ap-
l»récier les choses sur lesiiuelles ils dirigent leurs investigations. Grâce à
hii, les détails qui intéressent notre pairie, encore plus que la Grande-
Brelagne, sont aujourd'hui connus et soumis aux méditations des hommes
à qui la science de l'économie [lolilique est précieuse. On trouvera aussi
dans les réponses de M. Robert Clay îles observations pleines d'inlelligence
et de naïveté sur les rapports de la fabrique française dans ses débouchés
avec l'Angleterre. Voici au reste comment s'est réparti, en 1832, le com-
merce des principaux articles de notre fabritjue.
Les exportations de la France en 1832, dont nous avons plus haut
donné les valeurs détaillées, représentaient
-î27,466 kil. de tissus unis, dont i02,000 kil. ont été envoyés en Angle-
terre, et 98,000 aux Etats-Unis.
• 41,224 kil. de tissus façonnés, brochés, dont 4,000 en Angleterre,
30,000 aux Etats-Unis, et 52,000 en Allemagne.
25,272 kil. crêpe , dont 3,769 en Angleterre , et 9,474 aux Etats-Unis.
630,58 1 fr. valeur des blondes, dont 1 54,967 fr . en Angleterre, et 58,576 fr .
aux Etats-Unis.
^ 3,621 kil. bonneterie, dont 4,524 aux Etats-Unis, et 5,000 aux autres
étals d'Amérique.
21.797 kil. passementerie de soie, dont 13,524 aux Etals-Unis.
195,637 kil. rubaimerie, dont 26,000 en Angleterre, 53,(K)0 aux Etats
Unis, et 64,000 kil. en Allemagne.
DE LINDUSIKIE MAÎNUFACI UUIKKL E> KKA.NCK. ()")1
L'exposiliou de I83i n'a rerii (jue lorl lard les proiliiils de la fabrique
de Lyon , qui venait d'éprouver une eoniniolion inlérieure ^^rave et à ja-
mais déplorable. La série des articles que cette cité produit a été loin
d'être complète, mais ce qui en a paru a sufti pour prouver (jue dans les
étoffes riches la perfection s'était, si on peut le dire , surpassée elle-même.
Les velours, les satins, les étoffes brochées, les étoffes pour meubks brillent
encore de tout leur éclat, et en jetant les yeux sur les produits d'une indus-
trie aussi avancée, on peut sans hésitation dire qu'il n'est point de rivalité
qui puisse en déposséder la France. Mais est-ce là tout le but P Le nombre
des consommateurs à fortunes royales est bien limité , et le peuple des
travailleurs est bien nombreux. Le monde entier se meut dans une é[)oque
de paix prescjue générale où les richesses se développent , et cependant ,
en 1832, nous n'exportons pas plus d'étoffes unies qu'en 182o, et nous
exportons moins de rubans et d'autres articles du moindre prix. Après
sept ans enlin, nos exportations sont réduites de lo,OUO,Ot)0, et nos im-
portations en articles manufacturés augmentées de un million et demi !
Ah! que la France songe aux moyens d'aider l'intelligence de l'ouvrier
par les secours de la mécanique, et tente enfî.m de résoudre le problème
de produire à meilleur marché sans affecter le bien-être des classes ou-
viières.
Le mouvement commercial de l'étranger est trop intéressant à connaître
pour que nous ne complétions pas par (juehiues lignes cet article des soie-
ries.
Les Etats-Unis ont reçu en 1830-51 , année finissant le 30 novembre,
eu articles de soierie de toute sorte :
De la France pour dollars. 7,097,949 ou 37,2«4.232 fr.
De l'Inde et de la Chine. . i ,837,005 9,749,270
De tout autre pays . . . . 1,949,441 10,234,563
Total. . . 10,904,395 37,248,073
En 1831-32.
De la France, dollars. . . 5,047,817 26,501,039
De rinileetde la Chine. . 2,696,332 14,155,743
De tout autre pays . . . . 1,350,417 7,089,689
Total. . . 9,094,566 47,746,471
Le conunerce d'Angleterre (royaume-uni) a importé en 1832
4,373,247 Ib. soie à fabriquer de toute espèce, sur laquelle on a perçu
26,451 liv. slerl. de droits.
'w- nicvur. iti.s m:i \ >I(i.m»i:s.
Il .1 ini|t<iil(' |H»iir l;i coiisdiiiiii.iliiiii |i(iiii
!>S,."-2(» liv. si. ni soieries, eliàles el iiiouelioirs (!<■ ITiKh-.
5(i,7i"> dIijcIs (krliués à l:i valeur, iiiodes el vêle
meus vcnaiil d'Eiiiupe.
Va vu urlieles au [ntiils.
"(M îS 11). Salin cl rubans unis.
ÎO.SÔS Gaze et rubans de ga/e,
\:i,0U2 Criîpe.
1 1 ,!>S7 Velours et rubans de velours.
<>o7 llubans ouvrés.
107 Trieols.
i'27 llubans brocbés île nialières (lues.
fîî.O.'JO Ib. ou C5,îC8 kil.,
qui, calculés sur la valeur officielle qui est appliiiuée en France à de sem-
blables articles, s'élèveraient à la sonmie de 7,473,000 fr., mais qui sont
évalues bien plus liaul par l'Angleterre.
Il faut ajouter à cela
37,727 yards carres de tulle.
Cette inqtortalion totale d'objets manufaclurés doit donc représenter
une somme approximalive de 1 1 à 12,0(M>,0tM> de fr., dont 2,(M»0,(M>0 poui
les articles de l'Inde. Elle a payé au trésor, comnie droits de douane,
^67,î)04 liv. st., ou -î,2{ 1,000 fr. On remarquera (pie les droits sont cen-
sés établis sur une valeur calculée de 30 pour 100, excepté sur les articles
de l'Inde, qui n'en paient (pie 20, mais que ces droits dépassent évidem-
ment ce taux.
La valeur déclarée des soieries de manufacture anglaise (pii ont été ex-
portées en 1832 s'est élevée à 32!). 990 liv. st., ou 13,2.''j0,00(t fr., sur
laquelle le dran-back remboursé a été de 39,7-47 liv. si., ou 1,003,000 fr.
Cette exportation dépasse déjà la valeur de l' importation générale.
En nous attacbant, comme nous le faisons, à recommander aux manu-
facturiers la préférence pour les objets à l'usage du [dus grand nondjre ,
nous n'entendons cependant pas proscrire les articles (pi'nu luxe reclierché
a introduits dans la consommation, et nous citerons comme une des con-
quêles précieuses de noire industrie la fabri(;alion des cliàles, vèteniens
souples et commodes, parures élégantes que le goùl avoue et que la mode
sans doute protégera long-temps. La fabrication des cbàles, cette imitai ion
beureuse de l'industrie de l'Orient, n'a fait de sensibles progrès que depuis
DE 1, INT>USTniE MVNUFAr.Tir.li.r.F. F,N l IlAN(.E. G.'m
ijd'en dépil ik; nos lois proliibilives, la (Vaiide a été assez lieiireiise poiii
faire [lénclrer en l'ianne une (|uai)Ii(c assez irrande de cliàles de l'Inde,
Sans cela, privée de modèles variés, réimdalion de nos l'abricans u'eùl
pas reeii l'excitation nécessaire, et nous en serions encore aux cliàles mé-
rinos et aux bourres de soie.
La lilalure du duvet de cacliemire est arrivée à un point de pei fertion
aiujuel nous regrettons de voir que la laine n'ait pu encore alleindre coni
paraliveuienl au degré de linesse des deux matières, ceci au moins à un
petit nombre d'exceptions près. Ce duvet, ainsi lilé, sertàconfoclionnerdes
étolïcs admirables qui, sous des noms divers, uni embelli l'exposition de
183i , ainsi que les cliàles les plus beaux. Mais cette industrie des cliàles ,
variée dans ses procédés cl dans les matières qu'elle emploie, a envoyé à
l'exposition de nombreux éclianlillons, sur cbacun desquels nous dirons
ipielques mots.
Les premiers, entre tous, sont les cbàlcs cacbemircs, façon de l'Inde ,
(issus avec le duvet de cachemire, et dont le travail, nommé espouliiHuje ,
est le même que celui de l'ouvrier indien. Les nombreux lils (pii forment
les dessins , n'étant point découpés à l'envers , assurent la solitlilé de ces
cliàles, et la perfection avec lacpielle les dessins originaux sont copiés ne
laisse, toul-à-l'lieure, que le haut prix du cliàle indien pour type de
différence.
Les châles cacbemircs français qui rivalisent avec les précédens pour
l'apparence extérieure, sont faits au lancé, et les fils, qui forment les
nuances , découpés au revers. Ils sont par conséquent moins solides (pie
les précédens, bien que formés de la même matière.
La falii i(pie de Paris seule fournil les cliàles de cachemire et aussi les
plus beaux des cliàles, nommés improprement J»f/oi(S, dont la chaîne en
bourre de soie, offrant à l'ouvrier plus de n-sistance et de force, permet un
travail plus expédilif. Fabri(|ués sur le procédé des cachemires français,
ils en ont toute l'apparence et peuvent se donner à un prix inférieur. La
fabrique de Lyon concourt avec celle de Paris pour celle espèce de tissu.
La fabricpie de Lyon a donne le nom impropre de châles du Thibcl à
un tissu dont la chauie est en fil très fort nommé fantaisie , et la trame en
bourre de soie à laquelle on ajoute souvent la laine, le colon, môme le
duvet de cachemire. Cette fabrication ofire des produits de valeius très
diverses, et la fabriipie de ?ilimcs s'est distinguée par ses cbàlcs à lias prix.
Les châles imprimés , tissus légers cl élégans en cachemire , en mérinos
et en soie, font honneur par leur variété, leur bon goût cl leur bas [)rix,
aux fabriques de Paris, de Lyon , de INîmes, de Yizille, etc. Paris encore
(i,')i ni.VUK hKS I)KL\ MnMn;S.
nous offre les rli.ilt's iaitaii . InnI oin'<wMK'miiO(|ir(Mi Ininc. tissu»; A f^iniids
i|u.i(liillos. dont l'iilililc poiir l;i s.iisoii lij^oiinMisc ne peu! tMic coiilcsUr.
Dans U\s ovaluations tle noire oomnierce t'xt('ricur, les chiles sont com-
pris avec les autres lissus formés des mOmes nialières. Mais nous soninn-s
oonvaincns, par l'exposition de tS.V<, qu'ils entreront, de plus en plus, eu
irrande proportion dans la somme de nos exportations. Le ejouvememenl
a levé la prohibition desrliàlesde l'Inde; mais, par condeseeui lance pour
l'esprit iréiu'ral tie la fahriiiue d«' l'rauce, il a établi le droit d'iuipnrlalion
à 22 pour cent. Peu de cliàlcs intntduils devroul payer ce droit. Qu.uid les
fraudeurs se couteutent de 8 ou 10 poin'Cont, il n'est pas naturel d'en
supporter plus du (l(»uble. Seulement, la levée de la proliibiliou éteint la
recherche à l'intérieur, et sous ce rapport la mesure fera quelque bien au
commerce. Il est pénible d'avoir toujours à déplorer des errenieus d'après
lesquels les hommes honnêtes et soumis au.v lois de leur pays doivent
renoncer à exercer certaines branches de commerce que la législation ré-
serve exclusivement à la contrebande.
Ce que nous venons de dire plus haut s'applique encore avec plus de
force au commerce des cotons filés. L'ordonnance du 2 juin, modifiée par
celle du 22 août, en permettant l'entrée des numéros 443 et au-dessus,
au taux de 7 fr. 70 c, et de 8 fr. 80 c. [tar kilogramme , a entendu par le
fait maintenir la prohibition. L'introduction légale ne pourra jamais lutter
contre la fraude , qui se fait à bas prix; et malgré les progrès évidens de
notre industrie cotonnière dans les qualités ordinaiies qui sont à portée
du plus grand nombre, nous devons convenir de notre infériorité pour la
filature en fin. L'exposition de 1834 nous a prouvé que les causes qui re-
tardent l'essor des arts raécani(pies agissent encore sur cette branche de
notre industrie. Détruire ces causes serait plus raisonnable que de main-
tenir les prohibitions auxquelles on se confie.
L'on a, en i832, acquitté en France, pour la consommation
33.G36.<HM> kil. de coton, évalués à la somme de 58,443,000 fr.
Le poids des marchandises fabriquées avec cette matière, et qui ont
été exportées, est d'environ 2,300,000 kil. pour une valeur estimée de
33,000,000 fr.
Sans doute ces résultats sont dignes d'appréciation; on peut juger du
travail fourni aux classes ouvrières et de ce qui en est resté au profit du
pays. Mais à (luelle autre importance les manufacturiers de la Grande-
Bretagne, aidés (lu bas prix du combustible et du fer, de la puissance
mécanique et de l'esprit de conduite et d'entreprise , n'ont-ils pas porté
DE L IM)USTIUK MAWUl ACTUIUKUli: KA I lï AM-K. (>.»ri
ceflemême fabrication? Noiisallonsen indiquer le n'sultat sur la moyenne
(les (rois années I85(», 1851 et 1852.
L'Angleterre a importé el ac(|iiillé annuellement 121,251,000 kil. de
coton, près de quatre fois autant (jue la France.
En 1820 et dans les années qui ont suivi, elle exportait pour '«OOjOOOjtMM»
de fr., valeur dcdarécde toutes marchandises produites par le coton.
Maliçré la baisse constante des produits, cette valeur déclarée est pour
1850-51-32 de 455.0(M),000, dont
108,0(H),000 poin- 5i,(MMI,(MM> de kil. environ de coton filé.
520,000,(M)0 poin- les tissus, et
27,000,000 pour la bonneterie.
Les 53,000,000 d'exportation de la France, en 1852, se répartissent en
810,000 fr. pour 1'i7,0(M» kil. colon filé.
53,ooO,0(M) Toiles peintes.
5,()78,0<K) Calicots et percales.
14,579,000 Autres tissus, mousselines, mouchoirs, prinlan-
nières, articles mélangés, iulles, gazes et pas-
sementerie.
585,000 bonneterie.
Ici, comme pour la laine, nous voyons que c'est par le haut prix de la
filature (|ue l'industrie du coton se perd. La faible exportation de la bon-
neterie indique le point difficile.
L'exposition de 185i vient à l'appui de l'enseignement que peuvent
offrir les chilfres qui précèdent. La supériorité incontestable de nos pro-
duits, quand il s'agit du goût, du dessin el do la teinture, se prouve par
les 25 à 50,000 liv. st., ou environ 6 à 7,000,000 fr. de valeur, pour les-
quels l'Angleterre s'en procure tous les ans, reconnaissant que son habi-
leté peut bien aller à les imiter, mais non à les inventer. La Grande-Bre-
lagne travaille [lour le peuple de tous les pays, el nous pour les gens d'un
goût ex(|uis; elle a certainement le meilleur lot.
Deux grands centres de fabrication se partagent, en France, les toiles
peintes, la Seine-Inférieure et le Ilaul-IUiin, bien que le sol français ren-
ferme encore un nond)re d'élablissemens reconnnanilables que l'on peut
rattacher à l'un ou à l'autre. La localité de l'Ouest, voisine des lieux (l'ar-
rivage de la matière première, s'exerce sur les articles pour lesquels un
double transport serait une charge trop onéreuse. Elle fait le solide et le
bon marché, el aujotnd'hui qu'elle néglige moins le dessin el la teinture,
comme on en a pu Juger jiar les belles indiennes envoyées de Rouen, de
Rolhec, etc., elle peut prétendre à un accroissement de prospérité. Les
{'ù^\ lii.vui: iii.s m IX >iuM>rs.
|ii(tiiiiils (If la i"('L.'it»n tl<' l'Msl , fiapiit's iiar (|iit'l(|ii«' dcsavaiila'jc df .-ilna-
lioii. roMscrvcnl pour les classes aiscrs la siipci imilc (pu- (loiiiiciil la liiicssii
lin lissii et II" lalfiit du dossiiiadMir. Nous (levons eoinpie aussi A la soriélô
iiidiisliit'lle de "Miillioiise de ses efforls pour cleiidn' rinslriiclinii dans le
pays, y airclercr la diffusion des connaissances pratiques, cl piovoipiei' à
de nouvelles dcconverles.
Ne lonclianl (pic k'i,'èronienl aux sp^-cialih's et aux détails de fabrica-
tion, nous nicntioniiennis cependant la |)l•opa;,^•ltion en Alsace de l'ini-
prossion à une on deux couleurs, réelal des iinpiessions de fj;enie riche
sur percale ou calicot, des étoffes ù meubles, des cbàles cl nioucboirs, le
bon iïoiit des mousselines imprimées qui, mieux que les prohibitions, a
fait taire le désir de s'en procurer en Aniçlelerrc.
Sainte-:\larie-aux-Mines,RibauvillerelColmarfabri(pienl(lcs,çuin,c:ans,
des Madras, des cotonnades. Sainl-Quentin poursuit en concurrence la
fabrication des iïuinîans cl (piehpies autres articles (pii lui sont jiarlicn-
liers. Avec raniélioration de nos systèmes de léi^islalion, celle belle indus-
trie cotonni('Me verra s'ai^randir le cercle de ses consommateurs; la fabri(pic
de mousseline de Tarare, moins bien placée que celle de Saint-Queniin,
est celle qui en réclame le plus vivement l'adoption.
Une industrie i»liis ancienne en France que celle des cotons, et (jui, se
liant ordinairement à l'exploitation ai^ricole, aurait dû, ce semble, con-
server dans le pays une position [dus avantageuse, est celle de la toile de
linon de chanvre. Là, plus encore, on remanjue ([ue la fabrication a
emprunté peu de secours aux arts mé(^aniques, et (pie, faute de s'aider
par l'amélioration des procédés, elle a de la peine à soutenir la lutte contre
les pays où la main-d'ceuvre est à bas prix, et contre ceux où l'aide des
njacbines vient la suppléer.
La France a importé pour rac(piillcnienl, en 1832, pour
2,5lt(>,<t(K> fr. de chanvre brut,
500,(MM) de lin,
5,0(M>,()(IO de fd de lin en divers états et
42,5oo,0()0 de toiles diverses.
Elle a exporté dans la même année pour
1,220,000 fr. de lin et de chanvres en divers étals, et
SoOjOOO de fil à dentelle , presque en entier pour la Suisse.
Les exportations de toileries et articles de lin et chanvre se composent
encore de
8,300,000 fr. poiu- 000,000 kil. de toile ccrue, dont moitié pour
nos colonies à sucre.
DE L INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE EN FRANCE. (m7
6,000,(MM> 5(M),(HK) kil. de toile blanclie dont 2 ciii(iiii(^mes puiir
nos colonies.
00<>,(KK) l()(),(HK) kil. toile teinie, dont 9 dixièmes pour nos co-
lonies.
i ,(WiMH\ Articles divers.
2,I(K»,(MK> Dentelles, tulles et passementerie.
200,(HH) I jnge de table.
12,000 Bonneterie.
18,447,000
Si l'on met à part l'exportation obliî,'ée pour nos propres colonies, les
autres pays n'auront consommé guère que 12 à 45 millions de produits
français fabriqués , ou à peu près une somme égale à celle que nous avons
nous-mêmes reçue de l'étranger.
Nous avons réservé, sur les calculs ci-dessus, comme une exception In
batiste dont nous avons exporté en 1852 pour
14,50(>,000 francs représentant {)0,000 kilogrammes,
(|ui se sont, ainsi répartis :
35,000 kil. en Angleterre.
«,500
en Belgi([ue.
0,700
en Allemagne.
20,000
aux Etats-Unis.
10,300
aux autres États d'Amérique
5,;)(t0
dans nos colonies.
10,000
en divers pays.
Cette fabrication de batiste, presque toute de main-d'œuvre, concourt ,
avec ce que nous avons signalé précédemment, à montrer le goût spécial
qui nous entraîne vers la création de produits à l'usage exclusif des riclies ,
ce ((ui nous fait paraître d'une manière si désavantageuse sur tous les
marchés éloignés.
Les États-Unis ont importé chez eux , dans les de.nx années révnirs
de 18.50-51 et 1851-52, en marchandises dont la matière première est le
lin , pour 41 millions de franc^s, sur lesquels il y avait :
27,4(M>,(M)0 fr. de l'Angleterre.
0,820.000 de l'Allemagne.
4,850,000 de la France.
TOMK IIJ. 45
(TkS
Ui;Vlir. !>!.> 1)1.1 \ MdMH'.S.
Kii pronani tlnn>; h's (iociimciis aii'rlais les trois aiiiiccs 187)0, I8."il el
1832, on Irouvt' une iiuportalioii iiioyeiiiie annuelle d«î
3(),(MH> pièeos balisle on inouelioirs à boiilnre de Trance.
(;.(>(»*> yards rarros de linije damassé on dia[ircMle divers pays, ainsi ((iic
t-2..">8."» liv. sierl. à la valeur de toile ou linon.
L'exportation moyenne de l'Angleterre dans ces trois années est de
50 millions d'yards de toile pour une valeur déclarée de -55 million;»
de francs.
Le déparlement du Nord est toujours le point de fabrication des batistes,
et les soins apportés par qneUjues fabrioans au choix des dessins et aux
procédés de teinture ont certainement donné une nouvelle impidsion à
cette industrie.
La Mayenne et l'Aisne ont offert à l'exposition queUpies beaux échan-
tillons de liiiije damassé. Mais combien, [Miisqu'il y a une exposition, au
rions-nous aimé à y rencontrer la série de toutes les diverses toiles fabri
tpiées en France pour la consommation et pour l'exportation^ Nous
aurions voulu juger quelles sont les influences locales qui paralysent une
branche si importante pour notre commerce et notre agriccdiure.
Il ne nous reste guère, en ce qui touche les tissus, qu'A dire quelques
mots de la fabrication des tapis en France. Aucun art n'est, à notre avis, à
la fois plus avancé et plus arriéré que celui-là. Les manufactures des Gobe-
lins, de Beau vais, d'Aubusson, produisent des choses merveilleuses, dignes
des palais des rois pour lesquels elles sont destuiées, ou des demeures des
gens favorisés de la fortune. Mais les tapis à l'usage de toutes les classes,
les tapis réunissant la solidité, la durée à une élégance convenable, nous ne
les avons pas rencontrés à l'exposition. La laine est chère , les filatures ar-
riérées ; nous comprenons les difficultés contre lesquelles se débattent les
fabricans, et nous leur tenons compte de celles que quekjues-uns ont sur-
montées. Une fabrique de Paris s'est fait remarquer parle choix de ses
dessins renouvelés duxvi*^ siècle et par l'éclat des couleurs. Sans doute il y
a progrès , mais ce progrès est bien lent, et nous ne rivalisons pas encore
avec les moquettes anglaises. Comme on l'a vu plus haut , notre exportation
de tapis a été de 255,000 fr. en 1852, et il y en a même pour l'Angleterre.
Mais ce dernier pays en exporte annuellement pour A à 5 millions de francs ,
et travaille pour tous les consommateurs. L'usage des tapis, qui entrahie
celui de l'ordre intérieur, de la propreté, du bien-être domestique, ne se
propage pas en France , parce que depuis vingt ans nous sommes occupés
à faire hausser le prix des laines , le prix des machines , le prix des ou-
DE L INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE EN FRANCE. 659
Ùls, el que les fortunes ordinaires ne peuvent atteindre à des choses
fabriquées avec des élémens si coûteux.
Le goût du dessin , dans les tapis , offre les nuances de l'époque de tran-
sition dans laquelle nous nous trouvons. Le dessin régulier et encadré de
l'ancienne fabrique d'Aubusson, la façon de Perse, rimilaliou du cache-
mire, l'époque des Valois et celles de Louis XIV et de Louis XV concou-
rent à cette iieure et se sont trouvés en présence à l'exposition de 1834.
La même indécision se fait remarquer dans la fabrication des meubles, et
des ouvrages d'ébénisterie. Les formes sévères et classiques de la républi-
que , la surcharire de dorures et d'ornemens de l'empire ont disparu pour
céder la place à un retour vers les siècles écoulés. Tel fait de la manjue-
terie, un autre de la rocaille, et de l'ornement comme au milieu du xvin'=
siècle ; quelques-uns se passionnent pour les incrustations et les grandes
formes de Boule. Remontant au-delà, un artiste ingénieux et habile a re-
produit d'une manière élégante, mais avec un scrupule d'imitation peut-
«Hre trop servile, les fauteuils carrés et solides de Louis XIII , aussi bien
que les c»Dlonnes torses, les franges et les tentures brillantes du lit de
Marie Stuart, alors qu'épouse de François II elle ajoutait par ses charmes
à toutes les séductions de la cour des Valois. L'ogive même , accompagnée
de ses fragiles découpures sous le nom de (je,nre cathédrale , est entrée
dans la lice et a retrouvé des partisans. Le discernement , nous devons le
dire, n'a pas toujours présidé au choix de l'ouvrier, et nous ne saurions
nous en étonner quand les artistes qui doivent l'exemple el le conseil font
si souvent fausse route.
Le commencement du xvr siècle, de ce grand et beau siècle à qui nous
devons tout ce que nous sommes, et surtout la liberté de la pensée , source
de toutes les autres libertés, a reçu le nom de la renaissance. Les arts
sortant de la barbarie se trouvèrent comme par enchantement au niveau
<le toutes les merveilles que l'antiquité avait léguées au monde civilisé.
D'heureuses découvertes, en rendant à la lumière les prodiges de l'art an-
cien , firent éclore l'art nouveau ; mais les hommes de génie de cette mé-
morable époque ne se crurent pas obligés de copier minutieusement les
travaux de leurs ancêtres. Ils regardèrent autour d'eux les besoins nou-
veaux que le culte, la civilisation dans la vie domestique, la guerre et les
sciences avaient enfanté.*!, et ils y approprièrent leurs plans et leurs dessins.
Ce n'est point alors que voulant construire une église , on eût pris pour
type le temple d'Antonin et Fausline tronqué et mutilé, surmonté enfin
d'une espèce de cheminée percée à jour, destinée, dit-on, à un clocher,
el qui fait de l'édifice la chose la plus ridicule qui se puisse voir. On au-
45.
(KM)
UKVLE DES nKUN MONDES.
mil eu en vue les cérémonies du culte, ce (|ui y est nécessaire; <tii aii-
rail fait un ^lan . cl si dans ce plan un clocher n'eùl pu se raccorder , ou
l'eût construit à pari, isolé, connue luie tour sé|)arce; ou mieux encore
ou cùl couiiiris cpi'uu temple pscuilo-i^rec ou romain n'est pas nue éf^lise ,
pas plus »|u'il n'est une bourse, ou un opéra. Ou cùl donc lait une éf^lise,
de même (pi'à Anvers, à Kollerdam, à Amsterdam, à Londres, on a fait
t\es bourses, c'est-à-dire des édilices ayant au centre une grande cour
carrée et aérée où l'on peut se mouvoir et s'entretenir d'affaires , et des
porticpios à l'entour où l'on peut se mettre à l'abri des injures acciden-
telles du temps. Dans ces pays ou ne comprendra jamais une bourse dans
nn édifice aucpiel ou ne peut arriver (ju'en Iraversaut un parvis et mon-
lant viuixt marches, exposé [tendant la traversée aux rayons hrùlans du
soleil ou à des torrens de pluie, pour se trouver dans une salle d'a-
giotage. L'architecte de Notre-Dame de Lorette, en donnant son plan, ne
songeait donc pas au culte , mais à l'effet (pii résulterait pour le monument
d'être vu depuis le boulevard; l'architecle de la Bourse rôvait une
belle ligne de colonnes et la perspective harmonieuse de l'édifice vu du
coin de la rue Vivienue; mais des usages et îles besoins du connnerce il
en avait peu de souci, et l'on aurait pu, sans le contrarier, applicpier son
(Tuvre à toute autre destination. Eh bien ! l'esprit des gens de l'art à l'époque
actuelle, nous l'avons retrouvé , à l'exposition de 185i , dans tous les genres
de produit (pii ont pour base une portion (pielconipie de l'art. Nous fai-
sons des étoffes, des lapis , des meubles, des bronzes, des bordures de
tableaux, sans nous inquiéter le moins du monde si les formes que nous
adoptons sont en harmonie avec les dispositions intérieures de nos de-
meures, avec leur aspect, avec nos usages domestiques, avec nos mœurs
enfin. Nous contentant d'une ressemblance grossière, et ne pouvant
atteindre aux prix qu'exigerait une fabrication solide , nous tolérons que
les ornemens gothiques, au lieu d'être taillés dans un meuble, soient i éunis
par la colle forte , que les moulures racailles de Louis XV soient en pâle
fragile, au lieu d'être sculptées dans le bois, et nous restons au milieu de
jolis colifichets, esclaves de notre maladresse ou victimes de celle de nos
domestiques.
Le mot que nous venons de prononcer est le mol important et le princi-
pal en France. Le joli est tout , et ce mot a été répété par toutes les bou-
ches à l'exposition de 483i. Le but même de l'exposition était que ce fût
une jo/ic chose.
Paris est toujours en possession de la fabrique de bronzes. L'exporta-
tion à l'étranger est de Mi à I,()0(),0(M) fraîics. Là encore nous retrouvons
DL L'iMJLSTUlli MA.NUKACTUUliaVl!: EN 1 UA>CE. 6G1
r'ial)ileté du fondeur, du ciseleur, du doreur, mais (|uel pelit nombre
d'objels pouriaienl être avoues par l'amalour des aris? Conjbieu , si de
véritables artistes ont fourni les modèles, ne s'est-on pas app!i(|ué à faire
disparaître par la lime ce caractère élégant et un peu heurté (pie le talent
inijirimeà ses ouvrages! Que d'efforts enfin pour ramener les figures aux
formes rondes, polies et dégradées, si goûtées du vulgaire ! Nous s.ivons
bien qu'il y a d'heureuses exceptions, et qu'il ne faut pas voir toute une in-
dustrie dans l'exposition; mais encore faut-il la juger sur ce qui frappe
partout nos regards.
L'orfèvrerie et la bijouterie donnent lieu à une exportation de près de
deux millions. Aucune nation ne peut lutter contre nous |»our le liai, le
bon goût et le bas prix de la main-d'œuvre de ces brillaiis produits; et
nous nous reprocherions de ne pas signaler les succès que des honunes in-
dustrieux et recommandables ont obtenus en faisant revivre pour nous les
nielles du moyen âge. Véritables artistes, ils ont exécuté avec un goût ex-
quis des coupes, des coffrets, des manches d'épée, et divers objets qu'ils
ont habilement enrichis de pierres précieuses.
Le plaqué d'argent, dont l'exportalion va à près de deux millions et demi,
a acquis, depuis les précédentes expositions, encore une nouvelle supério-
rité, et notre industrie en ce genre arrive graduellement à la perfection.
Nous exportons pour plus de cinq millions d'horlogerie, et l'exposition
de 1834 a été reconmiantlable sans indicpier de bien grands progrès faits
dans cet art. La France reçoit une grande «pianlité de mouvemens bruts
de l'étranger. Le bon marclié de l'existence et la division du travail per-
mettent de les établir à bas prix; mais l'habilelé de l'ouvrier français est
ensuite nécessaire pour l'assemblage d'une pièce d'un bon usage courant.
La perfection existe plus communément en Angleterre, et on y est plus
exigeant à cet égard; il en résulte que la différence de valeur amène une
plus grande consonnnation de nos produits. En bijouterie , plaqué d'argent
et horlogerie, la Grande-Bretagne n'a exporté en 1852 que pour i,500,00(»
francs. Les goûts d'une nation sont ainsi, à un certain point, le régula-
teur de son conunerce extérieur. Les Anglais veulent des montres plus
parfaites, ils en exportent pour une moindre valeur que nous qui nous
contentons d'une qualité relativement suffisante^ mais ils prennent leur
revanche sur tant d'objets !
Les autres ouvrages de métaux divers, les machines et métiers foui -
nissenl à l'exportation (pialre millions à (juatre millions et demi , et la cou-
(Ai)! ni:vuK iti;s dklx M(im»ks.
telloric iiii |ifii nmiiis (rnii million iloiil plus (lt> nioiti(> |miiii les [fCtiiilcs
d'|]spa^'iK', lie l'ditiiiral cl des dais sardes.
L' A ri;ileleiie exporte |Kir wmparaisoii , pour
ii-2,'>(M>.(HM> fr. d'ouvrai^cs de cuivre el de bronze.
(i,(>7">,(M)0 d'oiivraj^es d'élain et de fer-blanc.
2,3(»(>,(MK> de niacliines cl niéliers.
.";g.(MM),(MK> de quincaillerie el coulellerie.
(i({,87;>,(MK) francs.
Nous laissons de côlé, dans cel état, l'exporlalion (|ui a lieo de
75,000,(M)(> fr. de fer brut ou travaillé.
2,750,(M)(t d'élain.
3,(i(M(,(MK> plomb brul ou moulé.
8l,3oO,(M)0.
Cette exportation n'a point cbez nous de ternie de comparaison ; mais
l'on voit que l'Anj^leterre exporte près de douze fois plus que la France
en métaux travaillés. Ici nous tournons toujours dans le même cercle, et
nous revenons à ces deux questions banales : Faut-il renoncer à une fa-
brication qui ne peut avoir lieu que lorsque nous serons arrivés à produire
le fer à des prix plus bas? ou faul-il attendre, pour se mettre au travail,
que la concurrence inlérieure ail réduit la valeur du métal brul assez pour
qu'aidés du plus bas |)rix de notre main-d'œuvre, nous puissions, dans un
ou deux siècles , entrer en partage de la consommation de l'étranger? La
solution de ces questions ne nous paraît pas douteuse. En attendant, nous
seuls et (jnelques voisins pauvres nous consonmions la quincaillerie fran-
çaise. Dans les bas [irix rien de plus médiocre et de plus mauvais, dans
les prix élevés de l'élégance et point de solidité, telle est l'idée que l'expo-
sition laisse de notre coutellerie. Fabriquée sur une petite échelle , sans
le secours des machines qui aident le travail , la coutellerie d'Auvergne
el du Forez étonne par son bas prix ; elle sort des mains de gens qui vivent
si pauvrement! En Angleterre, au contraire, loul couteau a un prix raison-
nable, mais nous croyons difficile (jue l'on en achète un absolument mau-
vais; et alors le meilleur marché ne paraît pas être pour le bas prix.
Pour avoir toujours des armes à leur disposition, les Anglais en ont rendu
la fabrication libre comme celle de tout autre objet. Aussi sont-ils certains
DE l'industrie MANUFACTURIÈRE EN 1 RANGE. ()C5
fie n'en avoir pas à demander à leurs voisins. On n'a assez pour soi que
<f)ie de ce que Van vend aux autres.
I>a Grande-Brelaîrue a exporté en 1832 |ioui-
(i.SOO.OdO II . d'armes et munitions.
La France a vendu la même année pour
ôS.'i.OOO fr. d'armes de guerre et
'i2-2,(MJ(» d'armes de luxe.
L'exposition de 1834 a été fort occupée de modifications introduites
dans les détails des armes à feu. Le temps rendra compte de la bonté de
ces changemens.
Un des arts industriels les plus arriérés en France est celui de la poterie,
et nous n'hésitons pas à déclarer que la prohibition absolue de la poterie
fine, en nous privant de modèles, en plongeant nos fabricans dans l'apathie,
est la cause première de la décadence, ou tout .-ui moins de l'état station-
naire dans lequel nous sommes restés. On a remarqué à l'exposition de \ 834
quelques efforts et des essais plus ou moins heureux , tentés dans deux ou
trois manufactures; mais nous ne trouvons là rien qui dépasse ce que le
le public a pu voir, il y a plusieurs années, aux expositions des manufac-
tures royales. La fabrication de la porcelaine, en revanche, a pris un assez
grand développement. La découverte de gisemens de terres convenables ,
et sans doute aussi le dégoût qu'inspirent aux classes aisées l'anciemie
faïence ou la terre de pipe de Creil, ont favorisé la consommation. Mais
tout le monde ne peut atteindre à la porcelaine , et nous continuons à faire
des vœux pour l'amélioration de nos anciennes poteries, bien persuadés
que nous sommes que cette amélioration n'aura lieu que lorsipie la prohi-
bition aura été levée.
La France a exporté en 4832
Pour 354,000 fr. de poterie grossière.
224,000 de fayence.
37,000 de grès.
615,000 dont près de moitié pour nos propres colonies qui ne
peuvent se fournir ailleurs, et le reste prescpie en entier par terre, par re-
lation de voisinage, chez des peuples encore moins avancés que nous.
L'exportation de la porcelaine a été de
3,600,000 fr, dont un (icis pour les deux Amériques,
r»('»1 nEVL'E DES nr.UX M(>NnKS,
I.' \ii<rU'leiTO a de l;i iiorctIaiiK' Iropcli^n' immucii faire une ^'laiidc ex-
pnilalion; mais la ^'raude sii|ifii»>rilé de ses diverses polcrics hii en a |>n>-
l'iirc, en \S7y2. rtcoiiUMnciil à rcIranL'or junir imo soiimic de
|-2,-2«M),(M»0 fr.
1/arl de la verrerif dans lonles ses hranclios et surloiil lart de emder
le> ;:laee-; se niainlient en Fraiieo à un rani: élevé. Des ijlaees d'un volume
remaninable ont paru à l'exitosilion de 1835. Les cristaux ont de la peine
à atteindre la perfection dans la matière et surtout la taille des cristaux
anglais.
L'exportation de IBM s'est composée de
,'i8(».(MK» fr. i;laces et miroirs de toutes grandeurs.
6<I,(MM) verres à lunettes.
otiS.iXM) verrerie, Cl i>taux.
■2,-J()(>.(MM) verrerie ordinaire.
30,(>iM> verroterie en masses , en grains et taillée.
.">,(v>8,(Hn) fr.
L'exportation de la Grande-Bretagne en 1852 est de I0,050,(K)(> fr. en
verrerie ou verre sous toutes les formes.
La chapellerie à peine représentée à l'exposition de 1834 donne lieu à
une exportation de 13 à 1,.i(»0,(HM» fr.
La Grande-Bretagne en exporte pour 5,0(KJ,(XK) fr.
Le papier est à meilleur marché en France qu'en Angleterre. En
réunissant sous un même chapitre les articles qui s'y rattachent, nous trou-
vons l'exportation de 1832 se composer de
2,400,000 fr. en papier.
oOO,000 cartons et papiers d'enveloppe.
2,800,000 livres imprimés.
40,000 cartes géographiques.
1 ,0!>8,(K>0 gravures et lithographies.
I.i0,01>0 musique.
1To,000 cartes à jouer.
7,769,000 fr.
Tous ces articles ont paru à l'expoMlion sans que d'auc*in d'eux on
DE l'industrie MANUFACTURIÈRE EN FRANCE. (Wjj
ait pu dire (]ue celle exposilion renJail coraple de l'état actuel de l'in-
dustrie dans le pays.
L'Angleterre a exporté en I8.">2 :
4,iO(J,0(H) fr. articles de papeterie comprenant plusieurs des objets énu-
mérés ci-dessus, et
S.ôOOjOOO livres imprimés.
7,700,000 fr.
Une industrie i)articu]ière à la France, et pour laquelle sa supériorilo
dans les arts du dessin et dans l'entente des couleurs lui laisse craindre
peu de rivalité, est celle des papiers peints. Les manufactures de Paris et
du Haut-Rliin ont offert des dessins dignes d'être comparés à des ouvra-
ges de la main la plus habile. L'exportation de cet article, en 1832, a été
de 1,700,000 fr. et ne peut (jue s'accroître encore.
La France a conservé des débouchés assez imporlans pour les cuirs et
peaux prépai'és, sur lesquels l'exposition de 1834 élait loin d'êlre com-
plète.
L'exportation de 1832 comprend pour
5,633, 000 fr. de peaux tannées ou préparées.
8!),000 de pelleleries.
0,!)52,(MM) de gants de peau.
7,733,000 de peaux ouvrées sous d'autres formes.
4G3.<MM) de selleries et voilures.
20,87G,(K)0 fr.
L'Angleterre n'a exporté que
(J,tK)0,0<10 fi-. de cuirs ou peaux brutes ou travaillées.
1,400,0(M» ouvrage de sellerie.
7,400,(HM» fr.
Les arLs chimiques continuent à obtenir en lYance une grande atten-
tion, due à la parlicipalion directe des savans les |)his éclairés à nombre
d'entreprises in.luslrielles. Les expurlalions de 1852 qui s'y ratlaclienl
sont
4.200.(MM> IV. (le produits chimi({ues divers.
I..'><i0,0iio k'inliires et couleurs.
iHm KKVUE btS l»El'X MO.MlKS.
'».'V),(KK» (irr , cliicoroe, épiées.
t,7(K».(K>(» iiu'tlio.iineiis.
I.;>IK),(KI() sa\oiis.
(i.(KK»,(XM> [..iifiimeries.
i;..l!M>.«MM) fi
l/Aniîlelerre a exporte, en IS32, [utiii
■2.<MM>.(M)(» fr. lie couleurs.
T,T(K).(MM> (le savons fl chandelles.
l(».ti(Mt,(MH> fl.
En cordages, filels, etc. , nous avons encore exporté pour TM.iKK) en
1832, et l'Angleterre pour i>,o(M»,(KH> fr.
Ici se termineront nos comparaisons spéciales : nous ii ouvons encore
tlans les documens anglais une exportation, en ^832, de
17,800, 000 fr. pour merceries et vèlemens.
2!).-2(H»,0(>0 pour articles non détaillés.
57,000,000 fr.
A rencontre de ces articles, nous pouvons mentionner les exportations,
suivantes faites de France en 1852 :
7.280,000 fr, articles divers de l'industrie parisienne.
i.l3o,000 tabletterie, dont plus de 630,000 fr. en peignes près
(jue tous pour les Américpies.
7,423,000 mercerie fine et commune, dont seulement 34,000 fi.
en aiguilles.
1,861,000 modes.
682,000 chapeaux de pailles, nattes et sparterie.
790,000 parapluies.
312,000 bimbeloterie.
763. (»00 vannerie.
740,000 bois ouvrés.
I,222,(KM) meubles.
558,000 instrumens de musi<pie.
214,000 instrumens d'art.
376.000 article de collections.
23.540,000 fr.
DE l'industrie MANUFACTURIÈRE EN FRANCE. G07
Le cadre dans lequel il nous est prescrit de nous renfermer ne suffirait
pas à apprécier, même de la manière la plus succincte, les causes qui relar-
dent les progrès de toutes nos industries si diverses et si variées. Nous avons,
encore moins, eu la prétention d'indiquer même sommairement tous les arti-
cles qui ont paru à une exposition (pie l'on rej^arde comme la plus brillante
de toutes celles qui se sont succédé. Noire but, non moins grave, a été
d'appeler l'attention sur la route que poursuit notre industrie, sur les
causes qui l'entravent et sur le dommage (jue le pays en reçoit.
Dans un grand élat comme la France, la civilisation développe (iliaque
jour des besoins nouveaux, enfans plutôt du caprice et de la mode que de
la nécessité. L'industrie, laborieuse, appliquée, s'étudie à remplir ces
besoins , à fournir à tontes les classes de citoyens les objets que l'époque
réclame. Il en résulte une excitation de travail dont nous ne mécon-
naissons pas l'heureuse influence sur l'économie intérieure du pays. Ce
n'est point une création méprisable (pie celle de cette immense (juanlilé
de valeurs échangeables qui a paru à l'exposition de 1834 en articles de
modes, de toilette, de coiffures, de fantaisies diverses. Mais si l'on peut
voir là (juclque indice de la ricliesse relative de la France ou de l'aisance
d'une partie de ses habitans, le cercle infiniment étroit des consom-
mateurs, le peu de ijoids de ces productions dans nos rapports avec l'é-
tranger, séparé de nos goûts par une civilisation différente , nous feront
toujours regarder, avec un intérêt secondaire, celle partie de notre inven-
taire industriel. C'est cependant elle (pii a principalement besoin de l'ex-
position comme d'un bazar destiné à éveiller le désir de l'acheteur, et les
capitaux déplacés à cette occasion sont peut-être le seul bien réel (juc la
circonstance ait produit. Quant à celle haute industrie manufacturière (pii
s'occupe des besoins généraux des peuples, de les nourrir, de les vêtir,
d'aider à leur bien-être , de faciliter leurs communications , nous croyons
(pie l'exposition lui est chose plus dommageable qu'utile.
Depuis la révolution de i789, (piarante-cincj années se sont écoulées ,
et une partie des souverains de l'Europe n'a encore pu pardonner à la
nation française la déclaration de principes politi(pies qui en fut la con-
séquence. C'est à la lutte qui s'engagea , à cette époque déjà reculée ,
enlre les puissances coalisées et la France , que l'on doit attribuer le déve-
lo|)pement du système (jui, par degrés, a fait regarder comme une tolé-
rance pres(iue exorbitaule l'admission du produit de l'industrie élrangère
dans la (^onsoinination du pays. Les gouvernemens de la rcvolulii»n et de
l'empire , voyant la France chassée par la force de tous les marohes au-delà
des mers, se mirent à repousser ce qui ne pouvait plus leur parvenir que
(le la main de leurs ennemis. La prohibition devint bienl()l la règle, et rimp(>t
i'ÀiS lti:vt°E ULS OKtX MOMlLS.
(lit (le |iio(orlioi» fui l'i'xro|»li(m, »|iic r«»ii jirctinl.iit sdus I.i rondilioii
de n'oii f.iiir tin'iiii iisa;;o imsiinr iiinpcrru. I.a rcslaiiialioii est entrée
bien plus avant encttie dans eettevuie funeste, et lesjtiinripes anli-éeono-
niicpies, soutenus, pendant quinze ans, à la tribune pul)li(|ue, ont Iclle-
nienl siuvècu que les boninies qui arrivent au pouvoir s'empressent it
l'instant niCine d'abjiner les opinions contraires cpi'ils ont pu émettre,
ou de les rendre nulles dans l'application. Le propriétaire du sol, tout-
puissant par l'elTel «le iiotie ronslitulion , eonsidéré eomme ay;uit seul
intérêt diins la chose publifiue, n'a vu, dans le pouvoir dont il dispose,
(jue la facidie de procurer aux produits d'où il tire son revenu, inie plus
haute valeur, en les gardant de toute concurrence contre ceux de l'étran-
ger. Il n'existe plus aujourd'hui de distinction entre les matières premières
et les objets destinés à des consommations immédiates. On a frappé la
houille, le fer, les outils, la laine, le coton filé dont on n'avait pas ({uantité
suftisantc, tout aussi bien que les toiles blanches, les calic((ts, les draps.
Les nianufiicturiers , froissés par des surtaxes, se sont plus que jamais ré-
fugiés sous le couvert des prohibitions. Ils voient le bénéfice des marchés
étrangers leur échapper et n'osent cependant solliciter la levée des ob-
stacles qui se trouvent devant eux; ils redoutent que cette mesure ne soit
étendue [dus loin, et manquent de conliance en eux-mêmes , pour soutenir
la concurrence étrangère même à l'abri d'un droit élevé. Pourquoi cela?
C'est que presque tons, excités par les expositions publicpies, ont voidu
travailler pour les riches seulement, et (p.i'un petit nombre des articles
destinés aux classes inférieures égale en bonté et en qualité les fabrica-
lions analogues de l'étranger. C'est cependant dans les proiluctions à bas
prix , quand le fer et la houille auront été affranchis , quand la laine sera
taxée comme en Angleterre à 22 fr. les 100 kil., quand le coton lilé fin
paiera seulement un droit égal à la prime de fraude, c'est, disons-nous,
ilans les proiiuclions à bas prix à l'usage des masses, que l'industrie fran-
çaise doit chercher son salut.
Nous n'attachons pas une importance trop grande aux chiffres que nous
avons employés. La statisti(jue fournit des faits sur chacun desquels il y au-
rait des considérations particulières à établir. En nous en servant, nous
n'avons voulu que faire remarquer leur tendance générale , et peut-être
établir plus nettement des idées qui s'expriment moins facilement d'une
manière abstraite. Un peuple intelligent, éclairé, ami des arts, comme on
l'est en France , peut donc passer à côté du but par l'amour même du bien.
On a beaucoup loué à l'exposition de 1834 ceux (|ui ont fait des choses
n^erveilleuses. Eh bien! nous, nous faisons remarquer par la comparaison
des deux commerces, de France et d'Angleterre, se rencontrant sur un
T>E l'industrie MANUFACTURIÈRE EN FRANCE. ()()î)
terrain neutre, (jiie l'avantage est pour celui qui fait du bon, suflisam-
mentbon, mais à un prix niodcré, que ce soif du dra[) an::lais ou de
l'horlogerie française. Mais celte direction , comnienl la concilier avec les
expositions?
L'esprit t|ui préside aux expositions générales n'est pas un esprit d'ordre
et de méthode ayant pour but de mettre sous les yeux île la France l'in-
ventaire général des produits du travail de la nation, d'y appeler le plus
simple, le plus usuel, le plus ignoré, comme celui qui se dislingue par la
richesse et l'éclat. Non! Il faut des objets extraordinaires, créés n'im-
porte à ((uel prix, mais qui allirent l'alteutionde la foule ignorante, et par
suite provoquent les récompenses.
On a donné dans le temps la décoration à l'homme au petit manteau ,
et tout le monde a applaudi. Les vertus modestes, l'esprit de charité ,
trouvent leur récompense dans leur intérieur; mais quand le pouvoir les
aperçoit , il s'honore en les honorant. L'homme au petit manteau , c'est le
tabricant zélé, laborieux, ami de ses ouvriers, qui, ne trouvant rien d'ex-
traordinaire dans ce qu'il produit tous les jours, n'a pas l'idée de paraître
à l'exposilion, ne demande rien au pouvoir, que l'abaissement des droits
sur les matières et sur les arlides qu'il emploie. Surtaxer les outils,
(juand qidnze années d'impôt n'arrivent pas à en empêcher l'importation,
c'est à la lettre imposer le pain de l'ouvrier.
Après la brillante solennité qui a suivi l'exposition , nous avons écouté
la \ oix pultlique , la presse départementale et cette expression de la pensée
vulgaire qui se trompe moins souvent que les ministres, leurs bureaux et
les jurys les plus indépendans. Nous avons recueilli de longues plaintes
sur des omissions à l'égard du mérite méconnu. Nous avouons en avoir
été peu louches. Le maïuif.iclurier venant se soumettre à des appréciations
où manquent tant d'elémeus, où tant dediflicultés vaincues peuvent être
ignorées , nous paraît hors de son rôle. Il éprouve un dommage quand le
jugement déclare son concurrent plus habile, et cependant il peut avoir la
conscience que lui-même est plus utile au pays. Qui garantit le pouvoir
contre les erreurs? Entre deux concurreos égaux, (jui lient la balance , si
ce n'est l'opinion publi(iue; est-on certain de ne pas l'égarer?
Les médailles, les mentions honorables indiquent que les produits ex-
posés ont été appréciés par le jiu-y. i\Iais de bonne foiya-t-il mérite égal de
difficultés vaincues ou d'importance pour ceux qui obtiennent des récom-
penses semblables? La décoration montre que le ministre ou le pays vous
reconnaît pour un homme honorable dans la carrière que vous poursuivez ;
mais tous les honnnes honorables sont-ils décorés, et n'y a-t-il ipie de tel»
fi70 RKVL'E DKS I)l,t\ MONDKS.
liominos (jui le soiont ' Il y adonr poiirlcinamifactnrior, pour l'iKimmc à
«iilropriso , uiu- \K'rsi»t't'liv«' plus imblt' , plus «Icvic (luc «rlle de l'cxposilioii
piibliiliie de SOS pnuluils : c'esl celle d'CIre utile an pays en accroissant la
soinnie <le travail tloiit l'emploi peut lui Ctre demaiulé par l'étraiiper. Il
n'est pas iiii|x»ssible à l'industrie française de reprendre, dans l'état de la
consommation fîénérale des peuples, le rauiî ([u'elle doit occuper; mais
ce n'est pas en sollicilanl des decoralion-s et des médailles (|u'elle pourra
atteindre ce but.
D. L. RODET.
LETTRE
SUR L'EGYPTE.
Mars i8ô\.
Les plus savons de nos voyageurs modernes ont trop négligé
peut-être de nous parler de l'Egypte telle qu'elle est de nos jours ;
lorsqu'on lit leurs relations, on serait tenté de croire que le pays
n'a plus d'habiians. L'humanité n'attire leurs regards que lorsqu'il
en est question sur des pierres ; et pour que l'homme les intéresse,
il faut qu'il ait vécu il y a trois mille ans, et qu'il ne soit plus
qu'une momie. Pour moi, je me sauve de cette pn'occupation ex-
cessive par mon peu de savoir, et mon érudition, tant soit peu
nouvelle, ne m'empêche pas de porter mon attention sur ce qui se
passe maintenant dans les lieux où je suis. Mille générations écou-
(i) M. Michaud a bien voulu nous communiquer cette lettre inédite qui fera
partie du cinquième volume de la Correspondance d'Orient.
iit'Z RKVUE l>i;s DKUX MONDKS.
Iirs ne in'cmprclicnl j)()iiii <!(' voir l:i jM'in'ralion présente, <|iii doit
premlie aussi sa jjlace dans Tliistoire. Si j'avais du temps , je n'irais
ni à Thèhes, ni dans les auliTS lieux oîj sont les jurandes ruines ;
mais je lesterais (pu'hpn's mois dans un villa{j(! du Delta. Les la-
milles des fellalis, la reli{;ion et les mœurs de ce peuple n'auraient
])lus rien de caclié pour moi, et ce que j'aurais appris aurait peut-
être plus d'intérêt que tout ce qu'on pouriail nous dire de la {;loiie
de llamsh , du dieu Amonum, et des Ejjyptiens du temps d'IIê-
lodote.
Nous sommes arrivés hier devant l'embouchure du canal de Mé-
nouf , (|ui tire ses eaux de la branche de Damièle, et qui arrose la
partie supérieure du Delta. A quelques nulles de là, notre banjucî
s'est arrêtée près de la rive; notre patron est monté avec nous au
villajje de Nadir. C'est une pauvre bourgade qui n'a rien de remar-
(juable. Comme nous nous piomenions dans la campagne , nous
avons vu de loin une procession qui s'avançait à travers les arbres :
on portait un mort au cimetière. Deux drapeaux, l'un noir, l'autre
blanc, précédaient le cortège; beaucoup de renuiies, qui suivaient
le cercueil , tenaient un des bouts de leur robe bleue et l'agitaient
en l'air, jetantde grands cris; la procession .s'est arrêtée sur un
terrain élevé où se trouvait le champ des morts du village. Des en-
fans ont apporté des feuilles de palmier pour en répandre sur la
tombe du défunt. Quand la cérémonie a été finie, nous nous
sommes approchés , et nous avons parcouiu le lieu des sépultures.
On V voit à peine les traces des tombeaux, point d'arbres, point
de pierres sépulcrales; les morts n'y sont recouverts (jue d'un peu
de terre, ce qui doit produire des épidémies. Les eaux du Nil,
lorsqu'elles remontent jusque-là, ne trouvent rien qui défende les
dépouilles des morts. Le réis qui nous accompagnait, nous a
dit qu'il en était de même de la plupart des cimetières voisins du
fleuve. Aussi arrive-t-il souvent qu'ils sont emportés dans les grandes
inondations , et que les osscmens des fellahs se trouvent entraînés
par le courant du Nil, ou dispersés dans les campagnes. Ceci nous
explique pourquoi les anciens Egyptiens ne confiaient point les dé-
pouilles de l'homme à la terre, mais à la pierre dure, à la roche
immobile , ou pourquoi ils les renfermaient dans des tumuliis de
1)1 i<(ue3 cuites.
LETTRE SUR l/ EGYPTE. 673.
Quand nous sommes rentrés au village, le réis nous a monli(' une
moscjuée qui tombe en ruine, et qu'on ne répare point; il nous a
fait voir une école pour les eni'ans, qui est abandonnée. Le pacha,
nous a-t-il dit, s'est emparé de tous les biens qui appartenaient aux
mos({uées et aux étabiissemens de charité; il s'est bien engagé à
payer quelques pensions, certaines sommes annuelles pour la ré-
paration et l'entretien des mosquées et des écoles, mais ce qu'il
donne ncsuflit pas toujours. Quand il s'agit du miri, on augmente
les chiffres; quand il s'agit de Di(ni et des pauvres, on fait des
économies. — Pendant que le réis nous parlait de la sorte , nous
avons entendu le bruit d'un tambourin ; nous sommes entrés dans
un café qui nous a offert un spectacle tout nouveau. Ce café était
une espèce de hangar assez vaste, n'ayant que les quatre nuirailles;
on y trouve seulement quehjuos gi-adins en planches poisr se tenir
assis; dans un coin de la salle, brillait une lampe ou kandil qui éclai-
rait la moitié de l'enceinte; un orchestre était placé à la porte,
con)posé d'un homme qui jouait d'un chalumeau formé de roseaux
du Nil, et d'un instrument en terre cuite, recouvert d'une peau
de chacal ; près des musiciens, plusieurs jeunes femmes dansaient,
tenant en main des castagnettes, et jouant les pantomimes les plus
obscènes. Une espèce de Gilles se mêlait à leur danse; autour de
sa tète pendaient des coquillages qu'il agitait et faisait retentir,
comme pour accompagner la musi(iue. Tout-à-l'heure, ai-je dit au
réis, vous reprochiez à votre pacha de laisser tomber les mosquées,
de laisser fermer les écoles , il a grand tort sans doute; mais com-
ment tolère-t-il des spectacles comme celui que nous voyons? —
La chose est toute simple, m'a-t-il répondu : il faut que le pacha
donne de l'argent pour l'entretien des écoles et des mosquées, et
les cafés comme celui-ci donnent au contraire de l'argent au pacha.
Notre patron nous a parle; de plusieurs cafés semblables à celui
de Nadir; on en trouve dans beaucoup de villages du Nil; les
Arabes les appellent du nom générique de fantasia. Les courtisanes
qui les fréquentent sont inscrites sur les registres du fisc et paient
un tribut ; elles ont une organisation et des règlemens qui leur sont
propres ; elles ont même dans plusieurs bourgs un (juartier séparé,
comme à Fouah. Le bourg ou la ville où elles se trouvent en plus
grand nombre, et qui est comme le quartier-général de la prosii-
TOUl". III. — SCI'PI.fniF.NT, 4^'
(ûi itKVt'i: i>i;s ni:i'x mo.ndf.s.
iiitioii, csi :Mrli;illt'l-cl-kil»ii', siliicc ;i (|ii;ilr<' lifiics iU- l;i liiaiiclic
«If Damiciic, non Kiiii de iMaiisomali cl île Scinaiiour; i-IKs clioi-
sissent une matrone à lai|iiel!e elles olu-issont, cl <|ui les envoù; par
(Itlaclienicns tlans les honqjs cl les villages <lii Délia.
Les etmrlisancs (|ne nous avons vues a JNadir doivenl se ren-
«lic à la foiic de Teniali, (ini souviira dans la première <|uin/.ain('
(1 avril ; 'l'eiHali esl un {yros bourf;, silué à (|nali(' on cinfi lieues de
-Nadir, dans l'inlerienr des lerrcs. Là est le lomheau du sanlon
Saïil le l)edouin, «pii esl en {jrandc vénèralion parmi les Lfjypliens;
les femmes surtout vont implorer le sainl musulman , pour ne pas
demeurer stériles, et lui sacrilieni jusqu'à la pudeur de leur sexe,
jusqu'à la Hdelilé eonju/jalc; il y a dans le boury de Tenlali des
maisons bàlies lout exprès pour la réunion mystérieuse des deu\
sexes, et pour faciliter en quelque sorte les miracles qu'on de-
mande au sanlon. La foire est ouverte par le {^rand clicik du Caire,
t|ui ûùl la prière dans la mosquée ; le kaichef de la province y vient
en personne, pour veiller au maintien de l'ordre, et pendant tout
le temps que dure la foire , il est campé sous des lentes vertes.
L'aflluence des étrangers reste en dehors de la ville : d'un côté, des
boutiques formées de branchages ou de toiles tendues, étalent tou-
tes sortes de marchandises et se prolongent sur deux rangs dans la
plaine; de l'autre, la campagne esl couverte de pavillons élégans,
de tentes de roseaux habitées par des courtisanes et des aimées.
Cette foire dure quinze jours; au bout des quinze jours, une se-
conde foire, qui est comme une continuation de la première, s'ou-
vre dans un autre bourg à trois Ueues de Nadir, en descendant le
rs'il. Dans ce dernier bourg, est un autre santon, nommé Ihralnm-ei-
Soulifjij, qui n'est pas moins révéré que le santon Sait! le bédouin;
on fait dans ce lieu les mêmes pèlerinages qu'à Teniah ; on y re-
trouve la même affluence de marchands , de courtisanes, de dévots
musulmans; tous ces pèlerinages, toutes ces réunions moitié reli-
gieuses, moitié profanes, ressemblent beaucoup à certaines soîen-
niiés de la vieille Egypte; on célèbre aujourd'hui la fête de Said
le bédouin et d'Ibrahim-lc-Soukgy, comme on célébrait autrefois
celle de Sérapis à Canope el celle d'Isis à Bubaste.
Kadir est sur la rive orientale du Nil. Rentrés dans notre bateau,
nous nous sommes rapproches de la côte occidentale ; les monceaux
LETTUL SLR l'kGVI'TIÎ. ()75
(le sable y aiiuoncenl plus iVéqucinment le voisinage du désert; les
liabiians ont l'air plus sauvage. IVous n'avons point débar(]ué à
Terranéh, que nous avons laissé à notre droite; c'est là qu'est le
dépôt du natron que le pacha tire des lacs de Nitrie, et <{u'il Tait
transporter à Alexandrie par des caravanes. Je regrette de n'avoir
pu faire quelques courses dans cette partie des déserts de la Libye ;
j'aurais voulu visiter ce fleuve sana eau où l'imagination des Arabes
a vu des navires pélriliés, et cette solitude habitée autrefois par
les deux Macaire. De toutes les lectures que j'ai faites en ma vie,
aucune ne m'a laissé plus de souvenirs que l'histoire des pères du
désert; leur abstinence et leurs mortifications tenaient du prodige.
Les solitaires de Scetlé jeûnaient tous les jours de Faiinée; on
s'accusait parmi eux. d'avoir mang<' une grappe de raisin, d'avoir
bu de l'eau toutes les fois qu'on avait soif, d'être resté une heure
sans travailler et sans prier. C'est là que se pratiquait une humilité
inconime parmi les hommes, et qu'on poussait jusqu'à l'excès l'a-
mour de la pauvreté; un des hôtes du désert ayant laissé en mou-
rant une somme de cent écus , les uns proposaient de la donner
aux pauvres, d'autres à l'église: « Que ce trésor, dit Macaire,
suive au tombeau les dépouilles du défunt, et qu'il périsse avec
celui qui l'a possédé. » Vous voyez jusqu'à quel point les anachorètes
de Nitrie méprisaient la richesse; je veux vous montrer comment
ils traitaient la gloire : un jeune homme d'Alexandrie se présenta
pour vivre au milieu des solitaires; Macaire, auquel il s'adressa ,
voulut l'éprouver. — Allez, lui dit-il, dans le cimetière qui est proche,
adressez-vous aux morts, et dites à chacun tout ce qu'on |/eut dire
à un honnne déplus injurieux. — Le jeune homme litce qui lui était
commar.dé, et lorsqu'il revint, Macaire lui demanda ce qu'on lui
avait répondu. — Rien. — Eh bien ! retournez et laites le tour du
cimetière, en chantant les louanges de tous ceux qui y sont ense-
velis. Le jeune néophyte obéit, et revint. — Qu'ont dit les morts? .
— liien. — Profitez donc de la leçon, dit le vieux solitaire; imitez
rindilïérence des morts pour les jugemens des hommes , et aous
vivrez pour Jésus-Chriit. — Voilà ({uelle était la philosophie du
désert de Scelté; croyez-vous, mon cher ami, qu'on ait jamais en-
tendu d'aussi belles paroles dans Sais, dans la ville de 3Iinervc,
dans la ville oîi Solon et Platon allaient apprendre la sagesse?
G7G lltVtK l)L^ 1>LUX MOINUES.
Dans la soliliidc île SrriU' (jiic les It'jfcndes a|)|H'llt'iil la Moit-
lu(jnc-Saiiih', on trouve encore (|iialr(' couvons liaiiites par des
moines cophles; le voya{;eur Soiinini les visita vers la lin du siècle
derniei". * Je necit)is pas, dit-il, iin'il y ail sur la terre une position
plus horrible que ci'Ile du principal nionaslèi'c de Nalron; Itati au
milieu du désert, ses murs (juoi(|uu fort hauts, lors(|u'on lesapcr-
(,'oit dun peu loin, ne se dislin{;uent pas des sables, dont ils onl la
couleur roujjeàtre et la sauvajje nudil('. Nul chemin n'y conduit,
nulle trace d'un être vivant; le couvent n'a qu'une porte étroite
qu'on n'ouvre presque jamais ; on y entre par-dessus les nmrs,
en se Taisant tirer avec des cordes. La règle des moines est très
austère; ceux qui veulent la suivre sont conduits dans l'église : là,
on étend sur eux un drap mortuaire en lécitant les prières des
morts; il ne se fait pas d'autres cérémonies ; les chrétiens du Delta
et des rives du IXil vont souvent en pèlerinage au couvent de Saint-
3Iacaire. »
La navigation du Nil n'est pas sans danger, surtout dans la saison
où nous sommes. Nous avons eu souvent les vents contraires, et
souvent la tempête s'est élevée sur notre passage; le kamsin a deux
fois rassemblé autour de nous des tourbillons de sable, et nous a
forcés de chercher un abri derrière une côte escarpée; mais ce que
nous redoutons plus que le kamsin , ce sont les brigands qui habi-
tent certains villages du Nil; tous ces villages sont connus de nos
mariniers, qui évitent prudemment de s'arrêter dans leur voisi-
nage pendant les ténèbres de la nuit , et qui nous avertissent sou-
vent de nous tenir sur nos gardes. Les Arabes voleurs épient les
bateaux qui passent, surprennent les voyageurs dans leur sommeil,
les dépouillent, et quekjuefois leur ôtenl la vie. Parmi les faits les
plus récens qu'on nous a racontés , j'ai retenu celui-ci : Un mar-
chand d'Alexandrie, après avoir amassé au Caire quelques milliers
de piastres, se retirait dans sa patrie avec son petit trésor; étant
descendu à Terraneh, il eut l'imprudence de parler de la somme
qu'il emportait avec lui. Lorsqu'il fut rentré dans sa barque, et
que la nuit eut couvert le Nil de ses ombres, des coups de fusil se
firent entendre; le rivage répéta des cris plaintifs, c'était le mar-
chand d'Alexandrie qu'on avait assassiné. Méhémet-Ali a fait
depuis long-temps la guerre à ces pirates du Nil ; plusieurs de leurs
I
LETTRE SUR l'ÉGYPTE. 077
villages ont été diJmolis, niais on n'a pu les détruire cnlièrcmcnt.
Ammicn-Marceliin dit que de son temps il n'y avait point de sup-
pliée qui pût eorriger les É{)\ ptiens de leur malheureux peneliant
pour le vol. Dans ce pays, le vol est connue la corru|)tion des
mœurs; les temps n'y ont rien clian^jé ; l'Ej^yptc a perdu sa gloire,
mais elle a conservé ses voleuis et ses filles de joie. Il faut vous dire
d'ailleurs qu'il n'y a nulle part sur notre globe d'hommes plus
exercés à la rapine et plus adroits dans leurs expéditions nocturnes
que les Arabes. Ce qu'on nous raconte de nos (ilous d'Europe
n'approche pas de la ruse et de la dextérité d'un fellah qui veut
s'emparer du bien d'autrui; il n'y a point de danger qu'il ne brave,
point de difficulté qu'il ne surmonte; les voleurs arabes se tien-
dront cachés, s'il le l\mt, pendant toute une journée dans un égoûl
ou dans une meule de fourrage ; ils ramperont comme des reptiles
sous des voûtes obscures, ils se glisseront comme des lézards à tra-
vers la fente d'un mur. Si l'occasion les l'avorise, une seule minute
leur suffit poui' achever leur expédition; une maison, un navire,
sont dévalisés en un clin d'œil , et lorsqu'ils se retirent, on peut
être sur qu'il ne reste pas un parah, pas un habit, pas une natte
dans les lieux qu'ils ont visités. Leur grande précaution, pour
qu'on ne les reconnaisse pas et pour ('chapper plus facilement à
toutes les poursuites, c'est d'être dans un état de complète nudité.
Il est rare qu'on les prenne sur le foit, et même qu'on les arrête
après le vol, car il ne leur faut qu'un moment pour mettre le dé-
sert entre eux et la justice.
Les premiers jours qu'on voyage sur le Nil, on est enchanté du
spectacle; mais la physionomie du pays est toujours la même : ce
sont toujours des villages bàiis de terre avec leurs palmiers et leurs
minarets , des canaux avec leurs digues , de vastes campagnes cou-
vertes de moissons, une multitude de fellahs toujours misérables. Le
cours du Nil nous offie aussi un aspect qui ne varie point; souvent,
après avoir fait quelques lieues, nous croyons encore nous trouver
au même endroit. On ne change pas plus d'horizon que lorsqu'on
navigue en pleine mer, et qu'on n'apeiçoit que le ciel et les flots.
Dans deux mois , le Nil commencera à croître, puis il sortira de son
<>7S 151. mi; iii.^ in.i \ .M()M>r;s.
lit, SCS o;m\ rouvriront les phiiiics; les vilhi^fcs, les hour/;s piiinî-
Iront roniinc de petites îles, cl le l)cll:i sera comme un archiprl.
Après cela le llenvc reprendra son cours; on cultivera de nouveau
les terres; on leur conlieia les {|crnies delà fccondilci, et la cam-
pafjne se couvrira d'aulics moissons. Voilà toutes les variétés du
pays où nous sommes , voilà tout ce qu'on voit en Egypte depuis le
temps de la création.
L'iiistoire nous dit fjuo les anciens K{;yptiens étaient d'un carac-
tère mélancolique, et qu'ils avaient sans cesse besoin d'être distraits.
.Te n'ai pas trop de peine à le croire, car l'uniformité des spectacles
qu'ils avaient sous les yeux devait les disposer à la tristesse. Cette
disposition me paraît fort naturelle, et je sens que l'ennui com-
mence aussi à me gajrner.
Huit jours se sont écoulés depuis que nous sommes partis de
Rosette; nous avons vu tout ce qu'il y a de plus curieux ; nous pas-
sons chaque jour en revue beaucoup de villa.jjes qui ne présentent
plus rien de nouveau que leur nom. A mesure que nous avançons,
j'éprouve moins le besoin de descendre à terre et de parcourir la
campapnc. Mon attention a fini par se concentrer dans notre kanje,
et, pour achever mon itinéraire, je veux vous décrire la manière
dont nous y vivons.
Notre chambre, si je puis l'appeler ainsi, n'a rien que de très
commun; elle n'a pas dix pieds carrés; on ne peut s'y tenir de-
bout : aassi , y suis-je toujours couché ou assis ; une porte donne
sur le devant de la barque, une autre sur un petit réduit oii sont
nos malles. Sur les deux côtés de notre cabane , sont de petites
fenêtres, par lesquelles nous voyons les riva^jcs du Nil comme
dans une lanterne magique; nous sommes trois dans cette espèce
de cellule. J'ai avec moi le fidèle Antoine; nous avons pour com-
mensal et pour compajjnon un brave négociant de Neuchàlel, eu
Suisse, qui va vendre au Caire des toiles peintes de son pays;
ses marchandises sont dans une autre kanje qui marche de con-
serve avec la nôtre.
Nos mariniers sont des hommes de vingt-cinq à trente ans; ils
paraissent forts et robustes ; j'ai remarqué qu'ils avaient sur le bras
et sur la poitrine des signes ou des caractères tracés avec de la
poudre ou de l'antimoine ; c'est un usage que nous avons trouvé
LliTTUE SUR l.'Ér.YPTE. 07î)
partout en Orient; les hommes et même les femmes y sont tous
manjuës et étiquetés eomme des ballots à la douane. Les gens de
notre éijuiixvje ne parlent que la langue arabe; ils s'expriment avec
tant de vivacité, que parfois on les croirait en colère; mais leurs
manières sont au fond très pacificpies. Lorsqu'ils tiennent la rame,
ils ont un chant qui semble accompagner tous leurs niouvemens,
qui monte et descend avec les avirons. Celte musique monotone les
tient en haleine; quand leur voix s'anime, la barque vole sur
les flots; quand leurs cliants s'affaiblissent, la rame leur tonibc
des mains; tout l'écjuipage s'endort, et la kanje, si elle n'est
pas poussée par les vents, demeure iunnobile. Les voyages sur le
Nil, comme je crois l'avoir dit, n(; sont pas sans péiil; les voiles
sont très élevées, offrent beaucoup de prise aux vents, et peu-
vent faire chavirer la barque; la manœuvre en outre se fait avec
beaucoup de négligence. J'ai ouï dire à des officiers de marine
qu'ils redoutaient plus la navigation du Nil que celle de la Méditer-
ranée et de l'Océan ; j'ai fait plusieurs observations à notre réissur
la manière dont son navire est dirijjé; il m'a toujours répondu :
Cesl hisaije. Nous rencontrons quelquefois des kanjcs dont le mât
est emporté, dont les voiles sont dans l'eau, et la quille en l'air;
lorsque nous demandons les causes de ces fâcheux accidens, notre
patron se contente de dire : /Jic« /'a i'o«/».
Nos mariniers, fidèles au ramadan, restent tout le jour sans
fumer; ils regarderaient comme un péché d'avaler une goutte de
l'eau du Nil; il faut voir l'aitenfion avec laquelle ils comptent les
heures et les minutes; ils ont toujours lesyeux vers le soleil, pour
savoir comment va le temps; quand le soir arrive, leur impatience
redouble; ils attendent (jue farrivée de la nuit vienne leur don-
ner le signal propice , pour se livrer à leur appétit; c'est alors que
la joie éclate siu- leur front. N'allez pas croire cependant (|u'on leur
ait préparé un festin ; j'ai quelquefois assisté à leur repas : c'est un
ri/, qui n'a pas été blanchi, et qu'on fait bouillir avec un peu de
sel; leur soif n'est jamais apaisée que par l'eau du fleuve; il est
vrai que le réis vient tous les soirs dans notre cabine nous deman-
der un peu d'eau-de-vie qu'il boita l'insu de son équipage. Avant
le lever du jour, on fait un autre repas, et le jeûne le plus rigou-
reux recommenc<^ connue la veille. Cette pénitence retombe indi-
(iSO la \ I 1 m s i»Ki \ iiuMius.
icclcmciil sur lums, i;ir les iiiaiiiis (|ui joùiii'iil delà sorlc sont
peu (lis|)os«s à travailler, et iiutie knnje s'avance lentement; nous
pourrions en bonne justice (leniaïuler couipte an piopliète Maho-
met du tem[)s que nous perdons sur la route.
(^)uant à nous, nous n'altenilons point la lin de la journ<''0 pour
nous mctlic à table; nous avons deux cuisiniers, (jui s'occupent de
nos lepas; à huit heures du matin, nous (h-jeunons avec du cal'é;
nous y mêlons du lait de bnllle <pian(l nous en trouvons. A quatre
heures après midi, on nous sert le dinei- : ce sont ordinairement
des poulets et des pifreons apprètt's par Ibrahim, qui, avant de les
niettic à la broche, ne manque jamais de prononcer les mots sa-
cramentels, sans lesquels toute viande est inmionde aux yeux des
nuisulm;ins; quand la fortune nous favorise, nous avons ûu mou-
ton; la chair du mouton est fort estiniée en Egypte; pour(|ue vous
connaissiez l'estime qu'en font les Arabes, je vous dirai qu'ils la
comparent à la thériaque. Notre cuisinier Ibrahim est un plaisant à
la manière du pays; il sait quehjues mots italiens, ce qui lui a valu
auprès de nous le titre d'interprète; nous lui avons appris quelques
mots français qu'il répèle tout haut, sans en comprendre le sens,
comme un perroquet bien élevé; nous lui faisons dire, entre autres
choses : Tous les Arabes sont des larrons. Il répète ces paroles à
tout propos, et les accompagne de quelques grimaces; lorsqu'il
nous vient quelques Arabes dans notre bateau , il ne manque jamais
de leur dire selon la coutume du pays : Comment va votre chameau?
comment vont vos buffles? comment vont vos pigeons, vos poulets et
vos en fans? Après cela, il se retourne vers nous, ei crie à tue-tète
ce que nous lui avons appris : Tous les Arabes sont des larrons, ce
qui est pour nous une véritable comédie.
Je viens de vous parler de nos plaisirs; il faut ([ue vous connais-
siez aussi nos misères. Nous avons dans notre petit réduit un extrait
des sept plaies d'Egypte; tous les insectes qui nous tourmentaient
l'été dernier sur i'IIellespont, nous les retrouvons sur le Nil; notre
kanje n'a pas une planche d'où il ne sorte par milliers des punaises
et d'autres petits animaux qui viennent nous assiéger, et ne nous
laissent point de répit; les immersions d'eau du Nil, les cérémo-
nies de l'ablution vingt fois répétées, ne sauraient nous en préser-
ver; comme je me plaignais au réis : « Vous êtes bien heureux.
LEI IKE SIK I.V.CVPIE. G81
in'a-l-il dit, que les mouelieroiis el les cousins ne soient pas encoi'e
arrivés; ils ne viennent qu'au mois de juin ; alors on ne peut ouvrir
la bouche sans en aval(;r, ni nionti'er un coin de sa peau sans être
couvert de piqûres. » J\ous devons donc prendre noire mal en pa-
tience, et nous applaudir d'être encore au mois de mars, où tous
les ennemis du repos de l'homme ne sont pas entrés en campajjne;
mais je ne vous ai pas encore dit tout ce qu'il y a de plus incom-
commode et de plus dégoûtant dans notre habitation : ce sont les
rats et les souris. Nous n'en avions point lorsque nous sommes
sortis de Rosette, et maintenant la kanje en est remplie; chaque
fois qu'on s'approche du rivage, et qu'on attache la kanje, les rats
ne manquent pas de grimper le long de la corde; il n'est point de
village qui ne nous ait envoyé sa colonie; ils traversent en plein
jour notre petite chambre; la nuit, ils nous passent sur le corps;
ils savent mieux où sont nos provisions que notre cuisinier Ibrahim;
en voyant cette engeance qui nous tourmente, je ne serais pas très
('loigné de reconnaître les chats pour des dieux, comme on le
faisait à Bubaste. Cette nmltitude de rats, après avoir dévoré tout
ce que nous avons en comestibles, rongent les planches du bateau ;
ce matin , nous avons été réveillés par des cris de détresse partis
de la kanje qui marche de conserve avec nous; nous nous sommes
levés pour aller au secours; nous avons trouvé que les rats venaient
de faire une large ouverture au fond du bateau ; l'eau y pénétrait à
gros bouillons; plusieurs ballots de toiles peintes ont été avariés;
on a eu toutes les peines du monde à réparer la kanje et à la mettre
en état de continuer sa route.
Les journées nous paraissent longues, et nous faisons ce que
nous pouvons pour les abréger; nous avons eu soin d'abord de tirer
nos livres de nos malles et de les dérober à la voracité de nos in-
commodes et dangereux commensaux. Tous ces livres, parmi les-
quels se trouvent beaucoup de relations de voyages, sont pour nous
comme des compagnons, comme une caravane choisie, au milieu
de laquelle nous poursuivons notre route. JNous les interrogeons
sur l'histoire, sur les mœurs et les monumens du pays, nous n'ou-
blions pas surtout les IMémoires de la commission d'Egypte, si
remplis de notions positives; nous relisons quelquefois Savarv,
malgré ses exagérations, et nous ne dédaignons point Volney, njal-
(W^ KI.VLi: Di:s DI.LX MO.MUCS.
{jré sa |>liiI()S()|>hic p(>(!aiil(vs(|up; mais j'avoue (pic jo levions plus
souvent au consul Maillet, paire ipi'il a de la lionlioniie, et (pi'il
luéle à ses descriptions des contes (|ni me divertissent.
Vous devez bien penser (]ue nous n'otdilions pas Hérodote, et
<|uc le ])ère de l'histoire ne nous a point «piiltes dans nos courses;
son livi'c iniindé Euicrpc Qsi moins un récit iiistoricpu' (pi'une rela-
tion de voya{i;e. C'est au vieil llerodolc (pic lious faisons toutes nos
questions sur les merveilles de l'ancienne Egypte; il nous imi)a-
tiente quel(|uefois par ses réticences, par ses scrupules; il y a une
foule de choses (]u'il sait très Lien , cpiil a vues de ses piopies yeux,
et qu'il n'ose pas nous dire; il se fait surtout un scrupule de parler
de la religion des Egyptiens, et par respect pour les dieux, il nous
cache la vérité; mais s'il y a des lacunes dans ses récils, je suis du
moins plein de confiance pour ce qu'il nous rapporte , et j'aime
mieux , à tout prendre , un historien qui en sait plus (juil n'en dit,
que tant d'autres qui en disent plus qu'ils n'en savent. J'ai inter-
rogé le bon Hérodote sur la formation du Delta , dont nous côtoyons
maintenant les rivages ; cette riche province, nous dit-il, n'était
(ju'un vaste marécage au tcms du roi Menés; l'Egypte n'allait pas
plus loin que le lac Méris; le Delta , formé par les alluvions , fut un
présent du iVj/. Telle est l'opinion que le père de l'histoire trouva
établie parmi les Egyptiens ; cette opinion adoptée par les savans
modernes, nous explique la construction successive de Thèbes,
de Memphis, do Sais , d'Alexandrie ; à mesure ([ue le pays s'agran-
dissait vers la mer, la capitale changeait de place; le peuple égyp-
tien avec ses rois , ses palais et ses temples , semi)lait descendre le
Nil pour prendre possession des provinces que le fleuve avait créées
dans son cours: on ne peut donner une plus grande idée des bien-
faits du Nil.
Nous avons dans notre petite bibliothèque le Discours sur l'His-
toire universelle de Bossuet; j'ai voulu relire son chapitre sur l'E-
gypte. 11 semble qu'on relise un ancien, car tel est le privilège du
génie, qu'il est le contemporain de tous les âges , et quil inspire le
même respect que les grandes ruines de l'antiquité. C'est dans
l'histoire de Bossuet que l'Egypte se montre dans toute sa gran-
deur, et qu'on croit la voir telle qu'elle était au temps des Pha-
raons; le génie de l'historien se plait à la description de cette terre
LETTRE SUR l'ÉGYPTE. (185
que SCS premiers hahitans appelaient larécjion pure; le peuple é/jyp-
tien est un peuple de son choix , et peu s'en faut qu'il ne lui donne
la préférence sur le peuple de Dieu ; en relisant ce que Bossuet
nous dit de l'antique E^jyplc, de ses arts, de ses institutions, de
ses monumcïis, on voudrait être un sujet de Sésostris; que dis-je!
j'aimerais mieux, vivre dans la vieille Thèbcs telle qu'il nous la re-
présente , que dans la triste cité de Sion que nous venons de visiter.
Quand on a lu le tableau si poétique de Bossuet , et qu'on descend
des temps antiques à ce qui se voit aujourd'hui , on reste surpris
et désolé du contraste.
Nous n'étions pas loin des pyramides, et nous nous attendions
à les voir à chaque moment; à la fin, je n'ai plus feuilleté nos
livres, je n'ai plus interro^^jé nos anciens voyageurs que pour savoii-
ce qu'ils en ont dit, car pour voyager avec fruit, il faut d'abord
étudier ce qu'on va voir, il faut étudier ensuite ce qu'on a vu. On ne
peut se faire une idée de tout ce qui a été publié sur les pyramides ;
ce monde que Dieu a livré aux disputes des philosophes n'a pas été
l'objet de tant d'explications, de commentaires et d'hypothèses.
Les pyramides sont-elles des tombeaux, des temples ou des obser-
vatoires? Voilà trois questions qui seules ont enfanté de gi-os vo-
lumes; pour quelle opinion nous déciderons-nous?
Si nous en croyons Hérodote, les pyramides ne peuvent avoii-
été des temples , car le roi Chéops, qui bâtit !e plus remanpjable de
ces monumcns, fit fermer tous les temples d'Egypte; les moyens
employés pour construire l'une des pyramides de Giseh ne vont
guère non plus avec les idées de la piété : Hérodote nous apprend
(ju'elle fut l'ouvrage de îa fille de Chéops, et que celte princesse,
d'après le conseil de son père, exigeait pour cela, de chacun de ses
amans, quelques blocs de marbre ou de granit. Les pyramides sont-
clles des observatoires? Cette opinion ne paraît pas plus vraisem-
blable que la première. Il y a des gens, même parmi les savans,
qui se persuadent qu'on bâtit un observatoire pour être plus près du
ciel, et pour diminuer l'espace qui nous sépare de la voûte étoilée;
mais il ne s'agit que de s'élever au-dessus des vapeurs qui couvrent
la terre, et d'avoir un horizon découvert; dans un pays comme
l'Kgypte, où le ciel est presque toujours pur, ou n'avait pas be-
soin de se placer sur les lieux élevés. Si les pvran)ides avaient été
(hH-V RbYUE UbS Ubt\ MO.NUbS.
(les observa loi les. elles suiii ni si {jraml iiomltre, (|ii\)ii (miinait
t loire (|ue loiil le peuple (rK{;y|)le s'oceiipail (raslionoiuie; nous
avons à Paris un observaloiio, et c'est bien assez pour lojyer tous
nos astronomes; tiiir diraii-on dans la posK'iilc , si viri;;t(»u trente
observatoires s'élevaient dans la plaine <le M()nlrou{;e? Il nie paraît
donc bien évident (pie les pyramides n'avaient pas pour objet l'ob-
servation du lirmament. lleste la question des tombeaux ; je me dé-
cide ici pour rallirniaiivc, et j'ai beaucoup d'autorités à citer pour
cette opinion. Je raisoimerai plus lonjjuenienl sur ce ftoint, quand
je verrai de plus près ces inouuinens. Tout ce que je puis faire dans
mon étroite cabine, c'est d'aduiiier comment ces merveilles sont
restées debout en dépit des siècles; on peut les considérer, s'il
m'est permis d'employer cette expression , comme la plus grande
bataille que le {jénie de l'Iiomme ail jamais livrée au tenips. Aussi la
vanité humaine en a-t-eile liiomplié! elle a pu voir avec indifférence
les hauteurs de l'Atlas, du Taurus et du Liban, mais en voyant des
monta(;nes de pierre, sorties des mains de l'homme, en voyant leurs
cimes éternelles, elle a battu des mains.
r
Au reste, les pyramides sont comme l'Egypte elle-même; ce
pays ne nous intéresse pas seulement par ses merveilles , mais par
les mystères (jui couvrent son histoire; lorsque l'Egypte sera com-
plètement connue, et qu'on passera du domaine des conjectures à
celui des faits, lorsqu'il ne sera plus permis de bâtir des systèmes
sur tout ce qu'on y voit, et que l'imagination ne sera plus pour
rien dans les relations des voyageurs, il est possible que ce pays
excite moins d'intérêt, cl (pi'il attire moins notre curiosité et noti'c
attention.
Mais tandis que je me livre ainsi à de vagues réflexions, j'en-
tends crier autour de moi : Les pijramideH ! les pjjramides ! Je suis
sorti de notre cabine , et les trois pyramides de Giseh nous ont ap-
paru dans l'hori/on lointain. Nos mariniers nous disent qu'elles
sont à une distance de plus de huit lieues. Elles s'élèvent sur une
surface plane et sous un ciel blanc; l'espace qui nous en sépare les
fait paraître diaphanes : le sentiment qu'on éprouve au premier
aspect est difficile à définir; c'est l'inspiration sévère de la solitude,
mêlée à celle du ciel et de ses merveilles; c'est la mystérieuse Egypte
qui sort du cercueil et qui lève sa tète vers le firmament ; le pro-
LETTRE SLR l'ÉGYPTE. (Î8,'>
fond silence , la vaste étendue du désert , voilà ce qui frappe l'inia-
^inatlon. On n'éprouve point de terreur à celte vue, comme le
prétend le voyageur Ciarke, mais l'aspect des pyramides vous
troublii et vous émeut ccuiime une grande pensée morale , comme
un chant de l'Iliade , ou comme un beau passage des Prophètes . On
est pénétré de je ne sais quel sentiment religieux qui nous repoite
aux temps reculés et <|ui nous donne confiance dans l'avenir; je
conçois très bien maintenant ces paroles que Bonaparte adressait à
ses soldais : Du liuul des pijraDudes trente siècles vous contemplent .
Ces monun)ens sont en effet comme des colonnes plaix-es sur le
chemin de l'éternité, et si l'immortalité pouvait se personnifier, si
elle nous apparaissait, je crois qu'elle se montrerait à la terre du
sommet des pyraniides.
En même temps que nous avons vu les pyramides, nous avons
découvert les sommets du Mokalan et la chaîne des montagnes li-
byques, couvertes d'une vapeur rougcàtre. La journée était sur le
point de finir , et le soleil se couchait à notre droite ; les ténèbres de
la nuit ont fait disparaître ce magnifique spectacle, et nous ont
laissés livrés à nos réflexions. J'ai eu beaucoup de peine à m'endor-
mir, et vous devez bien croire que j'ai rêvé aux pyramides. Quand
le soleil s'est levé , nous avions dépassé le lieu oîi le Nil se divise en
deux grandes branches, et qu'on appelle la Tête de la Vache. Le
fleuve se présente à iîous comme le lar(je Hellespont; les minarets et
plusieurs beaux édiliccs frappent nos regards; tout nous annonce
les avenues et l'approche d'une grande cité. Nous allons dc'baïquer
et nous rendre au Caire, d'où je vous écrirai mes prochaines
lettres. Michald.
Nous regrettons de ne pouvoir donner place aujourd'liui, à la suite de ces belles
pages de M. Michaud, à une lettre de son compagnon de voyage, M. Poujoulal,
sur la Palestine; mais nous ne renonçons pas à user encore de la communication
bienveillante qui nous a été faite de la partie inédite de la Correspondance d'Orient,
11 y a trop de charme et d'inslrtictiou à puiser dans cette intime et simple causerie
des deux amis, pour que nous ne citions pas encore quelques fragmens de leur
correspondance. Un trait commun aux deux voyageurs, c'est le bon goût et la
réserve de leur érudition. Tous deux ont su éviter la faute commise par jilusieurs
de leurs devanciers. Ils disent ce qu'ds savent et ce qu'ils sentent, sans faire pa-
rade de leurs lectures; et pourtant à chaque page on devine qu'il leur a fallu
fouiller bien avant dans le passé pour comprendre, comme ils font, le présent
qui s'agite sons leurs yeux.
1M3ÈTES
ET
PHILOSOPHES MODERNES
DE LA FRANCE.
XV.
1814 fut une grande année, d'une influence décisive sur beau-
coup d'activités et d'intelligences. Pour ceux dont le fléau de la
Terreur avait ravagé la famille et centriste l'enfance ; sur qui Fruc-
tidor avait passé comme un dernier nuage sombre ; qui s'éiaient
émus aux récits de Sinnamari et avaient salué avec espérance le ré-
tablissement du culte et des lois; pour ceux qui avaient épousé le
Consulat, mais non pas l'Empire, et que cette dictature militaire
comprimait comme un poids de plus en plus étouffant , pour ceux-
là 1814 fut une joie bien légitime, une délivrance. Ce qu'il y avait
d'inoui et de particulièremenimerveilleuxdansces retours de royales
l'OÈTEs ïvi i'nii.osoi'iu:s modeunes de la i kaa'ce. (>87
destinées et dans ces péripclics qui , pour peu qu'on n'y opposât
pas de prévention très contraire , semblaient aisément une indica-
tion de la providence, ce (ju'ii en sortait de dramatiques et irré-sis-
libles effets ajoutait encore à l'explosion des sentimens et leur
donnait un caractère d'enthousiasme. Tandis qu'une moitié de la
France se méfiait d('jà et se voilait dans ses blessures , l'autre moi-
tié était saisie d'une véritable ivresse; et aujourd'hui, (piaud,
après des années, on se raconte mutuellement ses impressions
d'alors, il semble , à la conti-adiction des témoignages, qu'on n'ait
vécu ni dans le même pays ni dans le même temps.
I\I. Ballanche est remarquable entre tous ceux qui saluèrent la
Restauration comme une ère nouvelle. 11 avait trente-huit ans en
1814, ayant vécu jusque-là dans l'étude , dans la rêverie , dans les
affections et les souffrances individuelles, s'étant élevé naturelle-
ment à une moralité génc'rale, douce , pieuse, plaintive, chrétienne,
mais n'ayant pas approprié sa pensée à son siècle , n'ayant pas
trouvé la loi , la formule de sa philosophie , n'ayant pas deviné
l'énigme. Cette énigme, dont il éiait malade, depuis plus de di\
ans, à son insu, s'éclaircit pour lui dans l'agitation universelle.
Le sphinx redoutable de IHlo, en proposant de nouveau la téné-
breuse question , acheva de confirmer la réponse dans l'esprit du
sage. 1814 ou 1815 fut véritablement pour M. Ballanche l'année dé-
cisive, la grande année climatérique de sa vie, le moment effectif de
Vinuiaiion, selon son langage ; ce fut l'heure où, sortant de la limite
des sentimens individuels et de la divagation aimable des rêveries ,
il embrassa la sphère du développement humain et tout un ordre
de pensées sociales dont il devint l'hiérophante harmonieux et doux.
11 y a une telle unité dans la carrière de M. Ballanclie, l'évolution
de ce beau et difficile génie est tellement spontanée dans sa lenteur,
que c'est un charme infini de le suivre à travers les essais et les
préparations, tandis <iu'il s'ignorait encore lui-même. Son imagi-
nation, d'abord nouri'ie de religieuses et sentimentales lectures,
et tempérant Pascal par Fénelon et par Virgile , se plaisait aux
fables grecques , au monde de Pythagore , d'Orphée et d'ilonjère.
Les initiations ('gypliennes, aux(iuelles il n'attachait pas tout
le sens que plus tard il y a vu , l'alliraient vaguement à leurs pro-
fondeurs. La noble figure d'Antigone lui souriait depuis long-temps
(jS8 IILMI. Di:.') 1>I.L\ MO.NUi;^.
comme mie compnonc tl'enrance. La scnsihiliié du jeune homme
se poilait île prcliTeiice vers ce (|tji ctail liisleel pur, expiatoire rj
clément. Quand l'idée pliiloso|)lii(pii- vinl à nailre chez. M. Hallan-
che, elle tiuuva donc loiilesecs Itclles foi'mesc'parses, ces anli(|ues
ima<^es déjà pri'pain'es ; «piand le Dieu |>arul , il y avaii des maibros
«'t lies statues pour un temple. Au soidlle immense soili des évè-
nemens, ces mailncs remuèrent connue au son d'une lyre; la plii-
losophie de M. nallanelie se mil à se eonslruirc cl à s'ordomier
d'elle-même, connue les pliilosopliies antiques, comme les nmrs des
Thèbes sacrées. — Mais tout ceci mérite d'être repris avec détail.
Pierre Simon Hallanclie est né à Lyon en 177(). Son enfance cl
sa première jeunesse furent souffrantes, valétudinaires et casa-
nières. Vers l'âge de dix-huit ans, il resta trois années entières sans
sortir; il n'était pas seul pourtant, et avait toujours nombreuse
compajrnie de jeunes {jens et de jeunes personnes. Il lisait, et
surtout écrivait dès-lors beaucoup. Vers l'âge de vingt ans, il écri-
vit ces pages du Seniimcni qui furent publiées en 1801. Mais avant
ce livre , et durant ses années les plus valétudinaires qui corres-
pondent au temps du siège de Lyon , il s'était fort occupé de l'E-
popée lyonnaise, grand poème en prose, dont parle la préface
générale, et qui ne fut jamais imprimé. Grâce à cette poétique con-
ception et à un sentiment d'espérance qu'il nourrissait , la durée du
siège se passa pour lui assez heureusement; mais la terreur qui
suivit n'en fut que plus accablante; il s'enfuit à la campagne avec
sa mère, et y souffrit de toutes les privations. Il tenait de son père
pour la constitution physique; mais, comme tant d'hommes célè-
bres, pour le dedans et la manière de sentir, il tenait étroitement
de sa mère.
De retour à Lyon après le 9 thermidor, le jeune Ballanclie eut
à subir une convalescence très longue, très pénible , plus orageuse
que ne l'avait été la maladie même. Une partie des os de la face et
du crâne étaient altérés ou atteints de mort; il fallut appliquer le
trépan. La force de caractère du malade était si grande que , tandis
que l'instrument opérait sur sa tète , des dames qui causaient près
de la cheminée à l'autre bout de la chambre ne s'en aperçurent pas.
Vico, dit-on, éprouva dans son enfance une maladie du même
g^enre. Toujours le dur marteau de Vulcain doit-il aidera l'enfante-
POÈTES KT l'IlILOSOl'HIiS MODEUNKS J>E l.A lUANCK. G8Î)
luent de la pensée dilJiciK', a la sortie de la Minerve immor-
telle !
Pauvres hommes, infirmes dans vos grandeurs; grands parce (jue
vous êtes infirmes , et inlirmes parce que vous êtes grands ! plnlo-
soplies ou poètes, penseuis ou chantres, ne vous mettez pas les
uns au-dessus des auties , ne vous exceptez pas , ne vous vantez
pas! Je lis dans un témoin o(;ulaire qu'après la confection de cette
machine arilhméticjue si bien montée et qui lui coûta tant d'applica-
tioo et d'eflxirts, Pascal eut lui-inème la tète prescjue ({('montée
pendant trois ans. Newton , au milieu de l'âge, ressentit, pendant
des années, ce qu'il appelait son embrouillemenl de cerveau. A dé-
faut des dérangemcns physi(|ues , ce sont les douleui-s morales cjui
arrivent comme une condition de la haute pensée, du sentiment
profond et du génie. Pour peu qu'on chante, c'est parce qu'on a
pleure. Des tibi'es saignantes furent à l'origine les premières cor-
des de la lyre; elles seront encore les dernières. C'est parce (jue la
statue de Mcmnon était brisée, qu'elle rendait un son a l'aurore.
M. Ballanche a peint plus tard, au début de la Vhion d'IIélml,
son état psychologicjue en cette douloureuse convalescence : « Des
souffiaiices vives et continuelles avaient rempli toute la |)iemiere
partie de sa vie. Des accidens nerveux d'un genre très exlraoïdi-
naire avaient produit en lui les phénomènes les plus singuliers du
sonmambulisme et delà catalepsie... Plus d'une fois il eut de ces
hallucinations (jui restituent un instant la forme et l'existence à des
personnes dont on pleure la mort, ou qui rendent présentes celles
dont on legreile l'abscînce.... » C'est ainsi (ju'ayanl perdu sa mère
en 180:2, M. Ballanche la crut voir deux jours de suite, au matin,
entrer dans sa chambre et lui demander eonunent il avait passe
la nuit : tant (Jtait prédominante; en son organisation la puissance
intérieure, tant elle était indépendante du moment, du lieu , de la
realité actuelle! Le souvenir représentatif du temps où, si soigneuse
de lui, sa mère entrait ioujours la première dans sachambie,
suffisait pour créer invinciblement l'illusion.
Nous assistons à la formation lente et mystérieuse de cette nature
singulièi-e (jui, s'affermissant à travers tant de crises, eut bien le
droit de croire à la vertu des épreuves. Ce qui la caractérise par-
ticulièrement, c'est cette lenteur, cette spontanéité qui tirera pres-
roME ni. ^'^
(>*!4I lu \ I r m s m r\ m()M>i:s.
([lie lotit il ('llc-itK'ilic , cl :iiis>i icllc iiicdlcilioii soiiuucill.iiilc (|iii
;iilon(l siin liciin'. M. l^illanclu', (|ii()i(|ii(' no ;i l;yon, cl iii;il{;n's('s
iiU'IiiKitioiis iii\sii(|iH's et sestlisposilioiis iii;i{|ii('tii|ii('s, r('si;i rir:iii-
{;er, vl à l'trolo iny,sii(|iic> (jiii ;iv:iii dû laisser (|iiclt|ii('s iiadiiions
(Irj)uis .Manille/. Pasipialis, cl à Iccdh' iiia{;iieti(|ue (jue l'exallalioii
<1ps cs|)rils , peiidaiil le sit'jfe, eiiricliissail (roh.servalions exlraor-
dinaires. Sa noiiii'iiiire liahiiiiello elaii Pascal, l'Y'ni'Ioii, Jean-
Jacques, lîernardin , \ir<;ile, Drlilie, loiil ce (|iie l'éducaiion clas-
sique in(lit|iiail alors; a (pioi s'ajoutaient les facilités précieuses de
K'clures diverses ipie la librairie de son père lui lournissait. I-e livn;
du Sniihiicnt atteste à chaque page celle indécision d'un taleiil (|iii
s'essaie, ce naïf emprcssenient de l'anie vers tout rayon (|iii la co-
lore. 11 lui des frajjinens de cet oiivra{fe, le soir inénje du 1^^ fruc-
tidor, au sein d'iirie socit'lé littéraire de très jeunes j;ens <lonl
MM. Du{;as-Montlji.'l cl Ampère faisaient partie. CamilU; .lordan,
sitôt célèbre, et qu'atteifjnirent les évèneinens de fructidor, bien
que l'aîné de M. Ballanclie, était dès lors son ami. Cette ame ar-
dente, di'YOuée, l'clijjicuse, de Camille, avait deviné les trésors de
l'auire ame sous l'enveloppe ob.scure.
Dans la Vision d'ilclnil , de ce jeune Ecossais que je crois être
toul-à-fail à M. Ballanche ce (\uObcnvanu , Adolphe et Rem; sont à
leurs auteurs, il est dit : « Vers Vùc^e de vin{jt et un ans, sa sant<i
se raffermit... Il ne lui resta plus, pendant quelques années, (|u'iiii
ébranlement de nerfs cl une sensibilité très facile à émouvoir. Les
notions qu'il s'clait faites du temps et de l'espace subsistaient; ses
méditations sur l'homme collectif avaient la même suite et la même
intensité... On le ci-oyait disirait lorsqu'il ('tait occupé à gravii" les
hauteurs de la pensée, à descendre dans les abîmes des ori{fi-
nes, etc., etc. » Dans ce portrait idéal tracé à distance et au point
de vue des années condensées, il ne faudrait pas chercher un ren-
seijjnement biographique précis. 11 se passa entre l'affermissement
de la santé du véritable Ilébal et son éclosion philosophique quinze
années d'études, de rêveries, d'affections, une longue phase in-
dividuelle, depuis le livre du Sentiment juaquâu poème d'Antigonc
qui est à la limite et qui confine aux secondes perspectives. Durant
ces quinze années, si on y porte son attention , plu.sieurs des idées
falures de ]\î. I>alLm(Jie se retrouvent, il esl vrai, dans ses rares
l'OITF.S ET l'HlLOSOPHES MODERNES DE I. A FRANCE. (i!)I
écrits d'alors, mais éparscs, isolées, en germe et à l'ombre, et,
comme il l'a dit souvent , s'i{;norant elles-mêmes.
Le livre sur le Sentimenl est composé en entier, non pas de cha-
pitres, mais d'une suite de di{ji"essions; l'auteur a voulu faire un
jardin anglais, et il promène son lecteur à travers les rochers, les
cascades, les groupes de statues sentimentales et autres pareils acci-
dens. C'est une perpétuelle exclamation ; celte ame expansive aime,
admire, adore; si dés lois elle avait su chanter, elle aurait exprimé
beaucoup des sentimens dont la poésie de M. l^amaiiine fut plus
tard ror.«;ane. Ce rapport (jui existe entre les sentimens de M. Bal-
lanche à leur premier état de spontanéité et ceux qu'a consacrés la
lyre des Méditations nous a singulièrement frappé; nous le retrou-
verons bientôt dans les Fragmem. C'est la même matière religieuse,
littéraire, le même fonds d'inspiration mélancolique; c'est (juelque
chose d'harmonieux, de lyrique, d'élégiaque. « Retournons donc,
s'écrie le jeune auteur, retournons, il en est temps, aux idées reli-
gieuses; les littérateurs et les arsisîes ne peuvent rien sans elles. »
Et ce sont çà et là, en accompagnement de cetie croyance, des
couleurs de mythologie grc'cque, des essais de peintures homé-
riques, évandriennes, pastorales; Autigone , Eurydice, tous ces
noms favoris y ont des autels. iVc;ù////, nom symbolique, lui i-epré-
senle ses amis morts durant le siège, et il les invoque comme un
seul èti'o. Eénelon, Pascal, Racine, sainte Thérèse, Job et Vir-
gile s'entremêlent sans cesse; il est vrai que tout à côté l'auteur
compare avec délectation Delille et Saint-Lambert, (pi'il groupe
ensemble Léonard, Elorian elBerquin, comme ne formant à eux
trois qu'un seul génie; Goethe, par son Werther, lui paraît pour-
tant supérieur. lî parle de l'EUzu de Sterne et de Raynal en amant
transporté qui cherche une Béatrix et (jui l'aura. La beauté des
campagnes, les coteaux qui encadrent Lyon, Grigny oii se pas-
sèrent les années cachées de la Terreur, lui sont aussi douces (jue
la terre de Milly à Lamartine. Mais rien de tout cela n'a la compo-
sition ni la forme, ni nuime roriginalit(! de détail, et ^L Hallanche
a pu retrancher le livre du Seniiment de son œuvre complète sans
se montrer trop sévère. Toutefois, indépendamment des accens de
vive sensibilité qui recomniandent certaines pages, il convient de
remar<iuer connnc un délinéament d'avenir, l'opinion que le jeune
An.
^r
•'•
(■>1I"J ni:vi;K nKs i>i;iix moisdks.
.iiittMir ('\|)riinnit ;iu sujet «les clKuircs, ainsi (|ii'()n «lisait alors. Vm
lace lie «(ttc rcolc ilivs cotislilitHowiislcs «lonl Si('\<'s«'lait l<'{p-an<l-
|>rOtr('(! (|iii pensait qu'une bonne eonsliliition (rrilc pouvait s'ap-
pli(]uei' inuucdiateuienl à un peuple <(ueleon(pie, Tauleur du Scn-
l'nut'iit reilainait poui- le caractère |)rofon(I, liisloricjuc et pres(|iie
divin, {\c toute institution sociale avant i"acin(> <laiis une nation.
M. Hallanche avait lu, des celle ep()(|ue, les (lonsidrmthnis sur la
fie vol II lion française, par de Maislre, et, tout en ijjnorant le nom de
l'écrivain, il <'iiait des pa.ssaf^es de cet opuscule étonnant. Kniin , à
travers le niantjue de direction du livre du Senliincnt , et quoiqu'on
somme lespérance y «lomine, on y voit trace encore d'une pens('e
lugubre qui est commune à Jean-Jac(pies et à ccriains de ses dis-
ciples, à M. de Sénancour en particulier: c'est que la civilisation
européenne et les cités dont elle s'honore, destinées à périr, feront
place à des déserts, et que les voyageurs futurs s'y viendront as-
seoir avec mélancolie <omme aux ruines de Palmyre et de Baby-
/one. L'épopée lyonnaise de M, Ballanche était fondée sur cette
donnée. Dans les entretiens du Vieillard et du Jeune homme, pu-
bliés en 1810, le vieillard qui, par un gracieux renversement d'i-
dées (1), est pour l'avenir, tandis que le jeune homme est pour
le passé; le vieillard tâchant de vaincre les pressentimens
sinistres de ce désespoir de vingt ans , dit en un endroit :
* Voilà donc ce que je vous entends répéter chaque jour et à
chaque instant du jour. Eh bien ! moi aussi , j'ai cru quelque temps
que tout était fini pour notre vieille Europe. Oui , lorsqu'aux pre-
miers orages de la révolution française , (|ui ont grondé sur vous à
votre insu, car vous n'étiez qu'un enfant, je voyais tous les liens
de la société se dissoudre, toutes les institutions nager dans le sang,
ah ! ce fut alors qu'il fut permis de croire à la tin de toutes choses. »
Mais celte perspective funèbre ne dura pas long-temps pour M. Bal-
lanche. Dans le récit qu'il a donné d'un voyage à la grande Char-
treuse, fait en 1804 avec jM. et M™^ de Chateaubriand , il est ques-
tion, comme dans le Vieillard et le jeune homme, d'une conversa-
tion entre un jeune mélancoUque qui repousse toute science, toute
^i) Selon l'expression de M. Barchou, dans l'article qu'il a consacré à
M. Ballanche. ( Revue des Deux Mondes , avril 1 8 3 1 . )
^x
l'OÈTES ET PHILOSOPHES MODEKNES UE LA FRANCE. ()!).")
lenlative humaine! , et un piètre loleranl «jui maiulicnl la science et
la croit conciliable avec une reli{>ion élevée. * Coniineni, s'écrie en
Hnissant le narrateur, comment un jeune homme paraît-il détrompé
à ce point de toutes les choses de la vie?... Voyez, il ne sait ac-
cueillir aujourd'hui que l'ironie terrible de Pascal ; demain peut-
être il sera domptc' par le |)uissanl génie de Bossuet : heureux si,
le jour suivant, il vient à prendre goût aux chants mélodieux de
Fénelou , lorsqu'il charme notre exil par les plus douces paroles
qui se soient trouvées jamais sur les lèvres d'un habitant de la terre ! «
L'ombre de Fénelou prit donc de bonne heure par la main M. Bal-
lanche et le tira de la crainte, et le préserva de l'obstination dans
des ruines; il espéra; et, plus tard, devenu prêtre à son tour, prêtre
à demi voilé du plebéianisme grandissant , aimant à voir dans Fé-
iielon le véritable fondateur de l'ère actuelle , le voilà qui marche et
continuera, à travers tout, de marcher vers l'avenir, comme un de
ces tranquilles vieillards de son maître, comme un Aristonoiis serein
et patient, souriant d(; loin sous ses bandelettes à (juelque ami (|ui
s'avance, le long du sable Hn des mers.
Le livre du Senthnent , publié en ISOl , ni? passa point sans être
remarqué de quelques-uns; les journaux de Paris s'en occupèrent.
J'ai sous les yeux trois articles favorables et fort judicieux du Jour-
nal de Paris ( de germinal an X ) ; ils sont écrits au point de vue du
christianisme pratique, et l'usage tout poétique et sentimental (|u'on
fait de la religion y est indicjué comme un danger ou du moins
comme un affaiblissement d'une chose auguste et sévère, « Au
< reste, dit en finissant le criticpie anonyme, on nous annonce de-
c puis long-temps, et je crois même qu'on publie déjà un ouvrage
« plus considérable ayant, dit-on , pour titre : Des Beautés poétiques,
« ou seulement Des Beautés du (Christianisme, et dont ce livre-ci
« paraît être l'avanl-coureur ; semblable à ces petits aérostats qu'on
« a coutume de faire partir avant les grands pour juger des cou-
< rans de l'atmosphère. Puissent-ils tous les deux, et tous ceux (jui
« seront remplis du même esprit , avoir assez de force ascendante
« j)our élever tout ce <|ui s'y attachera, vers une sphère plus heu-
< reuse! » l.o Journal des Débats montra moins d'indulgence; ce
journal, dans son premier brillant, avec son <;tat-major crili(juc
au complet, était alors en tête de la réaction classique, cl conlri-
(-)!*'» Rt;\Li: DKs ui.i \ MOM»i;s.
buail à rcdiiire à l'ordiv le inoiiNcinciii (riiisiinvrlion liil( r.iiic (|iii
s'essayait a la suite des ri'voliuions poliiiiiiics. (irenville, Koiiih;-
ville, Seiiaïuoiii', Nodier, et d'autres restes iiieoniuis dans eelle
(jL'iieratioii iiiteniKaliaire, lurent ajournc's ou interceptes; les tnoil-
lours no s'en relevèrent, après (luin/.e ans, (ju'à demi. Seuls, l<vs
génies hors de ligne de M. de Chateaubriand et de .^l""" de Staël nu
ressentirent nulle alleinlc et no subirent pas de déviation.
M. Ballanche, cpii, de t(tmpaj>iiie avec son père, s'occupait de
reimpressions d'ouvrages elassi(jues et religieux, d'une c'dition de la
l^oénie sacrée des Hébreux de Lowlh, vint à Paris en 1801 ou 1K():2,
(lucl(]iK's mois après la |Hd>li<ation du Scnibneni. Il alla voir tout
aussitôt M. de Chateaubriand dont le Génie du Cliristian'wnc avait
paru , et il lui proposa de donner un»; IJible française avec des dis-
cours. Les discours devaient être de M. de Chateaubriand , et dans
le texte français, qui aurait été en gros celui de M. deSaci, M. Bal-
lanche aurait infuse tous les passages des ICcriiurescpiisc trouvaient
traduits par Bossuet et auti'es grands écrivains sacrés : * car, ainsi
qu'il l'a remarqué depuis dans la Insiituiiona sociales, Bossuet, ce
dernier père de l'Église , a une meiveilleuse facilité à s'approprier
les textes sacrés et à les fondi-c tout-à-fait dans son discours qui
n'en éprouve aucune espèce de trouble, tant il parait dominé par
la même inspiration. » Ce projet n'eut pasdesuite, quoi(|ueM. de
Chateaubriand ait commencé (lueUiue chose des discours. 3Iais il se
f
orn)a du moins à ce sujet, entre le grand poète et M. Ballanche, une
première liaison (jui ne ht plus tard que se resserrer. 31. Ballanche fit
avec lui le voyage de la grande Chartreuse et des glaciers, en 1804,
et au moment du départ pour Jérusalem, il l'alla rejoindre à Ve-
nise d'où il ramena en France M""" de Chateaubriand. Pendant son
premier séjour à Paris, M, Ballanche vit aussi M. de La Harpe,
alors exilé a Corbeil par ordre du Consul , et il lui proposa de don-
ner ses soins à une édition choisie et purifiée de Voltaire; ia iiiort
de La Harpe, qui survint l'année suivante, coupa court à cette
pensée. La Harpe avait été fort frappe que, dans le livie du Senii-
meni , l'auteur eût appelé l'Elysée du Téléituuine un véritable para-
dis chrétien ; il lui enviait cette idée : « Moi (|ui ai fait im éloge de
i'énelon , je n'ai pas songé à cela , s' écriait-il , et voilà (ju'un jeune
l'OKTEs ET l'iiiLOboi'iiKs m()1)KKm:s i)i; i.v ir.A.\ci:. GîX)
homme a mieux iruuvé; le Sei(jiicur est avec ceux ijui font le bien.*
La Hnrpe, devenu dévot, aimait à eilcr les psaumes.
M. l>allani,he avait aecueilii le Consulat avec transport; l'orp^ani-
sation ollicielle du cuite lui donna une première impression de
crainte; il trouvait la religion i)lus belle dans la persécution (|ue
dans une leconnaissance pompeuse, ctil eût prérëré pour elle la
liberté à cette ioinie de suprématie. Le meurtre du duc d'Ln^iliien
le sépara tout-à-iait d'un pouvoi<' impudemment despotique, et, à
partir de ce jour, il n'éprouva plus (jue le sentiment {graduel d'une
oppression croissante. Mais déjà des alïections privées , des espci-
rances bientôt entrecoupées de douleurs, se joignaient à cette souf-
france de gène politicjue, pour détourner la pensée de M. Ballanclie
et retaider son essor. Plus d'une fois, en ces années, il se dirigea
veis .Montpellier à travers les Cévennes; il vit dans l'un de ces tra-
jets M. de Bonald, le gentilhomme de l'Aveyron, à Milliau; mais
ce n'éiait pas le philosophe profond dont il partageait volontiei-s la
doctrine sur la parole, <|u'il allait surtout visiter. Lui-même, dans
un neuvième et dernier fragment daté de 1850, il nous a laissé en-
tievoir son pieux et triste secret : « Le 14 août 182.">, dit-il, une
« belle et noble créature qui m'étais jadis apparue et qui habitait
4 loin des lieux où j'habitais moi-même, une belle et noble créature,
« jeune fille aloi's, jeune fille à (jui j'avais demandé toutes les pro-
« messes d'un si riche avenir; en ce jour, et lie femme est allée
* visiter, à mon insu , les régions de la vie réelle a immuable , après
« avoir refusé de parcourir avec moi celles de la vie des illusions et
« des changemens. Ilelas! je dis ((u'elle avait refusé; mais il y a la
€ un mystère de malheur t|ue je ne saurai jamais sur cette terre. »
Les huit autres fragmens écrits en 1808 ne sont que des élégies
en prose qui peignent avec discrétion et douceur les vicissitudes
de ce noble attachement. C'est déjà la manient littéraire d'Anii-
qone; aux divagations per|)éluelles du livre du Sciii'unenl a succède
une mesure grave, sobi-e, solennelle à la fois et charmante de mé-
lodie, un écho retrouvé du mode virgilien. Si ces huit fragmens
étaient en vers ce qu'ils sont en prose, M. Ballanche aurait ravi à
M. de Lamartine la création de l'élégie meklitaiive. La [jliilosophie,
(|ui en est simplement reli{;ieuse et chrétienne, n'a rien de cette
nouveauté un peuétr-.nge el de celle phraséologie essentielle a une
(RKi i;i VI I DIS i»i;i \ monuks.
(loclrinc, et (pic l:i |i(Msic ne nrlamc p.is. Lrs pl.-iiiifcs du ixirlc
sonl ('('Iles (le t(Hit(' .une liiim;iiiic coiilrisirc, ilcpiiis Joli: « Nous
« sorions bien moins clonni'S de sonlïiii-, si jioiis savions coinhini
« la (loniciii-ost plus ndapli'oà noire natui-cipio le plaisir. I/lioinmc
€ à (|ni tout succède selon ses vieux oiililic de vivre. [,a (loiilciii'
« seule coniple dans la vie, el il n'y a de réel (iiie les larmes. » l'A
ailleurs : « Montre/.-moi celui qui a pu arriver à trente ans sans êtie
« detrompi'. Montre/.-le-moi, ce mortel privile/fié: son ima<;i!iation
i a tenu toutes ses promesses; l'amour l'a conduit par la main; lieu-
€ reiix époux , père plus lieureux encore, il n'a acheté par aucun
* tourment le cliarmo îles al'Fections du cœur; il a (;onnu les a{|ré-
€ mens de la société sans ijjnorer les plaisirs de la solitude ; il n'a
€ rencontré sur sa roule que des hommes bons et{;énéreux , et lui-
€ mi'me n'a jamais vu au l'ond de son ame que des pensées douces
« et calmes qu'il s'est plu à entretenir; il a joui de ses souvenirs
« comme il avait joui de ses ( spi'rances; il a trouvé dans le passé le
* ga{je de l'avenir : montrez-le moi ! . . . Vous riez en {gémissant ! Vous
t ne savez oii trouver cette créature exceptée de la c;ommune loi ;
€ c'est qu'en effet elle n'existe point, elle n'a jamais existé. Un dé-
« luge de maux couvre la terre; une arche flotte au-dessus des
« eaux, comme jadis celle qui portait la fiimille du Juste ; mais celle
« arche-ci est demeurée vide , nul n'a été jugé digne d'y entrer! »
Un hasard heureux a mis entre nos mains une petite relation
d'un pèlerinage au Mont-Gindre près Lyon, relation écrite par une
jeune Languedocienne de seize ans. Cette personne distinguée, la
même que celle qui mourut le 14 août 1<S:2'>, fit ce pèlerinage, vers
1808, avec un guide, jeune el prudent, qui était l'un des amis de
son père et qu'elle désigne sous le nom de M. Pierre Simon. En s'é-
levanl sur la montagne, la jeune personne, à l'imagination sensi-
ble et pieuse, remarque que les fleurs y sont la plupart d'un bleu
pâle comme le ciel de celte contrée, qu'elles ne penchent point sur
la terre comme celles de nos plaines : « Presque toutes celles que
nous vîmes, ajoute-t-clle, étaient de petites cloches. N'est-ce point
parce qu'étant privées d'eau sur les lieux élevés et exposées à l'ar-
deur du soleil, cette divine Providence , qui donne sa parure au lis
des champs, a voulu que leur calice put retenir la rosée du malin,
et que la fleui épanouie rendît à sa tige le bienfait qu'elle en avait
POÈTES ET l'IIlI.OSOI'IIES MODERNES DE LA EKA.NCE. ()U7
reçu avant d 'éclorc ? » Arrivés à rcrmiinfje iDcme, les deux voya-
jjeurs virent les murs d'un petit corridoi- tout couverts de passa{»es
(|ui avaient rapporta la piu'ssance ou à la jjonlé de Dieu. La jeuixi
fille [)ria .M. Pieri'e Simon d'écrire aussi cpieique chose; il ne le
voulait point; elicî le pressa, il écrivit : i Cet erniita/fe rappelle
assez bien les deslinc-es humaines : resserré dans des bornes étroites,
on y jouit d'une étendue immense. »
N'est-ce point peu après ce pelcrinajje au Mont-Cindre, (jue
M. Ballanehc, redescendu dans les obstacles de la vie, traça ce
sixième fra{jment sur Orphée j)erdant Eurydice que tout-à-I'heure
il guidait sans oser la voir, et cet autre frapuient où il nous montie
la rencontre pudique d'IIermann et de Dorothéiï près du ruisseau,
et de si aimables présagées n'aboutissant qu'à des larmes?
Le premier effort que Ht M. lîallanche pour sortir du découra-
îfement |)rolond où il était tombé, fut la conception d'Anligone. Il y
sonjjea dès 181 1 , et il est à croire que, dans sa pensée primitive,
l'amour sans bonheur de la pieuse Anligone et du {jénéreux llémon
devait consacrer sous une forme idéale et antique les sentimens
dont il était plein : <i L'amour et le malheur ont été une même chose
l)our eux : pour eux la mort et l'hymen devaient aussi être une
même chose. » Mais peu à peu, et quoiqu'à le bien entendre ce
fonds personnel soit encore ce qui anime le reste, la pensée du
poète se généralisa , s'agrandit, et, chemin faisant, recueillit des
impressions successives. Inspiré par la muse de la douleur, le poète
s'attachait à peindre; l'histoire même de l'homme , de cet être qui,
aux termes de l'énigme, n'a qu'une voix et n'est debout qu'un
instant, l'histoire de ses misères, de ses faiblesses, de ses félicités
trompeuses, suivies d'amers retours. La moralité qu'il tirait de ces
tableaux était toute de soumission, de devoir et de sacrilice, d(!
( lemence et d'espoir à travers les pleurs. Sous ces gi'ands et magni-
liques noms royaux, il figurait l'épopée domestiiiue de la foule des
hommes; la tentative d'épopée sociale devait venir plus taid dans
['Orphée. Quel(|ues juges clairvoyans, éveillés à ces idées d'expia-
tion , de solidarité, de saci'iHce, distinguèi-ent dès l'abord dans yln/i-
{jonc plus de choses que n'en voyait l'auteur lui-même. Un de ses amis
lui disait : « Vous ne savez pas ce que vous avez fait? un poème mar-
tinistc. » M. de 3Iaisire, à qui M. Ballancheavait envoyé son livre,
<»!'S ui:\T|-. 1)1 .^ 1)1. L\ M(».M)i;s.
lui ci-iivail une hiirc (|iii iic lui |Kii'viiil pas, ruais c'i't.iil aussi eu un
sens plus ipic pallidicpic et p()('ti(]U(', eu un s«mis lli('os(»plii(|ii(', «|M'il
avaii cuicudu .l/j^/(/o»c. yiiaul au pcrsouuafjc iiK-nic de riicrtJim^,
«pu'Icpics circonstana's pi-ccieusus cl consolantes dans la vie (Ui
poi'k* avaient leliaussé eneore et aelievéde |)erre(lionner les ti'aits.
Il avait vu pour la oi-emière fois à Lyon , en iShJ, une noble exilée
a la(pielle son ami Camille Jordan le présenta, cl (|ui eut depuis uik;
iiilliienee si sereine siif sa destinée apaisée. Il lui avait lu leselianls
coinmencés lY Aiuigi)tic , el (jnelipies impressions nouvelles, dues à
un sourire eompalissanl, se relrouvèienl bientôt dans le poiti-ait
intime de la til!e d'Ol^ldipe : ainsi les paroles de la consécration
d Antijjone par son père mourant sont une inspiration de ces pre-
mieies rencontres : * Ame sublime d'Antigone, «jui; t'importe le
€ bonheur ou le malheur? N'auras-tu pas toujours la paix delà
« conscience, les loiiaii.jTos des hommes et l'amour des dieux?»
En ISlô, M, liallanche courut à Home retrouver celle (pie plus
Lird il nomma du nom de Béatrix ; i! lut au sein de celte |)etite so-
ciété romaine la Hn d'Aniujone, la scène des lunérailles. Quand le
poème parut l'année suivant(>, dans les pompes de la restauration,
un sentiment général y voulut reconnaître une princesse or|)heline,
la Hlle des rois. Ainsi vont se modifiant en perspectives diverses les
œuvres du poète. Lui-même il a changé sa pensée en la continuant,
et quand il croit l'avoir achevée, ceux ((ui le lisent la changent et
l'achèvent encore.
Nous voici revenus au point que nous avons marqué comme dé-
cisif dans l'initiation sociale de M. Ballanche. La conduite delà Iles-
tauration, durant la première année, lui révéla tout un ordre his-
tori(jue dont il n'avait pas eu clairement conscience jusque-là. II
comprit ce que c'est que la vie d'une nation , l'ame de cet être col-
lectif qui garde son unité à travers ses âges et sous ses continuels
développemens, la mission départie à chaque peuple en particu-
lier sur la scène du monde; (jue les institutions vraies sont lilles du
t< mps, qu'elles plongent dans les mœurs et les souvenirs comme un
arbre en pleine terre; que les constitutions n'digées d'après des
théories plus ou moins savantes ne sont qu'une juxtà-posilion pro-
visoire qui peut aider le corps social à refaire sa vie, mais qui n'a
pas vie en soi ; (ju'îsinsi la Chai le n'était , à proprement parler,
Poi'.TES i:r I'UILOSUI'IIKS MUDKItMiS DK I.V IKA.NCt:. (H)!>
qu'une lormiilo pour dqjn.jfcr l'i/Honni/f, une nuahodo pour- rc--
.soudie le {j^iaud piuljleine des inslitulions nouvelles, un a|»[)ai'eil
lixe sous le(juel les os bi'isés et lesehairs divisées auiaient le leini>s
de se rejoindre et de se ralfermir, L(! iiO mars, rechute terrible,
dernier et violent assaut des ixjrces anti-sociales, ne parut à M. Bal-
lanelie que récapituler, a vrai dire, les faits antérieurs dans une
unité draniali(iue, sans rien changer aux termes fondamentaux de
la question. Pourtant, les passions exaspérées en divers sens ne
l'entendaient pas ainsi , et la {juérison sociale au moyen de laChaile
en était très compromise. C'est alors que M. Ballanche, désormais
fixé à Paris, tout solitaire et pensif au milieu d'un monde délite,
eut l'idée de se porter pour conciliateur, pour interprèle pacifique
des difficultés fla(][i'anies, et VKssai sur les bisiaulions sociales dut
paraître avant l'ouverture des chambres de 1H17 , dans le but loua-
ble, bien que cerlainemeiit illusoire, de les éclairer. Quehjues
obstacles retardèrent d'un an celle publication. L'A's.sai est donc à la
fois un livre de théorie, el je dirai presque, une brochure de circon-
stance. Mais si l'on regrette frequennnent que cette application à
des conjonctures trop spéciales préoccupe l'auteur, s'il se détourne
à tout moment pour s'inquiéter des oi)inions trop particulières
d'alors , s'il se retranche une foule de précieux développemens, de
peur que l'ouvrage ne soit hors de proi)ortion avec le but, le ca-
ractère généi-al l'emporte suflisammciit, et la docliitie j)hiloso-
pliique y obtient une belle part. Dans la pensée de M. Ballanche,
l'Essai, en même temps qu'il rt'pondait aux difficultés politiqu(;s
du moment, devait servir comme de prolégomènes au poème d'O/-
phéedép conçu en bSlG. Ainsi que dans les autres Prolégomènes (|ui
sont en tète de la Valinijénésie, et en général ainsi (jue dans tous
les écrits de M. Ballanche qui n'ont pas revêtu la forme poéti(iue,
la composition n'est pas très distinctement établie. Ce n'est pas à
l'aide d'un lien logique évident, que l'on peut serrer de près l'au-
teur en ses chapitres et discours; il procède d'habitude par. des
analogies cachées dont quehiuefois le rapport échappe et qui ont
l'air de digressions; il avance par cercles et circuits. 11 y a chez lui
un grand effort de tout dire à la fois , un embarras de choisir et
connue un bégaiement entre des pensées qui sont toutes |iour lui
co-e\istantcs et contemporaines , «mi |ilulùt<|U! nfM>ut qu'une seule
"00 r.KviK i)i;s m.i \ mii.ndls.
t'I irnlivisili|(.' poiiscc. (À'I.i lient à son mode de ((mccplioii, d'innii-
tioti syiillK-lii|iii- : (-'est toujours plus ou moins (-oinnic pour IIcIkiI :
« Va il u'jivîiil pu iMcdMlcr tout ce (jii'il ;iv;iil vu, «t il n';iv;ut pu
« dire tout ce (ju'il ;iv;iil senti; VM la |)arole sueeessive est ini|)uis-
• saille pour une telle instiuitaneitc'. — Kl même il n'elail pas eer-
< tain de l'exactitude de son lanf^a^je; il avail passé trop hrusfjue-
« inenl de la i('{|ion de l'espril à la réjjion de la forme. »
Je lis danslexeellenie Histoire de la philosophie en France; au
xix" siècle, par M. Damiron (I) , à cùiO, d'une analyse [»ari'ail«'meiii
nelle et lo{p(jue des ith'es de M. Uallanche, l'expression d'un vil"
re^yrel de ce (pie noire pliilosopln; a pres(]U(; toujours préfénî l'ex-
position |ioeii(|ue à l'exposition scieiiiili(pie, la lijfure à la d('mons-
liation, la couleur à l'évidence: « Car, ajouKîM. Damiron, conune
au fond sa pensée, nourrie d'histoire el de psycholo{|ie, exercée à
de fortes éludes, n'en est |)lus à la simple foi, mais à la conception
systematicpie, il faut, pour <|u'il j)uisse l'accommoder aux formes
de la pocifcie, qu'il la lamène par artifice à une inspiration <pii n'est
|) linlnaive... M. Ballanchi' n'a été conduit là, au moins à ce(|u'il
me senjble , (pie par suite d' une erreur de goùl (pii l'a porté à con-
veilir el à traduire en poésie une opinion créée par la r(;llexion el
l'analyse. » Nous croyons (pi'il ressort de la biographie psycholo-
j[i(|ue de M. Ballanche, telle que nous avons essayé de la tracer,
(fue ce n'esl point par voie d'analyse ou de lo{}ique (pi'il a composé
l'ensemble de son système. L'œuvre en lui s'esl édifiée autremenl.
Il n'a pas été d'abord philosophe et métaphysicien , et ensuite poète;
sa conception et sa forme se tiennent de plus près el ont une bien
réelle harmonie. Il ne lui a pas été loisible d'éviter ces figures sa-
crées qui, même avant que l'idée philosophi(|ucs'en mèlàl, le pour-
suivaient dès l'enfance : Orphée et Eurydice furent la fable de
toute sa vie. Il avait natur(!llement l'anie musicale et sensible jus-
qu'à la chimère, et cela était poussé au point que dans un temps
il ne pouvait prononcer le simple nom de (jimodocéc sans répandre
des larmes. Les philosophies primitives de l'antiquité furent sans
contredit intuitives, et se produisirent sous les voiles de la poésie,
(i) Troisième édition, augnienlce d Un Supplément. Chez Hachette, rue
Piene-Sarrazin , 12.
l'OKTES Kl l'Illl.OSOl'IŒS MODI-ltM.S DK l,A n!\M;i;. 701
avnc les accens de la musc; refiisorait-on cnfièreinent aux (ipoqurs
(le iransfoinialion où le sons arHi(|U(! se ivvcille, et où ahonlisseiiL
tous les éelios du passé, de i-econsti'uire à leur manière qucl(iue chose
de ces mystérieux monumens? Sans doute il y a bien de la combi-
naison savante et de l'obscurité alexandrine dans les poèmes de
M. Ballanche; mais cet clTort lui plaît, ce vêtement lui est naturel.
Quand il le di'pouille et qu'il s'avance sans personnaj^es et sans
synjboles, est-il plus à l'aise? Sa marche est-elle beau(;oup plus
svelte et d('{>;apée?Gagne-t-il évidemment en ri(jueui' philosophique?
Pour moi , le plus complet, l(; plus lidèle et satisfaisant résumé de
sa doctrine est encore la Vision d'IIébai où le prisme po(;tique n*-
l'racie pourtant chaque idc-e. Dans tout autre résumé, même dans
les pa{;es si nettement lucides de M. Damiron , il manque l'atmos-
phère où baijrnent ces idées qui ne sont quel(|U('i'ois que des senti-
mens, il man(]ue toute une portion, intraduisible en lanjfue abstraite,
de leur profondeur, de leurs horizons, de leur lumière ou de leur
crépuscule , en un mot de leur vie. Sachons donc consentir à voir
dans M, Ballanche un pliiloso|)he non didactique, qui nous intro-
duit à travers des enceintes com[)liquées et par des détours (jracieux
ou obscurs jusqu'à un sanctuaire profond : le poème d'Antigonc
est comme une symphonie attrayante <jue nous avons entendue nu
|)arvis. , . •
VEasai sur les Institutions sociales exprimait la théorie fonda-
mentale du lan{ïa{je, selon M. Ballanche. Plus tard , en 1H2<>, il
retrouva dans une malle , à Lyon , de vieux papiers oubliés où cette
tlu'orie était déjà ("bauchée en entier ; ce travail ancien, qui le frappa
comme une découverte, se rapportait probablement à l'époque de
sa jeunesse où il avait tenté une rc'futation du Contrat Social. Tant
il y avait eu antériorité instinctive et prédestination, pour ainsi dire,
dans les idées de M. Ballanche, tant c(;tte theoi-ie capitale dans son
œuvre était née en quelrpie sorte avec lui ! La question de l'ori-
rr'mc de la société se ramène exactement à celle de rori(;ine du lan-
ga^^e. En voyant aux prises les deux partis acharnés, les libéraux
et les ultra-ioyalistes, chacun croyant à son droit et pouvant pro-
duire également des hommes de vertu et d'intelligence, M. Bal-
lanche en était venu à comprendre qu'indéi)cndamnKnt des passions
et des intérêts contraires, il v avait chez les uns et les autres ime
J>*J nr.VlIL Itl.S DKUX MC>M)LS.
tloctiino ratlicalcinoni conirMircaiissi sur la londaiion de la sorit-K*,
ot par n)iis('(|ii('in i(|irils s'i-ii r«'i)ili,ss('iit curiiplc ou ii<m ) sur l'oii-
jfinc ilu laii,'f;i.;;t'. Les iiltra-rovalislcs ou illilx'iaiix (levaient croire
à la sotiele iii.siiliiee iliviiiemeut , au !au{;a{;e n-vc'lc, à i'aulurilé de
la ira(lili(»u; et les liheraux, a la socic'te lornu-c par conlrai, au
langaijc invente |)ar l'Iiouitne, à l'einancipalion jjraduelleelau pro-
{ïrès. Eu exaininanl celle double pii'lenliou si opposée cl si ferme,
M. Ballanclie ne put croire (]ue le droil fùl exclusivement d'un côlé,
» I an lieu de prendre parti avec MM. de Bonald el de .Maistre f)our
ranii(pie tutelle, ou avec (]ondorcet el Sainl-Simon j)oui' l'eman-
ci|)ation purement Ininiainc, il s'avança, un rameau de paix à la
main, pour expliquer conmicnt chacun avail lorl el avail raison,
pour acconler aux uns la vérité dans le pascj, aux aulrcs le rèjjne
dans l'avenir. Il montra avec M. de Bonald cl les cailioliques que
la parole n'a pu èti'c inventée primordialement, qu'elle a été néces-
saire el prt'cxisiante à la pensée, qu'elle a »'t.(' donnée par Dieu à
l'homme nalurellcmenl social; mais, en arrivant aux temps de la pa-
role ('Ci'ile el impriinr'e, il monlrail avec; les autres philosophes la
pensée humaine s'attJMnchissani peu à peu du joujj de celle parole
devenue plus malériclle el plus pesante, brisanl l'enveloppe, ac-
quérant des ailes , el dès-lors s'(;lançanl libremenl à de nouvelles
croyances sociales, à de nouvelles inierprélaiions relif^ieuses.
Toutefois, M. Balianche ne porlail pas l'Iiori/.on le plus lointain
de cette émancipation moderne au-delà des limites du christia-
nisme lui-même; il proclamait la perfection de celui-ci en tant
qu'institution spirituelle et divine, el s'il croyait que les sociétés
humaines dussent se {gouverner désormais selon une loi de li-
berté, le résultat de celle action imujense ne lui semblait pouvoir
être autre chose que l'introduclion de plus en plus profonde du
christianisme dans la sphère politique el civile. Lmk; doctrine de
conciliation si hante en des instans si irrités ne fut que peu saisie,
comme bien l'on pense, et, auprès du petit nombre de ceux (|ui la
comprirent, elle ne fui accueillie ni dans un camp ni dans un autre.
Les vues très avancées et d'une sagacité presque divinatoire que
l'auteur exprimait sur l'avenir littéraire et poétique de la France,
ses élo(juens et injjénieux présages à ce sujet, un an avant l'appa-
rition de M. de Lrimartine, compliquaient encore la question de
l'OKTES 1;T l'llll.()^<)l'lll•:.S MODKRNF.S 1>1. J.A I i'.ANCK. 705
succès, en cliorjiiani (les |)r('jii{|('S non moins irrilablos on tout lonips
qno les passions p()lili(|U(S. M. I.c'njontcy, dans Le (jonsiiiiitionmd
\ alors Journal du (Commerce), lui fil la faveur, en qualité de <;oni-
|)afrioie sans doute, de parler lon(;uement de lui, et, pour con-
clusion, il le déHiiissail le libéral à soji imn, et le classique maUpc
lui. M. de Maislre écrivait à l'auteur de ï Essai , sans le connaître
personnellement, une lettre honorable, dans laquelle la vi{;ueur
de ce hautain et ironique {jem'e éclate comme partout. On y lit ces
passa^jes : « Votre livre. Monsieur, est excellent en d('lail : en
« {)ros, c'est autre chose. L'esprit révolutionnaire, en pén(;trant
t un esprit très bien fait et un cœur excellent, a produit un ou-
« vra[><! h'jbride (\in ne saui-ait contenter en général les hommes
« décides d'un parti ou de l'autre. J'ai profondément souri en
« voyant votre colère contre les châteaux (1) et contre les couvens
« que vous voulez convertir en jn'isons, et contre la lan{}ue catho-
« lique (:2) que vous prétende/, abolir par la jolie raison que les la-
€ lins n'ont plus rien à nous apprendre. C'est encore une chose;
« excessivement curieuse que l'illusion (|ue vous a faite cet esprit
* que je nommais tout-à-l'heure, au point de vous faire prendre
« l'ajfonie pour une phase de la santé; car c'est ce que signifie au
« fond votre théorie de l'Emancipation de la pensée, etc. Si vous
« trouviez quelque chose de mal sonnant dans l'expression Esprit
ï révolutionnaire , vous seriez dans une grande erreur; car nous
« en tenons tous. Il y a du plus, il y a du moins sans doute; mais
(i) Il fallait les piéocciipalions de M. de Maislre pour avoir vu M. Ballanclie
en colère contre les chàleaux; c'est au chapitre III de VEssai qu'il en est ques-
tion : « Ces noires tours couronnées de créneaux doivent tomber; ces longs
« cloîires silencieux doivent être transformés en prisons ou en vastes ateliers
•■ pour les manufactures, etc. » M. Rallanclie dénonce tristement un fait inexo-
rable.
(2) M. Ballanclic, an chapitre Xt de VEssai, parlait, il est vrai, d'éliminer
(lorénasaiit le latin de la première éducation, et ce qu'il avançait à ce propos <^sl
nssuréraeut contestable, dans les termes surtout dont il usait. Mais il n'entendait
aucunement abolir cette langue cat/io/i/jne. T.a langue et les traditions latines
étant pénétrées maintenant par les esprits, il demandait qu'on se portât \ers les
langues de l'Oriint. cl ([u'on ouvrit de nouveaux sillons de linguisticpre et de
nouvelles formes intellectuelles.
7(M HKVUK iu:s nr.i'x >i(»M)Ks.
« il \ a hicii peu dCsurils (pic riiilliiciicc n'ait pas allciiils tluiic
« iiiiiiii'iT oii «l'iiiu' aiilii'; et inoi-niriiu' <|ui vous proche , je ino
« suis souvent tleinaïuK' si je n'en tenais p(»iiil.... 1 ont ce (lue vous
« ave/, (lit sur les laiijfucs cl tout ( c (pii en dépend est exc<'llcnl.
€ Eiiliii , monsieur, je ne saurais trop vous exhorter a ( oiitiiiuer vus
€ éludes cl vos tiavaiix. Je ne crois pas, conuiie je vous l'ai dit
« franehenjent , «pic vous soyez loul-à-l'ail dans la bonne voie, mais
« vous y tenez un pied, et vous marchere/ {jauchcnK^nt jus(|u'à co
i qu'ils y soient tons les deux. Ave/.-vons vu une feuille du Cuiir-
« rier du (Commerce (celait iarliclc de M. Lcmonleif) , qui m'ap-
€ pelle le vaporeux l^iémonlais , (|ui me compare à Zuin{jlc, 31. de
€ Bonald à Luther, et vous, monsieur, au doux Melanchton. Si vous
« voulez examiner ce beau jii.'jcment et le confronter au mien , vous
« y verrez la preuvii évidente de ce caraclt-ie liiibride (|ue je vous
» reprochais tout-à-l'heure. Le sans-culolle vous attend dans son
« camp; moi, je vous attends dans le mien. ÎS'ous verrons <jui aura
* deviné. Si je vis encore cinq ou six ans, je ne doute pas d'avoir
€ le plaisir de rire avec vous de ïcmaucipation de la pensée. »
Non , si M. de Maistre avait rencontré après des années M. Bal-
lanchc, il n'aurait pas ri avec lui de cette émancipation de la pen-
sée, ou c'est qu'alors il aurait ri de ce mauvais et diaboli(iuc sou-
rire qu'il a lui-même tant reproché à la lèvre stridente de Voltaire.
Tout invincible qu'il était, il aurait fini par comprendre qu'il y
avait quelc|ue chose d'irrévocidjie qui, d'ajjonie en a{jonie, ache-
vait d'expirer. M. Ballanche a magnirK|iien)ent et pieusement ré-
pondu à la lettre de l'illustre contradicteur, lors(|u'apptTnant sa
mort, il ouvre la troisième p^wùc des Prulcyom'enes par cette sorte
d'hymne funéraire : « L'homme des doctrines anciennes, le pro-
phète du passé vient de mourir... Paix à la cendre de ce jjrand
homme de bien!... » Tout te morceau est d'une hante vigueur de
pensée et d'une belle effusion de cœur : je me fi{jurc le geste clé-
ment de Fénelon s'il avait béni le cercueil de liossuet et proféré son
oraison funèbre.
Dans l'Essai sur /es Lw/if;/«ions et dans les écrits qui suivirent, dans
le VieïUardel le Jeune Homme, publié en 1819 (I), dans ï Homme
(i) CeUe exptession publié est inexacte pour les écrits de M. Ballanche qui
POÈTES 1,T l'HIl.DSOPIIES MOUKRNF.S DE TA FRAN(.F.. TOo
mnsnom, piil)li<i en IH^ÎO, «Inns YKIcdic, les l'ormcs, les boulions
du style monarcliique et bourbonien abondent; n)ais elles ont tou-
jours un sens particulier à l'auteur. Lorsque M. lîailanelie parle
dq la lé{jitiniitt' dans Y Essai , il s'arjit non point du droit divin, tel
qu'on l'entend vul^jaircmcnt, mais d'une !é{;itiniité historique que
nul publiciste spiritualiste ne conteste aujourd'hui. Une dynastie
restaurée lui paraissait ux) aibrc sacré qu'on replante après qu'il a
été déraciné parl'orafje, et auquel il est accordé un temps |)our
reprendre racine; passé ce temps, l'arbre, s'il n'a pas repris la
sève et la vie, n'est qu'un morceau de bois mort di{}ne d'être rejetc;.
La dynastie restaurée des lîourljons, arbre ainsi replanté, no vii-
eut jamais qu'à l'extérieur et par l'écorcc, ayant dédai^jné d'enfon-
cer ses racines dans la vraie terre. M. Jjallanche le savait bien.
Aussi la conviait-il incessamment, celte race antique, à s'ideniiJier
avec les destinées de la nation , afm de représenter exactement lo.
principe social , comme c'est le propre et la condition de toute dv-
nastie lé{jitime. II croyait que la restauration pouvait et devait être
Fincarnation politique et civile du christianisme ; l'instrument bour-
bonien lui paraissait nécessaire à son idée, bien qu'il le sentît re-
belle; simple erreur de moyen et de circonstance! Dans l'efferves-
cence de la réaction qui suivit la mort du duc de Berry , il terminait
son élégie commémorative en s'écriant : « Dynastie; glorieuse, il-
lustre maison , hâtez-vous de vous identifier avec nos destinées qui
vous réclament ; hâtez-vous , car il est de la nature de nos destinées
d'être immortelles! » Après le 8 août 18tîî), il écrivait : « Mainte-
nant tournons nos regards vers le trône de Cjiarles X , et conjurons
le roi qui jura la Charte de faire enfin cesser la perturbation du
H août. Nulle puissance ne serait en état de résoudre le problème
posé ce jour-là. Il faut anéantir la pensée de ce jour néfaste; car
cette pensée n'eut ni cause ni motif; elle fut une pensée stérile,
incapable d'arriver à l'acte. » Quand toutefois l'absurditr s'obstina
et que la foudre populaire se mêla du problème, M. Dall.inche était
préparé et détaché. Il fut de ceux qui , sans la désirer ni la faire,
suivirent \ Esfa'i sur les Instilutions, il faudrait dire imprimé aux frais (te l'auteur,
et distribué à quelques amis et à quelques juges. I.a jiuljliration virilaMc ne datfi
que de ces dernières années. i. ..,,,, i. •! / .■ ..
TOMl-, 1!I. — SLI'PI.r'dF.NT. •?<>
7(Hi nEVLE DKS DlitX MltNItlS.
fompriiriil ti ;i(liiiiitiii l;i rcvolmidii ilc juillet des sn picrni^rf'
liciiic. Il ;iiii\;i ;il(»rs à la juMist'c de M. Hallaiiclic ce (jii'il n dit de
iii |K'iis«'(' liumaiiio en {[cin-ral ; son idt'c s'i'maiicipa de vciio. Inrinf*
(le la icsiamaiiun oii cllo avait voulu lrouv(!r asile, ei, devciuic plus
liltre, elle plana dans dos cercles indéfinis, ("est nièuic à partir de
ISÔO, (|u(' les doctrines de M. IJallanclie ont lait le plus de (hoinin
par le monde, el (pi'elles ont remué le plus d'esprits reli{jieux eî
penseurs dans la jeunesse.
VA\[rc\' Lssai vlV Homme sans nom , M. IJallanelie publia, en 1H10,
le Vic'illunl cl le Jeune Homme , enseijjnemenl |iliilosoplii(jue f)leiu
d'autoriie et de {;i'ace. Lu erili(|iie d'un Ijon s<'ns si spirituel,
M. Saint-Marc Giraidin, citait récemment les ecuisolaiions de
Jean Clirysostôme à son jeune ami Stagyre, comme s'applicpiant à
bien des âmes d'aujourd'hui. Le Jeune Homme de M. liallanclie est
atteint d'un mal tout-à-l"ait semblal^Ie ; il désespère de la société et
de lui-même; il voit des ruines en lui, autour de lui, el il les aime,
el il ne veut pas s'en arracher. C'est une généreuse passion de la
mort, le culte sombre des idées vaincues, une abjuration stoïque
de l'avenir. Il y a beaucoup de ces nobles âmes ; mais il y en a en-
core plus qui pèchent et souffrent par excès d'espérances, par an-
ticipation dévorante et immodérée , par immersion éperdue dans
la grande souffrance sociale. Ce mal est si beau dans de tendres
jeunesses, il tient de si près au dévouement et à l'amour des hommes,
il est pour ainsi dire si sacré, qu'on est tenté de l'envier pour soi,
bien loin d'essayer chez d'autres de le guérir. Et pourtant comme
il aboutit en d'âpres njécomptes, comme il vous use à des réalisa-
lions impossibles ici bas , comme il vous jette à la merci des sys-
tèmes universels, qui n'ont en eux ni la vraie morale dont ils se
passent, ni le bonheur délirant dont ils vous leurrent, il est bon d'y
opposer l'avertissement, et ce que M. Ballanche disait à son jeune
désespéré de 1819 pourrait s'adresser fructueusement à beaucoup
des jeunes néophytes qui embrassent les siècles et l'univers : « Je
veux essayer, mon fils, de guérir en vous une si triste maladie, état
fâcheux de l'ame, qui intervertit les saisons de la vie, et place l'hi-
ver dans un printemps privé de fleurs. » — La destinée de l'homme
se compose, en effet, de deux destinées qu'il doit simultanément
accomplir, une destinée individuelle proportionnée à son temps de
POKTES ET l'lllLUNt>IMlLS MODEli.NES J)E EA EHANCE. 7()7
passajre sur celle lerre , une dcslinéc sociale par Ia(|ueIIe il con-
court pour sa part à l'œuvre incessante de riiunianit<''. Ainsi, notre
terre a son double mouvement, et elle tourne à la l'ois sur elle-
même et autour du soleil. Mais faites que ce mouvement sur elle-
même soit supprimé, et qu'elle re{j;arde toujours fixement l'astre;
voilà que vous avez une terre à moitié torréfiée, sans saisons, sans
rosée et sans lune. Ainsi pour l'homme { à part de très rares excep-
tions ), quand il supprime le cours individuel de sa destinée. Le
danger, dira-t-on peut-être, n'est pas là aujourd'hui, et c'est plu-
tôt le concours au mouvement so(;ial que l'on incline à s'épargner.
Oui, dans le gros de la société constituée et jouissante, cela se
passe ainsi; mais l'élite de la jeunesse, par une sorte de dévoue-
ment expiatoire, tombe dans l'excès contraire, et pour elle le dan-
ger existe là où nous disons.
f Allez, croyez-moi, dit le vieillard au jeune homme par la bou-
che de M. Ballanche, l'homme peut faire sa destinée; mais il ne
peut rien sur les destinées du genre humain; Dieu, dans ses con-
seils éternels, saura bien se pas.ser de vos pensées mûries avant le
temps. Croyez-moi, la société a été imposée à l'homme, non comme
un moyen de parvenir au bonheur, mais comme un moyen de dé-
velopper ses facultés. » Nous tenons surtout à cette dernière pen-
sée, et M. Ballanche y revient souvent dans son écrit; il le conclut
en ces termes mémorables : « Ce qui a toujours troublé la raison
des fubricatcurs de systèmes, c'est qu'ils ont toujours voulu faire
tendre l'espèce humaine au bonheur, comme si l'homme était sans
avenir, comme si tout finissait avec la vie, comme si enfin on pou-
vait être d'accord sur les appréciations du bonheur. » M. Ballanche
protestait ainsi à l'avance contre les âges d'or terrestres de Saint-
Simon et de Four-ier, contre ces pays de Cocagne que les doctrines
matérialistes de progrès font voyager devant nous à l'horizon ; il ne
protestait pas moins en ces paroles contre l'absorption dernière
de l'individu dans la vie confuse de l'humaniK', autre excès où
vont les doctrines progressives panthéistiqucs : lui, il était et il est
distinctement spii'itualisto et chrétien.
Dans [Homme sans nom , et dans ï Elégie, il règne une grande
préoccupation des catastrophes du 20 mars et du lô février; l'im-
molalion de Louis XVI, le retour de l'Ile d'Elbe, l'assassinat du
iO.
70S liiMi: hr.s un \ M(»>t»KS.
ilin (le LU'ii \ , sr i'('pi)ii(l:ii('iil :i <lis(;iii('c coininc un lri|i|(' idnnciit ;
il se fit aloi's on M. nnlI.Mnlic (•(•iiiinc un icvcil du (liijfin»' de l.i (';it;i
lilt' :iMti<|U('. Suiv:nit lui . K> |)riii('i|)i' nmiNcau i|ui :i{;il(> I*> monde , ou
t|ui i(id(> M ICnioiir pour y [«'lu'ii-ci-, s'incarne (|ncl(|ucr()i,s prc'ina-
luiu'iuonl (Ml (Ciiains individus, Icscxallc, Icsi'jfaiccllos pousse en
;uiiouiatosà des foii'ails : ainsi Louvel, ainsi lllounno sans nom. le
rejjieide. Il vt»il presque eu eux, dans le dernier' du moins, des
()l']dipes eoupahles sans avoir failli lilirenient, ((Hipal)ies par soli-
darité, par surcroît d'c'preuve, des espèces de; victimes eux-
nièmos. Celte manière de consacrer riiomme par l'idée, et de
l'éiifjeren représentant mystérieux, va mieux, on lèsent, aux per-
sonnages lointains qu'à des individus ipi'on peut coudoyer. Aussi,
comme l'a remarqué judicieusement M. .>Ia{fnin, les symlioli(pies
réminiscences et les instinctifs pressentirnens de l'auteur iYUrjjlicc
ont-ils un dejjré de vraisemblance que nous ne reti'ouvons pas dans
Y Ilonimc sans nom : i Dans ce dernier poème, ajoute le même cri-
< tique, la proximité de l'ohjei nous paraît déjouer l'œil profond
€ du mysii(|ue interprète : la double vue ne s'applique bien qu'à
* l'invisible. »
Etpourt<-mt, chose remarquable! il y a un fonds effrayant de
réalité dans une partie de Y Homme sans nom, un fonds d'autant plus
extraordinaire, que M. Ballanclie l'ignorait lout-à-fait lorsqu'il
bâtissait idéalement son poème. Un conventionnel régicide, Le-
coinle-Puyraveau des Deux-Sèvres, aurait pu raconter la séance
du vote exactement comme l'Homme sans nom la raconte. Comme
celui-ci , Lecointe-Puyraveau assistait en frémissant aux votes qui
précédaient le sien; il s'agitait sur son banc avec angoisse, et
a chaque suffrage de mort qu'accueillaient les applaudissemens
des tribunes, son voisin, de (jui je tiens l'histoire, le voyait pâlir
et s'indigner. Il appelait impatiemment son tour et avait hat^; do
dire une parole de justice. Son toui- arriva ; il s'élança à la tribune,
des murmures accueillirent ses premiers mots, puis des menaces ;
il se troubla , et par degrés ses paroles changèrent de sens, jusqu'à
ce qu'enfin , comme à l'Homme sans nom, une parole inconnue,
une parole qui n'était pas la sienne , vint se placer sur ses lèvres.
Il s'en retourna égaré à son banc, ayant voté la mort. — Ce qui
est vrai de Y Homme sans nom l'est aussi à quelque degré, j'en suis
VOÈTES ET l'IllLOSOPHES MODEUMiS DE LA lUA.NCE. 7()î)
cerlaiii, des personiia{j('s iiitroduils ailleurs par M. nallanclie. Jus-
que dans ses conceptions en apparence les plus arbitraires, il y a
des divinations liisloiiques penéli'antes.
En 1820, M. Ballanche lit une {grande maladie pendant laquelle
plusieurs des symptômes antérieurs , tels qu'ils sont décrits dans
Ucbal, se reproduisirent; mais au sortir de cette nouvelle crise,
son orp,anisaiion l'ut comme un instrument plus complet et plus
monté aux vastes œuvres; il mit encore davantapje son ame et sa
substance intime dans chacune de ses pensées. Durant un séjour
<|u'il lit à Home en 1824 , dans la même compagnie d'élite (ju'autre-
fois, il eut conscience de l'antique cité latine , du droit patricien et
de celle époijue incertaine dont il a cherché, dans la Formule (jcnc-
rale, à reconquéi'ir le sens sur Tile-Live. Ses projets de travaux
s'élargirent, se lixèrenl et prirent, par leur structure imposante,
(juel((ue chose de ces grandes lignes romaines des monumens et
des horizons. Le plan, dès lors arrêté, de sa Fi/in^é/iésit' consista en
trois poèmes ou épopées : 1" il lésolut de faire pénétrer le génie
liistorique, tel qu'il le sentait, dans la région qui précède l'histoire.
Son Oi~phée dut résumer les (juinze siècles de l'humanité (|ui, en
dehors du cercle de nos traditions religieuses , sont placés en avant
des temps historiques : Orphée dut élie une espèce de Genèse du
haut paganisme. 2" Si M. Ballanche enlermait toute l'humanité,
extérieure aux Hébreux et anK'i-ieure à l'histoiie, dans celte com-
position mythique (l'Orphée, il songeait en même temps à enfermer
riiisioire positive dans une Furninlc fjénérale : les cinq premiers siè-
cles de l'histoire romaine lui parurent se prêter excellemment à
ce dessein, en ce qu'historiques par la gloire des noms, ils sont
couverts de vapeurs transparentes et crépusculaires , et en ce que
l'évolution s'y accomplit dans une gradation distincte et toute
dramalicjue. Le plébéien romain, type, pour M. Ballanche, de
l'homme qui se fait lui-même, lui représentait |)ar les trois sé-
cessiom la masse de l'Iiumaniié conquérant successivement la con-
science ou le sentiment de soi, la pudicité ou le mariage légal, et
enfin la dignité ou l'aptitude aux magistratures dans les divers
ordres, ô" Quant à l'avenir qui suit cette émancipation et à la per-
spective future et finale des destinées humaines sur la terre, ce de-
vait être un des objets, un des pressenlimens de la \ itic des E.t~
Tlil UKVLli UliS DIXX MO.M)L;s.
;)in/iu;is : M. HnlLinclic coiiccvait , drs (cltc t'|)(i(|iic de IS:*t, |j
VWwii tl'UcIntl (|iii n'en est (|u'iin ipisode et ()iril triivil un IK:2*.>.
— Des trois {fr;mds |)i)i'iii('s |)liili)so|»lii(|ii('s, ihyhcc seul a |);jru
au complot; mais oiilrc la l'isii»» d'ilchal, on a des iVajfmcns cl
cliapitrcs des dcii\ autres oiivrajjes <|iie les Ih-olnjoinhics nombreux
el Iceonds, en entier pnlili('S, delerminenl sullisammcnl. loiiie-
fois, si, maljfrc ([iiehiucs lacunes, la pensée de ces parties inédites
est dc'jà saisissaliie, on m- |)cnl c.{;alcmenl en appriricr la forme et
l'ail; rensemhie du monumei'.l est en soulTrance; nous aimons
à cspcrer que l'auteur ne lardera pas à y donner l'harmonie de
son premier dessin.
Ce serait ici le lieu, si nous le voulions, d'oUVii- une exposition
générale de la doctrine de M. Ballanclie; mais assez d'autres l'ont
ùit, 31. de Givré, l'un des premiers, au Journal des Débats,
31, d'Ekstein dans le Caltwlhjite, 31. de Chateaubriand dans la pré-
face de son beau livre des Eludes, 31. lîarcliou de Pcnhoén dans
celle Bei'ue des deux Mondes, 31. Lavergne à 'l'oulouse. — Nous
dirons quelques mois de ï Orphée.
U Orphée n'est pas une tentative qui aille à recomposer une
antique réalité; ce n'est pas une restitution poétique, el poétique-
inent aussi vraisemblable <|ue possible, d'une époque évanouie. Le
poète ne s'est inquiéié (jue d'évoquer l'esprit généi-al de ces temps,
de le faire circuler abondamment (.à et là ; (juaiit aux détails , il n'a
pas cherché à les mettre en rapport exact avec les débris qui se sont
conservés. Ce n'est pas en étudiant, par exemple, les fragniens
attribués à Orphée, qu'il s'est préparé à faire parler son person-
nage. De même dans les peintures qu'il nous donne de cet ancien
monde , il n'a pas visé à retrouver en géologue l'aspect réel , per-
suadé que ce serait toujours un paysage très aventuré. Il n'a donc
tenu qu'à se faire l'organe d'un certain esprit général el intime avec
lequel il se sentait en communication , el il a pris d'avance son parti
sur l'invraisemblance (je parle de l'invraisemblance poétique ) du
langage et de beaucoup de peintures. Evandre et Thamyris parlent
entre eux de cosmogonie, de patriciat et deplébéianisme, presque
comme auraient pu faire Niebuhr et 31. Ballanche ; les vieilles ex-
pressions latines, les étymologies essentielles de Vico ont passé in-
tégralement dans leur langage; et tout à côté d(; ces paroles anti-
POÈTES ET PHILOSOPHES MODERNES DE LA FRANCE. li I
cipiies, ce sont des clianls (jiii appariieniienl à la lyie anli(Hie, des
expressions orplnjennes tirées comme avec un pleclre d'of. Kn un
mot, l'Orphée n'est pas un poème qui, avec plus de prolondeur,
offre l'unité et l'ijannonie du ton, comme le Téléniaque ou VAntiffone ;
l'invraisemblance n'y est pas [;cnéralem(;nt étendut; cl adoucie de
manière à se (aire [)eu sentir. .Mais ranaclu(jnisme entre la l'orme
et le fond éclate et crie en maint (uidroil , le poète ayant désespéré,
de jamais rapprocher assez à son gré cette forme du fond. (Jrpliée
est un singulier poème où le chant, émané d'une muse antique, a
été commenté avec science par un néo|)latonicien ou un éclectique
alexandrin ; mais le coi)iste, par mégarde , a foii confusion ; le com-
mentaire est entré dans le texte et l'interrompt (;à el là ; les bordures
du cadre sont bigarrées et blasonnées de triangles , de chiffres, de
racines en toutes langues, bien que le milieu du tableau se main-
tienne aimable et pur autant que piofond (I).
C'est ce milieu du tableau que j'aime el que j'admire dans l'Or-
phée; c'est là que circul(3 le sentiment d(!S temps incertains, cette
musique du passé dont M. Ballanchc est la harpe éoliennc;, el dont
il sait nous renvoyer un sympathiqueel merveilleux écho. L'heureux
séjour d'Orphée en Samothrace, son chaste hymen avec Eui-y-
dice, ses entretiens avec la Sibylle mourante, son intervention
au nn'lieu des farouches combats, son refus de l'amour d'Kri{;one ,
ses bienfaits partout présens , sa personne toujouis lointaine ou
passagère, suffiraient à justifier les naïves paroles dans lesquelles
le poète se rend témoignage à lui-même : < Qu'il me soit [)erniis
d'affirmer que l'inspiration a laquelle j'ob(;is est plus près que celle
de Virgile des inspirations primitives.... Oui , j'ai plus que Virgile,
incomparablement plus, le sentiment de ces choses que j'oserai ap-
peler divines. » — N'y a-t-il pas une voix dans les choses? s'écrie dans
l'Orphée notre poète théosophe; or, celte voix, M. Ballanche l'a
fréquemment entendue. Dans les mêmes morceaux d'Orphée que
j'admire pour le sens antique el primitif (ju'ils respirent, je n'aime
(i) Cet anachrouisme et celle discordance, qui n'apparliennent pas à la ma-
nière des Fragmens et d'Anligone, et que nous signalons en grand dans VOrpftéc,
ont pénétré quelquefois jusque dans la diction, d'ordinaire si pure, de M. Ballan-
che. Ainsi Hébal, décrivant en deux traits la guerre du Féloponèsp, montre Sparte
essayant de sléréotyjper la thilisation liéroique.
71'J r.r.M i: m.s m.i \ mumiks.
I>:is moins ;i iciidiiNcr les sihii'ccs sccrt'ti's îles iilTcClioiis, des an-
(iciim-s larmes n du jO;t'iiii' de M. IJallaiiclic, ('elle pensée (iernelle
(l'un livmcii ;i la lois ae<'orde rf iinpossildc, cette initiation au vrai
il ;m bien par- la eliastetc' et par la douleur : « La douleur, dit Or-
phée, sera le seeond fjénie (|ui ni'e\|)li<|uera les destinées humai-
nes. » (Ihaipie pajje nous oiTre des pensées de tous les temps, tians
1 1 ma'piilicenee de leur expression : « vSouvene/.-vous que les dieux
unmortels couvrent de leurs r( jjards l'hounne vovafjeur, connue le
ciel inonde la nature de sa l)ienlaisaiite lumière. > Kl encore; :
« Toutes les pensées d'avenir se tienneni; pour croire à la vie (jui
doit suivre cello-ci, il faut cenniiencer par croil'e à celle vie elle-
nièmc, à celte vie passa{;è!e. » Kniin, les approches de la mort
d'Oiphèe, les troubles cl l'agonie passajjère de celte /;rande amc;
qui se croil un monienl délaissée, onl une sublimité é{fale aux plus
belles scènes des épopées modernes. El voilà pourquoi M. Hallanche
a bien l'ail de resler poèie.
L'influence des écrits de M. liallanche a élé lenle, mais réelle,
croissanle, el très aclivc même dans une certaine classe d'esprits
distinjjiies. Poui' n'en ciler (|ue le plus remanpiable exemple, la
lecture de ses Proléijomènes , vers 1H128, conliibua t'orlernenl à in-
spirer le souffle reli(;ieux à l'école, encore maiérLalisle alors, de
Saint-Simon. Témoin de l'effei produit pai- celle lecture sur quel-
ques-uns des plus vigoureux esprits de l'école , je puis affir-
mer combien cela fut direct el prompt. L'iniiuenee , du reste ,
n'alla pas au-delà de celte espèce d'insufllalion relijjieuse. llislori-
(piemenl, l'école saint-simoniennc partit toujours de ce que M. Bal-
lanche appelle l'erreur du xviii'' siècle, erreur admise par Benjamin
(Jonslani lui-même; elle persista à voir le commencement de la
société dans le sauvajjisme, comme lui. Benjamin Constant, com-
mençait la religion par le fétichisme.
M. Ballanche est peut-être l'homme de ce temps-ci qui a eu à la
fois le plus d'unité et de spontanéité dans son développement. Sans
varier jamais autrement que pour s'élargir autour du même centre,
il a touché de côté beaucoup de systèmes contemporains et ,
pour ainsi dire, collatéraux du sien; il en a élé informé plutôt
(praffecl(' , il a continué de lirer tout de lui-même. La doctrine de
Saint-Martin semble assurément tiès voisine de lui, el pourtant, au
lieu d'en être aussi imbu qu'on pourrait croire, il ne l'a que peu
- -POÈTES KT Pini-OSOPIlk-^ MODEUNKS DE I. A FKANCE. 715
lljoùléc el connue. Je roniaiiiuc seulenjenl dans les Prolétjomènts le
vuuj'mnc de. la parole , le ntaijisine de ilwinmesur la nature, expres-
sions (|iii doivent èire eniprunlces du mystérieux théosophe.
M. Ballanclie connu! de bonne heure à Lyon Fourier, auteur des
(2uatre Muuveinens ; mais il entra peu dans les théories et les pro-
messes de ce sinxjulier ouvrajje publié en 180S; aujourd'hui il se
( ontenle d'accoidcr à railleur une grande importance critique en
économie industrielle. Il lut les ^eiif Livres de Coé'ssin dès 1809,
( t dans un voyajje (]u"il fit à Paris, il visila ce propluie d'une épo-
(pie pontificale ; mais l'espiit envahissant du sectaire le mit d'abord
sur ses gardes, M. Ballanclie voulait avant tout rester lui-même. Il
vil une fois Iloéné Wionski, lecpiel, dans son Prodrome, revendi(iue
l'honneur d'avoii' le premier émis en 1818 une vue politique que
X Essai sur les Insûiulious exprimait eu même temps (|ue lui.
M. Hallanche vit plus d'une lois, bien (jue rarement, Fabre d'Oli-
vel dont les idées l'altiraient assez , s'il ne les avait senties toujours
retranchées derrière une science peu vérifiable et gardées par une
morgue qui ne livre jamais son dernier mot. Il a profilé pourUmt
des écrits originaux de ce philosophe <|ui aurait pu se [tasser d'être
charlatan; l'idi-e d'Adam, l'homme universel, et d'Eve ()ui est la fa-
culté volilive d'Adam , lui a pi'obablement été suggérée f)ar Fabre.
Les honunes qui ont le plus agi sur i>L Ballanclie, mais par con-
tradiction surloul, sont MM. di,'Bonald,deMaistreetde La Mennais.
Ce dernier, ainsi que l'abbé Gerbel, est devenu son ami , et la con-
tradiction première a cessé bientôt dans une conciliation que le
christianisme (pii leur est commun rend solide et naturelle. .
Pour nous qui n'approchons (lu'avec respect de tous ces noms ,
et qui ne les quittons ([u'a icg'ret, il faut nous arrêter pourtant.
Heureux si, à défaut d'une exposition complète de système, cette
étude de biographie psychologiipie a insiiuu; à (|U('l(pies-uns la
connaissance, ou du moins l'avant-goùt, d'un homme dont la noble
ingc'nuiU' égale la profondeur, el si cette explication intérieure et
continue que nous avons cherché à démêler en lui peut servir de
prolégomènes en (|uelque sorte à ses prolégomènes! Préparera la
lecture de notre auteur, <:'est là en général dans les essais (jue nous
esipiissons, el ce serait dans celui-ci en parliculiei', noire plus en-
tière récompense. Sa^me-Biîuviï.
LETTRES
D'UN
VOYAGEUR.
Venise, juillel i834.
Depuis quelques jours, nous errons sur l'archipel Vénitien, cher-
chant un peu d'air vital , hors de cette ville de marbre qui est de-
venue un miroir ardent ; ce mois-ci surtout les nuits sont étouf-
fantes. Ceux qui habitent l'intérieur de la cité doinient tout
le jour, les uns sur leurs grands soplias, si bien adaptés à la mollesse
du climat, les autres sur le plancher des barques. Le soir ils cher-
chent le frais sur les balcons, ou prolongent la veillée sous les
tentes des cafés , lesquels heureusement ne se ferment jamais. Mais
on n'entend plus les rires et les chansons accoutumées. Les rossi-
gnols et les gondoliers ont perdu la voix. Des milliers de petits
coquillages phosphorescens brillent au pied des murs, et des algues
chargées d'étincelles passent dans l'eau noire autour des gondoles
LETTUES h VIS VOYAGELH. 715
ondonnii'S. Kien n'interrompt [)Ius le silence des nuits, que le cri
aigu des souris et des mulots qui l'olàircnt sur les marches des per-
rons. De lonjïs nuaoes noirs arrivent des Alpes et passent sur Ve-
nise, en la couvrant de jjrands éclairs silencieux; mais ils vont se
briser sur l'Adriatique, et l'air s'embrase de l'électricité qu'ils ont
apportée.
Les enfansdu peuple et les chienscaniches sont, avec les poissons,
les seuls êtres qui ne soulïrent pas de cette sécheresse. Ils ne sortent
de l'eau que pour manger ou dormir , et le reste du temps ils na-
gent péle-mèle. Pour nous, (jui avons le malheur d'avoir des che-
nn'ses et qui ne pouvons passer la vie à les ôter et à les remettre ,
nous cherchons l'air de la mer, (jue la Providence a fait si bon en
tout pays, et qui court généreusement en plein midi sur les lagunes.
Les seuls voyageurs que nous rencontrons sont de pauvres petits
papillons affamés, qui se hasardent à passer d'un îlot à l'autre,
pour y trouver quel(|ue Heur que le soleil n'ïiit pas dévorée, mais
qui succombent souvent à la fatigue , et tombent dans une vague
avant d'avoir pu achever leur longue et périlleuse traversée. ;
Hier, nous passâmes devant l'ile de San Servilio qui est occupée
par les fous et les infirmes. A travers une des grilles qui donnent
sur les Ilots, nous vîmes un vieillard pâle et maigre assis à sa fe-
nêtre, les coudes appuyés sur le bord. Il tenait son front dans
une de ses mains; ses yeux caves étaient fixés sur l'hori/on. Un
instant, il ùla sa main, essuya son front étroit et chauve, et retomba
aussitôt dans son immobilité. Il y avait dans cette iuHuobilité même
quelque chose de si terrible , que mes yeux s'y attachèrent invo-
lontairement. Quand nous eûmes tourné l'angle de la façade, je vis
que les regards de Beppa avaient suivi cette direction et se repor-
taient sur moi. — Etait-ce un lx)u? me dit-elle. — Un fou furieux,
lui répondis-je.
Un homme jeune encore, un peu gros, vermeil, d'une figure
agréable qu'ombrageaient de beaux cheveux noirs bouclés et hu-
mides de sueur, sortit des buissons qui bordent le jardin, et s'avança
sur la grève. Il tenait un râteau , et son air n'avait rien d'extrava-
gant; mais il nous adressa d'un ton amical des paroles sans suite
qui trahirent le dérangement de son cerveau. L'abbe était assis à
la proue, avec cette vive et saisissante phvsionomie que personne
7I(> nEVUli DIS DKIX M()MU;S.
lie (-<inlcni|)lc iiulilïci'ciiiiiiciit, i-l il r(>{;ai-(l:iit vv i'ou d'un air l)iciivcil-
laiii. Addio, ((uo! lui ciia laiiiatciir de jaidiiia/fc, en voyant que
nous iialtordicins pas à l'Iiospicc. Il dit cclK' parole d'un ton «le rcfjict
artcctiicnx cl doux, et, nous envoyant encore un adieu de la main,
il leprilson travail avec un cinpresscuicntenfainin. — Il doit y avoir
un lion sentiment ilans cette pauvre trie , dil l'abbt', car il y a de
la seienité sui" ce visage et de riiarmoiiie dans cette voix. Qui sait
de quoi l'on petit devenir l'on? Il ne iaul (|u'(Hre nv meilleui' ou
pire (|uc le commun des hommes, pour perdre ou la raison ou le
honlieni'. Bon fou , dii-il en envoyant f;aiment une bénckliclion vers
riioriiculitur , Dieu te préseive de guérir! — Nous arrivâmes à
l'ile de Sainl-Lazare, où nous avions une visite à foire aux moines
arméniens. Le frère Iliéronymc avec sa lonjjue barbe blanche sur-
montt-e d'une moustache noire, et sa ligure si belle et si douce au
premier coup-d'œil , vint nous recevoir, et son infatigable com-
plaisance de vanité monacale nous promena de l'imprimerie à la
bibliothèque, cl du cabinet de physi<|ue au jardin. Il nous montra
ses momies, ses manuscrits arabes, le livre imprimé en vingt-quatre
langues sous sa direction , ses papyrus égyptiens et ses peintures
chinoises. Il parla espagnol avec Beppa, italien avec le docteur,
allemand et anglais avec l'abbé, français avec moi, et, chaque fois
que nous lui faisions con)plimenl sur son immense savoir, son re-
{jard, plein de ce mélange d'hypocrisie et d'ingénuité qui est
[»articulier aux physionomies oi-ientales, semblait nous dire : S'il ne
m'était pas commandé d'être humble, je vous ferais voir que j'en
sais bi(!n davantage;.
— Vous êtes Français, me dii-il , vous connaissez l'abbé de La
Mennais? je voudrais bien rencontrer (juel{|u'un qui le conniîl. —
Certainement, je le connais beaucoup, n';pondis-je effrontément,
curieux de savoir ce que l'on pensait de l'abbé de La Mennais en
Arménie. — Eh bien ! (juand vous le verrez, dit le moine, dites-lui
que son livre.... Il s'arrêta en jetant un regard méfiant sur l'abbé,
et acheva ainsi sa phrase, commencée peut-être dans un autre but :
dites-lui que son dernier livre nous a fait beaucoup de peine. — Ah !
dit l'abbé (jui, pour n'être que Vénitien, n'en a pas moins la péné-
tration d'un Grec , savez-vous, mon frère , que M. de La Mennais
\ est un homme d'un immense orgueil, et ((ui s'imagine devoir
LI-.ÏTRKS d'un VOYAGEL'U. 717
compte (le SOS opinions à rFui'ope entière? savez-vous qu'il est bien
c.ipnble de considcTor votre couvent comme une imperceptible
fraction de son aiidiioire? ' . ;■
— Carliste ! c'est un carliste ! dit le père lliéronyme en secouant i^
la tète. — Parbleu! il me parait étrange d'entendre parler de ces
choses-là dans le lieu et dans le pays où nous sommes, dis-je à
voix basse à l'abbé, tandis (jue l'Arménien était distrait ftar lîcppa
qui touchait à sa {jrande bible manuscrite, et qui passait insolem-
ment ses petits doi{>ts sur les vives couleurs des peintures {grecques
souK-es sur les marjjes. Vous allez voir qu'il dira du mal de
La Mennais, s'il se melie de nous, dit l'abbé; excitez-le un peu. —
Est-ce (jue vous ne trouvez pas, mon père, dis-je au moine, que
M. de La IMennais est un grand poète sacré? — Poète! poète! —
répéta-l-il d'un air effrayé, vous ne savez donc pas le jugement
de Sa Sainteté? — Non, répondis-je. — Eh bien! mon fils, sachez-
le; ce nouvel écrit est abominable, et il est défendu à tout chrétien
de le lire. — Malheureusement je ne savais poii.t cela, répondis-jc,
et je l'ai lu sans penser à mal. — Ce malheur-là a pu arrivera bien
d'autres, dit l'abbé en souriant. C'est un génie si dangereux (jue
celui de M. de La Mennais! On peut bien le hre jusqu'au bout
sans s'apercevoir du danger. — Sans doute, reprit le moine, ce
n'est qu'après l'avoir lu , quand on y réfléchit , qu'on aperçoit le
serpent caché sous les fleurs de la séduction. — C'est ce qui vous
est arrivé après l'avoir lu, n'est-ce pas, mon frère? dit l'abl»'. — Je
ne dis jwint que je l'aie lu , repartit le moine. Cela aurait bien pu
m'arriver sans que je fusse fort coupable; jugez-en : l'abbé de /.
La Mennais vint ici après son entrevue avec le pape; il parla avec; ^««^
moi. Tenez, il é'talt assis à la place où vous êtes. Je vivrais cent ans' \ ;
11
que je n'oublierais ni sa ligure , ni sa voix , ni ses paroles. Il me fit '. \ \
une grande impression , j'en conviens, et je vis tout de suite que ', \
c'était un de ces hommes qui peuvent, lorsqu'ils le veulent, ser- l ;
vir la religion vigoureusement. .Je m'imaginai qu'il (-tait rentré de ^j
bonne foi dans le sein de l'église, et que désormais il serait son
plus ordiodoxe défenseur. Que voulez-vous, il parlait si bien ! il
parlait comme il écrit.... A ce qu'on dit, il écnt bien, ajouta l'Ar-
ménien qui se méfiait toujours du sourire ironique de l'abbé ; ce fut
au point, contiuua-t-il, que je l(» priai sin(;erementde m'envoyer le
7IS iiKVUE i>Ks i>ia\ >ioM)i:s.
pivmicr oiivi';i{f(' (|ii il piiltlici-ait. — Kl il vous l'o envoyé? dcmaiida
l'ablt»'. — Jo ne dis poiiil (jii'il me l'ait envoy»', reprit aussitôt le
inoiiic. S'il nie l'eût cnvové, ce ne serait pas tua faute. (,)ui |iini-
\,iii prt'voir (pie cet liurnine si pieu\ ei si Itou fcrail un livre aho-
minahle? — Mais ètes-vous bien sur, lui dis-je, (|u'il sdil ahouii-
nal)le'!' — (loninient, si j'en suis sûr! — Si vous ne l'ave;/ pas
lu? — Mais la eiieidaire du pape! — Ali ! j'oubliais, l'cpris-je. —
Lorsque celle eireulaiie nous est ari"iv('e, dit le moine, j'étais
eoinnie vous dans l'erreur sur le compte de M. de La Mennais. Je
disais à mes frères : Voyez un peu rpielles grâces ineffables Dieu a
répandues sur ce saint homme! voyez comme un instant de doute
et de souffrance a fait place en lui à une foi vive et ardente! c'est
l'effet de son entrevue avec le pape. — Vous disiez cela encore
après avoir lu I(î livre? dit l'abbé, persévérant dans sa taquinerie.
— Je ne dis point que je l'aie dit alors, répondit le moine. D'ailleurs
quand je l'aurais dit? je n'avais pas i-eeu la circulaire. — Cette cir-
culaire me chafjrine beaucoup, lui dis-je. Voyez donc! j'étais en-
thousiasmé du livre et de l'auteur; je sentais, en le lisant, éclore en
moi une foi plus vive; l'amour de Dieu , l'espoir de voir son règne
s'accomplir sur la terre, m'avaient transporté aux pieds du trône
éternel. Jamais je n'avais prié avec autant de ferveur, j'éprouvais
presque, chose inouie en ces jours-ci! la soif du martyre. Gela ne
vousa-t-il point produit le même effet, mon père? — Si je n'avais
pas reçu la circulaire du pape... dit le moine d'un air ému et con-
trarié, mais que voulez-vous? Quand le pape déclare que le livre
est contraire a la religion, à l'église, aux mocui's, et au gouverne-
ment de... de... 11 se frappa le front sans pouvoii' trouver le nom de
Louis-Pliilippe 1"'; ce fut le seul moment oii il fut un peu Arménien
et moine. — Les Français, continua-l-il, ont beaucoup d'obstination
dans leurs opinions politiques. M. de La Mennais est un carliste.
— Savez-vous bien au juste , mon père, ce que c'est que d'être car-
liste? lui demandai-je. — Il paraît, répondit-il, que cela est très
contraire aux opinions du pape. — Ma foi, je n'y comprends plus
rien, dis-je à voix basse à l'abbé; ou cet Arménien fait un étrange
amphigouri dans sa tète, ou le pape craint le juste-milieu au-
tant que les moines arméniens craignent le pape. — Je vous de-
mande pardon, dit le frère Hiéronyme en se rapprochant de nous
LETTRES d'un VOYAGEUR. 7lî)
«1*1111 ail* curieux, j'ai poul-èlrc blessé vos opinions pailiculières
on parlant ainsi. — Comme je neson{}eais point à répondie, l'abbé
me poussa le coude et me dit : Vous n'entendez donc pas que le
père ïlicironyme vous demande quelle est votre opinion particu-
lière?— En vérité, repris-je, je n'en ai point d'autre que celle-ci:
le monde se meurt, et les reli^yions s'en vont — Hélas oui! la reli-
.;;ion s'en va, si l'on n'y prend paide, dit l'Ai-ménien : les doctrines
nouvelles s'infiltHMit peu à peu dans l'antique vérité, comme l'eau
dans le marbre , et ceux qui pourraient être les flambeaux de la foi
se servent de la lumière pour é(jarer le troupeau. Quant à moi,
conlinua-t-il en prenant un air deconlidence, j'ai un grand désir, et
presque un projet arrêté : c'est de demander la permission d'aller
trouver l'abbé de La Mennais, en quel(|ue lieu qu'il soit, et de le
supplier au nom de la religion , au nom de sa gloire, au nom de
lamitié que j'ai ressentie pour lui en le voyant, de rentrer dans le
giron de la sainte église romaine, et de redresser ses voies. J'ai tant
de choses à lui dire, ajouta-t-il naïvement, je suis sur que je viendrais
à bout de le convertir. — L'abbé se détourna pour cacher un rire
moqueur; puis il fit le tour du cabinet, tandis que le moine le suivait
du regarfl avec cet œil oriental, si beau et si brillant, qui semble
tenir de l'aigle et du chat. Quand l'ablié eut fait semblant de regarder
tous les objets d'histoire naturelle, il sortit, etBeppapria l'Armé-
nien de lui lire quelques lignes des diverses langues orientales
dont les manuscrits étaient épars sur la table, afin d'(!couter et de
comparer les diverses musitiues de ces langues inconnues à son
oreille. Je laissai le docteur avec elle, au moment oîi ils se mon-
traient fort satisfaits du syriaque et commençaient à goûter quel-
que peu le chaldéen; j'allai rejoindre l'abbé qui se promenait d'un
air rêveur dans le cloître, le kmg des arcades ouvertes sur un
préau rempli de soleil et de fleurs éclatantes. — Voilà ce que c'est
(jue de jouer au plus fin avec son pareil, lui dis-je en riant. Tu as
voulu faire de l'esprit, et lu as été pris pour un espion, l'abbé;
c'est bien fait.
Il ne me n'-pondit pas, et parut suivre une conversation très ani-
mée avec un inierlocuteur imaginaire. — Vous n'iriez point , disait-
il en ajoutant un mot patois qui équivaut à notre inimitable plus
souvent. Vous le dites, mais vous ne le feriez point ; vous ne quitte-
7Jl) l;I.Vl I Ul-s \\[{\ MONDES.
rie/ pas huil icla. — Il r«'{;ai'(lail cl inoiili'ait en {jcsiiculaiil les jai'-
(liiis «'t h's {jalciics (lu ronvciil. I']ii se rctouniaiK , il inapciriu ci
paitil d'un tilal de rire. — l/idtr de cv inoiiic, me dil-il, <|iii \(mii
alItT convertir M. de l.a Mcnnais iiio lioUc par la cervelle : <pie l'en
seniltle? — Mais combien veii\-tii parier, repris-jiî, «pie si le pape
te cliar{}eait de cette mission, tn ne répnjfnerais nullement à la rem-
plir?— Je le crois bien, re|iondit-il, voir cet homme et causer avec;
lui, crois-tu (pièce soit un evc-nement à dedaijjner dans la \'ic. d'un
pauvre piètre? — Elcpieliiidirais-lu? — U"*'.i'' I :idmir(% cpie jel'ai
lu, et(]uojesuis malheureux. — Ce n'est pas une raison pour briser
CCS arbustes (pii ne t'ont rien fait, ni pour tourmenter ce; brav(; moine
qui a eu peur de ton rabat, cl (jui s'est cru obli^ii de déplorer l'er-
reur de celui qu'il admire poui-(îlre autant (pje loi. — C(î moine?
il a fait semblant de s'inKiresscr à des choses qui ne l'inicressent.
nullement. Ils sont savans et polis, mais ils sont moines avant tout,
et tout ce qui se passe au-delà de leurs inuiaillcs leur est parfai-
tement indifférent. Pourvu qu'on les laisse trailquillemenl jouir do
leurs richesses, ils répéteront toujours servilement le mol d'ordre
tlu pouvoir qui les proK'ge, Laïque ou religieux , peu leur importe,
et croyez bien qu'ils ont un souverain plus sacré que le pape :
c'est l'empereur François qui leur a donné ce couvent et cet îlot
fertile, où lord Byron est venu étudier les langues orientales, et
que M. de Marcellus a visité dernièrement, comme l'attestent les
quatre beaux vers qu'il a (îcrits sur l'album des voyageurs.
— Je sais de lui un quatrain non moins beau , repris-je , c'est
celui qu'il a improvisé et écrit de sa propre main aux pieds do la
statue de la Victoire à Ijrescia. Le voici :
Elle marche, elle vole, et dispense la gloire;
On est tenté de l'adorer.
Et même en contemplant cette noble Victoire,
Après avoir vu Rome, il novs faut l'admirer.
— Je parie que M. de Marcellus ne peut pas souffrir l'abbé de La
Mennais! dit l'abbé, et qu'il le nifute victorieusement. — Que t'im-
porte, méchant tonsuré? lui dis-je. Laisse M. de Marcellus im-
proviser des f|uairains tout le long de l'Italie, laisse ces pauvres
LETTRES d'un VOYAGEUR. 7!21
moines {jonier le repos aciicté au prix des violences et des perse-
nitions féroces qu'ils ont essuyées dans leur patrie de la part
des Turcs. Le soin (ju'iis prennent d'élever déjeunes Arméniens,
et de conserver par limpiinierie les monumens de leur langue qui
possède des historiens et des poètes sublimes, n'est-il pas d'ail-
leurs un travail noble et utile/' — Mais ils vendent très cher leurs
livres et leurs leçons, dit l'abbé, et pourtant ils sont riches. Un
de leurs élèves alla faire fortune en Amérique et y mourut, il y a
peu d'années, en leur léguant quatre millions. — Eh bien! tant
mieux, répondis-je, il leur fallait du luxe, et ils en ont. Dis-moi,
l'abbé, t'imagines-tu un couvent sans fleurs rares, sans colonnes
de porphyre, sans pavé de mosaïque, sans bibliothèque et sans
tableaux? Des moines qui n'ont pas tout cela sont des êtres im-
mondes aux(|uels nous ne viendrions certainement pas rendre vi-
site. Pour moi , je suis bien fâché que ces merveilleux couvens
d'autrefois , ces véritables musées des reliques de l'art et de la
science , aient été pillés pour enrichir les généraux et les fournis-
seurs de l'armée française , des tueurs d'hommes et des larrons.
Je déplore la perle de cette race de vieux moines qui blanchissaient
sur les livres et qui épuisaient les sciences humaines au point de
n'avoir plus à exercer la puissance de leurs cerveaux que dans les
rêves de l'alchimie et de l'astrologie. Ces instrumens de phy-
sique et ce laboratoire m'avaient transporté aux temps poétiques
de la vie monacale; maudits soient ce moine bavard avec sa politi-
que étrange, et M. de Marccllus avec ses sublimes quatrains qui
m'ont si brusquement rappelé au temps présent!
— ïu ris de tout cela , homme léger, dit l'abbé en fronçant le
sourcil , et tu as raison , car notre siècle ne mérite plus (ju'ironie
et pitié. Malheur à celui qui croit encore à quelque chose! Con-
sume-toi dans ton cercle de fer, ô flambeau inutile de l'intelligence.
Ardeurs de la foi , rêves de grandeurs divines , vous rongerez en
vain la poitrine et le cerveau du croyant; les hommes sourient et
passent iiidifff-rens. Ah! je ris comme un fou ! — Il me tourna brus-
quement le dos et s'enfonça d'un air chagrin sous un berceau de
vigne. J'eus envie de le suivre, sa tristesse me faisait peine. Mais
je vis passer dans l'eau une dorade qui s'élançait sur une seppia ,
et, curieux de voir la singulière défense de ce pauvre animal in-
TOME III.
\'i
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ni.vir. nt.s i»ki\ mom>ls.
loiiiu' conirc r;i{{ili' n;i{;('ur, ]<• me iiciicli.ii sur l;i jjrvvo. Je vis îilors
le calauinjo, t'nicnir, c'osi ainsi (lu'oii a|t|»L'll(' ici (cllc csiu'cc de
srppin , lanrcr son (Mutc à la lijjiiic de rniiicini <|iii lit mic {{riiiiacc
(l('(li'^;(>i"it et s'('loi<;iia foil dcsappoiiilt'. Kccalamajo liià sa inaiiicic
(|nel(lti('s jiainltadcsajjii'abU's sur li' saMc; mais œ divcilissciiiciii
ne l'ut j)as de loiijjuc dun'c. La dorade icvinl Iraîti-cuseuiciil, cl,
pai'dcrricro, lo saisit et leuij)oria au fond de l'eau , avant (pi'il cnl
songi' à se servir dt' son in{;c'uieu\ strataffème. Celte {fuerr(î me (il
oublier celle du pape avec M. de La Mennais, et je restai un (juarl
d'heure à me bronzer au soleil dans la contemplation imbecille de
«pielques brins d'herbes où vivaient en lionne inlelli{jence deux ou
trois mille coquilla(]es. Celte sociélé paraissait norissanle, lorsqu'un
goéland effronté vint, sous mes yeux, la bouleverser d'un coup
d'aile et presque l'anéantir, llien ne peut donc subsister, pensai-je,
et je me rappelai les tristes n-flexions de l'abbé. J'allai le rejoindre;
mais, à ma (grande surprise, je le trouvai riant tout de bon et relisant
d'un air de satisfaction, en se caressant la barl)e, des lij^nes (ju'il
venait d'écrire ave(! le bout d'une ardoise sur le méridien du jardin.
Je me penchai sur son épaule, et je lus des vers vénitiens qu'il
venait de composer, et dont j'ai essayé de faire tant bien que mal
la traduction.
L'ennemi du pape.
i Restez en paix, mes frères, et laissez le pape vider ses querelles
lui-même. Les foudres de Rome sont éteintes, et le feu de la colère
brùlc en vain les entrailles des hommes de Dieu. Leur anathème
n'est plus qu'un son dont le vent se joue comme de l'écume des
flots grondeurs. L'hérésiarque n'est plus forcé d'aller se réfugier
dans les montagnes, et d'user la plante de ses pieds à fuir les ven-
geances de l'église. La foi est devenue ce que Jésus a voulu qu'elle
fût : un espoir offert aux âmes libres , et non un joug imposé par
les puissans et les riches de la terre. Restez en paix, mes frères;
Dieu n'épouse pas les querelles du pape.
Imprudens qui voulez les réconcilier, vous ne savez pas le mal
que vous feriez à l'église, si vous étouffiez cette voix rebelle ! Vous ne
savez pas que le pape est bien content et bien fier d'avoir un ennemi;
LETTKES d'un VOYAGEL'K. 7125
(]iienedonnorait-il pas pour en avoir deux ! pniii" qu'un autre Lullicr
ontrainàl la foule veis ses pas! Mais le monde est indiffér(;ni désor-
mais aux débats tliéologiques; il lil les plaidoyers de l'iiérélique,
parce qu'ils sont sublimes; il ne lil pas lesju{jemensdu pape, parée
qu'ils sont catholiiiueset rien de plus. Lisez-les, mes frères, puis-
<|ue le pape vous les impose; mais priez tout bas pour l'ennemi du
[>ape.
Vous avez l)ien assez travaillé, vous avez bien assez souffert
en ce monde , vieux débris du plus iincien peuple de la terre! vos
barbes blanches sont encore tachées du sang de vos frères, et la
neige du mont Ararat en a été rougie jus(|u'à la cime où s'arrêta
l'arche sainte. Le cimeterre turc a rasé vos têtes jusqu'aux os, et
l'infidèle s'est baigné la cheviiledans les pleurs des derniers enfans
de Japhet. La méfiance (jui plisse parfois vos fronts sereins est le
cachet qu'y a laissé la persécution. Mais rassurez-vous, mes frères,
et sachez bien qu'il y a loin du pouvoir d'un pape romain à celui
du moindre cadi turc d'un village de l'Arménie. Restez en paix, et
soyez sûrs que le pape prie pour son ennemi, de peur que Dieu ne
le lui retire.
Le déluge du sang a cessé , voire arche a touché ces grèves
fertiles , ne quittez pas votre île heureuse. Cultivez vos fleurs et
cueillez vos fruits. Voyez! vos raisins rougissent déjà, et les
pampres chai-gcs de grappes se p(închent sur les flots comme
pourboire, dans un jour de fatigue, Tout est couleur de rose
ici, les lauriers, les marbres, le ciel et l'onde, Cha(|ue malin
vous saluez le soleil qui sort des montagnes de votre [jatrie, et
vous buvez dansses rayons la rosée de vos cimes natales. De quoi
voulez-vous inquiéter vos âmes paisibles? Enseignez aux orphelins
de vos frères la langue que parlèrent les premiers hommes, et sur-
tout racontez-leur l'histoire de votre esclavage, afin qu'ils gardent
la liberté que vous avez si chèrement payée. Mais ne leur parlez
pas de l'ennemi du pape, c'est bien inutile, hélas! Quand ils seront
.j;rands, l'église sera pacifiée, et le successeur de Capellari n'aura
|)as un ennemi au soleil.
Restez donc en paix, mes frères, car Dieu a remis son arc dans
47.
Tl'i l;l M I. m, s lii l \ M(tM)I.S.
1rs iiiicrs. Du inoixlc inronnii i]iii est nii-dchnlc votn» Me, un mes-
sjijM'r vous est venu. Vous l'nvc/. pris pour l:i (■ol(tinl)(', inut sn voi\
('l;iil l)rll(' cl son ;ispoct (•.■ludidr. Mais le pape vous <lil (pic la co-
loinlii' »'sl un corhcau. Dites counn»^ lui, ô (ils de No(' le [HMidcnl !
iMais si rrnncini du |)apc, hailu |)ar (piohpie Icinprtc, rcvicul
quelque jour s'asseoira l'abri do vos fî{juicrs, passez bien doiiee-
nionl deirière le feuillajje, ô bons pères! cl courbe/, vers lui le beau
iViiit au manteau (hrliin* (1). Les liirondellcs de l'Adriaiicpic ne l'i-
loiit pas diie à Home. S'il entre dans votre cliapelle, laissez-le
courber son vaste front devant votre madone. C'est un l'uic qui l'a
peinte, et pourtant elle est bien belle et bien clirétienne. Peut-être
entendra-t-ellcla prière de riiérésiarquc. Mais si elle le convertit à
l'cj'jlisc romaine , ^ardez-vous bien de vous vanter du miracle op(''r<'
chez vous, frère llit-ronyme, qui avez conmiand(' l'ima^je sainte au
pinceau musulman , et «pii voudriez n'primer la parole terrible du
croyant; c'est vous qui, sous peine d'excomnainication, seriez
forcé de vous déclarer l'ennemi du pape. »
— El toi, l'abbé, lui dis-je, ne serais-tu pas lenié par hasard de
devenir l'ennemi du pape? Ce nMe étran{Te ne leurre-t-il pas ton
orgueil de quelque dangereuse promesse? Mais c'est plus dilïicile
en ce temps-ci que d'improviser une satire, prends-y garde. Le
rôle est grave, et il ne suffit pas d'être un prêtre éloquent, i! faut
être un grand caractère, pour lever l'étendard de la révolte dans le
concile. Respecte silencieusement l'habit que lu portes, à moins
que tu ne te sentes aussi marque; du sceau fatal d'une grande des-
tinée.
L'abbé, sans s'apercevoir de la fatuité de sa réponse, cl s'aban-
donnant naïvement à une douloureuse préoccupation , dit en se-
couant la tête : — Il eût mieux valu cent fois être un grattcur de
guitare à la toilette des Cidalises, passer sa vie à rire et à faire
des bouts rimes, que de souffrir le poids des ix'llexions qui s'obs-
tinent à creuser cette pauvre tétc. 0 La Mennais! où êtes-vous?
ô Capellari! que faites-vous? De cette soutane noire, linceul de nos
(i) Elfigo col tabaro strapazza ; c'est une expression dont se sert le peuple di-
Venise.
LETTKES u'UN VOYAGEUR. 7:2a
.j;loiies passées, ne sortiia-i-il qu'un seul hunnne? Tous ceux qui
s'y ensevelissent descendrunl-ils sans honneur dans l'oubli du
tombeau ! . . • . , > . , :
— 0 mon cher abbé , lui dis-je en pressant sa main , prends {;arde
à ce qui se passe en toi ! prends j^aide au démon de l'oijjueil. Ef-
(ace tes vers. Voici venir lliéronyme. Laisse à ce moine sa tran-
<|uille prudence et son obscur bonheur. N'éveille pas en lui le
serpent caché. Qui sait s'il n'a pas songé bien des fois, lui aussi,
a être un honnne? Laisse faire la reine du monde nouveau, l'in-
U'lli{fence, (jui approche à pas de géant, et (jui fera de nous ce que
ji' sais bien, sans ton secours et sans le mien
Quand nous repassâmes devant l'ile des fous, Beppa se plaignit
iju'on lui fit faire deux fois C(;lte route. — Je déleste leurs cris, dit-
elic, cela me rend nialade, et ma souffrance n'adoucit point la leur.
— Us ne crient pas toujours, lui dis-je, en lui montrant le vieillard
(|ue nous avions vu deux heures auparavant. Il était toujours à la
ujème place et dans la mèm(; attitude. Sa ligure était pâle et morne
comme nous l'avions laissée, et il contemplait en<;ore les flots.
— C'est bien pis que s'il criait, dit Beppa. Mon Dieu! ((uelle
effrayante figure! (jucl calme désespoir! A (juoi songe-l-il et
que regarde-t-il? Que se passe-t-il dans celte tête chauve qui ne
sent pas les rayons du soleil? Ils sont lourds comme du plomb, et
il les supporte depuis deux heures ! — Et peut-être les supporle-
l-il ainsi tous l(!S jours, dit le docteur. J'en ai c(mnu un <jui se croyait
un aigle, et qui s'est tellement obstiné à regaider le soleil, qu'il
en est devenu aveugle. Quand il eut perdu la vue, sa fantaisie n'en
fut que plus opiniâtre. H croyait en contenqjler encore le disque
lumineux, et f)retendait, au milieu des ténèbres de la nuit, voir sa
chambri; inondée d'une clarté éblouissante. — Plaise à Dieu , dit
Beppa, (|ue celui-ci ait quelque manie slupide de ce genre! il ne
souffriiait pas. Mais je crains bien qu'a cette heure il ne soit pas
fou, et qu'il sache seulement (ju'il est captif. Comme il regarde
l'horizon ! Pauvre homme! tu n'iras jamais juscju'a cette pre-
mière lame de l'Adriatique, et il y a peut-être dans ton ceiveau
un vohan (|ui voudrait te lancer au bout du monde. — Il ne s'en est
peut-être pas fallu de l'épaisseur d'un cheveu sous son crâne, dit
le docteur, qu'il iir iVii un homme de génie, et qu'il ne renjplil
7^ IIKVUB DES UKUX MONUKS.
l'iinivcrs chî son inuii. iNiii-ciic v a-t-il tics iiisians <ni il le seul , ci
on il s'apcivoil (iiril faut inomir a l'Iiùpilal (1rs fous! — V<){juoiis,
vo{|iions, ilil l»('|)|»a. Voici le front de l'ahlii' (|iii se plisso
La limo inoniait dans le ciel, (|iiaii(l apirs avoii' diné lon{;iH'-
{juenicni et lonjjiiemciU cause dans un calr , lions arrivàtncs
a la Piaz/.eMa. — (le lijs de cliiin dont la ninc ( lail nnc vache ne se
deran{;era pas, groiiunela Catnilo, nui avait !<■ \in inisantliiope ce
soii-la. — A (|ni s'adresse celte apostrophe {;eiiealo{;i<|U(!? dit le
doclenr. l'.n se retournani, il vif, un Turc (]ui avait ùté ses babou-
ches et une partie de son vêtement, et (pii s'était ajMMiouilh' sur la
dernière marche du trajjniît, si près de l'eau qu'il mouillait sa
barbe et son turban à chacune des nombreuses invocations (|u'il
adressait à la lune. — Ah ! ah ! dit le docteur, ce monsieur a choisi
un ètran(}e prie-dieu; l'heure l'aura surpris au moment où il ap-
pelait une {jondole, il aura été forcé de se jeter le visage contre
terre en entendant sonner le coup de sa prière. — Ce n'est pas
cela , dit l'abbé, il s'est mis là pour que personne ne put passer de-
vant lui et ne vint à traverser son oraison; son culte lui commande
de recommencer autant de fois qu'il passe de gens entre lui et la
lune.
En parlant ainsi, ii mil sa canne en travers des jambes de Ca-
lullo, qui voulait poser brutalement le pied sur la rive et repousser
le Turc pour nous faire aboidcr. — Laisse-le, dit l'abbé; celui-là
aussi est un croyant. — Et comment voulez-vous faire , dit le gon-
dolier, si cet animal sans baptême ne se dérange pas?
Eu effet, le tragnct étant borde de deux petites rampes de bois,
nous ne pouvions aborder sans traverser quel(|ue peu l'oraison du
musulman. — Hé bien! dit l'abbé, nous attendrons (|u'il ait fini ras-
sieds-toi et ne dis mot. — Calullo alla s'asseoir sur sa poupe en se-
couant la tête; il était facile de voir (ju'il n'approuvait en rien les
principes de l'abbé. — Qu'importe, dit celui-ci en se tournant vers
nous , que la madone s'appelle Marie ouPhingari? La vierge mère de
la Divinité , c'est toujours la même pensée allégorique ; c'est la foi (|ni
donne naissance à tous les cultes et à toutes les vertus. — Vous êtes
bien hérétique ce soir, monsieur l'abbc;, ditBeppa; pour moi, je
n'aime pas les 'lurcs, non parce qu'ils adorent la lune, mais parce
qu'ils tiennent les femmes dans l'esclavage. — Sans coni[)ler <]u'ils
LETTUES d'un VOYAGEUR. 727
couponi la Icle à leurs esclaves, ilil Caltillo tl'im air iii(Jij;ne. —
Mon Oiulc, dil le docteur, a été témoin d'un fait que celle prière
tunjiie nie rappelle. Un jour, il y a environ cin(|iiante ;;ns,
un inusninian l'ut surpris par l'heure de la prière, comme il se
trouvait sur la i-ive d(;s Esclavons. Il s'arrêta au beau milieu des
• |iiais, et commença, après avoir ùté ses Labouclies, les d(,'vo-
tions d'usajoe. Une troupe de polissons, qui voyait apparenunent
ce spectacle pour la première l'ois, se prit à lire, l'entourant avec
curiosité, et répétant ironicjuemenl ses génuflexions et le mouve-
ment de ses lèvres. Le Turc continua sa prièie sans paraître s'a-
percevoir de cette raillerie. Les polissons encouragés redoublèrent
de singeries, et peu à peu s'enhardii-ent jusqu'à ramasser des cail-
loux et à les lui jeter au visage. Le croyant resta impassible, sa [iguie
ne trahit pas la moindre altéiation, et il n'omit pas une parole de
son oraison. 3Lus (|uand elle fut Hnic, il se releva, prit par le cou
le premier petit malheureux (pii lui tomba sous la main, et lui
plongea son kandjar dans la gorge, avec la même tran(|uillité que
si c'eût été un poulet. Puis il se relira sans dire une seule parole ,
laissant le cadavre ensanglanté à la place où sa [irière avait cK; pro-
fanée. Le sénat délibéra sur ce meurtre, et i! fut décide (|ue le
Turc avait exercé une vengeance h-gitime. Il ne fut fait aucune
poursuite contie lui.
Ce récit, que Calullo écouta la leie peneiiee et l'oreille basse,
parut lui inspirer un pi'olond l'espect pour l'idolaiie; c;ir ([uand
celui-ci eut fini de prier, non-seulement il attendit patiemment (ju'il
eût remis son dolnian, mais encore il lui présenta ses babouches.
Le Turc ne fil pas un geste de remerciement, ne parut pas s'apci-
cevoir de notre politesse, et alla rejoindre ses compagnons, (|ui
fumaient autour de la colonne de saint Théodusc. — Ceux-là sont
des muscadins, dit l'abbé, ioi'scjue nous passâmes auprès d'eux.
Ils n'ont pas fait leur prière. Ce sont des négocians établis à Ve-
nise, et que l'air de notre civilisation a coirompus. Ils boivent du
vin, renient le prophète, ne vont point a la mosquée, et ne se dé-
chaussent point j)oursaluei"Plnngari; mais ils n'en valent pas mieux,
car ils ne croient à rien, et ils ont |)eidu toute la poeli(jue naïveté dt;
leur idolâtrie, sans ouvrir leur ame a la vérité austèie de l'Evan-
7i2> UKVUE m. s ni.i \ mumh.s.
jjili'. (it'peiulaiil ils SDMI ciuoic iKmiicU's ikiicc (juils soiil luiiis,
cl (]u'mi Tuii- ne pciil |kis être iVipttn.
Api'rs nous élro sopaivs poiii' picndir (|iit'I(|iic.s licui'iîs dv. iv-
pos, nous nous relrouvàmes à la iV'tc »>ii siKjrn du Ucdenipunii-.
Cliaiiui' paroisse de Venise célèbre nia.;jiiilit|ueiuenl sa leie pa-
tronale a leiivi l'une (le l'autre; loiile la ville se poi-K; aux dévo-
lions et aux réjouissances qui ont lieu a eeltiî occasion ; l'île do la
Giudeeca , dans laijuelle est située l'ej^lise du lU'deinpteur ,
étant une des plus riches |)aroissos, olfre une des plus belles
teles. On dc-core le portail d'une immense {fuirlaiide de lleui's
et lie fruits, un pont de bateaux est construit sur le canal de la
Giudeeca <|ui est prestpie un bras de mer en cet endroit; tout
le quai se couvre de bouticpies de pâtissiers, de tentes pour le
café, et de ces cuisines de bivouac, appelées friitole; les mar-
mitons s'ajritent comme de {jiotesiiues démons au milieu de la
flamme et des louibillons de fumée d'une {jraisse bouillante dont
l'àcreté doit prendre à la gorge ceux qui passent en mer à trois
lieues de la côte. Le gouvernement autrichien défend la danse en
plein air, ce qui nuirait beaucoup à la gaîté de la fête chez tout
autre peuple; par bonheur, les Vénitiens ont dans h; caractère
un immense fonds de joie : leur péché capital est la gourmandise ,
mais une gourmandise babillarde et vive, qui n'a rien de com-
nmn avec la pesante digestion des Anglais et des Alleniands; les
vins muscats de l'Istrie à six sous la bouteille procurent une ivresse
expansive et facétieuses.
Toutes ces boutiques de comestibles sont ornées de feuillage , de
banderolles, de ballons en papier de couleui- (|ui servent de lan-
ternes : toutes les barques en sont ornées, et celles des riches sont
décorées avec un goût remai(|uable. Ces lanternes de papier pren-
nent toutes les formes : ici se sont des glands qui tombent en fes-
tons lumineux autour d'un baldaquin d'étoffes bariolées; là, ce
sont des vases d'albâtre de forme antiijue, rangés autoui'd'un dais
de mousseline blanche dont les rideaux transparens enveloppent
les convives; car on soupe dans ces barques, et l'on voit, a travers
la gaze, briller l'argenterie et les bougies mêlées aux fleurs et aux
cristaux. Quelques jeunes gens habillés en ft.-mnies entr'ouvreni
les courtines, et débitent des impertinences aux passans. A la proue.
LOTKES d'un voyageuk. 7!2ÎJ
s'élève une grande lanterne qui ;i l;i lijfuie d'un trépied, d'un dra-
gon ou d'un vase étrusque, dans laquelle un gondolier, bizarre-
ment vêtu, jette à chacjue instant une poudre qui jaillit en llanimes
rouges et en étineelles bleues. ■ ■- ■.
Toutes ces barques, toutes ces lumières qui se réfléchissent dans
l'eau, qui se pressent, cKjui courent dans tous les sens le long des
illuminations de la rive, sont d'un effet n)agi(|ue. La plus simple
gondole où soupe bruyannuent une famille de pêcheurs est belle
avec ses quatie fanaux (|ui se balancent sur les tètes avinées, avec
sa lanterne de la proue, qui, suspendue à une lance plus élevée que
les autres. Hotte agitée |)ar le vent comme un fruit d'or {)orte par les
ondes. Les jeunes {^arçons i-anjent et mangent alternativement, le
père de famille paile latin au dessert , — le latin des gondoliers qui
est un recueil de jeux de mots et de |)rétendues traductions pa-
toises, quelquefois plaisantes et toujours grotesques ; — les cnfans
doiment, les chiens aboient et se provoquent en passant.
Ce qu'il y a encore de beau cl de viaimem n'publicain dans les
mœurs de Venise, c'est l'absence d'éti(|uette, et la bonhomie des
grands seigneurs. Nulle part peut-être il n'y a des distinctions
aussi marcjuées entre les classes de la société, et nulle part elles ne
s'effacent de meilleure foi. On reconnaît un noble au fond de sa
gondole , rien quix sa manière de hausser et de baisser la glace.
Ln agioteur juif aura beau imiter scrupuleusement l'élégance d'un
dandy, on ne le confondra jamais avec le plus sim|)lement vêtu des
des(;endans d'une antique famille; et un gondolier de place, (|uoi
<|u'il fasse, n'aura jamais, dans sa manière de ramer, l'allui'C! à la
fois élégante et majestueuse de ceux (ju'on appelle gondoliei's de
palais. Mais il n'est pas une fête publique (pii ne réunisse tous les
rangs, sans dislinctiou, sans privilèges et sans antipathie. Le peu-
ple, (juise mo(jue de tout, se mo(iue des disgrâces de la noblesse,
et, au carnaval, l'un de ses d(!guisemens favoris consiste à s'affu-
bler d'une perruque immense, d'un habit ridicule, et à s'en aller
parles rues, l'épée au côté, avec des bas crottes et des souliers per-
cés, offrant sa protection, ses l'ichesses et son palais à tous les
|)assans. Cette mascarade s'appelle l'illusirissinio. Elle est devenue
classique connue Polichinelle, Urigliclla , (iiacomello, et Pan-
talon. Mais, en depit de celte cruelle dérision, le f)euple aime en-
7.">iJ nr.Mi; i>i.s iii;l\ mumiks.
CDIV St'S vieux noltli'S, tes lioiiimrs des (Iniiicis Iciiips de l;j ri'pii-
iili(|ii(> (|iii lurent si riches, si prodigues el si dupes, si ni;i([iiili(|iios
et si vains, si Iioines et si lions, ces lioinuies (|ui choisirent |kmii'
hiii- dcniiri- (lo;;c M. min , le(piel se mil a plenrei' eoinnie un enlanl
«pMiid 1)11 lui dit i\uv ISapoleon s'approciiail , el (pii hii eiivoy.i les
clefs de Venise au niouu'nt où le conijueranl s'en relournait , la
juj'jeant iui|)ieualile.
Ils ont toujours vW alTables et pal<M'nels avec le peuple el nt;
fuient jamais sa (|fosse joie , parce (|u*à Venise elle n'est vrai-
un m jxis repoussante connue ailleurs , et que ce peuple a de l'es-
pril jus(pie dans la grossièreté; le peuple n'pond à cette conliance,
et il n'v a pas d'exemple t|u'iiii noble ait été insulté dans une ta-
verne ou dans la confusion d'une re{jate. Tout va pèle-niéle. Les
uns rient de la gravité des autres, ceux-ci s'amusent de l'extrava-
(>ance de ceux-là. La gondole fermée du vieux nohU;, la lumpic
resplendissante du ban(]uier ou du négociant , el le bateau brut du
marchand de légumes, soupent el voguent ensemble sur le canal ,
se heurtent, se poussent, et l'orchestre du riche se mêle aux rau-
ques chansons du pauvre; quelquefois le riche fait taire ses iiuisi-
ciens pour s'égayer des refrains graveleux du bateau; (|iiel(|ue-
fois le bateau fait silence et suit la gondole pour écouter la niusi(|uc
du riche.
Cette bonne intelligence se retrouve partout; l'absence de chevaux
et de voitures dans les rues, et la nécessité pour tous d'aller sur
l'eau, contribue beaucoup à l'égalité des manières. Personne ne
crotie el n'écrase son semblable. Il n'y a point là l'humiliation de
passer à pied auprès d'un carrosse ; nul n'est forcé de se déranger
pour un autre , et tous consentent à se faire place. Au café , tout le
monde est assis dehors. Le climat l'oidonne, et ce ne sont pas les
j;rands , mais les frileux (jui restent au-dedans. Un pécheur de
Chioggia appuie ses coudes déguenillés à la même table qu'un
grand seigneur. 11 y a bien des cafés de prédilection pour les
elégans, pour les artistes, pour les nobles. Chacun aime à trou-
ver là sa société de tous les soirs; mais dans l'occasion ((jue
la chaleur rend fré(iuente) on entre dans la preinière taverne
venue, et personne ne songea critiquer ou même à remar<|uer
une femme de bon ton assise dans un cabaret pour boire une senmia
LKTTiiiis 1)'l.> voyageur. 751
ou pour iiianjjor du poisson frais. Les Vénilienncs soril cocjucUcs
et aniouieuses de parur'(;. La rielicsse de leurs toilettes fait un sin-
{}ulier contraste avec le sans-façon de leurs liahitudes. Est-ce à celte
simplicité sei^^neuriale qu'il faut attribuer la manière Ii;irdie dont
les hommes du peuple les re^jardent/' Un cocher de fiacre à Paris
n'est pas un homme pour la femme qui monte dans sa voilure.
Ici, un {jondolier re^jarde la jambe de toute femme qui sort de
sa fïondole. La sentence de Labruyère : Un jardinier n'est un
liomme qu'aux yeux d'une religieuse, serait peut-être un non-sens à
Venise. Beppa n'a certes pas une figure agaçante , ni des manières
éventées. L'autre jour, comme nous passions auprès d'une barque
pleine de manans, l'un d'eux qui récitait, c'est-à-dire qui écorchait
une strophe de Tasse, s'inlerrompit pour la montrer à ses com-
pagnons, en s'écriant : Voici la belle llerminie. L'ostentation des
anciens nobles est encore dans le cai'actère de la population ;
l'usage de la sagra en offre une preuve : chaf|ue année le parois-
sien cl son chapitre délibèrent et choisissent un ordonnateui-pour
la fête patronale, à peu près comme on choisit une quêteuse dans
une paroisse de Paris. Les fonctions de cet ordonnateur sont d'ap-
pliquer le produit annuel des aumônes et des offrandes à la déco-
ration de l'église, à l'éclairage et à la musique du chtcur; on prend
ordinairement le plus généreux cl le plus riche. Dévot ou non, il
met toujours son ambition à surpasser son prédécesseur en ma-
.jjnificence ; et si le revenu de la paroisse ne lui suffit pas , il contii-
bue de sa bourse aux frais de la fête. Aussi le peuple s'anmse
beaucoup; les prêtres sont satisfaits, cl distribuent à pleines
mains les absolutions et les indulgences à l'oidonnateur, à sa fa-
mille et à ses serviteurs. Il y a (|uei(]ues jours, un siuq)le particu-
lier n'a pas dc'pensé moins de quinze mille francs pour uiic messe.
A deux heures du matin , comme nous n'avions pas piis de vivres
dans la gondole, parce qu'après tout c'est la plus incommode uja-
nière de manger qu'il y ail au monde, nous rentrâmes dans la
ville, et nous allâmes souper au café de Sainte-Mai-guerile, (|ui
avait aussi ses ballons de papier suspendus à la treille. Nous allâ-
mes nous asseoir au fond du jaidin, et l'abbé nous fit servir des
soles accommodées avec du raisin de Corintlie, des gi'aiiics de pin
et du citron confit. Jules cl Beppa s'animèrenl si bien ki tête et les
'>'- IlEVUE DES DEUX MONDES.
ciiiiMilIfs ;iv('c le vin de Hi'.ijfaiicrrl les m;u-afons;iu {jcfoUc, (juils
ue voiiliirciil j:iin;iis nous |uTiii<'tii-(> de l'cioiinici- rlitv. nous. Il
riilliM ;ill('r viiii' lever le soleil il lile de Tofcello. (^niullo, eiaiil a
demi ivre el iiicapahle de laniei- seul un (|iiar-( du elieiiiin , nous
proposa d'aller e.lieri:lier ses eoni|)ères, César et (iaïuhiera/./i :
l'un (]ui l'ut fait nicolallo le mois dernier, eu jmaiM sur le erueili\
haine éternelle aux Castillans; l'autre (pii rem|)lil. avocCalullo le
rôle de jjraïul piètre, eu versant l'encre de seppia sur la tète du
neo|)li\ te, et en dictant la lornude du serment. Kn expiation <!(; ces
cérémonies païennes et républicaines, ils lurent mis tous trois en
prison avec une viiifjiaine d'assistans ; je crois l'avoir rac(Milé cela
<lans une de mes lettres. J'étais impatient de voir ces gondoliers
illustres. Mais lielas! que les hommes célèbres démentenl souvent
d'une manière fâcheuse l'idée que nous nous en formons! Cesarc,
le néophyte, est bossu, et Gambieraz/J, le pontife, a les jambes en
vis de pressoir. Le plus agréable des trois est encore Catullo qui
ne boite que d'une jambe, et qui ne manciue jamais de dire, en
parlant de lord Byron : —Je l'ai vu, il était boiteux. —Hélas!
helas! Le divin poète Catulle était Vénète; (jui sait si l'ivrogne
ecloppe qui conduit notre gondole ne descend pas de lui en droite
ligne':*
Ces trois monstres, à l'aide de la voile et du vent, nous condui-
sirent très-vite à Torcello, et le soleil se levait quand nous nous
enfonçâmes gaiment dans les sentiers verts de cette belle ile.
Torcello est, de tous les Ilots des lagunes où vinrent se réfugier
les habitans de la Vénétie lors de l'irruption des barbares en Italie,
celui (|ui conserve le plus de traces de celte époque d'émigi-ation cl
de terreur. L'église et une fabrique en ruines sont les seuls vestiges
de la ville (|ue ces réfugiés y constiuisirent. L'église, par sa con-
struction iiTégulière et le mélange de richesses antiques et de ma-
tériaux grossiers qui la composent, atteste la précipitation avec
huiuelle elle fut bâtie. On y employa les débris d'un temple d'A-
quilée, soustraits à la ruine de cette capitale des provinces vénètes.
La nef a encore la forme circulaire d'un temple païen, et de pré-
cieuses colonnes d'un marbre africain sculpté en Grèce soutiennent
le toit de bricpies cliaij;e de ronces (|ui s'échappent en festons, et
s'ouvrent un chemin dans les crevasses des corniches. La coupol*^
LKTTUKS I» UN VOYAGEUR. 7."»"»
<'t la partie inlerieurc du porli(|iic sont coiiverles de mosai(|ii('s
exécntëes par dos artistes grecs. Ces mosaïques, <|iii datent du
XI'' siècle, sont hideuses de dessin comme toutes celles de cette
époque de décadence, mais remarquables de solidité. C'est de
Venise que Fart de la mosaïque s'est répandu dans toute l'Italie,
et ces fonds d'or, qui donnent un si {^jrand relief aux fi{}ures et se
conservent si intacts et si brillans sous la poussière des siècles, sont
formés de petites plaques de verre doré , que l'on fabriquait à
Murano, île voisine de celle-ci. Peu à peu l'art du dessin , perdu en
Grèce, et retrouvé en Italie, s'appliqua à rectifier la mosaïque, et
les dernières qui furent exécutées dans r('{}lise Saint-Marc, par
les frères Zuccaii , furent dessinées par l'itien.
L'abbé voulut nous persuader que les tnadones en mosaïque du
xi' siècle avaient un caractère austère et grandiose, où le sentiment
delà foi parlait plus haut que la grâce poéti(iue des beaux temps
de la peinture. Il fallut bien avouer que dans ces grandes figures
de type grec, dans ces yeux fendus, dans ces profils aquilins, il y
a quelque chose de ferme et d'imposant comme les préceptes de la
foi nouvelle. 1/abbé en revint à sa fantaisie, tant soit peu païenne,
<le faire de la Vierge une allégorie religieuse. Il voulut en tiouver
la preuve dans les diverses expressions que ces figures révérées
reçurent des grands artistes , et nous montrer dans chacun de
leurs types favoris un reflet de leur ame. Titien avait, selon lui,
révélé sa foi robuste et tranquille dans cette grande figure de Marie
qui monte au ciel avec une attitude si forte et un regard si radieux,
tandis que la nuée d'or s'entr'ouvre, et que Jehova s'avance pour
la recevoir.
Itaphaël et Corrège, amans et poètes, avaient répandu sur le
front de leurs vierges une douceur plus mélancolique et une plus
humaine tendresse pour la Divinité; ce n'est pas le ciel seul qu'elles
contemplent : c'est Jésus, Dieu d'amour et de pardon, (ju'elles
caressent saintement.
Enfin, Giambcllino et Vivarini, les peintres aimés de Beppa,
avaient confie au souiire de leurs mndonetles la naïve jeunesse de
leurs cœurs. — 0 Giambellino ! s'écria Beppa , que je t'aurais aimé !
que je me serais plu à tes pueri!it('s charmantes! comme j'aurais
soigné ton chardonneret bien-aime ! comme j'aurais écouté dans mes
7r>i HKVIIE DKS DKUX MONDES.
rôves la violr cl l;i iiiaiHlnlinc de les pciils nnjfcs voih's de leurs
loiijfucs ailes, souples, iiieliMlieiix el iihvikhis ((iiiiiiie l:i iiK'saiijM'!
(^hie j'aurais i-espiré avec délices ces llciirs (Ielicales(|iie ta iDaiii a
ravit's à IKiicii, et (|iic liieiii ccloïc les pleurs d'Eve; et de Marie!
(-omine j'aurais Ircuii en haisaul lelc'jjei- l'euilla{jo qui llollc siii- les
clieveiix il'or do les pàlos clu'ruhiiis! Coiimie j'aurais (iniidenicnt
eoiitom|i!é tes vicrffos adolesceriies, si pures cl si sainles (|ue le
rc{|ard liiiniain craint de les pioCaner! .l'aurais consei-v(' mon anie
sereine afin de leur ressenililer. — Tu leur ressembles, lieppaî
s'eeria l'abbé avec un rej^ard (lu'il lança sur elle comme un t'clair.
Mais il reporta aussitôt sa vue sur la {jrandc et somljic madone
{;ree(]uc, emblème de soulïrance et d't-nergie, qui se dressait au-
dessus de nos tètes. — 0 foi triste et sublime! — dit-il en ètouirant
un soupir. Le visage de cet lionnèie jeune homme exprima la satis-
faction d'un douloureux triomphe, elle sourire d'anjertume que
i'indi.<;nation minéreuse ramène si souvent sur ses lèvres, s'effaça
jiour tout le jour. — Qu'on m'impose des sacrifices, me dit-il sou-
vent, qu'on m'ordonne de vaincre el de macérer rinia.<jinati(jn
rcbell.:', d'enfoncer dans mon cœur les sept dards qui percent le
sein de Marie, qu'on me donne à souffrir, c'est bien. Ce qui tue,
c'est l'inaction, c'est de sentir tout son être inutile, toute sa force
perdue, c'est de n'avoir rien à combattre, rien à immoler. — Je
ne serais pas surpris que l'abbé se laissât aller parfois à caresser
des pensées dangereuses, des sentimens funestes, alin d'avoir la
joie d'en liiompher.
Le docteur alla s'endormir au milieu des orties sur la chaise
curule en pierre, qui servit peut-être à plus d'un préteur romain
chargé de percevoir l'impôt sur les pêcheurs des lagunes. La tra-
dition populaire impose à cette chaise le nom de trône d'Attila ,
bien que le conquérant barbare ayant fait une vaine tentative d'in-
vasion sur ces îles, el ayant vu ses vaisseaux échouer, à l'heure de
la marée descendante, sur les paiudes dont il ne connaissait point
les canaux navigables, se fût retiré , abandonnant même la chétivc
conquête de la péninsule de Ghioggia. Jules resta à examiner les
étranges contrevens de l'église, formés, comme dans les temples
orientaux, d'une grande pierre plate tournant sur un pivot et sur
desgonds. L'abbé alla faire visite à son confrère de Torcello, dont
LETTHES d'cN VOYAGEUR. 735
le blanc prieuré, perdu clans les rameaux des jardins, l'aisail envie
à la roniaiies(|ue Heppa. J'allai seul, rêvant et ramassant des (leurs
pour elle, au iravci's des traines de Torcello, plus belles, helas! qu ;
celles de ma vallée noire. Une profusion de liserons éclatans (jrim-
pait le loiifj des haies et formait souvent au-dessus du sentier des
berceaux plus riches et plus élégans que si la main de riiommc
s'en fût mêlée. Huit ou dix maisons, vingt peut-être, dissénnnées
au milieu des vergers, renferment toute la j)opulation de l'ile. Tous
les habitans étaient dc'jà partis pour la pêche. Un silence inconce-
vable régnait sur cette nature si prodigue que l'homme s'en occupe
à peine, et y reçoit en pur don ce que chez nous il achète au prix
de ses sueurs. Les papillons rasaient le tapis de fleurs étendu sous
mes pieds, et, peu habitués sans doute aux tracasseries des enfans
ou des entomologistes, venaient se poser jus(]ue sur le bou(iuet
que j'avais à la main. Torcello est un désert cultivé. Au travers
des taillis d'osier et des buissons d'allluea, courent des ruisseaux
d'eau marine, où le pétrel et la sarcelle se promènent vokqjtueu-
semcnt. Çà et là un cha[)iteau de marbre, un fragment de sculp-
ture du bas empire , une belle croix grecque brisée, percent dans
les hautes herbes. L'élernelhi jeunesse de la nature sourit au
milieu de c<;s ruines. L'air était embaumé, elle chant des cigales
interrompait seul le silence religieux du matin. J'avais sur la tète
le plus beau ciel du monde, à deux pas de moi les meilleurs amis.
Je fermai les yeux, comme je fais souvent, pour résumer les diverses
impressions de ma promenade, et me composer une vue générale du
paysage que je venais de parcourir. Je ne sais comment, au lieu des
lianes, des bosquets et des marbres de Torcello, je vis apparaître
des champs aplanis, des arbres souffi-ans, des buissons pou-
dreux, un ciel gris, une végétation maigre, obstinément tour-
mentée par le soc et la pioche; des masui-es hideuses, des palais
ridicules, la France en un mot. — Ah! tu m'appelles donc! lui
dis-je. Je sentis un étrange mouvement de désir et de répugnance.
0 patrie! nom mystérieux à ([ui je n'ai jamais pensé, et qui ne
m'offres encore qu'un sens impénétrable! le souvenir des douleuis
passées que tu évoques est-il donc plus doux que le sentiment
présent de la joie? pourrais-je l'oublier si je voulais? et d'oii vient
que je ne le veux pas? George Sa>d.
CIIUOMQUR DE LA QUINZAINE.
i4 septembre i834.
Faute d'événemens politiques , la (luestion de responsaljililé royale a
occupé toute la presse pendant cette quinzaine. Une certaine franchise a
refîné d;ins cette discussion, même de la part des journaux ministériels.
Ceux-ci n'ont pas nie trop fortement que le roi ne dirige à peu près seul
les affaires , et (|ue ses ministres ne composent f^iière qu'un comité consul-
l^ilif dont on s'abslienl (piehiiiefois de suivre les avis. Le Journal des Dé-
lais . admettant le fait comme une sufiposilion, s'est déclaré, en quelque
sorte, partisan de cette manière d'entendre le gouvernement constitution-
nel. Il faut, selon lui, l'accepter, puisque les chambres, les électeurs et
les ministres l'acceptent. Le gouvernement constitutionnel est, avant tout,
le gouvernement de la majorité, et si cette majorité a trouvé une chambre
qui s'est unie avec un ministère dont les membres se bornent à être les
commis du roi , tout ceci est une affaire piuemenl personnelle entre le roi
et ses ministres : chacim se fait un fardeau proportionné à sa capacité. Si
les ministres reconnaissent au roi plus d'intelligence des affaires, plus de lu-
mières, plus d'expérience qu'ils n'en ont eux-mêmes, on ne peut leur faire un
crime de cette déférence. Libre à eux de prendre la responsabilité des acte.s
du roi ; et qu'ils l'acceptent ou non, il faut bien «pi'ils la prennent. La charte
REVUE. — CHRONIQUE. 757
ne le veut-elle pas ainsi? et la charte nous a promis une loi de responsahililé
ministérielle (jui viemlra tôt ou lard ,— peut-èlre.
L'opposition libérale ireiiteiid pas de celle oreille. Elle conçoit aussi
qu'il plaise au roi île gouverner, si c'est là son bon plaisir, et s'il se sent
capable de mieux gouverner que ses ministres; mais elle veut alors que
le roi se résiiriie à être attaqué, elle veut (ju'il souffre les iiieonvénieiis du
mode de gouvernement qu'il adopte: ♦lie demande qu'il ne cumule pas
l'irresponsabilité, l'impunité, pourrait-on dire, qui est attribuée au souve-
rain constitutionnel , et le droit d'agir, de décider seul dans toutes les
affaires. Enfin elle veut que la royauté , devenue agissante , descendue de
son plein gré dans l'arène, et mêlée aux combattans, se dépouille de l'ar-
mure impénétrable dont le respect des peuples l'a couverte, et qu'elle
lutte à armes égales. Enfin, dans ce duel d'intérèls, le parti populaire
demautie sa part du terrain et du solei! ; mais nous doutons qu'il l'olilienne.
L'opposition royaliste a cherclié, avec son habileté ordinaire, à tirer
parti de cette discussion. II y a des choses incompatibles, dit-elle, l'irres-
ponsabilité royale a suivi la royauté (jue vous avez chassée, celle (iue vous
avez rendue responsable des ordormances signées par ses ministres. La
royauté révolutionnaire voudrait être irresponsable ([u'elle ne le pourrait
pas. Elle le sait, et elle veut au moins s'asseoir au gouvernail, car elle voit
bien qu'elle sombrerait avec le navire ministériel, s'il prenait mal le vent.
Le principe de l'irresponsabilité royale a été foulé aux pieds dans la per-
sonne de Charles X. Il ne peut être relevé que par une réhabilitation so-
lennelle et conqilète. Donnez cette satisfaction aux principes, ou n'en
parlez plus. Rétablissez la branche aînée, ou acceptez la branche cadette
avec toutes les conditions d'un gouvernement révolutionnaire, c'est-à-
dire un roi qui réponde des actions de ses ministres, et (jui veuille, par con-
séquent , agir, tout faire , tout voir par hii-uième. D'après ce raisonnement,
le régime constitutionnel n'existerait phis en France depuis le jour où les
ordonnances de Charles X contre la Ciiarle n'ont pas été exécutées.
Les journaux anglais ne sont pas restés neutres dans celte polémitjue.
Ce sont des raisons en quelque sorte domestiques (lu'allèguent la plupart
d'entre eux pour motiver la manière dont s'exécute le gouvernement re-
présentatif en France. Le roi des Français aura beau faire, disent-ils, ses
ministres l'ont aidé à prendre la couronne ; ils ont beau s'afipeler ses fidèles
sujets , ils ne sont pa> moins ses amis , ses commensaux , ses compères. Le
roi ne pourra jamais obtenir qu'ils le placent sur un autel, et qu'ils s'age-
nouillent devant lui. Il sera forcé de s'asseoir avec eux en conseil, de dis-
cuter, de proposer, d'influencer, de gouverner en un mot. En Angleterre,
la place du roi est trop haut pour qu'il se môle aux partis , son droit est .
consacré par des siècles et par d'admirables usages. Jamais les ministres
ne discutent devant lui; il ne connaît les affaires que par le résultat dei
délibérations du cabinet (pi'on vient soumettre à sa sanction , et alors il dé-
cide, mais sans être inlhiencé parla chalein- d'une discussijn, sans que sa
présence ait gêné la franchise d'un de ses ministres, ou que le désir de lui
plaire et de faire des progrès dans son esprit les ait entraînés dans une
manifestation contraire à leur propre pensée. C'est là , en effet , 1 1 posiliou
TOML m. — ïjLI'I'LÉMENT. 48
T.'kS revuk dks nr.Lx mom»ks.
el le rôle qui convionncnl Ii' mieux ù un roieotislilulioniicl ; mais iin'eiis-
senl fait les miiiislios aii;;lais si, an lieu lie C«ror;j;e III le fnimrr, cumme
on le iionimail , nc('ii|M' iiiii(iiiemeiil de sa basse ci»ur el insensé pins lard ;
de (ie<ii;:e I\ , livn- à la l.dile el à ses niailresses; de (iiiillainne, es|iiil
raline el tranquille, vieille j«f/nc/<e bleue (|ui se plaîl dans la relraile el
le repos, le Irone d'An;;lelerre ei'il éle oeenpe par imi prinee l.dioiieux,
aelif, (ju'on mms ]iasse le mol, inlri^Nint, amoureux de nei^'ociations s(^-
rrùtes, d'affaires pul)li(pies, de menées diploiiiatiiiiies, el par-dessus loul,
ne s'en rapportant qu'à lui-mônie des soins du î;ouvernenienl? Ils eussent
sans doute jirotesle |»ar leur relraile; mais le moyen d'eeliapper A l'in-
(luence d'un tel earactère, quand il se trouve en possession du Irônc?
I/An;ilelerre l'eût subi , el pcul-Ctre ne s'en fûl-clle pas trouvée plus mal
(|ue la Tranee.
Nous ne pensons pas que la com-onnc veuille se soustraire à la respon-
sabilité dont elle a pris en ([uelque sorle le poids par riniliative (|u'elle
s'est attribuée dans le eonseil. Il n'est pas dans la nature d'une eajiacité
de repousser les suites de ses eoneeptions, et la e,a[)arilé cpii préside de-
puis lon^-temps en réalité le conseil des minisires n'en est pas en ee mo-
ment à regretter ses actes. Tout paraît lui réussir, et il semble (pie chaque
jour les embarras s'éloignent. Les émeutes ne sont plus (pi'un souvenir,
les affaires commerciales renaissent par toute la France, et y répandent
une sorte de prospérité; les partis, comprenant que leur avenir est dans
les cbambres, et cpi'ils ne feront de progrès dans l'opinion qu'en se servant
(les moyens d'influence (pie leur donne la constilution, les partis, qui ont
encore quelque consistance, ont renoncé à se servir d'autres armes. A l'ex-
térieur, la quadruple allianc^e se consolide, et de nouveaux liens s'établis-
sent cbaqne jour entre la France et l'Angleterre. L'Espagne, soustraite pour
toujours au pouvoir de la Sainte-Alliance, donne bien (pichpies inquié-
tudes d'un autre genre : on craint que l'esprit révolutionnaire n'y gran-
disse trop rapidement , et ne franchisse les limites entre lesquelles on le
maintient de ce côté des Pyrénées; mais on est fort et habile, et l'on com-
mence à se reposer sur son habileté. Ne parlait-on pas récemment d'un
mariage projeté entre l'infant lils de don Francisco et une princesse d'Or-
léans, dans le cas d'une déchéance de la jeune reine? On a aussi un
prince à jeter en Portugal , el dans la main en( ore libre et vacante du duc
d'Orléans se trouve le germe de (piehiue grosse alliance, que cette habi-
leté qui résout tout fera cerlainemenl éclore. Tout va bien enfin, ou
semble bien aller, et encore une fois ce n'est pas ce moment qu'on choisira
pour abandonner le timon des affaires aux mains des ministres, ou même
pour décliner la responsabilité dont on veut charger cette tête royale si
vive et si agissante.
Cependant un point sombre se montre à l'horizon : ce n'est ni la ténacité
que met don Carlos à se faire traquer par Piodil . ni la note remise par M. de
W erlher au sujet du retrait de Yexequatur du consul prussien à Bayonne,
encore moins la banqueroute de l'Espagne; mais bien l'avènement si
heureux, si à propos et si vanté par loul ce qui tient au pouvoir, du maré-
chal Gérard à la présidence du conseil. Dans ce fait , nous ne voyons
REVL'E. — CUUOJilQUE. 701)
pas seuknieiil la tliiite du niiiiislèie, mais un péril pour io içouverue-
Le inaicdial Gérard est entré au ininislère de la guerre pour nieltre liti
à une adminislralioii éviileiunient dilapidatrice; il n'y a môme pas de
courage à le dire, laiil il esl facile de le démontrer. Dès les premiers
jours de son ministère, le maréciial Gérard, loul malade, tout exténué
qu'il était, s'est mis avec cœur à remplir cette pénible tâche. Il a refusé
de signer aucun marché, avant un examen »|iii demandera des réflexions
et une allenliun sérieuses; il a destitué quehpies hauts employés, sans
déguiser au public les motifs de leur renvoi; et enfin, du fond de son lit
de souffrance, il a couronné dignement ces premiers travaux de réforme
par un rajjport au roi sur les crédils supplémentaires, où se trouve cette
phrase (p:i restera : « l.a bomie foi est féconde eu résultats. » Le roi a
approuvé ce rapport.
Les journaux ministériels, qui vantaient la gloire, l'économie et la pro-
bité du maréchal Soull , ont aussitôt chanté les louanges du maréchal
Gérard , éloges auxquels il a dû être fort sensible. Mais l'opposition de
toutes les nuances et de toutes les couleurs a renchéri sur ces éloges. Ce
n'était après tout que l'éloge de la droiture et de l'honnêteté, et il était assez
naturel qu'il se trouvât dans toutes les bouches ; mais enfin cet éloge ne
pouvait se faire qu'au détriment du ministre éloigné , au détriment de ses
collègues qui connaissaient mieux que personne le désordre et tous les
vices [»his ou moins honteux de son administration, qui l'avaient soutenu
et défendu à la tribune, avaient si long-temps marché avec lui, et s'étaient
rendus solidaires de toute sa conduite ; et il ne pouvait aussi se faire qu'au
détriment du pouvoir souverain, qui joue un rôle si actif dans les affaires,
et qui s'étail appuyé si hautement sur le maréchal Soull. Chaque louange
adressée au maréchal Gérard esl donc un coup qui ébranle le mmistôre,
et qui porte même un peu plus haut.
Le pouvoir sait-il bien toutes les obligations (ju'il s'est imposées en
portant un homme tel que M. le maréchal Gérard à la présidence
du conseil , et le maréchal lui-même sait-il tous les devoirs (ju'il s'est
prescrits en acceptant? Le maréchal n'est pas seulement ministre de
la guerre, il esl président du conseil. ]>a doctrine (|u'il a établie [)our
les crédits supjilementaires , le mode de builjet cpTil prescrit, il doit
les imposer à ses collègues ; le flambeau qu'il a allumé pour éclairer les
désordres de son déparlement, doit être porté dans tous les autres; ce
flambeau éclairera loiiles les ligures (|ui sont près de la sienne, sur le banc
des mini-Ires, et (pii se passeraient bien de celte clarté; la chambre pourra
lire, voudra lire sur ces visages , et il en est déjà qui lui oJil semblé man-
quer de droiture et de loyauté. Plus ro[>[iosilion, plus les journaux minis-
tériels, plus tout le monde louera le maréchal Gérard , plus le maréchal
sera un embarras pour ses collègues, ou plutôt ses collègues unendjarras
pour lui; il ne pourra marcher avec eux, et eux avec un tel honnne; et
coirnne après tout c'est sur lui que s'arrêteront l'eslime et le choix des
chambres, il sera forcé de les jeter par-dessus bord, comme un lest inu-
tile Bt dangereux par le gros temps. ïoulc autre issue lui esl interdite. Le
é iO Itl.Vl I, lU.S lU.l \ JKt.MtUS.
ni.nn'cl!;i!. nous n'oiuloiiliiiis |i;is. t'st i('iii|ili ilc bininrs iiitcnlions ikmiiIcs
iiiilics niiiiistros, il Icm iimlc imc l)iiiiv(ill;iii(t' sincrrc , il les voil .incc
pl.iisir. il li's (Icreiid, il lesesliine; mais ii les lue.
he iiiiiiislôio loiil culier aiiia b".i:i se blullir ciciiiùn' le iiiaiodial (ié-
rnnl, la rhaiiilnr le fiia tU'i^iu'rjiir <!(' sa caclicllc. Le coup rsl frappe, ci
\c uiiuislôif se \'v<l poiU" liii-uu'^nu'. lOii couscnlaul à san ilicr 1»; iiian'ciial
Soull . il a fousculi à ce (pie le ^raïul jour fùl porté dans les affaires, elle
piantl jour, c'est U- reiivei senicul de (oui ce (|ui csl , c'est la ^nicire à l'a-
i^iolaiîc au inono|t()le dos nouvelle.", el à l'cxplDilaliou du til('i,'ra[>lic; c'est
la guerre aux marches cuiéreux, aux adjudications liclives et aux pois-de-
vin; c'est la î^uerre aux fonds secrets et aux manœuvres de police; c'est la
riTornie et l'aïuclifiralion de tout, c'esl nue loi de responsahililc réelle
pour les ministres; c'esl tout ce que Ifs ministres actuels reliisenl de faire et
(le consentir depuis (piatrc ans, soit comme ministres, soit comme députés,
soit comme écrivains et orateurs du gouvernement ; c'est la condanmation
de tout ce qu'ils ont fait pour la plupart, de Imit ce «pi'ils font encore
eu ce moment. Voyez coimne l'éloge des liomiêles gens est depuis (juel-
ques jours dans toutes les bouches, voyez comme l'appel du maréchal
Gérard à la bonne foi a retenti dans toute la France, comme cette simple
pensée qu'il a écrite au roi dans son rapjioit, a ct('' adoptée avec chaleur et
répétée parlout connue le |>lus naif proverbe jiopulaire. Tous ces symp-
tômes sont menaçans pour vous, et il faut vous hâter de renvoyer le ma-
réclial frérard , si vous voulez rester an ministère.
Ce ministère ne tomiiera pas seul, soit (pie le maréchal Gérard ou ses
collègues se retirent. En Angleleire, le cabinet est à la veille de se dis-
soudre, mais par d'autres causes plus faciles à avouer. Les prédictions de
M. de Talleyrand s'accomplissent déjà. Lord Alelbourne succombe sons
sou fardeau. On ne fait pas les affaires d'un pays en dormant, et lord Mel-
l)ourne dorl souvent, si toutefois il veille jamais. Lord Brougham est dé-
signé comme devant composer le nouveau ministère. Pour nous, son pro-
chain avènement au poste de premier ministre ne nous avait pas semblé
douteux, et nous l'avions annoncé lejourmèniL' de la nomination de lord
î\Ielbourne. Nous en avions indiqué les consé(pieuces. Avec lord Mel-
bourne finit le ministère de tous ces tories accomplis (pii se nomment
■\vhigs, comme dit O'Connel dans sa lettre au ptuiple irlandais. Lord
Broiigham, chef du cabinet, serait le signal d'une rupture complète avec
l'aristocratie, et le parti whig n'est pas assez puissant en Angleterre pour
lutter avec les tories, dans une querelle sérieuse, sans le secours du radi-
calisme. C'est là ce qui inquiète si vivement M. de Talleyrand, c'est ce
qui lui cause des idées sombres. Il a déjà manifesté le désir de jeter les
bases d'une alliance éloignée qu'on pourrait substituer à celle de l'Angle-
terre, dans le cas où lesévènemeus qu'il prévoit se réaliseraient, car l'al-
liauce anglaise ne pourrait alors se continuer qu'avec un ministère de
l'extrême gauche, et ce ministèr.; conviendrait peu à M. de Talleyrand.
L'Espagne est aus^i au moment de passer à une nuance politique plus
avancée. La lutte de M. Martinez de la Rosa et de M. Torreno contre
la liberté de la presse a mal tourné pour le ministère espagnol. On a vu
REVUE. — (imoMyLE. 711
dans la chambre des procuradorès Ions les débris du vieux libéralisme de
l'émigralion comballre la première des libertés conslilulioniielles, par
des ariîiimens cm|iriiiilés à i\l. de Buiinld , à M. de Labourdoiinaye, et
même à M. de S;il!aberry. C'est là loute riiislruclion qu'ils oui reeueillie
dans leur long séjour en France pendant la restauration, c'est (oui ce que
le malheur et l'exil leur ont enseigné. Ferdinand VII eut grand tort de
redouter de pareils boniines. Il fallait leur ouvrir les portes de l'Espagne
([ui leur furent si loiig-leinps fermées, et (pfils n'eurent pas l'énergie de
forcer quand il y avait quehiue courage à le faire. Avec de tels minisires,
l'Espagne perdrait bientôt toutes ses antiques libertés provinciales, sans
gagner la liberté constitulioiuielle qui là |)eiit-ètre ne les vaut pas. Ce
malheureux Martinez de la Rosa, qui se montrait si empressé d'écliapper
à la censure de M. de Corbière , déclare aujourd'hui que la monarchie
dont il est le ministre ne peut subsister avec la libî^rté de la {)resse ! Il est
vrai que c'est aussi le langage (jue tiennent M. Tiiiers cl ses amis. On
doit s'attendre à recevoir bientôt la nouvelle de la retraite forcée de
M. !\Iarlinez de la Rosa et de son digne collègue ïorreno.
Les derniers jours de celte quinzaine sont marqués à Paris par un grand
calme. Le roi est parti pour visiter ses domaines, emmenant avec lui
M. Thiers , qui ne demande qu'à ne pas s'occuper des affaires de son mi-
nistère; M. Duchâtel chasse, M. de Rigny se nromèue, le maréchal Gé-
rard est toujours malade, et M. Guizol attend avec sagacité les évène-
mens. La société de Paris, si active, si ardente , si mêlée par goût à toutes
les affaires politiques, est absente tout entière. Les femmes de Paris sur-
tout se sont lancées au loin; on les trouve é|iarses sur toutes les roules de
la Suisse, à Naples, à Vienne, à Venise. Les eaux ont eu peu d'attraits
pour elles cette année. La mode est aux voyages. Si ce goût augmente
un peu , l'été prochain on les verra en Egypte , à Alger, aux ruines de
Thèbes, ou as-ises sur les dernières cnKmiies d'Athènes. On se prépare
déjà cependant aux plaisirs de l'hiver, qui sera plus brillant que jamais ,
s'il faut en juger par les apparences. Un grand nombre d'étrangers de
distinction se sont donné rendez-vous à Paris pour y vivre avec magni-
ficence. Lord Grey, enlr'autres , se fait meubler un hôtel.
L'Opéra re(;oil des lettres de change de Vienne , de Londres et de Ber-
lin, pour la location de ses loges, et l'on s'y prépare à mériter cette vogue
européenne. Aujourd'hui même doit avoir lieu la [iremière représentation
delà Tempélc, délirieux ballet, dit-(m , d'une magnificence digne du
lieu , où dél)utera Fanuy Essier , célèbre à Londres par sa danse
originale et gracieuse, et à Vienne par l'amour qu'elle avait inspiré au
malheureux duc de Reichsiadt. On annonce aussi la prochaine représen-
tation d'un opéra de M. Ilalevy dont on dit la musique fort belle, p .is
un opéra de M. Meyer-Beer, et des bals d'un effet tout nouveau.
L'Opéra-Italien sera aussi très-brillant. Avec Tamburini , Rubini,
Lablache et Iv.nofr, viendront, à la fin de ce mois, Julie Grisi ,
M'"" Finck-Loiir et Brand)illa. Le Mariage secret <h' Cimarosa, les
Puritains de Bellini, et le Faliero de Donizetti, seront chantés par
cette belle troupe.
7i!2 HEVUE DES DEL'X MOMUES.
l'.iiliii on ;ivsm«'(|iic If f;iiil>oiiiir Siiiiit-dnin.iiii , :\\:\\\\ (•(iinpiis (|ii<'
M)ii iiilliiiiico est il.iiis SCS siiltms , (l;iiis son Ituii ^oùl cl *l;iiis sctii lii\t\ ;i
résolu tic liviiliscr ccl hiver avec le fasle linaiicicr du juslc-iuilicu , ci (|uc
(|ucl(|iics beaux cl nobles bolels vont ciiliii se rouvrir. On ciie un ^,Taii(i
seigneur de la reslauraliou , Irt-s-coiinu |»ar sa |»assiuu |Miur les aris , et |tar
sa ricbcssc, à (|iii la (liiciiessc li'An^oulcuic aurait dit : « \ oUc iilacc csl à
Paris, M. le duc; c'est là «|ue vos amis peuveiil employer loule leur in-
tliiciice. » Il n'eu faut pas davaulau;»' jxtMr faiie renlicr toute l'euiiLTralioii
du faiibouri; Saint-(ierniaiii, (|ui coniuience déjà à s'ciuuiycr beaucouj» à
Home et à Vieunc.
— Nous avons reiubi compte dans le temps (livraison du \" novembre
■1852) des rragnicnis of l ojiatjcs and 7V«r<'/.s"du capitaine liasil Hall, et
nous exprimions alors le désir de voir publier en !• lance une Iraduclion
du ioijugc (lu.v l'.tfits-l uis du même auteur. En effet, aucune production
de ce s[»iritutl écrivain n'est indifft'renle, et c'est avec plaisir cpie nous
annonçons à nos lecteuis la publication de celte traduction (I). Le capi-
taine Basil Hall est un des meilleurs écrivains de l'Anj^lelerre moderne.
C'est un observaleiu' plein île tact et de finesse, et peu de relations de
voyages offrent autant de diarme et d'allrait que les siennes. Cependant
l'auteur est ionj. et ]ieut-ètre n'a-t-il pas juyé la république américaine
avec une complète im|)arlialité.
— Le nouvel ouvrage de George Sand, Jacques, parait aujourd'hui,
ib septembre.
— M. Klaproth vient de publier une Lettre à M. de Humboldt sur
l'invention de lu boussole.
— V Histoire de France de l'abbé Monlgaillard , qui avait eu déjà six
éditions , se réimprime maintenant par livraisons de 48 pages in-S", avec
une gravure sur acier (2).
(i) Chez Arthus Bertrand, rue Hautefeullle.
(a) Moutardier, rue du Pont-de-Lodi; chaque livraison se vend 5o centimes.
F. BULOZ.
TABLE
DES IILVTIÈRES DU TROISIÈME VOLUME.
(troisikme série.)
A. BARCIIOU DE PENIIOEN. — Un Vaisseau à la voile. — De
la navigation dans l'Orient , dans l'antiquité et dans le monde
moderne. 5
ALFRED DE MUSSET. — On ne badine par avec l'Amour, pro-
verbe. 40
X. MARMIER. — Leipslg et la librairie allemande. 95
ALEX. DUMAS. — Impressions de voyages. — XL — Le mont
Gemmi. ^06
Chronique de la quinzaine. 121
AUGUSTIN THIERRY. — Nouvelles Lettres sur l'Histoire de
France. — IIP lettre. 455
GEORGE SAND. — Lettres d'un Voyageur. — IP lettre. 179
GUSTAVE PLANCHE. — Poètes et romanciers de la France.
— XIII. — C. A. Sainte-Beuve. [Volupté.) 20U
UN VOYAGEUR. — Dernière révolution du Pérou, 224
Chronique de la (|uinzaine. 255
Tii I viii.K i»Ks M.vriir.i.s.
I.KUMIMl'Il. — I>t' riMis(M;:iu'iii«Mil (les Ici^isl.ilioiis rompantes. i'iT»
1". DK LA M^:^l^■AIS. —De rAliM.liilisiiie i-l de la liltoric. ( Dia-
loghctti.) ±iH
KDC.AllI) QUINET. — Napoléon, poènio. 323
«iUSTAVE PLANCHE. — Poètes el roniaiiciers iiioderiies de la
rraiiee. — XIV. — Benjamin ConslanL {Adolphe. ) 3i."»
UN PAIR DE FIIANCE. — Stalislùpie parlenienlaire. — I. — T,a
nouvelle cliainliie des députés. .'."JT
Chronique de la (juin/ainc. 370
PROSPER i\IKRIMÉE. — Les Ames du pnri.'atoire. 377
\. MARMII:R. — Les Universités allemandes. — Goettingue. 45i
A. DE LATOUR. —Anciens poètes fran(.^ais. — Franeois iMallierbe. -441)
UN PAIR DE FRANCE. — Stalislique.parlementaire. — IL- La
nouvelle chambre des députés. 473
Chroniipie de la quinzaine. 489
PH. CHASLES. — Les Excentriques anglais. 497
LER^IINIER. — Les Adversaires de M. de La Mennais. 559
en. DIDIER. — Poètes et romanciers modernes de l'Italie. — I.
— Manzoni. 572
IL FORTOUL. — Un Spectacle dans un fauteuil, nouvel ouvrage
d'Alfred de Musset. 602
Chronique de la quinzaine. 013
L.D. RODET. — De l'Industrie manufaclurière en France. 625
MICHAUD. — Lettre sur l'Egypte. 671
SAINTE-BEU\"E. — Poètes et Philosophes modernes de la France.
— XV. — M. Ballanche. 686
GEORGE SAND. — Lettres d'un Voyageur. — IIP lettre. 714
Chronique de la quinzaine. 736
FIN DE LA TABLE.
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